CORRESPONDANCE INTIME
Il y a un petit nombre d'années, nous recherchions aux archives historiques de la Guerre, des renseignements sur la première campagne de la Révolution^ quand nous tombâmes inopinément sur un document qui attira sur le champ notre attention. C'était un cahier de 250 pages, recouvert en parchemin jauni, du format dit à Ecolier ou peu s'en faut (19 centimètres sur 26) sur la couverture duquel on lisait: Correspondance intime et politique du général Biron, du
9 décembre 1791 aa 10 décembre 1792, et, entre parenthèses : Provient de V inventaire Gontaut-Biron,
A première lecture nous nous rendîmes compte que nous avions sous les yeux une pièce originale de valeur et nous reconnûmes immédiatement dans ce Carnet de correspondance la source qu^avait citée déjà Sybel au tome premier de son Histoire de ta Révolution, celle-là même à laquelle M. Chuquet a fait également quelques emprunts dans son Invasion prussienne, la même encore qu'a utilisée, ici et là, M. Albert Sorel pour son intéressant article sur la Mission de Ségur à Berlin en 1792 (1), cellelà enfin dont M. Maugras a donné des extraits^ dans ses deux volumes sur Lauzun (2) et dont s'est également servi M. Pallain dans sa Mission de Talleyrand à Londres en 1792.
En confrontant récriture du carnet avec les nombreuses dépêches manuscrites de Biroii qui existent çà et là dans les cartons du ministère, nous acquîmes la conviction que la majeure partie de cette correspondance était de la main
1. Publié dans le Temps des 10, 12, 18 octobre 1878 et inséré ensuite, remanié, dans l'Europe et la Révolution.
2. Le duc de Lauzun et Louis XV. Paris Pion, 189i. Le duc de Lauzun et La cour de Marie-Antoinette, Paris. Pion, 1895. 2 vol. in-S".
même (le celui ([ii'on a ap})elé « le dernier Roué de raïK'ieii régime ». Nous lûmes d'un bout à l'autre ces lettres, elles nous intéressèrent et nous en prîmes copie espérant trouver un jour le temps et l'occasion de les publier.
Le carnet du général Biron va, comme nous venons de le dire, du 9 décembre 1791 au 10 décembre 1792 ; il nous donne une année entière^ une année complète, et une des plus caractéristiques de la Révolution. Malheureusement, le registre renferme bien des lacunes, de nombreuses interruptions ; d'autre part par sa nature même de correspondance, il aborde une assez grande variété de sujets qu'il n'est pas toujours facile de bien saisir, si l'on n'en a point la clé.
En tenant compte de la diversité des questions dont il s'occupe et malgré les solutions de continuité signalées tout à l'heure, on est amené, pour plus de clarté, à scinder le carnet en deux grandes parties principales. On obtient ainsi une première série de lettres qui finit au 26 mai, puis une seconde qui va d'août à décembre 1792.
La première partie du recueil est de beaucoup la plus importante ; elle ne contient pas moins de quatre-vingt-quinze lettres traitant de
questions très diverses, très précieuses pour l'histoire des débuts de la Révolution et en particulier nous donnant la genèse du plan de campagne dont l'exécution suivit immédiatement la déclaration de guerre du 20 avril 1792, plan jusqu'ici mal connu (1), élaboré secrètement et à rinsu du maréchal de Rochambeau par Dumouriez et Lauzun, plan qui aboutit aux désastreuses opérations de Dillon contre Tournai et de Riron contre Mons.
Ce qui donne une valeur particulière au recueil de lettres de Lauzun, c'est que son rédacteur avait soin d'y reproduire, à côté de sa propre copie, celle de ses correspondants les plus en vue, notamment de Dumouriez et deTalleyrand, de telle sorte qu'on rencontre dans cette espèce de grand-livre en partie double, les demandes et les réponses, c'est-à-dire une physionomie
1. Ce plan a été révélé pour la première fois dans l'article que nous avons publié dans la Revue des Deux Mondes du 15 août 1899 sous le pseudonyme d'Arthur de Ganniers (anagramme de notre nom) que nous obligeait à prendre, notre qualité d'officier en activité : Le duc de Lauzun et la, première campagne de la Révolution. Il a été reproduit depuis par la Revue militaire rédigée à la section historique de l'État- major de l'armée. Nous avons nous-méme traité le même sujet avec plus de détails dans notre étude sur les Préliminaires de Valmy ; La première invasion de la Belgique. Paris, Perrin,
complète des événenienls, une physionomie bien plus frappante et bien plus nette que si nous les voyions relatés sous un unique point de vue.
