La distance est de cent soixante kilomètres
Au moment de partir, on recevait en Afrique les nouvelles de réchaufifourée de Strasbourg. Ce fut par les lettres mêmes de la famille royale que le duc de Nemours connut les premiers détails de la tentative malheureuse du prince Louis Bonaparte. Son frère le duc d'Orléans lui écrivait :
« Tuileries, 1*' novembre, cinq heures du soir i.
« Tu sauras par la reine et par Marie, mon cher Nemours, tous les détails de Téchauffouréede Strasbourg, aussi tâché-je de ne pas perdre le peu de temps que j'ai pour des rabâchages... Tu peux être complètement rassuré sur cette affaire, tout est fini, archifini, et je ne crois pas que les ramifications qu'avait certainement cette conspiration ourdie en Suisse se développent nulle part maintenant.
« D'ailleurs, on veille activement. . . Nous avons pu nous apercevoir que la discipline se retrempait; car, spontanément, tout le monde a fait son devoir et Ta fait très rigoureusement, même là oii les chefs ne se trouvaient pas. »
Le prince raconte plusieurs épisodes de la journée de Strasbourg et juge la conduite des officiers qui y furent mêlés, puis il reprend :
« Je pense avec bonheur que tu apprendras tout à la fois, et que, loin de nous, tu n'auras pas à subir les affreuses incertitudes que nous avons éprouvées. Toute la nuit dernière s est passée à veiller sans nouvelles, et lorsque M. de Franqueville est arrivé, j'étais décidé à partir droit pour Strasbourg. Tu sais quelles sont mes idées relativement aux insurrections. J'ai pour principe de marcher droit dessus, dussé-je n'être suivi par personne, et d'aller au but, à fond et vite. Heureusement
1. Lettre prise dans le pillage des Tuileries en' 1848 et restituée au duc de Nemours en 1853.
que je n'ai pas eu le temps de me déplacer et que tout s est passé pour le mieux. Je te le répète, tu peux être en toute sécurité; mais fais toujours attention autour de toi, et surtout ne laisse pas arriver d'une manière incomplète les détails de l'affaire de Strasbourg. Il faut publier la vérité, et ne pas la laisser tronquer dans un intérêt quelconque...
« On retrouve, dans cette conspiration, toutes les illusions que les émigrés de tous les partis ont toujours eues sur Tétat de la nation... M. Louis Bonaparte a cru qu'en se montrant avec un petit chapeau, un habit vert et une plaque de la Légion d'honneur avec Taigle, il ferait une révolution; il n'a fait qu'une mascarade, mais je crains que ses complices ne payent cher cette triste et coupable folie...
« Je n'ai pas besoin de te dire combien je suis occupé de toi et combien je vis en Afrique... Présente mes amitiés à tes compagnons, et communique-leur de ma lettre ce que tu croiras les intéresser...
« Adieu, adieu, mes vœux et mon cœur sont avec toi. »
Le 10 novembre, l'avant-garde delà petite armée campait à Guelma, sous le commandement du maréchal de camp de Rigny. Le duc de Nemours (qui assiste à l'expédition, mais qui n'exerce pas de commandement) quitte la côte trois jours plus tard avec le maréchal Clauzel, et arrive vers midi, par une chaleur accablante, au camp de Dréan. Mais le soir même, après une seconde étape, les troupes, qui ont établi le bivouac sur le territoire des Ouled-Bou- Aziz, sont assaillies par un orage ; le torrent vient envahir le terrain où sont dressées, sur la rive gauche, les tentes du quartier général. Les feux s^'éteignent ; les soldats restent toute la nuit sans abri dans une mare de boue. Au matin, on constate que l'armée compte déjà deux cents malades.
Le duc de Nemours a été saisi par une fièvre violente.
