Aujourd'hui colonel de la 3" légion
elle a été publiée. Le préfet de police venait tlarriver pour s'accorder avec les chefs militaires. On causa peu. La marche des événements était trop rapide; le présent réclamait des soins trop constants et trop urgents pour qu'il pût être beaucoup question de l'avenir. Le préfet retourna prompt ement à son hôtel, et ne pouvait rester longtemps absent dans un pareil moment.
« Avant de terminer ce récit des faits extérieurs et de passer à un ordre autre cridées, disons encore un mot des mesures militaires. Nous avons parlé déjà de l'évacuation de divers points occupés par les troupes et du renvoi, dans leurs casernes, de tout ce qui ne serait point indispensable à la garde des points conservés. Le 1" léger, venant de la pointe Saint-Eustache avec un détachement de chasseurs d'Orléans, arriva ainsi sur la place du Carrousel, par suite de ces ordres et vers minuit. On ne pouvait, dans la situation de Paris, le renvoyer dans ses quartiers, à la Nouvelle-France, faubourg Poissonnière. 11 fut gardé au Carrousel, ainsi que le 16'' et le 3U" appartenant à la 5* brigade (banlieue), qui était en réserve à la caserne de la Courtille depuis la veille, sous les ordres du général Duponcy (de bonne volonté), remplaçant le général Carré, malade. Les troupes, qui purent facilement regagner leurs quartiers, y furent renvoyées pour le reste de la nuit; la brigade de cavalerie de Seine-et-Oise eut ordre de rejoindre ses cantonnements ; les unes et les autres, avec ordre de revenir à huit heures le lendemain matin. Celle de Seineet-Marne fut conservée dans Paris, ainsi que les 14* et 15*, appartenant à la 6" brigade (banlieue). Ces troupes furent établies au bivouac, sur la place du Carrousel et dans la cour des Tuileries; on leur donna du bois, de la paille et quelques vivres. Les mêmes mesures pour l'approvisionnement des troupes étaient continuées à la manutention, sous la direction de MM. Melcion, intendant militaire, et Gaillard, sous-intendant. Mais il fallait se procurer des
fourrages qui allaient manquer à la consoramation de notre nombreuse cavalerie, et, pour cela, il était essentiel de profiter des quelques heures de tranquillité qu'allait donner le reste de la nuit, car il eût été très périlleux, voire même impraticable, de tenter de parcourir deux fois de jour le trajet des Tuileries à Bercy, lieu du magasin à fourrage. Un convoi fut donc organisé dans ce but, sous le commandement du colonel Brunet, du 15®, et avec l'escorte d'un bataillon de son régiment sans sacs. Ces mesures terminèrent, on peut le dire, la partie active de la journée du 23 février. Les troupes fatiguées s'endormirent à leurs faisceaux. Les bandes, laissées à elles-mêmes, se lassèrent de leurs bruyantes démonstrations. Quelquesunes continuèrent en silence à élever des barricades ; Paris rentra, pour quelques instants, dans une sorte de calme. Les têtes seules y étaient en action.
« Après avoir rapporté toutes les péripéties extérieures de cette immense journée, nous devons encore parler de celles de la politique. Ainsi que nous l'avons dit plus haut le comte Mole avait, devant la marche rapide des événements, renoncé à la formation d'un ministère. Sur le conseil de MM. GuizotetDuchâtel, le roi avait fait appeler M. Thiers. Le général de Berthois, aide de camp, de service près du roi, qui se rendit chez ce dernier vers une heure du matin, le trouva tout habillé, attendant un message. Je me rendis à ce moment chez le roi ; le duc de Montpensier s'y trouvait; la reine était chez elle avec les princesses. Il fut alors décidé, entre le roi et MM. Guizot et Duchâtel, que M. le maréchal duc d'Isly était nommé au commandement supérieur des gardes nationales de la Seine et des troupes delà T^ division militaire. Une discussion s'engagea, sur le point de savoir si cette nomination serait faite par l'ancien ministère, ou si le roi attendrait M. Thiers pour le lui demander. La résistance à la nomination immédiate venait surtout de la répugnance
qu'éprouvait M. Duchâtel àcontre-signerle remplacement de son beau-père, le général Jacqueminot. Cette résistance fut vaincue, et deux ordonnances, contre-signéespar les ministres de Tlntérieur et de la Guen-e, MM. Duchûtel et Trézel, furent signées par le roi qui, pour cela, quitta ses appartements du rez-de-chaussée et monta dans la salle du conseil, avec ceux de ses anciens ministres qui se trouvaient auprès de lui. M. Thiers était attendu d'un moment à l'autre. Le maréchal Bugeaud s y était déjà rendu en uniforme. Il était d'une impatience indicible d'aller prendre son commandement et ne voulait même pas attendre que le roi eût signé sa nomination qu'on s'occupait à écrire. Il me fît plusieurs questions sur les officiers généraux et sur la force des bataillons; je me mis à sa disposition pour toutes choses, et, aussitôt que le roi eût apposé sa signature, il partit pour aller parler aux officiers des corps qui bivouaquaient sur la place. Au même moment, MM. Guizot, Duchâtel et moi, nous nous rendîmes à l'état-major, pour annoncer cette décision aux généraux Sébastiani et Jacqueminot. Ils venaient de se coucher ; nous pénétrâmes dans la chambre de Jacqueminot, auquel M. Guizot fit la communication. Une légère contraction, qui se manifesta sur sa figure amaigrie, fut le seul témoignage de l'impression qu'il en reçut. « Je partirai demain pour Meudon », dit-il. Le général Sébastiani, couché dans une autre chambre, rrriva peu de moments après. M. Guizot, après lui avoir annoncé la nouvelle, ajouta que le maréchal Bugeaud tenait infiniment à conserver son concours. Il parut plus aff*ecté, mais il me dit aussitôt : « Monseigneur peut être assuré que je resterai tant qu'il y aura un coup de fusil à tirer. » Après l'avoir remercié et avoir serré les mains à ces deux excellents généraux, je retournai près du roi avec les deux ministres. Ces derniers prirent congé du roi. M. Duchâtel retourna au ministère de l'Intérieur ; M. Guizot alla coucher chez le duc de Broglie.
