ET DU DUC DE NEMOURS EN ANGLETERRE
Louis-Philippe a écrit une sorte d'itinéraire des Tuileries ii Clareraont en 1848. Sur la première page, on lit ce titre : « Texte du récit du départ des Tuileries jusqu'à l'arrivée à Claremont. » Le texte, tout entier de la main de Louis-Philippe, est souvent raturé, bâtonné et repris en marge. Il ne nous parait pas possible de publier ce document, in extenso, dans un livre consacré uniquement à la biographie du duc de Nemours. Nous n'en donnerons que le début, afin qu'on puisse le comparer avec le fragment de mémoires du duc de Nemours, qui raconte le même événement.
« Jeudi, 24 février.
« Je réserve pour un autre récit la narration de ce qui s'est passé antérieurement au moment où, toute défense étant devenue impossible, je m'assis à mon bureau, dans le cabinet rouge, aux Tuileries, pour écrire mon abdication, le jeudi 24 février 1848.
« Les maréchaux Soult et Gérard arrivaient alors auprès de moi. Le maréchal Gérard était en frac; mais, dès qu'on le vit paraître, des voix tumultueuses s'élevèrent dans la foule qui remplissait mon cabinet pour demander
que le maréchal Gérard montât à cheval et allât annoncer mon abdication. On prétendait qu'avec la popularitédont on croyait qu'il jouissait encore dans la garde nationale et dans le peuple, tout s'arrêterait à sa voix. Je le lui demandai donc, comme un dernier témoignage de rattachement dont il m'avait donné tant de preuves depuis si long-temps. Il n'hésita pas un instant, et, quoique faible et souffrant, il s'empressa d'aller monter le cheval dont je venais de descendre. Le maréchal Gérard, un rameau d'olivier à la main, et entouré de quelques officiers, sortit de la cour des Tuileries, traversa, sans obstacle, la place du Carrousel, et pénétra même, m'a-t-on dit, car je ne l'ai plus revu, jusqu'à la rue de Richelieu; mais là, il rencontra la tête des bandes armées qui lui barrèrent le passage et le forcèrent à rétrograder vers les Tuileries, sans qu'il eût pu parvenir à s'en faire écouter.
« Le duc de Nemours, toujours animé de son imperturbable dévouement et de ce noble courage qui ne lui manque jamais, avait déjà couru de mon cabinet vers la cour, afin de monter à cheval et de s'efforcer d'arrêter assez longtemps les progrès toujours croissants de l'invasion pour couvrir ma retraite, et me laisser le temps de traverser le jardin. En prenant ce commandement momentané, le duc de Nemours parvint à maintenir les troupes dans la cour assez longtemps pour que ce but lût atteint, sans cependant que la défense de tirer eût été enfreinte par un seul coup de fusil.
« Je reviens à la triste scène qui se passait dans mon cabinet peu d'instants auparavant.
« J'étais assis à mon bureau, écrivant mon abdication en peu de lignes, au milieu d'une foule de personnes, quelques-unes inconnues pour moi, mais dont les yeux avides suivaient chaque mot que je traçais, en crianl toutes a la fois : « Dépêchez- vous, il faut en finir, vous n avez pas un moment a perdre, ne la faites donc pas si
longue. » Et quand ils virent que je faisais cette abdica tient seulement en faveur du comte de Paris, et en exprimant h vœu que, plus heureux que moi, il put accomplir, pour le bien de la France, la haute mission qui allait lui échoir :
« — Et la régence de la duchesse d'Orléans, s'écrièrent plusieurs voix, vous n'en parlez pas? Ça ne peut pas aller comme cela.
« — Non, leur répliquai-je avec force, je ne parlerai pas de la régence de la duchesse d'Orléans, qui est contraire à la loi. Je n'ai jamais violé la loi; je ne commencerai pas en ce moment ; je ne le ferai pas. Si vous voulez que ma belle-fille soit régente, je ne puis ni ne veux m'y opposer, mais, moi, je n'en parlerai pas.
« — Eh bien! eh bien! donnez-nous seulement ce papier au plus vite, car toute défense est impossible, et, si vous tardez, vous vous exposez aux plus grands périls, vous et toute votre famille.
« — Mais il faut que j'en prenne une copie.
« — C'est impossible », me répondirent-ils en s'en emparant.