A midi, le 14, sous la pluie qui ne cesse de tomber, on reprend la marche en avant. Le 15, Tarmée arrive au sommet d'un col de l'Atlas, puis descend vers la Sey bouse par la vallée de Bou-Hamman. Elle retrouve la première brigade, déjà établie sur la rive gauche du fleuve, dans un petit bois de tamaris, de lauriers-roses et d'oliviers. Le prince et le maréchal inspectent les troupes, passent, quoique difficilement, la Seybouse à gué, et vont visiter la brigade du général de Rigny, campée phis haut. La nuit suivante, nouveau mécompte : une soixantaine de mulets qui portaient des cartouches disparaissent avec leurs conducteurs arabes. Leurs charges de munitions ne disparurent pas avec eux, mais il fallut les laisser au camp de Guelma faute de moyens de transport. Les cas de fièvre africaine constatés depuis le départ de Bône s'élèvent à trois cents.
Le 16, l'armée remonte la vallée, sur les deux rives. Le duc de Nemours, de plus en plus souffrant, est obligé de faire l'étape en voiture. On arrive ce jour-là au bivouac de Medjez-el-Hamar.
« La soirée passée au bivouac de Medjez-el-Hamar, écrivait un témoin oculaire, fut notre meilleur moment de toute l'expédition. La confiance que la réunion générale donnait à tous, le pittoresque du site, l'abondance de l'eau et du bois, nos feux brillants et les sonneries du soir animant encore cette scène, ont laissé dans l'armée un souvenir que n'ont pu efi'acer les journées désastreuses qui l'ont suivie de si près'. »
Le 17 novembre, l'armée traverse la Seybouse. On
1. Cirta-Constantine^ Expédition et prise de Constantine^ 1836-1837, parE. Wetbled; Alger, 1871, brochure de 150 pages, d'après les documents publiés ou inédits, laissés par MM. Berbrugger, conservateur du musée d'Alger, secrétaire particulier du maréchal Clauzel, le général MoUières, le colonel de la Tour du Pin, etc. (Bibliothèque de Chantilly.)
aperçoit quelques groupes d'indigènes en avant, sur les pentes que Ton gravit, mais ils se dispersent.
L'ennemi le plus redoutable, en ce moment, c'est le vent, très froid et très violent, c'est la pluie glacée qui assaille l'armée en marche.
Le 19, le 20, le 21 novembre, la tempête ne discontinue pas. On croit, sans on être sûr, que Constantine est assez proche ; des groupes de cavaliers arabes surveillent de loin la marche des Français. Le maréchal Clauzel, d'ordinaire fort calme, ne cesse de galoper avec son état-major ot son escorte de chasseurs, et ne laisse pas une colline sans la gravir. Le duc de Nemours, malgré sa déférence pour le chef de l'armée, ne peut s'empêcher de dire :
« Quel démon pousse donc, ce matin, le maréchal à monter sur toutes les taupinières qu'il rencontre? »
Vers le soir, le 20 novembre, à une dizaine de kilomètres en avant, on aperçoit enfin les maisons blanches de Constantine. Ce fut une apparition saisissante et très courte. L'armée, bivouaquant la nuit dans les hauts plateaux, subit une tempête de neige après la tempête de pluie. Au petit jour, dix-sept hommes étaient morts de froid ; beaucoup avaient les pieds ou les mains gelés.
La marche du 21 fut plus pénible encore que les précédentes : on perdit des caisses d'ustensiles et de médicaments ; des bêtes de somme ou de trait furent entraînées par le courant au gué du Bou-Merzoug, et ce fut encore au milieu de la tempête que l'avant-garde, vers trois heures de l'après-midi, prit position devant Constantine sur le plateau de Mansourah.
La première et la deuxième brigade, sous le commandement du général de Rigny, traversèrent le Rummel et se portèrent sur le Koudiat-Aty, en face de la porte d'El- Djabia.
Le maréchal Clauzel et le duc de Nemours établirent leur quartier général à Sidi-Mabrouch. Le bey avait quitté
Constantine avec une partie de ses troupes, mais il y avait laissé son lieutenant Ben Aïssa à la tête de quinze cents Turcs et Kabyles. C'étaient ces soldats et la population de la ville qu'on avait représentés comme devant accueillir les Français à bras ouverts. Mais, lorsque l'état-major se présenta devant le pont d'El-Kantara, deux coups de canon lui apprirent que les rapports avaient été mensongers et que la ville se défendrait. On était loin de cette promenade militaire qu'on avait seule prévue. Il fallait faire un siège, et cela presque sans matériel, dans •une saison déplorable et dans des conditions sanitaires qui s'aggravaient d'heure en heure.
