‹ Le duc de Nemours; avec un portrait en heliogravureChapitre 61 sur 62 · VCE SPECTAB1LIS · texte numérisé non relu

VCE SPECTAB1LIS

IN UTHAQUB PORT0HA MITIS ET HLMIL1S COBDE

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PROP1KQUIS ET SATIS oMNIBCs DEFLEMA

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SUBITA ET IMHATDRA MORTE PR.EREPTA

DECESMT

DIS XOVBMBBIS 10, ANX'i DoMINI HDCCCLV

.tTATIS XXXV

RBQOIBSCAT I.\ PACE

La tombe de la duchese de Nemours se trouve dans le transept «le droite. Elle est en marbre blanc. La beauté de la pierre attire d'abord le regard, avant qu'on ne se soit approché, puis on demeure ému par la beauté de la statue et par les souvenirs qu'elle évoque.

La duchesse est couchée : elle a la tête un peu soulevée et penchée ; son admirable chevelure, dénouée, encadre son visage, d'une pureté et d'un recueillement divin ; toute la jeunesse, la bonté, la grâce chaste et la mélancolie sont là, avec le dernier sceau de la mort, qui est la majesté. Elle est telle que la trouvèrent son mari et ses proches dans cette fatale journée du 10 novembre 1857. Des coussins élèvent et soutiennent la tête; le bras droit repose le long du corps ; la main gauche est ramenée sur la poitrine, et les doigts, demi fermés, se replient vers le cœur, qui fut tout noble.

Elle était si humble, cette ravissante duchesse, qu'elle s'exaspérait qu'on lui répétât sans cesse qu'elle était belle. Le pressentiment de sa fin prématurée traversait sa jeunesse. Elle disait : « Je prie Dieu qu'il donne à Nemours une femme plus digne de lui. » Le devoir de princesse, en France, dans les temps oublieux et révoltés, lui était apparu sans doute comme redoutable, à elle qui possédait tous les dons d'attirance et de persuasion. Et cependant, si elle avait vécu en France, à sa place, au milieu de Paris, la France l'eût aimée et placée parmi les princes auxquelles les générations lointaines, par leurs poètes et leurs historiens, rendent hommage, qui ont leur couronne de légende à côté de l'autre, et dont la gloire est faite de leur malheur même, et de leur douceur de cœur, et de la beauté qu'eurent leurs yeux1.

1. Dans la crypte, et parmi d'autres tombeaux princiers, un mausolée de pierre blanche, où reposèrent autrefois les corps du roi Louis-Philippe et de la reine Marie-Amélie, renferme les restes du comte de Paris. Une plaque 'le marbre porte les armes de France et l'inscription

Tout près 'le cette chapelle, et séparée du jardin par une clôture de tôle, s'élève une petite école primaire catholique. Deux classes d'enfants, tenues par des religieuses françaises de la congrégation de Saint-Maur. Je :i visitée-. Les religieuses firent chanter une chanson française, pour me faire honneur, par ces petites tilles d'Angleterre, et j'avoue que je fus deux fois ému de rencontrer, si près l'un de l'autre, et si touchant pour des causes différentes, l'exil forci- des tombes françaises l'exil volontaire des religieuses de France. Je ne supposais «lors que la même loi de proscription dût atteindre bientôt la charité et la vertu religieuse comme les princes, coupables les uns et les autre.-, sans doute, du crime de royauté.

■ - (uvenirs en appellent un autre. Après la mort de la duchesse de Nemours, nous avons dit qu'une femme d'un dévouement et d'un esprit également supérieurs avait veillé sur l'enfance et la jeunesse de la princesse Marguerite et de la princesse Blanche. C'était Mlle Bernard de Lagrave, fille d'un général d'artillerie, et qui était entrée, en 1S53. an service de la famille du duc de Nemours. Très pieuse, très intelligente, sachant s'oublier elle-même pour ne penser qu'au bien ou au mieux a faire, elle avait

suivante : « Ici — sont déposés les restes de — Louis-Philippe-Albert — comte de Paris — chef de la maison de France — né aux Tuileries le 24 août 1838 — mort en exil le 8 septembre 1894 — Selon son désir, ses restes — seront portés à Dreux lorsque — l'aine de sa maison pourra aller — prier sur sa tombe en terre — de France — Saint Louis. roi de France — priez pour moi — Suint L^uis. venez me chercher — De Profund

