Trognon, Vie de Mairie-Amélie
des Belges venait demander la main do la princesse Louise. Quand il arriva au pied de la colline de Mouchy, il dut être particulièrement touché d'apercevoir, à la tète des troupes envoyées au-devant de lui pour lui servir d'escorte, son futur beau-frère, le duc de Nemours. Le roi était en frac bleu avec épaulettes d'or, le prince en uniforme de colonel des lanciers rouges. Ils s embrassèrent, montèrent dans la même calèche attelée à quatre, et firent ensemble leur entrée dans Compiègne.
Louis-Philippe était coutuniier de ces courtoisies fines et pleines d'intentions.
Les fêtes durèrent trois jours. Elles reprirent, deux mois plus tard, à Toccasion du mariage, qui fut célébré le 9 août. Les journaux du temps sont pleins du récit de ces solennités. Ils rapportent que Louis-Philippe, on riionneur de la princesse qui devenait reine des 13elges, dotait seize jeunes filles de Compiègne. Et parmi les détails qu'ils donnent sur les réceptions, cortèges, revues, harangues, réjouissances populaires, il en est plusieurs qui ont sinon une importance, du moins une saveur historique, et d'autres qui nous étonnent à cause de la différence des mœurs. La journée du 9, notamment, fut réglée d'une autre manière assurément qu'elle ne le serait aujourd'hui, même dans une monarchie.
« Dès six heures du matin, disent les journaux. Leurs Altesses Royales les ducs d'Orléans et de Nemours, suivis de MM. les généraux Baudrand, de Rumigny, Marbot, de M. le colonel Boyer,... étaient au champ de manœuvre et faisaient faire l'exercice à feu à deux bataillons du 11' léger.
« ... A huit heures, l'artillerie et la cavalerie ont succédé à l'infanterie. Quatre escadrons de carabiniers et quatre de cuirassiers devaient exécuter ces manœuvres : les carabiniers seulement ont pu y prendre part. Un motif douloureux a fait donner contre-ordre aux cuiras-
siors : leur colonel est mort en quelques heures, dans la nuit, à la suite d'une violente attaque de choléra. »
A dix heures, les jeunes princes sont rentrés au château. A midi, leroietla reine, entourés de leur famille, reçoivent une députation de la cour royale d'Amiens et des députations de plusieurs villes. M. de Cambon, premier président de la cour d'Amiens, ayant félicité le roi, Louis-Philippe lui répond par un discours où cette phrase notamment fut remarquée :
(( Ce n'est pas seulement notre intérêt, c'est aussi celui de l'Europe qui exige que la Belgique soit maintenue dans la position où elle se trouve aujourd'hui. »
Après les réceptions, le roi, accompagné du duc d'Orléans et tenant par la main le jeune duc de Montpensier, descend dans la grande galerie où se trouvent les députations de gardes nationales.
Les membres de la garde nationale des communes voisines avaient d'ailleurs table dressée dans les promenades de Compiègne. On voyait aussi des mâts de cocagne, des orchestres, des divertissements publics de toutes sortes.
A quatre heures, le roi faisait donner un spectacle gratuit : Michel et Christine^ le Jeune mari et la Carte à payer. Le Moniteur continue ainsi :
« A huit heures du soir, presque, toutes les dames de Compiègne et un nombre considérable d'habitants de cette ville et des environs étaient réunis dans la grande salle des gardes et dans le salon de service, attendant le passage de Leurs Majestés à la chapelle. Pendant leur introduction se célébrait au Palais l'imposante cérémonie du mariage civil, qui ne devait précéder que de peu d'instants la célébration du mariage religieux. »
Le Moniteur ^div\Q, avec une déférence égale et voulue, du mariage civil, du mariage religieux célébré, selon le rite cathoHque, par l'évoque deMeaux, et du mariage selon le rite protestant, lequel eut lieu dans un des salons de
l'appartement du roi des Belges, « oîi avait été dressé un autel sans autre ornement qu'un crucifix, un pupitre et quatre flambeaux ».
A dix heures et demie, quand la famille royale rentra dans ses appartements, toute la ville dansait dans les rues et les jardins illuminés.
Cet événement fut suivi de prés d'une nouvelle intervention armée en faveur de la Belgique.
D'après les décisicms de la conférence de Londres, la place d'Anvers faisait partie du territoire attribué à la Belgique. Néanmoins les Hollandais contiiuiaient d'occuper la citadelle. Sur leur refus de Tévacuer à la date du 2 novembre fixée par la conférence, la France, d'accord avec l'Angleterre, décida de les y contraindre.
