‹ Le duc de Nemours; avec un portrait en heliogravureChapitre 11 sur 62 · DE LA RÉVOLUTION DE 1830 A LA PRISE D'ANVERS · texte numérisé non relu

DE LA RÉVOLUTION DE 1830 A LA PRISE D'ANVERS

Le duc de Nemours avaii quinze ans et neuf mois au moment où éclata la révolution de Juillet ;

Arrivé au Palais-Royal dans la soirée du 31 juillet, le duc de Nemours accompagna son père à l'ouverture des Chambres, le 3 août 1830 L

« Le duc d'Orléans, dit Cuvillier-Fleury, s'y rendit accompagne de son fils le duc de Nemours et suivi de quelques officiers. Il y avait foule sur son passage ; de l'enthousiasme? non, mais de sincères acclamations de joie... Dans la salle il y avait à peine la moitié des députés et quelques pairs clairsemés sur les bancs de droite; parmi ces derniers. Chateaubriand, qui venait assister à l'enregistrement de l'acte de décès de la vieille monarchie. Il était assis gravement au milieu de ses amis...

« Le duc d'Orléans et son fils entrèrent seuls et s'assirent sur l'estrade du trône, sur des tabourets en avant. Le prince se couvrit après avoir prié l'assemblée de s'asseoir... L'attitude du prince manquait de décision...»

Ce même jour, une ordonnance nommele duc de Nemours grand-croix de la Légion d'honneur; une autre autorise ■ nos bien-aimés fils, les ducs de Chartres et de Nemours.

1. Son frère aine, le duc de Chartres, qui va s'appeler désormais duo d'Orléans, était encore à Joigny, à la tète de son régiment de hussards.

à prendre, à la Chambre des pairs.... le rang et les places qui leur appartiennent ».

Le lendemain, Je duc de Chartres, revenant de Joigny avec son régiment, rentre à Paris à quatre heures du soir, précédé et suivi des gardes nationales de Rouen et d'Évreux et d'un nombre considérable de jeunes gens. Le roi et le duc de Nemours vont au-devant de lui, et, se mettant, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche, suivent les grands boulevards et se rendent au Palais-Royal.

Quelques semaines plus tard, les journaux mentionnent encore la présence du duc de Nemours dans la loge royale, à l'Odéon. La représentation va commencer. Le roi fait son entrée. Au moment où il apparaît, la salle entière crie: « Vive le roi ! Vive la reine ! » et alors « l'orchestre, dont tous les symphonistes ont l'uniforme de la garde nationale, fait entendre l'air: Où peut-on être mieux..., et les acclamations redoublent ».

Le duc de Nemours n'était encore qu'un adolescent, très élancé, très blond, de visage fin, de mine et de manières très aristocratiques; on peut même dire qu'il était encore un collégien, puisqu'il la fin de l'année scolaire 1830 nous le voyons remporter, en seconde, au collège Henri IV, un premier prix de version latine et un accessit de mathématiques. Cependant la politique adéjà des vues sur lui. ("est une marieuse de princes. Elle inspire certaines ou vertu ces qui sont faites à Louis-Philippe ; on propose au nouveau roi des Français de marier le duc de Nemours avec la jeune reine de Portugal, doua Maria, et on assure, — ce sont les « espérances » d'avenir, — que bientôt après cet heureux événement le Portugal et 1 Espagne seront réunis sous le même sceptre.

Louis-Philippe refuse. Il va bientôt, pour ce même tils, refuser une couronne.

L'Europe, à la chute de Napoléon, avait pris ses précautions contre la France. Elle avait établi contre la

vaincue, qui pouvait se relever et redevenir menaçante, une barrière, une chaîne de sûreté forgée tout exprès. Les traités de 1815 avaient créé, en « unissant » la Belgique et la Hollande, le royaume des Pays-Bas, appelé au trône un prince protestant de la maison d'Orange et garni la frontière franco-belge d'une ligne de forteresses élevées ou réparées à frais communs par les puissances coalisées.

Quinze ans plus tard, l'œuvre du Congrès de Vienne était ruinée : la Belgique se soulevait contre la domination hollandaise qu'on lui avait imposée sous le nom d'union ; un nouveau congrès de diplomates reconnaissait que « l'amalgame parfait et complet que les puissances avaient voulu opérer entre les deux pays » n'avait pas été obtenu, et invitait le gouvernement provisoire de Belgique, en même temps que le roi des Pays-Bas, à envoyer des commissaires à Londres pour préparer de « nouveaux arrangements ».

