Par la duchesse d'Orléans
2. La duchesse d'Orléans avait fait prier le duc de Nemours qui traversait l'Allemagne, au retour de Frohsdorf, de ne pas aller la voir.
Quelques jours plus tard, la reine écrivait encore :
« Pour ma part j'ai confiance qu'on a fait une bonne chose pour la France, et que, si le pauvre père vivait, il t'aurait approuvé. »
Le ton est différent, quand elle s'adresse à la duchesse d'Orléans. On peut voir dans ces lignes du 17 décembre 1853, et dans les lettres qui suivent, quelle gravité avait pris le désaccord politique, au sujet dos visites de Frohsdorf et de Vienne, entre la duchesse d'Orléans et les autres membres de sa famille.
<< Comme vous ne me dites rien, dans votre lettre, sur l'événement qui vient de se passera Vienne, je pense que vous proférez garder le silence sur ce sujet ; je me conformerai à vos désirs, et j'en ferai autant de mon côté, Je respecte vos sentiments ; vous connaissez depuis longtemps les miens à cet égard, j'espère seulement que rien n'altérera cette commune affection si douce pour mon cœur; quant à] moi, je vous aimerai toujours autant que je vous aime. »
Lettre de la reine au duc de Nemours :
« Séville. 21 janvier 1854.
« Je suis fort contente de ce que tu me mandes de l'opinion du père deB... C'est un ami sage et prudent, qui veut notre bien et notre honneur. Je crois, comme lui, qu'il faut laisser éclater toute l'humeur d'Hélène sur nous pour éviter qu'elle fasse un acte public qui serait très fâcheux. J'ai reçu une nouvelle lettre d'elle, fort tendre pour moi, et me disant que, malgré cette différence d'opinion qui rompait l'union de la famille qui avait toujours existé avant entre nous, elle conservait toujours la même affection pour ses frères, quelle qu'ait été leur conduite, si opposée aux précédents glorieux du père, avec quelques expressions que je ne laisserai pas passer dans ma réponse, en
lui ajoutant que je ne lui parlerai plus de ce sujet, et que je laisse au temps à juger la conduite desdeux a J'ai reçu une lettre enthousiaste de Salvandy, pour lequel je t'envoie ma réponse, ainsi que pour Duchâtel, lequel m'a écrit aussi dans le même sens : — d'ailleurs, toutes les lettres que j'ai reçues de Paris ne me parlent que du bon effet qu'a produit la démarche*. »
Les événements qui survinrent alors en Europe, et notamment la guerre engagée en Orient par la France, détournèrent pour un temps l'attention des questions de politique intérieure. Il n'y eut pas de nouvelles réunions entre les princes des deux branches de la maison royale, en 1854 et 1855. Des communications échangées à l'occasion d'événements de famille maintinrent les bons rapport
Le 17 décembre 1854, de Frohsdorf, le comte de Chambord écrivait au duc de Nemours :
Frohsdorf, le 1" décembre 1854.
« Mon cher cousin.