Dans les appartements du roi, je trouvai le duc de Montpensier et le comte de Montalivet. Ce dernier annonçait au roi que M. Thiers demandait à s'adjoindre M. Odilon Barrot. Le roi reconnaissait la nécessité d y consentir. 11 était surtout préoccupé de ne pas subir la condition de dissoudre la Chambre des députés. Peu de moments après, M. Thiers arriva; nous quittâmes le cabinet du roi, qui m y rappela presque aussitôt. M. Thiers accepta la mission avec l'adjonction de M. Odilon Barrot, et, comme le roi cherchait une rédaction pour faire annoncer cette nouvelle par le Moniteur, le ministre futur demanda la permission d'en proposer une qu'il écrivit lui-même sur le bureau du roi sans s'asseoir. Cette pièce, adoptée sans difficulté par le roi, fut copiée aussitôt pour être envoyée au Moniteur et au préfet de police, afin qu'il la fît sans délai placarder et répandre dans Paris. M. Thiers me consulta ensuite sur ses candidats pour le ministère de la Guerre : La Moricière ou Bedeau. Il penchait pour le premier, dont le nom jouissait, disaitil, d'une grande popularité. Il parla de Baudin pour la marine. Il ne fit pas d'objection à la nomination déjà faite de M. le maréchal Bugeaud. Aucun autre sujet de discussion ne fut soulevé. M. Thiers se retira, après avoir reçu du roi rendez -vous pour le matin à neuf heures. Il était environ deux heures et demie du matin. Je le suivis dans le salon jaune, oii se trouvaient encore Montpensier et Montalivet, et là M. Thiers nous dit qu'il proposait MM. Odilon Barrot pour la justice, de Rémusat pour l'intérieur, Duvergier de Hauranne pour un département, je ne me rappelle plus lequel. La conversation fut courte; M. Thiers paraissait très modéré et confiant. Je retournai près du roi et de la reine, auxquels nous donnâmes ces nouvelles, et de là je me rendis à l'état-major pour annoncer de nouveau à M. le maréchal Bugeaud que j'étais à sa disposition.
« Encore un mot pour terminer Tinterminable récit de cette interminable journée. En sortant des Tuileries, M. le maréchal Bugeaud avait fait rassembler les officiers supérieurs des corps campés sur la place et leur avait fait un discours pour leur conmiuniquer ses plans et leur donner des conseils, discours qu'il terminait en leur annonçant « qu'il allait livrer la l)ataille, qu'il n'en avait jamais perdu, et qu'il comptait bien ne pas perdre cette virgi-nité ». Ce discours fut écouté en silence. De là, il se rendit à l'état-major de la garde nationale. Il y trouva cette foule d'officiers, pleins de capacité, de zèle, de dévouement et d'abnégation, qui, depuis trente heures, ne quittaient ce poste que pour aller sans cesse s'exposer à de pénibles et périlleuses missions...
« Il y trouva, en outre de tous ceux que leur service y appelait, une foule d'officiers de tout grade, depuis le lieutenant-général jusqu'au sous-lieutenant, qui, depuis le commencement des trouides, étaient venus offrir leurs services et dont le nombre augmentait avec le danger. Parmi eux, se trouvaient les lieutenants-généraux Rulhières et Bedeau, qui s'étaient spécialement offerts à moi, et auxquels j'avais demandé de ne plus s'éloigner depuis que les événements avaient augmenté de gravité. Le maréchal ôta ses épaulettes, passa une redingote bourgeoise par-dessus son uniforme, s'assit à une table ronde, et prit d'un côté le général Sébastiani, de Tartre le colonel Rohn, chef d'état-major de la 1'^ division. Le capitaine de Gravillon, de l'état major de la division, était vis-à-vis de lui, écrivant. Une foule énorme d'officiers se pressait autour de lui. Voyant que je ne pouvais lui être utile en ce moment, je me retirai, laissant le lieutenant-colonel Borel pour me rendre compte des ordres donnés ou des événements qui surviendraient. Dans ce travail, tous les ordres précédemment donnés furent changés. Voici le résumé des disposi-
lions qui furent prises par M. le maréchal Bugeaud.