La première nuit devant Constantine fut encore désastreuse. La neige tomba en abondance. Sur ces rochers dénudés, le vent soufflait avec violence et glaçait les malheureux encore tout trempés par la pluiff'de la veille. Personne n'était abrité sérieusement contre la bourrasque et contre le froid. Le duc de Nemours, souffrant d'une angine, n'avait d'autre logement que le marabout de Sidi- MabroLick, dont les murs, par de larges crevasses, laissaient passer le vent, la grêle et la neige. A l'entrée, s'étendait un véritable bourbier, si profond, qu'au matin du 22 on y trouva morts, ifbyés, cinq soldats qui avaient essayé, pendant la nuit, de s'approcher de la porte du marabout.
Non loin, le maréchal s'était logé dans un misérable gourbi, oïl il y avait place pour vingt personnes, et où s'entassèrent quatre-vingts officiers et soldats. Le toit de chaume était percé en maint endroit; la neige et la pluie tombaient sur les dormeurs.
« Le petit feu allumé avec du charbon apporté de Bône, qu'on entretenait au milieu, et où chacun prenait place à tour de rôle, était le point de mire de tous les passants. Les plus timides se contentaient de regarder les hôtes privilégiés du gourbi d'un œil suppliant,... et de
leur montrer leurs vêtements ruisselants d'eau. D'autres, poussés à bout par le froid, entraient résolument, malgré les efforts du factionnaire, efforts que celui-ci ne déployait, du reste, que lorsque Tintrus avait pris place au foyer, parce qu'alors, tout en rengageant à se retirer, le pauvre diable attrapait lui-même un air de feu... Deux soldats qui s'étaient introduits furtivement pendant la nuit furent trouvés morts le matin, un de chaque côté du matelas où reposait le maréchal. Ces malheureux s'étaient pressés pendant la nuit contre la couche de leur général en chef, pour se réchauffer un peu, et ils y étaient morts. »
C'est dans ce gourbi que logeaient le duc de Mortemart, pair de France, et le duc de Caraman, qui suivaient Tarmée en volontaires ^
La première et la deuxième brigade avaient campé pendant cette nuit dans les enclos du Koudiat-Aty; la quatrième et la cinquième sur le Mansourah. Le 62" de ligne, qui escortait le convoi demeuré en détresse sur la route de Constantine, désespérant de pouvoir dégager les voitures de la boue où elles étaient enfoncées et supportant les mêmes souffrances de froid et de dénuement que les autres troupes, déjà parvenues devant la ville, commit un acte d'indiscipline grave et dont les conséquences furent désastreuses. Malgré les efforts du colonel Lévesque, les soldats pillèrent le convoi, défoncèrent les tonneaux de vin et d'eau-de-vie, s'enivrèrent. Quelques heures plus tard, ils succombaient les uns frappés de congestion, les autres assassinés par les Arabes.
L'artillerie parvint, dans la journée du 22, à prendre position sur les pentes du Mansourah. Les roues enfonçaient jusqu'au moyeu. Les soldats s'attelèrent aux roues, et on commença de tirer contre la porte d'El-Kantara. Le
i. Le duc de Caraman avait soixante-quinze ans.
soir, le colonel Hecquet, du 63% réunit ses hommes et leur (lit :
« Vous avez faim ; il n'y a plus de vivres au camp, mais il y en a dans Constantine. »
Les soldats répondirent :
(( Allons souper à Constantine ! »
Malheureusement, toute la nuit fut perdue en recon — naissances inutiles et Tassant remis au lendemain, bien que la première porte d'El-Kantara eût été fracturée par nos boulets et pût livrer passage à un homme. Malgré leurs grandes soufifrances, les soldats étaient admirables. Toute la nuit du 22 au 23, cinq compagnies se tinrent, immobiles et en silence, dans Teau d'un ruisseau qui aboutit au pont d'El-Kantara. Dans la journée du 22, comme il s'agissait de porter un ordre écrit au Koudiat- Aty, un officier demanda un homme de bonne volonté. Plusieurs se présentèrent. Il fallait traverser le Rummel à un endroit que battait le canon de Constantine, échapper à ce double danger, et à un troisième encore, aux bandes ennemies qui rôdaient dans ces parages. Le carabinier Mouramble fut choisi ; il se mit tout nu par ce froid terrible, et, ayant attaché la lettre sur sa tête, au moyen d'un mouchoir, se jeta dans le torrent, le traversa à la nage et parvint heureusement au Koudiat-Aty, après avoir couru, dans le froid et sous les balles, pendant près de deux milles. Le duc de Nemours, informé aussitôt de ce bel acte de courage, promit à Mouramble qu'il serait décoré de la Légion d'honneur et tint parole.
