‹ Le duc de Nemours; avec un portrait en heliogravureChapitre 10 sur 62 · Au comte Portalis, ministre des Affaires étrangères · texte numérisé non relu

Au comte Portalis, ministre des Affaires étrangères

placer, à la tète du pouvoir qui sera définitivement constitué en Grèce, un prince appartenant aux dynasties qui régnent sur ces trois empires. Je ne puis donc que me borner à vous faire la transmission pure et simple d'une proposition que les dernières transactions delà conférence de Londres ont résolue, si catégoriquement, d'une manière négative. »

L'ambassadeur rappelait là un engagement formel et sur lequel la loyauté de Charles X n'a jamais voulu élever un doute. Les puissances, par le protocole du 22 mars 1829, avaient bien décidé de donner à la Grèce un gouvernement monarchique; mais, en même temps, par un sentiment de défiance réciproque qui fut qualifie desintéressement, elles déclarèrent que le futur chef de la Grèce ne pourrait appartenir à aucune des familles régnantes dans les trois royaumes signataires. Les fils du duc d'Orléans étaient exclus d'avance.

La candidature du duc de Nemours avait donc été inutilement rappelée en 1829, comme l'indiquait M. de Rumigny à Cuvillier-Fleury. Elle ne pouvait être utilement proposée.

On sait, d'autre part, que Charles X avait accepté d'appuyer la candidature du prince Léopold de Saxe-Cobourg, et que celui-ci se montrait disposé à demander la main d'une fille du duc d'Orléans. Le prince Léopold fut amené à renoncer à cette royauté éventuelle l'année suivante, et ce fut le prince Othon de Bavière qui monta plus tard, en 1832, sur le trône de Grèce.

Le duc de Nemours, au lieu de régner en Grèce, fait simplement son entrée à la cour de France et dans la vie publique. Il a commencé à paraître a côté de son père et de son frère aine, l'assistance aux fêtes étant un devoir d'Etat pour les princes et faisant partie de ce que le duc d'Orléans appelait « la fonction ». 11 a pris part, avec ses frères et ses sœurs, au bal costumé d'enfants donné par

la duchesse de Berry, le dimanche 25 janvier 1829. Le lundi gras, 2 mars, nouvelle fête au pavillon de Marsan, chez la duchesse de Berry. Le duc de Nemours y porte un costume de page, tandis que la duchesse de Berry est en Marie Stuart, et le duc de Chartres en François II. Le roi ne ménage pas les honneurs à ces jeunes princes qu'il affectionne. Il a déjà nommé le duc de Nemours colonel des chasseurs. Il le nomme chevalier du Saint-Esprit, le 15 novembre, c'est-à-dire dès que le prince a accompli sa quinzième année, âge exigé par les règles de l'Ordre, pour les princes du sang. A cette occasion, il donne un dîner de famille. Après le conseil, ses ministres se rendent au Palais- Royal pour présenter leurs hommages au duc d'Orléans. Quelques jours encore se passent, et l'année 1830 amène le retour de la session des Chambres.

Cette année formidable ne se distingue point d'abord des autres. Elle nait au milieu des mêmes compliments. Tout commence comme si tout devait durer. Les Chambres s'ouvrent le 2 mars, et, le 2 mars également, les nouveaux pairs du royaume sont admis à prêter un serment qu'ils n'auront pas longtemps l'occasion détenir. Parmi ceux-ci figure le duc de Nemours. 11 est charmant dans ce riche costume d'apparat, etsajeunesse, non moins que son rang, le désigne aux regards. « Les dames le trouvent admirable », dit Cuvillier-Fleury. Les pairs descendent de voiture sous la voûte du pavillon de l'Horloge. Ils entrent bientôt dans La salle des séances, annoncés par un héraut d'armes qui crie : << Leurs Seigneuries les pairs de France ! » et prennent place sur des banquettes en face et à droite du roi.

« A l'arrivée du roi, une députation de douze pairs et de vingt-cinq députés est allée recevoir Sa Majesté dans la pièce attenante au salon de Mosaïque...

<( Le roi a pris séance, ayant à sa droite M. le Dauphin ; à sa gauche, Merle duc d'Orléans, l'un et l'autre en grand

habit de pair. M** le duc de Chartres et Msr le duc de Nemours, tous deux aussi eu grand habit de pair, se sont placés, l'un à droite de Sa Majesté, en suite de M. le Dauphin; le second à la gauche de Sa Majesté, en suite de Mgr le duc d'Orléans. »

L'assemblée était debout et découverte. Le roi « ayant ordonné aux pairs de s'asseoir et rayant permis aux députés, par l'organe de M. le Chancelier », au milieu d'un profond silence, le discours du trône fut lu. Il était d'un ton ferme, soit qu'il parlât des questions intérieures, soit qu'il parlât de l'étranger.