« Une nouvelle répartition des commandements fut faite. Le lieutenant-général Bedeau fut destiné à commander à la porte Saint-Denis ; les maréchaux de camp de Salles, Saint-Arnaud et Gachot furent mis sous ses ordres... Les généraux de Garraube et de Sainte- Aldegonde perdirent ainsi leurs commandements. Le lieutenant-général Sébastiani, désigné d'abord pour commander la réserve à la place du Carrousel, obtint, sur ses très vives instances, et dans un but qui l'honore, d'être placé dans un poste présumé devoir être plus actif et plus périlleux, le commandement de Thôtel de ville. Les maréchaux de camp Taillandier et Duhot, déjà employés, furent mis sous ses ordres. Le lieutenant-général Rulhières fut chargé du commandement de la réserve, à la place du Carrousel. Les autres officiers généraux, employés la veille, conservèrent leurs postes et commandements. Les troupes durent être rendues aux nouveaux postes qui leur étaient assignés à six heures du matin. L'ordre fut donné à chaque commandant de zone d'attaquer les barricades et de marcher en avant jusqu'à ce qu'elles fussent prises et détruites ou abandonnées. En même temps, des réquisitions de fiacres furent ordonnées, pour le transport des vivres de la manutention, sur les divers points occupés par les troupes. Le reste de la nuit se passa à l'expédition de ces divers ordres.
« Ces mesures, combinées avec l'habileté de tactique justement reconnue à M. le maréchal Bugeaud, étaientelles bien celles qui convenaient à la situation du moment? Étaient-elles préférables à celles qui avaient été précédemment ordonnées? C'est ce que je ne me permettrai pas de décider, mais ce qu'il est permis de mettre en question. Elles étaient conformes, il est vrai, à ce qui avait été pratiqué, à ce qui avait réussi dans de précédentes émeutes, à ce que M. le maréchal Bugeaud lui-
même, dans des commandements partiels, avait appliqué avec énergie et succès. Mais, dans ces émeutes, l'insurrection était concentrée sur certains points de la ville. Très caractérisée et énergique sur ces points, elle n'existait pas dans le reste de Paris. Ici, au contraire', elle ne se montrait agressive et audacieuse nulle part, mais elle couvrait tous les quartiers de la capitale de masses inertes agissant sur les troupes en les resserrant, en les enveloppant, en les étreignant sans violence, mais avec une force irrésistible... N'était-ce pas le cas de concentrer la force militaire, au lieu de l'étendre, afin d'avoir, sur les points nécessaires à protéger, une force plus grande pour résister à cette pression? N'était-il pas plus sage, dans cette situation, de se borner à défendre la ligne des quais et la communication des Tuileries à Vincennes, en réunissant tous les efforts pour la protection des Tuileries, de l'hôtel de ville et de la préfecture de police, points les plus menacés ? C'est ce qu'il est permis de se demander. Si le succès contre l'attaque combinée de l'insurrection et de Tintrigue eût encore été possible, le plan de concentration, arrêté avant la prise de commandement de M. le maréchal Bugeaud, n'eût-il pas offert plus de chances favorables que celui qu'il ordonna? Et même, dans la situation telle que les événements l'ont révélée depuis, le plan primitif ne permettait-il pas une défense plus efficace? N'ô tait-il pas à l'ennemi plusieurs de ses chances favorables? N'eût-il pas au moins permis de ralentir la chute, de la rendre moins inopinée, moins brusque et moins rude? Et cela, même en admettant, comme cela est, je crois, incontestable, que la cause fût déjà perdue alors, par suite des événements de cette journée du 23; même en reconnaissant que la monarchie constitutionnelle avait été frappée d'un coup mortel par les manifestations illégales de la garde nationale en armes. »
« Jeudi, 24 février.
« La nuit avait passé, et le jour se levait; le temps était gris, légèrement humide et très doux. Les troupes avaient gagné leurs postes ; à peine avaient-elles pu prendre quelques heures de repos. Je me levai, et reçus la cordiale visite de M. Paul Daru. Avant huit heures, je me rendis chez le roi; je le trouvai dans son cabinet de toilette, avec MM. Hébert et Dumon ; il venait de nommer ce dernier vice-président du Conseil d'État et recevait son serment. MM. Guizot et Duchâtel y vinrent peu d'instants après. Le salon de service se remplissait d'une foule inaccoutumée. Aux officiers de la maison du roi qui s'apprêtaient à recommencer la mission de péril et de dévouement qu'ils accomplissaient depuis deux jours, en parcourant, seuls et en bourgeois, tous les quartiers de Paris, pour rapporter des nouvelles exactes, à ces officiers pleins de cœur, se joignirent une foule d'autres qui, n'étant pas appelés auprès du roi par leurs fonctions, venaient lui offrir leurs services, au moment du danger. Je citerai parmi eux le marquis de Laplace, lieutenantgénéral d'artillerie, qui vint s'offrir pour prendre le commandement de Vincennes, oîi se trouvait seulement un colonel. Cette offre fut acceptée ; il partit et conserva ce commandement jusqu'après les événements.
« Vers huit heures, je me rendis à l'état-major. Je vois, en y allant, les surveillants qui fermaient la grille du guichet de l'Échelle. On venait de tirerquelques coups de fusil d'une maison de la rue de l'Échelle. Dans la cour du château, tous les postes étaient sous les armes. Rulhières faisait prendre aux troupes une formation régulière sur la place du Carrousel. Au moment où nous traversions cette place, un coup de fusil fut tiré sur nous, d'une des maisons qui sont dans le prolongement de la rue de Rohan.