L'assaut, remis la veille, était décidé pour la nuit du 23 au 2i novembre. L'attaque devait se produire de deux côtés à la fois : contre la porte d'El-Kantara, par le colonel Lemercier, et du côté du Koudiat-Aty, par le général de Rigny. Le duc de Nemours harangua la compagnie franche qui devait former la tête de colonne d'assaut, et
ianuit vint. Mais elle était trop claire. Les Arabes aperçurent les mouvements de nos troupes, et, avant que celles-ci eussent pris position, ouvrirent contre elles un feu meurtiier.
Du côté du Mansourah, une colonne sous les ordres du général Trézel, composée de la compagnie franche, commandée par le capitaine Blangini, d'une compagnie de carabiniers du 2® léger et de deux bataillons du 63® de ligne, était embusquée près du pont d'El-Kantara, dans un ravin. Un détachement du génie, commandé par le chef <le bataillon Marin et les capitaines Hackett et Ruj, sortit de Fabri et s'avança avec une extrême bravoure. Des officiers, des sous-officiers, des sapeurs du génie réussirent à traverser le pont sous la fusillade, et, ayant pu se dissimuler ail pied des remparts, commencèrent à établir un fourneau de mine sous la porte.
Le canon tonnait en même temps contre la ville. Du côté du Koudiat-Aty, on attaquait également. A ce moment, le colonel Lemercier vient demander des troupes au général Trézel. Il s'agissait de protéger les sapeurs qui pratiquaient la mine.
« Combien en voulez-vous ? demande le général.
— Tout le monde ! » répond l'autre.
Le général Trézel croit qu'il s'agit de donner l'assaut, et crie au 63® : « En avant ! » Aussitôt les soldats se précipitent; mais la brèche n'est pas faite; la mine n'est même pas prête. Les soldats demandent inutilement des échelles pour escalader les murs. Un feu terrible les reçoit. Le duc de Nemours et le maréchal Clauzel arrivent au galop jusqu'à la tête du pont, car le bruit s'est répandu au quartier général que Constantine était prise. Mais ils tombent dans une mêlée et une confusion inexprimables. Les soldats se sont heurtés contre la porte ; entassés dans un espace étroit, ils sont criblés de balles ; ils essayent de revenir et sont refoulés par les arrivants.
Les travaux de mine ont été arrêtés par la cohue ; les sacs de poudre sont éventrés ; les coups de feu partent de tous les points des remparts de Constantine.
On se battait donc et on mourait inutilement. Le colonel Lemercier s'approcha du général en chef et lui dit :
« Monsieur le maréchal, c'est impossible. »
Le maréchal, s'adressant au colonel d'artillerie Tournemine, lui demanda s'il restait assez de munitions pour un nouvel assaut le lendemain. Le colonel lui répondit qu'on avait juste ce qu'il fallait pour assurer la retraite.
« Fort bien! monsieur, nous partirons demain », dit le maréchal, avec ce sang-froid qui cachait toute pensée et toute douleur dangereuses à publier.
