LA PREMIÈRE EXPÉDITION DE CONSTANTINE
La prise d'Alger, en 1830, n'avait donné à la Franco qu'une autorité militaire sur un territoire très limite, celui d'Alger. Partout ailleurs les Arabes refusaient de reconnaître la suzeraineté de la France. D'autre part, Topinion à Paris et en province était divisée sur la question de savoir si nous devions agrandir notre domaine africain, ou seulement le conserver. La passion politique peut aveugler à ce point les hommes sur leur intérêt et sur l'honneur même*. On discutait la conquête parce qu'on gardait rancune aux derniers ministres de Charles X ; on refusait de consolider une autorité et une gloire qui paraissaient légitimistes, à cause de leur origine. Pendant plus de six années, le gouvernement de Louis-Philippe dut compter avec ce préjugé, et plusieurs ministres le partagèrent.
L'initiative hardie qu'avait prise, au début, le maréchal Clauzel dut être désavouée ; Médéah, conquise par lui, fut évacuée ; on eut peur du succès même : on rappela Clauzel.
1. Beaucoup de Français s'étaient réjouis cependant à l'occasion de la prise d'Alger, et, parmi les fêtes populaires, il est curieux de mentionner la première course de taureaux donnée, à cette occasion, dans l'amphithéâtre romain d'Arles, débaiTassé depuis peu de deux cent douze habitations privées qu'il contenait et qu'il abritait (V. Roger Peyre, NimeSy Arles^ Orange, Paris, H. Laurens, 1903).
Depuis le début de Tannée 1831 jusqu'au printemps de 1836, les généraux se succèdent à Alger : Berthezène, le duc de Rovigo, Voiroi comme commandant par intérim, Drouet d'Erlon. Les progrès sont lents, timides, parfois suivis de reculs. Bône, assiégée par le bey de Constantine en 1832, est délivrée par nos troupes qui s y maintiennent. Mais, en même temps, la sévérité du duc de Rovigo augmentait contre la France Thostilité des Arabes de la province d'Alger. Un peu plus tard, en 1833, pendant que le général Voiroi, secondé par le capitaine La Moricière, crée des routes, pacifie le pays et organise les premiers bureaux arabes. Bougie est prise par des troupes envoyées de Toulon. Mais cette conquête est ellemême aussitôt arrêtée, limitée, marquée du même vice de précarité qui caractérise la possession d'Alger même, et la petite garnison qu'on y laisse doit s y défendre chaque jour. A l'ouest, ce n'est pas seulement le point occupé par la France, la ville d'Oran, qui est menacée, c'est notre domination qui se joue, et qui avance ou recule selon que nous sommes victorieux ou défaits dans la lutte, tantôt diplomatique et. tantôt militaire, qu'a suscitéecontre nous Abd-el-Kader. L'émir a peut-être rêvé de rétablir un empire arabe. En tous cas, il a prêché la guerre sainte, réuni les tribus ennemies, apaisé les rivalités et les haines locales, et cette œuvre, comme l'a écrit le duc d'Orléans, « joeuvre obscure et ignorée du monde, a peut-être exigé plus de génie que des entreprises dont l'éclat a rempli l'univers ».
Il paraît si redoutable, qu'après l'avoir défait en plusieurs rencontres, le général Desmichels, qui commande àOran, traite avec lui et lui abandonne le monopole du commerce. La puissance d'Abd-el-Kader se fortifie par la timidité de nos succès autant que par nos revers et nos fautes. Elle sert d'exemple aux chefs arabes des villes indépendantes. Elle devient menaçante quand le ministère
diminue l'effectif de Tarniée d'Alger, et le ramène de trente et un mille à dix-huit mille hommes.
On peut tout craindre, un désastre est possible. Il n'arrive qu'un malheur réparable, et qui va servir de leçon et d'avertissement. L'énergique général Trézel, qui a remplacé à Oran le général Desmichels, est écrasé, dans les défilés de la Macta, par des bandes arabes dix fois supérieures en nombre.
Heureux échec : on se décide à agir. Le maréchal Clauzel reparaît comme gouverneur en Afrique. Le roi envoie son fils aîné pour encourager l'armée et accompagner l'expédition qui se prépare. Mascara est prise; Abd-el-Kader est vaincu à Tlemcen ; le bey nommé par la France est rétabli à Médéah. 11 semble que le moment est venu de poursuivre le succès et d'établir, sur toute Tancienne régence, l'autorité de la France. Et Clauzel revient à Paris pour défendre son projet de conquête.