« Il y a un an que j'ai eu le plaisir de tous voir à Frohsdorf. J'avais espéré qu'une occasion se présen-
1. Ce dissentiment politique ne jeta qu'une ombre passagère sur les relations, empreintes de la plus sincère affection, qui existaient entre la duchesse d'Orléans et la famille de son mari. Les tentatives de fusion dont nous parlons se sont produites il y a plus de deux tiers de siècle : elles appartiennent donc à l'histoire, et il est permis de regretter que la duchesse d'Orléans ait eu une idée trop étroite de son devoir politique envers ses fils mineurs, et qu'elle ait craint de << lier leur avenir », quand, au contraire, il eût fallu le lier. Ce fut une erreur dans laquelle, si elle avait vécu, elle n'eût certainement pas persévéré. Cette femme de tant d'intelligence et d'un -i ferme courage, celte mère qui lit preuve d'une si admirable sollicitude dans l'éducation qu'elle donna à ses fils, eût assurément compris le devoir patriotique qui s'imposa plus tard au comte de Paris
2. 15 janvier l*.i4. de Prague, réponse du comte de Chambord à la
terait de nous rencontrer de nouveau. J'en aurais été charmé sous tous les rapports ; mais, vous le savez, les circonstances ne l'ont pas permis. Cependant la position devient de jour en jour plus grave, et, par conséquent, l'accord plus nécessaire. Je ne doute pas que vous ne suiviez, comme moi, avec une anxiété douloureuse, toutes les phases d'une lutte aussi vaillamment soutenue qu'elle a été, dès l'origine, imprudemment engagée. Notre brave armée est là, ce qu'elle est toujours et partout, ce que, plus heureux que moi, vous l'avez vue en particulier sur cette terre d'Afrique, dernier et noble héritage légué à la France par la monarchie. Mais, malgré la gloire nouvelle dont nos soldats couvrent nos armes et dont je suis fier, je ne puis songer, sans une tristesse profonde, à tant de victimes héroïques, moissonnées sous un ciel lointain, à tant de sang français répandu pour des intérêts qui ne sont vraiment pas ceux de la France.
« Au milieu des grands événements qui s'accomplissent, et ne prévoyant pas quand il nous sera donné de nous revoir, je crois utile de vous envoyer M. Chapot, l'un des anciens secrétaires de l'Assemblée législative, en qui j'ai toute confiance et qui la mérite à tous égards. C'est lui qui vous remettra ma lettre. Je le charge de vous expliquer de vive voix mes pensées et mes désirs. Je m'en réfère pleinement à ce qu'il vous dira en mon nom. ei vous pouvez en toute sincérité me transmettre également par lui vos réponses aux communications qu'il vous fera de ma part.
« Je sais que vous êtes constamment, ainsi que vos frères, dans les mêmes dispositions, et que je puis tou-
lettre du duc de Nemours, qui lui faisait part de la naissance d'un fils du duc d'Aumale le duc de Guise, mort en 1872).
Le 16 avril 1834, de Prague, réponse du comte de Chambord à la lettre de condoléances du dur de Nemours, au sujet de l'assassinat du duc de Parme. Lettre de la duchesse de Parme au duc de Nemours, pour lui faire part, ainsi qu'à sa famille, de la mort de son mari.
jours compter sur vous et sur eux. comme je me plais à vous répéter ici que vous et eux pouvez toujours compter sur moi.
« Je vous prie «le leur faire bien mes amitiés, d'offrir mes hommages affectueux à ma tante, et de recevoir vous-même, mon cher cousin, la nouvelle assurance de
ma sincère affection.
« Henri. »
Le duc de Nemours répondit :
« Glaremont, Le 24 décembre
Mon cousin,
J'ai reçu La lettre que vous m'avez fait remettre par M. Chapot. Il possède, rue dites-vous, toute votre confiance, et je sais que nul n'en est plus digne : aussi lai-je écouté avec un profond intérêt, et lui ai-je parlé sans réserve '.
« Votre cœur bat, ainsi que les nôtres, nous n'en doutons pas. au vent des glorieux exploits de nos soldats. Comme nous, vous les admirez du fond même de l'exil, dans leurs travaux et leurs succès, dans leurs douleurs que vous ressentez profondément. Chacun de leurs pas est suivi avec une palpitante émotion, et l'intérêt de la lutte qu'ils soutiennent si héroïquement domine en ce moment toute autre pensée.
Les événements, en prenant chaque jour plus de gravité, nous commandent aussi une réserve d'autant plus grande. Déjà vous l'aviez ainsi senti, et nous apprécions bien comme vous les motifs sérieux qui ont dû faire ajourner toute nouvelle rencontre.
1. Le principal sujet de la conversation de l'envoyé du comte de Chambord fut l'utilité d'établir le plus possible de rapports entr> les partis. En vue de faciliter ce rapprochement, il offrait aux princes des détails sur l'organisation du parti légitimiste.
