‹ Le duc de Nemours; avec un portrait en heliogravureChapitre 19 sur 62 · I. Le duc île Caraman avait <oixante-quinze ans · texte numérisé non relu

I. Le duc île Caraman avait <oixante-quinze ans

soir, le colonel Hecquet, du 63% réunit ses hommes et leur dit :

« Vous avez faim , il n'y a plus de vivres au camp, mais il y en a dans Constantine. »

Les soldats répondirent :

(( Allons souper à Constantine ! »

Malheureusement, toute la nuit fut perdue en reconnaissances inutiles et l'assaut remis au lendemain, bien que la première porte d'El-Kantara eût été fracturée par nos boulets et pût livrer passage à un homme. Malgré leurs grandes souffrances, les soldats étaient admirables. Toute la nuit du 22 au 23, cinq compagnies se tinrent, immobiles et en silence, dans l'eau d'un ruisseau qui aboutit au pont d'El-Kantara. Dans la journée du 22, comme il s'agissait de porter un ordre écrit au Koudiat- Ai v, un officier demanda un homme de bonne volonté. Plusieurs se présentèrent. Il fallait traverser le Rummel à un endroit que battait le canon de Constantine, échapper à ce double danger, et à un troisième encore, aux bandes ennemies qui rôdaient dans ces parages. Le carabinier Mouramble fut choisi; il se mit tout nu par ce froid terrible, et, ayant attaché la lettre sur sa tête, au moyen d'un mouchoir, se jeta dans le torrent, le traversa à la nage et parvint heureusement au Koudiat-Aty, après avoir couru, dans le froid et sous les balles, pendant près de deux milles. Le duc de Nemours, informé aussitôt de ce bel acte de courage, promit à Mouramble qu'il serait décoré de la Légion d'honneur et tint parole.

L'assaut, remis la veille, était décidé pour la nuit du 23 au 24 novembre. L'attaque devait se produire de deux côtés a la fois : contre la porto d'El-Kantara, par le colonel Leinercier, et du coté du Koudiat-Aty, par le général de Rigny. Le duc de Nemours harangua la compagnie franche qui devait former la tète de colonne d'assaut, et

la nuit vint. Mais elle était trop claire. Les Arabes aperçurent les mouvements de nos troupes, et, avant que celles-ci eussent pris position, ouvrirent contre elles un feu meurtrier.

Du côté du Mansourah, une colonne sous les ordres du généra] Trézel. composée de la compagnie franche, commandée par le capitaine Blangini, d'une compagnie de carabiniers du 2e léger et de deux bataillons du 63e de ligne, était embusquée prés du pont d'El-Kantara, dans un ravin. Un détachement du génie, commandé par le chef de bataillon Marin et les capitaines Hackett et Ruy. sortit de l'abri et s'avança avec une extrême bravoure. Des officiers, des sous-officiers, des sapeurs du génie réussirent à traverser le pont sous la fusillade, et, ayant pu se dissimuler au pied des remparts, commencèrent à établir un fourneau de mine sous la porte.

Le canon tonnait en même temps contre la ville. Du côté du Koudiat-Aty. mi attaquait également. A ce moment, le colonel Lemercier vient demander des troupes au général Trézel. Il s'agissait de protéger les sapeurs qui pratiquaient la mine.

ombien en voulez-vous? demande le général.

— Tout le monde! » répond l'autre.

Le général Trézel croit qu'il s'agit de donner l'assaut, et crie au 03" : «En avant! » Aussitôt les soldats se précipitent; mais la brèche n'est pas faite; la mine n'est même pas prête. Les soldats demandent inutilement des échelles pour escalader les murs. Un feu terrible les reçoit. Le duc de Nemours et le maréchal Clauzel arrivent au galop jusqu'à la tête du pont, car le bruit s'est répandu au quartier général que Constantine était prise. Mais ils tombent dans une mêlée et une confusion inexprimables. Les soldats se sont heurtés contre la porte; enta* dans un espace étroit, ils sont criblés de balles; ils essayent de revenir et sont refoulés par les arrivants.

Les travaux de mine ont été arrêtés par la cohue ; les sacs de poudre sont éventrés ; les coups de feu partent de tous les points des remparts de Constantine.