Hélas ! pendant que les félicitations et les plans d'établissement en Afrique se multiplient, l'œuvre de Clauzel s'effondre. Ab-del-Kader a levé une armée de douze mille Kabyles et Marocains, avec laquelle il cerne le corps d'Oran à la Tafna et soulève les tribus soumises. Le bey de Médéah est livré à l'émir. Nos soldats sont inquiétés à Tlemcen. Les environs mêmes d'Alger ne sont pas sûrs.
C'est dans ces conditions qu'est négociée, préparée, discutée, enfin décidée, la première expédition de Constantine.
Que s'était-il passé de ce côté du territoire africain? On avait, comme ailleurs, essayé de réaliser ce programme impossible : consolider la conquête • et n'avoir point d'affaires.
On sait que Constantine, chef-lieu de division à l'orient de la régence d'Alger, s'élève en amphithéâtre sur un rocher incliné, séparé des montagnes voisines par un ravin profond dans lequel coulent et grondent les eaux
dh Rummel. La ville n'était abordable qu'à l'ouest par une mince bande de rochers ; de tous temps elle avait été considérée comme une des clefs de l'Afrique du Nord.
Avant l'expédition de 1830, le beylick de Constantine était administré par un bey à peu près indépendant, comme ceux d'Oran et de Tittery. Tous les trois ans seulement, il devait venir porter le tribut à Alger.
Au moment de l'expédition de 1830, le bey Ahmed-el- Hadj se trouvait à Alger avec deux mille cavaliers; il combattit contre l'armée française jusqu'à la prise du fort de l'Empereur. Ce jour-là, il se retira au delà du pont de l'Aratch, et, apprenant que la ville avait capitulé, il promit aux Turcs qui voudraient le suivre de les traiter avec égards et de leur donner une paie de cinq boutjous par mois. Deux mille Turcs le suivirent. Quand il leva son camp de l'Aratch, on le vit tout à coup se dresser sur ses étriers, se retourner vers Alger et s'écrier :
« J'ai fait le serment de ne jamais rentrer vivant dans cette ville, tant qu'elle sera soumise aux chrétiens ou aux Turcs. C'est la première fois que je me sens libre de mes actions, c'est un jour que j'ai longtemps désiré. »
Quand il reparut devant Constantine, il trouva la ville au pouvoir d'un nouveau bey, qu'il ne tarda pas à chasser et qu'il fit égorger. Il gouverna par la terreur, et notamment se montra impitoyable contre les Arabes soupçonnés d'avoir fait même un acte de commerce avec des Français. Les tribus voisines de Bône, constamment pillées par ses bandes, avaient maintes fois réclamé la protection (le la France. Mais notre action s'était bornée à un arrêté du général en chef Clauzel, en date du 15 décembre 1830, prononçant la déchéance d'Ahmed, et qui n'avait été suivi d'aucun efifet.
Le maréchal Clauzel, gouverneur général de l'Algérie, se rendit donc en France au mois d'avril 1836, pour pré-
parer les esprits à une expédition devenue nécessaire contre Constantine. On lui donna raison. Une fois de retour en Algérfe, on ne lui donna pas tort sans doute ; mais il se sentit de nouveau discutc'>, gêné, retardé dans ses préparatifs par le ministre qui avait peur des « affaires », surtout imminentes. C'est un peu, comme le dit une dépêche du ministre de la Guerre du 27 septembre, parce que Texpédition avait été annoncée qu'elle eut lieu.
Une autre dépêche du 22 octobre portait enfin :
« Je vous ai fait connaître que j*ai appris avec satisfaction que vous entreprenez Texpédition de Cbnstantine, et que vous n'étiez pas inquiet du résultat ; je vous ai annoncé en même temps que Son Altesse Royale M**" le duc de Nemours est confié à vos soins, que le prince arrivera à Toulon le 25, et qu'il s'embarquera immédiatement pour Bône... L'intention de Sa Majesté est que M^' le duc de Nemours assiste à l'expédition de Constantine, comme M*"" le prince royal a assisté à celle de Mascara. »
Pendant qu'en France on décidait laborieusement Texpédition de Constantine, Ahmed avait attaqué notre camp de Dréan, situé à quatre heures de marche de Bône, et razzié des tribus qu'il soupçonnait de nous être favorables.
