Rapport de Berryer, séance du 10 octobre 1n4S
thièvre, lui-même héritier du comte de Toulouse et d'autres parents. Ces biens n'ont pas une origine d'État. Pour qu'ils fussent réunis au domaine de l'État, il faudrait que les anciennes lois de la monarchie fussent applicables. Autrefois on disait : «Le prince se donne luimême sait* réserve et pour Véternitè, il n'a mille inquiétude à avoir pour f avenir ; sa postérité est celle de l'Etat ; ses enfants sont les enfants de lu France. Mais, lorsqu'une dynastie nouvelle vient occuper le troue, ce ne sont pas les principes antérieurs sur l'hérédité qui sont la source de son pouvoir, loin de là... Au lieu d'invoquer le droit traditionnel, elle le répudie ; on ne saurait donc non plus l'invoquer contre elle... »
C'est précisément ce qu'avait décidé, pour l'empereur Napoléon, le sénatus-consulte de 1810, qui portait : « Les biens immeubles et droits incorporels du domaine privé de l'Empereur ne seront en aucun temps, et sous aucun prétexte, réunis de plein droit au domaine de l'État.» (Voir Mémoire de Yatimesnil, Berner, Odilon Barrot, etc., 14 février 1852.)
3° La propriété du domaine privé du roi avait été reconnue, par la loi du 2 mars 1832, déclaration d'un droit préexistant; des contrats de mariage avaient été signes avec des familles royales ou princières, et cette propriété avait servi de base aux stipulations ; des hypothèques avaient été consenties, des obligations contractée:-, des pensions promises, dont cette propriété était le gage. Était-il possible de porter atteinte à tant d'intérêts, qui sont ceux des tiers et qui peuvent être ceux de la France?
4° « L'article 14 de la loi de 1832 autorisait Louis- Philippe à faire, aux palais et domaines de la Couronne, ions les changements qu'il jugerait convenables. Il a Largement usé de cette faculté, la France le sait. Nous n'entrerons à ce sujet dans aucun détail ; nous ne pro-
noncerons que ces deux mots : Versailles et Fontainebleau; et nous nous bornerons à ajouter que de là est résulté un déficit considérable, à prélever sur la fortune privée de la famille d'Orléans. Si Louis-Philippe s'était considéré comme dépouillé par l'application de cet ancien droit qu'un invoque contre ses enfants, est-ce que raisonnablement, moralement, paternellement, il aurait pu agir ainsi? » Mémoire précité.
C'est ce que dira plus tard, à la tribune de l'Assemblée nationale, le 24 novembre 1872, M. Edouard Bocher, vengeant la mémoire de Louis-Philippe des injustes accusations d'avarice « bourgeoise » qu'on n'avait cessé pendant son règne de reproduire et de répandre contre lui. « Ce roi avare, ce roi thésauriseur, ce qu'il avait amassé pendant ses dix-huit ans de règne, ce n'étaient pas des richesses, mais des dettes. Il avait laissé, en quittant la France, près de quarante millions à payer. Et pourquoi ? Cette charge énorme, où en était l'origine et la cause ? Était-elle le fruit du désordre et de la passion? Avait-elle été contractée dans l'intérêt du père de famille pour accroître son domaine, l'héritage de ses enfants? Oh ! non ; elle était le prix de nobles et généreuses dépenses. Toutes ces sommes avaient été employées au profit de la nation et dans l'intérêt de sa grandeur. Elles avaient relevé, enrichi ses monuments, ses palais, ses musées, Meudon, Saint-Cloud, Paris, Fontainebleau, Versailles : voilà les grands travaux de la liste civile qui ont grevé le domaine privé, la fortune particulière du prince. »
Pour la restauration de Versailles, on a calculé, — ce sont les calculs de l'administrateur nommé par le gouvernement provisoire de 1848, — que Louis-Philippe n'avait pas dépcn^t'. sur sa liste civile, moins de vingt-trois millions cinq cent mille francs, ou, pour mieux dire, qu'il les avait donnés à la France.