On se battait donc et on mourait inutilement. Le colonel Lemercier s'approcha du général en chef et lui dit :

« Monsieur le maréchal, c'est impossible. »

Le maréchal, s'adressant au colonel d'artillerie Tournemine, lui demanda s'il restait assez de munitions pour un nouvel assaut le lendemain. Le colonel lui répondit qu'on avait juste ce qu'il fallait pour assurer la retraite.

« Fort bien! monsieur, nous partirons demain », dit le maréchal, avec ce sang-froid qui cachait toute pensée et toute douleur dangereuses à publier.

L'assaut du Koudiat-Aty avait également échoué; les obusiers n'avaient pas réussi à enfoncer la porte. Les troupes d'assaut avaient été décimées, et l'héroïsme de quelques sapeurs, attaquant la porte à coups de hache, ne pouvait servir que d'exemple et de récit pour l'histoire. <( En ce moment solennel où s'éteignait pour l'armée française la dernière chance de succès, la lune, jusque-là voilée par les nuages, sembla vouloir se dégager et jeta quelque lumière sur cette scène imposante. Les minarets de Constantine étaient éclairés au sommet, et les muezzins mêlaient, à la formule consacrée de l'appel à la prière, des imprécations contre les chrétiens et des encouragements aux défenseurs de l'Islamisme, auxquels se joignaient les sons aigus et métalliques dos gloussements des femmes animant encore les combattants. Toute la cité semblait trembler sur sa base, d'une excitation fébrile et guerrière, et cependant, à cette heure même, Ben-Aïssa, le lieutenant d'Ahmed, et les principaux notables de Constantine étaient rassemblés... et décidaient que, n'ayant aucun approvisionnement pour soutenir un siège et ré-

sister à nos attaques, le lendemain à huit heures du matin on ouvrirait les portes à l'armée française1. »

M. Berbrugger, qui suivait l'expédition de 1836 en qualité de secrétaire particulier du maréchal Clauzel, a entendu lui-même Ben-Aïssa raconter ce fait, dont la parfaite exactitude a été, depuis, confirmée. Une déclaration avait même été rédigée et signée par les chefs, notamment le cheikh Ul-Islam.

La retraite commença dès le point du jour. Elle aurait été désastreuse sans la force de caractère de Clauzel, du duc de Nemours et de Changarnier. Plusieurs chefs donnèrent des signes tout h fait étranges de dérangement d'esprit ; ceux que nous venons de nommer restèrent au contraire parfaitement maîtres d'eux-mêmes. En ce qui concerne particulièrement le duc de Nemours, il s'était porté au Koudiat-Aty, jusqu'à l'extrême ligne de tirailleurs, dans le plus vif du feu, et, selon le mot heureux d'un témoin, il s'y était montré « comme un homme qu ne s'en aperçoit pas ».

Pendant la retraite, « son calme courage ne se démentit pas un instant, écrit Thureau-Dangin, et il s'appliquait à soutenir et à encourager le soldat ».

A peine avait-on donné l'ordre de se retirer, qu'on s'aperçut qu'on ne pouvait emmener tout le matériel; il fallut détruire ce qu'on ne pouvait ramener à la côte. Il y eut aussi des oublis lamentables : on oublia des caissons, des obusiers, le matériel du génie et même des combattants. Des soldats d'un poste de grand'gardo furent oubliés par le deuxième bataillon d'Afrique, et ceux qui furent sauvés ne durent leur salut qu'au commandant Changarnier, qui ramena son bataillon au pas de charge, au-devant de sescamarades poursuivis par une horde d'Arabes, forma

I. Cirta-Constantine. — Voir aussi les Deux Sièges de Constantine, par Ernest Mercier, une brochure, Constantine, 1896.

sa petite troupe en carré et lui adressa ces mots célèbres :

(( Ils sont six mille, vous êtes trois cents ; vous voyez bien que la partie est égale ! »

Les Arabes, attendus à vingt pas, accueillis par des feux de salve, reculèrent en désordre. La retraite fut assurée. Le soir, quand le bataillon du 2e léger alla prendre son cantonnement, toute l'armée l'applaudit.

Le maréchal Clauzel se montra, lui aussi, digne du commandement qu'il exerçait. Nous avons dit qu'il avait été trompé par de faux renseignements ; mais, comme l'a écrit le duc de Nemours dans une note dont nous avons déjà cité un fragment :

<( Si le maréchal Clauzel avait failli en s'aventurant dans une entreprise lointaine sur la foi de renseignements trompeurs, il se montra grand par sa fermeté, son calme, sa sérénité dans la crise, surtout le jour où il imposait à sa petite armée, épuisée par les souffrances et les privations, attaquée de tous les côtés à la fois, le devoir de ramener, sans vivres et à travers un désert, son artillerie, ses malades et ses blessés.