Le 8 juin 1876, le- restes 'le Louis-Philippe, de Marie-Amélie, de la duchesse d'Orléans, «le la duchesse d'Aumale. du prince de Condé et de cinq jeunes enfants du duc d'Aumale. avaient été transportés «le la chapelle d«- Weybridge à Dreux Sur le tombeau qui enfermait les restes de la duchesse de Nemours, on lit : Reliquise hic primum condita> in sacram xdeui qu& supra eminet, adslantibus duce de Nemours, eonjuge, filioque duce d'Alençon, pie translatée sunt, die XXI Octohris. MDCCCLX2ŒI.

en outre ce bon sens, cette rectitude de jugement qui faisait dire au duc de Nemours : « Elle a le don de conseil. » Il lui accordait la plus entière confiance. Quand elle mourut, au mois de septembre 1884, il put lui rendre ce témoignage : « Mes filles ont perdu leur mère une seconde fois. » Et ce fut presque un deuil de famille dans la maison du duc de Nemours.

De nouvelles épreuves, celles-là publiques et politiques, allaient bientôt l'atteindre, en même temps que ses frères et ses neveux : la république jacobine s'était installée au pouvoir.

Depuis quelque temps, la partie de la presse républicaine qui mène l'autre réclamait, au nom d'une opinion publique qu'elle excelle à exciter ou à supposer, que le territoire de la France fût interdit « aux cbefs des familles ayant régné en France et à leurs héritiers directs dans l'ordre de primogéniture » . Une commission avait été nommée. M. Pelletan en fut le rapporteur devant la Chambre, qui vota l'amendement Brousse, le 11 juin 1886, par 315 voix contre 215- La loi, votée au Sénat à une faible majorité, était promulguée, le jour même, par M. Grévy. Elle rejetait à l'exil le comte de Paris, le duc d'Orléans, le prince Jérôme et le prince Victor Napoléon. De plus, elle autorisait le gouvernement à « interdire le territoire de la République aux autres membres de ces familles; l'interdiction est prononcée par un décret du président de la République rendu en conseil des ministres. »

Le comte de Paris, sans attendre la promulgation de la loi et dès que le vote fut connu, prit la route de l'exil. Le récit de son départ de la terre de France et de sa réception en Angleterre est une page touchante.

Le duc de Nemours juge qu'il est de sa dignité de s'éloigner ; il se rend à la Haye. Son absence ne durera pas, mais sa résolution est prise de cesser complètement de

recevoir, et de donner sa démission de président de la Société de secours aux blessés. Il quittait des fonctions qu'il aimait et qui l'attachaient encore a l'armée.

Le "24 juin 1886, il écrivait au conseil :

« La loi d'exception rendue contre ma famille par les pouvoirs pubhcs de la République française, entre autres mesures dont elle me frappe, m'expose à être arraché à mon domicile et expulsé de la France, notre commune patrie.

« Cette loi, qui enlève aux membres de ma famille les garanties de la liberté et les droits assurés à tous les Français, me fait une situation telle que je ne puis désormais exercer efficacement dans notre chère Société les fonctions de la présidence. Je n'essayerai pas de décrire les sentiments qui déchirent mon cœur en traçant ces lignes, je ne saurais trouver aucune expression qui put les rendre... »

Les regrets du conseil ne furent pas moins vifs, et. quand le maréchal de Mac-Manon, succédant au prince, présida, pour la première fois, rassemblée générale de la Croix-Rouge, il ne fit que traduire l'unanime impression par ces belles paroles :

« En ouvrant une séance qui pour la première fois me met en présence des fondateurs de l'œuvre, je répondrai au sentiment de tous en évoquant le souvenir de Mgr le duc de Nemours, de cette éminente personnalité qui pendant treize années a occupé cette même place avec une autorité si haute, une si incomparable distinction et dont la démission a provoqué chez chacun de nous une émotion profonde.

« Avec sa volonté ferme, sa charité active et son ardent amour du soldat, il apportait dans la conduite des affaires de notre société une assiduité telle, que la vie de l'œuvre faisait en quelque sorte partie intime de sa propre vie. Cependant il n'en est pas tout à fait séparé. Il

lui demeure attaché, dans nos rangs comme simple membre, à notre tête comme président d'honneur ; et ainsi nous pouvons dire que nous n'avons pas perdu entièrement un président qui laisse après lui un si bel exemple et de si unanimes regrets. »

