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Du 3* chasseurs, en congé à Paris

âl2 Le DtC DE NEMOURS

femme, que pourrai-je sans vous ? » Moiitpensier et moi, nous courûmes sur le perron de la reine, pour annoncer cette décision à tous ceux des donneurs de nouvelles qu'un reste de respect retenait encore en dehors de la porte des appartements du roi. En y retournant, je rencontrai, dans la salle de stuc, l'amiral Baudin, qui m'arrêta en me disant : « Comment, monseigneur, on dit que le roi abdique ! Mais c'est impossible ! » Je lui répondis ce qui était. Il leva les bras en l'air en signe de désespoir. Mais, presque aussitôt, une foule de donneurs d'avis arriva, disant encore : « On ne croit pas à l'abdication, on demande un écrit. Écrivez, sire, il n'y a pas un moment à perdre. »

« Le roi se mit à son bureau, au milieu de la foule qui remplissait son cabinet. Montpensier et moi, nous étions derrière lui, la reine en face, les princesses près de la porte du cabinet de toilette. Le roi écrivit, sans se presser, son abdication, en ces termes : « J'abdique, en faveur de mon petit-fils, le comte de Paris, cette couronne que la volonté nationale m'avait appelé à porter. Puisse-t-il,plus heureux que moi, accomplir, pour le bonheur de la France, la haute mission qui va lui échoir. » On criait sans cesse au roi : « Plus vite, sire, le temps presse. » Le roi, toujours imperturbable dans son calme, ne se hâtait pas. Il signa et mit la date. Au moment où il commença la signature, on lui cria: « Et la régence de la duchesse d'Orléans !» Ce à quoi le roi répondit : « Je ne parlerai pas de la régence de la duchesse d'Orléans. Elle est contraire k la loi, et je n'en ai jamais violé aucune. » Mais peu de personnes entendirent ces paroles, tant était grand le tumulte dans le cabinet. Henri de Sercey, aide de camp du maréchal Gérard, s'offrit pour lui porter le papier de l'abdication qui, à peine écrit, fut arraché des mains du roi, de telle sorte que l'encre encore fraîche fut étalée sur le papier, ce qui, plus tard, fit dire que les larmes du

roi avaient coulé, ce qui est la plus insigne fausseté'.

« Quelque rapides qu'eussent été ces faits, les pas de l'insurrection l'avaient été plus encore. A peine cette seconde scène était-elle terminée, que Ton vint dire au roi, qui n'avait pas encore eu le temps matériel de sortir de la chambre : « Sire, il faut prendre un parti. Los insurgés seront ici dans quelques minutes, il faut se retirer ou se défendre. » En effet, en ouvrant la porte, on entendait déjà les décharges de mousqueterie des insurgés, venant du centre de Paris. Les troupes, fidèles observatrices de Tordre qui leur avait été donné, se retiraient devant eux sans riposter.

« Le roi demanda :

« — Eh bien! Messieurs, pouvons-nous nous défendre?

« — Nous faire tuer, oui, sire, nous sommes prêts à le faire; mais nous défendre, non, car nous n'avons plus la force morale nécessaire pour cela. »

« Telle fut la réponse à peu près unanime. Quelquesuns cependant criaient pour se défendre, entre autres le duc d'Elchingen, le colonel de Neuilly et le comte Roger, député du Nord. Ce dernier sortit, les cheveux hérissés, en demandant une épée. Il y eut encore quelques moments de tiraillement et d'hésitation avant que le roi ne se décidât entre les deux sacrifices dont le choix lui restait encore, celui de quitter les Tuileries et celui de s'y faire tuer. Mais le roi n'était pas seul; son rôle politique venait de finir, celui de chef de famille lui restait. Il devait la

1. « Cette pièce importante arriva, on ne sait comment, entre les mains du général La Moricière qui s'efforçait de mettre fin à la lutte. Elle passa ensuite entre les mains de Lagrange, l'auteur de l'événement des affaires étrangères, qui l'arracha sans doute au général au moment où celui-ci fut blessé. Une lettre du sieur DumouUn, personnage dont il sera question plus bas, lettre publiée dans le journal la Presse, en mai 1848, donne, sur la marche qu'a suivie cette pièce importante, des explications d'où il résulterait que cette pièce est passée des mains du maréchal Gérard dans le^ siennes. Comme de raison, je ne me fais nullement garant de cette assertion. »

