‹ Le duc de GuiseChapitre 3 sur 4 · I.E DUC l)K GUISK. T. II. j · texte numérisé non relu

I.E DUC l)K GUISK. T. II. j

(rArcos la fin d'une révolte qui, jusque-là, n'avait amené que le pillage, la ruine dû commerce, le massacre des richos, la proscription des nobles.

î\Iais nulle part l'elM de celte lutte n'avait jeté un trouble plus grand que dans la demeure de Filomarini et cei e de Gtnnaro Annèze.

Aux premiers bruits d'attaque qui s'étaient fait entendre, Gennaro avait envoyé son frèie Angelo pour s'informer de ce qui se passait. Bientôt celui-ci éiait revenu avec !a nouvelle que les Espagnols se présentaient à la fois à la douane, à Visiia di Poveri, à l'île Saint-Barthéiemy, à la Gellaria.

A ce foudroyant rapport, Gennaro s'était mis à se lamenter, à hurler et à pleurer avec rage.

— Oh! s'écria-t-il tout à coup, si je savais quel est le traître qui a vendu notre secret à ce damné Français, je jure par saint Janvier qu'avant de mourir je ini ferais expier sa trahison. Les Espagnols vont s'esnpaier (\e Naples, et c'en est fait rie moi. C'est lO'it au plus s'ils eussent respecté leurs signatures dans le cas où je leur eusse moi-même livré la ville. Dieu sait ce qu'ils vont faire de nous maintenant qu'ils s'en sont emparés sans n;on aide.

La Rond;», qui était aussi inquiète que son mari, mais qui Tétait pour d'autres raisons, lui répondit aussitôt :

— Les Espagnols ne sont pas encore maîtres de la ^i!le, puisque Guise vit encore, je viens de le voir passer à la tête de ses gentilshommes, vous savez bien que la victoire le suit partout où il va combattre.

Aussitôt elle reprit sa place à la fenêtre haute d'où elle observait les divers mouvements <le la foule qui se pressait toujours au rourjoîj des Carmes.

œil sanglant, s'il est vrai que ton frère t'ait demandé ce cririie, c'est que tu pouvais sans doute l'accomplir. Quel droit avais-tu donc sur la volonté du duc pour qu'Angelo pût attendre de toi de pareilles choses?

— Demande-le-lui, répondit la Ronda d'une voix brève et sifllante; demande-lui les consei's qu'il m'a donnés pour me rendre maîtresse de la volonté de Guise; demande-lui qui veillait sur ton sommeil pendant que j'étais hors de cette chambre, et qui m'en avait ouvert furtiveiuent la porte pour que je pusse aller auprès du duc lui demander ta tète et tes trésors.

Gennaro promenait un regard eflrayant de sa femme à son beau-!rère.

— Est-ce vrai? tnurmura-t-il avec une sorte de rugissement sourd et terrible.

— Oui, c'est vrai, repartit la Ronda; et comme je ifai pas voulu lui donner ta tète et tes trésors, il te dit d'aller assassiner Guise, il te dit de m'écarter de ta route.

— Oh! s'écria Gennaro, dont le visage prit une expression effrayante, à toi d'abord, misérable, qui m'as trahi.

Puis, tout aussitôt, il s'élança sur la Ronda, et la frappa en pleine poitrine de l'arme qu'il tenait à la main; la Ronda tomba sous le coup, ses yeux s'agitèrent un moment dans leurs orbites, que ques soupirs confus vinrent expirer sur ses lèvres, et sa vie s'échappa avec ce dernier mot : Guise! Guise!

A l'aspect du sang qu'il venait de répandre, la colère qui avait emporté Gennaro se changea en un délire furieux, et il s'élança tout à coup hojs de la

iSk LE DUC DE GL'ISE.

sale où il laissa le cadavre de la Ronda, en criant d'une voix forcenée :

— A moi! aux armes! aux armes!

Les misérables qui lui servaient de gardes le suivirent, car Guise venait d'envoyer chercher la compagnie de mousquetaires qui, depuis la veille, occupait le tourjon des Carmes, et toute cette foule de bandits s'élança à la suite de son chef, et se mil à parcourir les rues de la ville, en criant de toutes paris : Aux armes! aux armes!

Pendant que cette scène sanglante se passait au tourjon des Carmes, un entrelien bien différent avait lieu au palais de Filomarini. Olympia était avec le cardinal, dans cette même pièce où la veille elle avait échappé à la mort que lui apportait Carniole Scoppa. Elle était couchée sur le lit de repos où l'avait trouvée Sanlis, suivant de l'œil Filomarini qui se promenait dans la chambre, s'arrêtant de temps en temps comme pour écouter les bruits qui pouvaient venir (!u dehors.

— M'avez-vous compris, dit-il tout à coup à Olympia, comprenez-vous qu'il faut pour notre salut commu[), que ce misérable disparaisse de ce monde?

— Envoyez dire à Guise, reprit dédaigneusement Olympia, que Carniole l'attend à la porte d'Averse pour !e faire tomber dans une embuscade où il doit

— Que mMmporle! s'écria Gennaro; si les Espagnols triomphent, je suis condamné; si Guise est vainqueur, je suis ruiné; car il ne s'arrêta pas à ce qu'il m'a déjà volé. Non, vois-tu, Angelo, reprit Gennaro avec rage; je ne veux pas mourir ainsi, je ne veux pas mourir sans vengeance, je ne veux pas périr sans entraîner mes ennemis dans ma perte. Nomme-moi mes ennemis, nomme-les-moi.

— Tu n'en as qu'un, G£nnaro, lui dit son beaufrère en le regardant fixement; et avec celui-là, si tu oses le frapper, tomberont tous ceux qui t'ont fait obstacle jusqu'à ce jour. Garde ce sabre que tu viens (le prendre, quitte avec moi le tourjon des Carmes viens appeler aux armes toute celte partie du peuple qui voit encore en toi son véritable chef; dis-lui que tu vas les conduire toi-même à la bataille contre les Iispagndls, et si le désespoir t'a inspiré un vrai moment de courage, va à l'endroit où le combat est le plus acharné, tu y trouveras ton ennemi approche-toi de lui, ce qui le seras facile, car il sera sans défiance, et frappe-le au cœur en criant : Mort à Guise! mort au Français!

La Ronda devint pâle et tremblante pendant que Gennaro attachait un regard éperdu sur son frère Angelo.

— C'est là ton véritable et ton seul ennemi, s'écria Angelo; va droit à lui et ne t'occupe pas des traîtres qui ont vendu ton secret et le mien; ceux-là j'en ferai justice.