Ces nouveaux arrangements soulevaient une foule de questions, et, si les principes embarrassaient peu les arbitres, il n'en était pas de même des compétitions, jalousies, préjugés, qui divisaient les nations ou les hommes. On déclarait que la monarchie serait le gouvernement de la Belgique séparée de la Hollande. Mais qui serait roi? C'était l'une des multiples interrogations que chacune des puissances faisait aux autres, et qui amenait beaucoup de réponses, c'est-à-dire le contraire d'une solution.

La candidature du prince d'Orange, lancée par l'Angleterre, se heurtait à l'opposition de la France et au mécontentement des Belges. L'Autriche refusait ses archiducs, par prudence et de peur d'embarras. Les Bourbons en général pouvaient porter ombrage, disaient les diplomates au nouveau roi des Français. Quant aux Bourbons de Naples, ils étaient les propres neveux de la reine Marie- Amélie, et c'est l'intérêt de l'Europe qui les écartait. Un

cadet de Bavière parut trop jeune. Les Belges, qui voulaient asseoir leur révolution, trouvaient que le temps pressait, et que chacun s'occupait de soi, mais que peu de puissances s'occupaient d'eux.

Ils exprimèrent l'opinion, d'abord tout bas. puis tout haut, qu'ils étaient les premiers intéressés, qu'ils avaient droit de désigner leur souverain. Et le nom du duc de Nemours fut prononcé. L'opinion publique l'accueillit favorablement.

Lord Palmerston crut à une manœuvre secrète de Louis-Philippe. Mais il suffit, pour se convaincre du contraire, de lire les instructions autographes données par Louis-Philippe, le 5 novembre 1830, à Talleyrand :

« ... Cette idée doit être écartée, et il ne faut pas même la discuter... », etc.

Le duc de Nemours roi des Belges, <• était, en effet, une union déguisée ; c'était aussi le signal d'une guerre de coalition contre la France. Louis-Philippe le savait parfaitement, et ce n'est pas dans la période encore si troublée où il se trouvait, qu'il eut pu ^accepter une semblable aventure. Il fit donc savoir, plusieurs jours avant l'entretien péremptoire de lord Grey avec Talleyrand, que l'offre serait refusée.

Le protocole du 20 janvier 1831 déclare la Belgique neutre comme la Suisse. Déclaration salutaire et jusqu'à présent respectée, acte d'habile politique dont le mérite, pour une large part, revient à Talleyrand. Mais la question monarchique ne s'en trouvait pas résolue. La Belgique neutre n'avait pas de souverain. On reparla du duc de Nemours.

M. Gendebien, envoyé par le gouvernement provisoire de Belgique, eut. le 8 janvier, avec le général Sébastkmi, ministre de la Guerre français, un dialogue des plus vils. Précédemment il avait dit au roi que le Congrès de Bruxelles était disposé à élire le duc de Nemours.

« Que le Congrès n'exprime pas ce vœu, avait dit le roi. je ne pourrais y souscrire. »

L'envoyé de Belgique avait alors parlé de la candidature du prince Léopold. qui promettait de demander la main d'une fille de Louis-Philippe. Le roi objectait la différence de religion, et, en cela, il était dans la tradition monarchique.

« Je connais depuis longtemps le prince Léopold de Saxe-Cobourg : c'est un beau cavalier, un parfait gentilhomme, très instruit, très bien élevé,... mais, il y a un mais qui n'a rien de désobligeant pour la personne et les qualités du prince. Il y a des répugnances de famille, des préjugés peut-être, qui s'opposent à l'union projetée. »

Quelques jours après, lorsque M. Gendebien reprit la question avec le comte Sébastiani, il était autorisé à demander autre chose que des refus ou des objections.