Le maréchal comte Gérard fut chargé par Louis-Philippe de commander l'armée, qui ne comprenait pas moins de soixante-dix mille hommes. Le duc d'Orléans et le duc de Nemours, ayant obtenu de faire partie de l'expédition, se mirent en route pour rejoindre les troupes le 11 novembre, accompagnés de leurs aides de camp, le général Marbot pour le duc d'Orléans, le général de Chabaud-Latour pour le duc de Nemours, et de M. de Flahaut.
Comme on avait quitté Paris la nuit, les voyageurs dormirent dans la berline. A la pointe du jour, le duc do Nemours, éveillé le premier, se pencha, et, croyant rêver encore, considéra l'accoutrement du général Marbot qui dormait en face du duc d'Orléans. Malgré l'heure matinale, impossible de douter : dans la voiture des fils de Louis-Philippe, le général avait revêtu, par-dessus sa tenue, un dolman et un manteau d'officier du premier Empire. « Quel étonnant costume ! » dit le prince en souriant. Et Marbot, s'éveillant et feignant de ne pas comprendre : « Mais oui. Monseigneur, c'est vrai, il est bien usé, mais il me rend encore service, quelquefois, en voyage. » Les princes déjeunaient à Valencionnes, avec le mare-
chai Gérard, le 12 novembre, et repartaient ensuite dans la direction de Saint-Amand où étaient les cantonnements du duc d'Orléans. Ils devaient, avec toute l'armée, passer la frontière le 15.
Le 15 novembre, l'armée du Nord se mettait en mouvement.
« Le rassemblement, disaient les journaux, acommencé vers huit heures du matin, à neuf heures il était achevé; les soldats ont été rangés en bataille sur une plaine du territoire français, à l'extrême limite. L'ordre de franchir la frontière est arrivé. A l'instant, un cri d'enthousiasme est parti de tous les rangs ; les bataillons ne se sont ébranlés ni au pas ordinaire, ni au pas accéléré, mais ont couru. La joie la plus grande les animait ; officiers et soldats chantaient la Parisienne, A neuf heures et demie, tout étant dans l'ordre le plus parfait, les tambours, la musique se sont fait entendre, et les six magnifiques bataillons, composant ces deux régiments et comptant environ six mille hommes, ont traversé Quiévrain dont la population et celle des hameaux environnants étaient sur la route... Une compagnie de gendarmerie fermait la marche. La plupart des hommes avaient déjà fait cinq à six lieues de France, il n'y paraissait nullement... Demain ils iront coucher à Braine-le-Comte, et après-demain à Bruxelles. »
Le 19 novembre, l'avant-garde de l'armée commandée par le duc d'Orléans, se présentait devant la place d'Anvers. Le lendemain et le surlendemain, les troupes continuèrent d'arriver. Le maréchal Gérard, commandant en chef, et qui avait pour chef d'état-major le général Saint-Cyr ÎS'ugues, établit son quartier général à Merxen, puis àBerchem. Des corps, fournis par les divisions Sébastian! et Fabre, occupent la rive gauche de l'Escaut ; sur la rive droite, les divisions Janin et Achard, en corps d'observation, couvrent les routes de Bréda et de Berg-op-Zo6m, et ces postes sont éclairés par les brigades du duc d'Or-
léans, du général Lawoestine et du génoral Simoneau.
Ces précautions s'imposaient. Il fallait à tout prix garder les digues contre les efforts dos Hollandais, qui devaient essayer de submerger les polders. D'ailleurs, il se pouvait que la flotte hollandaise fit une tentative de débarquement.
Le commandant de la citadelle (F Anvers était le général dmfanterie baron Chassé, qui avait servi dans Tarmée française.
Avant de commencer les ouvrages du siège, le maréchal Gérard le somma d'évacuer la place. La réponse fut négative. Le maréchal donna donc l'ordre d'ouvrir la tranchée dans la nuit du 29 au 30.
Le génie avait pour commandant en chef le général Haxo; l'artillerie, le général Neigre. Les brigades Joepfell, Rapatel et d'Hincourt devaient fournir les travailleurs et les gardes des tranchées. Le tour du duc d'Orléans, comme commandant do tranchée, devait venir le premier. Il partit donc de Brasschaët, où il était avec l'avant-garde, à cinq heures du soir, et à six heures il avait, répartis sous ses ordres, environ cinq mille quatre cents travailleurs. Par suite de retards et de contretemps divers, on ne put se mettre à Tœuvre qu'à minuit. La nuit était très noire. Une pluie abondante commençait k tomber.. Elle cessera pour reprendre le matin. Néanmoins le travail est fini avant le jour, la première parallèle est achevée. Elle a 4.800 mètres de long et est distante, des ouvrages avancés de la citadelle, de 300 mètres environ a'ux points les plus proches, et de 400 aux plus éloignés. Parmi ces ouvrages, celui qui portait le nom de lunette Saint-Laurent avait été choisi, dès la première inspection de la place, comme objectif principal des attaques futures.