Des premières il disait :

« ... Si de coupables manœuvres suscitaient à mon gouvernement des obstacles que je ne veux pas prévoir, je trouverais la force de les surmonter dans ma résolution de maintenir la paix publique, dans la juste confiance des Français et l'amour qu'ils ont toujours montré pour leurs rois. »

Il disait de l'expédition contre Alger, qui allait venger la France et lui donner l'Algérie :

« Je ne puis laisser plus longtemps impunie l'insulte faite à mon pavillon : laréparation éclatante que je veux obtenir, en satisfaisant à l'honneur de la France, tournera, avec l'aide du Tout-Puissant, au profit de la chrétienté. »

Ce fut sans doute la dernière fois que ce beau mot de chrétienté fut prononcé par un chef de gouvernement parlant au nom de la France. Il n'excluait point l'idée de patrie, mais il était plus large qu'elle, et il exprimait une réalité, qui eut sa grande histoire et qui pourrait renaître.

Le discours terminé, « M. le Chancelier, après avoir pris les ordres du roi, a fait connaître que Sa Majesté permettait à M. le duc de Nemours, prince du sang, pair de France par le droit de sa naissance, de prêter en sa présence le serment prescrit à tous les pairs du royaume. Il a prononcé la formule de ce serment ainsi conçue : « Je

jure d'être fidèle au roi, d'obéir à la charte constitutionnelle et aux lois du royaume, et de me conduire en tout comme il appartient à un bon et loyal prince du sang, pair de France. »

M. le duc de Nemours, debout et de sa place, a dit : « Je le jure. »

Les fêtes auxquelles le duc de Nemours assiste se multiplient à l'occasion de l'arrivée, en France, du roi et de la reine des Denx-Siciles. Il est à cheval, près de Charles X, lors de la revue passée à Versailles en l'honneur des souverains ; sa présence est notée dans le récit de toutes les réceptions, de tous les dîners, de toutes les fêtes données à ce moment par le roi ou par la duchesse de Berry.

Le 30 mai 1830, jour de la Pentecôte, il est admis à prêter serment comme chevalier du Saint-Esprit. Le chapitre est tenu dans le cabinet du roi. L'archevêque de Paris et celui de Bordeaux sont proclamés commandeurs ecclésiastiques de l'Ordre ; puis le roi, précédé des chevaliers anciennement admis et des chevaliers nouveaux qui vont recevoir les insignes, sort de ses appartements et se rend à la chapelle. L'évêque de Metz célèbre pontificalement la messe. Puis, le roi ayant pris place sur le trône placé à gauche de l'autel, le chancelier de l'Ordre lit la formule du serment. Et, le premier des nouveaux chevaliers à recevoir, le duc de Nemours, s'avance, se prosterne, prête serment et est décoré des insignes de l'Ordre par Charles X. Les autres sont : le prince de Polignac, le prince de Broglie, le comte de Durfort, le comte Roy, le marquis d'Ecquevilly, le comte Reille, le marquis de Verac,le marquis de Conflans, le comte de Bordesoulle, le comte de Cossé. Ce devaient être les derniers chevaliers du Saint-Esprit et le dernier chapitre de cet Ordre illustre.

Le 31 mai, avait lieu, chez la duchesse d'Orléans, ce

fameux bal donné en l'honneur du roi et de la reine de Naples, qui dut sa célébrité à son Lendemain plus encore qu'à sa magnificence, ("est laque M. de Salvandj fit un

jeu de motqui aurait eu le sort de beaucoup d'autres si la

révolution de 183'.» n'avait pas réussi, ('"est là que le roi,

rdantles étoiles, sur la terrasse du Palais-Royal, dit:

Voilà un bien beau temps pour ma Hotte d'Alger . paroles toutes simples que le malheur et l'exil allaient, après coup, rendre tragiques. C'estlà que la duchesse de Berrv dansa la tarentelle, et la duchesse de Rauzan, la polonaise : la aussi que Charles X. frappé de la beauté, du grand air et de la grâce de la toute jeune princesse Clémentine, dit au duc d'Orléans qui passait :

Monsieur, si j'avais trente ans de moins, votre tille serait reine de France. »

