Rochambeau et Luckner
moi avec détails et qu'il y ait beaucoup de noms propres dans votre lettre ; car c'est là surtout ce qu'on ne saurait jamais trouver. Si une fois nous parvenons à faire prononcer le Roi de Prusse pour nous, nous sommes les maîtres du terrain, la constitution marchera et les défiances cesseront. Je ne doute pas que la résolution du Roi de Prusse ne fasse celle de l'Empereur. On parle d'envoyer en Prusse pour remplacer M. de Moustiers, M. de Ricé (1), cela vous paraît-il un bon choix ? N'est-ce pas là de l'intrigue Lameth ? On ne s'entend point par lettres, il faut que vous veniez, et alors tout sera facilement arrangé. Remarquez que c'est pendant le mois qu'on donne aux électeurs qu'il faut que nous obtenions du Roi de Prusse une déclaration favorable à la constitution, plus tard ce serait inutile. Je vous manderai demain quel est l'itinéraire de Narbonne afin que vous le rencontriez, si vous vous décidez à ne pas venir. Adieu, je vous embrasse et vous aime de tout mon cœur.
Avant de lire la réponse que fit Biron à cette lettre de Talleyrand, et pour bien apprécier la façon dont il juge les hommes de la cour de Berlin, il ne sera pas inutile que nous rappe-
1. Maréchal de camp. Il fut désigné pour Tarméc du Nord, alla à celle du centre avec Lafayctte et émigra.
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lions ce qu'était cette cour, les influences qui y étaient prépondérantes, les aspirationsvers lesquelles elle tendait plus ou moins ouvertement. A la mort de Frédéric II, survenue le 17 août 1786,son neveu Frédéric-Guillaume 11(1) lui avait succédé. Le nouveau souverain, tenu très loin des affaires par son oncle, arrivait au pouvoir dans des circonstances qui devaient lui en faciliter singulièrement l'exercice. Il remplaçait effectivement un prince qui avait été surtout redouté de ses sujets, qui les avait conduits toujours à la baguette, dont l'aspect grave, même rogue, ne laissait guère apercevoir la royauté que sous ses aspects les plus sévères. Le soupir de satisfaction qu'amena, en Prusse^ la disparition de ce « grand homme manqué » comme l'appelle son ami d'Argenson, de ce « grand Prussien » comme le qualifie plus justement Joseph de Maistre, alla jusqu'à faire oublier les services indiscutables qu'il avait rendus à son pays, et il était mort à peine, que « les deux tiers de Berlin, s'évertuaient à pen-
1. Frédéric-Guillaume II était né en 1744 à Berlin, il avait donc quarante-deux ans au moment de son avènement. Il était iils du prince Auguste W'ilhelm, frère aîné de Frédéric II et de Louise-Amélie de Braunschwcig (Brunswick) sœur de la femme de Frédéric.
«er que Frédéric II avait été un homme ordinaire et presque au-dessous des autres (1). » Au contraire, les Prussiens contemplaient avec joie et admiration leur nouveau prince. Ils admiraient sa taille de géant, sa prestance, sa beauté physique, cet « air bienveillant qui attirait les cœurs » (2), son aspect chevaleresque, sa volonté déclarée d'être un prince bien allemand, ennemi des étrangers, notamment de ces Français que son oncle avait appelés en si grande quantité en Prusse ; ils aimaient son goût pour les arts, sa passion pour la musique, même pour les femmes, en un mot pour tout ce qu'avait abhorré Frédéric II. Ces dehors sans doute séduisants dissimulaient malheureusement de grands défauts, une violence qui voulait paraître de la fermeté, une paresse peu commune, l'absence de caractère, une disposition rare à recevoir les impressions d'autrui, une propension au mysticisme qui confinait à la folie.
Frédéric II qui jugeait du premier coup d'œil les hommes, et qui connaissait à fond son neveu, avait deviné sans peine que ce successeur était
1. Histoire secrète de la coiirdeBerlin par Mirabeau, tome l^% p. 217.
2. Histoire secrète de la cour de /?eWm par Mirabeau^ tomcl*'", p. 217.
CORRESPONDANCE DU DUC DE LAUZUN Al
(le tous points incopablc de continuer son oîuvre; mais, ce sont là les inconvénients de la légitimité, d'imposer parfois aux peuples des souverains notoirement incapables. Celui-là ne devait point démentir les prévisions pessimistes de son oncle. « Il est impossible, écrivait de lui Mirabeau le 4 octobre 1780, de s'exagérer la turpitude des détails de son intérieur, quant au désordre et à la perte de temps. Les valets redoutent sa violence mais ils sont les premiers à tourner en ridicule son incapacité. Pas un papier n'est en ordre, pas un mémoire n'est apostille, pas une lettre personnellement ouverte ; nulle puissance humaine ne lui ferait lire quarante lignes de suite. C'est tout à la fois la secousse de la violence et la torpeur de la nullité (1). » Et ailleurs : « Le maître enfin, qu'estce ? Je persiste à croire qu'il serait téméraire de prononcer aujourd'hui ; mais on serait bien tenté de répondre : Le roi des soliveaux. Point d'esprit, point de force, point de suite, les goûts du porc d'Epicure, et des héros seulement l'orgueil, si pourtant ce n'est pas plutôt encore de la vanité étroite et bourgeoise (2). »