‹ Le duc de Nemours;Chapitre 11 sur 60 · Au comte Portails, ministre des Affaires étrangères · texte numérisé non relu

Au comte Portails, ministre des Affaires étrangères

placer, à la tête du pouvoir qui sera déflnitivemeut constitué en Grèce, un prince appartenant aux dynasties qui régnent sur ces trois empires. Je ne puis donc que me borner à vous faire la transmission pure et simple d'une proposition que les dernières transactions de la conférence de Londres ont résolue, si catégoriquement, d'une manière négative. »

L'ambassadeur rappelait là un engagement formel et sur lequel la loyauté de Charles X n'a jamais voulu élever un doute. Les puissances, par le protocole du 22 mars 1829, avaient bien décidé de donner à la Grèce un gouvernement monarchique; mais, en même temps, par un sentiment de défiance réciproque qui fut qualifié désintéressement, elles déclarèrent qtie le futur chef de la Grèce ne pourrait appartenir à aucune des familles régnantes dans les trois royaumes signataires. Les fils du duc d'Orléans étaient exclus d'avance.

La candidature du duc de Nemours avait donc été inutilement rappelée en 1829, comme l'indiquait M. de Rumigny à Cuvillier-Fleury. Elle ne pouvait être utilement proposée.

On sait, d'autre part, que Charles X avait accepté d'appuyer la candidature du prince Léopold de Saxe-Cobourg, et que celui-ci se montrait disposé à demander la main d'une fille du duc d'Orléans. Le prince Léopold fut amené à renoncer à cette royauté éventuelle Tannée suivante, et ce fut le prince Othon de Bavière qui monta plus tard, en 1832, sur le trône de Grèce.

Le duc de Nemours, au lieu de régner en Grèce, fait simplement son entrée à la cour de France et dans la vie publique. Il a commencé à paraître k côté de son père et de son frère aîné, l'assistance aux fêtes étant un devoir d'État pour les princes et faisant partie de ce que le duc d'Orléans appelait « la fonction ». 11 a pris part, avec ses frères et ses jSiBjiirs, au bal costumé d'enfants donné par

la duchesse de Berry, le dimanche 25 janvier 1829. Le lundi gras, 2 mars, nouvelle fête au pavillon de Marsan, chez la duchesse de Berry. Le duc de Nemours y porte un costume de page, tandis que la duchesse de Berry est en Marie Stuart, et le duc de Chartres en François IL Le roi ne ménage pas les honneurs à ces jeunes princes qu'il affectionne. Il a déjà nommé le duc de Nemours colonel des chasseurs. Il le nomme chevalier du Saint-Esprit, le 15 novembre, c'est-à-dire dès que le prince a accompli sa quinzième année, âge exigé par les règles de l'Ordre, pour les princes du sang. A cette occasion, il donne un dîner de famille. Aprèsle conseil, ses ministres se rendent au Palais- Royal pour présenter leurs hommages au duc d'Orléans. Quelques jours encore se passent, et l'année 1830 amène le retour de la session des Chambres.

Cette année formidable ne se distingue point d'abord des autres. Elle naît au milieu des mêmes compliments. Tout commence comme si tout devait durer. Les Chambres s'ouvrent le 2 mars, et, le 2 mars également, les nouveaux pairs du royaume sont admis à prêter un serment qu'ils n'auront pas longtemps l'occasion détenir. Parmi ceux-ci figure le duc de Nemours. 11 est charmant dans ce riche costume d'apparat, et sa jeunesse, non moins que son rang, le désigne aux regards. « Les dames le trouvent admirable », dit Cuvillier-Fleury. Les pairs descendent de voiture sous la voûte du pavillon de l'Horloge. Ils entrent bientôt dans la salle des séances, annoncés par un héraut d'armes qui crie : « Leurs Seigneuries les pairs de France ! » et prennent place sur des banquettes en face et à droite du roi.

(( A l'arrivée du roi, une députation de douze pairs et de vingt-cinq députés est allée recevoir Sa Majesté dans la pièce attenante au salon de Mosaïque...

« Le roi a pris séance, ayant à sa droite M. le Dauphin; à sa gauche, M^'le duc d'Orléans, l'un et l'autre en grand

habit de pair. M»' le duc de Chartres et M"^' le duc de Nemours, tous deux aussi en grand habit de pair, se sont placés, Tun adroite de Sa Majesté, en suite de M. le Dauphin ; le second à la gauche de Sa Majesté, en suite de M*"" le duc d'Orléans. »

L'assemblée était debout et découverte. Le roi « ayant ordonné aux pairs de s'asseoir et l'ayant permis aux députés, par Torgane de M. le Chancelier », au milieu d'un profond silence, le discours du trône fut lu. Il était d'un ton ferme, soit qu'il parlât des questions intérieures, soit qu'il parlât de l'étranger.

