CHAPITRE PREMIER Comment s'est constitué le pouvoir ducal
Dans rintroduclioii historique, on a essayé de rappeler à grands traits les faits les plus importants qui se sont produits dans la province au cours des trois siècles de sa vie indépendante. Il faut maintenant revenir sur quelques-uns de ces événements pour rechercher les causes qui ont permis à la puissance des Ducs de se constituer si rapidement sur des bases solides, et qui ont fait de la Normandie un état centralisé, alors que les pays environnants étaient encore en proie à l'anarchie féodale.
Dans un ouvrage important, M. Flach nous a fait suivre pas à pas la dissolution de la société sous les descendants de Gharlemagne et nous a fait assister à sa reconstitution au cours des x' et xi^ siècles. M. Flach nous a ainsi donné un lumineux commentaire de la grande loi universelle qui veut que toute période de dissolution soit suivie d'une période de concentration des forces. C'est cette loi qui va nous donner la raison du développement rapide de l'Etat normand.
Alors que dans la plupart des pays de la Gaule, le travail
obscur de dissolution qui décomposait la société agissait avec lenteur et sans secousse, la Neustrie fut victime au ix^ siècle d'une série de catastrophes qui précipitèrent brusquement les choses, hâtèrent l'achèvement de la période de désagrégation et avancèrent d'autant l'ère des reconstitutions nécessaires.
On a vu dans le livre préliminaire avec quelle violence et pendant quel long espace de temps les pirates danois exercèrent leurs ravages sur la malheureuse Neustrie. Les historiens et les chroniqueurs, dans des passages qui ont été rapportés, ont montré l'état de désolation affreuse dans lequel se trouvait ce pays après les invasions; ils ont dépeint les villes détruites, les monastères incendiés, les populations dispersées, les terres incultes, le pays transformé en désert. On se souvient que Rollon ne pouvant trouver dans ce pays revenu à l'état sauvage la subsistance des siens, avait obtenu de Charles le Simple la concession de la Bretagne de qua posset vivere.
Donc, lorsque Rollon et ses compagnons, au commencement du X® siècle, s'établirent définitivement sur le sol neustrien, ils prirent possession d'un pays abandonné, presque vide d'habitants, qui n'avait plus depuis longtemps ni gouvernement, ni administration, ni organisation quelconques.
Sur ce terrain ainsi débarrassé de tout ce qui pouvait contrarier leur action, les Ducs purent étendre et accroître leur pouvoir avec une rapidité singulièrement plus grande que ne pouvaient le faire leurs voisins et le Roi de France lui-même. Ils n'étaient pas comme ces derniers gênés dans leur expansion par les coutumes en vigueur, les droits acquis ou usurpés. Ils n'avaient point en face d'eux pour contre-carrer leur action, la foule des particuliers qui ayant accaparé pour leur profit personnel les droits de l'Etat, s'opposaient à la reconstitution de la puissance publique, reconstitution qui ne pouvait s'établir que sur les ruines de leur propre puissance. . Il ne faudrait pas croire cependant, ainsi que paraissent
l'avoir admis bon nombre d'historiens, que la constitution du pouvoir ducal fut l'œuvre d'un jour et que la monarchie normande, bâtie tout d'une pièce par Rollon, présenta dèssa naissance les caractères nettement accusés et le haut degré de puissance que nous lui reconnaissons à l'époque du Conquérant.
On a essayé de montrer dans le livre préliminaire que la constitution de cette monarchie fut l'œuvre d'un long processus, d'une suite d'efforts continus, dûs aux hommes de premier ordre qui occupèrent le trône ducal et principalementà l'action féconde de Richard P%deRichard II et de Guillaume le Bâtard. Après avoir montré les causes qui facilitèrent l'expansion du pouvoir ducal, il nous faut maintenant signaler diverses circonstances qui, dans une certaine mesure, vinrent s'opposer à cette expansion et qui retardèrent le mouvement de concentration des forces dans l'Etal normand.
