‹ Le duc de Nemours; avec un portrait en heliogravureChapitre 56 sur 62 · LI · texte numérisé non relu

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vraiment une honte pour notre pays; mais je ne saurais donner à personne le conseil d'en faire autant.

« En résumé, je pense donc que, si Ton peut rentrer en France pour y rendre service au pays, d'une manière quel- •conque qui soit jugée acceptable par celui qui s'en charge, il faut le faire. Mais cela est très difficile aujourd'hui pour nous ; ... on ne peut que rester la bride au bras à son poste d'observation et d'attente... »

Vers le 22 octobre 1870, le duc et la duchesse d'Alençon ont quitté Vienne et se sont rendus dans le Tyrol méridional, où la duchesse doit passer l'hiver pour sa santé.

« 27 et 28 octobre.

« Les journaux nous apportent, hélas ! aussi la douloureuse nouvelle de la reddition de Metz ! un mois après Strasbourg! L'effet va être de rendre les Allemands d'autant plus exigeants et de diminuer la force de pression, déjà bien faible, des puissances neutres sur eux... »

« 24 octobre.

« De nos deux voyageurs, on a eu des nouvelles jusqu'au 20 (Joinville et Chartres) ; le plus vieux cherchait toujours à se placer et à se rendre utile. Il n'y avait pas réussi, mais ne désespérait pas de le faire; j'en doute, pour ma part. Le plus jeune allait bien, était très content, m'at-on dit. 11 était à la tète de cinquante chevaux, où? je ne sais pas. Faire ce qu'il fait est ce qu'il y a de plus utile et de plus pratique en ce moment; c'est à cela seul, selon moi, que certaines personnes peuvent s'utiliser. Et, comme résultat, ce genre de guerre est le plus efficace actuellement. En batailles d'armées, nous sommes sûrs d'être battus. Par la résistance locale et la petite guerre, nous pouvons gêner l'ennemi et restreindre son champ d'action.

Les commandements territoriaux que l'on vient de donner sont une très bonne mesure en vue décela. Bourbaki dans le nord pourra être très utile au milieu du réseau des places fortes. Kératry a reçu, pour les cinq départements de la Bretagne, une mission analogue à celle d'Estancelin en Normandie. Le général Fiéreck, qui a le commandement militaire sur le même terrain, est aussi un homme solide et un brave homme. Il a accompagné votre mère et vous en février 48. Eu 36, il avait empoigné Louis Bonaparte à Strasbourg. Il est de la taille de Morhain. Sur Cambriela qui commande à Besançon et sur Polhès quia été placé à Bourges, je n'ai rien su de remarquable quant à leur carrière. Je les ai connus tous les deux dans les bas grades, surtout le second; tous deux me semblent avoir leur action entravée, le premier par Garibaldi, le second par la présence de Tannée de la Loire. »

« 25 octobre.

« L'écheveau des négociations est plus embrouillé que jamais aujourd'hui, par suite du développement des révélations sur l'intrigue Bismarck, Bazaine, Boyer, Bourbaki, Bonaparte ; tout cela constitue un ensemble de B... qui ne sont pas tous bons. »

Dès le mois d'octobre, le duc de Nemours, pressé par son fils, le duc d'Alençon, avait tenté d'obtenir pour lui, du général Fiéreck, ce que M. Estancelin avait obtenu pour le duc de Chartres, une nomination, sous un nom d'emprunt, à un emploi provisoire quelconque dans Tannée française. Le général n'osa pas prendre cette responsabilité. Le duc d'Alençon était arrivé en Angleterre le 10 novembre. En décembre, sur l'avis d'un ami qui résidait dans le nord, et qui lui conseillait de s'adresser au général Faidherbe, il s'embarque pour Ostende, prêt à rentrer en France, dès que l'offre de servir serait acceptée. Cette

nouvelle démarche est rejetée comme la première, et une troisième tentative, faite auprès d'un des personnages de l'entourage deGambetta, ne réussit pas mieux.

Il fallut renoncer à l'espoir de servir la France comme les autres Français. Bientôt, d'ailleurs, l'armistice conclu à la suite de la capitulation de Paris, le 29 janvier 1871, terminait les opérations de guerre.

