Le jour où fut assassiné le duc de Berry
Anglais, maîtres de Tile et maîtres du gouvernement - Tout semblait la destiner au triste rôle de princesse errante par le monde. Mère de trois enfants, elle étai<^ grosse d'un quatrième, lorsqu'un vaisseau anglais, ri4io2/ — kir^ entrant au port de Palerme, le 23 avril 1814, apport la nouvelle que les Bourbons étaient rétablis sur l trône de France. VAhoiikir venait de Gènes, et il étai^fc envoyé par lord William Bentinck au duc d'Orléans. Dè^ que celui-ci eut ouvert la dépêche, « il entra brusquemenfc dans ma chambre, raconte Marie -Amélie, en me criant r « Bonaparte est fini, Louis XVIII est rétabli ; et je par^ « sur ce vaisseau qui vient me chercher ! »
Quelques mois plus tard, le 18 août 1814, la princesse débarquait en France, oîi l'avait amenée le vaisseau Viheûf^-M«r5e?7/^, portant pavillon du contre-amiral L'Hermitte. Le duc d'Orléans, le 11 septembre 1814, quittait Paris, où il venait seulement d'arriver pour hâter les dernières installations du Palais-Royal, et se portait au-devant de la duchesse d'Orléans, sa femme, et de mademoiselle d'Orléans, sa sœur^ Les princesses s'étaient reposées quelques jours à Lyon. La fatigue avait été grande pour Marie-Amélie. Sur le conseil des médecins, la jeune mère avait remonté le Rhône en bateau jusqu'à Arles ; puis le coche l'avait conduite jusqu'à Lyon, où elle avait été reçue par Augereau. De cette ville, avec son mari, elle remonta la Saône jusqu'à Châlons,puis continua le voyage par terre.
Partout, sur le passage des princes, l'accueil était empressé. Mais la tragique destinée de Marie-Amélie ne lui permettait que de courtes joies. Le Journal des Débats àxx 17 septembre annonce la mort subite, à Vienne, de la reine Marie-Caroline, épouse de Ferdinand IV, roi des Deux-
4. 11 avait pris les devants après avoir accompagné, dans leur voyage," les princesses.
Siciles. La duchesse d'Orléans est ohlifi^ée de s'arrêter h Fontainebleau, « pour y attendre ses habits de deuil », disent les journaux. La vérité est qu'elle souffre de douleurs très vives, que la fatigue et Témotion font épuisée, et qu'on craint un accouchement avant ternie. Deux jours se passent. Elle repart en voiture, fait la route au pas, de Fontainebleau à Paris, et elle entre enfin, le 22 septembre au soir, au Palais-Royal, dont les antichambres sont tendues de noir, et où les domestiques ont pris la livrée de deuil. Dès le lendemain matin, le duc et la duchesse vont foire leur cour à Louis XVIII, après la messe.
Le roi accueillit fort bien la fille des Bourbons de *\aples. Elle avait dans les traits de son visage, dans Son maintien, dans la réserve et Tà-projios de ses réponses, tant de rappels de la race et de la tradition ! Louis XVIII s'en montra charmé. Il accueillit bien aussi le duc d'Orléans, avec une apparente sympathie, qu'il ne devait pas lui prodiguer dans la suite.
Cette visite devait faire et fit sensation. On la commenta. On raconta — et la nouvelle était exacte — que le roi serait parrain de l'enfant de la duchesse d'Orléans, et que l'enfant, si c'était un fils, s'appellerait le duc de Nemours. Duc de Nemours..., ce nom frappa le petit duc de Chartres, le fils aine du duc d'Orléans. Dans ses leçons d'histoire, il avait appris la fin tragique d'un Nemours sous Louis XI. Et, s'approchant de sa mère, d'un air triste : « J'espère bien, dit-il, qu'on ne lui tranchera pas la tête, comme à l'autre? »
L'ordonnance royale du 7 octobre 1814 rendit au duc d'Orléans ses biens, ou du moins ce qui en subsistait. Louis XVIII y disait : « En restituant à notre très cher et aimé neveu, le duc d'Orléans, les biens non aliénés dont notre cousin Louis-Philippe- Joseph, duc d'Orléans, a joui à quelque titre et sous quelque dénomination qne ce soit, nous avons entendu et notre intention a été que
lesdits biens sortissent de nos mains, pour passer directement dans celles de notre dit neveu et dans celles de notre très chère et aimée cousine Eugénie-Louise-Adélaïde d'Orléans, sa sœur, pour ce qui peut la concerner, et à leur profit exclusif. »
Le 25 octobre 1814, la duchesse d'Orléans accouchait d'un fils. Dès qu'on lui eut annoncé qu'elle venait de donner le jour à un prince, elle se tourna vers M. de Blacas, et lui dit :
« Je vous prie d'apprendre au roi qu'il a un fidèle sujet de plus. »
C'était un mot touchant, et un mot de Française. Il a été défiguré par certains journaux. Mais il a été dit.