sauver du massacre. « Partons », dit-il, et le roi passa dans son cabinet de toilette suivi de la reine, des princesses, du duc de Montpensier, le seul de ses fils qui pût raccompagner, et de ses petits-enfants. La duchesse d'Orléans monta avec ses enfants dans la salle du trône (m'a-t-on dit depuis lors). Tous ces événements s'étaient accomplis avec une telle rapidité que nous n'avions eu le temps de concerter aucun plan, de faire aucun projet, de nous communiquer aucune idée. J'embrassai ma femme en pensant que ce pouvait être la dernière fois. Je m'assurai que mes enfants étaient là et je vis partir le roi, qui sortit par la chambre de la reine et par le corridor jusqu'au passage sous l'Horloge, d'où il gagna le jardin, donnant le bras à la reine, suivi de sa famille, accompagné de ses officiers, d'un certain nombre de députés et d'amis. 11 traversa le jardin à pied, escorté par la garde nationale à cheval, qui le salua du cri de : « Vive le roi! » et arriva jusqu'à l'obélisque où, entouré d'hommes de toutes sortes qui se trouvaient là, il attendit, dans une affreuse situation, ses voitures, qui devaient l'y rejoindre pour gagner Saint-Cloud. Il y parvint sous l'escorte de la garde nationale à cheval, qui, commandée par le comte de Montalivet, colonel, et Lavalette, chef d'escadron, voulut lui donner cette dernière preuve de dévouement, et sous celle de détachements des 2* et 7^ cuirassiers, sous les ordres du général Regnault de Saint-Jean-d'Angély. Le moment n'est pas venu de faire le récit des péripéties de ce cruel voyage et de ceux des divers membres de la famille royale. Revenons aux Tuileries.

« Au moment où je vis partir le roi, bien convaincu que tout était perdu, je n'eus qu'une pensée, celle de retarder assez les progrès de l'insurrection pour qu'elle ne pût le gagner de vitesse. Dans ce but, je courus dans la cour des Tuileries, et je m'élançai sur un cheval.

« Au moment d y monter, je rencontrai le commandant Fiereck, officier d'ordcmnance de Montpensier, qui me demanda si le roi avait des voitures. « Je ne le crois pas, lui dis-je. Courez au pavillon de Flore prendre les broughams et tout ce que vous pouirez de voitures. Conduisezles vous-même, et sans perdre une seconde, par le quai qui est encore libre à la place de la Concorde ! » Il trouva deux broughams de la maison du roi et un cab qui avait amené Uginet, contrôleur du service du roi, chez lui, aux Tuileries. Il les prit avec lui, et c'est k cela que le roi dut les moyens de sortir de sa cruelle situation. Car les insurgés, faisant feu sur les attelages du roi au moment où ils sortaient des écuries, avaient tué le piqueur et trois chevaux, blessé le cocher et s'étaient emparés des voitures. Celle du maréchal Soult était aussi dans la cour, mais le maréchal monta dedans et retourna chez lui.

« Je trouvai la cour encombrée des troupes qui évacuaient la place du Carrousel; d'après quel ordre, je Tignore. Une demi-batterie d'artillerie, la seule artillerie qui fût près des Tuileries, était en batterie, à droite de TArc de Triomphe, dans la cour. En arrière, se trouvaient deux lignes d'infanterie, environ quatre bataillons du 16* léger et du 69% une compagnie de chasseurs d'Orléans. Des caissons de vivres étaient placés dans le carré du pavillon de Flore. Le 6'' cuirassiers, occupant le pavé compris entre l'Arc de Triomphe et l'Horloge, remplissait tout cet espace, serré en masse par pelotons, et s'écoulait péniblement dans le jardin par le passage de l'Horloge.

« Un régiment de dragons (le 8% je crois) remplissait l'espace compris entre le 6® cuirassiers et le pavillon de Flore, empêchant l'infanterie de faire aucun mouvement. D'autres troupes se retiraient sur le quai. Il n'y avait làpersonnequi commandât. Je pris le commandement, et fis filer au plus vite la cavalerie par le quai; mais le guichet est