Il ne fut tenu compte ni des raisons de droit, ni des raisons de sentiment. Nos révolutions, sur ce point, ont aussi leurs traditions. Mais les protestations furent nombreuses et éclatantes, et le jour même où paraissaient, au Moniteur, les décrets du 22 janvier 1852, le princeprésident recevait de Dupin aine une lettre où ce haut magistrat, rallié cependant au pouvoir issu du coup d'État, écrivait :
« Procureur général à la cour de cassation depuis bientôt vingt-deux ans, principal organe de la loi près de cette juridiction suprême, chargé par le Gouvernement de proclamer incessamment le respect du droit, de requérir la cassation et l'annulation des actes qui violent les lois ou qui constituent des incompétences ou des excès de pouvoir, comment pourrai-je désormais le faire, si Ton introduit dans la législation des actes qui seraient contraires à ces principes ? Je crois donc devoir vous donner ma démission. »
Ce sont là des mots et un acte honorables, qui ne pouvaient empêcher l'application d'un décret, mais qui, par avance, en ruinaient l'autorité. L'Empire allait être rétabli. La France, lasse de ses propres agitations et de la rhétorique de ses représentants, allait prendre un maître taciturne et lui demander la paix, ou la tranquillité, qui en est l'illusion.
L'exil durait déjà depuis quatre ans pour les princes d'Orléans. Il se trouvait confirmé et aggravé, sans doute pour longtemps, par l'avènement de l'Empire. La durée même de l'épreuve, qui la rond insupportable, des raisons de famille, dos raisons politiques et enfin des raisons de santé, — car le climat de l'Angleterre convenait mal à Marie-Amélie, — éloignèrent souvent de Claremont la reine et la famille du duc de Nemours, dans les premières années qui suivirent la proclamation de l'Empire.
Dans l'été do 1853, le duc de Nemours se rend avec sa
famille en Autriche, où il est l'hôte du duc Auguste de Saxe-Cobourg, qui est deux fois son beau-frère (étant le frère de la duchesse de Nemours et ayant épousé la princesse Clémentine), et fait ensuite avec lui le tour des propriétés que le prince possède en Hongrie1. Puis,. laissant à Vienne la duchesse de Nemours et ses enfants, il part, accompagné de son beau-frère, pour les provinces danubiennes, Valachie, Bulgarie, voulant étudier sur place les causes et le début du conflit turco-russe, d'où sortira bientôt la guerre de Crimée. En octobre, il est appelé près de la reine, qui se rend à Séville pour y passer l'hiver, et qu'une maladie grave vient d'arrêter à Genève2. Il ne rentrera à Claremont qu'un mois après que sa mère, rétablie, a repris la route de Gênes (5 décembre 1853). Dans l'intervalle, il a fait visite, à Frohsdorf, au comte
1. Le duc Auguste de Saxe-Cobourg-Gotha était héritier du majorât de sa famille, son frère aine y ayant renoncé en épousant la reine de Portugal.
2. Une lettre, écrite pendant cette absence par la duchesse de Nemours, montre la nature tendre et bonne de cette princesse qui a laissé de si longs regrets à tous ceux qui l'ont connue.
« Ce 2.j octobre 1853 (Jour anniversaire de la naissance du duc de Nemours).
« Mon cœur et mes prières sont aujourd'hui, mon ami bien-aimé, bien tendrement avec toi, pour ce cher anniversaire que, pour la première fois depuis bientôt quatorze nus. je passe loin de toi et de ta tendre affection. Il est bien triste de ne pouvoir t'oll'rir mes bons souhaits que par écrit, mais ils sont, de loin comme île près, bien ardents pour ton bonheur dans cette vie et dans l'autre, et tu sais avec quelle tendresse je t'aime et tout ce que mon cœur demande à Dieu pour toi, mon bien-aimé, afin qu'il te comble de ses plus grandes bénédictions. Les chers enfants, qui vont bien et t'ont écrit tous trois, t'embrassent bien tendrement pour ce cher jour que nous célébrerons en allant tantôt à la Bruhl avec eux... Nous ne savons rien de nouveau, mais il me tarde bien de te voir revenir. Espérant apprendre bientôt que notre chère maman est entièrement remise, je te dis adieu, mon cher trésor, en te remerciant de ta chère lettre du 19, et des nouvelles que tu m'y donnes.
