GUIZOT
Le duc de Nemours, qui a, peu de temps auparavant, exposé ses idées politiques dans une lettre à un de ses amis, tandis que le comte de Chambord en faisait autant de son côté, est appelé à Ebenthal, près Vienne, en Autriche, par des affaires de famille. De là, il fait exprimer à M. le comte de Chambord le désir qu'il a de se rendre près de lui.
Cette démarche était la suite de la promesse faite par les princes, dans leur réponse aux généraux, qu'à défaut d'accord politique complet ils chercheraient du moins à établir des relations de famille. Elle avait été sollicitée,
conseillée par les amis les plus dévoués. Les quelques personnes qui connaissaient la demande du duc de Nemours, notamment Marie-Amélie et le roi des Belges, Léopold l**' *, en attendaient avec impatience le résultat.
Le comte de Chambord ne répondit que par une note du 30 juillet 1853, alors que le duc de Nemours avait déjà quitté Ebonthal, et voyaf^eait avec sa famille en Hongrie, où son heau-frère, le du(* Auguste de Saxe-Cobourg, possédait d'importants domaines. Elle était semblable aux précédentes : elle imposait aux princes des conditions qu'ils jugèrent inacceptables. Fallait-il répondre à cette note? N'était-ce pas ruiner les dernières chances d'accord? Était-il possible, sans répondre, de trouver un moyen de s'aborder et de se connaître? Le duc de Nemours échangea, sur ce sujet, de nombreuses lettres avec ses frères et avec sa mère, en continuant de voyager, d'abord en Hongrie, puis à travers les provinces danubiennes, et ne revint à Vienne que le 29 septembre.
11 suffît de parcourir ces lettres et celles de la reine, pour juger de la vivacité et de la sincérité du désir de réconciliation qui animait les princes d'Orléans.
Lo duc de Nemours écrit d'Ebenthal, le 17 juillet :
« Ce qui malheureusement m'est revenu de Paris, c'est le peu de secret observé relativement au détail de ce qui s'est passé;... tout cela me donne de vives inquiétudes sur le résultat qu'il serait si important de voir obtenu. Je remets donc cela entre les mains de Dieu, tout en songeant aux moyens d'y faire de mon mieux pour ce qui pourrait dépendre de moi. »
La reine mande de Claremont, 25 juillet, que le roi Léopold V% qui s'intéresse très vivement à la fusion, répète, comme un refrain et une consigne : « Vedersi,
1. L'esprit très sûr et la grande expérience du roi Léopold faisaient de lui un conseiller précieux, fréquemment consulté, volontiers écouté.
quels que puissent être les quiproquos et les enfantillages. » Elle y revient, deux jours plus tard. Le roi des Belges lui a encore écrit : « Il vedersi est indispensable ; on ne doit y mêler rien de trop définitif, puisque cela n'est ni nécessaire, ni facile, mais la chose elle-même est indispensable. » « Les vrais amis de la grande ville, continue-t-elle, écrivent entièrement dans le même sens, et avec encore plus d'abandon et de vivacité. » Elle pense qu'il faut « se voir en bons amis, sans s'engager à rien et dormir paisiblement ensuite, pour pouvoir, en cas de nécessité, se réunir sans difficulté dans l'action ».
Quelques jours plus tard, le duc de Nemours reçoit, comme nous l'avons dit, communication de la note du comte de Chambord en date du 30 juillet, et il fait part à sa mère de la déception qu'il éprouve (8 août 1853). « Elle est déplorable, dit-il. On la dit faite à bonne intention. Cependant on aurait eu le désir d'arrêter absolument un progrès au moment où il allait se faire, qu'on ne s'y serait pas pris autrement. Nous nous efforcerons ici de la faire considérer comme non avenue, et de faire reprendre un quelconque des projets antérieurs qui depuis trois mois ont été mis en avant. Mais j'avoue que je n'ai guère d'espoir d y arriver. Si les désirs qui sont manifestés sont sincères, il faut avouer qu'il y a des gens qui comprennent singulièrement leurs intérêts. Lorsque nous aurons fait tout ce qui dépend de nous pour les éclairer, il ne nous restera plus, si nous n y parvenons pas, qu'à nous retirer de nouveau de l'affaire, en laissant à qui de droit la responsabilité des pertes qui peuvent en résulter. Triste consolation, il est vrai, mais la seule néanmoins. »
Nouvelles lettres, datées des 10, H, 14 août. Le prince incline vers cette solution : « Une réponse collective, qui soit une clôture de cette malheureuse correspondance qui nous a été imposée... »
« L'esprit dans lequel il faut clore est, selon moi.
relui-ci : rappel et maintien des opinions exprimées de part et d'autre, faisant ressortir la valeur, la spontanéité, le désintéressement de nos offres, ainsi que les obstacles (|u\)n y oppose, — puis prise d'une attitude de réserve, un peu raide, qui, sans fermer la porte à aucun retour, nous laisse pour l'avenir dans une indépendance absolue.
