CHAPITRE II La Normandie au XII' siècle
Orderic Vital rapporte qu'en entrant en Normandie, Henri F"" protesta qu'il n'y venait pas en conquérant, mais qu'il y était appelé <( par les plaintes et les larmes des pauvres, et « pour porter secours à l'Église de Dieu qui, tel un navire « sans pilote, était mise en péril par les tempêtes » '.
Le pays était dans un état de désorganisation absolu. Le nouveau Duc mit près de vingt-deux ans à rétablir le calme. Il passa la majeure partie de son règne à réprimer les révoltes de ses barons ou à repousser les attaques du Roi de France.
Du mariage de Robert Gourteheuse et de Sibylle, fille de Roger de Gonversano, était né en 1101 un fils, Gruillaume Gliton. L'enfant était élevé à la Gour de France. Les barons normands sur lesquels pesait durement la domination de Henri P' voulurent rendre à Guillaume Gliton le trône paternel. A l'instigation du Gomte de Flandre, Henri comte d'Eu et Hugues de Gournay se soulevèrent; mais Henri P" se saisit d'eux et s'empara de leurs forteresses ^ Il marcha ensuite contre le comte de Flandre qui avait envahi le pays de Talou et le força à rétrograder (1118). L'année suivante, Louis le Gros, qui favorisait de tout son pouvoir les prétentions de Guillaume Gliton, entra brusquement dans le Vexin. Le Duc partit de Rouen et courut au devant de lui. Le Roi de
3 Ibid., 316.
France, atteint dans la plaine de Brémulles, fut mis en pleine déroute par la chevalerie normande (20 août 111 9). Il perdit son étendard et ne dut son salut qu'à une fuite rapide '.
Ce ne fut qu'en 1128, après la mort de Guillaume Gliton, que la paix put enfin régner dans le Duché. Pendant près de vingt ans, Henri Beauclerc ne fait en Angleterre que de courtes apparitions, passant presque tout son temps en Normandie pour réprimer révolte après révolte. Il employa la fin de son règne à mettre le Duché à l'abri des incursions du Roi de France en l'entourant d'une ceinture de forteresses^
ANoël 1127, dans une assemblée solennelle tenue à Windsor, Henri P"" qui craignait de ne pas avoir d'héritier mâle de sa seconde femme, Adèle de Louvain, avait présenté aux grands du royaume comme devant lui succéder après sa mort sa filleMathilde, veuve de l'Empereur d Allemagne Henri V. Tous prêtèrent le serment de fidélité^ L'année suivante, Henri I" maria la princesse à Geoffroy Plantagenet, le fils de son ancien ennemi, Foulques comte d'Anjou. Le roi croyait ainsi se débarrasser d'un adversaire redoutable. Il ne se doutait pas que cette union, au sujet de laquelle les barons n'avaient pas été consultés', allait être la cause de difficultés insurmontables et de luttes sanglantes qui durèrent des années.
Henri P"" mourut au château de Lyons' le l^' décembre 1133, après quelques jours de maladie. Aussitôt, son neveu, Etienne, comte deMortain et de Boulogne, petit-fils du Conquérant par sa mère Adèle^, passa en Angleterre et se fit proclamer roi grâce à l'appui de son frère Henri, évêque de Winchester. Les grands du royaume prétendirent qu'ils
» 0, V. IV, 357 et ssq. R. de To, I, 157.
2 R. deTo,I, 196.
^ G. de Malmesbury, H. F. XIII, 20. Chron. AngIo-Sax,/6irf., 63. Gerv. de Cantorbéry, Ibid., 121. Siméon de Durham [tbid., 82) indique la Circoncision 1128, et Florent de Worcester [Ibid., 74) indique la Noël 1126.
» R. de To, I, 195.
étaient déliés du serment de fidélité par eux prêté à l'Impératrice Malhilde, celle-ci ayant été mariée à un prince étranger malgré la promesse formelle de son père',
A la nouvelle de la mort de son beau-père, Geoiïroy Plantagenet avait envoyé Mathilde en Normandie. Les hostilités commencèrent aussitôt. Elles durèrent près de huit ans et ne se terminèrent que par le triomphe du comte d'Anjou.
