‹ Le duc de Nemours; avec un portrait en heliogravureChapitre 18 sur 62 · La distance est de cent soixante kilomètres · texte numérisé non relu

La distance est de cent soixante kilomètres

Au moment de partir, on recevait en Afrique les nouvelles de l'échauffourée de Strasbourg. Ce fut par les lettres mêmes de la famille royale que le duc de Nemours connut les premiers détails de la tentative malheureuse du prince Louis Bonaparte. Son frère le duc d'Orléans lui écrivait :

« Tuileries. 1er novembre, cinq heures du soir1.

« Tu sauras par la reine et par Marie, mon cher Nemours, tous les détails de l'échauffourée de Strasbourg, aussi tâché-je de ne pas perdre le peu de temps que j'ai pour des rabâchages... Tu peux être complètement rassuré sur cette affaire, tout est fini, archifini, et je ne crois pas que les ramifications qu'avait certainement cette conspiration ourdie en Suisse se développent nulle part maintenant.

« D'ailleurs, on veille activement... Nous avons pu nous apercevoir que la discipline se retrempait; car, spontanément, tout le monde a fait son devoir et Ta fait très rigoureusement, même là où les chefs ne se trouvaient pas. »

Le prince raconte plusieurs épisodes de la journée de Strasbourg et juge la conduite des officiers qui y furent mêlés, puis il reprend :

« Je pense avec bonheur que tu apprendras tout à la fois, et que, loin de nous, tu n'auras pas à subir les affreuses incertitudes que nous avons éprouvées. Toute la nuit dernière s'est passée à vriller sans nouvelles, et lorsque M. de Franqueville est arrivé, j'étais décidé à partir droit pour Strasbourg. Tu sais quelles sont mes idées relativement aux insurrections. J'ai pour principe de marcher droit dessus, dussé-je n'être suivi par personne, et d'aller au but, à fond et vite. Heureusement

1. Lettre prise dans le pillage des Tuileries ea 1848 et restituée au duc de Nemours en 1855.

que je n'ai pas eu le temps de me déplacer et que tout s'est passé pour le mieux. Je te le répète, tu peux être en toute sécurité; mais fais toujours attention autour de toi. et surtout ne laisse pas arriver d'une manière incomplète les détails de l'affaire de Strasbourg. Il faut publier la vérité, et ne pas la laisser tronquer dans un intérêt quelconque...

« On retrouve, dans cette conspiration, toutes les illusions que les émigrés de tous les partis ont toujours eues sur l'état de la nation... M. Louis Bonaparte a cru qu'en se montrant avec un petit chapeau, un habit vert et une plaque de la Légion d'honneur avec l'aigle, il ferait une révolution; il n'a fait qu'une mascarade, mais je crains que ses complices ne payent cher cette triste et coupable folie...

« Je n'ai pas besoin de te dire combien je suis occupé de toi et combien je vis en Afrique... Présente mes amitiés à tes compagnons, et communique-leur de ma lettre ce que tu croiras les intéresser...

« Adieu, adieu, mes vœux et mon cœur sont avec toi. »

Le 10 novembre, l'avant-garde delà petite armée campait à Guelma, sous le commandement du maréchal de camp de Rigny. Le duc de Nemours (qui assiste à l'expédition, mais qui n'exerce pas de commandement) quitte la côte trois jours plus tard avec le maréchal Clauzel, et arrive vers midi, par une chaleur accablante, au camp de Dréan. Mais le soir même, après une seconde étape, les troupes, qui ont établi le bivouac sur le territoire des Ouled-Bou- Aziz, sont assaillies par un orage : le torrent vient envahir le terrain où sont dressées, sur la rive gauche, les tentes du quartier général. Les feux s'éteignent ; les soldats restent toute la nuit sans abri dans une mare de boue. Au matin. on constate que l'armée compte déjà deux cents malades.

Le duc de Nemours a été saisi par une fièvre violente.