Une dernière fois, le duc de Nemours verra se déployer cette pompe monarchique traditionnelle, qui l'avait si fort frappé lors des obsèques de Louis XVIII. Le il juillet 183* », il assista avec ses parents, derrière le roi Charles X, au Te Deum 'élébré à Notre-Dame, pour la prise d'Alger. Quelle longue série d'actions de grâces cette même famille était venue rendre à Dieu, dans cette même église! La victoire qu'on célébrait ce jour-là n'était pas de celles dont les contemporains comprirent toute l'importance. Mais la France a si souvent grandi sans le comprendre ! La cérémonie était religieuse et militaire. Le jeune duc de Nemours admirait les Cent-Suisses, les Gardes du corps, les Hérauts d'armes et ces superbes régiments de la Garde royale, dont, vers la fin de sa vie. il dira : « On ne peut se figurer ce qu'était la beauté de pareilles troupes. »

Quelques jours plus tard, la révolution de 1830 renversait Charles X. exilait la branche ainée des Bourbons, ensanglantait la rue, détruisait, sans l'aveu du pays, l'œuvre de quinze années de gouvernement, ruinait, pour une période qui n'a pas encore pris fin, la confiance des

nations étrangères dans la solidité des sympathies françaises ei réduisait la France à faire successivement l'essai malheureux de tous les régimes étrangers, sans qu'on lui eut donné, au préalable, le moyen de changer de tempérament.

Nous n'avons pas à raconter ces événements : les trois fameuses journées des 27, 28, 29 juillet ; la nomination d'une commission provisoire; le désarroi des hommes politiques effrayés d'une victoire qu'ils n'avaient pas souhaitée si complète; l'offre faite au duc d'Orléans, le 31 juillet, par la Chambre des députés, de la lieutenance générale du royaume ; la chevauchée du lieutenant général, se rendant du Palais-Royal à l'Hôtel de Yille, pour y recevoir l'investiture du « peuple », personnifié dans La Fayette; l'abdication de Charles X, à Rambouillet, en faveur du duc de Bordeaux; enfin la proclamation, comme roi des Français, de Louis-Philippe d'Orléans par la Chambre des députés, le 7 août. Le duc de Nemours était trop jeune pour jouer un rôle dans cette tragédie. Mais il n'est pas hors de propos de faire observer que le duc d'Orléans, à mesure que l'histoire est mieux connue, n'apparaît plus comme « l'usurpateur » qui a médité une révolution, l'a préparée et a « réussi ». Les accusations passionnées ont fait leur temps, qui fut naturellement fort long. Quelquejugernent que l'on puisse porter sur la politique du gouvernement de Juillet, il semble établi aujourd'hui que le prince n'a pas cherché le pouvoir ; qu'il l'a accepté, dans un moment où il fallait se hâter de le prendre, et afin que la France ne tombât pas en république et en anarchie. Tout d'abord même, sa pensée fut de prendre le pouvoir pour sauvegarder les droits de l'héritier légitime du trône. Il est prouvé qu'il chercha à obtenir de Charles X une sorte de tutelle du due de P)ordeaux. C'est seulement quand cette combinaison eut échoué, que la branche d'Orléans fut séparée du vieux tronc roval.

C'est, en somme, le jugement que porte un témoin particulièrement avisé, l'ambassadeur de Russie, Pozzo di Borgo, quand il écrit, dans une dépêche célèbre, au lendemain même des événements :

<( Le due d'Orléans a paru au milieu de la confusion, et, lorsque la ville était encore encombrée de cadavres, il s'est montré en qualité de lieutenant général du royaume. Les Chambres se sont réunies, et il en a fait l'ouverture: il serait inutile de vouloir chercher la légalité dans toutes ces opérations ; elles sont l'effet de la nécessité et de cet instinct qui porte les hommes à se donner un gouvernement. »

Nous avons sur ce point le témoignage de Louis-Philippe lui-même qui, pendant son règne, disait à ses fils ce mot que le duc de Nemours répétait volontiers : « La révolution de 1830 est le plus grand malheur qui ait frappé la France moderne. » D'autres témoins entendront Louis- Philippe tenir le même langage à Claremont1.

On sait que la reine Marie-Amélie ne pensait pas autrement.

Ses enfants étaient si peu préparés à l'idée que leur père pourrait devenir roi, qu'à la première nouvelle ils furent atterrés. Cuvillier-Fleurv araconté l'arrivée de M. Yatout à Yilliers, le 30 juillet. « Quand il entra... dans le salon où déjeunaient les princes, son visage rayonnait ; il annonça la nouvelle du jour, la séance de la Chambre des députés et la résolution où elle était d'appeler au trône le duc d'Orléans. 11 débita son récit avec feu, mais tout à coup les princesses se mirent à sangloter, cachant leurs visages dans leurs serviettes, et bientôt après elles quittèrent la table, dans un désespoir difficile à peindre... C'est ainsi qu'on accueillait la couronne à Yilliers1. >

1. Voir, dans le chapitre sur l'exil à Claremont, le récit d'une conversation entre Louis-Philippe et l"un de ses visiteurs, M. Lemoine.