La première résulta de celte prétention à l'égalité qu'affirmaient les chefs normands et qui les poussait vis-à-vis des Ducs à des manifestations d'indépendance et à des actes de révolte que ceux-ci eurent souvent beaucoup de peine à réprimer. En second lieu, l'insuffisance de la législation que les pirates danois apportèrent avec eux ', obligea les Ducs à emprunter les coutumes des pays voisins, à remettre en vigueur les anciens capilulaires des rois francs destinés à régir une société à un stade différent, à une phase d'évolution moins avancée. L'application de cette législation, peu cohérente, à la société normande en formation ne pouvait évidemment que retarder l'effort de celle-ci. Enfin, l'influence des habitudes, du milieu où se développait cette société, l'exemple des pays environnants, la force des idées régnantes de l'époque, qui tendaient à l'éparpillement de la souveraineté, toutes ces circonstances accumulées contrariaient les visées unitaires et
* Steenstrup, op. cit., 351 et ssq.
autoritaires des princes normands et opposaient à leur action centralisatrice des obstacles considérables.
Les Ducs surent triompher des difficultés qu'ils rencontrèrent. Ils menèrent contre la féodalité naissante une série de luttes terribles qui aboutirent dès le milieu de l'xi" siècle à l'abaissement détinitif et à la subordination absolue des barons vis-à-vis du pouvoir central.
Le souci constant des Ducs fut d'empêcher la constitution de vastes honneurs ' d'un seul tenant. Les possessions des plus riches seigneurs étaient généralement composées de domaines dispersés, situés souvent dans des endroits fort éloignés les uns des autres. Les possessions des Chambellans de Tancarville consistaient en fiefs éparpillés dans le pays de Gaux et jusque dans le Bessin; les comtes d'Eu avaient une partie de leurs domaines dans la vallée d'Auge, les comtes d'Évreux dans celle de l'Andelle.
Lorsqu'ils furent obligés de constituer des apanages au profit des membres de leur famille;, les Ducs le firent toujours de la façon qui devait être la moins gênante pour leur action. Ils créèrent en faveur des cadets, des comtés sur les marches de la province. Richard I"" crée pour son fils Robert, archevêque de Rouen, le comté d'Évreux sur les limites de la Normandie et du pays chartrain ". Richard II donne à l'un de ses frères, Guillaume, le comté d'Exmes. Guillaume s'étant révolté, Richard reprit possession du comté. Guillaume étant par la suite revenu en grâce, le Duc constitua en sa faveur le comté d'Eu sur les marches de Ponthieu. Richard II mourant donna à son fils Robert le comté d'Exmes à charge de prêter l'hommage au futur Duc Richard III '. A une époque qu'on ne saurait préciser, le comté de Mortain sur la marche de Bretagne fut créé en faveur de Guillaume
> Le mot A'honmur était employé pendant les xi» et xii^ siècles pour désigner de vastes domaines possédés par un seigneur laïque. Cf. Rob. Wace v. 53. P. et M. I, 60, Mac Kechoie, Magna Carta, 235.
Valin. 4
Werleng, petil-fils ou arrière-petit-fils de Richard 1'% par Mauger, comte de Gorbeil *.
Les Ducs de Normandie qui étaient dans la nécessité d'établir convenablement les princes de leur famille et qui sentaient bien tout ce que la constitution de ces apanages avait de dangereux pour la sécurité de leur puissance, paraient ainsi dans la mesure du possible aux difficultés que ces grands fiefs pouvaient leur créer, en en faisant pour ainsi dire, des postes avancés, on dirait aujourd'hui des Elals tampons destinés à protéger la frontière et à arrêter les invasions étrangères. Ils évitaient tout au moins d'établir au cœur de la province des foyers d'insurrection, des centres de résistance de nature à leur créer de continuels embarras.
