‹ Le duc de Nemours;Chapitre 22 sur 60 · Les Deux sièges de Constantine, par Ernest Mercier · texte numérisé non relu

Les Deux sièges de Constantine, par Ernest Mercier

2. Le corps du général Damrémont, rapporté en France, fut inhumé aux Invalides.

monte, au galop de son cheval, les pentes du Koudiat- Aty. C'est le prince de Joinville qui a touché Bône au cours d'une croisière, a obtenu du commandant do VHercille la permission de se joindre à une colonne de secours en marche vers Constantine, a changé son uniforme de marin pour un costume fantaisiste de soldat, et qui a espéré, jusqu'à la dernière minute, prendre part à l'assaut. En apercevant son frère aîné, il se jette à son cou. Aussitôt après, il court à cette muraille qu'il eût voulu conquérir. 11 reste longtemps sur ces décombres qui ressemblent à « une moraine de glacier, semée de képis, d'épaulettes, de débris humains ». Le regret de la gloire des armes, non moins que son amitié fraternelle, lui font prendre un croquis de la brèche. C'est grâce à ce croquis qu'Horace Vernet a pu rendre exactement l'aspect des murs de Constantine, dans le tableau qui se trouve au musée de Versailles*.

En France, on attendait avec anxiété la nouvelle de l'assaut. La reine s'inquiétait. Elle le laisse voir dans les nombreuses lettres qu'elle écrit à son fils. Elle est préoccupée de lui et de la guerre, encore qu'elle soit très occupée par les négociations et la conclusion du mariage de sa fille Marie avec le prince Alexandre de Wurtemberg. Le mariage est célébré à Trianon, le 17 octobre. On ne savait encore rien de Constantine. Quand le banm Pasquier, chancelier de France, et qui remplissait les fonctions d'officier de l'état civil, a nommé, les princes présents, il mentionne : « M. le duc de Nemours et M. le prince de Joinville, absents pour le service du roi. » Et la pensée de Constantine ne quitte plus les esprits.

i. Horace Vernet, ainsi qu'on le verra plus loin, ne partit de France qu'après la prise de Constantine. Le seul peintre autorisé à suivre roxpédiUon, Eugène Flandin, composa un album de croquis dont il fit hommage au duc de Nemours, le 5 décembre 1838. Mais il y a un album publié, celui de RafFet, dont une des gravures rappelle la mort glorieuse du général Damrémont.

Le roi n'apprit riieureuse nouvelle que le 22. Il faut laisser conter cette scène émouvante à la reine ellemême :

« Le 22 au matin, j'ai reçu une lettre de Joinville du 10. Elle m'a réjouie, mais ne m'a pas rassurée, d'autant plus que de tous les côtés on faisait courir des bruits sinistres. J'ai été dans la matinée avec la jeunesse faire une promenade dans les bois de Meudon; en rentrant, j'ai été au salut dans la belle église de Notre-Dame à Versailles ; j'avais tant besoin de prier pour vous 1 Le soir, nous avons eu un grand dîner avec le prince Paul, et ensuite II Barbiere di Siviglia par les Italiens. La matinée d'hier était consacrée en famille aux préparatifs du départ de Marie. J'étais dans mon cabinet à causer avec Chartres, et tout le reste- de la jeunesse était dans la chambre à côté, lorsque le père ouvre la porte et me crie :

« — Prise! prise!

« Je crie de mon côté :

« — Constantine ! »

« Tout le monde accourt autour du père, lequel dit :

« — Constantine est prise, mais le pauvre Damrémont est tué. »

« Et il se met à fondre en larmes.