« Quelque regret, du reste, que nous ayons de cette nécessité, nos sentiments ne sauraient en recevoir aucune atteinte. Ils sont toujours ceux dont j'ai été heureux de vous porter l'expression Tan passé, au nom de mes frères comme au mien.
« Je suis encore ici chargé par ma mère de vous exprimer tout ce qu'elle sent pour vous de tendre affection, et mes frères me prient de vous témoigner combien ils sont sensibles aux paroles affectueuses que vous m'adressez pour eux.
« Moi-même, je saisis avec empressement cette occasion, mon cousin, pour vous offrir l'expression de tous les sentiments qu'a pour vous
« Votre bien affectionné cousin. »
Nous avons raconté ailleurs que la reine, éprouvée par le climat de l'Angleterre et obligée de passer l'hiver en Italie, avait été dangereusement malade, d'abord à Cornigliano, puis à la villa Serra, à Nervi, dans l'automne de 1855.
Le 2 décembre, le comte de Chambord écrivait une lettre très cordiale au duc de Nemours, installé avec sa mère à la villa Serra. La lettre, envoyée par le duc de Lévis, portait comme suscription : « A Monsieur Reille, ou, en son absence, à l'aide de camp de service auprès de Son Altesse Royale le duc de Nemours, à Nervi, près Gênes, royaume de Sardaigne ' ».
1. La lettre du duc de Lévis à M. Reille était ainsi conçue : « Monsieur,
« J'ai L'honneur de vous adresser sous ce pli une lettre que M. le comte de Chambord écrit à M. le duc de Nemours, vous priant de la remettre le plus promptement possible à Son Altesse Royale.
« M. le comte de Chambord est extrêmement affligé et inquiet de l'état de son auguste tante, et il regrette vivement la si longue
Mon cher cousin.
« J'apprends que votre mère est malade, et je ne veux pas perdre un moment pour vous exprimer l'inquiétude
que j'en éprouve. J'espère pourtant que cette maladie n'aura pas de suite. Ce qui me confirme dans cette pensée, c'est une dépêche télégraphique de Gènes, en date du 27 novembre, que rapporte ce matin un journal de Vienne, et qui donne de meilleures nouvelles. Je n'en suis que plus pressé encore de vous écrire, pour vous prier de dire à ma tante combien je suis occupé d'elle et impatient de recevoir de vous des renseignements positifs qui me rassurent pleinement sur son état.
« Je dois me rendre bientôt à Venise, et je m'en félicite. Ce sera même pour moi un motif de hâter mon départ, tant je désire, en me rapprochant, être plus à la portée des nouvelles que j'attends avec un si tendre intérêt, et qui, j'aime aie croire, continueront d'être de jour en jour plus satisfaisantes ! Ma femme, qui partage tous mes sentiments, vous demande aussi d'être dans cette circonstance son interprète comme le mien auprès de ma tante. Rappelez-moi au souvenir de la duchesse de Nemours, et comptez toujours, mon cher cousin, sur ma bien sincère affection.
« Henri. »
distance qui le sépare d'elle en ce moment. Tachez donc, je vous en prie, de nous faire parvenir, avec le plus de rapidité que vous le pourrez, la réponse de Ms' le duc de Nemours et des nouvelles qui nous rassurent.
« Voulant que ma lettre parle dès ce soir, je vous écris à la hâte: je ne terminerai pas cependant sans vous demander de mettre aux pieds de M"r le duc de Nemours nos hommages respectueux et dévoués. Agréez aussi, je vous prie, Monsieur, la nouvelle assurance de ma considération la plus distinguée et de tous mes sentiments bien sincères.
« Duc de Lévis.
« Frohsdorf, le 2 décembre 185o. »
Cette lettre annonçait et préparait l'entrevue de Nervi. Les princes, fidèles à leur promesse, avaient essayé et essayaient d'amener à l'idée de conciliation tons les Français qui étaient restés en relations avec eux. Il leur avait été facile de constater l'inquiétude de beaucoup des partisans de la maison d'Orléans, qui craignaient que le comte de Chambord ne fût trop disposé à gouverner avec les extrêmes de son parti et selon les idées de ceux-ci. Les orléanistes demandaient un gage du contraire. Et l'adoption du drapeau tricolore leur paraissait être la condition nécessaire pour que le comte de Chambord fût reconnu et suivi par le parti monarchique et libéral.