— Eh bien! s'écria Gennaro qui semblait pris à son tour de la fureur qui avait rendu Mazaniello si redoutable; suis-moi, frère; descendons dans la rue; ameutons la ville; exterminons ces misérables Fran-

çais dont le chef nous écrase de son insolente autorité, €t toi, femme, ajouta-t-il en se tournant vers la Ronda, monte jusqu'au sommet du tourjon et sonne le tocsin pour que tout s'arme. Périsse Naples, s'il le faut, pourvu que je me venge; suis-moi, frère; suismoi, s'écria-t-il.

Et déjà Gennaro allait s'élancer hors de la salle, lorsque la Ronda se jeta tout à coup au devant de lui en p'écriant :

— Non, lu ne sortiras pas; non, tu n'iras pas assassiner le duc de Guise : je ne le veux pas.

Gennaro se recula et mesura sa femme d'un regard furieux, puis il se tourna vers Angelo en lui disant :

— Qu'a-t-elle donc? que veut-elle? Ne sait-elle pas que ce n'est plus le temps oiî tu étais de son parti, le temps oii il me fallait obéir parce qu'elle me tenait sous ton poignard; ne sait-elle pas qu'il faut qu'elle obéisse à son tour?

— Elle le sait, dit Angelo, et elle sait aussi que si je n'avais pas plus pitié d'elle qu'elle n'a eu pitié de moi, que si j'étais aussi prompt à vendre ses secrets qu'elle a été prompte à vendre les miens, elle ne s'opposerait pas longtemps à ton passage.

— Quoi, reprit Gennaro en se reculant encore, ce serait elle qui aurait vendu mes secrets à Guise?

— Eh bien! oui, lui dit résolument la Ronda. c'est moi; et sais-tu, toi, pourquoi Angelo, mon frère, me trahit et me menace aujourd'hui, c'est que je n'ai pas voulu obtenir de Guise qu'il te chassât de ton poste pour le donner à mon frère Angelo; c'est parce que je n'ai pas voulu qu'il devînt ainsi le maître de toute ta fortune.

— Mais, dit Gennaro en regardant la Ronda d'uH

Quand le duc aura péri, vous écrirez à Carniole Scoppa que votre vie est en danger, que vous l'attendez à la petite porte du jardin du palais pour favoriser votre évasion; il y viendra, car il vous aime encore, puisqu'il vous a pardonné.

— Et si je ne veux pas écrire, monseigneur!

— Vous écrirez, répondit le cardinal; car si vous faites cela, je vous rends votre liberté, je vous laisse la fortune que vous avez arrachée à ma faib'esse, et comme vous êtes de celles qui ont des amis dans tous les partis, vous serez aussi b:en en sûreté à Naples, quand le duc d'Arcos y régnera, que maintenant que Guise y commande. Ecrivez :

Olympia prit une plume et dit d'un ton de raillerie dédaigneuse :

— Dictez, monseigneur, je suis curieuse de voir comment un cardinal peut assez bien imiter le style d'une courtisane pour faire tomber un bandit dans «n piège amoureux.

— Comme il vous plaira, dit sans se troubler Filomarini; écrivez.

Le cardinal se mit en devoir de dicter, lorsqu'il s'écria tout à coup en voyant paraître un nouveau messager devant lui :

— Qui vous a permis d'entrer ainsi?

— Monseigneur n'a-l-il pas ordonné qu'on lui apportât la nouvelle de tout ce qui se passe dans la vil.'e?

— Eh bien! monsieur, qu'est-il arrivé? que fait le duc?

— Le duc vient de déloger des Espagnols de la douane; il court à l'île Saint-Barlliélemy.

— Quoi! déjà?

— Oui, monseigneur, dit le messager d'un ton

joyeux, et c'est par un courage au -dessus de la croyance humaine que le duc a reconquis la douane, seul, une hache à la main.

— C'est bien, monsieur, c'est bien, dit brusquement le cardinal, en congédiant ce nouveau messager comme le premier.

Fiiomarini resta un moment silencieux, serrant les poings, frémissant d'impatience et de colère; puis tout à coup, s'arrachant soudainement à celte sombre préoccupation :

— N'allais-je pas vous dicter quelque chose?

— Oui, monseigneur, et j'étais prête à écrire. Le cardinal commença à dicter ce qui suit :

« Mon bon Giuseppe, la Guana, ma fidèle négresse, vient de m'avertir que Tinfàme qui m'a séduit et enlevée à ton amour a de sinisires projets contre moi... »

— Vous voyez, dit le cardinal en l'interrompant, que je sais assez bien imiter la façon dont vous parlez de moi à votre ancien fiancé.

— C'est très-bien, répondit Olympia; continuez.

« Ses projets doivent s'exécuter la nuit prochaine, et pour que je ne les soupçonne pas, le cardinal m'accorde une liberté que je n'ai pas toujours; j'en profile pour l'écrire, et j'en profiterai ce soir pour me rendre à la peliie porte des jardins du palais; j'y serai à neuf heures avec tout ce que je possède d'or et de bijoux de prix. »

— Monseigneur, monseigneur, s'écria tout à coup un page en se précipitant dans la chambre, Tîle de Saini-Barihélemy est reprise. Visita di Poveri est en-

LE DUC DE GLISt. 1S5

périr, et GuisI vous débarrassera bientôt de l'homme qui vous a condamné à me laisser vivre.

— Avant que Carniole Scoppa périsse, repartit le cardinal, il faut qu'il m'ait débarrassé de Henri de Lorraine; quand l'assassin aura fait son œuvre, le bouireau fera la sienne.

— Infamie et tiahison ! murmura Olympia avec mépris.

— Je comprends, dit le cardinal, qu'il vous paraisse dur de voir périr en un jour le premier et le dernier de vos amants: Carniole que vous avez trahi pour moi, et Guise pour qui vous m'avez trahi; mais c'est décidé, madame, et je compte sur vous pour m'aider à accomplir mes desseins.

Comme il disait ces paroles, on entendit les premiers bruits de l'attaque des Espagnols. Olympia se leva soudainement en s'écriant :

— Qu'est cela, mon Dieu?

— Rassurez-vous, madame, lui dit le cardinal d'un ton ironique, les nouvelles ne vous manqueront pas; beaucoup de mes gens sont dispersés dans la ville de Naples avec ordre de venir me rendre compte de ce qui s'y passe; en attendant leur arrivée, je puis vous dire d'où viennent ces divers bruits qui paraissent si fort vous épouvanter ; ce sont les Espagnols qui attaquent à la fois Visita di Poveri, la douane, l'île Sanl-Barthélemy et la Cellaria.