Ainsi les princes faisant partie de nos armées avaient été mis, trois ans plus tôt, en non-activité par retrait d'emploi ; le comte de Paris et le duc d'Orléans venaient d'être exilés; comme une conséquence naturelle et souhaitée, — on Ta vu, — le duc de Nemours avait donné sa démission de la présidence de la Croix-Rouge. La haine n'était point satisfaite encore. Ces soldats en non-activité, généraux, capitaines, ou officiers de marine, il fallait les frapper dans la propriété même de leur grade, dans le lieu théorique qui les rattachait à l'armée. Le ministre de la Guerre fit informer les princes qu'ils étaient rayés des contrôles de l'armée. Le duc d'Aumale répondit au président de la République par une lettre célèbre, dont les termes sont demeurés dans beaucoup de mémoires, et où il défendait, en sa personne et en celle des autres princes, « une cause qui est celle de tous les officiers ».

L'accusé de réception de M. Grévy fut un arrêté d'expulsion. Le duc d'Aumale quitta aussitôt le Nouvion-en- Thiérache et gagna Bruxelles le 15 juillet.

Son frère, demeuré en France, faisait à ces injustices une autre sorte de réponse : elles le détachaient de la vie.

Sa résolution de ne plus recevoir et de mener une vie de plus en plus retirée amena le duc de Nemours à se défaire, en 1887, de l'hôtel de l'avenue du Bois-de-Boulogne, qu'il avait acheté en 1878. Il s'installa moins grandement au n° 9 de l'avenue Kléber1, et on peut dire que

1. Cet hôtel était habité auparavant par le duc d'Alençon. Il l'est aujourd'hui par Mmc la princesse Blanche.

son principal soin et sa principale occupation furent, désormais, de se préparera bien quitter la vie. Il s'y préparait d'ailleurs depuis longtemps. Sa foi avait toujours t-té intacte. Sa piété avait grandi avec les années et avec les épreuves. Elle était demeurée rude et disciplinée. Quelqu'un qui la connu beaucoup disait qu'il avait la piété de l'ancien juste.

Chaque année, il suivait la retraite pascale à Notre- Dame. Il avait un goût très vif pour la parole du P. Monsabré. Le jour de Pâques, on le voyait dominant de sa haute taille et de son grand air. malgré toute l'humilité de la physionomie, les rangs des hommes qui se rendaient à la communion. Il communiait encore trois ou quatre autres lois dans l'année, a des fêtes ou à des anniversaires. Jusque dans la dévotion, il était l'homme de la grande tradition : il aimait et admirait la liturgie, les psaumes, les chants de l'Église, et particulièrement les offices de la semaine sainte qu'il suivait à Saint- Sulpice, jouissant de leurs moindres détails. Il savait beaucoup de passages des prières de l'Église. Le samedi saint, seul de tous les assistants, il suivait le clerg' rendant aux fonts baptismaux pour la bénédiction de l'eau. A propos de cet office, il rappelait, en plaisantant, le trait que l'on chante : Sicut cervus desiderat ad fontes aquarum, '-te.. ,, une réminiscence de chasse à courre », disait-il. Sun habitude fut aussi, pendant les vingt dernières années de sa vie, d'assister tous les jours à la messe et de faire une visite au saint Sacrement. Une tradition royale l'y invitait, et sa foi. d'ailleurs, l'y poussait. « Je ne puis rester au lit. disait-il, quand il y a une messe dans la maison. - A Cauterets, où il fit de fréquents séjours, on a conservé le souvenir de sa pieté et de sa charité. Les étrangers et les gens du pays, le reconnaissant à l'église, le matin, s'écartaient respectueusement, et. lui faisant une place a part, lui rendaient ainsi un

hommage qu'il n'avait pas cherché. Plus d'une fois, les membres des conférences de Saint- Vincent-de-Paul de Cauterets le virent entrer et assister à leurs réunions charitables.

Dès qu'il faisait la plus petite absence, le prince ne manquait pas aussitôt d'écrire et de communiquer ses impressions, ses pensées, les souvenirs évoqués par la vue des personnes ou des lieux qu'il retrouvait. C'est ainsi que, comme ses autres enfants, Mme la princesse Blanche, bien qu'elle habitât toujours avec son père, possède une volumineuse correspondance du duc de Nemours. Celui-ci la tenait au courant de ses moindres déplacements et des plus petits incidents de ses voyages, lui décrivait les paysages traversés, lui communiquait réflexions, appréciations, recommandations. C'est à elle aussi qu'il aimait raconter les incidents et le succès des manœuvres militaires, auxquelles il avait assisté aussi longtemps que la dignité le lui avait permis. Il ne manquait pas de lui parler de Lourdes, où il s'arrêtait deux ou trois fois pendant les saisons d'eaux qu'il faisait à Cauterets, ni des chères montagnes qu'il aimait d'un cœur toujours jeune. Dans une lettre du 12 août 1883, il rapporte qu'il a fait l'ascension du pic de Viscos, et qu'il a été ravi « de revoir la magnifique vue, bien qu'elle m'ait paru beaucoup plus fatigante à atteindre qu'il y a quatre ans, je crois. Je n'en remercie pas moins Dieu de m'avoir permis d'y monter, surtout quand je pense qu'il y a aujourd'hui cinquante-deux ans que j'entrais à Bruxelles avec l'avant-garde de l'armée française. »