Plusieurs fois repoussé, Geoffroy Plantagenet ne se découragea pas. En H38, il réussit à s'emparer du pays d'Exmes et du Bessin. Au mois de janvier 1140, Etienne donna à son fils Eustache le Duché de Normandie; le jeune prince prêta l'hommage au Roi de France dont il venait d'épouser la sœur, Constance-. Cette alliance ne devait pas consolider la puissance d'Eustache en Normandie. En 1141, l'évêque de Lisieux se soumettait à Geoffroy et, du coup, tout le pays entre la Risle et la Seine, jusqu'aux portes de Rouen, tombait en son pouvoir. Sur ces entrefaites, l'Impératrice Mathilde était passée en Angleterre avec l'appui de son frère naturel, Robert, comte de Glocester. Tous les Comtés de l'Ouest se déclarèrent pour elle et la proclamèrent Reine d'Angleterre. Etienne fut fait prisonnier à la bataille de Lincoln; peu de temps après, il fut échangé contre Robert de Glocester, qui avait été lui-même surpris et emprisonné.
La Normandie centrale était aux mains de Geoffroy Plantagenet. Aux deux extrémités de la province, le Cotentin d'une part, Rouen et le pays de Caux de l'autre tenaient encore pour Etienne. En 1143, le comte d'Anjou s'empara de Cherbourg, de Verneuil et du Vaudreuil. Le 20 janvier 1144, il vint occuper l'Abbaye de la Sainte-Trinité-du-Mont située sur une hauteur dominant Rouen. Les bourgeois de la ville le reçurent avec honneur. Seule, la Tour de Rouen résista quelques semaines et ne se rendit que lorsque les
1 G. deMalmes, H. F. Xlll, 20.
a Gervais de Canlorbéiy, H. F. Xlll, 122.
vivres vinrent à manquer'. Dans l'été de 1145, le Château d'Arqués ouvrit ses portes, après que le commandant de la place eut été tué^ Toute la Normandie était passée sous la domination du Comte d'Anjou. Le pays épuisé par dix ans de guerres et de pillages fut vivement pacifié.
Pour obtenir la neutralité bienveillante du Roi de France, Geoffroy avait dû lui abandonner le Vexin et principalement cette magnifique forteresse de Gisors^ dont les premiers fondements avaient été jetés par Guillaume le Roux, qu'Henri Beauclerc avait agrandie et dont il avait surveillé la construction avec un soin tout particulier. C'était la clé de la Normandie du côté de l'Ile-de-France.
Le fils aîné de Geoffroy et de Mathilde, Henri Plantagenet, était né au Mans en 1133. Il avait été élevé d'abord en Anjou, puis en Angleterre auprès de son oncle Robert de Glocester. En 1150, le comte d'Anjou lui remit le Duché de Normandie'. L'année suivante, Henri se rendit à Paris accompagné de son père pour faire hommage du Duché à Louis Vil ". Au retour^ Geofffroy tomba malade à Chateaudu-Loir et y mourut (7 sept. 1151), laissant l'Anjou et le Maine au jeune Duc de Normandie. Celui-ci, en mai 1 152, épousait Aliénor, la femme divorcée de Louis VII. Elle lui apportait en dot les immenses domaines constituant le Duché d'Aquitaine.
La domination de Plantagenet s'étendait de la Manche aux Pyrénées, mais son ambition ne s'arrêta pas là. Sa mère Mathilde, après plusieurs années de luttes, avait abandonné l'Angleterre (1147), « préférant se reposer en paix sous la tutelle de son mari, plutôt que de supporter tant de misères sur le sol anglais*. » En 1150, dans les premiers jours de
< R. de To, F, 234.
2 Ibid., 237.
3 J an, moine de Marmouliers, H. F. XII, 527. * R. deTo. I, 253.
B Ibid., 255.
« Gervais de Canlorbéry, H. F. XIU, 123.
janvier, Henri avait traversé la Manche avec le dessein de soulever le pays contre Etienne; il comprit de suite que le moment n'était pas encore venu pour lui de risquer une aussi grosse partie. Lorsqu'il fut devenu l'époux d'Aliénor et qu'il se sentit soutenu par les ressources de ses domaines du continent, il n'hésita plus, et, dans l'Octave de l'Epiphanie de l'année ] \ 53, il franchit la Manche à la tête d'une escadre de trente-six navires'. Un événement inattendu vint le servir à souhait. Eustache, le fils du roi Etienne, mourut brusquement. Alors le vieux roi, lassé par les luttes qu'il ne cessait de soutenir depuis son accession au trône, accueillant comme un fils celui qui se présentait en ennemi, déclara adopter Henri pour son successeur et se déchargea sur lui du soin des affaires du royaume'. Au mois de décembre H 54, Etienne mourait', et Henri était proclamé roi d'Angleterre.