étroit, et ce fat long. Si les insurgés fussent venus à ce moment, ils pouvaient nous égorger là comme des moutons à Tabattoir : car il était impossible de faire mouvoir aucune troupe. Dieu en ordonna autrement. J'étais résolu à n'engager de combat qu'autant que cela eût été absolument nécessaire pour donner au roi le temps de s'éloigner, car une défense eût été impossible; nous étions débordés de tous les côtés, et la tentative n'eût abouti qu'à faire massacrer les personnes inoffensives qui se trouvaient dans les Tuileries. Une fois débarrassé de la cavalerie, je renvoyai l'artillerie par le quai. Je déployai deux bataillons du 16' léger dans la cour, je fis monter les deux bataillons du 69'' dans les appartements au premier. La compagnie de chasseurs d'Orléans fut mise devant la porte de l'Horloge, et une demidouzaine de surveillants à la grille d'entrée de l'Arc de Triomphe. Malgré la pénible consigne que je leur donnais, je fus parfaitement obéi de ces troupes. Je me plais à rendre cet hommage à 'leur esprit de fidélité et de discipline. Moi-même je me mis à cheval entre les deux bataillons, et je défendis expressément de tirer. Mes officiers étaient avec moi. Il y avait là, outre les généraux Gourgaud et d'Houdetot, aides de camp du roi, le général d'Arbouville, à pied, et le général Magnan sur un cheval de cuirassier. On demandait partout de la garde nationale, pour présenter son uniforme comme porterespect aux insurgés et tâcher par ce moyen d'empêcher l'envahissement et le pillage des Tuileries; mais elle s'était évanouie tout entière, on n'en trouvait plus nulle part. Pendant que Je m'eff'orçais ainsi de rassembler les derniers éléments qui pouvaient encore nous permettre de retarder pendant quelques instants les progrès du désordre, je vis revenir à moi le maréchal Gérard. Il me rapporta, ce que je ne savais que trop, qu'il n'avait pu réussir dans la mission qui lui avait été confiée. Il avait

été jusqu'auprès du Palais-Royal. On lui avait tiré des coups de fusil au lieu de Técouter. Il ne lui restait que la triste consolation d'avoir donné au roi cette dernière preuve de dévouement. Je remerciai cordialement ce digne vieillard, qui se retira navré.

« Peu après, arrivèrent deux personnes dont Tune (je le sus plus tard) était M. Biesta. Ils me demandèrent, de la part de M. Odilon Barrot, ou était la duchesse d'Orléans. Je la croyais partie avec le roi ; jele leur dis, et, sur leur affirmation contraire, j'envoyai sur-le-champ dans ses appartements, pour la supplier de partir des Tuileries au plus vite et de gagner la place de la Concorde, d'où je pourrais la faire partir pour Saint-Cloud avec les troupes, car j'en étais encore parfaitement obéi.

« Un peu plus tard, passa un lieutenant d'artillerie en tenue d'Afrique, avec une balle dans le l)ras^ Ce brave volontaire me salua d'un cri de : « Vive le roi ! » qui vibra fortement dans mon cœur. Et à peine avais-je terminé mes dispositions d'ordre que les insurgés débouchèrent sur la place, en deux colonnes, l'une par le guichet du pont du Carrousel, l'autre par la rue de Rohan. La colonne degaucheprécédait un peu l'autre. EUes'avança jusqu'à la hauteur des maisons qui sont sur la place. Un tambour battait une sorte de charge. Elle avait un drapeau. En tête, se trouvait un homme vêtu d'un uniforme de chef de bataillon de la garde nationale et d'un chapeau à plumes. Ces colonnes étaient des bandes d'hommes du peuple en désordre, d'ouvriers aux bras nus, armés de toutes sortes d'armes, auxquels étaient mêlés quelques gardes nationaux en uniforme parfaitement régulier. Ces colonnes tiraillaient faiblement. Arrivées à la hauteur des maisons, étonnées de voir la cour garnie de troupes en ordre, elles hésitèrent. Le feu se ralentit, il s'arrêta

1. On m'a dit depuis que cet officier se nommait Tricot de Latour.

même un instant. Elles s'étalèrent un peu sur la place et n'avancèrent pas. Pendant ce temps la duchesse d'Orléans avec ses enfants avait traversé la cour à pied, accompagnée de M. Dupin, de quelques députés, des officiers du comte de Paris, de M"® de Vins et de personnes de sa maison. Elle gagna le jardin par le pavillon de THorloge, quoique deux de ses voitures attelées fussent à sa porte. La pauvre M"'*' de Montj oie, malade, la suivit peu après, et rentra dans son appartement. J'attendais, avec les troupes immobiles, pour lui donner le temps de la retraite. Un détachement de garde nationale, cent hommes environ, arriva enfin par le guichet de l'Échelle. Je me portai à sa rencontre pour le placer en première ligne et opposer son uniforme aux insurgés. Quelques gamins armés étaient dans ce détachement. Un bruit confus de voix m'accueillit. Ne pouvant rien entendre, je me retirai. Un caporal, grand jeune homme à moustaches rousses, se détacha alors, vint à moi et me dit d'un ton de reproche : « Les municipaux nous fusillent à la place du Palais-Royal depuis une heure. Il est de votre devoir de faire cesser cela. Quand on est prince, on se montre, on n'agit pas comme vous le faites.» Peu disposé à écouter un pareil langage, je l'interrompis en lui disant qu'il devait voir que j'empêchais le combat là où j'étais et que j'étais prêt à employer mes efforts à le faire cesser partout, et je l'engageai à rentrer dans les rangs de son détachement. Puis, voyant que x^ette petite troupe, loin de me porter assistance, ne venait que pour m'insulter, et peutêtre pour faire pis encore, calculant que la duchesse d'Orléans avait eu le temps de s'éloigner, et voulant éviter de demander aux troupes un combat inutile, je donnai l'ordre de la retraite et je sortis moi-même avec les troupes par le passage de l'Horloge. Je confiai au général Boyer le commandement de l'arrière-garde et, après avoir donné les instructions nécessaires pour couvrir