Des premières il disait :

«... Si de coupables manœuvres suscitaient à m.on gouvernement des obstacles que je ne veux pas prévoir, je trouverais la force de les surmonter dans ma résolution de maintenir la paix publique, dans la juste confiance des Français et Tamour qu'ils ont toujours montré pour leurs rois. »

Il disait de l'expédition contre Alger, qui allait venger la France et lui donner l'Algérie :

« Je ne puis laisser plus longtemps impunie l'insulte faite àraon pavillon : la réparation éclatante que je veux obtenir, en satisfaisant à l'honneur de la France, tournera, avec l'aide du Tout-Puissant, au profit de la chrétienté. »

Ce fut sans doute la dernière fois que ce beau mot de chrétienté fut prononcé par un chef de gouvernement parlant au nom de la France. Il n'excluait point l'idée de patrie, mais il était plus large qu'elle, et il exprimait une réalité, qui eut sa grande histoire et qui pourrait renaître . Le discours terminé, « M. le Chancelier, après avoir pris les ordres du roi, a fait connaître que Sa Majesté permettait à M. le duc de Nemours, prince du sang, })air de France par le droit de sa naissance, de prêter en sa présence le serment prescrit à tous les pairs du royaume. Il a prononcé la formule de ce serment ainsi conçue : « Je

jure d'être fidèle au roi, d'obéir à la charte constitutior nelle et aux lois du royaume, et de me conduire en tôt comme il appartient à un bon et loyal prince dusang, pai de France. »

M. le duc de Nemours, debout et de sa place, a dit « Je le jure. »

Les fêtes auxquelles le duc de Nemours assiste se mul tiplient à l'occasion de l'arrivée, en France, du roi e de la reine des Deux-Siciles. Il est à cheval, près d- Charles X, lors de la revue passée à Versailles en Thon neur des souverains ; sa présence est notée dans le réci de toutes les réceptions, de tous les dîners, de toutes le! fêtes données à ce moment par le roi ou par la duchess( de Berry.

Le 30 mai 1830, jour de la Pentecôte, il est admis i prêter serment comme chevalier du Saint-Esprit. L< chapitre est tenu dans le cabinet du roi. L'archevêqu( de Paris et celui de Bordeaux sont proclamés commandeurs ecclésiastiques de l'Ordre ; puis le roi, précédé dei chevaliers anciennement admis et des chevaliers nouveaux qui vont recevoir les insignes, sort de ses appartements et se rend à la chapelle. L'évêque de Metz célèbre pontificalement la messe. Puis, le roi ayant pris place sur le trône placé à gauche de l'autel, le chancelier de l'Ordre lil la formule du serment. Et, le premier des nouveaux chevaliers à recevoir, le duc de Nemours, s'avance, se prosterne, prête serment et est décoré des insignes de l'Ordre par Charles X. Les autres sont : le prince de Polignac, le prince de Broglie, le comte de Durfort, le comte Roy, le marquis d'EcquevQly, le comte Reille, le marquis de Verac,le marquis de Conflans, le comte de BordesouUe, le comte de Cessé. Ce devaient être les derniers chevaliers du Saint-Esprit et le dernier chapitre de cet Ordre illustre.

Le 31 mai, avait lieu, chez la duchesse d'Orléans, ce

fameux bal donné en Thonneur dn roi et de la reine de Naples, qui dut sa célébrité à son lendemain plus encore qu'à sa magnificence. C'est là que M. do Salvandy fit un jeu de mot qui aurait eu le sort de beaucoup d'autres si la révolution de 1830 n'avait pas réussi. CVst là que le roi, regardantles étoiles, sur la terrasse du Palais-Royal, dit: « Voilà un bien beau temps pour ma (lotte d'Alger », paroles toutes simples que le malheur et Texil allaient, après coup, rendre tragiques. C'est là que la duchesse de Berry dansa la tarentelle, et la duchesse de Rauzan, la polonaise ; là aussi que Charles X, frappé de la beauté, du grand air et de la grâce de la toute jeune princesse Clémentine, dit au duc d'Orléans qui passait :