Les événements qui se dérouleront depuis l'avènement de Henri H jusqu'en 1204 auront pour cause à peu près unique l'intention plus ou moins avouée, mais nettement arrêtée, des rois de France de s'emparer de la Normandie., Les Capétiens s'étaient rendu compte qu'il n'y aurait aucune sécurité pour eux tant que l'ennemi pourrait, en toute quiétude, tenir rassemblées des armées d'invasion à une journée de marche de leur capitale. Ils comprenaient aussi que leur puissance ne pourrait s'accroître tant qu'ils ne seraient pas maîtres du cours inférieur de la Seine et des communications avec la mer. Il est peu probable que les Plantagenets aient cherché à supplanter les Capétiens et à s'installer à leur place sur le trône de France; mais ils ont entendu maintenir intactes leurs possessions continentales et, par dessus tout, conserver sous leur domination la Normandie, berceau de la puissance des rois anglais, la plus riche de
1 R. de To. I, 271.
2Siméoa de Durham, dansTwysdea, col. 282.
3 Bromplon, dansTwysdea, col. 1043.
leurs provinces et le Irait d'union nécessaire entre l'Angleterre d'une part, l'Anjou et l'Aquitaine de l'autre.
Il ne pouvait donc y avoir de paix de longue durée entre les deux adversaires, à peine de courtes trêves indispensables aux combattants pour reconstituer leurs forces. De toute nécessité, la guerre ne pouvait prendre fin que par l'écrasement de l'un des deux partis.
Il ne nous appartient pas de retracer, même dans les grandes lignes, le récit de cette lutte épique. Elle vient d'ailleurs d'être contée avec une lumineuse clarté, dans un morceau d'un intérêt poignant, par le savant regretté qui était le mieux qualifié pour traiter de cette période de notre histoire '. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que pendant les péripéties (Je ces guerres qui durèrent près de cinquante ans, le seul objectif réellement visé, celui qu'on se disputa sur le champ de bataille ou dans les préliminaires des traités, ce fut la frontière normande. Au gré des caprices de la fortune et des coups changeants du sort, Gisors et le Vexin passent tour à tour sous la domination française, ou reviennent sous la bannière des Plantagenets.
Henri II avait pu, par un moyen d'une honnêteté discutée, ramener en 1160 la frontière du Duché à la ligne de l'Epie. Il mourut sans voir la forteresse de Gisors occupée par l'ennemi. Son fils, Richard Gœur-de-Lion, ayant perdu cette place forte par la trahison de Gislebert de Vascœuil, était parvenu par les campagnes heureuses qui se terminèrent à Fréteval et à Gourcelles, à reprendre presque tout le Vexin. Le Capétien reculait sur toute la ligne. Richard mort, la face des choses changea. Ce n'est pas que son frère Jean n'ait déployé une très grande activité pour défendre ses domaines menacés; les rôles de sa chancellerie qui sont conservés à la Tour de Londres et qui ont été publiés au cours du siècle
• Lucbaire, Capétiens II, p. 83. La défaite de la grande féodalité, La Conquête, p. 122.
Valin. 2
dernier, montrent au contraire que le dernier de nos Ducs sut faire preuve d'une très grande activité pour mettre ses forteresses en état de défense. Mais les jours du Duché étaient désormais comptés. Trahi successivement par tous ceux dans lesquels il avait placé sa confiance, voyant ses frontières envahies de tous côtés à la fois, craignant de tomber entre les mains de l'ennemi héréditaire, le roi Jean regagna l'Angleterre, abandonnant la Normandie à ses seules ressources'. Le 6 mars 1204, le château Gaillard d'Andely qui commandait le cours de la Seine en amont de Rouen tombait au pouvoir du Roi de France. Le 2 mai. Falaise se rendait, et le 24 juin, Rouen^ l'antique capitale des Ducs, ouvrait ses portes au vainqueur. La Normandie avait cessé d'exister en tant que puissance autonome.
Le xii" siècle fut, en Normandie, une période particulièrement féconde en progrèsjuridiques. Sous l'influence de causes que nous aurons à déterminer, l'organisation du pays, le droit public et le droit privé ont été en se développant d'une manière continue.