— Si ce n'est qu'un combat, repartit Olympia en reprenant sa place, je suis tranquille.

— Quand Guise aura expié son insolence, vous comprenez que je ne veux pas rester exposé aux projets que peuvent inspirer à votre ancien liancé ses retours de tendresse pour vous.

— Je comprends que vous rêviez un frime de plus, monsieur, dit Olympia; mais ce qui nVétonrïe, c'est que vous ayez besoin de moi pour l'exécuter. Si la trahison qui attend Guise à la porte d'Averse réus>it, le duc d'Arcos ne vous doit pas moins que la tèic de Scoppa pour vous lécompenser de vos bons services.

— Le duc peut périr ailleui s qu'à la porte d'Averse, repartit Filomarini, et le piège où Scoppa veut l'attirer peut devenir inutile; déjà le bruit a cesse de ce côté de )a Fontaine-aux-Serpents. Déjà Guise est peutêtre vaincu.

Comme il disait ces mots, un jeune homme entra rapidement et dit au cardinal :

— Monseigneur, les Espagnols ont été répoussés du côté de la Cellaria, et le duc de Guise les a balayés devant lui depuis la Fontaine-aux-Serpents jusqu'au pied de leurs retrancheîîients.

Olympia envoya à Filomarini un regard et un sourire de triomphe, pendant qu'il disait :

— Et que fait le duc, liiaintenant?

— T se rend à la douane, où il paraît que l'attaque est beaucoup plus sérieuse que du côté de la Cellaria.

— C'est bien, fit le cardinal en congédiant le jeune homme du geste; allez, et qu'on m'avertisse de ce qui va arriver.

— A mon tour, dit Olympia, je puis vous donner des nouvelles de ce qui va se passer : le duc sera vainqueur à la douane, à Tîle Saint -Barthélémy, et partout, comme il l'a éié à la Fontaine-aux-Serpents.

Filomarini n'écoutait point Olympia; il était tout entier aux projets qu'il avait formés, et il continua en reprenant sa promenade :

— Et Casta, ma fille, reprit Filomarini avec un nouveau désespoir, aura été porter à Guise la lettre qui doit me perdre et me faire condamner! ô Olympia, Oly.iîpia, ajouta Filomarini, tu as d'infernales trahisons, tu as d'épouvantab!es adresses, malheur à qui l'épargne quand il te lient sous son poignard, malheur à qui te laisse une heure pour parler ou pour écrire! c'est comme s'il signait son propre arrêt. Ah! cette fois du moins ce ne sera pas ainsi, s'écrial-il avec un transport furieux; Guise peut triompher, mais lu ne verras pas son triomphe, Guise peut te devoir la vie, mais il ne pourra pas l'en remercier.

— Vous devenez fou, monseigneur, dit fioidement Olympia, au moment où Filomarini s'avaiiçail vers elle un poignard à la main, vous oubliez que la porte de cet appartement n'est pas fermée, et vous ne voyez pas que c'est un fâcheux exemple à donner à ce moine vénérable qui reste là debout sur le seul', que de lui montrer comment un prince de l'Eglise obéit aux commandcmemsde Dieu qui lui ordonnent la chasteté et qui lui défendent le meurtre.

Filomarini s'arrêia et se retourna, le moine releva son capuchon.

— Carniole Scoppa! s'écrièrent à la fois Filomarini et Olympia.

— Oh! s'écria Filomarini avec joie, tu n'as pas remis la lettre à la Cast.i, n'est-ce pas?

— Je la lui ai remise, répondit Carniole tranquillement.

— Nous somiues donc perdus? reprit le cardinal.

— Merci, Scoppa, fit Olympia en se levant fièrement, lu as tenu- ton serment, je le perniCls de te venger.

— Je suis venu ici pour cela, dit Scoppa; mais io dois l'apprendre une cliose, c'est que Gastan'a point remis la lettie au dur.

— On la lui a prise? s'écria Olympia.

— Non; mais elle l'a conflée au Pione, et le Pionc l'a gardée.

— Lui, qui aime Gasta? reprit Olympia.

— Le Pione qui aime Casta, reprit Scoppa d'une voix peine d'ironie, le Pione ayant appris que ta fille ouvrait la nuit la fenêtre de sa chambre au duc de Guise, n'a pas jugé à propos de remettre à son rival la lettre qui lui dénonçait le complot oiî il devait perdre la vie. Le Pione s'y est associé, et maintenant il est à la porte d'Averse où je vais aller le rejoindre, et où nous attendrons Guise ensemble.

Depuis un moment, Olympia ne semblait plus entendre ce que lui disait Scoppa, ses traits si beaux s'étaient contractés dans une airreuse convulsion; ses lèvres si pures et si fraîches frémissaient d'un rire épouvantable ; ses yeux , si limpides et si brillants, étaient injectés de sang.

— :^îa fil'e, murmurait-elle d'une voix haletante et étranglée, ma fille... Guise... il l'aime... Et elle... Gasta... Guise... Guise! Guise!... ajouta la malheureuse avec trois cris déchirants, et tout aussitôt elle tomba sur le so!, sans un tressaillement. Sa vie s'était rompue tout d'un coup avec le dernier cri qu'e'lc avait poussé.

— Je te disais bien, Filomarini, reprit Scoppr d'une voix sourde et grave, que j'étais venu pour m venger. Et maintenant, ajouta-t-il en rabattant so capuchon sui- son visage, à Guise jusqu'à ce quej revienne à toi.

LE DlC DE GUISE. 18i>

levée, les Espagnols sont repoussés de toutes parts, Guise est vainffueur partout.

Le cardinal devint pâle et eut peine à contenir l'expression de la rage qui s'empara tout à conp de lui.

— Guise est vainqueur! murmura-t-il d'une voix étouffée, c'est bien,

— Je vous l'ai dit, fit Olympia d'une voix railleuse, on ne le tuera que par la trahison.

— Ainsi, dit Filomarini en se remettant un peu, tout es» fini, n'est-ce pas, monsieur?

— On parle encore, repartit le page d'une nouvelle attaque que les Espagnols ont Taii- de vouloir tenter du côté de la porte d'Averse; mais le duc y sera dès qu'ils s'y montreront, et là comme ailleurs, il aura bientôt repoussé les ennemis.

— C'est bien, dit Filomarini d'une voix agitée et presque joyeuse, courez à la porte d'Averse, et venez me redire ce qui s'y sera passé.