Il devenait dangereux de ne pas agir.
Le 29 octobre au soir, deux bateaux à vapeur, \e Sphinx et la Chimère^ arrivent en rade de Bône. Le pavillon de commandement que portait le premier de ces navires fit supposer que le maréchal Clauzel était à bord. On n'attendait pas si vite l'arrivée du duc de Nemours. C'était lui cependant; il avait quitté Paris le 22. Le général Trézel se rendit en toute hâte au débarcadère pour y recevoir le prince ; mais celui-ci avait déjà débarqué dans l'anse de Tagarin, où l'attendait un cheval magni-
fîque envoyé par le bey Yusuf . L'entrée du prince fut saluée par les vivats de toute la population. Deux jours plus tard, le gouverneur général débarquait à son tour, venant d'Alger. Le 2 novembre, il faisait connaître, par un ordre, la composition du corps expéditionnaire ; il annonçait aux troupes, en même temps, que le duc de Nemours partagerait leurs fatigues et leurs dangers, et ajoutait :
(( Chacun verra dans cette circonstance une preuve de plus de l'affection que le roi porte à l'armée et, selon les expressions de Sa Majesté, du désir qu'éprouvent ses enfants de s'identifier partout à sa fortune et à sa gloire. »
Le même ordre du jour faisait connaître que le duc de Nemours avait auprès de lui, en qualité d'aides de camp, le lieutenant général comte Colbert, pair de France, et le colonel de cavalerie Boyer ; en qualité d'officiers d'ordonnance, le lieutenant-colonel de cavalerie de Chabannes et le capitaine d'état-major de Mac-Mahon ; que les lieutenants-généraux, ducs de Caraman et de Mortemart se proposaient de suivre le corps expéditionnaire.
Au moment des revues de départ, les forces françaises comptaient trois cent soixante-douze officiers, huit mille trois cent quatre-vingt-quatorze hommes, parmi lesquels mille trois cent cinquante-six Turcs ou Arabes ; les chevaux, tant pour la cavalerie que pour le transport, étaient au nombre de deux mille deux cent soixante et un. Ces forces, empruntées à toutes les garnisons de l'Afrique, étaient beaucoup trop faibles pour l'expédition qu'on entreprenait; elles avaient trop peu de vivres, trop peu de munitions et un matériel tout à fait insuffisant; mais l'excuse du commandement était dans l'ignorance presque
i. Yusuf, né à l'île d'Elbe en avril 1809, était à ce moment chef d'escadron; il avait été nommé bey de Constantine par la France, en remplacement de Ahmed, et se montrait impatient de conquérir la ville dont il était seulement le chef nominal.
fatale des difficultés qu'on allait rencontrer, et dans les renseignements erronés qu'on avait recueillis sur le compte des tribus et de la population de Constantine. On s'imaginait, d'après les assertions de Yusuf, que Tarmée partait pour une promenade militaire, et qu'il s'agissait moins d'une expédition que d'une démonstration. Jugeant plus tard, à Claremont, la campagne de 1836, le duc de Nemours s'exprime ainsi dans une note trouvée parmi ses papiers :
« Il est notoire que le corps expéditionnaire était, sous tous les rapports, insuffisant à s'emparer par la force de la ville de Constantine telle qu'elle était. L'effectif était pour cela beaucoup trop faible en infanterie, plus encore en artillerie et en génie. Ces deux dernières armes n'avaient absolument rien de ce qu'il fallait pour faire un siège. La plus grosse artillerie était celle dite de campagne du calibre de 8, et il n'y en avait que quatre pièces. Il y avait également une grande insuffisance dans les moyens de transport et dans les vivres pour l'éventualité d'un siège. Mais il faut dire aussi que personne ne soupçonnait ce qu'était Constantine... On était incertain sur la distance qui la séparait de Bône * ; on était surtout dans une illusion complète sur la puissance d'Achmed bey comme sur les dispositions de la population, car l'autorité assurait que les tribus se porteraient au-devant de nous sur la route, et que, dans Constantine, nous serions reçus à bras ouverts.
(( 11 faut ajouter, pour la justification dumaréchal Clauzel, qu'il n'aurait pas pu emmener un corps plus considérable, ni mieux pourvu ; car les hommes, le matériel, les moyens de transport tant sur terre que par mer, lui manquaient absolument pour cela, et il avait mobilisé tout ce qui pouvait l'être. »