Le lendemain, le Moniteur portait :
« Aujourd'hui 26 octobre, S. A. S. M^' le duc de Nemours \ né hier, a été tenu sur les fonts de baptême, à la chapelle du château des Tuileries, par le roi et M""® la duchesse d'Angoulême. Les princes et princesses du sang, invités de la part du roi, ont assisté à cette cérémonie. Le baptême a été fait par M^"" l'Archevêque de Reims, grand-aumônier de France, en présence de MM. les curés de Saint-Roch et de Saint-Gernlainl'Auxerrois. Le duc de Nemours a été nommé Louis- Charles-Philippe-Raphaël .
Le grand-maître des cérémonies de France ^
« Le marquis de Dreux-Brézé. »
Marie-Amélie avait voulu que son fils portât, parmi ses prénoms, celui de Raphaël, parce que, pendant ce long
1. Nemours, Nemus ou Nemorosum^ h 16 kilomètres de Fontainebleau, en Seine-et-Mamè, doit son nom au voisinage de la forêt. D'abord simple château, Nemours devint ville au xii* siècle.
et pénible trajet de Païenne à Paris, elle s'était placée sous la protection de saint Raphaël, patron des voyageurs.
On prenait alors de moindres précautions qu'aujourd'hui. Huit jours après ses couches, elle se levait. Le onzième jour, elle recevait dans sa chambre, et c'est à Tune de ses visiteuses qu'elle dit :
« Le roi a été fort sensible à la naissance de ce petit Bourbon. »
Quant à l'enfant, c'était un vigoureux garçon, « vero masculone », comme l'écrivait le duc d'Orléans à un de ses amis de Sicile.
Dès qu'elle fut rétablie, Marie-Amélie dut commencer son rôle de princesse du sang. Elle n'y était pas nouvelle. Mais Paris lui était inconnu, et Paris l'attendait à cette épreuve. Elle visite les monuments, les musées, les ateliers (les peintres en renom, et, malgré son deuil, sur l'ordre de son mari, assiste aux fêtes de la cour. On la voit même au théâtre. Partout on la juge de même : digne de son rang. Son exquise politesse charme et attire. On la sent estimable, on la devine secourable et fine. La France la trouve déjà Française.
L'historien Trognon, qu'il faut citer parce qu'il avait encore plus de renseignements que de talent, dit à ce propos : « L'état dans lequel le duc d'Orléans avait retrouvé la demeure de ses pères ne lui permettait pas les grandes et splendides réunions qu'on admira plus tard au Palais- Royal. Mais, dès lors, sous la direction pleine de goût de Mademoiselle, que secondait le compositeur Paer, d'excellents concerts rassemblaient une société nécessairement plus choisie que nombreuse. Quelques lectures venaient aussi donner satisfaction à la curiosité littéraire de la duchesse. Sous les auspices de M""® de Duras et du vicomte Mathieu de Montmorencv, M. de Chateaubriand lut un soir sa nouvelle, non encore publiée, du Débute?' des AbencérageSj et recueillit des applaudissements auxquels
il fut très sensible. La lecture qu'il fit, peu après, de sa tragédie de Moïse, laissa Tauditoire très froid, et je ne répondrais pas que, pour, le génie irritable du grand écrivain, ce n'ait été le premier en date de ses griefs contre le Palais-Royal. »
Physiquement, la duchesse d'Orléans ressemblait encore au portrait qu'elle traçait d'elle-même peu de temps avant son mariage :
« Je suis, pour la taille, grande et bien faite; mon visage est long. J'ai des yeux bleus, ni petits ni grands, mais vifs ; le front très grand, peu de cheveux, mais d'un blond doré; le nez long, aquilin, la bouche d'une moyenne grandeur, mais agréable ; les lèvres vermeilles, les dents pas belles, mais bien rangées ; le menton rond avec une jolie petite fossette, le cou long, les épaules bien placées, peu de gorge, les bras et les mains assez laids, la peau blanche et fine, la jambe jolie, le pied un peu long; le tout ensemble un air noble, modeste, qui fait voir qui je suis. »
Hélas! ce n'était pas encore une restauration qui s'était levée pour la France : ce n'était qu'une saison royale. Elle dura un peu plus de six mois pour la duchesse d'Orléans. L'arrivée foudroyante de "Napoléon y mit fin.