notre retraite, je ine rais en mesure de rejoindre la duchesse d'Orléans. En passant près du bassin central, je vis une bande qui débouchait déjà dans le jardin par la grille du 29 Juillet.

« Je trouvai cependant, dans le jardin, la demi-batterie que j'avais fait évacuer de la cour, une partie du G° cuirassiers et des détachements d'infanterie, 5* léger et 52*. Ces troupes étaient près du bassin octogone, se prolongeant ainsi dans la grande allée centrale, et quatre bataillons me suivaient. En approchant du bassin, j'aperçus le groupe de la duchesse d'Orléans qui le contournait. Je recommandai de nouveau à Boyer de nous organiser une bonne arrière-garde et de tenir, s'il était nécessaire, quelque temps, au défilé du pont tournant ; puis je courus sur la place de la Concorde. J'y vis encore quelques troupes. Les généraux Bedeau et Rulhières y étaient à cheval. Quelques groupes peu compacts étaient semés sur les asphaltes de la place. Il arrivait de la cavalerie par le quai ; une masse d'infanterie était à l'entrée de la rue Royale, et, en sortant de la grille du pont tournant, se trouvait un détachement d'environ cent cinquante gardes nationaux de la 2° légion, formés en deux haies sur deux rangs. On me prévint aussitôt que ce détachement offrait d'escorter partout la duchesse d'Orléans et le comte de Paris. J'ordonnai immédiatement au général Bedeau de former une tête de colonne et de marcher, par la barrière de l'Étoile, sur Saint-Cloud, oîi je voulais conduire la duchesse d'Orléans et le comte de Paris. Je n'avais pas de voiture, il est vrai, mais je me proposais, jusqu'au moment où nous aurions pu en trouver, de faire monter les femmes et les enfants sur un des caissons d'artillerie.

« Je chargeai le général Rulhières de faire suivre tout ce qu'il pouvait réunir de troupes. Le général Boyer devait, je l'ai déjà dit, former l 'arrière-garde. A peine

les ordres sont-ils donnés, je retourne vers la duchesse d'Orléans. Elle allait arriver à la grille du pont tournant. Elle donnait le bras à M. Dupin, tenait le comte de Paris par la main et marchait en tète du groupe composé comme je Tai dit plus haut. Je lui annonce rapidement mon plan, et je la prie de se placer entre les deux haies du détachement de la garde nationale ; mais on parlait beaucoup autour d'elle, elle ne m'entendait pas. Et puis, je Tai déjà dit, nous n'avions pas eu la moindre possibilité, ni de coordonner un plan, ni même de nous communiquer nos idées. Chacun de nous donc agissait sous l'empire unique de la sienne propre. Celle de la duchesse d'Orléans, celle des personnes qui l'avaient conseillée, était d'aller à la Chambre des députés. Elle me crut imbu de la même pensée et supposa, sans doute, que je lui parlais des moyens de l'exécuter, tandis que moi, qui ne songeais qu'à l'emmener de Paris, j'étais persuadé qu'elle entrait dans le plan que je lui proposais. Après cette C'jurte communication, après avoir vu le général Bedeau partir, avec le détachement de la garde nationale, qui avait entre ses rangs la duchesse d'Orléans, je me rends au plus vite vers les débouchés de la place, sur la rue de Rivoli et la rue Royale, lesquels paraissaient les plus menlicés, afin de veiller à la sûreté de ces points. Je trouve devant la rue Royale environ trois bataillons en masse. Les officiers supérieurs du 2V étaient à pied auprès. Le général d'Arbouville causait avec eux. Je priai ce dernier qui, dès le commencement des troubles, avait offert ses services, de prendre le commandement de ce point et des troupes qui s'y trouvaient, afin d'empêcher les insurgés de déboucher trop tôt par là sur la duchesse d'Orléans. Déjà, je lui avais demandé un service analogue dans la cour des Tuileries, et là, comme précédemment, il déclina la mission en me disant : « Vous le voyez, je suis à pied. » Inquiet, cependant, de ne pas

voir la tête de colonne dn général Bedeau entrer dans les Champs-Elysées, j'avais déjà envoyé un officier pour lui rappeler que c'était cette voie et non le Cours la Heine qu'il devait prendre. Ne voyant pas revenir le premier officier, j'en renvoyai un second, et enfin je m'y portais moi-même, lorsque Courtois d'Hurbal, mon officier d'ordonnance, vint me dire : « La duchesse d'Orléans est à la Chambre des députés. »