« L'ordre une fois donné pour la retraite, il déclara, en effet, que personne ne partirait avant qu'il n'eût vu en mouvement l'artillerie et les voitures avec leur chargement humain (on disait, à ce moment, qu'on ne pouvait, avec l'état des attelages, les enlever des terres où elles étaient enfoncées...) ; que, jusque-là, en dépit du manque de vivres et de l'audace que donnaient à l'ennemi notre échec et nos préparatifs de départ, l'armée resterait devant Constantine. Il tint parole, et chaque fois que, dans la retraite, la difficulté de la marche des voitures se renouvelait, il faisait la même réponse et arrêtait l'armée. »

La retraite continua, inquiétée jour et nuit par les cavaliers ennemis ou par les tirailleurs qui s'embusquaient derrière une roche et se sauvaient après avoir abattu un de nos soldats. Le froid faisait aussi des victimes. Les

troupes n'avaient presque pas de provisions, et quand un cheval tombait, mort de fatigue, il était immédiatement dépecé. Le 25 novembre, les soldats, ayant découvert des silos de blé et d'orge, mangèrent le grain tout cru, faute de bois pour le faire cuire. Dans cette même journée, une hallucination singulière d'un des principaux officiers de l'armée lui fit croire à la présence d'une forte colonne ennemie. Le maréchal et le duc de Nemours, avertis, rebroussèrent chemin aussitôt et se portèrent à l'arrièregarde, qu'on croyait attaquée. Ils s'aperçurent que, dans le crépuscule, on avait pris pour des milliers de longs fusils arabes de gigantesques chardons à tètes blanches, qui hérissaient les collines.

Les Arabes, cavaliers ou fantassins, n'étaient cependant pas loin. Les escarmouches étaient constantes entre eux et nos cavaliers. Un escadron de spahis leur enleva un drapeau dont il fut fait hommage au duc de Nemours, et l'affaire la plus chaude dece genre eutlieule27 novembre. La marche était ralentie, malheureusement, par le grand nombre des malades, des blessés et des traînards. Le duc de Nemours se montra d'une charité exemplaire envers le soldat. Il avait abandonné ses bagages pour donner un mulet de plus à l'ambulance. Le duc de Mortemart et le duc de Caraman marchaient à pied, à la tète de leurs chevaux sur lesquels ils avaient chargé les blessés.

Le 28, le corps expéditionnaire campait sur les bords de la Seybouse. Dans la journée, on avait fait quelques prisonniers ; ils s'attendaient à être fusillés, mais le duc de Nemours demanda et obtint qu'ils fussent mis en liberté.

Le 1er décembre, le corps expéditionnaire était rentré à Bône après une courte campagne, — puisqu'elle avait duré moins de trois semaines, — mais plus pénible que beaucoup de longues expéditions. Il avait eu environ un millier d'hommes mis hors de combat par le feu, la maladie

ou la faim. Il en mourut un plus grand nombre, au retour, dans les hôpitaux l.

On rentrait le cœur plein de tristesse, « parce que, comme récrivait le duc de Nemours, il n'y a aucun point, aucun fait auquel on puisse se raccrocher pour faire oublier le pénible spectacle dont on a été si longtemps témoin ».

Le colonel Boyer écrivait au roi, à la même date:

« Les renseignements qu'on avait sur Constantine, sa position et les forces qui devaient la défendre étaient incomplets ; notre tentative a échoué faute de moyens suffisants, de vivres, et, par-dessus tout, à cause du temps affreux et froid qui est venu nous accabler... Alors, obligés de nous retirer, nous avons commencé notre mouvement rétrograde au milieu de neige et de boue profondes, sans vivres, presque dénués de tout et enve]oppés d'Arabes acharnés après nous. Plusieurs fois les circonstances ont été très graves... Le temps me manque pour donner à Votre Majesté des détails sur tout ce qui s'est passé pendant une marche de quatre-vingts lieues et un combat de sept jours... Cette rude épreuve a fait voir à toute l'armée tout ce quilyade noble etdecourageux cheznotre prince, qui n'a pas cessé un seul instant d'être le drapeau sur lequel chacun avait les yeux et se ralliait. »