— Attendez un moment, fit Olympia en s'adressant au page; peut-être monseigneur va-t-il avoir d'autres ordres à vous donner.

Le page se retira, et Olympia reprit en s'adressant au cardinal :

— Vous pourriez peut-être confier à ce jeune homme la lettre que vous venez de me dicter; il trouvera Carniole Scoppa à la porte d'Averse, et l'occasion serait bonne pour moi d'implorer so:i appui contre vous, au moment où il va assassiner Guise pour servir vos projets.

— Vous raillez, dit le cardinal dont les yeux brillaient d'une joie cruelle; mais je suis homme à suivre vos conseils. Il est des circonstances où on ne saurait trop f;e iiâter. Donnez-moi donc cette lettre.

Le cardinal la prit vivement des mains d'Olympia, et ajouta en riranani et en portant les yeux sur le papier :

— Il viendra, car vous lui parlez d'amour et de trésors; car vous serez au reniez-vous avec votre beauté et vos bijoux les plus précieux.

En parlant ainsi, Filomarini se mit à parcourir la lettre des yeux : tout à coup i! pâlit, il chancela et parut prêt à s'évanouir; en effet, voici ce qu'il venait de lire :

« Giuseppe, tu as eu pitié de moi et tu m'as sauvé la vie, je veux à mon tour te rendre le même se: vice. La lettre que lu as remise à ma 011e Casla lui ordonnait de porter à Guise le billet sur lequel j'avais écrit ces mots : « Ceci est mon testament. » Dans ce billet, je révélais au duc !e complot tramé entre toi, Santis et Filomarini; si donc lu n'es pas arrêté à l'heure qu'il est, c'est que Guise veut avoir des preuves irrécusables de la trahison. Profite donc de cet avis pour fuii' el pour échapper au supplice. »

— Quoi, (lit Filomarini la pâleur sur le visage, les lèvres tremblantes, le regard égaré, ce suprême adieu que tu adressais à ta tille, cet acte de la dernière volonté que tu renicllais à Scoppa, c'était une dénonciation pour 1 vrer à Guise ma tète et celle de Carniole?

— Oui, dit Olympia, je déférais à la justice du duc de Guise la tête des deux hommes qui s'étaient fails ses assassins et les mier.s.

— Et ce misérable Carniole, s'écria Filomarini, a remis cette lettre à ta fiile, à la mienne?

~ Oui, dit Olympia, car il l'a juré; el ce serment il Ta tenu, j'en {^uis sûre.

LE DLC Dt GLISÎ-. j03

xvn

Pour bien faire comprendre à nos lecteurs la scène qui se passa à la porte d'Averse, il faut que nous leur en donnions une description succincte.

La porte d'Averse fermait du côté de la route de Rome la partie des remparts intérieurs qui enveloppaient à proprement dire la ville de Naples; mais au delà de cette porte s'étendait encore un faubouig assez considérable. Contre l'ordinaire, les maisons de ce faubourg, bâties de chaque côté de la route, laissaient entre elles une voie très-longue et parfaitement droite; si d'une part cette disposition permettait aux Espagnols qui occupaient une partie du faubourg d'y faire un large développement de troupes, elle rendait d'une autre part la défense de ce point plus facile.

Dès les premiers jours de son arrivée. Guise s'était occupé de proléger cette partie de l'enceinte; il avait fait élever, en avant de la porte, une redoute armée de quatre pièces de canon qui commandaient par conséquent la large et longue avenue par laquelle on arrivait. Par son ordre les maisons quiavoisinaient cette redoute, avaient été détruites à la même époque, de façon à ce que l'infanterie ne pût s'y loger et gêner par le feu de ses mousquetades le service de la redoute; toutefois, il avait encore prévu le cas où ce premier retranchement pourrait être enlevé; ainsi deux canons, placés sous la porte même qui fermait la

i^l LK DUC DC GUISE,

ville, étaient prêts à foudroyer les ennemis qui auraient enlevé la première redoute; et à supposer que ce double feu ne les eût poitii arrêtés, il sulîisait d'un instant pour faire tomber la herse de la porte et fermer toute communication entre la ville et le fauhonrg.

Lorsque Guise y airiva accompagné d'une trentaine de gentilshommes, il reconnut que Tavis qu'on lui avait donné était exact; les Et^pagnols se formaient intrépidement sur la route de Rome, et il put juger qu'ils étaient décidés à tenter une attaque désespérée, en voyant que le duc d'Arcos avait pour ainsi dire concentré toutes ses forces sur ce point.

Le duc était sorti de Naples ets'était an été au sommet de la redoute extérieure, de façon à se trouver placé entre les cauons qui enfilaient la route de Rome et ceux qui, placés derrière lui, étaient prêts à foudroyer les ennemis qui emporteraient cette première redoute,

— Qui commande ici? dit Guiseaprès avoir remarqué que les canons étaient servis par une troupe de lazzares.

— Moi, dit le Pione en s'avançant, et j'espère que Votre Altesse reconnaîtra bientôt que je n'étais pas indigne de conimander un poste aussi important.

— Je n'ai pas besoin de nouvelles preuves de ton courage, mon brave capitaine, lui dit Guise, et je vois que Dion me protège dans cette journée périlleuse, p-îiisqù'd t'a mis au poste qui appartenait à rinfâîiie Santis.

~ Têie-Dieu! monseigneur, s'éciia tout à coup Cérisantes, voici, je crois, le moment de tirer nos épées : voyez, les premières lignes des Espagnols

s'ébranlent, et les voilà qui s'avancent résolument.

— Il faut que le duc d'Arcos et don Juan, reprit Guise, soient cruellement exaspérés par le mauvais succès de leur lâche dessein, pour envoyer ainsi à la boucherie ieuis meilleures troupes. Sur mon honneur, ils sont fous; voyez, Cérisanles, ils n'amènent pas même un canon poui- répondre aux nôtres.

— Attendez, dit Rocbefort; probablement ces premières lignes d'infanterie vont s'ouvrir et nous démasquer quelques terribles battei ies qui vont engager l'attaque d'une manière plus sérieuse, car il est impossible que des gens viennent se jeter avec cette imprudence à la bouche du canon.

— C'est ce que nous pouvons savoir tout de suite, dit Cérisantes; car les voilà à une distance convenab e, et nous pourrions bien leur envoyer notre première décharge pour savoir ce qui se cache derrière cette compagnie de grenadiers qui s'avancent d'un pas si résolu.