Le duc d'Alencon attendit l'élection de l'assemblée nationale et la signature des préliminaires de paix. (2 mars) pour quitter l'Angleterre. Il partit alors pour retrouver la duchesse d'Alencon, qui était à Méran. En juin, il se rendit avec elle, d'abord pour quelques jours, auprès de l'empereur et de l'impératrice d'Autriche, au palais de Schoenbrunn,puisàIschl,oùla grossessede la duchesse d'Alencon l'obligea de demeurer jusqu'en octobre '.

La correspondance reprend donc, en mars, entre le duc de Nemours et son fils. On devine les sentiments que lui inspire la Commune, la révolution qui essaye d'achever la France tombée, et qui terrorise, pille et brûle Paris sous les yeux des Prussiens, et après eux. Il se renferme dans sa maison de Bushy et ne veut pas paraître même aux solennités du « Derby day ». Il est « trop triste et trop honteux ».

On attendait à l'œuvre l'Assemblée nationale. Cette assemblée, élue le 8 février 1871, à une heure tragique, à la lueur d'un de ces grands orages qui seuls, hélas ! éclairent devant les nations la route où elles vont et celle où elles devraient aller, avait reçu un mandat exceptionnel et un pouvoir extraordinaire. Un peuple en détresse avait appelé à son secours les plus honnêtes, les plus dévoués, les plus désintéressés de ses fils, hommes nouveaux pour la plupart, et leur avait remis ses destinées. Personne n'a

1. Le comte et la comtesse d'Eu quittèrent aussi l'Angleterre pour retourner au Brésil; ils traversèrent Paris le 18 mars, au moment où fut proclamée la Commune. ,

pu, sans injustice, méconnaître leur talent, leur probité, ni les services qu'ils ont rendus. Mais ils étaient investis d'une autre mission que celle de libérer le territoire : ils devaient guérir et fonder; ils devaient refaire la France, en la ramenant à ses traditions. Cette assemblée de braves gens allait-elle répondre à cette grande espérance qui l'avait nommée? allait-elle faire au pays le sacrifice qu'il lui demandait, le plus difficile de tous, celui des vanités, des nuances, des illusions et des rivalités personnelles?

Elle n'était pas, il est vrai, l'arbitre unique des destinées de la France. Le comte de Chambord l'aidorait-il? Auraitil un peu, ou beaucoup, ou pas du tout de l'esprit de Henri IV? Comment parlerait-il, et comment agirait-il, à ce moment prévu, fatal, où la question monarchique allait se poser? Quel devoir aussi allait s'imposer aux princes ?

Le 6 janvier 1871, le duc de Nemours avait reçu, à Bushv-House, d'une grande dame alliée à l'une des plus grandes familles de France, une lettre où il était dit :

« Monseigneur, use/ de toute votre influence sur votre neveu (le comte de Paris), et veuillez lui transmettre les impressions de beaucoup de vos compatriotes... Je sais positivement que le cousin de votre neveu est prêt à tendre la main à son jeune neveu; qu'il ne la refuse pas et aille lui offrir son bras, pour la défense de leur cause commune et celle de leur patrie qu'ils aiment tous les deux plus que leurs droits ou leurs opinions. »

Après avoir fait part de ces ouvertures au comte de Paris et aux princes ses frères, le duc de Nemours répondit le S janvier : « Le comte de Paris ne sera jamais un obstacle à rien de ce qui pourra être pour le bien de la France et de ce qui sera accepté par elle comme tel. Il ne s'est jamais posé en prétendant ; il n'a pour luimême d'autre ambition que de rentrer dans sa patrie et de la servir... »

Le 26 janvier, la même personne revenait à la charge, écrivait une lettre plus pressante que la première :

« La fusion seule peut sauver la France ; le comte de Chambord désire vivement un rapprochement, il mettra de côté toutes les difficultés d'autrefois. Autre bruit que je vois s'accréditer avec peine : les princes d'Orléans mettraient une condition d'abdication; je suis convaincu que les princes n'en exigeraient jamais une... »

Avant de répondre, et selon son habitude, le duc de Nemours consulta le comte de Paris et eut un entretien avec lui à Bushy-House. Il avait exprimé le désir que le duc d'Alençon fût présent. Tous les deux, ils insistèrent pour que le comte de Paris fit au comte de Chambord la visite proposée, qui leur semblait un acte éminemment patriotique.