« Monsieur, si j'avais trente ans de moins, votre fille serait reine de France. »

Une dernière fois, le duc de Nemours verra se déployer cette pompe monarchique traditionnelle, qui Tavait si fort frappé lors des obsèques de Louis X VllI. Le 11 juillet 1830, il assista avec ses parents, derrière le roi Charles X, au T'c Detim célébré à Notre-Dame, pour la prise d'Alger. Quelle longue série d'actions de grâces cette môme famille était venue rendre à Dieu, dans cette môme éghse! La victoire qu'on célébrait ce jour-là n'était pas de celles dont les contemporains comprirent toute Timportance. Mais la France a si souvent grandi sans le comprendre ! La cérémonie était religieuse et militaire. Le jeune duc de Nemours admirait les Cent-Suisses, les Gardes du corps, les Hérauts d'armes et ces superbes régiments de la Garde royale, dont, vers la fin de sa vie, il dira : « On no peut se figurer ce qu'était la beauté de pareilles troupes. » Quelques jours plus tard, la révolution de 1830 renversait Charles X, exilait la branche aînée des Bourbons, ensanglantait la rue, détruisait, sans l'aveu du pays, l'œuvre de quinze années de gouvernement, ruinait, pour une période qui n'a pas encore pris fin, la confiance des

nations étrangères dans la solidité des sympathies în çaises et réduisait la France à faire successivement W sai malheureux de tous les régimes étrangers, sans qu' lui eût donné, au préalable, le moyen de changer de te pérament.

Nous n'avons pas à raconter ces événements : les tr< fameuses journées des 27, 28, 29 juillet ; la nominati d'une commission provisoire ; le désarroi des hommes j litiques effrayés d'une victoire qu'ils n'avaient pas souh tée si complète; l'offre faite au duc d'Orléans, le 31 ji let, par la Chambre des députés, de la lieutenance génér du royaume ; lachevauchée du lieutenant général, se r< dant du Palais-Royal à l'Hôtel de Ville, pour y recev l'investiture du « peuple », personnifié dans La Fayeti l'abdication de Charles X, à Rambouillet, en faveur du ( de Bordeaux; enfin la proclamation, comme roi des Fr. çais, de Louis-Philippe d'Orléans par la Chambre des < pûtes, le 7 août. Le duc de Nemours était trop jeune p< jouer un rôle dans cette tragédie. Mais il n'est pas hors propos de faire observer que le duc d'Orléans, à mes que l'histoire est mieux connue, n'apparaît plus com « l'usurpateur » qui a médité une révolution, l'aprépa: et a « réussi ». Les accusations passionnées ont fait L temps, qui fut naturellement fort long. Quelque jugem que l'on puisse porter sur la politique du gouvernem de Juillet, il semble établi aujourd'hui que le prince pas cherché le pouvoir; qu'il Ta accepté, dans un mom où il fallait se hâter de le prendre, et afin que la Fraj ne tombât pas en république et en anarchie. Tout d'ah même, sa pensée fut de prendre le pouvoir pour sauveg der les droits de l'héritier légitime du trône. Il est proi qu'il chercha à obtenir de Charles X une sorte de tut( du duc de Bordeaux. C'est seulement quand cette corr naison eut échoué, que la branche d'Orléans fut sépa du vieux tronc royal.

^ J C'est, en somme, le jugement que porte un témoin particulièrement avisé, Tambassadeur de Russie, Pozzo di Borgo, quand il écrit, dans une dépêche célèbre, au lendemain même des événements :

« Le duc d'Orléans a paru au milieu de la confusion, et, iorsqne la ville était encore encombrée de cadavres, il s est montré en qualité de lieutenant général du royaume. Les Chambres se sont réunies, et il en a fait l'ouverture : y serait inutile de vouloir chercher la légalité dans ^utes ces opérations ; elles sont Teffet de la nécessité et de cet instinct qui porte les hommes à se donner un gouvernement. »

Nous avons sur ce point le témoignage de Louis-Philippe lui-même qui, pendant son règne, disait à ses fils ^^mot que le duc de Nemours répétait volontiers : « La ^évolution de t83(J est le plus grand malheur qui ait frappé l^ France moderne. » D'autres témoins entendront Louis- I^hilippe tenir le même langage à Clareniont^

On sait que la reine Marie-Amélie ne pensait pas autrement.

