‹ Le duc de Nemours;Chapitre 44 sur 60 · Voir plus loin le chapitre intitulé : la Fusion · texte numérisé non relu

Voir plus loin le chapitre intitulé : la Fusion

3. Peu de semaines après, le 21 août 1856, le duc d Âlençon fait sa première communion dans la chapelle de Kingston, en môme temps que la princesse Françoise, fille du prince de Joinville (aujourd'hui duchesse de Chartres). M»' Grant, évêque de Southwark, préside la cérémonie et donne la confirmation au comte d'£u.

Mon cœur me semblait trop petit pour contenir tant de joie, et cette joie ne sera jamais troublée par ce fils bienaimé. J'ai la confiance de pouvoir dire à la fin de mes jours qu'il n a jamais trompé mon attente. Toute la famille s'est réunie chez moi ; la fête était belle et joyeuse. » Un des témoins de cette fête, M. AUaire, précepteur du duc de Chartres, raconte ainsi l'impression qu'il en a gardée :

« C'était, dit-il, un beau spectacle que de voir la reine Marie- Amélie au milieu des princes ses fils, remarquables par leur courage éprouvé, par leur intelligence et leurs talents, par la gloire de leurs exploits ; au milieu des princesses ses filles et belles-filles, venues de pays si différents, mais unies dans un même amour et dévouement pour elle ; au milieu de ces jeunes gens et de ces jeunes filles, qui, avec la beauté de leur âge et de leur race, pleins de vie et d'ardeur, se réjouissaient de se voir et de se reconnaître auprès de leur chère et sainte aïeule ; enfin, au milieu de la troupe joj^euse des petits-enfants qui obtenaient facilement par leur gaieté le sourire approbateur de leur grand'maman de France. Après tant de déceptions, de tristesses, d'amertume et de profondes douleurs, on était tout surpris de se trouver contents. » Ce jour-là, la duchesse d'Orléans dansa avec ses fils. Elle écrivait encore : « Je sens un bonheur inexprimable en voyant mes fils se développer selon mon cœur, en voyant leurs jeunes âmes témoigner une tendresse fraternelle, même paternelle pour moi; prenant soin de leur mère comme si elle était confiée à leur sollicitude, et, sous ce rapport, ma mauvaise santé me rend un grand service. L'âge de monfils aîné est, selon moi, le plus charmant de la vie d'un homme ; il a toute la candeur de la première jeunesse, toute la droiture de principes non encore froissés, toute la fraîcheur des impressions, et il y joint cependant une fermeté toujours croissante; la ré-

flexion qui supplée à rexpérience et le désir cravancer, de se perfectionner toujours. Robert commence aussi, quoique plus jeune, à mêler la maturité h la pureté enfantine, et sa nature vive, véhémente parfois, est modérée par la sagesse qui s'accroît de jour en jour. »

Nous venons de dire qu'une seule personne ne partageait pas cette gaieté : la duchesse de Nemours. Des pressentiments de mort la troublaient. Ils se réalisèrent, et, une fois de plus, Tépreuve frappa la famille exilée.

La duchesse de Nemours donna le jour à la princesse Blanche, le 28 octobre 1857; treize jours phis tard, elle mourait subitement, en pleine santé apparente, au moment de faire ses relevailles, des suites d'une embolie.

Nous avons, de la main du duc de Nemours, le récit infiniment émouvant de la mort de la duchesse. Nous y ferons de larges emprunts, non seulement parce qu'il relate un événement qui touche à l'histoire, mais à cause de la beauté, de la force, de la qualité chrétienne qui s'y révèlent. Car la douleur est éminemment révélatrice de la valeur des hommes.

« Malgré près de quarante ans écoulés, la catastrophe de la princesse Charlotte (6 novembre 1817) et de son enfant pesait encore sur Claremont. Toutes les grossesses de mes belles-sœurs y avaient eu une triste fin. La princesse de Joinville et la duchesse d'Aumale n'y avaient eu que des fausses couches ou des enfants morts. Cette dernière y avait amené un enfant nouveau-né pour l'y voir mourir quelques jours après. Et, sans parler des malheurs que les événements de notre pays avaient fait descendre sur nous et nos amis depusi que nous résidions à Claremont, que de portes n'y avons-nous pas subies nousmêmes !