« Un grand mouvement régnait à Tétat-major. Des avis arrivaient de tous côtés, disant qu'une foule immense encombrait les rues et les boulevards, que cette foule ne commettait pas d'actes d'hostilité, mais que les troupes avaient peine à se préserver du contact et de l'envahissement de cette foule. On annonçait en même temps que des masses énormes d'ouvriers descendaient des faubourgs. Je trouvai M. le maréchal Bugeaud au haut de Tescalier, occupé à recevoir un de ces rapports qu'apportait un inconnu convenablement mis, et qui, ayant très chaud et étant très animé, insistait vivement pour qu'on défendit toute espèce d'hostilité de la part des troupes. Cette foule était, disait-il, animée de bons sentiments ; il fallait agir sur elle par la persuasion. La garde nationale remplirait ce but, une résistance armée perdrait tout. Ce monsieur arrivait de la porte Saint-Denis, il parlait avec chaleur et paraissait convaincu. Son rapport fit impression. Presque en même temps arriva un capitaine de l'École polytechnique en bourgeois, m'apportant une lettre du général Aupick, annonçant que les élèves étaient dans un état d'effervescence. 11 n'y avait encore aucune manifestation de révolte. Il demandait que le général Renault reçût l'ordre de préserver l'École contre une tentative extérieure, s'il en était requis ^
« MM. Thiers et de Rémusat arrivèrent sur ces entrefaites; ils étaient très préoccupés. Ils avaient recueilli et recueillaient encore des avis analogues à celui que je viens de citer. Ils emmenèrent le maréchal Bugeaud dans le salon voisin. J'y entrai avec eux, et là, ils décidèrent que l'ordre devait être expédié aux troupes de cesser le feu, s'il était commencé; de ne faire aucun usage de la force et de conserver une attitude passive. M. le ma-
1. Peu de temps après, un au Ire avis du général Aupick m'annonça qu'il n'était plus maître de TÉcole.
réchal Bugeaud fît expédier partout cet ordre sans faire d'observation à ces messieurs. Au même instant, deux bataillons de la garde nationale arrivaient sur la place du Carrousel, criant à tue- tête : « Vive le roi ! » Je descendis aussitôt pour aller les voir et les remercier. Je rencontrai Montpensier au bas de l'escalier ; nous y allâmes ensemble. C'étaient deux bataillons de la iO* légion, conduits par le vicomte Lemercier, leur colonel. Des cris de : « Vive le roi ! » redoublèrent à notre approche. Le premier capitaine des grenadiers était M. de Jouvencel, membre de la Chambre des députés, un des cinquantedeux signataires de l'acte d'accusation. J'allai à lui et lui serrai la main. On ne pouvait rien se dire, les cris redoublés ne le permettaient pas. Nous passâmes devant le front, en distribuant des poignées de main. Quelques rares cris de : « Vive la réforme ! » se mêlèrent aux cris de : « Vive le roi! » mais l'accueil fut chaleureux et excellent. Vint ensuite un bataillon de la 8*", qui nous fît le même accueil, quoique des cris de : « Vive la réforme ! » y fussent un peu plus nombreux.
« Un garde national, me criant avec affectation : « Vive la réforme ! » je m'arrêtai, et je lui dis : « Mais aussi vive le roi ! » Il répéta : u Vive le roi ! » Nous passâmes aussi devant les troupes, infanterie, artillerie, cuirassiers, chasseurs d'Orléans, chasseurs à cheval, garde municipale à pied. Les acclamations furent unanimes. Ces derniers y mirent une insistance particulière. Nous rentrâmes aux Tuileries pour rendre compte au roi. J'étais enchanté, je ne m'attendais pas à une pareille démonstration de la part de la garde nationale. Je la retrouvais telle que nous l'avions vue aux anciennes émeutes. L'armée se montrant comme toujours inébranlable, il semblait qu'il n'y eût qu'à donner un ordre à tous ces braves gens si chaleureusement disposés , pour qu'à l'instant ils missent toute émeute en déroute.
Mais cet ordre ne fut pas donné. Pouvait-il l'être? « Arrivé aux Tuileries, je trouvai le tableau singulièrement plus sombre que sur la place. Les avis y pleuvaient. Ils étaient tous alarmants. C'était Lacrosse (député de l'opposition), qui avait vu, au boulevard des Capucines, le 5® léger revenant la crosse en l'air. C'était Andryane, le condamné du Spielberg, arrivant des Batignolles, annonçant qu'un énorme rassemblement d'ouvriers s'y formait pour descendre dans Paris avec les plus sinistres intentions. C'étaient mille autres, avec la nouvelle que la garde nationale se révoltait au seul nom de Bugeaud, se refusant à marcher, et d'autres rapports du genre des précédents. Une foule de députés, d'hommes politiques, de journalistes, d'inconnus mêmes, affluaient aux Tuileries. Chacun avait sa nouvelle, mais toutes étaient sérieusement alarmantes. Les nouveaux ministres, ou plutôt les ministres officieux, MM. Thiers, de Rémusat et Duvergier (car M. Barrot n'avait pas paru)*, se promenaient beaucoup dans le salon de stuc, extrêmement agités et indécis. Duvergier déblatérait contre la nomination du maréchal Bugeaud, qu'il appelait un legs fatal. Ils consultaient les uns et les autres et n'agissaient pas. (Je n'accuse ni leur cœur, ni leur esprit. Je raconte.) Ils accouchèrent cependant de la nomination de La Moricière comme commandant des gardes nationales de la Seine,
1. « Jamais, en effet, on ne vit un aussi complet concours de circonstances fatales conspirer pour amener la chute d'une couronne, en la privant de tous moyens de défense. Tout lui manquait à la fois. La garde nationale, chargée de défendre cette couronne, se mettait à la tête des agresseurs, non pour la renverser, mais pour l'abaisser et l'humilier; les ministres, conseils et agents d'exécution de cette couronne, se retiraient, et en fait, sinon en droit, perdaient toute autorité et cessaient toute action, au moment où le pouvoir avait le plus besoin d'une action et d'une autorité vives et énergiques.