Ses enfants étaient si peu préparés kTidée que leur père pourrait devenir roi, qu'à la première nouvelle ils furent atterrés. Cuvillier-Fleurv araconté TarrivéedeM. Vatout à Villiers, le 30 juillet. « Quand il entra... dans le salon oîi déjeunaient les princes, son visage rayonnait ; il annonça la nouvelle du jour, la séance de la Chambre des députés et la résolution oii elle était d'appeler au trône le duc d'Orléans. Il débita son récit avec feu, mais tout à coup les princesses se mirent à sangloter, cachant leurs visages dans leurs serviettes, et bientôt après elles quittèrent la table, dans un désespoir difficile à peindre... C'est ainsi qu'on accueillait la couronne à Villiers ^ »

1. Voir, dans le chapitre sur l'exil à Claremont, le récit d'une conversation entre Louis-Philippe et Tun de ses visiteurs, M. Lemoine.

L'auteur de la Vie anecdotiqiie de Loiiis-^Philippe^ le marquis de Fiers, avait déjà fait remarquer qu'au lendemain de l'ouverture des Chambres le lieutenant général du royaume faisait annoncer au Moniteur que la double abdication de Charles X et de son fils avait été déposée aux archives de la Chambre des pairs.

« Pourquoi le prince insista-t-ii pour le dépôt aux archives de l'acte d'abdication du roi Charles X, alors qu'il avait déjà le pouvoir en main, sans le titre de roi qu'on allait lui offrir? Parce que, quoiqu'on aient dit certains écrivains, le duc d'Orléans, soutenu en cela énergiquement par la duchesse d'Orléans, envisageait avec peine, avec douleur même, la nécessité dans laquelle il allait se trouver d'être roi. On a cru, chez ce prince honnête et grand politique, à une ambition démesurée et à je pe sais quelle conspiration permanente contre les aînés de sa race. Nullement, et nous allons prouver que c'est bien malgré lui qu'il fut proclamé roi des Français, le 7 août 1830. »

Lord Howden, relevant le même fait, l'a expliqué de la même manière et a raconté, avec pièces à l'appui, comment le duc d'Orléans avait fait proposer à Charles X de faire reconnaître le duc de Bordeaux, de le prendre sous sa garde, à Paris, et de n'être, lui, le duc d'Orléans, que le régent du royaume. C'est ce qu'on a appelé la « mission Caradoc », dont le prince de Joinville a parlé également dans un livre plus récent.

« Il faisait déposer aux archives et publier au Moniteur universel^ dit lord Howden ^ dans ses Mémoires^ l'acte d'abdication par lequel Charles X et le duc d'Angoulême se dessaisissaient de la couronne en faveur du petit duc de Bordeaux. Et, tandis qu'il désignait ainsi à ceux qui

1. Le colonel Caradoc, secrétaire en 1830 à l'ambassade britannique, devint plus tard lord Howden. C'est donc sa propre histoire qu'il raconte.

allaient disposer du trône Tenfant innocent enveloppé dana un grand naufrage, il tenait tout en suspens... Cette situation se prolongea pendant huit jours.

« C'est que le duc d'Orléans avait envoyé au roi Charles X un messager dont il attendait le retour. Ce messager était l'un des secrétaires de l'ambassade d'Angleterre, le colonel Caradoc. Sa qualité d'étranger lui permettait de sortir de Paris sans attirer l'attention ; connu du roi Charles X et de son entourage, il avait chance d'arriver jusqu'à ce prince et d'être reçu par lui. »

Cet officier avait été désigné, comme un émissaire très sûr et très courageux, par le fils môme du duc d'Orléans, le jeune duc de Chartres. Caradoc parvint à sortir de Paris par la barrière de l'Étoile, courut en poste jusqu'à deux lieues de l'endroit où la famille royale s'était arrêtée pour passer la nuit, fit le reste du chemin à travers champs, et arriva jusqu'à Charles X. 11 montra au roi un billet du duc d'Orléans, qui contenait ces simples mots :

« Croyez, sire, tout ce que le colonel Caradoc vous dira de ma part. »

Lord Howden ajoute que Charles X se montrait disposé à accepter la proposition du duc d'Orléans, mais que la duchesse de Berry s'y opposa formellement. Caradoc revint à Paris, et c'est alors seulement que le duc d'Orléans se décida à accepter la couronne.

Ce récit trouve une confirmation officielle dans doux lettres du duc de Wellington, président du conseil des ministres d'Angleterre, adressées à lord Aberdeen les 13 et 16 août 1830.