L'assaut du Koudiat-Aty avait également échoué; les obusiers n'avaient pas réussi à enfoncer la porte. Les troupes d'assaut avaient été décimées, et l'héroïsme de quelques sapeurs, attaquant la porte à coups de hache, ne pouvait servir que d'exemple et de récit pour l'histoire. <( En ce moment solennel où s'éteignait pour l'armée française la dernière chance de succès, la lune, jusque-là voilée par les nuages, sembla vouloir se dégager et jeta quelque lumière sur cette scène imposante. Les minarets de Constantine étaient éclairés au sommet, et les muezzins mêlaient, à la formule consacrée de l'appel à la prière, des imprécations contre les chrétiens et des encouragements aux défenseurs de l'Islamisme, auxquels se joignaient les sons aigus et métalliques des gloussements des femmes animant encore les combattants. Toute la cité semblait trembler sur sa base, d'une excitation fébrile et guerrière, et cependant, à cette heure même, Ben-Aïssa, le lieutenant d'Ahmed, et les principaux notables de Constantine étaient rassemblés... et décidaient que, n'ayant aucun approvisionnement pour soutenir un siège et ré-
sister à nos attaques, le lendemain à huit heures du matin on ouvrirait les portes à Tarmée française*. » M. Berbrugger, qui suivait Texpédition de 1836 en qualité de secrétaire particulier du maréchal Clauzel, a entendu lui-même Ben-Aïssa raconter ce fait, dont la parfaite exactitude a été, depuis, confirmée. Une déclaration avait même été rédigée et signéepar les chefs, notamment le cheikh Ul-Islam.
La retraite commença dès le point du jour. Elle aurait été désastreuse sans la force de caractère de Clauzel, du duc de Nemours et de Changarnier. Plusieurs chefs donnèrent des signes tout à fait étranges de dérangement d'esprit ; ceux que nous venons de nommer restèrent au contraire parfaitement maitres d'eux-mêmes. En ce qui concerne particulièrement le duc de Nemours, il s'était porté au Koudiat-Aty, jusqu'à l'extrême ligne de tirailleurs, dans le plus vif du feu, et, selon le mot heureux d'un témoin, il s'y était montré « comme un homme qu ne s'en aperçoit pas ».
Pendant la retraite, « son calme courage ne se démentit pas un instant, écrit Thureau-Dangin, et il s'appliquait à soutenir et à encourager le soldat ».
A peine avait-on donné l'ordre de se retirer, qu'on s'aperçut qu'on ne pouvait emmener tout le matériel; il fallut détruire ce qu'on ne pouvait ramener à la côte. Il y eut aussi des oubHs lamentables : on oublia des caissons, des obusiers, le matériel du génie et même des combattants. Des soldats d'un poste de grand'garde furent oubhés par le deuxième bataillon d'Afrique, et ceux qui furent sauvés ne durent leur salut qu'au commandant Changarnier, qui ramena son bataillon au pas décharge, au-devant de sescamarades poursuivis par une horde d'Arabes, forma
1. Cirta-Constantine. — Voir aussi les Deux Sièges de Constanline^ par Ernest Mercier, une brochure, Gonstantine, 4896.
i24 LE DUC DE NEMOURS
sa petite troupe en carré et lui adressa ces mots célèbres :
« Us sont six mille, vous êtes trois cents; vous voyez bien que la partie est égale ! »
Les Arabes, attendus à vingt pas, accueillis par des feux de salve, reculèrent en désordre. La retraite fut assurée. Le soir, quand le bataillon du S"" léger alla prendre son cantonnement, toute Tannée l'applaudit.
Le maréchal Clauzel se montra, lui aussi, digne du cornmandement qu'il exerçait. Nous avons dit qu'il avait été trompé par de faux renseignements ; mais, comme Ta écrit le duc de Nemours dans une note dont nous avons déjà cité un fragment :
(( Si le maréchal Clauzel avait failli en s'aventurant dans une entreprise lointaine sur la foi de renseignements trompeurs, il se montra grand par sa fermeté, son calme, sa sérénité dans la crise, surtout le jour où il imposait à sa petite armée, épuisée par les souffrances et les privations, attaquée de tous les côtés à la fois, le devoir de ramener, sans vivres et à travers un désert, son artillerie, ses malades et ses blessés.