« Les hommes supposés devoir être les futurs ministres, pleins sans doute de cœur, de capacité et de zèle, n'avaient aucune qualité pour donner aucun ordre. Ils n'étaient d'ailleurs prêts sur rien et ne tenaient aucun des fils du gouvernement. Us n'étaient rien. La force
SOUS le maréchal Bugeaud commandant en chef des troupes.
« Mais retournons au dehors, et nous voyons pendant ce temps, sur la place et dans la cour, M. le maréchal Bugeaud, à cheval, passant la revue de la garde nationale qui sV trouve (cette garde nationale avait été augmentée de deux bataillons de la 1" légion, dont un montait la garde au château et devait relever les postes fournis par la 8*). A chaque bataillon il adresse un discours. Je n'ai rien su, ni de ce qu'ils contenaient, ni de TefFet qu'ils avaient produit. A la porte Saint-Denis, le général Bedeau ne pouvant plus maintenir ses troupes (52° de ligne, etc., etc.), inactives devant les masses populaires qui les envahissaient, revenait avec sa colonne parles boulevards vers la place ]^Louis XV. Rencontrant sur son chemin des barricades infranchissables pour son artillerie, il dut y abandonner ses pièces. Cette colonne entraîna sans doute le 5" léger, stationné près des Affaires étrangères. Enfin les troupes évacuant les boulevards étaientremplacées par M. Odilon Barrot qui les parcourait, prêchant la paix au nom de son avènement au ministère, et croyant avoir la puissance de l'obtenir au milieu de l'oiseuse ovation dont il était l'objet. Ces événements donnaient une extrême audace au parti de l'insurrection et jetaient une alarme terrible parmi les nôtres. Des at-
armée elle-même était désorganisée par le remplacement~de ses chefs au milieu d une si violente crise, et par la mise à sa tête d'un homme nouveau, quelque capable qu'il fût, et étranger à tout ce qui s'était fait depuis le commencement de la crise, comme à tous les précédents antérieurs, d'un homme auquel toutes les touches du clavier étaient inconnues. Et la marche des événements vint encore aggraver cette situation.^jLelpouvoir royal restait donc seul absolu ment,'sans conseillers constitutionnels, sans agents d'exécuUon, et, bientôt, il fut môme sans chefs militaires, exposé aux attaques des sociétés organisées en gouvernement et en armée, qui avaient cheminé jusqu'aux portes de son palais, abritées derrière le parapet de l'opposition constitutionneUe. »
laques se manifestaient dans toutes les rues avoisinant les Tuileries, et la retraite du général Bedeau donnait même à beaucoup de personnes de sérieuses inquiétudes sur la défense du jardin des Tuileries. Un message venait en effet d'arriver, rapportant que le général Bedeau disait qu'il pourrait tenir encore une heure à la place Louis XV, mais pas plus.
« Sur la nouvelle des attaques faites dans les rues avoisinant les Tuileries, M. Thiers et moi nous courûmes à Tétat-major pour avertir le maréchal Bugeaud d y aviser immédiatement. Le maréchal était à cheval sur la place, suivi d'un état-major immense. 11 parlait à un bataillon de garde nationale. Nous le ramenâmes à Tétat-major. Il répondit k nos avis qu'il avait déjà ordonné à deux bataillons de la 10® de patrouiller dans les rues Saint-Honoré et de Richelieu, et à l'observation que je lui fis, qu'il me semblait nécessaire que chaque débouché sur la rue de Rivoli ffit gardé contre toute surprise, il me répondit qu'il ne fallait pas se garder en place, qu'on se gardait en marchant, voulant ainsi appliquer, contre les surprises des conspirateurs de rues, la stratégie de sa guerre contre les Arabes. Sur un nouvel avis cependant, que les bataillons delà 10® étaient déjà loin et qu'il devenait de la plus extrême urgence de garder la rue de Rivoli, attendu que les coups de feu étaient déjà dirigés de la rue de l'Échelle contre le guichet de ce nom, il pensa qu'il n'avait rien de mieux à faire que de s'y porter lui-même, et il monta à cheval avec son immense état-major, résolution brave et dévouée sans doute, qui n'était peut-être pas la plus efficace dans un pareil moment. Je courus au guichet, avec quelques surveillants armés, et j'engageai le poste de la garde nationale (voltigeurs de la 8® légion) à sortir pour défendre la porte. Un des gardes nationaux me répondit qu'ils n'avaient pas de cartouches, et, mon cheval étant arrivé, je montai dessus pour rejoindre le
maréchal. Arrivés sur la place des Pyramides, le maréchal et son groupe s'arrêtèrent. De nouveaux avis arrivaient. Plusieurs cavaliers revenaient de l'extrémité de la rue de Rivoli à notre rencontre ; parmi eux était La Moricière revêtu d'une redingote de garde nationale au général Carbonel, et Jules de Lasteyrie, en bourgeois. On suppliait le maréchal Bugeaud de rentrer. Sa présence n'était propre qu'à irriter. Elle suffisait pour tout perdre. Jules de Lastevrie insista très vivement en ce sens. Le maréchal se décida à rentrer. Quelques renseignements moins alarmants arrivaient de la place Louis XV. Des renforts avaient été expédiés au pont tournant ; Berthois et Borel étaient allés dans le jardin pour surveiller les moyens de défense. Je retournai près du roi. La foule, l'agitation dans les appartements avaient beaucoup augmenté. Le roi s'était mis en uniforme de garde national avec son grand cordon. Il s'était assis dans son cabinet rouge, adossé au mur du jardin. Il était impatient de monter à cheval. Il s'y décida bientôt. Toute sa famille était là. Les chevaux étaient au pavillon de Flore, ainsi que les piqueurset les hommes à la française comme aux jours de revue.