Il était extrêmement généreux et secourait, toujours discrètement, un nombre incroyable d'infortunes, dont la plupart étaient vomies à lui, et que parfois il avait su découvrir. L'examen et le classement des demandes de secours qui lui étaient adressées l'obligeaient à faire ce qu'on peut appeler l'aumône de son temps, car c'est bien

une seconde aumône ajoutée à l'autre. Il se levait de bonne heure. A huit heures, il était prêt, toujours correct, le nœud de cravate irréprochable. Il lisait le journal avec passion et montait a cheval pour aller au Boi<. A quatre*vingts ans. il montait encore et faisait au galop presque toute sa promenade. Il ne cessa cet exercice favori que six mois avant sa mort. Revenu de sa promenade, il s'occupait avec ses secrétaires. Chez lui, la polit extrême était devenue comme une nature. Il se levait quand sa tille Mme la princesse Blanche entrait au salon. Au moment de se retirer le soir, il la saluait : il n'embrassait presque jamais ses enfants et n'aimait pas qu'on lui fit des démonstrations familières d'amitié. Dans l'intimité, il racontait volontiers son passé du temps delà Restauration et de Louis-Philippe. Tout était demeuré vivant dans son souvenir. Ce goût du passé lui donnait aussi une prédilection pour les forêts de Fontainebleau et de Saint-Germain, pour les bois de Versailles. Pendant six ans. il résida en automne à Versailles. Il y était l'objet de la sympathie universelle, salué par tous, en particulier le dimanche au sortir de l'église. Quand il n'allait pas promener en forêt, il faisait une visite au palais, au musée, surtout, et sa visite était prolongée. Il y retrouvait tant de portraits de famille! Il savait si bien l'histoire! et il l'aimait si fortement !

Ce goût du passé, de l'histoire, et en somme cette fidélité, se reconnaît dans les moindres détails de la vie du duc de Nemours. Il aimait, par exemple, à faire suivre la date de ses lettres d'un mot rappelant la fête religieuse ou un événement dont il s'entretenait en lui-même fréquemment. C'est ainsi qu'on trouve en tête de lettres : saint L<»uis. saint Denis. Assomption, saint François d'Assise, saint Antoine de Padoue, bataille de Fontenov. Valmv. la prise d'Alger : 31 juillet 1883, cinquante-neuf ans de mon frère Montpensier : 24 sep-

tembre 1883, an mois de la mort de MKrr le comte de Chambord ; Notre-Dame de la Merci, etc.

La force physique pouvait diminuer, la vigueur morale restait intacte. En 1887, se trouvant à Nice au moment d'un tremblement de terre qui épouvante les habitants, il déclare, en voyant fuir les étrangers de tous cotés : « Moi, je reste, on ne s'en va pas à cause du danger.» Et il prolonge, six semaines encore, son séjour, afin de mieux affirmer son avis.

De nombreuses épreuves, après tant d'autres, exerçaient encore cette fermeté d'âme. En 1889, le 15 novembre, un brusque télégramme apprenait au duc de Nemours la révolution survenue au Brésil. « Une insurrection militaire, fort limitée d'ailleurs, a éclaté à Rio-de- Janeiro. L'empereur, l'impératrice et la famille impériale sont cernés et prisonniers dans le palais. » D'autres nouvelles suivent à peu d'intervalle. Elles annoncent rembarquement forcé de l'empereur et des siens : un bâtiment emmène en exil, vers l'Europe, les souverains détrônés, le comte et la comtesse d'Eu et leurs enfants, et un autre petit-fils de L'empereur don Pedro, le fils aîné de feu la princesse Léopoldine.

Débarqué d'abord en Portugal, où l'impératrice ne tarde pas à mourir, l'empereur exilé, dépouillé de tout, vient, avec sa fille, son gendre le comte d'Eu et ses petits-fils, s'établir à Cannes.