« J'éprouvai, à ces paroles, un affreux serrement de cœur. Car, je l'avouerai, la vue des troupes qui étaient encore à la place de la Concorde, la manière dont, jusqu'à ce moment, j'avais encore été obéi, m'avaient rendu une lueur d'espoir.

(c Au moment où je m'arrêtais, pour recevoir la réponse de Courtois, je fus encore abordé par un garde national, entouré de quelques hommes, armés d'armes blanches, qui me demanda avec amertume de faire cesser le feu do la place du Palais-Royal, où on les fusillait. Son langage était très animé, mais les dispositions des hommes qui l'entouraient ne m'étaient pas personnellement hostiles, car, après quelques paroles de conciliation que je leur adressai, ils crièrent : « Vive le duc de Nemours ! » Je donnai donc devant eux à Borel de Brétizel, mon aide de camp, l'ordre d'aller lui-même à la place du Palais- Royal, s'employer pour faire cesser le feu, et, cela fait, je partis au galop pour aller rejoindre, à la Chambre des députés, la duchesse d'Orléans, pour lui offrir, ainsi qu'à ses enfants, au moins la protection de mon corps, seul parti qui me restât à prendre, seule protection que je pusse encore donner. Je traversai la colonne du 3* dragons qui se retirait sur le quai des Tuileries. Au coin de ce quai et du pont Louis XVI se trouvait un groupe de bourgeois et d'hommes du peuple armés qui, à ma seule vue, cria encore : « Vive le duc de Nemours ! » Entre le pont et la façade de la Chambre des députés, il y

avait deux petits bataillons du 14* et quelques cavaliers; ne trouvant là aucun des officiers généraux qui commandaient ces troupes, je priai le général Gourgaud, que j y vis, de les disposer de manière à préserver cette petite place de Tonvahissement de la foule que je voyais arriver par le quai d'Orsay, et à maintenir libre la communication vers le cours inférieur de la Seine. J'avertis le chef de bataillon de Brotonne, qui commandait les détachements du 14% de Tordre que j'avais donné au général Gourgaud; je mis pied à terre et, avec l'aide du général d'Houdetot, que je rencontrai là, je perçai un groupe de très mauvaises figures, qui se pressait contre la grille du jardin du palais. Des voix de ce groupe me saluèrent encore du cri de : « Vive le duc de Nemours ! » Nous entrâmes, et d'Houdetot me conduisit jusque dans la salle des séances, où je ne parvins qu'avec peine, à travers une foule de gardes nationaux et de bourgeois qui encombraient les corridors et Théinicycle.

« La duchesse d'Orléans était assise avec ses enfants au pied de la tribuno. Elle était accompagnée et entourée par la marquise de Vins, sa dame, par le lieutenantgénéral Marbot et les colonels comte de Montguyon, duc d'Elchingen, et de Chabaud-Latour, aides de camp du comte de Paris, et par plusieurs serviteurs de sa maison. Quelques aides de camp et officiers d'ordonnance du roi, qui n'avaient pu le suivre, étaient venus aussi se grouper autour de nous dans la Chambre. J'ai déjà nommé le général comte d'Houdetot, membre de la Chambre ; il y avait encore le lieutenant-général baron Gourgaud, le comte Ulric de Grave et le capitaine Bro, officiers d'ordonnance. J'y arrivai moi-même avec mes deux officiers d'ordonnance, Charles Reille et Charles Courtois d'Hurbal. Un tumulte extrême régnait dans l'enceinte de la Chambre; le désordre était déjà complet, Thémicycle et les couloirs remplis par des personnes étrangères, qui

déjà envahissaient une partie des bancs des députés. Tout le monde parlait, et les voix parties des tribunes dominaient souvent le bruit qui se faisait dans la salle. La duchesse d'Orléans et ses enfants étaient presque étouffés sous la pression de la foule qui se serrait autour d'eux. Je fis en vain, pour obtenir un peu de place et d'air (car la chaleur était extrême), des appels réitérés et énergiques aux gardes nationaux les plus rapprochés de nous. Je rencontrai cliez eux peu de bonne volonté, ou plutôt une crainte extrême de repousser la foule qui, pressant du dehors, menaçait de nous étouffer; et pourtant, ce furent ces mêmes hommes qui, quelques instants plus tard, exposaient leur vie pour sauver les nôtres.