A midi, le 14, sous la pluie qui ne cesse de tomber, on reprend la marche en avant. Le 15, l'armée arrive au sommet d'un col de l'Atlas, puis descend vers la Seybouse par la vallée de Bou-Hamman. Elle retrouve la première brigade, déjà établie sur la rive gauche du fleuve, dans un petit bois de tamaris, de lauriers-roses et d'oliviers. Le prince et le maréchal inspectent les troupes, passent, quoique difficilement, la Seybouse à gué, et vont visiter la brigade du général de Rigny, campée plus haut. La nuit suivante, nouveau mécompte : une soixantaine de mulets qui portaient des cartouches disparaissent avec leurs conducteurs arabes. Leurs charges de munitions ne disparurent pas avec eux, mais il fallut les laisser au camp de Guelma faute de moyens de transport. Les cas de fièvre africaine constatés depuis le départ de Bône s'élèvent à trois cents.

Le 16, l'armée remonte la vallée, sur les deux rives. Le duc de Nemours, de plus en plus souffrant, est obligé de faire l'étape en voiture. On arrive ce jour-là au bivouac de Medjez-el-Hamar.

« La soirée passée au bivouac de Medjez-el-Hamar, écrivait un témoin oculaire, fut notre meilleur moment de toute l'expédition. La confiance que la réunion générale donnait à tous, le pittoresque du site, l'abondance de l'eau et du bois, nos feux brillants et les sonneries du soir animant encore cette scène, ont laissé dans l'armée un souvenir que n'ont pu effacer les journées désastreuses qui l'ont suivie de si près l . »

Le 17 novembre, l'armée traverse la Seybouse. On

1. Cirta-Constantine, Expédition et prise de Conslantine, 1836-1837, parE. Wetbled; Alger, 1871, brochure de 150 pages, d'après les documents publiés ou inédits, laissés par MM. Berbrugger, conservateur du musée d'Alger, secrétaire particulier du maréchal Clauzel, le général Mollières, le colonel de la Tour du Pin, etc. (Bibliothèque de Chantilly.)

aperçoit quelques groupes d'indigènes en avant, sur les pentes que l'on gravit, mais ils se dispersent.

L'ennemi le plus redoutable, en ce moment, c'est le vent, très froid et très violent, c'est la pluie glacée qui assaille l'armée en marche.

Le 19, le 20, le 21 novembre, la tempête ne discontinue pas. On croit, sans en être sur, que Constantine est assez proche ; des groupes de cavaliers arabes surveillent de loin la marche des Français. Le maréchal Clauzel, d'ordinaire fort calme, ne cesse de galoper avec son état-major et son escorte de chasseurs, et ne laisse pas une colline sans la gravir. Le duc de Nemours, malgré sa déférence pour le chef de l'armée, ne peut s'empêcher de dire :

« Quel démon pousse donc, ce matin, le maréchal à monter sur toutes les taupinières qu'il rencontre ? »

Vers le soir, le 20 novembre, à une dizaine dekilomètres en avant, on aperçoit enfin les maisons blanches de Constantine. Ce fut une apparition saisissante et très courte. L'armée, bivouaquant la nuit dans les hauts plateaux, subit une tempête de neige après la tempête de pluie. Au petit jour, dix-sept hommes étaient morts de froid; beaucoup avaient les pieds ou les mains gelés.

La marche du 21 fut plus pénible encore que les précédentes : on perdit des caisses d'ustensiles et de médicaments ; des bêtes de somme ou de trait furent entrainées par le courant au gué du Bou-Merzong, et ce fut encore au milieu de la tempête que l'avant-garde, vers trois heures de l'après-midi, prit position devant Constantine sur le plateau de Mansourah.

La première et la deuxième brigade, sous le commandement du général de Rigny, traversèrent le Rummel et se portèrent sur le Koudiat-Atv, en face de la porte d'El- Djabia.