« En première ligne, celle du roi, suivie de près par celle de ma sœur Louise, qui, bien que no s'y étant pas accomplie, se rattachait cependant d'une manière si di-

recte à ce lieu, et combien d'amis et de serviteurs qui n'y étaient venus que pour y mourir ou pour y contracter des maladies mortelles: les deux sœurs, les fidèles et anciennes amies de notre famille, M"®* de Montjoie et de Dolomieu, M. Vatout, M™^ de Vins, deux serviteurs éprouvés et encore dans la force de Tâge.

« L'événement qui venait de s'accomplir à Claromont si heureusement était non seulement un bonheur pour ceux qu'il touchait intimement, mais c'était encore pour tous une réhabilitation de ce lieu...

« Quelle était donc la cause de ces inquiétudes ? Ce ne pouvait pas être la santé de la duchesse de Nemours, car tout le temps de sa grossesse s'était passé sans aucun accident, sans même une indisposition. Malgré cela, elle s'était souvent montrée tristement préoccupée de sa santé et de sa situation. Elle avait même dit à plusieurs personnes qu'elle ne survivrait pas à ses couches.

(c C'est cette disposition morale et aussi l'idée superstitieuse du mauvais sort attaché à Claremont qui involontairement inquiétaient chacun...

« Je ne croyais pas au mauvais sort de Claremont, et j'avais toujours pensé que l'heureuse naissance d'un enfant dissiperait les sombres pensées qui attristaient ma chère Victoire. Je ne me suis pas trompé sur ce dernier point ; l'autre n'était pas de ceux sur lesquels on peut raisonner. . .

« On redoubla, non seulement de précautions, mais aussi d'instances pour que la duchesse de Nemours ne fît pas ses couches à Claremont. Mais sa résolution à cet égard était inébranlable : « Ce n'est pas de Claremont que « je suis inquiète, c'est de mon état, disait-elle ; s'il doit « m'arriver quelque chose, cela m'arrivera tout aussi « bien hors de Claremont qu'ici. Cela est entre les mains «de Dieu. »

Huit jours après les couches, le 4 novembre, le D' Moreau, spécialiste pour les accouchements, partit, don-

nant Tassurance que toutes lespériodes dangereuses, toutes le« causes d'accidents étaient passées.

Tout allait à merveille. Le docteur avait ordonné que la duchesse de Nemours ne reçût personne avant l'expiration des quatorze premiers jours. Cependant la reine Victoria, qui était venue voir sa cousine le 24 octobre, avant ses couches, revint le samedi 7 novembre avec sa fille, la princesse Alice. La princesse la reçut au lit ; l'entrevue fut très affectueuse, mais par précaution la reine Tabrégea, et, à deux reprises, elle ne resta pas une demi-heure.

L'état de la convalescente allait s'améliorant, elle put recevoir ses parents et aussi les dames qu'elle n'avait pas vues depuis ses couches.

Le lundi 9 novembre, la duchesse eut un peu froid dans la journée, mais elle répéta à plusieurs reprises que ce n'était rien. Elle reçut ses fils qui revenaient d'une promenade à Londres, et eut un long entretien avec son mari, qui lui lut une lettre de M""^ d'Oraison.

Pour se distraire, elle s'occupait à faire des tresses avec des pailles préparées que la reine Victoria lui avait envoyées, en lui disant que c'était un ouvrage peu fatigant et qu'elle faisait elle-même pendant ses couches.

Ce même jour, elle revit ses fils le soir avant leur coucher ; ce fut la dernière fois...