Le comte de Paris ne crut pas pouvoir s'y engager. Le duc de Nemours avait donc répondu, à la date du 30 janvier 1871, qu'il semblait à son neveu que, dans l'intérêt de tous, il n'y avait lieu, en ce moment, de faire aucune déclaration ni démarche. Il ajoutait : « Les événements sont de la plus haute gravité, mais chaque jour en amène de nouveaux, et la situation se trouve par là modifiée. Ainsi, depuis le 26, jour où se termine votre lettre, voilà l'armistice conclu, une négociation entamée pour la paix entre la Prusse et le gouvernement de la Défense nationale. N'est-ce pas un moment solennel, et qui commande une réserve absolue? Permettez-moi dédire encore, avec une conviction basée sur de longues réflexions, que, si l'union que vous appelez doit se faire, ce ne sera que parla France; il faut qu'elle émane de la France, qu'elle soit plaidée, demandée là, qu'il s'y fasse en sa faveur un courant d'opinions... Quant à demander l'abdication de M. le comte de Chambord, je puis vous assurer, Madame, que le comte de Paris, ni aucun membre de sa famille, n'y a jamais songé. Je ne puis terminer, Madame, sans vous

remercier des informations que vous voulez bien me donner, sans vous répéter combien vos bonnes paroles, vos chaleureux sentiments m'ont touché.

« Espérons que Dieu aura pitié delà France, et prionsle pour qu'il lui fasse voir de meilleurs jours.

« Veuillez, etc.

« Louis d'Orléans. »

Cependant l'instinct de la vie, l'instinct de l'avenir parlait si fortement, dans toute la France meurtrie, qu'on ne pouvait en demeurer là. Il fallait que le rétablissement de la monarchie, souhaité par tant de Français, apparût à tous comme une solution non seulement possible, mais durable, et il n'apparaîtrait tel que si, d'abord, l'union était faite entre les deux branches de la maison de France. Lorsque l'Assemblée nationale eut été nommée, etpresque dès les premiers jours qui suivirent sa réunion, plusieurs de ses membres s'entremirent activement pour qu'une démarche fût faite et accueillie, quiprouvât qu'il n'y avait qu'un chef, et qu'il ne devait y avoir qu'un parti monarchique.

Ils obtinrent du comte de Paris l'engagement formel qu'il ferait une visite au comte de Chambord, si la loi d'exil était abrogée. De son côté, le comte de Chambord, quand le projet, discuté dans la presse, fut soumis aux délibérations de l'assemblée, donna des instructions pour que ses amis votassent en faveur de l'abrogation.

En même temps, il protestait contre quelques-unes des calomnies dont il était l'objet. Dans une lettre éloquente, en date du 8 mai, adressée « à l'un de ses amis », il déplorait <( l'abominable guerre civile qui a suivi de si près les désordres de l'invasion »; puis, reprenant l'un après l'autre les préjugés complaisamment entretenus par la presse hostile contre la monarchie, il disait qu'il était faux qu'il eût renoncé à régner et à sauver le pays.

c« Il sera sauvé, disait-il, le jour oii il cessera de confondre la licence avec la liberté, et il le sera surtout quand il n'attendra plus son salut de ces gouvernements d'aventure qui, après quelques années de fausse sécurité, le jettent dans d'effroyables abimes...

« Une nation chrétienne ne peut pas impunément déchirer les pages séculaires de son histoire, rompre la chaîne de ses traditions, inscrire, en tête de sa constitution, la négation des droits de Dieu, bannir toute pensée religieuse de ses codes et de son enseignement public.

« Dans ces conditions, elle ne fera jamais qu'une halte dansle désordre : elle oscillera perpétuellement entre le césarisme et l'anarchie, ces deux formes également honteuses des décadences païennes, et n'échappera pas au soir i\'-s peuples infidèles à leur mission.

« Le pays l'a bien compris, quand il a choisi pour mandataires des hommes éclairés comme vous sur les besoins de leur temps, mais non moins pénétrés des principes nécessaires à tonte société qui vent vivre dans l'honneur et dans la liberté.

« C'est pourquoi, mon cher ami, malgré ce qui reste île préjugés, tout le bon sens delà France aspire à la monarchie...