« En fin de compte, disait-il au ministre, qu'est-ce donc que vous me conseillez?... Il n'y a que deux candidatures sérieuses, celle du duc de Nemours et celle du prince de Saxe-Cobourg. Vous les repoussez toutes les deux, quand il s'agit pour nous de vie ou de mort ! Que faire? Dans le péril où vous nous jetez, il ne nous reste plus qu'une ressource : aller à Londres proposer le prince Léopold avec alliance française. Si le roi Louis-Philippe persiste à nous refuser sa fille, eh bien! nous passerons outre, nous prendrons le prince Léopold, sans princesse française. »

A ces mots, le général Sébastiani se lève, ne pouvant maîtriser sa colère :

« Si Saxe-Cobourg met le pied en Belgique, nous lui tirerons des coups de canon.

— Des coups de canon ! Nous prierons l'Angleterre d'y répondre.

— Ce sera donc la guerre générale, dit le ministre.

— Soit ! ajoute M. Gendebien, mieux vaut pour nous

la guerre générale qu'une restauration hollandaise, une humiliation permanente et sans issue ', »

L'élection devait avoir lieu dans les derniers jours du mois de janvier. L'Angleterre, très opposée à la candidature du duc de Nemours et voyant que le roi lui-même la repoussait, s'efforçait d'imposer à l'opinion le nom du duc de Leuchtenberg. C'était une candidature bonapartiste, en réponse à la candidature d'un prince d'Orléans. La nouvelle fit sensation.

Notre chargé d'affaires à Bruxelles était alors M. Bresson ; il arrive en hâte à Paris et est reçu par Louis-Philippe :

<( Vous connaissez mes engagements », dit celui-ci; puis, le diplomate insistant, le roi n'oppose plus que des formules vagues :

« Je m'en fie à votre zèle et à votre intelligence ; ce que vous ferez sera bien fait. »

M. Bresson ne put rien obtenir de plus clair ; il comprit et repartit. Louis-Philippe avait-il changé de sentiments? Non, mais il avait vu que, pour faire échouer la candidature du prince de Leuchtenberg, le meilleur moyen était de laisser faire l'élection du duc de Nemours, sauf à ne pas ratifier celle-ci. On a dit qu'il avait été heureux de refuser une couronne pour son fils. Il est possible qu'il ait éprouvé ce sentiment d'amour-propre; mais, pour décider un homme de cette prudence et de cette finesse politique, il fallait un argument d'une autre portée, un argument d'intérêt et d'ordre politique. Il le trouva dans cette considération que l'élection du duc de Leuchtenberg eût été, pour la monarchie de Juillet, un échec retentissant. C'est là ce qui dicta sa conduite. M. Bresson l'attestait, quelques années plus tard, dans une lettre à Guizot :

1. Le roi Léopold et la reine Victoria, par Saint-René Taillandier.

LE DUC ItE NEMOURS 65

Quand lord Ponsonby, il y a treize ans. a essayé de pousser au trône de Belgique l»j duc de Leuchtenberg, j'ai

fait élire en quarante-huit heures le duc de Nemours1. »

Le 3 février 1831, le duc de Nemours est donc élu roi des Belges, au second tour de scrutin, par quatre-vingtdix-sept voix contre soixante-quinze données au duc de Leuchtenberg.

Immédiatement le duc de Nemours si lamé parles membres du congrès. A Bruxelles et dans toute la Belgique, la nouvelle est accueillie avec enthousiasme. On illumine. Le soir même, une députation conduite par le président du congrès, ML Surlet de Chokier, part pour Paris, où elle portera l'acte de nomination et un exemplaire de la constitution à laquelle l'élu doit prêter ment de fidélité.

Pendant les quelques jours que la délégation belge passa à Paris, avant d'être reçue en audience solennelle, elle put se rendre compte de l'état des esprits en France et se convaincre de la nécessité d"un refus que le monde politique considérait comme inévitable. Les représentants de la Belgique sentirent que l'amie la plus véritable que leur pays eût trouvée dans sa lutte pour l'indépenda nationale, la France, ferait preuve de prudence en même temps que de désintéressement, en n'acceptant pas l'élection.

Le 17 février, à midi, la députation du Congrès national de Belgique fut reçue au Palais-Royal. Deux aide> de camp du roi l'attendaient pour la conduire près du ministre des Affaires étrangères. Celui-ci introduisit les délégués dans la salle du troue où se trouvait le roi, avant i droite le duc d'Orléans, et à sa gauche le duc de Nemours. La reine était présente, ainsi que les autres princes ses fils, les princesses ses tilles, et M,u d'Orléans.

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