L'auteur de la Vie anecdotique de Louis-Philippe, le marquis de Fiers, avait déjà fait remarquer qu'au lendemain de l'ouverture des Chambres le lieutenant général du royaume faisait annoncer au Moniteur que la double abdication de Charles X et de son fils avait été déposée aux archives de la Chambre des pairs.

« Pourquoi le prince insista-t-il pour le dépôt aux archives de l'acte d'abdication du roi Charles X, alors qu'il avait déjà le pouvoir en main, sans le titre de roi qu'on allait lui offrir? Parce que, quoi qu'en aient dit certains écrivains, le duc d'Orléans, soutenu en cela énergiquement par la duchesse d'Orléans, envisageait avec peine, avec douleur même, la nécessité dans laquelle il allait se trouver d'être roi. On a cru, chez ce prince honnête et grand politique, à une ambition démesurée et à je ne sais quelle conspiration permanente contre les aines de sa race. Nullement, et nous allons prouver que c'est bien malgré lui qu'il fut proclamé roi des Français, le 7 août 1830. »

Lord Howden, relevant le même fait, l'a expliqué de la même manière et a raconté, avec pièces à l'appui, comment le duc d'Orléans avait fait proposer à Charles X de faire reconnaître le duc de Bordeaux, de le prendre sous sa garde, à Paris, et de n'être, lui, le duc d'Orléans, que le régent du royaume. C'est ce qu'on a appelé la « mission Caradoc », dont le prince de Join ville a parlé également dans un livre plus récent.

« Il faisait déposer aux archives et publier au Moniteur universel, dit lord Howden ' dans ses Mémoires, l'acte d'abdication par lequel Charles X et le duc d'Angoulême se dessaisissaient de la couronne en faveur du petit dur de Bordeaux. Et, tandis qu'il désignait ainsi à ceux qui

1. Le colonel Caradoc, secrétaire en 1830 à l'ambassade britannique. devint plus tard lord Howden. C'est donc sa propre histoire qu'il raconte.

allaient disposer du trône l'enfant innocent enveloppé dans un grand naufrage, il tenait tout en suspens... Cette situation se prolongea pendant huit jours.

« C'est que le duc d'Orléans avait envoyé au roi Charles X un messager dont il attendait le retour. Ce ssager était l'un des secrétaires de l'ambassade d'Angleterre, le colonel Caradoc. Sa qualité d'étranger lui permettait de sortir de Paris sans attirer l'attention : connu du roi Charles X et de son entourage, il avait chance d'arriver jusqu'à ce prince et d'être reçu par lui. »

•t officier avait été désigné, comme un émissaire très sûr et très courageux, par le fils même du duc d'Orléans, le jeune duc de Chartres. Caradoc parvint à sortir de Paris par la barrière de l'Étoile, courut en poste jusqu'à deux lieues de l'endroit où la famille royale s'était arrêtée pour passer la nuit, fit le reste du chemin à travers champs, et arriva jusqu'à Charles X. 11 montra au roi un billet du duc d'Orléans, qui contenait ces simples mots :

« Croyez, sire, tout ce que le colonel Caradoc vous dira de ma part. »

Lord Howden ajoute que Charles X se montrait disposé à accepter la proposition du duc d'Orléans, mais que la duchesse de Berry s'y opposa formellement. Caradoc revint à Paris, et c'est alors seulement que le duc d'Orléans se décida à accepter la couronne.

récit trouve une confirmation officielle dans deux lettres du duc de Wellington, président du conseil des ministres d'Angleterre, adressées à lord Aberdeen les 13 et 16 août 1830.

Le président du conseil juge que l'ambassadeur d'Angleterre à Paris a dépassé ses pouvoirs, en permettant au colonel Caradoc d'accepter la mission. Il rappelle que le duc d'Orléans, au moment même ou il recevait l'acte d'abdication de Charles X. s'est adressé à lord Smart : que le prince a déclaré qu'il demandait que le duc de

Bordeaux fût laissé en France auprès de lui, et que c'était la seule chance de sauver la dynastie. Et le duc de Wellington conclut :

a Je ne crois pas que nous puissions laisser lord Stuart a Paris... Nous ne pouvons avouer que Louis-Philippe désirait voir le duc de Bordeaux rester en France, et que lord Stuart s'est chargé de communiquer ce désir au roi1. »

Le prince de Joinville a écrit dans ses Souvenirs, à propos de la royauté de 1830 :

« J'ai l'absolue certitude que mon père ne l'avait jamais souhaitée. »

Le duc de Broglie, dans le Dernier Bienfait de la Monarchie, en a dit autant.