« Au milieu de ce tumulte, M. Dupin occupait la tribune, et le président agitait sa sonnette sans pouvoir obtenir le silence. Une sorte d'accalmie dans cette tempête permit enfin h Torateur de se faire entemlre-. Il annonça, en peu de mots, l'abdication du roi en faveur du comte de Paris, la régence de la duchesse d'Orléans, et descendit de la tribune. Il y fut remplacé par le lieutenant-général duc de Reggio, qui, au milieu du bruit qui couvrit complètement sa voix, prononça des paroles en faveur de la protection de la duchesse d'Orléans. Les détails de la scène ayant été assez exactement rapportés dans le Moniteur^ sauf le moment où la duchesse d'Orléans, ses enfants et moi, nous nous sommes retirés, qui y est indiqué beaucoup trop tôt, je passerai rapidement sur les détails de la séance, et je m'attacherai spécialement à ce qui est relatif à la duchesse d'Orléans.

« Nous ne pouvions venir à bout de la préserver de la pression de cette foule qui, de plus en plus, envahissait l'hémicycle. Quelques personnes, entre autres M. Clément, questeur de la Chambre, engagèrent la duchesse à se retirer dans une pièce voisine, pour la tirer de cette scène de confusion. Elle n'y était pas disposée, et je l'engageais

fortement à n'en rien faire (quoique le Moniteur me prête une intention contraire). Une fois venue dans l'enceinte de la Chambre, elle devait y rester et lier son sort au sien. C'était la seule conduite digne à ce moment. Seulement, pour avoir un peu d'air, nous nous décidâmes à monter en haut des gradins, ce que nous fîmes avec beaucoup de peine, en raison de la foule qui nous pressait. Arrivés en haut, on voulut encore nous faire sortir par la porte qui fait face au président ; mais nous n'y consentîmes point, et nous nous assîmes sur Tavant-dernier gradin, au haut de la partie gauche du centre, la duchesse d'Orléans entre ses deux fils, moi à la droite du comte de Paris. Nos aides de camp se groupèrent autour de nous et les gardes nationaux, qui, de l'hémicycle, étaient montés avec nous au haut des gradins, s'assirent tout autour de nous de manière à former un cercle préservateur pour nous protéger contre toute éventualité. Depuis ce moment, ces braves gens ne nous quittèrent plus et firent de notre salut leur affaire personnelle, avec un dévouement auquel je ne puis penser sans émotion. J'ai le regret de ne pas savoir leurs noms; mais, parmi eux, je citerai un sergent que je reconnus pour être huissier de la Chambre, et un caporal de grenadiers de la 6** légion, jeune homme pâle à long nez et moustaches noires, duquel j'avais conçu d'abord une mauvaise opinion, d'après une réponse qu'il me fit dans l'hémicycle, opinion dont sa conduite me fit plus tard complètement revenir. Pendant tout le temps que dura ce transport, M. Marie était à la tribune, attendant le silence. Lorsqu'il put en obtenir un peu, il parla en faveur d'un gouvernement provisoire. MM. Crémieux, l'abbé de Genoude, Odilon Barrot, le marquis de Larochejaquelein lui succédèrent. A Texception d'Odilon Barrot, qui appuya la régence de la duchesse d'Orléans, tous, avec des nuances diverses, parlèrent en faveur d'un gouvernement provisoire. M. Crémieux dit qu'il avait

eu le triste honneur de reconduire le roi et la famille royale jusqu'aux voitures qui l'emportaient dans son voyage. Une voix sonore, partant des tribunes au-dessus de la gauche, cria : « Bon voyage ! »