« Alors nous nous sommes presque tous trouvés mal. « Mes enfants? mes frères? » On n'entendait que cela. Le père a répondu :

«. — Ils se portent bien. »

« Alors, pendant deux heures, il s'est passé une de ces scènes que tu connais bien. On entrait, on sortait, on allait, on venait, on s'embrassait, on copiait la dépèche télégraphique, on écrivait de^ billets, on expédiait des hommes à cheval, on entendait le canon des Invalides, celui de Versailles, on remerciait le bon Dieu, mais le cœur n'était pas tout à fait tranquille et content : l'ombre

de ce pauvre Damrémont nous troublait, l'idée de cet assaut meurtrier, la crainte des pertes que nous apprendrions encore, l'inquiétude pour tous ceux auxquels nous nous intéressons particulièrement, et enfin, dois-je te le dire, je crains que tu ne sois blessé, et qu'on ne nous le cache. Je suis dans une agitation que je ne veux pas faire paraître et qui est bien cruelle. Ce matin, à onze heures, nous avons été, toute la famille, à la cathédrale de Versailles, où Ton a chanté un Te Demn solennel en actions de grâces à Dieu, de la prise de Constantine ; Tévêque a fait un très beau discours au roi...

« ... Je t'inclus ici des lettres qu'Alexandre et Marie m'ont laissées pour toi. Le père et Chartres étaient vraiment touchants hier dans leur joie pour la gloire de nos armes, dans leur peine pour la mort de Damrémont, dans leur affection pour toi. Chartres a été vraiment parfait, comme il l'est toujours dans les grandes occasions, et lorsqu'il se laisse aller à son naturel. Il a joui de ton honneur, de ta gloire, comme si c'était lui-même, et il m'a assuré qu'il était, du coup, guéri de sa nostalgie africaine. Il a beaucoup causé avec le père de ce que l'on ferait pour toi, pour Valée. Mes amitiés à tes braves compagnons. Dieu veuille qu'ils soient tous sains et saufs ! Que Dieu te bénisse, chérissime enfant ! Père et mère t'aiment et t'embrassent de tout leur cœur. »

Cette lettre — comme tant d'autres qu'il serait aisé de citer — montre que le duc d'Orléans prenait sa part de la joie commune, et qu'il avait pu avoir une jalousie de gloire, mais non une jalousie fraternelle, ainsi que les journaux de Fopposition s'efforçaient, dans ce moment même, de le faire croire, en parlant de « divisions profondes » entre les deux frères. Or c'était au duc d'Orléans que le duc de Nemours adressait, pendant la campagne, son journal militaire, malheureusement perdu aujourd'hui; c'est le duc d'Orléans qui s'écriait : « La gloire d'un de

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nous, c'est la gloire de tous*.» C'est lui qui ajoutait, à la lettre de la reine, ces pages qui méritent d'être citées tout entières, pour leur générosité, pour leur jeunesse, pour leur bel enthousiasme militaire, pour la soif de gloire qu'elles laissent percer, pour le sentiment fraternel dont elles débordent et pour les lignes, dignes d'un poète guerrier, qui les terminent :

« Trianon, 23 octobre 1837.

« Mon bien cher Ami,

« Nous avons reçu aujourd'hui les dépèches télégraphiques qui nous ont appris le beau fait d'armes auquel tu viens de prendre part ; et, quoique au milieu de l'émotion que j'en éprouve je n'aie rien pour diriger mes conjectures, et que je ne puisse guère t'écrire avec l'ordre et la maturité que je voudrais apporter à cette lettre, cependant je ne veux, pas attendre les détails que nous avons besoin de recevoir bientôt pour m'épancher auprès de toi, mon cher ami, et te dire tout ce qui remplit mon cœur. Plus tard, quand j'aurai pu connaître tout ce qui s'est passé, et que j'aurai mieux réfléchi à tout ce qu'il y a à faire, je t'écrirai mon opinion raisonnée; aujourd'hui, je ne t'envoie que ma première impression. Mon premier, mon plus sincère sentiment, en recevant cette glorieuse nouvelle, a été de me réjouir de toute mon âme que tu aies eu tant à faire, et, loin de regretter que l'action ait été chaude, et que la gloire qu'on pourra en retirer ait été si grande, il me semble que mon sacrifice doit m 'avoir d'autant moins coûté qu'il t'aura plus profité. Je me réjouis de toute mon âme qu'au milieu des chances si incertaines de ces sortes d'expéditions, au milieu de toutes les vicis-

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