‹ Le duc de Nemours; avec un portrait en heliogravureChapitre 39 sur 62 · Je ne sais pas son nom. profession d'homme de peine · texte numérisé non relu

Je ne sais pas son nom. profession d'homme de peine

Bérenger, et nous arrivons dans la cour du Palais-Bourbon. Le temps était calme et doux, le soleil brillait. C'était la première journée de printemps. Cruel contraste avec l'affreuse agitation dont nous sortions ! Nous prenons une espèce d'ordre : le lieutenant marche en tète, puis les grenadiers. Je me mets parmi les chasseurs. Nous passons devant un bataillon de la 10e légion, formé sur la place du Palais-Bourbon, et qui ne nous dit rien, et nous prenons la rue de l'Université. Reille en uniforme et quelques individus en bourgeois suivent notre groupe de gardes nationaux. Arrives sur l'esplanade des Invalides, je vois l'artillerie qui rentrait tranquillement a l'Ecole militaire comme après une revue. J'aperçois quelques bandes armées passant au loin. Nous nous dirigeons vers une porte qui donne sur le boulevard, du côté de la rue de Varenne. Nous y entrons sans difficulté ; là, je remercie avec effusion ces braves gens, qui venaient de me sauver la vie, et je reconnais, parmi les personnes qui nous avaient suivis, M. Baudot, jeune homme blond que j'avais reçu h mes soirées, comme chef de bataillon de je ne sais quelle garde nationale, et M. Itier, lieutenant-colonel du 7e chasseurs à cheval (auteur d'un remarquable système de manœuvres). Je me fais conduire auprès de la duchesse d'Orléans, qui avait été sauvée par M. le marquis de Mernay et le vicomte de Courtais, députés, et qui était entourée de personnes de sa maison. Le maréchal Molitor, gouverneur des Invalides, l'avait recueillie dans son appartement. Ce vieillard malade était près d'elle, vêtu d'un pantalon à pieds et d'une veste de molleton gris. Je ne le reconnus pas, tant était grand son changement. Le comte de Paris était avec; sa mère. Le duc de Chartres avait été emmené dans l'appartement d'un employé de la Chambre des députés, dans les combles du palais. Le drame était accompli. « Il devait être environ trois heures, lorsque nous arrivâmes aux Invalides. Pendant le temps que nous y

restâmes, un assez grand nombre de personnes, qui avaient connu notre retraite, étaient venues nous y rejoindre. La duchesse d'Orléans s'entretenait avec elles de ce qui lui restait à faire et conservait encore l'espoir de relever la couronne de son fils. Parmi les personnes qui vinrent la voir et lui donner des avis sur la conduite à tenir, je citerai MM. le vicomte de Courtais, le marquis d'Aragon, le marquis de Mornay, députés (ce dernier ne l'avait pas quittée); MM. Pagnerre, libraire; le duc de Coignv, son chevalier d'honneur; Boismilon, secrétaire des commandements du comte de Paris ; puis la marquise de Vins, dame de la duchesse d'Orléans; M. Régnier, instituteur du comte de Paris ; de Marbot, lieutenantgénéral; de Chabaud-Latour, d'Elcbingen, ses aides de camp, qui l'avaient suivie; Gourgaud, lieutenant-général, aidedecampduroi; de Grave, ofticierd'crdonnance; d'autres dont les noms m'échappent et quelques serviteurs. Quant à moi, je ne pris point part à ces colloques : je considérais notre cause comme complètement perdue. Je ne voyais aucun moyen ni aucun espoir de la relever; je fus confirmé dans cette opinion par les avis de toutes les personnes dont le jugement me présentait des garanties et je m'occupai avec elles des moyens d'assurer la retraite du roi et la nôtre en gagnant promptement la frontière. Dans ce but, M. de Chabaud-Latour partit pour savoir de M. Delebeque, sous-directeur du chemin de fer du Nord, où et à quelle heure le roi pourrait prendre ce chemin pour se rendre en Belgique. Il devait aussitôt après donner cet avis au roi, que je croyais encore à Saint-Cloud. En même temps, le général Gourgaud nous quitta pour informer le roi des événements accomplis et des dispositions que je prenais, dans l'intérêt de la retraite. Plus tard, M. Perrot de Chazelle, officier d'ordonnance du roi, et qui l'avait accompagné, vint m'informer que le roi avait quitté Saint-Cloud pour Versailles,