S'il fallait enfin un autre témoignage pour prouver que le duc d'Orléans a pris le pouvoir sans l'avoir criminellement cherché, et une preuve irréfutable, on pourrait la trouver dans les paroles mêmes de son fils.

Le jeune duc de Chartres, le futur duc d'Orléans, était beaucoup plus « avancé » en politique que son père. Il n'aimait pas Charles X, que son père aimait. Il détestait, avec la fougue et l'absolutisme inconscient de sa jeunesse, ce qu'on appelait les ultra, tandis que son père regrettait surtout les conséquences auxquelles leur politique, d'après lui, allait conduire le pays. Le jeune prince, seul, avait rêvé quelquefois, dans le secret de son cœur, qu'il pourrait profiter d'une révolution, tandis que son père, par goût personnel autant que par sentiment dynastique, ne demandait qu'une chose, demeurer à la place où il était. Devenu duc d'Orléans, après 1830, il a raconté ses souvenirs du temps de la Restauration, dans une conversation dont nous pouvons garantir la parfaite et littérale authenticité.

1. Le baron Tristan Lambert, ancien député, dont l'érudition historique est bien connue, a publié ce récit, avec pièces à l'appui, dans les numéro- de la Défense de Seine-et-Marne des 9 juillet et i août 1900.

Il disait :

« Sans augurer trop favorablement de l'avenir de la Restauration, mon père ne croyait pas pourtant que Charles X poussât l'aveuglement jusqu'à se suicider politiquement, et que le gouvernement fut si près de sa chute. Souvent même, il me répétait, lorsque la marche par trop rétrograde du pouvoir et les dernières violences du ministère Villèle excitaient mon indignation, que la nation, fatiguée de révolutions, était disposée à beaucoup supporter, et qu'on passerait tout à Charles X, tant qu'il ne violerait pas manifestement la charte. C'était aussi la manière de voir de la plupart des députés de l'opposition qui venaient au Palais-Royal... J'écoutais avec avidité ces conversations des hommes les plus éminents de l'opinion nationale, et ce que j'en recueillais, chaque fois qu'ils venaient diner au Palais-Royal (c'était environ tous les trois mois), fermentait ensuite dans ma pauvre tète.

« Aussi, quand mes parents s'aperçurent que j'étais assez homme pour qu'on me parlât de mon avenir, mes opinions étaient déjà beaucoup plus vives que les leurs, et ils furent étonnés de l'éloignement que je témoignais pour tout ce qui aurait pu m'associer à la fortune de Charles X et de sa famille. Le ministère Martignac avait alors remplacé l'administration Villèle...

« Nous vîmes une partie de l'opposition adoucir singulièrement son langage.

« ... D'autres symptômes encore annonçaient clairement que le pays ne demandait pas mieux que de se rattacher à Charles X, et qu'un pas franchement fait vers le parti constitutionnel rallierait autour du troue la masse de la nation.

<( Mon père put alors espérer, non la conversion de Charles X il le connaissait trop bien pour y jamais compter), mais le triomphe possible des idées constitutionnelles

et la résignation du roi au système que tracerait la majorité des Chambres. Son êloignement pour le trône, qu'il entrevoyait bien comme devant lui être dévolu si une révolution avait lieu, et la fatigue d'une vie laborieuse et affilée lui faisaient même désirer qu'il en fût ainsi... Ma mère, unie à Mme la Dauphine par une amitié réciproque, à Mmc la duchesse de Berry par les plus proches liens de famille, désirait encore plus vivement le maintien de la Restauration.

« ... Mon père et ma mère se réunirent donc, quelque temps après la formation du ministère Martignac, pour me parler de mon avenir et m'entretenir d'un projet de mariage avec Mademoiselle, projet que la voix publique semblait alors indiquer... (Le prince énumérait les raisons qui avaient motivé son refus et ajoutait :) ... Malgré mes objections, ma mère insista très vivement sur ce projet... J'eus le regret de ne point persuader mes parents, qui, aspirant au repos et à la stabilité, ne s'apercevaient que trop que ma pensée recelait la crainte de n'avoir plus ma liberté d'action, si une révolution arrivait. »

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