Le 12 mars, le duc d'Orléans, que le roi avait envoyé k Lyon, pour voir si la marche de l'empereur pouvait être arrêtée, rentrait à Paris; il jugeait la résistance impossible. A deux heures du matin, une voiture déplace sortait du Palais-Royal et emmenait furtivement la duchesse d'Orléans, ses enfants et un ancien ministre de Louis XVI, le comte de Grave, gouverneur du duc de Chartres. Dans la cour d'une maison où personne ne les connaissait, les fugitifs trouvèrent une berline et des chevaux de poste. Ils ne firent que changer de voiture, et, avant le jour, ils étaient déjà loin sur la route de Calais. On pense, malgré soi, que cette fuite n'est qu'une
répétition d'un drame politique, et c^u'il y aura d'autres scènes semblables, trente-trois ans plus tard, aussi précipitées, aussi tragiques, mais suivies de plus longs lendemains d'exil.
Le duc d'Orléans et sa sœur traversèrent la frontière belge et retrouvèrent la duchesse d'Orléans à Londres, le 3 avril. Pour la France, cette période s'ai)pelle les Cent Jours. Pour les princes d'Orléans, elle dura beaucoup plus.
Dès le 2 mai, le duc et sa famille quittaient le modeste appartement qu'ils occupaient à Grillion's Hôtel, Albemarle Street, allaient habiter un hôtel situé sur le point le plus élevé de la ville de Richmond, ïhniel Star and Garter, et un peu plus tard s'établissaient au bord de la Tamise, à Twickenham, dans le domaine qui portait alors le nom du propriétaire, M. Pocock, et qui a pris, par la suite, le nom à' Orléans H ou se.
Leur séjour devait durer deux années.
Cette absence prolongée ressemblait fort à une abstention. On avait déjà attaqué le duc d'Orléans parce qu'on ne l'avait pas vu à Gand, jiendant les Cent Jours. Les attaques redoublèrent, lorsque, Napoléon ayant pris la route de Sainte-Hélène et Louis XVIII ayant repris possession du trône de France, on ne vit pas reparaître à la coîir un prince du sang déjà soupçonné. Cette conduite du prince avait un triple motif. Les deux premiers étaient d'ordre politique, et le troisième d'ordre financier. Le duc d'Orléans n'avait aucune hâte de retrouver un prince qui avait pour système de traiter avec hauteur les cadets de la maison de France. Il aimait mieux être loin que tenu à distance. La politique du début de la seconde restauration lui paraissait, en outre, maladroite, et il ne croyait pas qu'elle pût réussir. Il attendait enfin, pour quitter l'Angleterre, que le roi échangeât le château de Neuilly, entré dans le domaine de la couronne, contre les écuries de
Chartres — ce qui fut arrêté en principe dans le mois de mars 1817 — et que les travaux qu'il avait fait commencer dans le Palais-Royal fussent complètement achevés.
Le 8 avril 1817, le duc et la duchesse d'Orléans, leurs enfants et leur suite quittaient Twickenham en sept voitures, et, le 15 au soir, rentraient au Palais-Royal. Une semaine de séjour leur permit de faire et de recevoir les visites obligées. Aussitôt après, ils quittèrent Paris et s'installèrent dans « ce charmant Neuilly », que les deux princes, et bientôt toute leur famille, devaient aimer tendrement et célébrer dans leurs lettres.