Le maréchal Clauzel et le duc de Nemours établirent leur quartier général à Sidi-Mabrouch. Le bey avait quitté

Constantine avec une partie de ses troupes, mais il y avait laissé son lieutenant Ben Aïssa à la tête de quinze cents Turcs et Kabyles. C'étaient ces soldats et la population de la ville qu'on avait représentés comme devant accueillir les Français à bras ouverts. Mais, lorsque l'état-major se présenta devant le pont d'El-Kantara, deux coups de canon lui apprirent que les rapports avaient été mensongers et que la ville se défendrait. On était loin de cette promenade militaire qu'on avait seule prévue. Il fallait faire un siège, et cela presque sans matériel, dans une saison déplorable et dans des conditions sanitaires qui s'aggravaient d'heure en heure.

La première nuit devant Constantine fut encore désastreuse. La neige tomba en abondance. Sur ces rochers dénudés, le vent soufflait avec violence et glaçait les malheureux encore tout trempés par la pluie de la veille. Personne n'était abrité sérieusement contre la bourrasque et contre le froid. Le duc de Nemours, souffrant d'une angine, n'avait d'autre logement que le marabout de Sidi- Mabrouck, dont les murs, par de larges crevasses, laissaient passer le vent, la grêle et la neige. A l'entrée, s'étendait un véritable bourbier, si profond, qu'au matin du 22 on y trouva morts, noyés, cinq soldats qui avaient essayé, pendant la nuit, de s'approcher de la porte du marabout.

Non loin, le maréchal s'était logé dans un misérable gourbi, où il y avait place pour vingt personnes, et où s'entassèrent quatre-vingts officiers et soldats. Le toit de chaume était percé en maint endroit; la neige et la pluie tombaient sur les dormeurs.

Le petit feu allumé avec du charbon apporté de Bône, qu'on entretenait au milieu, et où chacun prenait place a tour de rôle, était le point de mire de tous les passants. Les plus timides se contentaient de regarder les hôtes privilégiés du gourbi d'un œil suppliant,... et de

leur montrer leurs vêtements ruisselants d'eau. D'autres, poussés à bout parle froid, entraient résolument, malgré les efforts du factionnaire, efforts que celui-ci ne déployait, du reste, que lorsque l'intrus avait pris place au foyer, parce qu'alors, tout en L'engageant à se retirer, le pauvre diable attrapait lui-même un air de feu... Deux soldats qui s'étaient introduits furtivement pendant la nuit furent trouvés morts le matin, un de chaque côté du matelas où reposait le maréchal. Ces malheureux s'étaient pressés pendant la nuit contre la couche de leur général en chef, pour se réchauffer un peu, et ils y étaient morts. »

C'est dans ce gourbi que logeaient le duc de Mortemart, pair de France, et le duc de Caraman, qui suivaient l'armée en volontaires '.

La première et la deuxième brigade avaient campé pendant cette nuit dans les enclos du Koudiat-Aty; la quatrième et la cinquième sur le Mansourah. Le 02' de ligne, qui escortait le convoi demeuré en détresse sur la route de Constantine, désespérant de pouvoir dégager les voitures de la boue où elles étaient enfoncées et supportant les mêmes souffrances de froid et de dénuement que les autres troupes, déjà parvenues devant la ville, commit un acte d'indiscipline grave et dont les conséquences furent désastreuses. Malgré les efforts du colonel Lévesque, les soldats pillèrent le convoi, défoncèrent les tonneaux de vin et d'eau-de-vie, s'enivrèrent. Quelques heures plus tard, ils succombaient les uns frappés de congestion, les autres assassinés parles Arabes.

L'artillerie parvint, dans la journée du 22, à prendre position sur les pentes du Mansourah. Les roues enfonçaient jusqu'au moyeu. Les soldats s'attelèrent aux roues, et on commença de tirer contre la porte d'El-Kantara. Le

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