Cette catastrophe causa au duc de Nemours un profond chagrin, que ne put dissiper entièrement la joie de retrouver la société de son fils, de sa belle-fille et de ses petits-enfants, qui vinrent habiter A^ersailles dans l'automne de 1891, et, plus tard, se fixèrent aux portes de Paris, à Boulogne-sur-Seine. Son vif sentiment de la justice le révoltait contre de tels événements. Le renversement, par une poignée de soldats rebelles, d'un gouvernement légitime, régulier, paternel au grand dé-

triment du bonheur et delà prospérité d'un pays, était à ses yeux une violence que rien ne pouvait faire oublier, contre laquelle il fallait nécessairement protester au nom du droit.

Bientôt d'autres douleurs l'atteignent. Les années 1893 et 1894 sont pour lui particulièrement cruelles. Depuis longtemps déjà, la santé de sa fille la princesse Czartoryska déclinait visiblement. Ni les soins les plus empressés, ni des séjours dans le Midi ne purent avoir raison du mal qui la minait: La princesse mourait à l'hôtel Lambert, à Paris, le 24 octobre 1893. Sa mort fut, pour le duc de Nemours presque octogénaire, le coup le plus sensible. Il chérissait, on peut dire qu'il vénérait, cette âme si forte et si pure. La veille des obsèques, quand il fallut enlever le corps delà princesse du lit où elle reposait, revêtu de l'habit du Tiers-Ordre de Saint-François, ses frères ne permirent pas que d'autres mains que les leurs touchassent cette dépouille sainte, et ils la déposèrent eux-mêmes dans le cercueil. L'année 1894 multiplia les deuils. En mai, le duc de Nemours perdit une nièce très aimée, la princesse Amélie de Saxe-Cobourg, fille de sa sœur la princesse Clémentine1. En juin, il voyait mourir son gendre le prince Ladislas Czartoryski. En août, il recevait les plus inquiétantes nouvelles de la santé du comte de Paris. Aussitôt qu'il eut appris la gravité du mal, — ignorée jusque-là presque partout, — il courut à Stowe-House, où bientôt ses deux fils, le comte d'Eu et le duc d'Alençon, et son petitfils le prince Emmanuel d'Orléans, fils du duc d'Alençon, vinrent le rejoindre. Tous les princes de la maison d'< >rléans s'y trouvaient réunis, quand le comte de Paris expira, le 8 septembre. C'était une de ces heures où l'idée monarchique s'impose à l'opinion tout entière, adoptée

1. Epouse du dur Max-Emmanuel de Bavière, frère de la dur1 d'Alenenn.

par les uns, rejetée par les autres, présente à tous les esprits. Le duc de Nemours sentit qu'il était nécessaire que, dans un tel moment, le duc d'Orléans fût entouré de toutes les sympathies familiales, et il pensa que ces sympathies, en même temps qu'elles seraient un témoignage d'affection, devaient être une affirmation d'union politique et impliquer une nouvelle reconnaissance du principe monarchique. Aussitôt après la mort du comte de Paris, il appela près de lui, dans la chambre qu'il occupait à Stowe-House, son fils le duc d'Alençon et son petit-fils le prince Emmanuel d'Orléans, et se rendit avec eux dans l'appartement du duc d'Orléans, voulant que les trois générations de princes français de sa branche vinssent ensemble rendre le premier hommage au nouveau jeune chef de la maison de France.

L'année suivante, il fait plusieurs séjours en Angleterre , et, prévoyant sa fin prochaine, il met en ordre ses volontés dernières. Une suprême joie est donnée à sa vieillesse. 11 négocie et voit accueillir le projet de mariage de son petit-fils le prince Emmanuel, — qui relève à cette occasion le titre de duc de Vendôme, que lui a d'avance désigné, pour ce moment, le comte de Paris, — avec la princesse Henriette de Belgique, fille du comte de Flandre et nièce du roi des Belges.