Le président du conseil juge que l'ambassadeur d'Angleterre à Paris a dépassé ses pouvoirs, en permettant au colonel Caradoc d'accepter la mission. Il rappelle que le duc d'Orléans, au moment même oii il recevait l'acte d'abdication de Charles X, s'est adressé à lord Stuart ; que le prince a déclaré qu'il demandait que le duc de

Bordeaux fût laissé en France auprès de lui, et que c'était la seule chance de sauver la dynastie. Et le duc de Wellington conclut :

u Je ne crois pas que nous puissions laisser lord Stuart à Paris... Nous ne pouvons avouer que Louis-Philippe désirait voir le duc de Bordeaux rester en France, et que lord Stuart s'est chargé de communiquer ce désir au roi ^ »

Le prince de Joinville a écrit dans ses Souvenirs, à propos de la royauté de 1830 :

« J'ai l'absolue certitude que mon père ne l'avait jamais souhaitée. »

Le duc de Broglie, dans le Deimier Bienfait de la Monarchie^ en a dit autant.

S'il fallait enfin un autre témoignage pour prouver que le duc d'Orléans a pris le pouvoir sans l'avoir criminellement cherché, et une preuve irréfutable , on pourrait la trouver dans les paroles mômes de son fils.

Le jeune duc de Chartres, le futur duc d'Orléans, était beaucoup plus « avancé » en politique que son père. Il n'aimait pas Charles X, que son père aimait. 11 détestait, avec la fougue et l'absolutisme inconscient de sa jeunesse, ce qu'on appelait les ultra ^ tandis que son père regrettait surtout les conséquences auxquelles leur politique, d'après lui, allait conduire le pays. Le jeune prince, seul, avait rêvé quelquefois, dans le secret de son cœur, qu'il pourrait profiter d'une révolution, tandis que son père, par gofit personnel autant que par sentiment dynastique, ne demandait qu'une chose, demeurer à la place où il était. Devenu duc d'Orléans, après 1830, il a raconté ses souvenirs du temps de la Restauration, dans une conversation dont nous pouvons garantir la parfaite et littérale authenticité.

1. Le baron Tristan Lambert, ancien député, dont l'érudition historique est bien connue, a publié ce récit, avec pièces à Tappui, dans les numéros de la. Défense de Seine-et-Marne des 9 juiUet et 4 août 1900.

Il disait :

M Sans augurer trop favorablement de l'avenir de la Restauration, mon père ne croyait pas pourtant que Charles X poussât Faveuglement jusqu'à se suicider politiquement, et que le gouvernement fût si près de sa chute. Souvent même, il me répétait, lorsque la marche par trop rétrograde du pouvoir et les dernières violences du ministère Villèle excitaient mon indignation, que la nation, fatiguée de révolutions, était disposée à beaucoup supporter, et qu'on passerait tout à Charles X, tant qu'il ne violerait pas manifestement la charte. C'était aussi la manière de voir de la plupart des députés de Topposition qui venaient au Palais-Royal... J'écoutais avec avidité ces conversations des hommes les plus éminenls de l'opinion nationale, et ce que j'en recueillais, chaque fois qu'ils venaient dîner au Palais-Royal (c'était environ tous les trois mois), fermentait ensuite dans ma pauvre tète.

« Aussi, quand mes parents s'aperçurent que j'étais assez homme pour qu'on me parlât de mon avenir, mes opinions étaient déjà beaucoup plus vives que les leurs, et ils furent étonnés de l'éloignement que je témoignais pour tout ce qui aurait pu m 'associer à la fortune do Charles X et de sa famille. Le ministère Martignac avait alors remplacé l'administration Villèle...

« Nous vîmes une partie de l'opposition adoucir singulièrement son langage.

« ... D'autres symptômes encore annonçaient clairement que le pays ne demandait pas mieux que de se rattacher à Charles X, et qu'un pas franchement fait vers le parti constitutionnel rallierait autour du trône la masse de la nation.

« Mon père put alors espérer, non la conversion de Charles X (il le connaissait trop bien pour y jamais compter), mais le triomphe possible des idées constitutionnelles

et la résignation du roi au système que tracerait la majorité des Chambres. Son éloignement pour le trône ^ qu'il entrevoyait bien comme devant lui être dévolu si une révolution avait lieu y et la fatigue d'tme vie laborieuse et agitée lui faisaient même désirer qu'il en fût ainsi,,. Ma mère, unie à Af""® la Dauphine par une amitié réciproque, à Af"® la duchesse de Berry par les plus proches liens de famille, désirait encore plus vivement le maintien de la Restauration.