L'adoption du drapeau tricolore semblait, d'ailleurs, aux princes, le premier et le plus indispensable des moyens à employer pour le succès des desseins communs. La question, depuis longtemps posée, était, au début de 1856, passionnément discutée dans les journaux. Il était impossible qu'elle fût évitée, lorsque le comte de Chambord annonça, par une lettre du 2 avril 1856, qu'il allait se rendre à Nervi pour rendre visite à la reine, qui s'y trouvait avec le duc et la duchesse de Nemours et leurs enfants, la princesse Clémentine, son mari et leurs enfants.
La visite eut lieu le 5. Elle fut rendue, dès le lendemain, par la reine et les princes. Le 7, un déjeuner et un diner les réunirent tous à Nervi.
Dans cette visite, le comte de Chambord exprime sa résolution de ne pas se prononcer sur la question du drapeau avant le moment de l'action dont il reste juge, et c'est en vain que le duc de Nemours lui fait remarquer que le parti orléaniste fait de cette adoption du drapeau tricolore une condition indispensable de ralliement, et que, si cette adhésion du parti fait défaut, l'action des princes est paralysée, inutile, qu'ils ne peuvent rendre aucun service à la cause du comte de Chambord.
On se sépare là-dessus.
Le résultat de l'entrevue de Nervi n'avait pas tardé à être connu. Le- princes De purent radier a leurs amis la situation qui en découlait pour eux. mais ils se gardèrent avec Boin de toute parole irritante et b' abstinrent de toute publication. La situation était la suivante : l'accord ne B'est pas fait; il n'y a pas non plus rupture; en attendant que l'accord puisse se faire, il est possible d'entretenir des rapports de convenance et de maintenir le contact.
Quelques semaines après la visite du comte de Chambord à Nervi, le le) mai 1856, la reine, accompagnée du duc et de la duchesse de Nemours, quitta Nervi, p; deux jours à Francfort-sur-le-Mein, pour y voir la duchesse d'Orléans et ses tils. puis, après un arrêt de quelques jours à Bruxelles, arriva à Clareniont. où elle retrouva le prince de Joinville et le -lue d'Aumale.
Les princes causèrent ensemble de la situation embarrassante dans laquelle les mettaient les diverses déclarations du comte de Chambord à Nervi. Ils résolurent de faire connaitre cette situation au comte de Chambord, et chargèrent un de leurs amis les plus dévoués, de faire en ce sens, une communication à Berryer, afin que le comte de Chambord fût par lui avisé.
« Il importe de toutes manières, écrivait le duc de Nemours à cet ami des princes, et notre loyauté surtout l'exige, qu'il ne puisse exister chez M. le comte de Chambord aucune incertitude. Il est essentiel qu'après ma réunion avec mes frères il lui soit porté, de notre part, cette déclaration confirmative de ce que je lui faisais pressentir à Nervi. »
Cette communication était assurément connue à Frohsdorf le 25 décembre, quand le comte de Chambord écrivit, au sujet de la mort de M de Salvandy, une lettre que publia d'abord VÉtoile Belge, du 7 janvier 1857 lettre adressée à M. Pageot).
On y lisait ce passage : « Personne n'avait apprécié pins que moi cet homme de bien, qui, le premier, est venu me voir avec vous à. Wiesbaden, et, en m'apportant les franches et nobles assurances de son entier dévouement, m'offrir le concours de son zèle et de ses constants efforts pour préparer les voies à cette réconciliation désirée, qui, depuis, s'est enfin heureusement accomplie, et que la France est en droit d'envisager aujourd'hui comme une des plus fermes garanties de l'avenir. >>
Les princes furent surpris de voir qu'on les engageait moralement. Ils le furent davantage lorsque, peu de jours après, ils reçurent de Paris une autre lettre du comte de Chambord, confidentielle et d'une date antérieure. Cette lettre était adressée à Berryer, comme celle à laquelle elle répondait.