C'est le nunc dimittis de cette longue et belle vie.

l)i-s le mois de janvier 1896, le duc de Nemours commence à être très souffrant. Jusque-là il n'avait eu aucune infirmité, et les quelques maladies dont il avait souffert, il les avait surmontées sans qu'il en restât trace. Mais, à la fin de janvier, il eut une crise de foie. Il devait représenter le duc d'Orléans au mariage du duc de Vendôme, célébré à Bruxelles le 12 février. Mais sa faiblesse persistante ne lui permit pas de faire ce voyage, e1 c'est a peine s*il devait voir la jeune princesse devenue sa petitefille et dont l'entrée dans la maison de France avait été le

dernier rêve, puis la dernière joie de l'aïeul. En avril, il était pris d'un accès de fièvre pernicieuse. En mai, un mieux sensible, mais qui ne devait pas durer, .se manifeste. Dès le commencement de juin, une crise d'extrême faiblesse dorme immédiatement les plus grandes inquiétudes. L'abbé Vincent, vicaire à Saint-Philippe-du-Roule, vient plusieurs fois, dans l'hôtel de l'avenue Kléber, voir le duc de Nemours, qui tient à « être prêt ».

Ce n'était pas la première fois que le prince se préparait à la mort prochaine. Déjà, au mois d'avril, quand il avait été si gravement malade, on lui avait apporté le saint viatique. Pour exprimer sa foi, il n'avait pas eu besoin de parole; mais, en apercevant l'hostie, en reconnaissant son Dieu qui venait, il s'était mis à fondre en larmes. Puis, ayant communié, il avait dit, avec cette véritable humilité qui était un des traits de son caractère : « Quelle grâce Dieu m'a faite, et que j'en suis indigne ! »

On put croire, cette fois encore, que la robuste constitution du prince aurait raison de la vieillesse et de la maladie. Lui-même, il semblait donner raison à ceux qui voulaient espérer. Il reprenait un peu de force. Il ne cessait de demander qu'on le transportât à Versailles. Peutêtre croyait-il s'y rétablir. Peut-être écoutait-il tout simplement l'instinct profond de la race qui voulait qu'un prince d'une âme aussi royale vint mourir près du palais de Versailles.

L'une des dernières visites qu'il reçut à Paris fut celle du duc d'Aumale. Les deux frères, tous deux vieux généraux au service de la France, parlèrent de leurs souvenirs d'Afrique. Ils s'animèrent. Quand le duc de Nemours eut longuement causé de pairie, de gloire et de jeunesse, il se sentit toul réconforté, et son frère le quitta avec la conviction (pie le danger était loin.

En attendant qu'il put trouver une villa, le duc de Nemours se fit transporter à L'hôtel des Réservoirs, a

Versailles, le 17 juin, et s'installa dans l'appartement qu'avait occupé, quelques années auparavant, l'empereur du Brésil.

Sa fille, la princesse Blanche, à laquelle il n'avait pas permis de l'accompagner, se rendit, le lendemain, à Versailles, pour prendre des nouvelles de son père. Elle le rencontra qui faisait une promenade en voiture. Il ne voulut pas qu'elle le reconduisit à Versailles, et y rentra seul.

Le 19, la princesse était avertie que l'état du duc de Nemours était devenu fort grave. Après l'avoir vu, elle quitta Versailles très inquiète.

Quand elle revint le lendemain, 20 juin, et qu'elle entra dans la chambre du malade, celui-ci, dès qu'il aperçut sa fille : «Je veux l'extrême-onetion, dit-il; pourquoi ne me la donne-t-on pas ? » Il la reçut en parfaite connaissance, vers deux heures de l'après-midi, des mains de l'abbé Vincent.

Les enfants du duc de Nemours ne quittaient plus Versailles. Pendant quatre jours encore, le prince passa par des alternatives d'aggravation et de mieux relatif. L'avantveille de sa mort, le 24, il s'informe : « Y a-t-il la messe? >? On la disait dans le salon à côté, et il s'y- associa. Dans la soirée, il eut le délire, et, pendant son délire, il récitait le Credo. Son cœur parlait tout haut et résumait cette vie qui allait s'éteindre. Sa figure, naturellement belle et noble, avait pris une grande majesté.

Le 25, l'agonie commença. Comme la princesse Blanche avait reçu pour son père la bénédiction apostolique, elle l'en avertit. Un mouvement des paupières lui fit entendre qu'on l'avait compris, et le prince répondit de même à chacune des exhortations de son confesseur qui lui disait : « Vous allez voir Dieu, et saint Louis, et ceux que vous avez perdus. »

La chambre était pleine de monde. Les enfants et pe-

tits-enfants du duc de Nemours entouraient son lit. Le prince et la princesse de Joinyille, le duc d'Aumale, beaucoup d'amis de Versailles et de Paris étaient venus. Toute la journée, il y eut presque une foule autour de lui. On le regardait mourir avec admiration . Mg' Goux, évêque de Versailles, entra vers six heures; il resta longtemps ag «nouille au pied du lit de l'agonisant et dit : « C'est la fin d'un juste.