Jusqu'à trois heures et demie du matin, le duc d'Orléans parcourut la tranchée, accompagné du maréchal Gérard,
du chef d'état-major Saint-Cyr Nugues et du général Haxo. Il la parcourut de nouveau, au jour, pour une distribution de pain faite à la troupe.
Les plus sérieuses difficultés du siège paraissent avoir consisté dans l'excessive humidité du sol, rendu encore plus marécageux par des pluies fréquentes et abondantes. Les tranchées étaient converties en ruisseaux de boue. Les voitures, les caissons de munitions s'enfonçaient et restaient en détresse, et, plus d'une fois, il fallut «ouvrir la tranchée et se diriger vers les batteries à travers champs, sous la mitraille de Tennemi ».
La citadelle avait ouvert le feu le 30 novembre à midi. Nous ne pûmes répondre que le 4 décembre.
Le duc de Nemours ne cessait de demander « la permission de tranchée », comme on demande à l'armée une permission de théâtre. C'était une fête, une première parade de guerre, une première occasion de courage et de gloire militaire. Il voulait visiter les tranchées sous le feu de l'ennemi, comme son frère Orléans. Le roi l'avait refusé, le trouvant trop jeune ou bien pensant que, des deux princes royaux, un seul devait être exposé. Mais, en refusant, le roi faisait une promesse, et vraiment c'est une jolie querelle que celle-là, le fils demandant à se battre, le père promettant, comme une récompense, la permission désirée.
« Paris, ce dimanche.
« Mon cher Nemours, tu auras été bien contrarié de ne pas monter la tranchée avec Chartres, mais cela ne pouvait pas être, et je veux te dire, pour ta consolation, que tu auras sûrement, avant la fin du siège, la satisfaction que tu désires, et que je suis heureux de te voir désirer.
« J'ai été bien touché, mon cher enfant, de la lettre
que tu m'as écrite sur Taffairo du Pont-Royal *, mais le temps m'a manqué pour t'en remercier plus tôt. « Je t'embrasse de tout mon cœur.
« Louis-Philippe. »
En attendant, et dans l'intervalle des visites qu'il fait aux divers cantonnements, le duc de Nemours, qui dessine très joliment, fait des croquis militaires : soldats français, redoutes, batteries, soldats belges et même hollandais qu'il a pu «croquer».
Ary Scheffer, qui a été attaché à l'expédition, dessine de son côté, et, en passant, donne quelques conseils à rélève de Lami.
La reine est inquiète. Elle Test pour ses fils, exposés au feu et à la maladie ; pour le roi, qui vient d'être Tobjet d'un nouvel attentat; ... et puis, c'est le moment de l'arrestation de la duchesse de Berry. L'inquiétude est mêlée de regrets. Marie-Amélie ne s'attarde cependant pas k se plaindre ou à se raconter elle-même ; elle a, pour parler à ses fils, une autre note, vivante et vibrante. Elle leur écrit le 3 décembre :
« Mes amis chéris, j'ai reçu ce matin, à mon réveil, la longue et intéressante lettre de Chartres, du V\ Je ne saurais assez t'en remercier, mon fils bien-aimé ; c'est un trésor pour moi que cette lettre. J'ai commencé par en faire une première lecture au père, pendant qu'il se levait et s'habillait ; deuxième lecture en a été faite au salon, en présence de tante, de Marie, de M""" de Montjoye et de Malet, et de MM. Attlialin, Berthois, d'Houdetot, Arnaud, Boismilon et Larnac; la troisième
1. Allusion au premier attentat commis contre la vie de Louis-Philippe. Le 19 novembre, le roi passait sur le Pont-Royal, se rendant au Palais-Bourbon pour Touverture de la session ; un coup de pistolet fut tiré sur lui et ne 'atteignit pas.
