‹ Le duc de Nemours;Chapitre 21 sur 60 · Cirta-Constantine, p · texte numérisé non relu

Cirta-Constantine, p

Pendant Tassant, les tambours continuent de battre et les musiques de jouer.

En quelques minutes la brèche est escaladée. Le grand drapeau rouge tombe. A la place, le capitaine de Gardereins plante le drapeau tricolore. Mais nos soldats ne trouvent aucune issue. Ils ne peuvent se frayer passage dans l'amas de décombres où ils sont engagés, et on les fusille sans qu'ils puissent répondre. Le colonel de La Moricière fait saper les murs des maisons, les traverse et sort ainsi de l'impasse. Il divise ses hommes en trois colonnes : deux qui suivront le rempart à droite et à gauche, la troisième qui pénétrera droit au cœur de la ville.

Chacune de ces colonnes livre bataille devant chaque barricade, dans chaque rue, souvent dans chaque maison. 11 faut monter sur les terrasses, car des coups de fusil partent de tous les toits et des fenêtres des minarets. 11 y a des embuscades partout, partout des combats corps à corps. Les blessés et les morts sont nombreux des deux côtés. Un magasin à poudre saute et fait de nombreuses victimes. Le colonel de La Moricière aveuglé par Texplosion, la plupart des officiers mis hors de combat, les soldats se trouvent sans direction et reviennent, épouvantés, vers la brèche. Ils rencontrent en chemin le colonel Combes envoyé en soutien avec la seconde colonne. Le colonel les rallie et reprend TofiFensive. Il emporte à la baïonnette, les barricades de la rue du Marché. Blessé à la figure, il continue quand même de pousser en avant, se heurte à une deuxième barricade et crie aux hommes qui le suivent : « La croix d'honneur est derrière ce retranchement : qui veut la gagner ? » Quelques minutes après, il est frappé de deux balles, dont l'une lui traverse la poitrine. Il revient sur ses pas, refait le chemin parcouru jusqu'à la batterie de brèche, car il veut rendre compte au duc de Nemours du succès

de la France. Il perd son sang par la bouche et par les narines. 11 se raidit, afin de marcher droit; il arrive, et, simplement, il dit au prince :

« Monseigneur, la ville ne peut tenir plus longtemps ; le feu continue, mais va bientôt cesser. Je suis heureux de pouvoir le premier vous Tannoncer; je vais me faire panser. Monseigneur, si ma blessure n'est pas mortelle, je serai heureux de pouvoir encore verser mon sang pour mon pays. » Cinquante pas plus loin, il tombait évanoui. Deux jours après il était mort ^

A mesure que la colonne de troupes déjà entrée dans la ville disparaissait aux regards des Français qui observaient la brèche, le duc de Nemours la faisait soutenir par des troupes fraîches, qui partaient à intervalles réguliers. On peut dire qu'il fallut prendre toute la ville, comme s'il y avait eu autant de brèches que de maisons ou de boutiques, et le dernier effort, un des plus rudes, eut lieu contre le grand bâtiment fortifié qui servait de caserne aux soldats turcs et kabyles. Le général Rulhières reçut du général Valée Tordre d'aller prendre le commandement des troupes qui se trouvaient dans la place. Il entra dans Constantine et se dirigea vers la Kasbah. Quelques ennemis, décidés à ne point se rendre, y tenaient encore. Avant de se jeter dans le ravin au-dessus duquel la Kasbah était dressée, ils déchargeaient leurs fusils, puis se laissaient glisser le long de cordes fixées au

1. Ses dernières paroles furent aussi beUes que celles que nous venons de citer; il les adressa au général Boyer, son ami, qui était venu le visiter à l'ambulance. «Mon cher Boyer, reçois mes adieux, dit-il. Tu diras à Son Altesse Royale qu'après ma mort je ne demande rien pour ma femme ni pour les miens; mais je lui recommande quelques officiers de mon régiment dont voici les noms... » La mort l'interrompit. {Journal du D*" Baudens, qui soigna le colonel descendant de la brèche.) Quant aux paroles dites au duc de Nemours, il en existe des versions plus littéraires, et sans doute moins proches de la vérité. J'ai choisi les phrases toutes simples rapportées par les témoins eux-mêmes.