Il faut ajouter à ces causes d'insuccès le peu de connaissance qu'on avait du nombre, du caractère des Arabes et de la topographie du pays. Le Recueil de renseignements pour V expédition future, publié quelques mois après la première expédition de Constantine, où se trouve réuni, dit l'auteur, « tout ce qu'il y a de connu sur cette capitale et sur les routes et les pays qui l'environnent dans un rayon de quarante lieues », prouve qu'on savait

1. Voir Thureau-Dangin, Histoire de la monarchie de Juillet, t. III, p. 515.

surtout de l'histoire ancienne et de la géographie romaine.

Le 6 décembre, les bâtiments qui portaient le duc de Nemours et le gouverneur général arrivèrent en vue d'Aller vers midi. Ils n'étaient pas attendus. Le prince reçut immédiatement les autorités et les différents corps d'officiers qui s'étaient réunis en toute hâte, et refusa les fêtes que l'on voulait organiser en son honneur.

Après avoir visité, dans les jours qui suivirent, l'hôpital militaire du dey. la Kasbah, le fort l'Empereur, passé en revue les troupes dans la plaine de Mustapha, et parcouru une partie de la Mitidja, il s'embarqua le 10 décembre à bord du Sphinx. Le 13, à trois heures du soir, il débarquait à Toulon et arrivait aux Tuileries le 22, ne s'étant arrêté nulle part.

Les plus vives polémiques de presse se livrèrent à l'occasion de cette expédition malheureuse. Toute l'opposition attaqua le maréchal Clauzel. Il fut sacrifié, et le lieutenant général comte de Dainrémont était nommé gouverneur de l'Algérie le 12 février 1837, tandis que Bugeaud, avec des pouvoirs presque indépendants, prenait possession du commandement de la province d'Or an.

Les deux généraux avaient ordre de traiter s'ils le pouvaient, et de ne recourir aux armes qu'en cas de nécessité. Mais les Arabes devaient bientôt nous obliger à une seconde expédition.

Revenu en France, le duc de Nemours se trouvait, ainsi que le duc d'Orléans et le prince de Join ville, près du roi qui se rendait au Palais-Bourbon, pour l'ouverture des Chambres, le 27 décembre 1836, lorsque eut lieu l'attentat Meunier.

« ... La voiture du roi venait de dépasser la grille du jardin des Tuileries, lorsque la détonation d'une arme a feu se fit entendre... La balle avait effleuré la poitrine

du roi, et avait été frapper transversalement dans la glace de devant de la voiture, entre M. le duc de Nemours et M. le prince de Joinville. M. le due d'Orléans, placé à gauche du roi, et M. le duc de Nemours, placé en face de Sa Majesté, ont été légèrement blessés par des éclats de la glace'... »

Au début de 1837 (26 janvier), le président du Conseil, comte Mole, ministre des Affaires étrangères, dépose un projet de loi assignant comme dotation au duc de Nemours, devenu majeur Tannée précédente, le domaine de Rambouillet, les « châteaux, terres, prés, étangs, corps de fermes, bois et forêts de Sénonches, Châteauneuf, Montécaut, tels qu'ils se comportent aujourd'hui entre les mains de l'État,... pour en jouir, lui et ses descendants en ligne directe, de mâle en mâle et par ordre de primogéniture et à titre d'apanage ». On recommence, à l'occasion de ce projet de loi, soit à la Chambre, soit dans la presse, les controverses, les insinuations, les polémiques irritantes auxquelles avait donné lieu, en 1831 et en 1832, la fixation de la liste civile, et qui se reproduiront plus tard, en 1840, lorsque sera déposé le projet relatif à la dotation du duc de Nemours au moment de son mariage. Le gouvernement prévit, en 1837, qu'il courait à un échec, et le projet de loi fut retiré.

L'hiver se passe à Paris, aux Tuileries.

A la fin de mai, la plus douce, la plus joyeuse 'lis « fonctions » princières fait partir le prince pour Melun. 11 va saluer la fiancée de son frère, la princesse Hélène de Mecklembourg, qui arrive d'Allemagne, au milieu des acclamations populaires. Il repart presque aussitôt avec le duc d'Orléans, prend de l'avance, et le soir, quand la princesse arrive à Fontainebleau, il est là encore, au bas

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