« Et le papier fut aussitôt emporté je ne sais où, sans que j'aie pu en conserver aucune copie1. La reine leur dit alors avec énergie :
« — Messieurs, vous l'avez, vous vous en repentirez ! »
« La duchesse d'Orléans se jeta dans mes bras en s'écriant :
1. « Rien ne prouve mieux combien le véritable but de la révolution du 24 février était différent de celui qu'on proclamait dans les démonstrations antérieures à l'événement, que le peu de cas qu'on a fait de l'acte de mon abdication, aussitôt qu'il a été achevé. A peine a-t-il été signé, qu'il a disparu; on ignore ce qu'il est devenu. 11 n'a été ni notifié à la Chambre des députés, ni enregistré nulle part, ni même publié dans aucune gazette. Je présume que le détenteur, quel qu'il suit, de cet acte, ne le garde plus comme ayant une importance politique pour l'avenir, mais simplement comme un autographe curieux : et en cela je serais de son avis : car, lorsque la force matérielle a vio-
« — Oh! ne m'abandonnez pas! je ne suis qu'une pauvre femme, et que serai-je sans vous, sans vos conseils?
« — Ma chère et chérissime fille, lui dis-je en l'embrassant, voua vous devez à vos enfanta et à la France •> « Et. m 'arrachant de ses liras, je la laissai dans l'effroi
du fardeau inattendu que les clameurs dont nous étions entourés semblaient alors vouloir lui imposer. Néanmoins, cela ne l'a pas empêchée, peu après, de soutenir les droits de son fils avec un noble courage, jusqu'au moment où, le masque jeté, il fut avéré que l'engagement de proclamer le comte de Paris et d'investir sa mère de la régence pendant sa minorité n'avait été qu'un vain leurre pour m'arracher mon abdication.
« Une fois cet acte signé, la clameur pour mon départ devint encore plus forte et plus pressante: à peine me laissait-on le temps de passer dans mon cabinet de toilette pour quitter mon uniforme et mettre un frac. De mon côté, -entant qu'il n'était plus possible de rien faire aux Tuileries, et que je n'avais plus de devoirs à y remplir, je me hâtai de laisser le champ libre à «eux qui venaient de s'engager a proclamer la royauté de mon petit-fil> et l'appel de la duchesse d'Orléans a la régence, (pie tous présentaient alors comme le salut de la France. Puis, donnant le bras à la reine, je sortis du palais pour traverser le jardin.
« Au moment de ce cruel départ, tous ceux de mes enfants et petits-enfants, belles-filles et gendres qui se trouvaient à
letnment détruit toutes les institutions d'un État, lors même qu'on n'a pas plus déduit les motifs de cette destruction que le droit en vertu duquel elle était opérée, ceux qui se sont créés eux-mêmes le gouvernement de la France, sans pouvoir se fonder ni sur la souveraineté nationale, ni sur le droit divin, ni sur aucune lui quelconque d'élection ou d'hérédité, n'avaient pas plus besoin de l'acte de mon abdication que de tout autre titre légal pour justifier leur pouvoir, puisqu'ils ne pouvaient en invoquer d'autre que cette ancienne formule si longtemps l'objet de leur réprobation : Car tel est notre '»>» j.lnisi,
Paris, étaient réunis dans mon appartement, moins le duc do Nemours qui, comme je l'ai dit, était à cheval dans la cour. La duchesse d'Orléans et ses deux fils restèrent seuls aux Tuileries après mon départ. Le duc de Montpensier, étant le seul de mes fils qui fût alors auprès de moi, ne voulait ni ne devait me quitter. Cependant, la duchesse de Montpensier étant grosse, il eût été dangereux de lui faire entreprendre la traversée du jardin et de l'exposer aux difficultés que nous pouvions éprouver et que nous éprouvâmes en effet pour partir delà place de la Concorde. Le duc de Montpensier se résigna donc, pour m'accompagner, au pénible sacrifice de se séparer d'elle, et, la confiant à des guides fidèles, elle fut conduite chez une dame amie1, d'où elle a pu ensuite se rendre par Rouen au château d'Eu, et plus tard en Angleterre, en passant par Boulogne.