« L'abbé do Genoude fut hué presque constamment pendant son séjour à la tribune. On le força d'en descendre, lorsqu'on vit M. Odilon Barrot entrer dans la Chambre, et on y fit aussitôt monter ce dernier. Pendant le discours de M. Odilon Barrot, la duchesse d'Orléans se leva pour prendre la parole. Elle voulait remercier la Chambre de Taccueil qui lui avait été fait, et lui dire qu'elle se confiait à elle et remettait entre ses mains la protection du jeune roi. Elle ne put se faire entendre ; on rengagea à laisser terminer le discours de M. Barrot. Les événements qui se précipitèrent ne lui laissèrent pas la possibilité de reprendre la parole. Après le discours de M. de Larochejaquelein, un homme d'une cinquantaine d'années, étranger à la Chambre, M. Chevalier, rédacteur de la « bibliothèque historique », et qui, m'a-t-on dit, avait contribué à la prise de Thôtel de ville en 1830, s'élança à la tribune pour demander la constitution immédiate d'un gouvernement et la présentation du comte do Paris au peuple. Pendant tout ce temps, le tumulte continuait dans la Chambre, les tribunes se mêlaient constamment à la discussion, une foule de députés venaient nous donner des avis. Je me rappelle, parmi eux, MM. Jules de Lasteyrie, de Résumât, Dupin, Pieron, de Marnay, de Larochejaquelein et Emile de Girardin, député démissionnaire depuis quelques jours. Le comte de Paris suivait attentivement la séance et me demandait dans quel sens parlait tel ou tel orateur. Quant à moi, vivement préoccupé des dangers de la situation extérieure, j'envoyais, depuis le commencement, officiers sur officiers, pour assurer la garde de la Chambre et la préserver de l'invasion et de l'émeute, et en même temps pour

qu'on veillât à nous laisser libre une voie de retraite, par le quai d'Orsay, vers le pont d'Iéna. Car je m'attendais à nous voir, d'un moment à Tautre, contraints à cette retraite. J'expédiai aussi le capitaine Bro vers le roi, à Saint-Cloud, pour l'informer de la situation. On m'avait rendu compte que les troupes étaient en bon ordre, autour du Palais-Bourbon. Enfin M. de Grave, dernier officier •que j'avais envoyé, vint me rapporter que le général Bedeau, qu'il venait de voir, me faisait dire qu'il avait des forces suffisantes pour protéger la Chambre, que les issues étaient bien gardées et qu'il ne voyait seulement que quelques mauvaises figures qui rôdaient autour ^ . Peu de moments après ce message rassurant, nous vîmes entrer par les deux portes qui donnent dans l'hémicycle une troupe, ou plutôt une tourbe composée de gardes nationaux, de bourgeois et d'hommes du peuple, déguenillés et aux bras nus, porteurs de drapeaux et d'armes de toutes sortes.

« En tête de cette troupe marchait Dumoulin, ancien officier d'ordonnance de l'empereur Napoléon, que je reconnus pour le même homme que j'avais déjà aperçu au milieu des insurgés sur la place du Carrousel ; il monta à la tribune, avec les hommes portant les drapeaux, et planta celui qu'il tenait sur la tablette de la tribune. Le reste de la horde se plaça sur les escaliers de la tribune dans l'hémicycle. Je reconnus plusieurs des drapeaux pour être ceux de la salle des maréchaux que ces brigands venaient d'enlever.

1. « Depuis les événements, M. le général Bedeau a donné une explication de sa non-résistance à l'émeute qui a renversé la Chambre des députés. U a dit k quelqu'un, qu'il savait devoir me le rapporter, que, Tordre ayant été donné de cesser le feu, il n'avait pas cru devoir, sans de nouveaux ordres, engager avec les insurgés une lutte qui eût fait recommencer le comi)at, et qu'il avait fait demander des ordres à cet égard. A qui? on l'ignore. Pendant qu'il attendait la réponse, l'émeute avait pénétré dans la Chambre. »

« Une partie de ces hommes se mirent sur les gradins des députés et, montant lentement, petit à petit, vinrent occuper les places intermédiaires entre la notre et l'hémicycle. Un homme d'une trentaine d'années, très bien mis, habit noir et cravate blanche, mais avec une figure d'une expression féroce, yeux gris et brillants, cheveux noirs longs et frisés, pommettes saillantes et colorées, vint s'asseoir sur la tablette du gradin immédiatement inférieur au nôtre et, légèrement tourné vers nous, ne cessa de regarder fixement notre groupe. Chevalier, l'homme qui venait de faire un discours, monta aussi jXMir donner des conseils, mais à bonne intention. Au moment de cette scandaleuse invasion, le présideat se couvrit, déclara qu'il n'yavaîi pissée eéamce, et le tumulte fut à son comble. Cependant M. Ledru-RoUin parut à la tribune au miUeu des drapeaux et tâcha d'obtenir du silence. Il fit de longues phrases, et conclut en demandant un gouvernement provisoire et l'appel au peuple. M. de Lamartine lui succéda, et, de sa voix sonore, prononçant de grands mots, demandait aussi le gouvernement provisoire, lorsqu'il fut interrompu par un nouveau tumulte. En effet, un bruit confus se fait entendre du dehors. Il se rapproche. Des coups violents, semblables à des coups de fusil, sont entendus dans le corridor des tribunes. La porte cède, les tribunes placées au-dessus de la partie droite de l'assemblée (celles qui servent au corps diplomatique) sont envahies violemment par une bande d'hommes du peuple, armés de fusils, qui s'y rue. Un homme, jeune et petit, vêtu d'un sale bourgeron bleu, entre un des premiers, monte à califourchon sur la balustrade de la tribune, et met en joue le président. Lâche-t-il ou non la détente? Je l'ignore. Est-ce une lueur d'honnêteté ? Est-ce un raté qui arrête ce coup de feu, signal d'une horrible boucherie .^ Je l'ignore. Je vois seulement, quelques secondes après, cet homme porter la main à la batterie, comme pour aiguiser la