— Laissez-les s'approcher, dit Guise en fronçant le sourcil, ils n'ont point de canons, et cette attaque doit couvrir quelques pièges' que je ne comprends pas. Tirotis nus épées, messieurs, car il est possible que nous ayons besoin de nous'en servir plus tôt que vous ne pensez.

— Si les Espagnols, repartit Cérisantes, devaient emporter cette redoute, il sei ait inutile, à trente que nous sommes, de la défendie Tépée à la main; il faudrait nécessairement nous letirer derrière le rempart après leur avoir toutefois envoyé le feu des deux canons qui sont derrière nous.

— De par lous les diables! fil Rochefoit, ces damnés É^pagnois ont l'air d'à 1er à la protnenade; ils avan

cent vers celte batterie comme s'il n'y avait personne pour la garder. N'est-il pas temps de leur apprendre que nous y sommes?

— 11 est temps, en effet, dit Guise en s'adressani au Pione.

Celui-ci fit un signe à ses lazzares, le feu fut mis aux quatre canons braqués sur les Espagnols, les amorces brûlèrent , mais les pièces ne partirent point.

A ce moment il se passa une scène de désordre indicible; d'un côté les Espagnols poussèrent un cri de joie, et abandonnant le pas lent et mesuré avec lequel ils s'étaient avancés jusque-là, ils se précipitèrent à toute course vers la redoute. Au même instant tous les gentilshommes qui entouraient Guise reculèrent en désordre jusqu'à la porte où se trouvait la seconde batterie, Pendant que les uns accouraient et que les autres fuyaient si précipitamment, le Pione et ses lazzares s'étaient tous couchés à plat ventre, de façon que le duc resta seul debout au sommet de la redoute abandonnée. Les cris : Espagne! Espagne! retentissaient devant lui; les cris : trahison! trahison! retentissaient derrière lui. Furieux, éperdu, Guise courut vers la porte de la ville; il n'en était plus qu'à une vingtaine de pas lorsqu'il vit près des deux pièces qui gardaient cette entrée, Carniole Scoppa qui avait relevé le capuchon de moine qui lui couvrait le visage et qui tenait à la main une mèche allumée.

— Attends, attends, lui cria Guise; ménage celle dernière ressource, à moins que ces canons ne soient encloués comme les autres.

— Ceux-ci ne le sont pas, et tu vas en juger.

Aussitôt il mit lui-même le feu aux canons en face desquels se trouvait Guise, mais ces canons restèrent muets comme ceux de la redoute, (iuise, qui s'était arrêté un moment en voyant Scoppa mettre le feu à ces pièces, s'élança avec fureur du côté de la porte; mais à l'instant même la herse tomba, et il se trouva rejeté en dehors des remparts, entre cette porte fermée et la redoute que les Espagnols étaient sur le point d'envahir. Il leva ses deux poings fermés vers le ciel, et, se retournant du côté de la redoute, il s'élança à toute course, en criant :

— Guise, Guise, en avant !

Il y rentrait à peine, lorsqu'il vit le Pione et ses lazzares agenouillés à côté de leurs pièces.

— Ah! s'écria Guise en s'élançant sur le Pione, tu m'as dégagé de ma parole chez le GucuruUe; je punirai du moins l'un des traîtres qui m'ont vendu à mes ennemis.

— Feu, cria le Pione sans daigner faire un mouvement contre l'attaque de Guise.

Les quatre pièces de canon partirent du même coup avec un fracas épouvantable : les Espagnols étaient à peine à vingt pas de la redoute, l'effet de cette décharge fut épouvantable; pas un homme ne resta debout jusqu'à plus de cent pas en arrière des premiers, la route fut balayée de soldats par cet ouragan de fer qui venait passer dans leurs rangs. Tout ce qui suivait s'enfuit dans un désordre inexprimable.

~ Rechargez vos pièces, dit tranqui llement le Pione, qui tout sanglant de la blessure que venait de lui faire Guise, était cependant resté debout appuyé sur son long bâton blanc.

IDcS LE DL'C BE GUI E.

— Ainsi, dit Guise en s'approchanl de lui, la voix tremblante et les larmes aux yeux, ces canons n'étaient pasencloués?

— Non, dit le Pione de sa voix calme et monotone; mais ceux qui étaient derrière toi, sous la porte, et que Scoppa avat destinés à te tuer le sont véritablement; seulement, ceux-là devaient être ici, et ceux-ci devaient être là-bas : je les ai changés de place, voilà tout.

— Oh! tu es mon sauveur! s'écria Guise, tu es le héros de celte ville, tues digne d'en être te maître; pardonne-moi d'avoir cru à ta trahison.

Le Pione pâlit et chancela.

— Monseigneur, dii-il d'une voix plus faible, vous ferez dire à la Casta, car elle m'a juré de ne plus vous revoir, que j'ai tenu ma parole, et qu'il faut qu'elle tienne la sienne.

— Et que t'a-t-elle promis, mon fils? lui dit Guise en le soutenant dans ses bras.

— Elie m'a promis, répondit le Pione en s'affaiblissant de plus en plus, de me faire enterrer près de ma mère, qui seule m'a aimé en ce monde.

En disant ces paroles, le Pione tomba évaiioui dans les bras de ses fidèles lazzares qui s'étaient approchés de lui.

— Oh! sauvez-le, sauvez-le! leur cria Guise, portezle chez le Cucurulle, dites-lui que je lui engage ma parole de gentilhomme de lui donner tout ce qu'il me demandera s'il sauve ce noble enfant.

Les lazzares emportèrent le Pione.

Cependant les portes de Naples s'étaient rouvertes; Cérisanies, Rochefort, Modène et les autres gentilshommes qui s'é! aient réfugiés dans ia ville au moment où ils avaient cru à la trahison duPione, étaient revenus près de Guise. Que'ques-uns, honteux de la terreur qu'i's avaient montrée, s'étaient élancés à la poursuite des Espagnols qui continuaient à s'enfuir sans qu'il fût possible de les rallier.

Presque toute la population de Naples, avertie des victoires que Guise avait remportées le matin sur les Espagnols, s'était portée du côté de la porte d'Averse : dispersée et épouvantée un moment par les cris de trahison qui étaient partis de ce côié, la foule avait été bientôt rappelée par ceux qui du haut des remparts avaient vu la défaite et la fuite des ennemis. Bieniôt Guise fut entouré par une multitude immense; des cris enthous astes éclataient de toutes parts, les hommes, les femmes, les enfants se pressaient autour de lui, en faisant retentir l'air de joyeuses acclamations.