« Je vous remercie des détails que vous me donnez, quoiqu'ils soient d'une nature bien peu satisfaisante. La communication qui vous a été faite n'est acceptable ni quant au fond, ni quant à la forme, et je la considère, pour moi, comme non avenue. Vous le savez mieux que personne, les engagements qui ont été pris, les promesses qui m'ont été faites, font été spontanément et sans qu'aucune condition, qui d'ailleurs n'aurait pu être admise, ait été posée.
« Rien donc ne peut autoriser à y manquer. J'ai toujours cru ;t la loyauté et à la sincérité de ces promesses et de ces engagements: j'aime encore à penser que je ne me suis pas trompé. »
Les mots répétés d'engagements et de promesses, que les princes s'étaient abstenus de prononcer, dont ils avaient repoussé même l'apparence, ne pouvaient leur laisser aucun doute sur l'erreur profonde où était tombé le comte de Chambord, et il y allait de leur honneur de ne laisser une telle erreur ni durer dans l'esprit de leur cousin, ni s'accréditer autour de lui.
Il fallait rétablir la vérité des faits. Il ne fallait pas qu'il y eût d'intermédiaire. M. de Jarnac fut donc chargé de porter à M. le comte de Chambord, à Venise, une lettre datée du 25 janvier 1857. M. de Jarnac s'acquitta de sa mission le 1er février 1857. Le comte de Chambord fit un accueil gracieux à M. de Jarnac, reçut de lui la lettre, et termina L'entretien en disant : « Venez dîner avec moi ce soir, je lirai la lettre, ei nous en causerons. »
En voici le texte :
« Mon cousin.
« Une lettre que vous avez écrite a l'occasion de la mort de M. de Salvandy, et que les journaux ont publiée, m'avait déjà fait craindre qu'il n'existât entre nous un grave malentendu.
« Depuis lors. M. Berryer a communiqué à M. le duc de Broglie, sans doute d'après vos instructions, et pour être mise sous nos yeux, une lettre qu'il ne m'est pas permis de laisser sans réponse.
« Je ne puis voir, sans une pénible surprise, que vous vous soyez aussi complètement mépris sur la nature et la portée des relations qui se sont heureusement rétablies entre les deux branches de notre famille.
« Lorsque, en effet, dans une pensée de concorde, je me suis rendu auprès de vous sans conditions, ce n'a été que sur l'assurance formelle que cette visite n'impliquait non plus aucun engagement de la part de mes frères ni de la mienne. Sans cette assurance, l'entrevue que je désirais m'eût été impossible. En vous exprimant ensuite notre désir sincère de voir la France vous appeler un jour au trône, en vous parlant de notre volonté de consacrer dans l'occasion tous nos efforts à obtenir ce résultat, je ne vous offrais pas un concours aveugle et indéfini. Un accord préalable devait nécessairement en déterminer les
conditions. Ces conditions, de notre côté, se seraient résumées en trois points principaux que nos convictions, comme le respect dû au passé de notre famille, nous commandent de ne jamais abandonner : 1° maintien du drapeau tricolore, qui est aujourd'hui aux yeux de la France le symbole du nouvel état de la société, et le résumé des principes consacrés depuis 1789; 2° rétablissement du gouvernement constitutionnel; 3° concours de la volonté nationale à ce rétablissement ainsi qu'au rappel de la dynastie.
« De ces trois points, le premier seul a été abordé avec vous, lors de votre visite à Nervi, et le résultat de notre entretien a été tel que j'ai dû vous faire connaître que, aussi longtemps que ce point resterait indécis, toute communauté de vues entre vous et nous était impossible. Aujourd'hui, cette situation, à notre grand regret, ne s'étant pas modifiée, et l'idée même d'une entente préalable étant repoussée par vous, il ne nous reste plus qu'à mettre un terme à des tentatives d'accord devenues inutiles.