« Le duc Alexandre de Wurtemberg, mon gendre, et mon petit-fils, le prince Philippe, qui était aussi dans mon appartement, sortirent des Tuileries je ne sais comment, et partirent ensuite pour l'Allemagne, où ils arrivèrent sans obstacle.
« Nous descendîmes, la reine et moi, par le vestibule du pavillon de l'Horloge, dans le jardin des Tuileries, avec le duc de Montpensier, la duchesse de Nemours, le duc et la duchesse Auguste de Cobourg, et six de nos petits-enfants, que diverses personnes portaient dans leurs bras, entre autres le colonel de Neuilly. du 3" chasseurs, qui portait le duc d'Alençon. Nous avions autour de nous mes deux aides de camp de service, le général de Berthois et le général Dumas ; mes officiers d'ordonnance, le colonel Delarue du 2e de lanciers, Dupuy de Pauligne, Aymé el Perrot de Chazelle; la comtesse de Murât, le D* Pi-
I. M'" de Lasteyrie. De là. la duchesse de Montpensier se rendit, non pas au château d'Eu, mais chez M. Estancelin, en Normandie.
gâche. M. Crémieux, député, et beaucoup de personnes de notre maison et autres qui nous accompagnèrent dans ce triste trajet.
La famille royale traverse lentement le jardin : les grilles encore gardées et fermées s'ouvrent devant elle, tandis que du détachement de la garde nationale, massé dans la cour, partent des cris de : « Vive le roi ! » Mais arrosses du roi ne sont point devant les grilles des Tuileries, et c'est toujours à pied que le groupe s'avance en traversant la place de la Concorde, au milieu d'une foule nombreuse armée et silencieuse. Un régiment de cuirassiers et «les garde- nationaux à cheval sont immobiles autour de l'obélisque; le roi arrive jusque-là. cherchant des yeux les voitures qui n'apparaissent toujours pas. Par bonheur, le duc de Nemours, qui avait vu les révolutionnaires s'emparer des berlines royales, avait eu l'heureuse idée de faire sortir par le quai encore libre deux broughams et un cabriolet de la maison du roi. en petite livrée, qui se trouvaient dans la cour des Tuileries. Ce fut dans ces trois petites voitures que la famille royale monta : dans la première, le roi, la reine, le petit duc d'Alençon, « qu'on jette, dit le roi, sur mes genoux », et les deux fils de la princesse Clémentine : dan- la seconde, la duchesse de Nemours avec son fils Gaston (le comte d'Eu), sa fille Marguerite, la princesse Clotilde, fille de la princesse Clémentine, Mme de Murât et deux bonnes. Dans le cabriolet, s'entar^sèrent le duc de Montpensier, Le général Dumas et M"e Miïser, femme de chambre de la reine. La princesse Clémentine partit a pied avec le dur de Cobourg, et rejoignit le roi à Trianon par le chemin de fer de Versailles ' .
1. Le général de Berthois, séparé du cortège et maltraité par des émeutiers, ne parvint pas à rejoindre le roi. Le capitaine de Pauligne, monté sur le cheval d'un trompette, gagna Saint-Cloud. Il ne voulut plus quitter Louis-Philippe et le suivit jusqu'à Claremont. Le général
Les voitures s'ébranlèrent, escortées par tout le régiment de cuirassiers; le général Regnault de Saint-Jeand'Angély se plaça à l'une des portières, le général Carrelet à l'autre, quatre files de cavaliers flanquant de chaque côté les voitures et fendant la foule. Au pont des Invalides, des bandes années et compactes essayent de barrer le passage, mais elles cèdent devant cette poussée, sans avoir tiré un seul coup de fusil. A la barrière de l'Étoile, le poste qui gardait cette entrée de Paris présente les armes en silence. Le roi et la reine arrivent à Saint- Cloud sans autre incident, et là se séparent de l'escorte, « dont les chaleureux adieux nous causèrent à tous, et à moi surtout, écrit le roi, une bien vive émotion ».