Le roi partit; nous le suivîmes, Montpensier et moi. Outre les officiers de la maison du roi et des princes, une foule de généraux et d'officiers d'autres grades étaient montés à cheval avec lui. Le roi passa d'abord devant le poste du drapeau de la garde nationale, puis devant les postes placés à sa droite, puis devant une compagnie de chasseurs d'Orléans, adossée à la grille du Carrousel. L'accueil fut excellent. Il sortit par l'Arc de Triomphe, prit immédiatement à gauche sur la place et passa devant un bataillon de la 1" légion, commandée par Roussel, maître serrurier, qui était adossé à la grille du château. Quelques rares cris de : « Vive la réforme ! » se mêlèrent aux cris nombreux et chaleureux de : « Vive le roi ! »
Le roi continua, en passant devant la porte de Tétatmajor, puis devant plusieurs bataillons de garde nationale, qui étaient places face au château, la droite près de Thôtel de Nantes. Ils étaient de la 8* légion et je crois (le la 10*; venait ensuite un bataillon de la 5\ Les cris (le : «Vive le roi!» étaient ardents, tels que depuis maintes années on ne les avait pas entendus, et dominaient énormément quelques cris obstinés pour la réforme. Au milieu du bataillon de la 8* légion, le roi se retourna vers moi en souriant, et me dit, d'un air qui me parut celui de la satisfaction : « Il me semble que cela ne va pas trop mal. » A la gauche de la 8'' légion se trouvait un élève de TÉcole polytechnique, Tépée à la main, voulant sans doute témoigner par là que, s'il avait suivi le mouvement général en quittant TÉcole, c'était au moins pour prêter son concours à la défense de Tordre, de la monarchie et des lois.
« A la gauche de la garde nationale se trouvait un détachement du 13* chasseurs en potence, le dos tourné au quai. Ce corps qui, dans tous ces événements, tint une conduite dont je suis fier, au double titre de soldat et de général organisateur, fit un accueil remarquablement bon entre tous. Derrière lui, et un peu plus loin, était une compagnie de garde municipale à pied. On criait au roi de n y pas aller. Le roi, comme de raison, n'en tint aucun compte. Il n'eût pu entrer dans son esprit ni dans son coeur de faire un pareil affront à ses meilleurs, à ses plus dévoués défenseurs. Les cris de ces braves gens témoignèrent au roi comme ils appréciaient l'honneur de sa visite. Toutes les lignes, infanterie, cavalerie, artillerie ayant été parcourues par le nji, qui y recueillit les preuves de la plus entière fidélité de l'armée, le cortège rentra dans la cour, ou le roi vit le reste des postes. La garde nationale à cheval (environ cent chevaux commandés par le comte de Montalivet, colonel, et Paulin Lavalette, chef
d'escadron) vint ensuite défiler dans la cour devant le roi qui n'avait pu aller jusqu'à elle. Les cris de : « Vive le roi! » furent sans mélange dans cette troupe qui, je ne saurais assez le redire, fut, avec Tétat-major, le seul corps de la garde nationale qui firent leur devoir, et le firent jusqu'au bout avec un zèle et un dévouement qui semblaient vouloir venger leur uniforme d'actes coupables, accomplis par les autres légions. La revue terminée, le roi rentra dans ses appartements, où nous allons assister à une autre partie du drame.