« Tendres hommages à maman et au reste de la famille: je te serre contre mon cœur.
« Toute à toi, « Victoire. »
de Chambord, le 17 novembre, anniversaire du jour — et il l'a rappelé au prince — où Charles X l'avait nommé colonel de chasseurs.
La reine, revenue d'Espagne au mois de juin, est de nouveau très éprouvée par le climat anglais, pendant l'hiver de 1854 à 1855 '. Les médecins lui ordonnent de passer l'hiver suivant en Italie, et elle part en automne pour s'y rendre, par la voie de terre et aussi directement que possible. Le duc et la duchesse de Nemours prennent un chemin différent, s'embarquent à Londres, débarquent à Anvers, traversent l'Allemagne par Cologne, Carlsruhe, gagnent Genève, gravissent le Simplon, et, entrant en Italie, retrouvent à Arona, sur les bords du lac Majeur, la reine, le duc et la duchesse de Montpensier. Le 18 octobre, la reine tombait gravement malade à Cornigliano. Elle s'y trouvait depuis quelques jours seulement, et si peu commodément installée, qu'on résolut de la transporter à Nervi aussitôt qu'elle pourrait supporter ce voyage. Il eut lieu le 10 novembre.
« Il semblait que tous les charmes de la nature méridionale se fussent réunis pour aider la malade à se rétablir. La maison, comme enfouie au milieu des orangers, était de l'aspect le plus gai, spacieuse et assez bien distribuée. L'appartement de la reine donnait sur la mer, et, de son lit, elle avait la vue du beau ciel et des belles eaux de la Méditerranée. Le bénéfice de cet agréable séjour fut cependant, dans le principe, entièrement perdu pour elle. Son état, au lieu de s'améliorer, s'aggrava ; la fièvre catarrhale fut accompagnée d'accidents cérébraux et de délire ; encore une fois il fallut mander de Paris M. Chomel, et d'Angleterre les deux princes qui n'avaient pas suivi
1. Tout à la fin de l'année, le 21 décembre 1854, dans la chapelle française de King Street, à Londres, a lieu la première communion du comte d'Eu; la cérémonie est présidée par l'évêque anglais Morris, ancien évéque de l'île Maurice et évêque de Troie in partibus.
leur mère. Lorsque, à la fin de novembre, le prince de Joinville et le duc d'Aumale arrivèrent à Nervi, le danger était éloigné; mais il avait été grand. Le retour des forces fut très lent, et la convalescente attendit de longues semaines avant de reprendre le train de sa vie habituelle1. » Et c'est là. dans cette villa Serra, à Nervi, qu'elle reçoit, non sans une vive émotion, le 5 avril 1856. la visite de son petit-neveu le comte de Chainbord '-.
Un mois pins tard environ, — le 10 mai, — la reine,le duc et la duchesse de Nemours quittent Nervi et remontent vers Clareinont, à travers l'Allemagne, s'arrêtent à Francfort-sur-le-Mein, pour y voir la duchesse d'Orléans ei ses fils, puis, par Bruxelles, rentrent en Angleterre3.
Le 26 avril 1857, la reine accomplit sa soixante-quinzième année. A cette occasion, Claremont s'anime, car la famille royale s'y réunit au complet. Le duc et la duchesse de Montpensier et leurs enfants, la princesse Clémentine avec son mari et ses enfants viennent a Claremont. La duchesse d'Orléans avec ses deux fils s'établit d'abord à Ditton bouse, sur les bords de la Tamise, non loin de Hampton-Court, puis, pour l'hiver, dans une villa à Richmond. Le duc d'Aumale, le prince de Joinville et leurs familles entourent aussi la reine. Toute la famille royale est dans l'animation et la gaieté, sauf la duchesse de Nemours, grosse d'un quatrième enfant, et qui est frappée de sombres pressentiments. Le 2t août, anniversaire delà naissance du comte de Paris, la duchesse d'Orléans écrit: « Nous célébrons aujourd'hui la naissance de Paris. Il y a dix-neuf ans que Dieu me l'a accordé. Quel souvenir !