« On dit que je prétends me faire décerner un pouvoir sans limite. Plût à Dieu qu'on n'eût pas accordé si légèrement ce pouvoir à ceux qui, dans les jours d'orage, se sont présentés sous, le nom de sauveurs : nous n'aurions pas la douleur de gémir aujourd'hui sur les maux de la patrie ! . . .

On dit que la monarchie traditionnelle est incompatible avec l'égalité de tons devant la loi.

" Répétez bien que je n'ignore pas a ce point les leçons de l'histoire et les conditions de la vie des peuples...

« On dit que l'indépendance delà papauté m'est chère,

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et que je suis résolu a lui obtenir d'efficaces garanties. On dit vrai.

•< La liberté de l'Église est la première condition de la paix <h>> esprits et de l'ordre dans le monde. Prot< le Saint-Siège fut toujours l'honneur de notre patrie et la cause la plus incontestable de sa grandeur parmi les nations. Ce n'est qu'aux époques i\<-< plus grands malheurs que la France a abandonné ce glorieux patronage.

- Croyez-le bien, je serai appelé, non seulement parce que je suis le droit, mais parce que je suis l'ordre, parce que je suis la réforme; je n'ai ni injure à venger, ni ennemi à écraser, ni fortune à refaire, sauf celle de la

France.

Henri. »

Jugeant cette lettre, le duc de Nemours écrivait à son fils le 20 mai : « Je la trouve bien.au fond, quoique dans la forme elle ne me soit pas agréable. » Il en aimait la franchise et la dignité. Cependant il constatait qu'elle a n'avait pas réussi »>, et il en donnait les raisons. c< La lettre, trop franche pour le scepticisme actuel, a effrayé tous les ennemis d'un véritable établissement monarchique, tous ceux qui le craignent par conviction il y en a peu), par respect humain et par intérêt personnel ces deux classes nombreuses ; elle a mécontenté tous les indécis qui trouvent plus commode de se laisser porter par le courant, d'expédients en expédients, jusqu'au despotisme qui les annule, mais les abrite. Bref, elle a donné de> armes aux ennemis de la fusion, en fournissant un terrain aux commentaires, et elle n'a pas donné de courage à ses partisans. Ce dernier effet n'est cependant pas universel. J'ai vu ici deux orléanistes qui la défendaient chaudement, mais ce ne sont pas îles hommes politiques. Toutes les lettres que j'ai vues de France à cet égard ont été mauvaises. Heureusement, il y a eu en même temps jusqu'ici

accord pour ne rien dire. C'était ce qu'il y avait de mieux à faire dans la circonstance. Mes frères ont spontanément exprimé cet avis, et je l'ai reçu avec bonheur.

« De tout cela, concluait-il, il résultera probablement une prolongation des pouvoirs de M. Thiers. »

Le projet d'abrogation fut pris en considération, puis voté (8 juin). Et nul ne se réjouit plus sincèrement que le duc de Nemours de pouvoir rentrer en France. Mais, tout de suite, il déclare que sa résolution est prise. Il reviendra pour remplir un devoir, pour rendre un service, pour concourir à une œuvre qui lui paraîtra digne. « Je passerai par-dessus l'odieux des mesures d'exception dont je suis encore frappé; mais, tant que je reste sous le coup de ces mesures, je ne puis songer à faire un établissement !. « Et il devait tenir parole, et, jusqu'en 1873, faire seulement des séjours en France, à l'hôtel. Il attendait d'être « remis dans le droit commun ».

Il avait même hésité avant de se décider à rompre l'exil. Il avait peur que la vie privée et bourgeoise, que la vie séparée aussi que mèneraient les princes, chacun de son côté, ne nuisit à la vigueur de l'action politique et au succès delà cause monarchique.

Quelle joie cependant il éprouve à la pensée de revenir ! L<j duc d'Alençon débarque en Angleterre, le 21 juin. Il veut se concerter avec son père au sujet du « retour »; il veut l'entretenir aussi du projet qu'il a formé de demander un grade dans l'armée française et de l'espérance de voir ce rêve accompli. Le duc de Nemours lui écrit à Douvres, le 20 juin, et le prie de s'arrêtera Charing Cross, où lui-même il se trouvera, ainsi que le duc d'Auniale, « qui doit partir demain pour la France avec Guiae, et qui, pour te voir, nous a offert, à Paris et à moi, de dîner à Charing Cross. Je n'ai pas dit à Aumale

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