L'ancienne Cour, constituée par l'entourage du Duc, subsiste toujours, mais agrandie et mise en rapport avec la puissance plus considérable que possède maintenant le souverain. La Cour du Duc de Normandie est devenue la Cour du Roi d'Angleterre, Comme parle passé, aux grandes fêtes de Tannée, à Noël, à Pâques, à la Pentecôte, Henri I" et Henri H tiennent des assemblées solennelles, mais bien souvent en dehors de la Normandie; et lorsque d'aventure, le Roi les réunit dans quelque château normand, Bonnevillesur-Touques, Caen ou Domfront, c'est pour y traiter des affaires qui intéressent les différents pays soumis à^sa domi-
' Le dernier acte de la Chancellerie du Duc Jean rédigé sur la terre normande a été signe à Barfleur le 5 décembre 1203. Il prescrivait des mesures » quousque ia Normannia reversi fuimus ». M. A. N. XV, 130, col. 2.
nation, sans qu'on s'y occupe plus spécialement de celles concernant le Duché.
La complication qui naquit de la réunion en une seule personne des qualités de Roi d'Angleterre et de Duc de Normandie entraîna la formation de nouveaux organismes. Lorsque le Duc était de l'autre côté de la Manche, il fallait de toute nécessité pourvoir au gouvernement du pays. Dans ce but, le souverain préposa au gouvernement de la Normandie un ou plusieurs fonctionnaires, qui portent dans les textes les noms de Justitia, Procurator Normannide, Capitalis Justifia, Dapifer Normannise, Senescallus Normanniœ.
D'autre part, à raison des affaires de plus en plus nombreuses qui vinrent retenir l'attention des Rois d'Angleterre, ceux-ci ne rendirent plus la justice qu'à de très rares intervalles. Ils déléguèrent l'exercice du pouvoir judiciaire à des fonctionnaires au sens moderne du mot, nommés par eux et révocables à leur gré. La compétence des tribunaux ainsi créés, qui étaient considérés comme des sections de la Cour du Roi et qui, dans les documents de l'époque, portent tous le nom de Curia Régis, dépassa de beaucoup celle de l'ancienne Cour ducale qui ne connaissait guère que des causes des Tenanls-en-chef. Pour des raisons d'ordre politique et surtout d'ordre fiscal, les souverains et principalement Henri II, facilitèrent l'accès des prétoires à tous leurs sujets, s'eff'orçant d'arracher aux juridictions particulières les justiciables qui en dépendaient.
Pour attirer devant leurs juridictions la foule des plaideurs, les Ducs firent subir à l'antique procédure formaliste des réformes profondes. L'Enquête du pays qui n'était employée que très exceptionnellement à la Cour de Guillaume le Conquérant et qui paraît n'avoir été usitée sous Henri P'que dans les matières administratives, pourra, sous Henri Plantagenet, être réclamée par tout défendeur à une action pétitoire. Cette réforme, d'une importance considérable, fut complétée de la façon la plus heureuse par la création de nombreuses
actions possessoires qui mirent les possesseurs de bonne foi à l'abri des troubles dont ils étaient trop souvent l'objet à une époque où la propriété foncière était la principale source de la richesse, et partant la plus enviée.
L'organisation financière, qui allait se perfectionnant sans cesse, nécessita la création d'un tribunal spécial dont nous constatons l'existence à partir de 1176 et dont nous ne trouvons pas trace dans les temps antérieurs, rÉchiquier. Sous le nom de Curia Régis ad Scaccarium, chaque année, à des époques déterminées, dans un lieu toujours le même, une section de la Cour vient siéger pour recevoir les comptes des fonctionnaires, juger les procès relatifs au fisc et entériner les transactions qui sont lues devant elle.
A la fin de la période qui nous occupe, la technique juridique avait pris une consistance suffisante pour permettre l'élaboration d'un traité de droit. La première partie du Très Ancien Goutumier de Normandie fut, en effet, rédigée avant l'année 1200. Cet ouvrage, le premier de cette sorte qui ait été composé dans la France féodale, pose déjà en principe que nul ne doit être privé d'une chose qui lui appartient, si ce n'est par le commandement de justice'.
En résumé, au moment o\x Philippe-Auguste allait s'emparer de la Normandie, ce pays était en possession d'une organisation politique très avancée; il jouissait cl'une législation qui avait déjà subi un travail de coordination et qui, dans la majeure partie de ses dispositions, était applicable à tout le territoire. La province, selon la constatation de M. A. Luchaire, avait sur la France capétienne une avance de plus de cent ans^. Ces résultats furent dus, d'une part aux circonstances qui facilitèrent l'évolution rapide de la société normande en formation, et ensuite aux efforts ininterrompus de la lignée d'hommes remarquables qui avaient, pendant près de trois siècles, occupé le trône ducal.