« ... Mon père et ma mère se réunirent donc, quelque temps après la formation du ministère Martignac, pour me parler de mon avenir et m' entretenir d'un projet de mariage avec Mademoiselle, projet que la voix publique semblait alors indiquer... (Le prince énumérait les raisons qui avaient motivé son refus et ajoutait :) ... Malgré mes objections, ma mère insista très vivement sur ce projet... J'eus le regret de ne point persuader mes parents, qui, aspirant au repos et à la stabilité, ne s'apercevaient que trop que ma pensée recelait la crainte de n'avoir plus ma liberté d'action, si une révolution arrivait. »

DE LA RÉVOLUTION DE 1830 A LA PRISE d'aNVERS

Le duc de Nemours avait quinze ans et neuf mois au moment oîi éclata la révolution de Juillet ;

Arrivé au Palais-Royal dans la soirée du 31 juillet, le duc de Nemours accompagna son père à l'ouverture des Chambres, le 3 août 1830'.

« Le duc d'Orléans, dit Cuvillier-Fleury, s'y rendit accompagné de son fils le duc de Nemours et suivi de quelques officiers. Il y avait foule sur son passage ; de l'enthousiasme? non, mais de sincères acclamations de joie... Dans la salle il y avait à peine la moitié des députés et quelques pairs clairsemés sur les bancs de droite; parmi ces derniers. Chateaubriand, qui venait assister h l'enregistrement de l'acte de décès de la vieille monarchie, n était assis gravement au milieu de ses amis...

« Le duc d'Orléans et son fils entrèrent seuls et s'assirent sur l'estrade du trône, sur des tabourets en avant. Le prince se couvrit après avoir prié l'assemblée de s'asseoir... L'attitude du prince manquait de décision... »

Ce même jour, une ordonnance nomme le duc de Nemours grand-croix de la Légion d'honneur; une autre autorise « nos bien-aimés fils, les ducs de Chartres et de Xemours,

1. Son frère aîné, le duc de Chartres, qui va s'appeler désormais duc d'Orléans, était encore à Joigny, à la tête de son régiment de hussards.

à prendre, à la Chambre des pairs,... le rang et les places qui leur appartiennent ».

Le lendemain, Je duc de Chartres, revenant de Joigny avec son régiment, rentre à Paris à quatre heures du soir, précédé et suivi des gardes nationales de Rouen et d'Évreux et d'un nombre considérable de jeunes gens. Le roi et le duc de Nemours vont au-devant de lui, et, se mettant, Tun à sa droite, Tautre à sa gauche, suivent les grands boulevards et se rendent au Palais-Royal.

Quelques semaines plus tard, les journaux mentionnent encore la présence du duc de Nemours dans la loge royale, à rOdéon. La représentation va commencer. Le roi fait son entrée. Au moment où il apparaît, la salle entière crie : « Vive le roi ! Vive la reine ! » et alors « l'orchestre, dont tous les symphonistes ont l'uniforme de la garde nationale, fait entendre l'air: Où peut-on être mieux.., ^ et les acclamations redoublent ».

Le duc de Nemours n'était encore qu'un adolescent, très élancé, très blond, de visage fin, de mine et de manières très aristocratiques; on peut même dire qu'il était encore un collégien, puisqu'à la fin de l'année scolaire 1830 nous le voyons remporter, en seconde, au collège Henri IV, un premier prix de version latine et un accessit de mathématiques. Cependant la politique a déjà des vues sur lui. C'est une marieuse de princes. Elle inspire certaines ouvertures qui sont faites à Louis-Philippe ; on propose au nouveau roi des Français de marier le duc de Nemours avec la jeune reine de Portugal, dofta Maria, et on assure, — ce sont les « espérances » d'avenir, — que bientôt après cet heureux événement le Portugal et l'Espagne seront réunis sous le même sceptre.

Louis-Philippe refuse. Il va bientôt, pour ce même fils, refuser une couronne.