rocher ; mais les cordes se rompaient sous le poids et ils allaient augmenter le nombre des malheureux, Turcs ou Arabes, hommes, femmes et enfants, qui avaient cru pouvoir fuir le long de ces murailles et de ces rochers à pic, et qui, en tombant, s'étaient brisés au fond du ravin.

En même temps, le capitaine de Saint- Arnaud parvenait, à travers la ville, à la porte d'El-Kantara, et annonçait la victoire aux troupes du Mansourah.

A neuf heures du matin, les soldats français, grimpés sur tous les points élevés de la ville, saluaient leur triomphe en criant : « Vive le roi ! »

Ahmed-Bey, du haut d'une montagne, avait suivi les péripéties de la lutte. Quand il aperçut, au sommet de son propre palais, le drapeau tricolore, il tourna bride et se jeta vers le sud.

« Répondant à l'invitation des chefs des colonnes d'assaut, le général Valée et le duc de Nemours, suivis de leiu* état-major, pénétrèrent dans la ville par la brèche. Quelque préparés qu'ils fussent à de pareilles scènes, le spectacle qu'ils eurent alors devant les yeux dépassait en horreur tout ce que Timagination la plus sombre pouvait rêver : ce n'étaient que débris, cadavres défigurés, blessés se tordant dans les affres de l'agonie, au milieu d'une atmosphère étouffante de fumée et de poussière, avec des relents de sang et de paille brûlée. De partout s'élevaient des clameurs : chants de victoire, cris de douleur, imprécations, disputes, supplications, lamentations de femmes pleurant leurs morts...

« Ce fut à travers ce désordre que les généraux atteignirent le palais. Ils prirent aussitôt les mesures les plus urgentes et en dirigèrent eux-mêmes l'exécution. Leur premier soin fut de débarrasser les rues des barricades et des obstacles de toutes sortes les encombrant. Oh rechercha en même temps les malheureux respirant encore

dans les maisons, dans les recoins, quelquefois à moitié ensevelis sous les éboulements, et on enleva les morts * . »

Le D"" Baudens reçut Tordre de choisir, pour y loger les blessés, la plus belle maison de la ville, et ce fut la maison du bey, de ce Ben-Aïssa qui avait été le chef de la défense, et, blessé quatre fois, avait réussi à s échapper au moment où nos troupes pénétraient dans Constantine.

Le prince, suivi des généraux Valée, Rohaultde Fleury et Boyer, vint visiter les blessés, adressant à chacun quelques paroles de réconfort. Des blessés se soulevaient pour lui tendre la main et pour le remercier.

Beaucoup d'officiers avaient été tués ou blessés : un quart de ceux qui avaient pris part à l'assaut. Le génie surtout était très éprouvé. Un des officiers de cette arme frappés à mort ce jour-là, le capitaine Leblanc, était un dessinateur de grand talent; un autre, le commandant Vieu, vétéran des guerres de TEmpire, avait une réputation de bravoure légendaire. Le commandant Sérigny, le colonel Combes, le chef d'état-major Perrégaux, le général en chef Damrémont, et bien d'autres, étaient morts en donnant une nouvelle province d'Algérie à la France.

Avant que les cercueils fussent descendus dans la fosse, ils furent placés sur la brèche ; les soldats construisirent un catafalque avec des sacs à terre, et toute Tarmée défila devant ce monument d'une simplicité si émouvante 2.

Le 16 octobre, le duc de Nemours passait en revue l'armée expéditionnaire. La revue n'était pas terminée, quand un second fils du roi apparaît sur le terrain et

Page 1