« Nous montâmes dans les appartements, pour aviser à ce que nous allions faire. Il était clair qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour s'éloigner de Saint-Cloud. Ce fut alors seulement que je m'aperçus qu'en partant des Tuileries, je n'avais pas pensé à faire mettre dans nos poches quelques rouleaux d'or et quelques billets de banque que je gardais toujours dans un tiroir. J'en fus d'autant plus contrarié, qu'après avoir fait l'examen de ce que chacun avait sur soi, je reconnus (pie nous étions presque entièrerement dépourvus d'argent, et que nous n'en avions pas assez pour payer les frais de route jusqu'au château d'Eu, même quand nous aurions eu des voitures pour nous y transporter, et nous n'en avions pas. Cependant, quelque préoccupé que je lusse de cet embarras, je l'étais bien moins que je ne l'eusse été si j'avais connu alors toute la
de Rumigny, qui étail allé, par ordre de la reine, mettre son frac, arriva près de l'obélisque après le départ des voilures, travers,! l'émeute ;i pied avec le valet de chambre Thuret, et, .i la barrière de la Conférence, monta dans une voilure publique qui partait pour Saint-Cloud. .M"" île Dolomieu et Mm" Angelet « partirent aussi ■■< pied des Tuileries cl arrivèrent a Saint-Cloud sur la voiture d'une laitière, qui les ramassa sur la route et qui refusa l'argent qu'elles voilaient lui donner ». D'après le récit du roi.)
portée des événements de cette fatale journée, et les funestes conséquences qui devaient en résulter pour la France et pour moi... Je ne me dissimulais pas l'importance de ma présence au trône de France, mais je ne croyais pas, comme on me Ta dit depuis, que je fusse la clef de voûte du pays, et j'étais loin de m'attendre à ce que ma retraite produisit l'effroyable écroulement dont nous sommes aujourd'hui les témoins et les victimes. Aussi j'arrivais à Saint-Cloud, le 24 février, sous l'empire de l'illusion que la royauté du comte de Paris allait être proclamée sous la régence de la dnchesse d'Orléans, avec l'appui du duc de Nemours qui s'y était si courageusement et si généreusement dévoué. Je ne songeais qu'à gagner le château d'Eu, où je me flattais de pouvoir me retirer en paix pendant que, par leur dévouement, mes enfants continueraient à assurer à la France la prolongation de cette ère de paix, de prospérité et de sécurité dont il a plu à la Providence de la faire jouir au cours des dix-sept années pendant lesquelles j'ai occupé le trône. »
On finit par trouver des voitures à Trianon. Là, le roi et la reine se séparent de la princesse Clémentine et se décident à partir pour Dreux. Ils traversent le parc de Versailles, jusqu'à Saint-Cyr1.
On sait que, de Dreux, le roi et la reine gagnèrent une petite maison sur la côte de Honfleur, s'y cachèrent, et, après de nombreuses vicissitudes, réussirent, grâce au dévouement de plusieurs amis, à s'embarquer sur un paquebot anglais. Les moindres détails de ces journées sonl rapportés dans le manuscrit, dont une copie a sûremenl été consultée par M. Imbert de Saint-Amand2.
1. La princesse Clémentine, son mari le duc Auguste de Saxe- Cobourg, leurs trois enfants et la fille du duc de Nemours se rendirent à la préfecture de Versailles, sous la conduite du préfet, M. lubernon, et gagnèrent le château d'Eu, dans une berline que leur avait laissée le roi.
ï. Voir le volume de cet historien sur 1848
Au début de ses notes sur l'itiuéaire de Paris à Claremont, Louis-Philippe a placé un tableau indiquant les « couchées ».
Le voici en abrégé :
Jeudi 24 février, à Dreux ;
Vendredi 25, sur la route d'Evreux à Honfleur ;
Samedi 26 et dimanche 27, dans la maison de Notre- Dame-de-Gràco ;
Lundi 28 et mardi 29, à Trouville ;
Mercredi 1er mars, sur la route de Trouville à Notre- Dame-de-Grâce ;
Jeudi 2 mars, à bord du paquebot anglais l'Express;
Vendredi 3 mars, à New-Haven;
Samedi 4 mars, à Claremont.
En effet, débarqué le 3 mars, au matin, à New-Haven, Louis-Philippe avait immédiatement écrit, de la petite auberge où il était entré, et qu'emplissait déjà une foule de personnages, Anglais ou Français, venus pour le saluer, une lettre adressée à la reine Victoria, pour l'informer de son arrivée sur le sol anglais, et la remercier de ce qu'elle avait fait pour lui et pour sa famille. 11 ajoutait que c'étaient le comte et la comtesse de Neuilly qui venaient réclamer cette hospitalité généreuse, qu'autrefois le duc d'Orléans avait déjà connue dans ses premiers malheurs.