L'Europe, à la chute de Napoléon, avait pris ses précautions contre la France. Elle avait établi contre la

vaincue, qui pouvait so relever et redeveuir menaçante, une barrière, une chaîne de sûreté forgée tout exprès. Les traités de 1815 avaient créé, en « unissant »la Belgique et la Hollande, le royaume des Pays-Bas, appelé au trône un prince protestant de la maison d'Orange et garni la frontière franco-belge d'une ligne de forteresses élevées ou réparées à frais communs par les puissances coalisées. \

Quinze ans plus tard, Tcruvre du Congrès de Vienne était ruinée : la Belgique se soulevait contre la domination hollandaise qu'on lui avait imposée sous le nom d'union ; un nouveau congrès de diplomates reconnaissait que « Tamalgame parfait et complet que les puissances avaient voulu opérer entre les deux pays » n'avait pas été obtenu, et invitait le gouvernement provisoire de Belgique, en même temps que le roi des Pays-Bas, à envoyer des commissaires à Londres pour préparer de « nouveaux arrangements ».

Ces nouveaux arrangements soulevaient une foule de questions, et, si les principes embarrassaient peu les arbitres, il n'en était pas de même des compétitions, jalousies, préjugés, qui divisaient les nations ou les hommes. On déclarait que la monarcliie serait le gouvernement de la Belgique séparée de la Hollande. Mais qui serait roi? C'était l'une des multiples interrogations que chacune des puissances faisait aux autres, et qui amenait beaucoup de réponses, c'est-à-dire le contraire d'une solution.

La candidature du prince d'Orange, lancée par l'Angleterre, se heurtait à l'opposition de la France et au mécontentement des Belges. L'Autriche refusait ses archiducs, par prudence et de peur d'embarras. Les Bourbons en général pouvaient porter ombrage, disaient les diplomates au nouveau roi des Français. Quant aux Bourbons de Naples, ils étaient les propres neveux de la reine Marie- Amélie, et c'est l'intérêt de l'Europe qui les écartait. Un

cadet de Bavière parut trop jeune. Les Belges, qui voulaient asseoir leur révolution, trouvaient que le temps pressait, et que chacun s'occupait de soi, mais que peu de puissances s'occupaient d'eux.

Ils exprimèrent l'opinion, d'abord tout bas, puis tout haut, qu'ils étaient les premiers intéressés, qu'ils avaient droit de désigner leur souverain. Et le nom du duc de Nemours fut prononcé. L'opinion publique l'accueillit favorablement.

Lord Palmerston crut à une manœuvre secrète de Louis-Philippe. Mais il suffit, pour se convaincre du contraire, de lire les instructions autographes données par Louis-Philippe, le 5 novembre 1830, à Talleyrand :

« ... Cette idée doit être écartée, et il ne faut pas môme la discuter... », etc.

Le duc de Nemours roi des Belges, c'était, en effet, une union déguisée ; c'était aussi le signal d'une guerre de coalition contre la France. Louis-Philippe le savait parfaitement, et ce n'est pas dans la période encore si troublée où il se trouvait, qu'il eût pu accepter une semblable aventure. Il fit donc savoir, plusieurs jours avant l'entretien péremptoire de lord Grey avec Talleyrand, que l'oflFre serait refusée.

Le protocole du 20 janvier 1831 déclare la Belgique neutre comme la Suisse. Déclaration salutaire et jusqu'à présent respectée, acte d'habile politique dont le mérite, pour un^ large part, revient à Talleyrand. Mais la question monarchique ne s'en trouvait pas résolue. La Belgique neutre n'avait pas de souverain. On reparla du duc de Nemours.

M. Gendebien, envoyé par le gouvernement provisoire de Belgique, eut, le 8 janvier, avec le général Sébastiani, ministre de la Guerre français, un dialogue des plus vifs. Précédemment il avait dit au roi que le Congrès de Bruxelles était disposé à élire le duc de Nemours,

« Que le Congrès n'exprime pas ce vœu, avait dit le roi, je ne pourrais y souscrire. »

L'envoyé de Belgique avait alors parlé de la candidature du prince Léopold, qui promettait de demander la main d'une fille de Louis-Philippe . Le roi objectait la différence de religion, et, en cela, il était dans la tradition monarchique.

« Je connais depuis longtemps le prince Léopold de Saxe-Cobourg : c'est un beau cavalier, un parfait gentilhomme, très instruit, très bien élevé,... mais, il y a un mais qui n'a rien de désobligeant pour la personne et les qualités du prince. Il y a des répugnances de famille, des préjugés i)eut-être, qui s'opposent à l'union projetée. »

Quelques jours après, lorsque M. Gendebien reprit la question avec le comte Sébastiani, il était autorisé à demander autre chose que des refus ou des objections.

