DE 1833 A LA FIN DE
Le nom du duc de Nemours va se trouver cité de plus en plus fréquemment dans les comptes rendus que les journaux publient des voyages entrepris parle roi ou par le duc d'Orléans, tantôt pour inspecter des troupes ou commander des manœuvres, tantôt dans un but politique. Il serait inutile de raconter, ou seulement de mentionner, chacun de ces déplacements princiers ou royaux; mais sans doute ne Test-il pas d'indiquer, en passant, la physionomie de Tun d'eux, et, par exemple, de donner quelque idée de cette promenade officielle que le duc de Nemours fit avec son père en Normandie, au début de 1833.
La couleur locale abonde dans les récits du Moniteur et des journaux des départements; le style et les incidents de la route suffiraient à les dater.
Louis-Philippe quitte Saint-Cloud le 26 août 1833. Il est accompagné du duc de Nemours, du prince de Joinville, de l'amiral de Rigny, ministre de la Marine, de plusieurs aides de camp (dont le colonel Boyer, aide de camp du duc de Nemours), de plusieurs officiers d'ordonnance, de MM. Trognon et Latour, précepteurs des princes. On passe par Saint-Germain, Triel, Meulan, Mantes, Bannières, Vernon, et Ton va coucher au château de Bizy, dans l'Eure.
Le lendemain, départ de Bizy, à une heure, pour Pacy.
(i Les autorités de Pacy attendaient le roi près d'un arc de triomphe en feuillage. Sa Majesté est descendue de voiture; déjeunes demoiselles lui ont offert une corbeille de fleurs. Le roi a traversé Pacy à pied. »
On continue sur Évreux, où on arrive à trois heures et demie. Le soir, bal à la « salle de spectacle ». Louis- Philippe et les princes s y rendent. Et le Journal de Paris, dans une <( correspondance particulière », donne ce détail :
« Sa Majesté n'a pas voulu s'isoler dans la loge qui lui avait été préparée, elle s'est placée sur des banquettes au milieu de l'assemblée. »
Départ d'Evreux le 28, à onze heures du matin.
A la limite de l'arrondissement, une foule nombreuse s'était massée : bataillons de la garde nationale de Bernay, « autorités » attendant sous un arc de triomphe, et plusieurs milliers de femmes, « toutes en grands bonnets cauchois, rangées en batailles, toutes criant ; « Vive le roi! » à tue-tôte et battant des mains, tandis qu'au-dessus de leurs tètes les pommiers étaient garnis de centaines d'enfants, encore plus bruyants qu'elles dans leurs manifestations ».
M. Augustin Vy, président du tribunal de commerce, se trouvait parmi les autorités. Il avait droit de haranguer. Il en usa; mais, sous prétexte qu'on doit la vérité aux princes et qu'ils l'entendent rarement, il fut impertinent. Il parla si emphatiquement d'un passé contraire àla dignité de l'homme et d'une certaine liberté « sûre et progressive », qu'on devait comprendre et que l'on comprit que ce juge-consul avait des illusions sur la république, et qu'il prétendait en faire part au roi.
Louis- Philippe avait de la repartie ; il avait aussi le sens de l'autorité, et, l'on pourrait dire, le tempérament monarchique. Il répondit aussitôt :
« Oui, sans doute, monsieur le président, il faut que la vérité arrive aux rois; mais il faut aussi qu'elle arrive
LE DUC DE NEMOURS 9i
aux nations. Aujourd'hui, les nations ont leurs flatteurs, comme jadis les rois avaient les lours, et ces flatteurs savent aussi bien tronquer la vorité par la flatterie que la comprimer par l'insulte et Tobsciircir par la calomnie. C'est au temps et à la raison publique h en faire justice, et ce n'est qu'en repoussant Toptique de la passion et de la partialité que l'esprit du peuple parvient à juger sainement les choses et à démêler ses véritables intérêts. »
Ayant ainsi dit son fait à Torateur de Bernay, Louis- Philippe etles princes continuent leur chemin. « Plusieurs dames à cheval étaient venues se joindre à l'escorte du roi, et elles ne l'ont pas quitté. » On franchit à cinq heures la limite du Calvados. Un nouvel arc de triomphe y est dressé ; on y peut lire :
A Louis- Philippe /", le Calvados, La liberté ta fait roi; Roi^ Il consolide la liberté par tordre,
M. Guizot, ministre de l'Instruction publique, député de Lisieux, attendait là le roi des Français. Il entre avec lui à Lisieux, et, le soir, Louis-Philippe avec les princes se rend au bal obligatoire. Le 1" septembre, le roi est à Cherbourg, où le maire le reçoit en lui présentant les clefs de la ville.