« L'ordre une fois donné pour la retraite, il déclara, en effet, que personne ne partirait avant qu'il n'eût vu en mouvement l'artillerie et les voitures avec leur chargement humain (on disait, à ce moment, qu'on ne pouvait, avec l'état dos attelages, les enlever des terres où elles étaient enfoncées...) ; que, jusque-là, en dépit du manque de vivres et de l'audace que donnaient à l'ennemi notre échec et nos préparatifs de départ, l'armée resterait devant Constantine. Il tint parole, et chaque fois que, dans la retraite, la difficulté de la marche des voitures se renouvelait, il faisait la même réponse et arrêtait l'armée. »
La retraite continua, inquiétée jour et nuit par les cavaliers ennemis ou par les tirailleurs qui s'embusquaient derrière une roche et se sauvaient après avoir abattu un de nos soldats. Le froid faisait aussi des victimes. Les
troupes n'avaient presque pas de provisions, et quand un . cheval tombait, mort de fatigue, il était immédiatement dépecé. Le 25 novembre, les soldats, ayant découvert des silos de bW et d'orge, mangèrent le grain tout cru, faute de bois pour le faire cuire. Dans cette même journée, une hallucination singulière d'un des principaux officiers de l'armée lui fit croire à la présence d'une forte colonne ennemie. Le maréchal et le duc de Nemours, avertis, rebroussèrent chemin aussitôt et se portèrent à l'arrièregarde, qu'on croyait attaquée. Ils s'aperçurent que, dans le crépuscule, on avait pris pour des milliers de longs fusils arabes de gigantesques chardons à tètes blanches, qui hérissaient les collines.
Les Arabes, cavaliers ou fantassins, n'étaient cependant pas loin. Les escarmouches étaient constantes entre eux et nos cavaUers. Un escadron de spahis leur enleva un drapeau dont il fut fait hommage au duc de Nemours, et l'affaire la plus chaude dece genre eut lieu le 27 novembre. La marche était ralentie, malheureusement, par le grand nombre des malades, des blessés et des traînards. Le duc de Nemours se montra d'une charité exemplaire envers le soldat. Il avait abandonné ses bagages pour donner un mulet de plus à l'ambulance. Le duc de Mortemart et le duc de Caraman marchaient à pied, à la tète de leurs chevaux sur lesquels ils avaient chargé les blessés.
Le 28, le corps expéditionnaire campait sur les bords de la Seybouse. Dans la journée, on avait fait quelques prisonniers ; ils s'attendaient à être fusillés, mais le duc de Nemours demanda et obtint qu'ils fussent mis en liberté.
Le 1*' décembre, le corps expéditionnaire était rentré à Bône après une courte campagne, — puisqu'elle avait duré moins de trois semaines, — mais plus pénible que beaucoup de longues expéditions. Il avait eu environ un millier d'hommes mis hors de combat par le feu, la maladie
OU la faim. Il en mourut un plus grand nombre, au retour, dans les hôpitaux *.
On rentrait le cœur plein de tristesse, « parce que, comme récrivait le duc de Nemours, il ny a aucun point, aucun fait auquel on puisse se raccrocher pour faire oublier le pénible spectacle dont on a été si longtemps témoin ».
Le colonel Bojer écrivait au roi, à la même date:
« Les renseignements qu'on avait sur Constantine, sa position et les forces qui devaient la défendre étaient incomplets ; notre tentative a échoué faute de moyens suffisants, de vivres, et, par-dessus tout, à cause du temps affreux et froid qui est venu nous accabler... Alors, obligés de nous retirer, nous avons commencé notre mouvement rétrograde au milieu de neige et de boue profondes, sans vivres, presque dénués de tout et enveloppés d'Arabes acharnés après nous. Plusieurs fois les circonstances ont été très graves... Le temps me manque pour donner à Votre Majesté des détails sur tout ce qui s'est passé pendant une marche de quatre-vingts lieues et un combat de sept jours... Cette rude épreuve a fait voir à toute l'armée tout ce qu'ilyade noble etde courageux chez notre prince, qui n'a pas cessé un seul instant d'être le drapeau sur lequel chacun avait les yeux et se ralliait. »
Il faut ajouter à ces causes d'insuccès le peu de connaissance qu'on avait du nombre, du caractère des Arabes et de la topographie du pays. Le Recueil de renseignemenls pour l^expédition future^ publié quelques mois après la première expédition de Constantine, oii se trouve réuni, dit l'auteur, <( tout ce qu'il y a de connu sur cette capitale et sur les routes et les pays qui l'environnent dans un rayon de quarante lieues », prouve qu'on savait
1. Voir Thureau-Dangin, Histoire de la monarchie de Juillet^ t. III, p. 515.
surtout de l'histoire ancienne et de la géographie romaine.