d'où il devail se rendre à Dreux. Le lieutenant-général Boyer, mon aide de camp, vint aussi nie retrouver. Vers cinq heures et demie, après avoir pris ces divers arrangements, ces messieurs nous quittèrent, ainsi que Reilie qui m'avait suivi, ainsi que je l'ai dit plus haut, pour s'occuper d'organiser notre propre départ. Mais, vers six heures, M. Odilon Barrot, accompagné de M. Biesta, arriva près de la duchesse d'Orléans pour l'engager à quitter sur-le-champ les Invalides. Ces messieurs venaient du ministère de l'Intérieur, où ils avaient essayé vainement de ressaisir quelques-uns des fils du pouvoir. Ils venaient de quitter cet hôtel en reconnaissant l'impuissance où ils étaient de porter aucun remède à la situation, el ils nous apprenaient l'installation d'un gouvernement provisoire à l'hôtel de ville. c< La retraite de la duchesse d'Orléans, dirent-ils, commence à être connue. On parle d'une lutte violente pour la soirée. Inévitablement, la princesse sera enlevée des Invalides et livrée a la fureur des émeutiers victorieux. » M. de Mornay confirmait ces avis, en rapportant que M. Ledru-Rollin, qui lui avait prédit heure par heure ce qui s'accomplissait depuis trois jours, lui avait annoncé que ce soir, à huit heures, commencerait le massacre. Ces avis décidèrent la duchesse d'Orléans à partir. Il fui convenu que nous nous rendrions rue de Monsieur, n" 12, chez le comte Anatole de Montesquiou, chevalier d'honneur de la reine, et dont la femme était dame delà duchesse d'Orléans. La duchesse partit avec le marquis de Mornay. le comte de Paris avec M. Régnier, et je fus pris par le bras par M. Biesta, que je ne connaissais nullement et qui me dit : « — Venez avec moi, je vais vous emmener. » ■ • Nous enfilâmes de longs corridors, opposés àla direction qu'avait prise la duchesse d'Orléans, et nous fûmes suivi-, a quelques pas, par M. Odilon Barrot. Chemin faisant, je demandai au généreux inconnu, qui entreprenait

ainsi ma protection dans un moment aussi critique, à qui j'étais redevable d'un pareil dévouement.

« — Je suis ami de Barrot, me dit-il.

« — Mais, enfin, qui ètes-vous? Je voudrais au moins savoir votre nom.

« — Biesta. fondeur en caractères », me répondit-il.

« Tout cela ne m'éclairait guère, mais je me remettais à lui avec une confiance égale à son dévouement, et nous nous entretînmes de ce qu'il nous restait à faire.

« Arrivés à une porte qui donne sur le boulevard des Invalides, nous sortîmes. M. Odilon Barrot nous quitta pour se rendre à sa maison do campagne, à Bougival; nous lui donnâmes une triste poignée de main. Il se dirigea vers l'esplanade, et nous dans le sens opposé, en cherchant la rue de Monsieur. J'étais toujours en uniforme de garde national (chasseur 10e légion) ; on rencontrait peu de monde sur le boulevard. Nous causions des événements des trois jours et de ce qui allait en résulter pour la France. M. Biesta déplorait comme moi le point où ces événements avaient conduit le pays ; mais lorsque, me récriant sur l'incroyable fatalité qui nous avait amenés à un résultat aussi imprévu que la chute du roi et de sa dynastie, je dis à mon compagnon :

« — Car enfin le pays, la grande majorité ne voulait pas la chute du roi.

« — Détrompez-vous, me dit-il, on peut vous dire cela maintenant. Le pays ne voulait plus du règne du roi votre père, mais il voulait fermement votre dynastie. »

(( Ce n'était pas le momeni d'engager une discussion sur ce point. Je me bornai à recueillir tacitement ■•,. propos comme l'expression de l'opinion du parti Barrot, et nous changeâmes de sujet de conversation. Nous parlâmes alors du point où je devais me retirer. Il me proposa de me conduire à Bougival, chez M. Odilon Barrot,

ou de nie recueillir chez lui. Mon projet, en ce moment, était de rejoindre le roi à Dreuy : mais, avant tout, je voulais rejoindre la duchesse d'Orléans, savoir ce qu'elle comptait faire et voir si je pouvais lui être encore de quelque utilité. Nous arrivâmes à la porte de l'hôtel Montesquiou, où l'on lit quelques difficultés pour nous recevoir. Enfin, au moment où, du vestibule, nous allions passer dans le salon, j'en vis sortir la duchesse d'Orléans, appuyée sur le bras du marquis de Mornay. « — Oii allez-vous ? » lui dis-je.