« En fin de compte, disait-il au ministre, qu'est-ce donc que vous me conseillez?... Il n'y a que deux candidatures sérieuses, celle du duc de Nemours et celle du prince de Saxe-Cobourg. Vous les repoussez toutes les deux, quand il s'agit pour nous de vie ou de mort ! Que faire? Dans le péril oîi vous nous jetez, il ne nous reste plus qu'une ressource : aller à Londres proposer le prince Léopold avec alhance française. Si le roi Louis-Philippe persiste à nous refuser sa fille, eh bien! nous passerons outre, nous prendrons le prince Léopold, sans princesse française. »

A ces mots, le général Sébastiani se lève, ne pouvant maîtriser sa colère :

« Si Saxe-Cobourg met le pied en Belgique, nous lui tirerons des coups de canon.

— Des coups de canon ! Nous prierons l'Angleterre d'y répondre.

— Ce sera donc la guerre générale, dit le ministre.

— Soit ! ajoute M. Gendebien, mieux vaut pour nous

la guerre générale qu'une^ restauration hollandaise, une humiliation permanente et sans issue *. »

L'élection devait avoir lieu dans les derniers jours du mois de janvier. L'Angleterre, très opposée à la candidature du duc de Nemours et voyant que le roi lui-même la repoussait, s'efforçait d'imposer à l'opinion le nom du duc de Leuchtenberg. C'était une candidature bonapartiste, en réponse à la candidature d'un prince d'Orléans. La nouvelle fît sensation.

Notre chargé d'affaires à Bruxelles était alors M. Bresson ; il arrive en hâte à Paris et est reçu par Louis-Philippe :

« Vous connaissez mes engagements », dit celui-ci; puis, le diplomate insistant, le roi n'oppose plus que des formules vagues :

« Je m'en fie à votre zèle et à votre intelligence ; ce que vous ferez sera bien fait. »

M. Bresson ne put rien obtenir de plus clair ; il comprit et repartit. Louis-Philippe avait-il changé de sentiments? Non, mais il avait vu que, pour faire éôhouer la candidature du prince de Leuchtenberg, le meilleur moyen était de laisser faire l'élection du duc de Nemours, sauf à ne pas ratifier celle-ci. On a dit qu'il avait été heureux de refuser une couronne pour son fils. Il est possible qu'il ait éprouvé ce sentiment d'amour-propre; mais, pour décider un homme de cette prudence et de cette finesse politique, il fallait un argument d'une autre portée, un argument d'intérêt et d'ordre politique. Il le trouva dans cette considération que l'élection du duc de Leuchtenberg eût été, pour la monarchie de Juillet, un échec retentissant. C'est là ce qui dicta sa conduite. M. Bresson l'attestait, quelques années plus tard, dans une lettre à Guizot :

1. Le roi Léopold et la reine Victoria^ par Saint-René Taillandier.

« Quand lord Ponsonby, il y a treize ans, a essayé de pousser au trône de Belgique -le duc de Leuchtenberg, j'ai fait élire en quarante-huit heures le duc de Nemours ^ »

Le 3 février 1831, le duc de Nemours est donc élu roi des Belges, au second tour de scrutin, par quatre-vingtdix-sept voix contre soixante-quinze données au duc de Leuchtenberg.

Immédiatement le duc de Nemours est acclamé parles membres du congrès. A Bruxelles et dans toute la Belgique, la nouvelle est accueillie avec enthousiasme. On illumine. Le soir même, une députation conduite par le président du congrès, M. Surlet de Chokier, part pour Paris, où elle portera Tacte do nomination et un exemplaire de la constitution à laquelle Télu doit prêter serment de fidélité.

Pendant les quelques jours que la délégation belge passa à Paris, avant d'être reçue en audience solennelle, elle put se rendre compte de Tétat des esprits en France et se convaincre de la nécessité d'un refus que le monde politique considérait comme inévitable. Les représentants de la Belgique sentirent que Tamie la plus véritable que leur pays eût trouvée dans sa lutte pour Tindépendance nationale, la France, ferait preuve de prudence en même temps que de désintéressement, en n'acceptant pas Télection.

Le 17 février, à midi, la députation du Congrès national de Belgique fut reçue au Palais-Royal. Deux aides de camp du roi l'attendaient pour la conduire près du ministre des Affaires étrangères. Celui-ci introduisit les délégués dans la salle du trône où se trouvait le roi, ayant à sa droite le duc d'Orléans, et à sa gauche le duc de Nemours. La reine était présente, ainsi que les autres princes ses fils, les princesses ses filles, et M"* d'Orléans.

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