A une heure du matin, le 26 juin, très doucement, le duc de Nemours rendait l'àme. Ses fils s'effacèrent d'euxmêmes devant la princesse Blanche, qui lui ferma les yeux.

Immédiatement après la mort, la messe fut dite par l'abbé Vincent dans le salon contigu à la chambre mortuaire. Les princes et princesses y assistèrent. Quand le corps du prince fut exposé sur son lit de mort, ce fut un défilé interminable. On remarquait l'extraordinaire beauté, la majesté de son visage. Ce n'était pas seulement nue beauté de traits que le duc de Nemours avait toujours eue, c'était une beauté d'expression, et comme le témoignage de la noblesse de sa vie qui était demeuré empreint sur son visage. Tous ceux qui l'avaient connu ne pouvaient se lasser de le regarder.

Très peu de jours avant sa mort, il avait dit à sa fille: « Tu verras à ce que l'on me fasse les funérailles des pauvres, parce que je veux descendre dans l'humilité. » Mais la famille du prince, et ses frères, notamment, ne trouvèrent pas convenable qu'il en fût ainsi. Il n'y eut pas de service à Versailles ; les obsèques eurent lieu à Dreux, le 1er juillet '.

t. La rédaction de lacté de décès du duc de Nemours donna lieu, il fallait s'y attendre, à quelques difficultés. Le maire de Versailles, M. Lefèvre, ne voulut pas admettre le texte que lui avait remis M. de Riancey (secrétaire du duc de Nemours depuis 1878). On refusa d'écrire « S. A. R. » et de mettre « W' » à la place de « Monsieur ». 11 parait que la municipalité en avait référé au garde des sceaux. Ce sont des peti-

La nouvelle ayant été télégraphiée à M. le duc d'Orléans à Marienbad, celui-ci, en sa qualité de chef de la famille d'Orléans, notifia la mort de son grand-oncle aux princes étrangers. Les télégrammes de condoléances adressés en réponse par les familles ro^yales d'Europe vinrent s'ajouter à ceux qui, de tous les points de la France, attestaient la sympathie et le respect que le duc de Nemours avait partout inspirés durant sa longue vie. La cour d'Angleterre prit le deuil du 30 juin au 10 juillet. Un deuil de cour de douze jours fut ordonné par l'empereur d'Autriche. Le président Félix Faure télégraphiait au duc d'Aumale. Le Souverain Pontife, Léon XIII, envoyait à la princesse Blanche, qui lui avait annoncé la mort du duc de Nemours au nom de ses frères, ses condoléances et la bénédiction apostolique pour elle et pour les princes. Dans beaucoup de villes de France, des messes de Requie?n étaient dites, dès le lendemain, par les soins d'amis connus ou inconnus.

Les obsèques eurent lieu à Dreux, dans la chapelle royale qui sert de sépulture aux princes d'Orléans.

Le Ie1' juillet, à huit heures, la levée du corps était faite à l'hôtel des Réservoirs par le curé de Notre-Dame de Versailles, entouré de son clergé, et le cercueil était conduit à la gare, suivi par un nombreux cortège en tête duquel marchaient : le duc de Chartres, représentant le chef de la famille, le duc d'Orléans; le comte, la

tesses en même temps que des ridicules, car la qualification d'Altesse Royale, refusée au duc de Nemours, fut laissée à la duchesse qui ne la tenait cependant que de lui.

L'acte fut ainsi libellé :

« Acte de décès de Louis-Charles-Philippe-Raphaël d'Orléans, duc de Nemours, né à Paris, au Palais-Royal, le 25 octobre 1814, de Louis- Philippe, duc d'Orléans, depuis roi des Français,, et de Marie-Amélie, princesse des Deux-Siciles, depuis reine des Français, veuf de Son Altesse Royale Victoire, princesse de Saxe-Cobourg et Gotha, décédé à Versailles, rue des Réservoirs, le 26 juin 1896, à une heure et demie du matin. »

comtesse d'Eu et leurs trois fils, les princes Pierre, Louis et Antoine d'Orléans et Bragance; le duc et la duchesse d'Alençon, le duc de Vendôme, le prince et la princesse de Join ville, le duc de Penthièvre, le comte de Bourboulon. représentant le prince Ferdinand de Bulgarie.