Rentré sous la porte du rempart, il y trouva son cheval qu'il y avait laissé pour monter sur la redoute : des hommes s'agenouillèrent devant lui, et lui prêtèrent leur appui, pour qu'il ne se servît pas d'éirier; puis, quand il reprit sa marche pour retourner dans son palais, du haut des maisons voisines on jeta des fleurs sur son passage, des femmes accoururent ap-

portant des tapis qu'elles déployaient sous les pieds de son cheval.

Il passa devant une église, les prêtres en sortirent et marchèrent devant lui en l'encensani comme le dieu qui venait de sauver le peuple de Naples. C'était partout une joie, une ivresse, un enthousiasme fanatiques; il traversa ainsi lentement la ville, recueillant de tons les côtés les témoignages de ce peuple en délire. Il avait combattu depuis le matin la tête nue, sans cuirasse, sans autre arme que son épée. En le voyant ainsi, les hommes disaient combien d'ennemis il avait renveisés, et criaient : Vive le brave Français! Les femmes l'applaudissaient et criaient : Vive le beau Français! Il entra ainsi dans son palais au moment où la nuit commençait à tomber, toujours précédé d'une foule immense, toujours accompagné de ces cris enthousiastes et joyeux. Arrivé sur le seuil de la porte, il s'arrêta un moment et se tourna vers la multitude; il n'eut qu'un signe à faire, et un silence profond succéda au bruissement éclatant de ces acclamations.

— Peuple! s'écria-t-il d'une voix retentissante, demain, à la pointe du jour, je serai au marché Neuf et j'y attendrai les fidèles enfants de cette ville.

De nouveaux cris plus animés, plus bruyants répondirent à celle invitation. Guise put les entendre à travers les portes fermées de son palais, jusqu'au moment où il se retira dans une chambre reculée où le suivirent Cêrisantes, Modène et Piochefort.

— Eh bien! messieurs, leur dit-il, dès qu'ils furent seuls, croyez-vous que je puisse les amener à crier demain : Vive le duc de Naples?

—Ce royaume esta vous, maintenant, monseigneur,

dit Cérisantes avec chaleur, et il ne tient qu'à vous de leur faire crier : Vive le roi de Naples!

— Ce serait peut-être aller un peu vite, reprit le duc, et... Il s'arrêta tout à coup et s'approcha vivement d'une croisée ouverte.

— Quelle peut être, dit-il d'une voix troublée, cette lueur rouge et sanglante qui se montre là-bas à l'horizon?

— C'est quelque reste de l'incendie que vous avez allumé pour la défense de la douane.

— Oui, dit Guise d'un ton iriste, cela doit être; et cependant, murmura -t-il tout bas, c'est un signe fâcheux qu'une lueur sanglante à l'horizon, juste à l'endroit oii se lèvera le soleil qui doit demain éclairer mon triomphe. Bonsoir, messieurs, ajouta-t-il d'un ton accablé; à demain, au marché Neuf.

Les officiers sortirent, ei Guise, demeuré seul, resta immobile devant la fenêtre, les yeux attachés sur cette lueur sinistre, jusqu'au moment où elle s'éteignit tout à fait, jusqu'à l'heure où JNaples tout entière rentra dans l'obscurité et le silence.

Le lendemain de ce jour, l'église de Notre-Damedes Carmes lesplendissait de lumière; tout le clergé de la ville, ayant en tête le cardinal Filomarini, était assis dans l'enceinte du chœur de cette vaste basilique. La foule des bourgeois, des officiers, se pressait au dedans; la foule du peuple se pressait au dehors; une grande cérémonie venait de s'accomplir. Guise avait paru le malin au marché Neuf; il avait dénoncé au peuple la trahison de Gennaro Annèze, celle de Pepé Palombo, de Genuino et de Santis; il lui avait expliqué le mystère du piège infâme où Scoppa l'avait entraîné à la porte d'Averse; et, comme il l'avait

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prévu, tout ce peuple, indigné de la trahison de ses chefs, tout enivré des succès obtenus la veille, lui avnit décerné tous les pouvoirs répartis jusque-là entre les diverses autorités de la ville.

Cérisantes le premier avait poussé le cri de : Vive le duc de Naples! et tout le peuple avait répondu en répétant ce cri et en l'accompagnant de bruyants applaudissements. Uj) moment après, Guise s'était rendu en Téglisede Notie-Dame-desCarmes; Filomarini l'y attendait, tout était préparé pai- l'ordre du cardinal pour la pompe de la cérémonie qui allait se passer. Là aussi l'attendaient Gennaro, Pepé Pa'ombo, Geiiuino, Saillis, prisonniers, et la plupart des magistrats et tous les capitaines de quartier.

Lorsque Guise arriva à l'entrée principale de l'église, Filomaiiiii vint l'y recevoir. Quoiqu'd eut obéi aux ordres du duc, qui ne lui avait pas laissé ignorer qu'd était instruit de sa trahison, le cardinal ne parut point troublé, et Guise crut remarquer dans son regard un éclair de joie cruelle et menaçante.

— Monsieur, lui dit Guise à mi-voix, vous voyez que j'entre sous vos auspices dr^ns le temple du Dieu qui ordonne de pardonner les offenses, je ne l'oublierai pas, monsieur.

— Le Dieu qui pardonne, répondit Filomarini d'une voix ferme, estaus>i le Dieu rémunérateur et vengeur, je ne l'oublierai pas non plus.

Cependant le cardinal conduisit le duc jusqu'au siège qui avait été préparé à l'un des côtés de l'église, so;is un dais magnifique. Guise y prit place, la cérémonie commença. La messe fut dite par le cardinal, un Te Deum fut chanté par tout le clergé auquel b'uniient tous ceux qui avaient pu pénétrer dans

l'église aussi bien que ceux qui étaient restés en dehors; puis après Gennaro fut amené aux pieds du duc et déposa devant lui le ha'.on d'argent qui était le signe du commandement dont il avait été revêtu jusque-là. Au moment où Gennaro se relevait, Modène lit un signe à deux de ses gens qui s'emparèrent de lui.

— Voyez, dit tout bas Cérisantes à Rochefort, combien Modène est pressé d'avoir sa veuve; il y a un prêtre qui attend Gennaro dans la sacristie et un bourreau qui l'attend dehors.