« Nous attendons les événements, et, lorsqu'ils se produiront, nous prendrons conseil de la raison et de nos devoirs envers notre pays.
« Veuillez, mon cousin, recevoir ici l'expression des sentiments avec lesquels je suis votre serviteur et cousin.
« Louis d'Orléans.
« Claremont, le 25 janvier 1857. »
C'était un acte de haute gravité1.
1. Le duc de Nemours, par égard pour le comte de Chamhord, ne voulut pas que cette lettre fut publiée dans sa teneur. 11 écrivit le même jour une lettre à un de ses amis, reprenant les mêmes idées et conçue à peu près dans les mêmes termes. Cette lettre fut communiquée à un assez grand nombre de personnes.
Le soir, il y avait beaucoup de monde au dîner, Français et étrangers. Avant de se retirer, le comte de Chambord s'approche de M. de Jarnac, et lui dit : « J'ai lu la lettre que vous m'avez apportée ce matin. Je répondrai sous peu de jours, et j'enverrai ma réponse par le marquis de la Ferté. »
Le comte de Jarnac quitta Venise le lendemain. Par ordre des princes, il retourna par la voie de Gènes, afin d'aller voir, à Sestri-Ponente, la duchesse d'Orléans et l'informer de ce qui s'était passé.
Quelques jours s'écoulèrent, et la réponse du comte de Chambord parvint en Angleterre. Le marquis de la Ferté arriva le 19 février à Esher, fit demander audience au duc de Nemours, qui le reçut le jour même, à deux heures à Claremont. Il remit la lettre du comte de Chambord. Quelques paroles de politesse furent échangées. M. de la Ferté refusa l'invitation à diner faite au nom de la reine, en alléguant pour motif l'état de santé de Mme de la Ferté, qui l'obligeait a partir pour Paris le soir même. La lettre qu'il laissait au duc de Nemours était la suivante :
« Venise, o février 1857.
« Mon cousin,
« J'ai lu votre lettre avec un profond sentiment de tristesse et de regret. J'aimais à penser que nous avions compris de la même manière la réconciliation accomplie entre nous, il y a bientôt quatre ans. Ce rétablissement de nos rapports politiques et de famille, en même temps qu'il plaisait à mon cœur, semblait à ma raison un gage de salut pour la France, et une des plus fermes garanties de son avenir. Pour justifier mon espérance, pour rendre notre union digne et efficace tout ensemble, il ne fallait que deux choses qui étaient bien faciles : rester, de part et d'autre, également convaincus de la nécessité d'être
unis ; nous vouer une confiance également inébranlable en nos mutuels sentiments. Je n'ai pas douté de votre dévouement aux principes monarchiques ; personne ne peut mettre en question mon attachement à la France mon respect de sa gloire, mon désir de sa grandeur et de sa liberté. Ma sympathique reconnaissance est acquise à ce qui s'est fait par elle, à toutes les époques, de bon. d'utile et de grand. Ainsi que je n'ai cessé de le dire, j'ai toujours cru et je crois toujours à l'inopportunité de régler dés aujourd'hui, et avant le- moment oh la Providence nous en imposerait le devoir, des questions que résoudront les intérêts et les vœux de notre patrie. Ce n'est pas loin de la France et sans la France, qu'on peut disposer d'elle,
« Je n'en conserve pas moins ma conviction profonde, que c'est dans l'union de notre maison, et dans les effort s communs de tous les défenseurs des institutions monarchiques, que la France trouvera un jour son salut. Les plus douloureuses épreuves n'ébranleront pas ma foi.
« Henri. »
Colle lettre si royale et si cordiale ne faisait plus allusion aux prétendus engagements pris par les princes. Mais elle marquait assurément la fin d'une période, et ce fut celle de la correspondance entre les princes d'Orléans et le comte de Chambord. Elle fut, le 25 mars, publiée simultanément par les journaux anglais et belges. Les journaux français reçurent l'ordre de ne pas la publier et de ne pas reproduire non plus la « lettre du duc de Nemours à un ami », lettre qui fut livrée à la publicité lorsque la réponse l'était déjà et pour cette raison.