va être faite tantôt, à la débarquée de la petite table. En attendant, Fain^ en copie la plus grande partie, que le père désire montrer aux ministres, auxquels tous les détails confidentiels ne sont pas à montrer. Ces lectures multipliées sont pour moi la plus grande jouissance; je parle de mes fils, de notre brave armée, et mon cœur tressaille... Oh ! mon Dieu, comme je les aime tous, depuis le maréchal jusqu'au dernier tambour, y compris certain maréchal de camp et certain colonel de lanciers ; comme je me sens Française ! »
On se le représente aisément, ce jeune Nemours, qui vient d'atteindre sa dix-huitième année, dessinant des soldats, se plaisant à parcourir leur camp, rêvant de faire comme eux, impatient de la gloire qu'il aime comme Français et prince de France. Il a grand air, et il est charmant. C'est à ce moment, comme le dit Henri Heine, « un jeune et joli garçon, à la tournure aisée, svelte sans être grand, d'une complexion délicate en apparence, petite figure blanche et fine, regard spirituel, nez légèrement courbe à la Bourbon ; un fin blondin d'antique et noble souche. Ce ne sont point les traits arrogants d'un gentillàtre de Hanovre, mais un certain air de distinction dans le port et dans les manières, tel qu'on ne le trouve que dans la haute noblesse la mieux élevée. »
Bientôt la permission refusée est accordée. Au plus vif de la canonnade, le duc de Nemours parcourt la tranchée avec le maréchal Gérard. Il a tous les bonheurs : un boulet frappe tout près de lui le parapet et couvre de terre le prince et sa suite. Un obus brise une branche de saule tout à côté de lui. Le jeune colonel de lanciers rouges est heureux, et il raconte sa promenade militaire avec cette simplicité et cette exactitude qu'il sut mettre en toutes
1. Baron CamUle Fain, secrétaire du cabinet du roi, fils du secrétaire de l'empereur.
LE DUC DE NEMOl'RS 85
choses, dans ses lettres et dans sa vie. La lettre que nous allons citer n'est pas datée, mais le fait qu'elle rapporte ne peut être que du 4 ou du 5 décembre.
« Je suis parti ce matin de Brasschaetà huit heures et demie, comme nous en étions convenus avec le maréchal, pour aller visiter la tranchée . Je suis arrivé ii dix heures à son quartier général, oii j'ai pris pari à son déjeuner. Vers dix heures et demie, nous sommes montés achevai pour nous rendre k la tranchée. Arrivés aux ouvrages de la place d'Anvers, nous sommes descendus de cheval, et nous avons été dans la batterie n° 2, qui fait face au bastion de Tolède dont le feu est éteint par nos batteries. Nous nous sommes placés en dehors de la batterie, pour mieux voir arriver les coups ([ue nos canonniers pointaient à merveille. Pendant le temps que nous y sommes restés, il est arrivé deux obus dans la grande caserne de la citadelle. En sortant de là, nous avons continué notre route dans les boyaux et zigzags de la tranchée, jusqu'à la seconde parallèle, où nos petits soldats travaillaient avec ardeur. Nous sommes enfin arrivés au couronnement du chemin couvert de la lunette de Saint-Laurent. Un fossé d'environ vingt mètres nous séparait seul de cettelunette. Trois factionnaires sont là à plat ventre le long du parapet, car, dès qu'une tôte passe, les Hollandais nous tirent des coups de fusil. Nous sommes montés à côté des factionnaires, mais en ùtant nos coiffurc^s. Trois boulets venaient d'arriver près de là et avaient tué deux sapeurs du génie. Le maréchal ne voulant pas me conduire aujourd'hui dans les attaques de la gauche, nous avons rebroussé chemin. Le feu de la citadelle n'était pas très nourri ; néanmoins, les soldats du 61% qui étaient de garde là, nous dirent que, depuis notre passage, il était venu plusieurs boulets. Au même moment, le maréchal, le général Desprez et moi, et tous ceux qui étaient là, furent couverts de terre. C'était un boulet qui avait passé environ à dix-huit pouces
au-dessus de nos tètes et qui avait enlevé une partie du parapet. Un instant après, je vis fouetter une branche de saule qui était tout près ; environ à vingt-cinq pas de là, un obus éclata, jetant en Tair une grande quantité de terre.
« Après cela, nous avons été a la lunette Montebello, où une de nos batteries est établie, et nous sommes restés quelque temps à voir tirer les canonniers ; puis chacun s'en est allé chez soi. »
La reine répond à son fils, le 7 décembre :
« Mon petit blond chéri, c'est hier, à minuit, que nous avons reçu les lettres du 5, et j'ai reçu la tienne si bonne, si naturelle, avec laquelle tu me rends compte de ta tournée de tranchée et du baptême militaire. Il faut que je t'embrasse de tout mon cœur, tant pour mon compte que pour celui du père ; tu nous as rendus bien heureux par ta conduite. Je n'en doutais pas, fils d'un tel père et Français, tu ne pouvais pas agir autrement ; mais il est satisfaisant pour ta pauvre mère d'en avoir la preuve. Vous me causez bien des inquiétudes, mes chers enfants, mais aussi vous me donnez bien des satisfactions, et Dieu vous en récompensera et vous conservera à votre pauvre mère qui vit pour vous. »
Le 14, à quatre heures du matin, une mine saute, dirigée contre l'ouvrage de la citadelle principalement attaqué, la lunette Saint-Laurent. Le lieutenant-colonel Vaillant, — depuis maréchal de France, — et le garde du génie Négrier vont reconnaître la brèche. Sur leur rapport, on met en mouvement trois compagnies du 65". On est en pleine nuit. Les soldats marchent en silence, sans tirer. Ils approchent ; ils arrivent. En un instant, « ils couronnent la brèche, s'élancent de tous côtés à la fois sur la garnison 'hollandaise, qui, surprise et enveloppée, met bas les armes ».