« Neuilly ! dit le prince de Joinville dans ses Vieux Souvenirs ; je n'écris jamais ce nom sans émotion, car il se lie pour moi aux souvenirs les plus doux de mon enfance... Que ceux qui n'ont pas connu le Neuilly dont je parle se figurent un vaste château sans prétention, sans architecture, composé presque exclusivement de rez-de-chaussée ajustés les uns au bout des autres, de plain-pied, avec de ravissants jardins. Autour, un parc immense, s'étendant des fortifications à la Seine, là oii passe aujourd'hui l'avenue Bineau. Dans ce parc, des bois, des vergers, des champs, des iles,... et tout cela à un quart d'heure de Paris. Si ce beau domaine était le lieu de prédilection de mon père et de ma mère qui l'avaient créé, qui Tembellissaient tous les jours et qui y vivaient, à cette époque, loin des soucis de la politique, entourés de ces nombreux enfants dont ils étaient tendrement aimés, il Tétait aussi pour nous... Le matin, dès cinq heures, avant les études, avant le collège, nous galopions dans le grand parc. Pendant les récréations, les congés du jeudi, du dimanche, la bande d'enfants s'en allait aux champs... De ce Neuilly charmant il ne reste que le souvenir... C'est à peine si, quand je passe avenue Bineau, je retrouve, dans les villas qui s'y sont élevées, quelque arbre de ma connaissance derrière lequel je m'embusquais pour tirer
les lièvres... Quant au château, témoin d*unc orgie épouvantable, il a été mis à sac et incendié par les glorieux vainqueurs de 1848. Il nen reste rien*. Tous les objets d'art qu'il contenait ont été détruits. »
Ce fut une période heureuse pour Marie-Amélie, que
celle qui s'écoula de cette date à 1830. Son mari n'exerce
pas le pouvoir. Il n'a môme pas un grand commandement.
S'il souffre quelquefois d'être trop près du trône, sans
droit de conseil, il a, du moins, la liberté de ne pas
approuver. Il en use discrètement. Il a une influence et,
sinon une cour, du moins beaucoup d'échos de sa pensée,
et beaucoup d'amis de sa maison. Il construit, répare,
commande des architectes et dessine des jardins. Son
bonheur domestique est complet, véritable et, ce qui a
bien quelque avantage ici, déclaré. Le duc d'Orléans avait
coutume de dire, pour résumer ses sentiments envers sa
femme : « Il n'y a guère d'Amélies dans le monde. » La
duchesse en pensait autant de son mari et récrivait
quelquefois.
Ses enfants sont alors au nombre de cinq : le duc de Chartres, né à Palerme, le 3 septembre 1810; la princesse Louise (Mademoiselle de Chartres), née à Palerme, le 3 avril 1812; la princesse Marie (Mademoiselle de Valois), née à Palerme, le 12 avril 1813; le duc de Nemours, né à Paris, le 25 octobre 1814 ; la princesse Françoise (Mademoiselle de Montpensier), née àTwickenham, le 28 mars 1816.
Ses autres enfants, nés sous la Restauration, seront : la princesse Marie-Clémentine (Mademoiselle de Beaujolais), née le 3 juin 1817, à Neuilly ; le prince de Joinville, né à Neuilly, le 14 août 1818; le duc de Peuthièvre, né
1. Cela n'est pas tout à fait exact. 11 reste encore, du château de Neuilly, l'extrémité d'une des ailes qui encadraient la cour d'honneur. Ce fragment est situé à langle des boulevards de la Saussaye et d'Argenson.
12 LE DtJC DE NEMOURS
à Paris, le 1" janvier 1820*; le duc d'Aumale, né à Paris, le 16 janvier 1822 ; le duc de Montpensier, né le 31 juillet 1827, à Neuilly.
Pendant ces années qui précèdent 1830, la vie du duc et de la duchesse d'Orléans se passe tantôt au Palais- Royal et tantôt à Neuilly. Dès qu'un des enfants est absent, il écrit tous les jours à sa mère, et la mère tous les jours lui répond. C'est là, dans les lettres de famille, qu'on retrouve la princesse enthousiaste, pleine d'élan, pleine d'esprit, abondante en paroles affectueuses, ne cachant son avis sur aucune chose, tandis que, dans les réceptions à Paris, elle se taisait le plus souvent et ne parlait guère qu'en sourires, tantôt gais, tantôt émus et tristes.