Jusqu'à la tin de l'Empire, aucun incident important ne vint modifier l'attitude des représentants des deux branches de la famille royale. On no peut que signaler
une visite toute familiale et de courtoisie, faite à la reine Marie-Amélie par le comte de Chambord, qui était venu en Angleterre, lors de l'Exposition universelle de 18655.
Elle eut lieu à Tunbridge- Wells, oii se trouvait Marie- Amélie, et hors de la présence des princes, qui étaient alors à Londres (comte de Paris, duc de Chartres, duc de Nemours, prince de Joinville, duc de Montpensier), et qui décidèrent de rester à l'écart, atin de prévenir toute fausse interprétation qu'on eût pu donner à cette visite.
Il importe cependant d'ajouter quelque chose au sujet de la lettre écrite le 25 janvier 1857. Le duc de Nemours s'est cru obligé de l'écrire ; mais il a regretté de l'avoir écrite. Son cœur, très attaché à l'idée du droit monarchique, les relations qu'il avait eues personnellement avec le comte de Chambord, lui rendirent particulièrement douloureuse la nécessité politique où il se trouva, lui, l'aîné des fils vivants de Louis-Philippe, de ne pas se séparer de ses frères au moment le plus difficile. lia tenu à s'en expliquer lui-même dans la note que voici ' :
« 23 juin 1817.
« Je désire que l'on sache la vérité au sujet de la lettre qu'en janvier 1857 j'ai écrite à M. le comte de Chambord. Cette lettre n'est pas l'expression de mon opinion, elle ne l'a jamais été. Voici dans quelles circonstances elle a été écrite et pourquoi je l'ai signée.
« En 1853, d'accord avec mes frères, le prince de Joinville et le duc d'Aumale, je me rendis auprès de
1. Otto note est écrite de la main du due de Nemours, et sur l'enveloppe la contenant se trouvent ces deux mentions successives :
« A mon tils le duc d'Alençon, 23 juin 1817. » « Vu : 21 juillet 1895. »
M. le comte de Chambord. Le langage que je devais tenir fut convenu entre mes frères et moi. Vers la fin de 1856, il parut dans les journaux une lettre de M. le comte de Chambord, au sujet de la mort du comte de Salvandy. Cette lettre, aux yeux de mon frère le prince de Joinville, donnait à la démarche que j'avais faite au nom des trois frères un caractère autre que celui qui avait été convenu, et il fallait le rétablir. Il rédigea donc à cet effet une lettre qui devait être signée par celui qui avait porté la parole. Je n'approuvai pas cette lettre.
<( J'étais alors en Angleterre, seul avec le prince de Joinville. Mon frère, le duc d'Aumale, était en Sicile. Il fut d'avis qu'une lettre devait être écrite par moi; mais la distance ne permit pas de lui en soumettre larédaction.
« Par suite de l'absence de mon frère Aumale et du désaccord existant entre mon frère Joinville et moi, la rédaction et le fait même de la lettre furent soumis à un arbitre, homme d'une expérience consommée aussi bien que d'un esprit éminent et d'un grand caractère, connaissant les circonstances dans lesquelles ma démarche avait été faite, et qui pour cela nous avait plusieurs fois aidé de ses conseils1.
« 11 fut d'avis que la lettre devait être écrite, signée par moi, et dans les termes qui lui étaient présentés.
« Ainsi condamné par arbitrage, je signai, pour la raison sociale de mes frères et de moi, une lettre qui était contraire à mon opinion.
« Telle est l'histoire de cette lettre ; elle a été l'opinion de la majorité de ceux au nom desquels j'ai parlé collectivement dans une occasion déterminée ; mais, en ce qui me concerne personnellement, je déclare que je ne l'aurais pas écrite, et que les opinions qu'elle exprime ne sont pas les miennes. »