Les gardes voulurent entraîner Gennaro; mais ils ne purent percer la foule qui les entourait, et Filomarini leur envoya un prêtre pour les avertir qu'il n'était permis à personne de troubler une si sainte cérémonie. Pendant ce temps, Genuino s'était avancé à la tête des consulteurs, et se mettant à son tour à genoux devant Guise, il lui remit les sceaux de la vil'e; puis vinrent ensuite les capitaines de quartier, qui déposèrent tous leurs épées aux pieds de Guise, en disant qu'ils ne voulaient plus tenir leur commandement que de lui. Lorsque chacun se fut ainsi prosterné, en remettant au duc tous les pouvoirs qu'il avait ambitionnés, Filomarini se leva à son tour; il s'avança vers le duc, tenant dans ses mains une couronne fermée; Guise s'agenouilla devant le cardinal pour que celui-ci la posât sur sa tête; mais Filomarini s'arrêta, en la lui présentant et en lui disant à voix basse :

— Prenez-la, monseigneur; prenez-la.

— Vous avez raison, dit Guise en se relevant brusquement et en arrachant la couronne des mains du rardina!; car je ne la dois à personne qu'à nioil

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Et il s'en coifla aussitôt aux acclamations de to»ii le peuple; le cardinal la'ssa échapper un sourire amer, et, présentant à Guise un Evangile ouvert, il lui dit d'un ton ironique :

— Cette couronne impose de grandes obligations, monseigneur.

— Je le sais, monsieur, repartit Guise; aussi, ajouta l-il d'une voix éclatante et qui retentit puissamment sous les voûtes de l'église, je jure de vivre et de mourir pour la liberté et le bonheur du peuple dt Naples.

Mille cris de : Vive le duc de Naples! répondiren à ce serment; ce cri, sorti de l'église, fut répété au dehors^ et ne fut bientôt qu'une immense acclamation qui dut arriver jusqu'au camp des Espa gnols.

Tout à coup et comme si le hasard eût voulu join dre sa voix tonnante à cette voix du peuple, on en lendit au loin le mugissement sourd d'une nombreusartillerie.

— Nos soldais, dit Rochefort avec joie, annoncen votre exaltation à nos ennemis.

— Cérisantes, dit sévèrement le duc que ce bru' parut iroub er, je vous avais ordonné de ne pa permettre à nos gens d'user ainsi en vaines fanfa res, les munitions dont nous avons le plus pressan besoin.

— Les ordres ont été précis à ce sujet, repartit Ce risantes, et je ne comprends rien à ces bruits répété et qui semblent se rapprocher.

— Qu'on aille s'informer de ce qui se passe, dit U duc, pendant que la foule ailentiveet iannobileécou lait ce bruit de canon qui continuait à retentir.

LE DUC DE GUISE. 'i05

A peine Guise avait-il donné cet ordre que la foule s'émeut; on voit entrer par la porte principale une troupe de matelots portant leurs bonnets au sommet de leurs rames tout ornées de rubans. Aux premiers pas qu'ils font dans l'église, l'aitenle inquiète qui tenait toute la foule, se change en un nouveau transport. Ce sont mille acclamations joyeuses, raille cris de triomphe qui, partant de la porte, courent de tous côtés et finissent par se réunir en un cri unanime et joyeux.

« La flotte française! »

En effet, ce jour-là même, à l'heure oii Guise recevait le titre de duc de î^aples, la flotte promise par Henri de Lorraine, et commandée par M. de Richelieu, entrait dans le golfe de Naples. Tous les bonheurs arrivaient ensemble à l'intrépide aventurier qui était venu conquérir une couronne à la tête de vingtdeux hommes.

Enfin, les matelots napolitains purent percer la foule, car la foule, à son tour, abandonna l'église pour aller sur le port saluer la flotte française de ses acclamations,

— Allez, leur dit Guise en leur jetant de l'or, et saluez la bienvenue de vos frères.

— N'allez-vous pas à la flotte? dit Cérisantes.

— J'attendrai les envoyés du roi dans mon palais, répondit le duc.

— N'accompagnerez-vous pas du moins tout ce peuple qui court vers le port?

— Si je lui montrais la jois que je ressens, dit Guise, ce serait lui prouver que je ne complais plus sur les promesses de Mazarin. Restons calmes, Cej :sanîes. Je ne dois plus m'élonner de rien mainlc-

LR DUC DR 6\:i'-V.. T. II. \ \

liant, et il est de bonne poiiiique d'accueillir les hasards heureux comme des résultats dont j'étais certain.

Pendant que !e duc s'enireienaii ainsi avec un de ses olïiciers, l'église était presque entièrement devenue vide. Le duc s'approcha de Filomarini, et lui dit :

— Aous allons nous retirer, n'est-ce pas, monsieur, moi avec les sentiments de respect et d'affection que je vous ai longtemps portés; vous, je l'espère du moins, en reconnaissant que parmi les vertus d'un souverain, je mets l'indulgence en première ligne.

— C'est un devoir pour ceux qui en ont besoin d'eii avoir pour les autres, dit Filomarini.

— Puisque vous considérez cela comme un devoii', répondit Guise sévèrement, j'espère que vous le rempliiez?

— Celui-là comme tous ceux que m'impose mon caractère, repartit le cardinal.

Tout aussiiôt il fit un signe, et de la profondeur des chapelles cachées dans les bas côtés de l'église, le duc vit s'avancer plusieurs cortèges de fea]mes éplorées.

— Qu'est cela! dit-il vivement au cardinal.

— Après avoir exalté et loué devant Dieu les puissants de ce rr.onde, dit Filomarini, c'est un de nos devoirs àe prier pour les humbles et pour les faibles.

— - Quoi! des cortèges de mort, dit Guise en pâlissant?

— Oui, monsieur le duc, répliqua le cardinal. Ils sont là depuis le moment où vous êtes entré dans

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relie église, mais leur lour est enfln venu de s'approcher (le l'autel.

— Serions, dit tout bas Modène au duc de Guise, il serait temps de nous occuper de ce qu'on doit faire de Gennaro Annèze car Votre Altesse ne doit pas oublier la promesse qu'il nous a faite»

— Non, répondit Guise d'une voix brève tout en suivant d'un œil plein d'anxiété une longue fde de pleureuses qui, se développant lentement et processionnellement autour de l'église, était venue déposer plusieurs bières au pied des degrés oii commençait le chœur, et où s'élevait le maître-autel.

Guise était resté debout sur son trône et sous son dais, une puissance surnaturelle le tenait cloué à celle place pendant que Filomarini, debout au milieu de l'église, recevait ces cercueils au nom du Dieu de miséricorde. Au côté opposé de la nef se trouvaient Gennaro Annèze , Genuino et les autres conspirateurs, qui attendaient ce qui serait décidé d'eux. Si Guise avait pu détacher ses regards de ces cercueils recouverts de longs voiles blancs, il aurait pu voir se mêler au petit groupe d'homines restés dans l'église, lePione soutenu par le CucuruUeetCarniole Scoppa qui s'appuyait sur Francesco.