« Je déplore ce résultat, je déplore Taveuglement qui Ta amené; mais, en vérité, que pouvons-nous faire, quand on nous oppose des conditions nouvelles qu'il ne dépend pas môme de nous de remplir? Ce que vous écrit X... est très juste au fond, car il ne faut pas chicaner sur des mots en présence d'aussi grands intérêts. Non seulement cela est nuisible, mais la prolongation de ces chicanes devient môme ridicule; seulement, on se trompe d'adresse quand c'est à nous qu*on répète cela. C'est à la porte en face qu'il faudrait le dire. Comment veut-on que nous allions en avant, tout droit et le plus simplement possible, quand, à toutes nos offres explicites, simples ou complexes, on n'oppose on définitive que des fins de non-recevoir? J'ai désiré la chose autant que qui que ce soit; ... je crois avoir été presque au delà de ce qu'il était raisonnable d'essayer. En vérité, après ce qui nous a été opposé, il n'est pas un homme de bonne foi qui puisse nous imputer la responsabilité de la failure. »
On finit par renoncer à faire cette réponse. On chercha autre chose. La reine s'employait avec beaucoup d'esprit et de tact à éviter une rupture ; le duc d'Aumale et le prince de Joinville s'occupaient activement avec MM. le duc Victor do Broglie, de Jarnac, de Falloux, d'une réconciliation qu'ils souhaitaient. Le roi des Belges y poussait de tout son pouvoir de conseil. L'une des graves difficultés venait de l'attitude de la duchesse d'Orléans. La princesse désapprouvait les démarches déjà faites. Elle menaçait de rompre. Elle l'eût fait assurément, en cas de
fusion sans condition, et c'eût été la dislocation du parti orléaniste et une scission dans la famille.
Les princes, gênés dans leur action et convaincus, par Texpérience, de Timpossibilité d'arriver à un accord théorique préalable, émirent alors la proposition, — et la firent connaître au comte de Chambord, — que, par convention réciproque, tous les écrits antérieurement échangés fussent considérés comme annulés et ne constituassent aucun engagement entre les parties, et qu'après cela M. le comte de Chambord se rencontrât avec Tun d'eux, laissant à cette visite ses conséquences naturelles.
Le duc de Nemours revient de son long voyage et rentre à Vienne, avec sa famille et les princes de Cobourg, le 29 septembre. 11 est presque aussitôt obligé d'en repartir avec la princesse Clémentine, pour Genève, appelé en toute hûte. La reine, qui se rend en Espagne pour y passer l'hiver, atteinte d'une fluxion de poitrine, a dû s'arrêter à Genève. Le duc d'Aumale accourt. Les forces de la malade reviennent lentement.
Ce n'est que le 13 novembre que le duc de Nemours, après avoir conduit, jusqu'à Gênes, sa mère qui va s'embarquer sur un vaisseau espagnol, peut rentrer à Vienne. A son arrivée, il reçoit indirectement l'assurance du bon accueil réservé, par le comte de Chambord, à une demande d'entrevue faite dans les conditions que nous avons rapportées.
Dès le lendemain, M. Reille, ancien aide de camp du duc de Nemours, écrit au duc de Lévis, à Frohsdorf. Un rendez- vous lui est indiqué pour le 15 à Baden. Les préliminaires de l'entrevue des princes y furent réglés.
Le duc de Nemours dut considérer qu'il tenait entre ses mains la dernière espérance d'une combinaison politique à laquelle beaucoup de bons Français croyaient attaché le salut de la patrie. L'entrevue si longuement
46i LE DUC DE NEMOURS
(lôsirée eut tlouc entin lieu, le 17 novembre 1853, à Kruhsdorf *.