La reine avail répondu avec le plus affectueux empressement. Et, en même temps qu'elle répondait, elle priait le comte de Jarnac de se rendre à New-Haven et de dire au roi que le château de Claremont était à sa disposition '.
C'est sur la route de New-Haven à Claremont, a la
1. Le château de Claremont appartient ;'i la couronne d'Angleterre. Lors de son premier mariage avec la princesse Charlotte d'Angleterre, le prince Léopold de Saxe-Cobourg avait reçu du Parlement anglais la jouissance du domaine sa vie durant. C'est ce qui explique comment ce prince, devenu mi des Belges et gendre de Louis-Philippe, put oiïrir au roi dépossédé l'hospitalité en terre anglaise, avec l'agrément de la reine Victoria.
station de Croydon, que, le lendemain, le vieux roi retrouve le duc de Nemours, dont il s'était séparé aux Tuileries.
Celui-ci avait débarqué en Angleterre quatre jours plus tôt. I>es son arrivée à Douvres, — il avait, sur le bateau même, reconnu tout a coup, parmi Les passagers, sa sœur, -"U beau-frère et sa fille, la petite princesse Marguerite, — le prince s'était occupé de faire envoyer des bateaux a vapeur anglais sur les cotes de France, depuis Calais jusqu'à Brest, pour tacher de recueillir les personnes de la famille royale qui pouvaient s'y trouver en péril. Il continuait ainsi ce rôle d'organisateur et de sauveteur qu'il avait si intelligemment et si fermement rempli dans les derniers jours du rogne de son père. L'agent consulaire de France a Douvres et le comte de Jarnac, chargé d'affaires a Londres et ami d'enfance des princes, furent saisis de la question.
L'ordre de l'envoi des bateaux sur toute la cote fut expédié immédiatement par le gouvernement de la reine, écrit le duc de Nemours à la fin de son récit. En même temps, nous recevions de la reine l'invitation de venir aussitôt loger avec elle au palais de Buckingham, où les voitures de la cour nous conduiraient.
« Le désir de paraître le moins possible, dans la triste position où nous venions de tomber, nous fît décliner ces offres amicales, et, après avoir été à la messe (car ce jour était dimanche 27 février) pour remercier Dieu de -a protection et lui en demander la continuation pour tant d'existences si chères dont nous ignorions le sort, nous partîmes pour Londres avec ma sœur, mon beau-frère Auguste de Saxe-Cobourg. se> enfants, ma fille, Mme Angelet, dame de ma sœur qui l'a élevée, le Dr Pigache, médecin du roi mon père, M" Pfeufer, attachée à mes enfants, et quelques serviteurs qui se dévouaient noblement à nous dans le malheur.
350 LE DtJC DE NEMOURS
(( Ernest, duc régnant de Saxe-Cobourg, frère aine du prince Albert et cousin germain de ma femme, ami toujours cordialement dévoué, nous attendait à la gare du chemin de fer, ainsi que le comte de Jarnac. Cet excellent camarade d'enfance, dont la sœur et le beau -frère, le marquis et la marquise Jules de Lasteyrie, venaient, à Paris, de nous donner des preuves d'un infatigable dévouement, avait, ainsi que sa femme, tout préparé pour nous recueillir à l'ambassade. A huit heures du soir, nous entrions modestement dans cet hôtel où, tant de fois, j'avais été reçu avec les honneurs des grands de la terre. Peu de moments après, le prince Albert vint nous y voir, nous assurant des plus cordiales sympathies de la reine Victoria. La duchesse de Kent, mère de la reine et tante de ma femme, et dans laquelle nous avons toujours trouvé une affection maternelle, s'empressa aussi de venir nous voir.