« Elle se pencha à mon oreille et me dit : « — A Bligny, chez Léon de Montesquiou. » « Et elle sortit, suivie du comte de Paris, de M"" de Vins, du général Marbot et de M. Régnier. Je ne la revis plus. "

Le duc de Nemours raconte ensuite comment il fut sauvé, grâce au dévouement de M. Biesta, qu'il ne connaissait pas une heure plus tôt, et de quelques anciens et fidèles amis. Il passa la nuit et la journée du lendemain chez M. Biesta, ?'J. rue Madame. Le 25, au soir, il tente de sortir de Paris par le chemin de fer du Havre. MM. Biesta et d'Aragon ont obtenu du nouveau commandant de la garde nationale, vicomte de Courtais, qui suit l'infortune qu'il aide et le danger qu'il court, l'ordre de partir sur-le-champ pour l'Angleterre, avec leur secrétaire, * afin de s'assurer de l'impression produite par la révolution sur le peuple anglais ... Aucune voilure ne circulait dans Paris. Les amis accompagnant le prince se divisent en deux groupes : MM. Horel de Brétizel, Reille et île Kérhallet vont devant, en éclaireurs, et. cent mètres en arrière, le duc de Nemours suit, avec MM. Biesta et Reille. Ils traversent Pari-, se rendant à la gare Saint- Lazare. U< s'entretiennent des nouvelles rapportées par l'un « » 1 1 l'autre de ceux qui ont été aux renseignements : reddition de Vincennes, désarmement complet des troupes,

violences de l'hôtel de ville, pillage commencé des Tuileries et du Palais-Royal.

Paris était tel que je l'ai précédemment décrit : des

coups de fusils, tirés ça et la; des barricades partout, ,lé< postes a tous les coins de rue, des patrouilles, débandes d'hommes ivres, chantant, poussant des cri- -inistres. Des soldats sans armes, l'uniforme en désordre, mêlés a des hommes du peuple, prenaient part à ces débordements et ajoutaient pour moi beaucoup à la trissse que m'inspirait l'état où je voyais cette ville -i tranquille, >i beureuse, si prospère quelques jours avant. Presque toutes les maisons étaient illuminées, les réverbères étaient allumés comme de coutume. Une grande clarté, par conséquent, était répandue sur ce douloureux spectacle. La nuit calme, tiède, magnifique, contrastait avec le bouleversement dont nous étions témoins. Mais à cela seulement ne devaient pas se borner mes pénibles émotions.

■< En approchant de la rue du Cherche-Midi, un bruit confus de voix dominant les accents mêlés d'un tambour et d'un fifre se firent entendre a nous. Pour l'éviter, nous finies un crochet, et ce crochet nous sépara de nos éclaireurs : mais nous ne devions pas échapper au triste spectacle qui nous était réservé. En débouchant dan- la rue de Sèvres, vers l'endroit où se trouve le marché qui se tient sous des parapluies rouges, nous nous trouvâmes vis-a-vis de la bande Qu'était cette bande, grand Dieu! J'eus de la peine d'abord à le reconnaître, puis à en croire mes veux, ("était l'École de Saint-Cvr. en armes -ans officier heureusement), marchant par le flanc au port d'armes de sous-officier. Une masse de canaille suivait ses lianes en se mêlant a ses rangs, et peuple ci élevé- faisaient entendre les cris de : Vive In République! qui. pour la première fois, frappaient mon oreille de leurs douloureux accents. Il m'est impossible de décrire l'im-

pression pénétrante que nie fît éprouver la vue de ces jeunes gens, destinés à être l'élite de l'armée et à y maintenir les sentiments d'honneur et de discipline, et (pli marquaient ainsi leurs premiers pas dans la carrière, en venant, au mépris de leurs serments, et après un acte scandaleux d'indiscipline, fraterniser avec la canaille de Paris, au milieu de ses coupables et dégoûtantes orgies. Je dus, en silence, subir la vue de ce hideux défilé, pendant lequel un sous-officier de l'École, marchant sur le liane de la colonne, reconnut M. Biesta et l'arrêta pour lui dire bonjour. Nous nous éloignâmes de cette scène douloureuse par la rue des Brodeurs, puis nous gagnâmes le boulevard qui nous amena sur l'esplanade des Invalides. Reprenant ensuite la rue de l'Université, nous repassâmes devant la Chambre des députés, théâtre des dernières convulsions de notre agonie politique, et nous débouchâmes sur le pont Louis XVI. Nous ne pûmes nous empêcher de nous y arrêter, captivés par la magnificence du spectacle qui se déroulait devant nous. Paris, vu de ce point, avec la Seine sous les pieds du spectateur et la silhouette de tous ces magnifiques monuments pour rideaux, offre en effet, en tout temps, un coup d'œil ravissant,que rehaussait encore l'illumination générale de Paris, se reflétant dans l'eau et semblant se continuer jusque sur le ciel bleu parsemé d'étoiles. Un calme complet régnait sur ce point presque désert.