Après les politesses d'un premier accueil public, qui fut plein de cordialité et d'émotion, le comte de Chambord contluisit le duc de Nemours dans son salon particulier, et lii, avant de s'asseoir, il lui dit :
(( Je sais que vous venez me dire, au nom de vos frères et au vôtre, que je puis compter sur vous.
— Je viens, en effet, vous porter l'expression de mes sentiments et de ceux de mes frères. »
Les princes s'assoient alors, et le duc de Nemours reprend :
« Mes frères se réjouissent comme moi de ma visite, non seulement parce qu'elle est une satisfaction de famille, mais encore par l'espoir qu'un jour ce rapprochement sera favorable à la France. »
Assentiment du comte de Chambord.
« Bien des liens, en effet, nous unissent déjà, continue le duc de- Nemours : dans le passé, le souvenir de nos aïeux communs; dans le présent, nos malheurs communs, et, je puis le dire, la conformité de nos opinions sur l'avenir. »
Nouveau signe de tête d'assentissement.
« Oui, le but de nos vœux serait de vous voir sur le trône de France, serait de voir, sous l'égide de l'aîné de notre race, notre pays doté de toutes les garanties qu'il peut souhaiter pour sa stabilité, son bonheur et sa dignité. C'est au triomphe et à la défense d'une telle cause que nous voulons consacrer toutes les forces dont il dépendra de nous de disposer. »
Tel fut exactement le langage du duc de Nemours... Le comte de Chambord le jugea sans doute conforme à ses
1. C'était le jour anniversaire de celui où Charles X avait nommé le duc de Nemours colonel de chasseurs, et le prince le rappela dans la conversation.
espérances, car rien ne vint altérer Taffectneuse harmonie de cette entrevue.
Aucune autre parole ayant trait à la politique ne fut prononcée.
Le 21 novembre, le comte de Chambord vient à Vienne rendre visite au duc de Nemours, et en fait une à la duchesse de Nemours et à la duchesse de Saxe-Cobourg. Le duc de Nemours se rend près de la comtesse de Chambord, qui était également venue à Vienne, et lui porte les excuses des princesses, empêchées de venir lui rendre visite par la nouvelle subitement arrivée de la mort de la reine de Portugal, leur belle-sœur.
Le 22, le duc de Saxe-Cobourg, le duc de Nemours et les princesses rendent visite au comte et à la comtesse de Chambord.
Le 26, les princes et les princesses, sur Tinvitation du comte et de la comtesse de Chambord, se rendent à Frohsdorf pour y dîner et y coucher.
Le 27, ils prennent congé, à sept heures du matin, et retournent à Vienne.
Le lendemain, le duc de Nemours repartait pour T Angleterre. Ces visites irritèrent vivement la duchesse d'Orléans. Il y eut presque une rupture entre elle et les princes. Le duc de Nemours recevait, d'autre part, d'innombrables félicitations. Celles de sa mère sont particulièrement vives et intéressantes à rappeler.
« SéviUe, 28 novembre 1853.
« Mon précieux ami... Enfin, ce matin, ayant eu le bonheur de recevoir une bonne lettre de Victoire (la duchesse de Nemours) du 16, qui m'apprend ton heureuse arrivée auprès d'elle, ce dont je la remercie de tout mon cœur, et Montpensier ayant reçu celle que tu lui as écrite le 18, j'ai bien soin de te dire que j'ai tout de suite couru
dans une petite tribune^, à la chapelle, en remercier le bon Dieu, et que je suis contente. Nous nous en sommes réjouis avec Montpensier et avec toute notre fidèle colonie'*... »
« Séville, 1" décembre 1853.
« Mon cher bien-aimé ami... Je n'ai pas osé t'exprimer par la poste ^ toute la satisfaction que j'ai éprouvée à la lecture de ta lettre du 18 novembre, qui a été ouverte par Montpensier, en Tabsence de Joinvillo ; j'ai profité de ma petite tribune pour aller tout de suite remercier Dieu de voir accompli le vœu de mon cœur; à présent, j'en attends les détails avec la plus vive impatience. \J Indépendance nous dit que, le 21, on t'a rendu la visite, ce qui serait très bieu. A présent que le fossé a été franchi d'une manière digne et convenable, sans compromettre ni le passé, ni le présent, ni l'avenir, il n'y a plus qu'à rester tranquilles, chacun de son côté, prêts à se retrouver et à s'entendre, si l'occasion s'en présente. Dans mon premier élan de joie et suivant les sentiments de mon cœur, j'aurais voulu écrire moi-même à mon neveu (le comte de Chambord), pour lui dire combien j'étais contente de voir rétablies les bonnes relations de famille ; qu'en penses-tu ? Moi, je dis que, dans cette occasion, ce serait au neveu à prendre l'initiative, et qu'il ne faut pas me jeter à sa tête ; mais je ne tiens pas à l'ordre hiérarchique, lorsqu'il s'agit d'un sentiment du cœur
« ... Tous les détails que tu me donnes sur l'accom-
1. La reine était à Séville, au palais de San Teimo, chez le duc de Montpensier, qui avait fait installer pour elle un appartement communiquant avec la chapelle.