Le 6 décembre, les bâtiments qui portaient le duc de Nemours -et le gouverneur général arrivèrent en vue d'Alger vers midi. Ils n'étaient pas attendus. Le prince reçut immédiatement les autorités et les différents corps d'officiers qui s'étaient réunis en toute hâte, et refusa les fêtes que l'on voulait organiser en son honneur.
Après avoir visité, dans les jours qui suivirent, l'hôpital militaire du dey, la Kasbah, le fort TEmpereur, passé en revue les troupes dans la plaine de Mustapha, et parcouru une partie de la Mitidja, il s'embarqua- le 10 décembre à bord du Sphinx, Le 13, à trois heures du soir, il débarquait à Toulon et arrivait aux Tuileries le 22, ne s'étant arrêté nulle part.
Les plus vives polémiques de presse se livrèrent à l'occasion de cette expédition malheureuse. Toute l'opposition attaqua le maréchal Clauzel. Il fut sacrifié, et le lieutenant général comte de Damrémont était nommé gouverneur de l'Algérie le 12 février 1837, tandis que Bugeaud, avec des pouvoirs presque indépendants, prenait possession du commandement de la province d'Or an.
Les deux généraux avaient ordre de traiter s'ils le pouvaient, et de ne recourir aux armes qu'en cas de nécessité. Mais les Arabes devaient bientôt nous obliger à une seconde expédition.
Revenu en France, le duc de Nemours se trouvait, ainsi que le duc d'Orléans et le prince de Join ville, près du roi qui se rendait au Palais-Bourbon, pour l'ouverture des Chambres, le 27 décembre 1836, lorsque eut lieu l'attentat Meunier.
« ... La voiture du roi venait de dépasser la grille du jardin des Tuileries, lorsque la détonation d'une arme à feu se fit entendre... La balle avait effleuré la poitrine
du roi, et avait été frapper transversalement dans la glace de devant de la voiture, entre M. le duc de Nemours et M. le prince de Joinville. M. le duc d'Orléans, placé à gauche du roi, et M. le duc de Nemours, placé en face de Sa Majesté, ont été légèrement blessés par des éclats de la glace ^ . . »
Au début de 1837 (26 janvier), le président du Conseil, comte Mole,. ministre des Affaires étrangères, dépose un projet de loi assignant comme dotation au duc de Nemours, devenu majeur Tannée précédente, le domaine de Rambouillet, les « châteaux, terres, prés, étangs, corps de fermes, bois et forêts de Sénonches, Châteauneuf, Montécaut, tels qu'ils se comportent aujourd'hui entre les mains de l'État,... pour en jouir, lui et ses descendants en ligne directe, de mâle en mâle et par ordre de primogéniture et à titre d'apanage ». On recommence, à l'occasion de ce projet de loi, soit à la Chambre, soit dans la presse, les controverses, les insinuations, les polémiques irritantes auxquelles avait donné lieu, en 1831 et en 1832, la fixation de la liste civile, et qui se reproduiront plus tard, en 1840, lorsque sera déposé le projet relatif à la dotation du duc de Nemours au moment de son mariage. Le gouvernement prévit, en 1837, qu'il courait à un échec, et le projet de loi fut retiré.
L'hiver se passe à Paris, aux Tuileries.
A la fin de mai, la plus douce, la plus joyeuse des « fonctions » princières fait partir le prince pour Melun. Il va saluer la fiancée de son frère, la princesse Hélène de Mecklembourg, qui arrive d'Allemagne, au milieu des acclamations populaires. Il repart presque aussitôt avec le duc d'Orléans, prend de l'avance, et le soir, quand la princesse arrive à Fontainebleau, il est là encore, au bas