« L'affluence des personnes de toutes sortes que j'ai décrite plus haut n'avait fait qu'augmenter. Un énorme déjeuner pour les allants et venants avait été, comme lors de tous les événements qui attiraient beaucoup de monde chez le roi, servi dans la salle de stuc. Les arrivants commençaient à pénétrer dans les cabinets même du roi, ayant vue sur le jardin, au lieu de rester dans les pièces regardant la cour. Les avis alarmants continuaient et, avec eux, les demandes d'éclairer le public et de lui faire de nouvelles concessions. Car, il est bon de le dire, depuis le matin il n'était question que de cela. A tous les avis se joignait la demande d'éclairer le public. On avait beau répéter : « Le ministère s'est retiré, Guizot a disparu, MM. Thiers et Odilon Barrot sont ministres ; vous aurez bien plus de réforme que vous n'en demandez » ; à tout cela, on vous répondait : « Ils ne veulent pas le croire ; il faudrait des écrits, des imprimés. » On avait fait des imprimés. Une foule de gens copiaient des écrits. On les répandait. On revenait alors dire: « Ils ne veulent pas y croire. 11 faut des signatures. » Les mêmes personnes disaient : « Le peuple n'a pas de mauvaises intentions; il ne faut que lui faire connaître la vérité, et tout rentrera dans Tordre. Mais il ne faut pas l'irriter, il ne faut pas lui opposer la force. Tout doit se faire par la conciliation» Autrement, tout serait perdu. »
C'étaient ces idées-lk qui avaient fait donner Tordre (le la cessation du feu, qui avaient conduit M. Odilon Barrot sur les boulevards, et, jusqu'au bout, firent demander qu'on mît en avant une garde nationale aveuglée et impuissante qui, mise en contact avec Témeute, fondait et disparaissait aussitôt, comme des glaçons dans une fournaise. Puis, voyant la complète inefficacité des moyens demandés et appliqués, on disait qu'ils étaient employés incomplètement, ou trop tard, et on demandait de faire à rémeute de nouvelles concessions. Mais de faire respecter la loi, de réprimer le trouble, d'organiser les moyens de résistance, de combattre Tinsurrection, personne n'en parlait; il fallait, au contraire, bien se garder d'y songer. Tels étaient les dires unanimes de tous ceux qui apportaient des nouvelles, des avis, des conseils. Rentrant donc peu après le roi, je le trouvai assis dans son cabinet bleu avec Montpensier, quelques-uns de ses ministres officieux et MM. Cousin, Gustave de Beaumont (qui peut-être étaient du nombre de ces derniers: je ne l'ai jamais su). Dans le peu de temps que j'assistai à cette conférence, j'entendis M. Cousin qui paraissait complètement rassuré sur Tentière innocuité de la démonstration populaire, développait lentement les mesures à prendre et parlait avec moins de feu qu'il n'eût pu le faire d'un projet de loi en discussion à la Chambre des pairs. La réalité des faits du dehors m'appela bientôt hors du cabinet du roi. Il était de nouveau question de tentatives contre les Tuileries. On demandait de la garde nationale pour en défendre les abords. M. Thiers et moi, nous courûmes à l'état-major pour adjurer M. le maréchal Bugeaud d'aviser à ce danger imminent. En y allant, nous passâmes devant le 3° bataillon de lai ""Mégion (commandant Roussel), qui était toujours sur la place du Carrousel, adossé à la grille de la cour du palais, la droite à l'Arc de Triomphe. A notre vue, ce bataillon fit entendre des cris, mais différents de ce qu'ils étaient une
heure avant, au moment de la revue; les cris de: « Vive la réforme! » égalaient au moins, s'ils ne dominaient pas, ceux de : « Vive le roi! » Reille, mon officier d'ordonnance, qui était avec moi, remarqua dans les rangs plusieurs carlistes qui criaient avec acharnement : « Vive la réforme ! » La défection gagnait donc même cette 1" légion, qui jusqu'alors était restée fidèle à son devoir. En avançant, nous vîmes une masse compacte de peuple qui occupait l'espace compris entre l'escalier de l'état-major, l'hôtel de Nantes et la rue de Rohan. Devant l'escalier même, on apercevait une perche au haut de laquelle pendait un chiffon. Deux escadrons de cuirassiers étaient juxtaposés, la face contre cette foule. On nous dit : « Ce sont les émeutiers qui sont à l'état-major, vous ne pouvez y aller. » Nous nous séparâmes ; M. Thiers alla vers le Louvre et je rentrai aux Tuileries pour veiller à la préservation de l'intérieur du palais et avertir de cette situation. En passant dans le salon de stuc, je rencontrai M. Emile de Girardin, qui m'aborda pour me dire qu'il n'y avait pas un moment à perdre pour parer au danger qui grandissait, et qu'il fallait, à l'instant même, prendre les mesures qu'il avait écrites sur un papier qu'il me remit. Sur ce papier, il y avait : Abdication du roi. Régence de la duchesse d'Orléans, Dissolution de la Chambre des députés. Amnistie générale. Je portai aussitôt ce papier au roi, qui était encore dans son cabinet bleu, et qui le communiqua au petit conseil qui était autour de lui, en leur disant : « Vous le voyez. Messieurs, voilà ce qu'on demande. » M. Thiers rentrait à ce moment. Je l'arrêtai près du bureau, dans le cabinet rouge; je lui demandai son avis, je le pressai de donner un ordre sur les mesures à prendre, un conseil sur la situation. Je ne pus en obtenir que ces mots, répétés à plusieurs reprises : « Le flot monte. » Ressortant aussitôt, pour voir si l'insurrection avait gagné du terrain sur la place, je trouvai, en rentrant, le roi assis dans son
cabinet rouge, près de la fenêtre, le dos tourné au jardin. Sa famille était près de lui; une foule de monde était dans le cabinet. Là commença, à proprement parler, la scène do Tabdication. Une extrême agitation régnait dans le cabinet. On allait, on venait, on parlait, chacun émettait un avis. On apportait, à chaque instant, des nouvelles de tel ou tel point de Tenceinte des Tuileries qui allait être attaqué. Le roi, calme, tranquille, immobile dans son fauteuil, demandait les avis doses ministres officieux. On proposait de se retirer sur Saint-Cloud, sur Vincennes. Le roi s y refusait, déclarant que, tant qu'il régnerait, il ne sortirait pas de Paris; il demandait à remonter à cheval; on criait : « L'abdication ! » M. Thiers était debout, à droite du fauteuil du roi, la tête baissée, les yeux à terre. Le roi lui dit: « Vous Teutendez, on demande mon abdication. Quel est votre avis? Vous êtes mon ministre. Donnez-moi votre conseil. » M. Thiers évitait de répondre, et se balançait, les yeux toujours fixés à terre. J'étais debout à sa droite et vis-à-vis du roi. Je le pressai également de répondre, le roi insista. M. Thiers finit par dire à voix basse: « Sire, ceci dépasse la portée des conseils d'un sujet. » Il hésita avant de prononcer ce dernier mot. On m'appela, je ne pus entendre les paroles qui continuèrent à être échangées entre le roi et ses ministres officieux. Je sus seulement que MM. Thiers et Duvergier avaient fini par dire au roi qu'ils croyaient que l'abdication était devenue nécessaire pour sauver le principe monarchique.