pierre. Mes yeux se tournent alors vers le président : il avait disparu. L'assemblée, saisie de stupeur et révoltée d'indignation, reste ferme à son poste, attendant le massacre. Quelques députés se jettent sur notre groupe pour le préserver, — car plusieurs fusils, dit-on, étaient braqués sur nous; — je remarque parmi eux MM. de Mornay, de Morny, Jamin, d'Oraison. Les gardes nationaux se resserrent bravement autour de nous. La duchesse d'Orléans reste impassible devant cette horrible scène, qui arrache la couronne de son fils, détruit l'avenir de ses enfants, et elle brave, avec un courage au-dessus de tout éloge, le danger qui menace d'une mort imminente elle et ce qu'elle a de plus cher au monde.

<( Mais quelques secondes ont amené la réflexion.. L'émeute aux bras nus recule elle-même devant le massacre de gens désarmés, et l'assemblée, dernier reste des pouvoirs légaux de la France, souillée par cette hideuse invasion, comprend qu'elle doit céder la place à la force brutale. Les députés quittent leurs bancs et se retirent par les issues laissées libres. Notre groupe est entraîné vers une petite porte, placée au-dessus de la gauche. Je me range, pour laisser la duchesse et ses enfants s'éloigner la première de cette horde de forcenés. Elle part en suivant le couloir supérieur des gradins de l'assemblée, par lequel nous nous écoulons un à un. Long, son valet de chambre, la suit immédiatement, emportant le comte de Paris ; puis vient Debraine ^ , garçon d'appartement, portant le duc de Chartres. Je suis les enfants. Le marquis de Mornay marche à côté de moi, sur le premier gradin. Arrivés à la porte, nous sommes entraînés par un flot humain qui descend, dans un ordre inexprimable, à travers leiî détours d'un escalier obscur dont il remplit l'étroit

1. A Agen, en 1839, cet homme courageux et dévoué avait arrêté, au péril de ses jours, la voiture du duc et de la duchesse d'Orléans, que des chevaux emportés entraînaient dans la Garonne.

conduit. Dans cette tourmente, je suis séparé du comte de Paris, que je retrouve en bas, criant dans les bras de Chevalier, Thomme au discours. Chevalier lui-même crie avec force : « (Vest affreux! on 1 étouffe dans mes bras. » Endn le flot nous vomit dans la salle des Pas-Perdus, où je suis de nouveau sépare violemment du comte de Paris. Je crie pour rejoindre la duchesse d'Orléans et ses enfants. On m'entoure, on me dit de me taire et qu'ils sont en sûreté. On m'arrache mon chapeau d'uniforme, mes epauiettes, mon épée, ma tunique. On me met un chapeau rond, et on me fait passer un paletot. J'aperçois Courtois, mon officier d'ordonnance. On m'entraîne dans une salle de billard, à la porte de laquelle j'aperi^tois le I)"" Blache, qui me lance un regard sympathique. Je me trouve dans ce billard avec mes fidèles gardes nationaux et Reille, mon officier d'ordonnance. Là, ces braves gens me font revêtir un uniforme do garde national. L'un me prête ses vêtements*, Tautre son fourniment'^, un troisième (décoré vieux soldat d'Austerlitz, dit-il) son fusil. Un lieutenant de grenadiers de la 10* légion (M. Bercher, rue de Bour- * gogne, 42) m'offre de me conduire chez lui. On m'apprend que la duchesse d'Orléans est aux Invalides avec le comte de Paris. Je demande k y aller. Je remets entre les mains d'un jeune homme qui se trouvait là ma montre avec chaîne, clef et cachets, ma bourse, mon couteau que j'avais dans ma poche et que je ne savais pas où placer dans mon nouvel uniforme. Nous sortons ; l'huissier sergent nous conduit par les issues détournées qu'il connaît. Nous traversons une chambre, où je vois M. Sauzet, seul, se promenant, et, après plusieurs détours, nous traversons» l'avenue de la présidence, rencontrant en chemin plusieurs députés, entre autres MM. de l'Espée et le marquis de

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