‹ Le Duc de Lauzun (général Biron) 1791-1792Chapitre 2 sur 62 · Mémoires, p · texte numérisé non relu

Mémoires, p

que l'embarras du choix pour trouver des modèles qui, sous ce déplorable rapport, l'amenassent à la perfection. Ayant fréquenté des hommes de toute sorte et d'une valeur morale très différente, on le voit avec peine choisir toujours la fréquentation de ceux dont les faiblesses ou les vices obtiennent une notoriété qu'il envie. Ses amis particuliers sont le duc d'Orléans — , le futur Philippe-Egalité, le prince de Guéménée et le romancier Laclos, l'auteur des Liaisons dangereuses. Entre Dumouriez et Rochambeau, avec l'un et l'autre desquels il sert aux armées, il penche, sans hésitation, en faveur de Dumouriez. Il est, effectivement, aussi rebuté par la rude franchise du second qu^il est attiré par l'humeur entreprenante, par l'esprit enclin aux œuvres dissimulées du futur vainqueur de Valmy.

Militaire, nous venons de dire qu'il devait l'être, et avec son nom, sa situation de famille, il n'était pas possible qu'il ne le fût point ; mais, la carrière des armes, en dépit d'une bravoure personnelle incontestée, n'est pas celle pour laquelle il se sent une véritable aptitude. Il entre cependant, à quatorze ans, comme enseigne à drapeau au régiment des Gardes françaises, reçoit le titre de colonel d'infanterie en

1764, et est fait maréchal de camp en 1783, à trente-six ans.

Au point de vue militaire, la carrière de Lauzun ne manque pas de quelques belles pages, si l'on compte comme telles les exemples de bravoure, de témérité même que Ton y rencontre à diverses reprises. En Corse, où il fut employé en 1768, sous MM. de Ghauvelin et de Marbeuf, en Amérique oi^i il servit avec M. de Rochambeau, il apparaît en diverses circonstances comme un officier entreprenant et intelligent (1); mais Tépoque était depuis longtemps arrivée où l'on exigeait d'un futur général en chef autre chose que le mépris de la mort, qu'une bravoure aveugle. Lauzun, emporté par le courant d'une vie extrêmement dissipée, n'avait guère eu le temps d'apprendre la théorie de son métier, de creuser les problèmes tactiques qui passionnaient si fort ses contemporains. Nous avons dit ailleurs, à diverses reprises (2), que jamais les hautes conceptions de

1. Dans un élat de notes qui figure au dossier de Lauzun, aux Archives administratives de la Guerre et qui doit dater de 1780 ou 1781, on lit cette appréciation : « Commande un corps de volontaires employé par le département de la Marine. On ne peut être plus brave ni plus valeureux. Plein d'ardeur pour faire la guerre. A tenu une conduite qui a fait tort à sa fortune ; mais c'est un sujet intéressant. »

2. Voir notre Prez/uère invasion de la Belgique (i792), Paris,

la stratégie et de la tactique n'avaient été étudiées comme elles le furent au xviii^ siècle, et sans être un homme du métier, il n'est pas permis d'ignorer les fameuses querelles sur l'ordre oblique et l'ordre profond qui séparèrent en deux camps toute la société d'alors. Lauzun paraît s'être désintéressé de ce litige, presque autant littéraire que militaire et dans lequel prirent partie Voltaire, l'académie, la baronne d'Oberkirch, M"^ de Lespinasse, M" Geoffrin^ etc., etc. D'autres soins l'occupaient. Ses Mémoires^ qui ont été publiés pour la première fois en 1822, et dans lesquels il livre au public, avec une impudeur regrettable, le secret de ses galanteries multiples, nous ont appris avec des détails fastidieux qu'il avait beaucoup trop à faire ailleurs, pour se livrera des études sérieuses. La femme détient dans sa vie une telle place, qu'elle la remplit, en réalité tout entière. Et le récit même de son existence, tracé de sa main, est le plus cruel réquisitoire qu'on puisse dresser, contre cet homme bien doué sous tous les rapports, qui a surtout de l'activité pour étendre le chiffre de ses galanteries. Ses relations avec

Perrin, 1903, in-8°, p. 17 et surtout notre autre travail : Les procédés de combat des armées de la Révolution et de VEm- j pire. Journal des Sciences militaires. Paris, Ghapclot, 1904.

la princesse Czartoriska raincncrcnl en Pologne où il crut un moment être né pour la diplomatie ; sa liaison avec Lady Sarah Lenox sœur du duc de Riclimond et femme de sir Charles Bunbury le conduisirent à différentes reprises en Angleterre ; il alla en Allemagne attiré par la baronne de Dalberg, en Corse pour suivre la femme d'un commissaire des guerres. M""' Chardon, car Lauzun a cette particularité que nobles, bourgeoises, roturières, danseuses ou grandes dames, soubrettes ou catîns se coudoient dans sa vie dans la plus égalitaire promiscuité.

Cependant cette existence brillante et frivole n'allait pas sans d'excessives dépenses et comme M™' de Lauzun — dont il vivait séparé, faut-il le dire? — « ne lui avait apporté que cent cinquante mille livres de rentes (1) », que sa fortune personnelle ne dépassait pas cinq millions i|. de livres (2), il ne pouvait manquer d'être bientôt criblé de dettes. Ses créanciers émirent un moment la prétention exorbitante de se faire rembourser de leurs avances, même d'y forcer par contrainte leur débiteur. Mais, il n'était pas aisé de faire saisir par des recors

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