«Je m'arrachai à ce spectacle, avec la douloureuse pensée que je ne devais plus le revoir. Nous traversâmes la place de la Concorde, nom sous lequel on a sans doute cherché à cacher le souvenir des flots' de sang innocent ipii y ont été versés, et, prenant les rues des Champs- Elysées, de la Madeleine, de l'Arcade, neuve des Mathurins, nous débouchâmes dans la rue du Havre.

« Nous n'avions rencontré aucun obstacle dans notre hasardeux trajet. Il était beaucoup trop tôt. Nous nous

mimes à errer autour du chemin de fer, et, à l'entréee de la rue d'Amsterdam, M. d'Aragon, reconnu par un garde national, lui demanda si le chemin du Havre marchait encore. Il apprit de lui que le pont d'Asnières venait de brûler. Notre voie de retraite ('-tait donc coupée ! »

Il fallut trouver un autre moyen. Par l'entremise de M. Daillv. maître de poste, après de longs pourparlers, une voiture fut louée. Mais ce n'était qu'une première difficulté vaincue. Partout il y avait des troupes d'émeutiers. des barricades.

La calèche fermée qui emportait le duc de Nemours, MM. Biesta et d'Aragon, est arrêtée presque tout de suite à la barrière Monceau.

« Les hommes entourèrent la voiture, en nous disant que nous ne pouvions continuer, qu'il était défendu de laisser sortir aucune voiture de Paris. M. d'Aragon descendit aussitôt pour empêcher le dialogue de s'établir entre l'intérieur de la voiture et l'extérieur, et demanda le chef du poste. Il s'expliqua avec lui, lui fit connaître sa mission, exhiba l'ordre de M. de Courtois, et, après quelques minutes qui nous parurent bien longues, il revint, avant obtenu la permission de passer. Un homme du poste fut placé sur le siège pour certifier, à la seconde ligne de postes, que nous étions en règle, et que nous avions eu la permission de passer la première. Les autres hommes étaient autour de la voiture. Au moment où M. d'Aragon, y remontant, venait de fermer la portière, un garde national, homme de quarante-cinq k cinquante ans, noir et de fort mauvaise figure, mais portant l'uniforme, mit sa tète dans la voiture, et, regardant qui y était, dit à demi-voix a M. d'Aragon ces" mots qui, rapidement perçus par nos oreilles, retentirent immédiatement dans nos cœurs :

« — Ce n'est pas M. le duc de Nemours, par hasard?

— Non, dit M. d'Aragon.

» — Si c'était lui, je le protégerais, reprit le garde national.

« — Ce n'est pas lui. Allons, en route, postillon ! » répliqua M. d'Aragon.

« Et la voiture roula de nouveau. Encore une difficulté franchie !

« Quelques centaines de pas plus loin, dans les Batignolles, nous sommes encore arrêtés à une barricade, gardée par un poste. L'homme du poste de la barrière certifie nos assertions ; il se fait remplacer par un pompier; puis, après des détours pour éviter des barricades, nous arrivons a l'enceinte des fortifications, où une formidable barricade était élevée. Le poste nous arrête, nous interroge assez longuement. Enfin, convaincu, non sans quelque peine, par les mêmes moyens, de la régularité de nos pouvoirs, il se décide à nous laisser passer.

« — Mais, nous disent quelques hommes, vous no pourrez pas passer au pont d'Asnières. Il est gardé aussi par un poste.

« — Eh bien ! donnez-nous un homme qui nous fera reconnailrc

« — Ah ! c'est trop loin pour qu'un homme seul revienne de là.

« — Donnez-nous-en deux, alors !

« Enfin, entrâmes par la parole adroite et décidée de M. d'Aragon, ils montent deux sur le siège et nous laissent partir. La barricade était une double traverse, tenant toute l'épaisseur du rempart depuis l'escarpe jusqu'au bas du terre-plein, et je vis le moment où, pour comble de malheur, la voiture allait verser en le traversant. Chacun de ces colloques non- causait une vive émotion. A chaque instant, je craignais ou une perquisition dans la voiture, ou qu'une de nos sauvegardes trouvât indigne d'elle de monter sur le siège et nous demandât, dans ce moment d'égalité, à entrer dans l'intérieur. Cela

ne se réalisa heureusement pas, et nous eûmes répit jusqu'au pont d'Asnières. Là, je vis brûler encore les arceaux du pont du chemin de fer, et le chef du pos qui fut avec nous de bonne composition, nous apprit

qu'une bande d'incendiaires venait de passer, se rendant à Xeuilly pour le brûler. »

Après de nombreux incidents, le prince atteignait enfin Boulogne, et, dans la nuit du 26 au 27 février, s'embarquait pour Douvres.

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