« Le lendemain, nous allâmes rendre nos devoirs à la reine, qui nous reçut en larmes et fut parfaite pour nous. Le même jour, arriva la duchesse de Montpensier, sauvée d'abord par Jules de Lasteyrie, puis par Louis Estancelin, attaché à la légation de France en Bavière, et qui nous montra tout le dévouement qu'on pouvait attendre d'une famille depuis longtemps attachée à la nôtre. Elle était conduite par le général Thiéry, aide de camp du duc de Montpensier. Le duc de Montebello, ministre de la Marine, M. V atout, et plusieurs autres Français que les événements chassaient du sol natal, vinrent aussi nous retrouver. Auguste de Saxe-Cobourg, mon beau-frère, cousin germain de la reine Victoria et prince étranger, alla, avec sa famille, s'établir au palais sur l'invitation de la reine. Je restai à l'ambassade, avec la duchesse de Montpensier, encore toute cette journée et celle du lendemain 29 février, cherchant où nous pourrions reposer nus têtes. Pendant ce temps, beaucoup de personnes, se
souvenant d'avoir connu mon père et nous en des jours plus heureux, vinrent nous donner un témoignage de sympathie en s'inscrivant chez nous. De ce nombre furent quelques-uns des ministres, entre autres lord John Russell, premier ministre, et toutes les femmes des ministres.
« Mais, le 29 au soir, arriva une dépêche de M. de Lamartine à Jarnac, comme chargé d'affaires de France, annonçant la formation d'un gouvernement provisoire. Nous quittâmes immédiatement l'ambassade, ne trouvant plus digne de continuer à résider, un instant de plus, dans la maison sur laquelle le gouvernement qui avait renversé mon père venait d'étendre sa main. Grâce à l'empressement dévoué de M. Van de Veyer, ministre plénipotentiaire du roi Léopold, et aux soins attentifs de sa femme, nous trouvâmes chez lui un asile pour la nuit, et, le lendemain 1er mars, encore grâce à eux, nous pûmes nous établir à East-Sheen, près de Londres, dans une charmante maison de campagne que M. Bâtes, père de Mme Van de Veyer. mit à notre disposition. Avant de partir, j'allai avec la duchesse de Montpensier faire une visite à la reine Victoria, qui reçut très bien ma bellesœur.
Nous eûmes aussi, le même jour, l'immense satisfaction d'apprendre l'arrivée sauve de ma femme, de mes deux garçons et de Montpensier, à Jersey, où les avaient accompagnés M. Fiereck, officier d'ordonnance de mon frère, et un des braves sous-officiers surveillants des châteaux royaux, nommé Supply1.
« Mais nous étions encore sans nouvelles du roi et de la reine. L'affreuse tempête qui régnait depuis le 25 février augmentait encore les inquiétudes résultant de ce manque prolongé de nouvelles dans des circonstances
1. La duchesse de Nemours et ses deux fils avaient «té conduits, par le duc de Montpensier, à Gran ville, d'où un bateau anglais les transporta à Jersey, puis à Southampton.
aussi critiques. Nous restâmes dans cette affreuse anxiété, que chaque heure augmentait, jusqu'au 3 mars, neuf jours après le 24 février. Nous apprîmes enfin, ce jour-là, que le roi et la reine avaient débarqué le matin à New- Haven, petit port près de Brighton, après un voyage rempli des péripéties les plus longues et les plus cruelles. Le lendemain 4 mars, j'eus le bonheur de les embrasser, ainsi que ma femme, mes enfants et mon frère, qui étaient débarqués de Jersey à Portsmouth. »
A peine arrivés à Claremont, le roi et la reine reçoivent la visite du prince Albert, qui leur exprime les regrets de la reine Victoria, à qui l'état avancé de sa grossesse n'avait pas permis de venir avec lui. Le jour même, ils vont, avec le duc et la duchesse de Nemours, à Buckinghain palace, rendre visite à la reine. Ils sont désormais les hùtes de l'Angleterre1.
1. Le Morning C/tronlcle du 4 mars disait h ce sujet : « 11 n'est pas de raisons de politique publique, ni d'étiquette nationale, qui doivent empêcher la reine Victoria de suivie l'élan de son cœur et d'accueillir des infortunes royales comme elle doit le faire... Nous ne doutons pas que la République française ne concevra ni mécontentement, ni jalousie, en apprenant que l'ancien roi et sa famille sont reçus en Angleterre d'une manière appropriée à leur fortune présente et passée. Un tel accueil convient vis-à-vis de l'ex-roi. qui nous a manifesté de mille manières ses égards pour les Anglais: il est digne du caractère hospitalier traditionnel de la nation, et surtout il convient à la véritable dignité de la couronne d'Angleterre... »