« Sur ces entrefaites, quelqu'un entra, en disant qu'il fallait nommer M. Odilon Barrot président du conseil. Cet avis semblait devoir promettre un peu plus de marge à la réflexion, et présentait un échelon de plus avant d'arriver à celui où devait être tranchée la question ardue, dont la solution était pendante. 11 fut adopté immédiatement. Le roi appela le général Trézel, car cet excellent général ne l'avait pas quitté, et était (je n'en accuse pas les autres.
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ils devaient être absents) le seul ministre ayant réellement cette qualité pour contresigner Tordonnance qui fut faite, signée et contresignée à Tinstant même sur le bureau du roi. M. Thiers salua le roi et partit avec ses amis aussitôt que le roi eut adopté la présidence du conseil de M. Odilou Barrot. Ce dernier n'était pas aux Tuileries. Le roi se trouva donc, encore plus qu'auparavant, dépourvu de ministres et de conseillers légaux et responsables. Il devait être près de midi.
Cette première scène du dernier acte terminée, je retournai dehors pour voir où en était Témeute. Rien de nouveau n'apparaissait; mais, en sortant du perron de la reine, mon attention fut attirée par un homme placé au bas des marches, près des bornes, lequel parlait avec une extrême animation au milieu d'une réunion composée de gardes nationaux, d'hommes en bourgeois, d'employés de la maison du roi et d'officiers à cheval. Cet homme était petit, pâle, à barbe rousse; il portait l'uniforme de souslieutenant de grenadiers de la 4* légion. Il tenait à la . main une branche de buis. Il disait que le peuple marchait siu* les Tuileries, et qu'il fallait l'arrêter par la promesse de ce qu'il demandait, c'est-à-dire le programme Girardin à peu près, moins toutefois l'abdication. Il s'offrait à y aller, demandait un personnage considérable, le maréchal Gérard, par exemple, pour l'accompagner. La chaleur du langage de cet homme, l'offre qu'il faisait, offre qui évidemment l'exposait à des dangers, me frappèrent. Je rentrai pour donner la nouvelle et je passai parle salon jaune, oïl je trouvai le maréchal seul, assis.
« Ce digne vieillard, que le roi avait fait appeler, ainsi que les autres maréchaux, attendait là, comme un jour ordinaire, que le roi lui fît dire d'entrer dans son cabinet. Revenu dans le cabinet du roi, j'y trouvai les mêmes scènes d'agitation qui se continuaient. Le sous-lieutenant de la 4* légion y avait pénétré. Il développait son thème.
D'autres inconnus Vy avaient suivi. Le maréchal Soult venait d'y arriver. On demandait le maréchal Gérard. J'indiquai qu'il était dans une des pièces voisines. Le roi lui demanda de monter à cheval pour porter les paroles qui devaient calmer la multitude. Quoiqu'en habit bourgeois, il consentit à se charger de la pénible et douloureuse mission qu'on attendait de lui. 11 arriva au perron. Nous le mîmes à cheval. Le sous-lieutenant de la 4* légion y monta à côté de lui, son rameau de buis k la main, comme insigne de pacification. Le maréchal Bugeaud était à cheval; il voulait absolument partir avec le maréchal Gérard. On lui disait : « Votre présence ne fera qu'irriter. En vous voyant, tout Teffet sera manqué. Vous ne réussirez qu'à vous faire tuer. Gardez-vous de vous montrer. » Il ne répondait rien, mais voulait partir. Nous parvînmes enfin à le retenir, mais non sans peine. Depuis ce moment, je ne sais ce qu'il devint. Je ne le revis plus.
« Pendant ce temps, l'agitation allait toujours en augmentant dans le cabinet du roi. On criait : « L'abdication ! la régence de la duchesse d'Orléans ! C'est le seul moyen de sauver votre famille du massacre. On ne peut plus se défendre! » D'autres criaient: « N'abdiquez pas! » mais ils étaient en petit nombre. Le duc d'Elchingen, le colonel de Neuilly* et M. Piscatory étaient de ces derniers. Le roi, enfin, reconnaissant la situation telle qu'elle était, c'est-à-dire l'impossibilité absolue d'organiser à ce moment suprême une résistance avec quelque possibilité de succès, se décida à tenter cette dernière chance de sauver quelques débris du naufrage de la royauté, et s'écria : « J'abdique ! •> La reine dit alors à un des partisans de l'abdication : « Vous l'avez, vous vous en repentirez. » La duchesse d'Orléans, en larmes, se jeta au cou du roi, en lui disant : « Ah ! sire, ne m'abandonnez pas, je ne suis qu'une pauvre