Qu'un tel document mérite la peine d'être publié in-extenso, il ne nous a pas paru que le fait put être controversé et nous entreprenons de le mettre aujourd'hui en lumière comme une contribution importante à l'histoire de la Révolution. Cependant comme il est utile pour comprendre le sens réel d'une correspondance — et tout spécialement de celle-ci — de connaître l'homme qui l'a écrite, nous consacrerons d'abord quelques mots à Lauzun, au personnage à bonnes fortunes dont le nom remplit jadis les gazettes, défraya impudemment les chroniques de son temps et qui, après tant de notoriété, de bruit, de scandale, demeure aujourd'hui le dernier des oubliés.
Armand-Louis de Gontaut-Biron était né à Paris le jeudi 13 avril 1747 (1). Fils du marquis de Gontaut, neveu du maréchal duc de Biron, allié à tout ce que la noblesse française avait de plus considérable par le rang et la fortune, le futur duc de Lauzun fut élevé tout d'abord par un certain Boch, un laquais de sa mère, qui « savait passablement lire et écrire » et qu'on avait décoré du titre de valet de chambre « pour
1. « L'an mil sept cent quarante-sept, le jeudi treize (avril) fut baptisé Armand-Louis, ne d'aujourd'hui, fils de Très haut et très puissant seigneur Mgr Charles-Antonin marquis de Gontaut de Biron, maréchal des camps et armées d^ Roi, et de Très haute et très puissante dame Antoinette-Eustachie de Croisac du Châtel son épouse, demeurant rue de Richelieu. Le parrain Très haut et très puissant seigneur Mgr Charles- Armand de Gontaut, Duc et premier maréchal de France, chevalier des ordres du Roy, gouverneur des château et ville de Laudot (sic) *, la marraine Très haute et très puissante dame Marie- Thérèse- Catherine Gouffier, épouse de Très haut et très puissant seigneur, Mgr Louis de Croisac, marquis de Châtel, lieutenant-général des armées du Roy, lesquels ont signé. — Collationné à l'original par moi, prêtre, bachelier en Sorbonne, prédicateur ordinaire, du Roi et vicaire de la dite église, à Paris, ce 23 janvier 1761, signé Fresneau. — Archives administratives de la Guerre. Dossier Biron.
* Sans doute Laudun, aujourd'hui département du Gard, ou, mieux Loudun (Vienne).
lui donner de la considération (1). » Ce précepteur ne laissait pas que d'être honnête homme et il prit à cœur les fonctions délicates qu'on lui confiait. Toutefois il est permis de supposer que son autorité était bien précaire et qu'il avait fort à faire pour arrêter les velléités d'indépendance d'un enfant dont le père vivait dans l'intimité de la marquise de Pompadour et qui fut élevé comme il nous le dit lui-même « sur les genoux » de la maîtresse du roi.
Doué de toutes les grâces extérieures et à la fois d'une intelligence précoce, le jeune Lauzun eùi pu faire honneur aux maîtres de toutes sortes qui demeurèrent chargés de son instruction. Mais, il était malaisé qu'un enfant de douze ans se livrât à l'étude avec application, quand il savait, déjà à cet âge, qu'il était destiné à une fortune immense, à la survivance du régiment des gardes « la plus belle place du royaume »; tout cela « sans se donner la peine d'être un bon sujet (2). »
Il s'appliqua davantage à en devenir un très mauvais et il y réussit au-delà de toute espérance. Il n'avait dans la société de son temps
1. Mémoires de M. le duc de Lauzun, Paris, Barrois l'aîné, 1822, in. 8" 400, p. 3.