Cette correspondance entre la mère et les enfants a tenu une part importante dans la vie de Marie-Amélie ; mais on peut dire qu'elle fut particulièrement fréquente et intime avec le second fils de la duchesse, le duc de Nemours. Dès l'été de 1824, celui-ci, qui est allé à Eu prendre les bains de mer, se plaint de n'avoir pas reçu sa lettre « quotidienne ». Sa mère lui répond le 8 août :
« Tu as raison de te plaindre d'être resté un jour sans aucune lettre de Neuilly, mon cher Nemours,... mais cela n'arrivera plus..»
Dans une autre lettre, elle écrit :
u J'ai trouvé ton idée fort bonne de te remplir les poches de galets pour te rendre plus lourd contre le vent. »
Et ailleurs :
« Je suis très contente de ton assiduité à nous écrire... de la manière dont tu t'es comporté avec la duchesse de Berry, et des efforts que tu fais pour parler... J'espère
4. Le duc de Penthièvre, qui était né très débUe, mourut à NeuiHy. le 25 juillet 1828. La princesse Françoise mourut également en bas âge.
que lu fais exactement la prière le matin et le soir, et que tu repasses quelquefois le catéchisme. Mon cher enfant, les devoirs envers Dieu sont les premiers que nous (levons remplir. »
Ce n'était pas seulement la duchesse de Borry qui intimidait Tenfant, c'était toute occasion de se mettre en avant ou dy être mis. Il se souvenait, au soir de sa vie, (le l'extrême confusion qu'il avait encore éprouvée, le jour des rois, en 1824-, lorsque, toute la maison de France étant réunie pour diner chez le roi, aux Tuileries, Louis XVIII entra, appela tour à tour, près do son fauteuil, chacun des enfants du duc d'Orléans, et n'en questionna qu'un seul, le petit Nemours, qu'il interrogea sur les déclinaisons latines.
Il ne devait jamais perdre entièrement cette timidité, qu'on peut vaincre, mais comme une armée, dont il reste toujours quelque chose.
Les relations entre Louis XVIII et le duc d'Orléans, nous l'avons dit, sans être mauvaises, étaient difficiles. Le vieux roi, extrêmement attaché aux questions d'étiquette, continuait de marquer une certaine hauteur envers le duc d'Orléans. En plusieurs occasions, cette inutile fidélité à soi-même et cette mauvaise humeur du droit d'aînesse avaient paru blessantes. Ainsi, lors du baptême de Mademoiselle, fille du duc de Berry, le 10 décembre 1819, comme le cardinal allait présenter la plume au duc d'Orléans pour que celui-ci signât sur le registre, le roi l'arrêta et lui cria : « Laissez la plume et faites-la présenter par le clerc de la chapelle ! » Une autre fois, le roi, ayant invité le duc d'Orléans avec sa mère, sa femme, sa sœur, à un spectacle donné aux Tuileries, au heu de les admettre dans la loge royale, ordonna qu'on les introduisît dans celle des ambassadeurs. Louis XVIII, se conformant d'ailleurs à la tradition qui existait avant la Révolution, déclarait de même que le titre d'Altesse
Royale devait finir aux petits-fils de roi, aux petits-fils de France; il n'admettait pas que le titre fût donné aux princes du sang, de sorte que le duc d'Orléans, dans les actes officiels, est qualifié, — comme Tétait son fils, le duc de Nemours, dans l'acte de baptême que nous avons cité, — Altesse Sérénissime, tandis que la duchesse, fille de roi, est qualifiée Altesse Royale.
D'ordinaire, et comprenant ses devoirs, le duc d'Orléans cédait.
La différence d'idées entre les deux princes se manifesta bientôt dans une circonstance grave, et dans laquelle le duc d'Orléans n'était plus tenu d'obéir.
Il avait résolu de confier l'éducation de ses fils à l'Université. Même il prétendait faire plus, et voulait, pour les jeunes princes, le contact habituel, un peu de récréation, le concours en version et en thème avec les fils de la bourgeoisie française qui fréquentaient le collège. L'opinion peut se discuter. La volonté était formelle. Elle devait se heurter aux idées de Louis XVIII, et c'est ce qui arriva.