Le 10 au matin, — elle avait passé une excellente nuit, — on lui porta sa nouvelle petite fille, puis son mari vint prendre de ses nouvelles : « Je me sens bien, je n'ai plus qu'une petite douleur ici », dit-elle, en posant le doigt sur le haut de sa poitrine. Lo duc lui annonce qu'il va partir pour Londres, mais qu'il reviendra la voir avant son départ, dans quelques instants. Il ne devait plus la revoir. A peine était-il descendu, que la princesse Marguerite entrait chez sa mère qu'elle trouvait à sa toilette.

dans son lit. La duchesse lui dit : « Tu ne monteras pas à cheval aujourd'hui, parce qu'il fait trop de brouillard et que papa va à Londres. » Après rechange de très courtes paroles, elle engagea sa fille à aller travailler, donna des ordres pour sa toilette du lendemain, jour où pour la première fois elle devait se lever, et causa de ses arrangements avec sa femme de chambre, Caroline, et sa garde. Tout cela ne dura pas cinq minutes. Néanmoins, la garde engage la duchesse à se reposer quelques instants avant d'achever sa toilette. Mais, au moment où elle dispose à cet effet les oreillers, elle sent le bras de la duchesse se poser sur son épaule, et entend ces seuls mots : « Madame Bourdais, mon Dieu! » suivis de trois râles précipités ; puis la tête de la duchesse, pâle d'une pâleur mortelle, retombe sur le bras de la garde.

« Pendant ce temps, j'étais chez la reine depuis un quart d'heure ou vingt minutes environ ; je parcourais le journal le Times pcnir lui en donner des nouvelles, lorsque Meunier, valet de pied de la reine, frappe et me dit que quelqu'un est là qui demande à me parler. L'annonce anonyme d'une visite m'inquiète et je sors aussitôt mais sans que mes soupçons se portassent vers Taffreuse réalité.

« A peine suis-je sorti de la chambre de la reine que Meunier me dit que M"" Doyen (Caroline) est venue, pour me dire de la part de M""' Bourdais de monter tout de suite.

(c La pensée de la mort subite de M"*' Trubert me traverse à l'instant l'esprit et me perce le cœur. Je vole en haut. Caroline me dit au sommet de l'escalier : « La duchesse se trouve mal. » Je lui crie, en passant, qu'on envoie un homme à cheval au galop chercher Izod (le médecin d'Esher). J'arrive dans la chambre, je trouve M"*" Bourdais soutenant la duchesse, criant après un médecin, s'efforçant par ses cris et ses soins de me laisser

une illusion qu'elle n'avait plus, mais que je n'étais que trop disposé à concevoir. Je m'efforce en effet avec elle, pendant quelques instants, à employer tous les moyens usités pour combattre les évanouissements, ne pouvant croire à la réalité d'un malheur que rien n'avait fait présager et dans lequel mon esprit et mon cœur se perdaient comme dans un abîme. Il me fallut longtemps pour m'arracher tout espoir! Et pourtant, dès mon arrivée, je n'avais déjà plus trouvé que des restes inanimés. La belle âme qui leur donnait la vie avait été appelée au ciel, en emportant tout mon bonheur !

i< Sur ces entrefaites, l'alarme s'était rapidement répandue dans la maison ; la reine, inquiète elle-même du motif de mon appel, ne recevant pas d'explication satisfaisante sur ce sujet, puis entendant des allées et venues, pressent un événement ; elle monte, arrive dans la chambre, voit l'affreuse scène, ce corps restant insensible aux efforts que, malgré mes cris de désespoir, je faisais encore pour le préserver de la mort dont il était déjà irrévocablement atteint.

« Puis arrivent, attirés par la rumeur, M""*^ de Wangenheim*, qui, elle aussi, ne peut croire à la terrible réalité et tente de nouveaux efforts pour retenir la vie ; puis l'abbé Giielle qui, moins accessible aux illusions, se hâte de dire un De profundis muet ; puis la comtesse MoUien, le général Dumas, et successivement toutes les personnes de la maison.

« Cependant l'abbé s'offre à prévenir nos enfants, qui bientôt après reviennent tous trois avec lui, M. Gauthier et M"*' Bernard.

