X AVERTISSEMENT
commente. Elles parlent, elles portent en ellesmêmes tout leur enseignement; il suffit, pour qu'elles apparaissent dans leur beauté émouvante^ de rassembler les faits et de les ordonner. C'est ici tout ce que l'auteur a essayé de faire.
I Talleyrand a dit de Marie-Ainélio ([irelle était la dernière grande dame qui existât en Europe, C'est trop I dire, parce qu'il y aura toujours de grandes dames en ! Europe ou simplement en Franco, et ce n'est pas assez dire, parce que, cliez Marie-Amélie, la princesse, la femme, la mère, la chrétienne, méritent un éloge plus complet et plus rare. Les qualités qui font la grande dame ne lui eussent pas suffi dans le rôle qu'elle eut à remplir. On vit peu de destinées plus traversées et plus tragiciues (^ue la sienne. On vit peu de vertu mieux appropriée aux vicissitudes de la fortune, plus constante, mieux cachée, en sorte que, en lisant la vie de la reine Marie-Amélie, on ii'est frappé tout d'abord que de l'extraordinaire des circonstances. Mais la femme était exceptionnelle, elle aussi, puisqu'elle a exactement donné, à chaque moment, ce que les événements exigeaient d'elle : autant de dignité, de courage, d'esprit, de prudence, de pardon qu'ils en ont demandé.
Elle fut donc plus et mieux qu'une grande dame, une princesse éminente et une femme accomplie. Elle devait '^aucoup, d'ailleurs, au sang dont elle sortait. Elle était la fille de Marie-Caroline, de cette princesse brave et autoritaire, de cette mère tendre, de cette politique passionnée qui régna trente-six ans sur les Deux-Siciles ; la petite-fille de Marie-Thérèse d'Autriche ; la nièce propre de Marie- Antoinette. L'histoire que l'on vivait autour d'elle,
et dont elle était le témoin, la préparait à ne point s'étonner^ et à ne pas considérer non plus la royauté comme uim bonheur.
Marie-Amélie-Thérèse de Bourbon, princesse des Deux— Siciles, née le 26 avril 1782, à la veille de la Révolution, française, avait grandi au temps de Bonaparte. Aucune nation d'Europe ne pouvait alors compter sur la paix, même une année. Aucun trône n'était assuré. A seize ans, elle vit son père et sa mère fuir à la hâte leur capitale, et s'embarquer sur le vaisseau amiral de Nelson pour gagner la Sicile comme un refuge. Elle assista aux angoisses de cette tempête de cinq jours qui assaillit les navires à peine sortis du port, et qui fit mourir sous ses yeux le petit prince Albert, un frère qu'elle chérissait extrêmement. A dix-huit ans, elle accompagnait sa mère qui allait demander à l'empereur d'Autriche, son neveu, un accroissement de tenûtoire pour les Deux-Siciles, lorsque, à Livourne, en pleine nuit, la nouvelle de la victoire de Bonaparte àMarengo parvint à Marie-Caroline, ruina ses projets et l'obligea de prendre une autre route. A vingt-quatre ans, elle était chassée de Naples, pour la seconde fois, par l'approche des troupes de Masséna ; elle revenait à Palerme. Elle y reprenait la vie de demi-exil qu'elle sentait menacée encore de malheurs nouveaux; elle en souffrait chaque jour, car la menace était pour son pays, pour les siens autant que pour elle-même. Elle en comprenait l'amertume au point d'écrire : « Mon cœur, déchiré par les plus vifs sentiments d'amour filial, d'amour de ma patrie, de compassion, de justice, d'équité, d'honneur, est flottant dans une mer d'angoisses. » La même année, elle perdait sa sœur Antoinette, mariée au prince des Asturies, et qui paraitavoir été empoisonnée. Voilà l'éducation qu'elle reçut de la vie, et qui, obscurément, la préparait à vivre en France, dans un temps et dans un rôle difficiles.
On a parlé de sa finesse italienne, et il est bien cortain
qu elle avait beaucoup de l'esprit italien : la repartie vive, — qu'elle s'efforcera plus tard de mater, — et le raisonnement, qui se poursuit sous des formes légères, avec un air de désintéressement et d'abandon. Elle avait aussi le goûtdes appellations tendres et des superlatifs ; plus tard, elle appellera un de ses fils mon chérissime, et elle ne pouvait s'empêcher d'exprimer dix fois sa tendresse dans une lettre. Elle avait une piété démonstrative autant que sincère et le goût du théâtre, — elle emmènera tous ses enfants au théâtre, quelquefois jusqu'à la petite Clémentine, âgée de deux ans et demi * ; — elle continuera à se servir en France, quand elle le pourra, de la langue italienne. Elle rédigera en italien, chaque jour, le journal de sa vie; l'expression, chez elle, ne sera pas toujours mesurée, tandis que l'esprit le plus raisonnable et le plus sérieux dirigera ses actes ; mais, ce qu'il faut ajouter, c'est que la finesse italienne, l'exubérance d'expressions et l'habileté de conduite, qui sont communes dans sa patrie, disparaîtront commodes détails devant les qualités éminentes de son expérience ou de saUgnée : la compassion pour la souffrance, le sentiment de la tradition, la vertu de conseil, presque toujours dans les cas de danger, et toujours dans les cas de conscience. De bonne heure, elle fut la conseillère tendre, expérimentée, à qui rien de fâcheux n'était nouveau. Elle continua de l'être jusqu'à la fin.
Le duc d'Orléans avait été frappé de cette sagesse, quand il rencontra Marie-Amélie en 1808. Depuis son mariage, — le 25 novembre 1809, — elle avait vécu en Sicile, impuissante à empêcher des maux qu'elle voyait venir ; réduite parfois à un état voisin de la pauvreté; assistant à la fin agitée d'un règne malheureux, et au départ de sa mère Marie-Caroline exilée par les