Les faits sont bien connus. Le duc de Chartres avait neuf ans, en 1819, lorsque, vers la fin de l'été, ses parents décidèrent de le faire entrer, comme demi-pensionnaire, au collège Henri IV. Des indiscrétions ébruitèrent le projet. Les journaux s'en emparèrent. Louis XVIII fut averti et chargea aussitôt le comte Decazes d'exprimer son étonnement au duc d'Orléans, qui était alors à Neuilly . Celui-ci accourut, et la conversation qu'ils eurent, mesurée, prudente et très nette de part et d'autre, n'est pas sans une grandeur secrète et sans accent dramatique.
Le roi dit au duc d'Orléans :
« J'ai écouté vos raisons, elles ne m'ont pas persuadé. Je persiste dans mon opinion. Si vous êtes venu me demander un conseil, je vous conseille de ne pas mettre votre fils au collège. Si vous êtes venu me demander une permission, je vous permets seulement de l'y mettre
comme simple externe. Si vous êtes venu me faire une simple notification, vous ferez ce que vous voudrez de ce que je viens de vous dire, et vous pourrez vous repentir de ne pas y avoir déféré. »
Le duc d'Orléans gardait le silence.
« Vous ne me dites rien? »
Le duc demanda la permission de persister dans son projet.
« Pourquoi vous décider si vite? reprit Louis XVIII. Prenez du temps.
— La réflexion ne peut changer mon opinion. La conviction de toute ma vie a été qu'il est nécessaire à mon fils de passer par Téducation publique. Je suis père, sire.
— Vous êtes père, il est vrai, mais M"' la duchesse d'Orléans est mère, et vous devez la consulter.
— Elle est sur ce point en parfait accord avec moi.
— • Oui, mais il est impossible qu'elle sache tout ce que je viens de vous dire, et je veux qu'elle le sache. Je vous demande donc de le lui répéter bien exactement ; puis vous en causerez ensemble, vous réfléchirez mûrement... »
On a prétendu que, dans la chaleur de la discussion, le duc d'Orléans défendant la thèse de Téducation en comïnun, Louis XVIII la réfutant, ces deux phrases furent échangées :
« Il y a des précédents, sire : Henri IV et Condé.
— Précisément, Monsieur, ce sont les factieux de la famille. »
Mais il ne faut voir là qu'une légende et un mot de l'opposition.
Ce qui est certain, c'est que la duchesse d'Orléans, priée par le roi de donner son avis, écrivit à Louis XVIII, le 4 novembre 1819, une longue lettre qui la peint bien. Elle disait : « ... Dans toutes les occasions, je déférerai aux désirs de mon mari, autant par devoir que par sentiment ;
mais jamais je ne trahirai pour cela ma propre opinion. » Puis, affirmant qu'elle partageait entièrement les préférences de son mari pour Téducation publique, que le projet d'élever Chartres selon cette méthode n'était pas « le projet du moment », mais .< celui formé depuis la naissance de cet enfant si cher », elle plaidait habilement et finement, dans la dernière partie de sa lettre, les circonstances atténuantes. Elle faisait entendre que cet enseignement en commun laisserait subsister presque toute l'éducation particuhèrc qui convient à un prince, et que les dangers étaient prévus, et que la sollicitude maternelle avait été au-devant des objections.
« Je ne fatiguerai pas le roi, disait-elle, des détails du plan qu'après mûre réflexion nous avons formé pour noire fils... Mais j'ose seulement faire observer au roi que, pour ce qui regarde le réfectoire, c'est l'endroit oii il peut se passer le moins d'inconvénients : les enfants étant toujours surveillés et partagés par six, l'instituteur de mon fils sera une des six personnes qui composeront sa division. A l'égard de la récréation, elle n'est que d'une demi-heure par jour, ainsi cinq demi-heures par semaine, c'est-à-dire moins de temps que ce que mon fils emploie, par semaine, à la leçon d'équitation qu'il prend en commun avec toutes les autres personnes qui se trouvent au manège. Et encore elle se passera souvent dans le jardin particulier du proviseur, où il a l'habitude de réunir des élèves distingués par leurs bonnes qualités, auxquels il permet ces réunions par motif de récompense pour leur conduite. »
La question, ainsi résoluepour le jeune duc de Chartres, l'était pour chacun de ses frères, nés ou à naître. Le duc de Nemours suivra bientôt le régime inauguré dès 1819 pour son aîné.