« Frappés en quelque sorte de stupeur par cette foudroyante nouvelle, ils restent muets et immobiles en face

1. Ancienne gouvernante de la duchesse de Nemours avant son mariage.

du corps inanimé de leur mère. Alençon toutefois se fait au bout d'un instant, l'organe de leur cœur à tous : « 0 maman ! nous vous aimions tant ! » s'écrie-t-il avec un accent indéfinissable de tendresse, mêlée de reproche, comme si sa mère eût pu encore Tentendre !

« Puis, pour une dernière fois, ils baisent la main de leur mère, embrassent son visage et se retirent ; Alençon disant encore en fondant en larmes : « Je ne puis voir cela davantage, cela me fait trop de peine. »

« Au bout d'un temps bien long, leD'' Izod arriva.

« — Sauvez-la ! dit la reine.

« — God may save her, not y ou », répliquai-je.

« Jusque-là j'avais tenu la tête de ma chère femme dans mes mains et près de la mienne, ne faisant plus que prier; priant cependant encore, non seulement pour le salut de Tâme, mais aussi, malgré l'évidence, pour la préservation de la vie.

« Je fis place au docteur qui touche la main et s'éloigne du lit sans mot dire, enlevant ainsi la dernière illusion à laquelle nos cœurs déchirés cherchaient, en dépit de notre esprit, à se rattacher encore. Il n'y avait plus qu'à se soumettre à la volonté de Dieu, à lui offrir notre inexprimable douleur, à lui demander la force nécessaire à supporter le coup foudroyant qui, perçant tous nos cœurs à la fois, venait de briser dans le mien tout ce qui est le plus cher à l'homme en ce monde ! »

La duchesse d'Orléans était à peine moins touchante dans le récit qu'elle faisait, de son côté, à sa belle-mère la duchesse de Mecklembourg-Schwerin, et qui se terminait ainsi :

« ... Le pauvre Nemours ne quitte plus la chambre 011 repose sa chère Victoire... Hélas! elle a encore une expression si douce, si calme ! C'est un lis brisé, encore si blanc, si beau ! 11 y a une telle paix dans ses traits! On croit qu'elle respire et qu'elle va parler. »

M*' Grant, évoque de Southwark, vint dès le 11 novembre porter à la reine et au prince ses consolations et offrir de dire lui-même, à Claremont et à Weybridge, la messe mortuaire et les dernières prières sur la tombe de la princesse.

Le 14 novembre, la messe mortuaire fut dite à onze heures à Claremont. Après la messe, le corps fut placé sur le char funèbre, attelé de six cliovaux, et, à midi, le cortège se mit en marche, à pied, jusciu'k la grille du parc. On monta alors dans les voitures de deuil. Le prince consort, accompagné du prince de Linanges, du lord in waitiny de la reine et des personnes de son service, s'était rendu directement de Windsor à Weybridge. lis se joignirent au cortège à rentrée dans le jardin*.

A propos du service qui fut célébré à Sablonville, dans la chapelle de Saint-Ferdinand, le Journal des Débats du 23 novembre disait, sous la signature de H. Rigault :

« ... Tous ceux qui, retenus en France, n'avaient pu suivre le cercueil sur la terre étrangère, étaient présents à ce rendez- vous des aflFections fidèles et des pieux regrets. Dans tous les cœurs, même dans les plus chrétiens et les plus résignés, s'élevait une plainte contre la destinée, que n*ont pu fléchir ni cette beauté, ni cette vertu, ni cette jeunesse si digne d'être épargnée. Pour se sentir ému dans la commune douleur, il n'était pas besoin d'avoir appartenu à W" la duchesse de Nemours par la reconnaissance et parle dévouement. Il suffisait de l'avoir vue, de lui avoir parlé. On se rappelle quelle unanime faveur accueillit son arrivée en France lorsqu'elle vint associer sa vie à celle d'un fils du roi Louis-Philippe, et qu'elle oflFrit aux regards de sa nouvelle patrie ce visage aussi brillant et aussi doux que l'était alors sa fortune. La

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