<i Le cortège, à l'entrée à Cherbourg, était ouvert par les maires des communes environnantes, tous à cheval et tenant un drapeau tricolore à la main... Il était fermé par un second détachement des maires, tous bons campagnards en bottes à chaudrons. »
La reine est venue rejoindre le roi à Cherbourg le l*"" septembre à minuit. Le lendemain, il y a revue et visite du port militaire; les souverains s'embarquent sur le Sphinx ^0{ïv aller visiter les travaux avancés du port. En
revenant, on se rend à bord du Louxor, qui ramenait Tobélisque...
Pendant la promenade sur mer, « on a remarqué la musique d'un brick anglais qui, au passage de Sa Majesté, a exécuté la Marseillaise ».
Le 3 septembre, visite à Tescadre commandée par le contre-amiral de Mackau.
« Sa Majesté se rend aussi à bord du yacht de lord Yarborough, à qui elle remet, de sa main, une tabatière ornée de son portrait et enrichie de diamants. »
Les pavillons royaux « sont timbrés d'une couronne sur la bande intermédiaire du tricolore, avec les lettres L.-P. P' ». Et, comme les peintres de marine sont de tous les temps et de toutes les excursions de ce genre, le peintre Gudin fait des croquis.
Le voyage se termine à Rouen, où, le 9 septembre, le roi et la reine visitent une exposition de rouenneries et posent la première pierre d'un monument au grand Corneille.
Le 12 septembre, la cour rentrait à Saint-Gloud.
C'est en cette même année 1833 que le duc de Nemours contribuait, avec le duc d'Orléans, à fonder la « Société d'encouragement pour l'amélioration des races de chevaux en France, et le cercle (aujourd'hui Jockey-Club), qui en fut le lieu de réunion ».
Les insurrections de Lyon, si graves, si sanglantes en avril 1834, — on tira plus de 300.000 coups de fusil ou de canon, — amènent l'émeute du 13 avril à Paris et des désordres dans de nombreuses villes de France. Les forces révolutionnaires s'agitent partout.
Le 14 août, à six heures du matin, le duc de Nemours accompagnait son frère le duc d'Orléans, lorsque les troupes furent envoyées contre l'émeute. La place des princes était là au premier rang, comme dans les réceptions et les fêtes. Ils ne manquèrent jamais à l'occuper.
Plusieurs fois, leur vie fut en danger. Ce jour-là, notamment, plusieurs coups de feu furent tirés contre eux, du troisième étage d'une maison, au moment oii, avec le maréchal Lobau et plusieurs officiers généraux, ils traversaient la rue Saint-Martin. Une balle passa entre le duc d'Orléans et un de ses aides de camp, et alla percer le shako d'un soldat, mais personne ne fut blessé.
Le duc de Nemours allait avoir vingt ans. Il avait
donné des preuves de coiu'age, de sang-froid et de science
militaire. Louis-Philippe le nomme maréchal de camp, —
1" juillet 1834, — et l'envoie dans l'Est, non plus pour
accompagner le duc d'Orléans, mais seul. C'est un début
dans le commandement effectif des troupes et aussi dans
l'art difficile de recevoir les hommages, les demandes,
les hommes qui croient qu'on se souvient d'eux ou qu'on
ne s'en souvient pas assez, les fonctionnaires dont il faut
savoir tous les noms, les maires dont il faut écouter les
doléances, en faisant la part de l'ambition personnelle et
celle de l'intérêt général, et tout cela au débotté le plus
souvent, entre deux inspections ou voyages, à toute heure,
en tout lieu, en toute disposition de santé ou d'esprit. Le
jeune prince, dos le lendemain de sa nomination, fait son
entrée à cheval dans Lunéville. Autour de lui sont les
généraux Jacquinot, Villatte et Gusler. Naturellement il
est obligé de recevoir les autorités. On l'attendait à cette
épreuve. Il s'en tire fort bien :
« Le prince a répondu avec beaucoup d'aplomb et de grâce, écrit, ce jour-là même, le général Boyer... Le début de Monseigneur a été des plus heureux... Demain, Son Altesse Royale prend le commandement de sa brigade ^ »
Il n'est pas inutile de rappeler, une fois pour toutes, selon quelles règles les honneurs étaient rendus aux princes