— Venez, monseignesir, venez, dirent à Guise les officiers qui l'entouraient et qui avaient remarqué la pâleur mortelle répandue sur ses iraiis.

— Non, I épéta Guise de la même voix hvhxe, non. Cependant, Filomarini avait commencé la prière

des morts, et les officiers s'étonnaient eux-mêmes de voir un prélat comme lui prêter son assistance à de si humbles funérailles. Le moment arriva bientôt où Filomarini, prenant l'eau bénite que lui présentait un

prêtre, s'avança vers le cercueil qui était le plus près de lui : sur un signe du cardinal, les pleureuses relevèrent le voile qui couvrait le premier cadavre, et Guise tressaillit et poussa un cri de terreur en reconnaissant Olympia.

— Morte! s'écria-t-il d'une voix altérée et en s'approchant de Fîlomarini.

— Oui, lui répondit le cardinal à voix basse, morte de l'avoir aimé, morte d'avoir trahi pour toi celui qui qui avait été son bienfaiteur, morte d'avoir appris que tu la trahissais pour ma fille Casta.

Le rapide mouvement qui avait poussé Guise à suivre le cardinal près de celte rangée sinistre de cercueils, semblait avoir déterminé un mouvement pareil parmi tous ceux qui étaient restés dans l'église de Noire-Dame-des-Carmes. Le groupe des prisonniers s'était avancé de son côté, pendant que les officiers approchaient d'un autre; il en résulta que Guise et Filomarini se trouvèrent auprès des bières, entourés d'une double haie d'hommes qui attachaient un regard curieux et menaçant sur ce triste et bizarre spectacle.

— Olympia, morte! disait Guise d'une voix profonde, pendant que Filomarini passait au second cercueil et en faisait entever le voile.

— La Ronda! s'écria Guise en reculant avec épouvante; morte, elle aussi?

— Oui, répéta Filomarini d'une voix sombre et menaçante, tuée par son mari que tu vas envoyer à réchafaud, tuée pour avoir trahi ses devoirs d'épouse pour toi qui la trahissais pour une autre.

Guise, éperdu, doutant de sa raison, devinant le malheur qui l'attendait dans celui qu'il venait d'ap-

prendre, se pencha vers les autres cercueils, et le» montrant du doigt, il s'écria d'une voix étranglée :

— Et ceux-là, ceux-là?

Les voiles se levèrent, et Guise, frappé d'un nouveau coup de foudre, chancela et tomba à genoux en murmurant les noms d'Anita et de Casta.

-— Oh! Anila, Anita! vous aussi! dit-il d'une voix presque éteinte.

— Oui, mortes, lui répondit le cardinal, mortes toutes deux dans l'incendie que tu as allumé de tes propres mains à la Cellaria, mortes toutes deux pour l'avoir aimé et pour avoir trahi leur devoir de filles pour toi, qui les trahissais pour une autre!

— Oui, dit tout à coup une voix amère, mortes sans que j'aie pu les arracher à l'incendie, d'oii je n'ai pu sauver que cette enfant.

A cette voix, Guise se releva, pâle, éperdu, furieux,

— Oh! c'est toi, s'écria-t-il, miséralile Scoppa, loi qui as voulu m'assassiner, toi, du moins, lu payeras la trahison.

— Fais-moi donc conduire au bourreau, dit Scoppa, car je n'y puis aller moi-même, l'incendie a brûlé mes yeux; sans cela, crois-moi. Guise, la balle de mon mousquet aurait été le chercher jusque sur le trône où tu viens de l'asseoir; car si j'ai voulu ta mort, c'est que tu as été pour tous ceux qui l'ont servi ingrat et insolent.

En disant ces paroles, Carniole fit un mouvement pour s'éloigner.

— Attends-moi, Scoppa, lui dit le Pione, Guise ferait bien de m'envoyer comme loi au gibet, car je jure sur ces cercueils que ce que je n'ai pas fait, je je ferai s'il me laisse vivre.

Guise était anéanti. Un silence de mort régnait dans cette église, si éclatante et si joyeuse quelques instants avant. Guise fit un violent eflfort sur lui-même.

— Assez de morts comme cela, dit-il enfin d'une voix entrecoupée; qu'on emmène tous ces hommes, et que dans une heure ils aient tous quitté cette ville.

— Soit, dit Carniole; restes-y donc, loi, avec ces cercueils et la malédiction de tous ceux qui ont attaché leur fortune à la tienne, et dont tu as amené la ruine.

— Il a raison, dit tout bas Modène à Cérisanies; car «lans ces cercueils sont couchés nos principautés de Fondi et de Bénévent, et votre duché de Calabre aussi, Rocheforl.

— 0 mon Dieu! murmura Guise en levant les yeux au ciel, que urannoncez-vous par cette bizarre et cruelle rencontre?

Comme il prononçait ces paroles, un gentilhomme entra précipitamment dans l'égiise et courut vers ce groupe nombreux au milieu duquel le duc de Guise restait encore immobile.

— Tilly! s'écrièrent à la fois tous les gentilshommes du duc de Guise.

— Merci, lui dit Guise, merci, Tilly, vous venez m'annoncer l'arrivée de la flotte, n'est-ce pas?

— Je pense, dit Tilly, que Votre Altesse la savait déjà; mais je viens vous annoncer une plus heureuse nouvelle.

— Quelle heureuse nouvelle peut m'arriver maintenant? dit Guise.

— Mademoiselle de Pons est ici, repartit Tilly joyeusement.

— Elle! s'écria Guise d'une voix éclatante.

A ce moment même les pleureuses rejetèrent les blancs linceuls sur les visage des mortes, et l'horloge de l'église sonna l'heure où s'accomplissait cet étrange événement.

— Elle est ici, répéta Guse en se relevant flèrement et sans daigner jeter un regard sur les cercueils déposés à ses pieds. Dieu en me l'envoyant m'annonce le bonheur, la victoire et le triomphe.

Aussitôt il fit signe à ses gentilshommes, et se dirigea rapidement du côté de la porte de l'église : il y rencontra le Gucurulle et lui dit d'un ton plein d'arrogance :

— Quelle estl'heure qui vient de sonner là, monsieur?

— Midi, monseigneur, répondit l'astrologue, midi, Pheure oii le soleil est arrivé à son apogée; l'heure où il commence à descendre pour s'éteindre bientôt dans la nuit.

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