Un train spécial, parti de la gare Montparnasse à destination de Dreux, amenait en même temps, a la gare tilles, la comtesse de Paris, venue de Randan ; le duc d'Aumale: la princesse Clémentine; la princesse de Join ville; la duchesse de Chartres ; le commandant de Mac- Mahon, duc de Magenta: le prince Henri d'Orléans; les princes Czartorvski; lord Dufferin, ambassadeur d'Angleterre ; le comte Tornielli, ambassadeur d'Italie, et de nombreux amis de la famille d'Orléans.

A l'arrivée à Dreux, les princesses furent conduites en voiture a la chapelle du château, et, au milieu d'une aflluence considérable d'habitants de la ville et des environs rangés sur son passage, le cortège se forma dans l'ordre suivant :

Trois religieuse- du Bon-Secours de Paris, qui avaient soigné le duc de Nemours ; les serviteurs de la maison du prince.

Un maitre des cérémonies, précédant le dur de Chartres, représentant le duc d'Orléans ; puis : comte d'Eu: duc d'Alençon; duc de Vendôme; les trois princes d'Orléans et Bragance, fils du comte d'Eu; le prince Alphonse de Bavière, gendre du duc d'Alençon: les princes Czartorvski, petits-fils du duc de Nemours ; le prince de Joinville ; le prince Henri d'Orléans; le duc d'Aumale; le duc de Penthièvre ; le prince Albert de Belgique : le commandant de Mac-Manon, duc de Magenta.

Un maitre des cérémonies, précédant les représentants des souverains étrangers et les ambassadeurs : M. Edouard Bocher ; la délégation de la Jeunesse royaliste de Paris et celle de la Jeunesse royaliste centrale de France; les

personnes de la suite du duc de Nemours et les personnes invitées à la cérémonie.

Le cortège se dirigea vers le sommet de la colline qui domine la ville de Dreux, et où la chapelle est bâtie. Il était onze heures et demie lorsqu'il arriva à la grille du parc du château. Les chapelains vinrent au-devant du cortège funèbre, puis, après la messe dite par l'un d'eux et l'absoute donnée par Mg'' Alliés, chapelain du duc de Nemours, le cercueil, porté par des valets de pied, précédé par les chapelains, suivi par les princes et princesses l, les représentants des souverains, les ambassadeurs et les membres du service d'honneur, fut descendu dans la crypte et placé provisoirement à côté de celui du prince Robert, fils du duc de Chartres.

Lord Dufferin, au nom de la reine d'Angleterre, déposa une couronne au pied du sarcophage.

Tous ceux qui assistèrent à cette imposante cérémonie ont gardé le souvenir des regrets sincères, des paroles empreintes de gravité et de respect, qui s'élevèrent, unanimes, autour du cercueil du duc de Nemours. Les journaux, sauf de rares et négligeables exceptions, et à quelque opinion qu'ils appartinssent, exprimèrent les mêmes sentiments. Beaucoup rééditèrent, à cette occasion, une formule qui, tout usée qu'elle soit et bien souvent inexacte, se trouvait merveilleusement juste, appliquée au duc de Nemours. Ils dirent : « C'est une noble figure qui disparaît. » Et, en effet, il n'en fut guère de plus noble, non seulement par la naissance, mais, ce qui y ajoute singulièrement et ce qui suffit à l'honneur d'un nom, par le caractère, par le culte du droit, par l'absence

1. Les princesses présentes aux obsèques étaient : M"" la comtesse de Paris: S. M. la reine de Naples; la princesse de Joinville: la duchesse d'Alençon ; la princesse Blanche d'Orléans; la comtesse d'Eu; la duchesse de Chartres ; la princesse Alphonse de Bavière, fille du duc d'Alençon; la princesse Clémentine de Saxe-Cobourg.

complète de peur devant le devoir, même prolongé et sans gloire apparente. Le duc de Nemours a vécu la vie d'un chrétien et d'un prince de la maison de France. Il a été l'un et l'autre, fidèlement, dans les fortunes les plus diverses, sur les marches du trône, puis dans l'exil, dans la douleur des deuils, dans le rôle malaisé de conciliateur politique, dans la direction des œuvres charitables, dans L'effacement volontaire de sa vieillesse et enfin dans la mort.

Il a donné un grand exemple, et ce livre a été fait pour en conserver le souvenir1.

1. Qu'il nous soit permis, en achevant ces page?, de remercier M. du Hieu île Marsaguet, qui. par les nombreux renseignements qu'il a bien voulu rerueillir. par les lectures et les recherches quil a faites, a été, pour l'auteur de cet ouvrage, un précieux collaborateur.

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