Cette dispersion des domaines qui constituaient les hoU' neiirs explique dans une certaine mesure les difficultés avec lesquelles les révoltes féodales pouvaient se produire, et en sens contraire, la facilité avec laquelle les Ducs purent venir à bout des insurrections. Ces coalitions furent parfois extrêmement redoutables, en particulier celle qui amena presque toute la Basse Normandie soulevée, sur le champ de bataille du Val es Dunes. Ce mouvement fut la conséquence, l'aboutissement d'un état de choses qui avait pris naissance à la faveur de la minorité de Guillaume le Bâtard. Durant cette période, les seigneurs s'étaient rendus à peu près indépendants et avaient bâti une quantité innombrable de châteaux, splendides forteresses destinées à contenir une armée, comme le château d'Arqués, ou simples donjons de bois élevés sur une motte artificielle, protégés par une palissade entourée elle-même d'un fossé, comme le château d'Ecouché -. Mais lorsque la coaliton eut été écrasée sur les rives de l'Orne, il lui fut impossible de se reformer. Malgré cela, au dire de Guillaume de Poitiers% la lutte dura encore plus de dix
» A. deCaix, flts<. du Bourg d'Ecouché M. A. N. XXIV, p. 501.
ans, sans toutefois qa'aucune bataille rangée, aucun combat ait marqué dans les annales. Guillaume employa ces dix années à parcourir la province, attaquant un à un les châteaux qui n'ouvraient pas leurs portes à son approche, plaçant garnison dans les uns, incendiant et rasant ceux qui avaient été construits sans sa permission depuis peu de temps '. A sa mort, tous les barons, même les plus puissants, même ceux qui, comme Robert de Bellême, pouvaient ranger une véritable armée sous leur bannière, tous avaient dû se soumettre et recevoir dans leurs forteresses des garnisons ducales ^
Il est extrêmement curieux de constater que Guillaume le Conquérant fut bien mieux obéi dans son Duché, même avant la conquête de l'Angleterre, que ne le fut par exemple dans l'éclat de sa toute-puissance Henri I". Celui-ci consuma presque tout son règne à rétablir la paix en Normandie. La cause de ce dernier état de choses est due à l'anarchie qui régna sur le pays au temps de Robert Courleheuse. Pendant le règne de ce Duc, certains barons surent acquérir un haut degré de puissance. Robert de Bellême, dont les domaines étaient situés dans la région montagneuse qui avoisine Alençon, possédait trente-quatre châteaux susceptibles d'être mis en état de défense. Les comtes de Meulan étaient propriétaires de plusieurs places fortes entre la Risie et la Seine, aux portes de Rouen. Les comtes d'Évreux et les comtes d'Eu avaient su se rendre à peu près indépendants. Ces hauts hommes, conscients de leur force et de leur richesse, supportaient avec peine la suprématie du Duc et cherchaient toutes les occasions qui pouvaient leur permettre de secouer le joug.
Mais sous la dynastie des Plantagenets, les barons rentrèrent dans l'ordre. Rares étaient d'ailleurs aux mains des seigneurs les forteresses susceptibles de résister longtemps
, » Ibid.
aux machines de guerre du Roi d'Angleterre. Au milieu du XII* siècle, la féodalité normande qui avait tant agité le pays depuis la mort du Conquérant était absolument domptée. La chevalerie avait d'ailleurs assez d'occasions d'exercer son activité, soit en courant les tournois qui constituaient le passe-temps favori des nobles en temps de paix, soit en défendant le Duché contre les incursions du Roi de France, pour ne pas avoir à rechercher d'autres sujets de luttes.
En terminant ce chapitre, il est nécessaire de rechercher le titre que portaient habituellement les souverains de la Normandie. La qualification de Duc n'est devenue usuelle qu'à une époque relativement récente. Flodoard ' appelle Guillaume Longue-Epée jyrinceps Northmannorum. ^G'est là une désignation vague qui ne devait pas être d'application courante dans la province. Richard I" et Richard II portaient indifféremment les titres de marchio, de marckisus^, de dur et de priaceps^ . Il arrive souvent que Guillaume le Bâtard, dans l'intitulé d'une charte, se qualifie de Dux Norma?i}iorum et qu'il fasse suivre son signe apposé au bas du même document du titre de Co?nes*. Dans la charte de fondation de l'abbaye de la Trinité du Mont de Rouen (1059), il prend le titre de Consul Normannie^. A partir delà conquête de l'Angleterre et en tout cas à dater de Henri \^\ les souverains normands prennent uniformément la qualification de Duc. C'est la seule qui leur soit donnée dans les poèmes de Robert Wace et du Trouvère Benoit, ainsi que dans l'histoire de Guillaume le Maréchal.
• Annales, 20, 55, 71.