Aussitôt on commence une mine contre un autre ouvrage
de la citadelle, le fort de Tolède. Mais, avant qu'elle fût terminée, le général Chassé capitula. La garnison ne pouvait tenir plus longtemps. D'ailleurs, tout espoir d'être secourue par la flotte hollandaise lui était enlevé. Les divisions Sébastiani sur la rive gauche de l'Escaut, Achard sur la rive droite, avaient repoussé toutes les tentatives de débarquement, et, sous le feu de l'escadre, malgré les difficultés du terrain, l'artillerie avait réparé les forts et élevé des batteries. Les communications qui avaient existé quelque temps entre les assiégés et l'oscadre, grâce au courant de TEscaut, à marée descendante, étaient interceptées. Enfin, toutes les sorties avaient été successivement repoussées.
Le général Chassé fit parvenir au maréchal Gérard, le 23 décembre, un peu avant dix heures du matin, une lettre où il disait :
« Croyant avoir satisfait à l'honneur militaire dans la défense de la place dont le commandement m'est confié, je désire cesser l'effusion de plus de sang. C'est en conséquence, monsieur le maréchal, que j'ai Thonneur de vous prévenir que je suis disposé à évacuer la citadelle avec les forces sous mes ordres et à traiter avec vous de la remise de cette place, ainsi que de la position de la Tètede-Flandre et des forts en dépendant. »
Le maréchal fit immédiatement cesser le feu. La capitulation fut arrêtée le jour même et signée, au quartier général de Berchem, par Chassé et Saint-Cyr Nugues. La citadelle était livrée, ainsi que la Tète-de- Flandre et les forts, sauf ratification par le gouvernement hollandais. La garnison devait « sortir avec les honneurs de la guerre, déposer les armes sur les glacis et rester prisonnière de guerre ».
Le 24, à une heure, le maréchal Gérard, accompagné des ducs d'Orléans et de Nemours, et suivi de son étatmajor, se rendit à la citadelle. On entra par la porte de
TEsplanade. Il fallut se frayer passage à travers les ruines, et on arriva au fond de la casemate qu'occupait le général Chassé. Celui-ci, entouré de quelques-uns des défenseurs de la place, ayant exprimé le regret de n'avoir pu tenir plus longtemps, le maréchal l'interrompit :
« J'honore partout le courage, dit-il, et ces ruines, messieurs, sont les plus belles preuves du vôtre. »
On visita la citadelle. En présence de l'escarpe du bastion de Tolède, à moitié tombée dans le fossé, le maréchal dit encore :
« II était temps : le général Chassé s'est conduit en homme d'honneur, il ne pouvait tenir un jour de plus. »
La garnison sortit alors de la citadelle. Elle défila devant la plus grande partie des troupes de siège rangées en bataille, puis déposa les armes sur le glacis et rentra dans la citadelle, où elle devait rester jusqu'à la notification de la décision du gouvernement hollandais. Les forces hollandaises s'élevaient, au moment de la reddition, à trois mille sept cent trente-sept sous-officiers et soldats, cent vingt-neuf officiers. Il y avait trois cents blessés.
A Paris, la prise d'Anvers causa une vive émotion, que Guizot a notée dans son Histoire de mon temps.
« Quand, le 24 décembre au soir, le roi en reçut les félicitations, j'étais encore hors d'état de sortir ; ma femme alla seule porter les miennes aux Tuileries. « J'ai « été hier au château, écrivait-elle le lendemain à sa sœur; « le roi et la reine faisaient plaisir à voir, si patriotes et si « paternels, si heureux de la gloire de nos armes, si con- « tents de voir leurs enfants à l'abri du danger, si simples « en parlant de leur bonne conduite.
« Mes fils ont fait leur devoir, m'a dit la reine; je suis « charmée que l'on sache qu'on peut compter sur eux en « toute circonstance. »
Les princes étaient de retour à Paris le 28 décembre;