2. La petite colonie se composait de l'abbé Gûelle, la duchesse de Marmier, le général Dumas, le général comte de Montesqulou, le docteur et M""" Guéneau de Mussy, M'*" Muser.
3. Cette lettre est envoyée par le bateau. On redoutait l'indiscrétion de la poste française.
plissement de Tacte que je désirais depuis si longtemps, pour Thonneur et le bonheur de tous, et avec la conviction que c'était selon les désirs et les intentions du bien-aimé père, ces détails des visites faites et reçues m'ont fait le plus grand plaisir, parce que je vois que tout s'est passé comme nous pouvions le désirer. C'est une grande joie dans les personnes qui nous entourent, et même chez tous les gens sages de ce pays. J'ai vu avec plaisir aussi que tu as vu l'empereur et l'impératrice mère, et je suis bien touchée de tout ce que les uns et les autres t'ont dit pour moi, surtout le comte de Chambord. »
Après avoir raconté le chaleureux accueil qu'il a reçu à Dresde du roi et de la reine, le duc de Nemours, qui est rentré à Claremont, écrit en date du 5 décembre :
« Vous aurez éprouvé satisfaction de ce qui s'est passé. Je crois que nous avons fait un acte loyal et honorable, qui aura été apprécié comme tel et qui un jour peut produire de grands résultats. Du moins, cela nous permet deTespérer; avant cela, nous ne le pouvions, selon moi. Dieu veuille qu'un zèle maladroit ou des inspirations étroites ne viennent pas détruire le bien que ce qui s'est accompli peut produire ! »
Lettre de la reine :
« Séville, 11 décembre 1853.
« Mon enfant chéri et bien-aimé, je commence aujourd'hui par te remercier tout de suite de la bonne et charitable pensée que tu as eue de m'écrire en débarquant à Douvres. Cette lettre m'est arrivée hier au soir; elle n'a été que sept jours en route, et elle m'a fait un bien infini en calmant mes constantes inquiétudes sur les traversées de mer... On dit que le voisin (Napoléon III) est furieux de ce qui s'est passé à Frohsdorf, et qu'il menace de prendre les mesures les plus sévères contre nous et M. le comte de Chambord, ce qui me ferait plus de peine.
car, d'après ce que Clémentine m'a mandé, il faut dire qu'il a été parfaitement aimable. Je pense que les trois amis que tu as vus à Malines doivent être bien contents. D'après la rapidité de ton voyage, je pense que tu n'as pas été à Eisenach (oii se trouvait la duchesse d'Orléans)... Il me tarde d'avoir des détails sur les vraies paroles qu'on s'est dites réciproquement, car les journaux font à cet égard toutes sortes de cancans qui font plus de mal que de bien. Raoul* m'a écrit que les personnes qui ont écrit de là, ou qui en sont revenues, s'accordent à dire que tu y as laissé la meilleure impression, qu'on a admiré ton tact, ta mesure, tes prévenances et ton aimable à-propos dans tout ce que tu as dit. Cela ne m'étonne pas, mais cela me charme... »
Lettre du duc de Nemours à la reine :
« Claremont, le 15 décembre 1853.
« Par votre dernière lettre, du 28 novembre, je vois que vous veniez de recevoir la nouvelle de ma visite à Frohsdorf, et que cela vous avait causé une vive joie, ce qui augmente encore de beaucoup la satisfaction que j'ai eue de cet événement. Malheureusement, et malgré l'importance de ce qui s'est passé, il n'y a pas encore autant de motifs de ringraziare a Dio colla faccia in terra ^ que quand vous avez vu arriver le vaisseau colla bandiera bianca*. Mais enfin c'est un pas vers cela (non pas toutefois vers la bandiera bianca, qui n'est pas certes désirable), mais