La mort de Louis XVIII devait changer, d'ailleurs, la situation du duc d'Orléans vis-à-vis du trône. Lors de cet événement, le duc de Nemours avait à peine dix ans. Il
assista aux obsèques du roi «à Saint-Denis, et, malgré son jeune âge, il fut si vivement frappé de cet imposant spectacle, que tout demeura présent dans sa mémoire. Jusque dans les dernières années de sa vie, il racontait les innombrables détails qui l'avaient alors ému : Tordre des carrosses pour se rendre à la cérémonie ; les attelages à la française, à six chevaux, des princes, et comment, assis sur le devant de la voiture, il apercevait, à chaque tournant de la route, le carrosse du duc de Bourbon qui suivait le sien, et la livrée traditionnelle do la maison de Condé, couleur chamois, — celas*appelait ventre de biche, — relevée d'écarlate. Il revoyait le cercueil roval descendantau caveau ; il redisait le cri du roi d'armes de France : »< Hérauts d'armes de France, venez faire vos charges I » et, par l'ouverture béante, les toques à plumes des hérauts d'armes, puis leurs caducées lleurdelisés, qui tombaient alors sur le cercueil, puis leurs cottes d'armes de velours violet bro(lées»de trois grosses fleurs de lis d*or, puis les drapeaux et étendards de la garde royale et de la maison du roi, apportés par les noms les plus glorieux de l'armée, enfin les insignes des diverses grandes charges de la cour. Seuls, le bâton du grand-maitre de France, charge héréditaire, et la grande bannière de France, de velours fleurdelisé, emblème de la monarchie et de la France, n'avaient fait que s'incliner. Le roi d'armes avait répété trois fois : « Le roi est mort », et terminé en disant : « Prions pour le repos de son âme. » La prière achevée dans le silence, il s'était relevé ; le bâton et la grande bannière s'étant redressés, le roi d'armes avait crié : « Vive Charles, par la grâce de Dieu, roi de France ! » Mais il n'avait pas eu le temps d'achever sa phrase, que la basiUque retentissait du cri de : « Vive le roi ! » poussé par l'immense assistance.
L'esprit réfléchi de l'enfant conservait ces souvenirs, dont l'adolescent devait saisir la philosophie et la symbo-
iS LE DUC DE NEMOURS
lique grandeur. Il s'y mêla bientôt un regret, qui persista lui aussi, et qu'exprimait encore le duc de Nemours à la fin de sa vie : « Je ne me'' suis jamais consolé, disait-il, après avoir assisté aux obsèques de Louis XVIII, de n'avoir pas été témoin du sacre de Charles X. » C'est par sa mère qu'il eut le premier récit de cette autre cérémonie. Marie-Amélie écrivait, le 30 mai 1825, de Reims où elle s'était rendue avec le duc d'Orléans : « Nous voici de retour de la cérémonie du Saint-Esprit; elle a duré trois heures ; elle n'a pas été fort en ordre. Personne ne savait trop ce qu'il faisait. L'entrée, à l'église, des chevaliers ea procession était fort belle. Papa était superbe et ressemblait à Louis XIV. Lé roi était fort beau aussi : il avait l'air bien noble. Je ne parle pas à Chartres des bontés da roi pour lui, parce que papa lui en écrit. »
Charles X avait toujours témoigné de la sympathie au duc d'Orléans ; il lui en donna, dès le début de son règne, une preuve nouvelle, en prenant, dans les questions d'étiquette, une attitude tout à fait opposée à celle de Louis XVIII. Mais ce qu'on ne sait pas, c'est que ce changement avait été l'objet d'une conversation extrêmement curieuse, à beaucoup de titres, entre le roi et le prince. Le récit que nous en publions est écrit de la main de Marie-Amélie, et l'entrevue qu'il relate prend, par sa date même, une importance particulière. Elle eut lieu cinq jours après la mort de Louis XVIII.
« Le 20 septembre 1824', écrit Marie-Amélie, durant que nous étions à dnier (au Palais-Royal), nous avons vu arriver un piqueur à la livrée du roi. Uginet ' est allé s'informer de ce que c'était, et, à son retour, il a dit que le roi faisait dire à mon mari de se rendre chez lui le lendemain à midi.