CHAPITRE II Le sacre
Le cérémonial usité lors du sacre des Ducs de Normandie se trouve tout au long contenu dans un manuscrit très précieux conservé à la Bibliothèque de la ville de Rouen '. Cet ouvrage fut exécuté en Angleterre vers la fin du x." siècle, très probablement pour un prélat ayant occupé le siège primatial de Gantorbéry. Dans sa partie originaire, ce bénédictionnaire, qui est aussi un pontifical, c'est-à-dire un recueil des offices célébrés par les évoques, contient le cérémonial suivi pour le sacre des Rois d'Angleterre. Vraisemblablement-, le manuscrit passa en Normandie dans le cours de l'xi* siècle ; il figure en tout cas dans le catalogue des livres de la Cathédrale de Rouen dressé sous le pontificat de l'archevêque Geoffroy* qui tint le siège de 1110 à 1128. Dans les additions qu'un scribe du xii* siècle apporta au texte primitif on trouve* XOfficium ad Ducem constitue?îdum, qui n'est que la copie abrégée du cérémonial employé en Angleterre au x® siècle pour la Consecratio Régis. Nous avons donc là un document de premier ordre
< Le Bénédictionnaire de l'archevêque Robert.
2 H. A. VVilson, The Benediclionnal of ArchbUhop Robert, p. xvr.
3 Ibid., Préface, p. xv.
♦ po 181. M. H.-\. Wilson iadiqu» que la copie de VOf/icium doit être attribuée à une époque comprise ealre 1275 et 1300 (P. 157, n. 4). Notre savant ami, M. Loriquet, archiviste-paléographe, directeur des Bibliothèques de la ville de Rouen, après avoir sur notre demande examiné spécialement le manuscrit, estime que le passage est dû à un copiste de la fin du xii» siècle.
pour nous renseigner sur le sacre des Ducs de Normandie, puisque le texte qui nous l'a conservé est précisément celui que l'Archevêque suivait des yeux au cours de ces cérémonies.
Au jour fixé, tous les évêques de Normandie, les abbés, le haut clergé, les grands dignitaires de la Couronne, tous les hauts hommes, se réunissent dans la Cathédrale Sainte- Marie de Rouen, sous la présidence de l'Archevêque. La cérémonie commence par le chant du Te Deum, après lequel le Duc prête sur les Saints Évangiles et sur les reliques des Saints le serment suivant :
« Au nom du Christ, je jure ces trois choses au peuple « chrétien qui m'est soumis : En premier lieu, de conserver « la paix à l'Eglise de Dieu et au peuple chrétien; ensuite, (' d'interdire à tous les degrés les rapines et les iniquités; « enfin de m'inspirer dans mes jugements de l'équité et de « la mansuétude, afin que le Dieu clément et miséricordieux « qui vit et qui règne sur nous, nous accorde, à vous comme <( à moi, sa grâce et sa miséricorde* ».
L'Archevêque s'approche ensuite du Duc. Il lui, passe au doigt l'anneau, signe de la Sainte Foi, emblème de la force du Duché, grâce auquel il saura repousser triomphalement l'ennemi, détruire l'hérésie, rallier les fidèles et les conserver unis dans l'amour de la foi catholique.
Il lui ceint ensuite l'épée qui lui donnera par la vertu de l'Esprit Saint, la force de vaincre l'ennemi, de protéger la Sainte Eglise et le Duché qui lui est confié.
Puis, après avoir appelé sur le Duc la bénédiction du Père Tout Puissant, du Fils et de l'Esprit Saint, il commence la messe d'actions de grâce au cours de laquelle est chanté le Chrisius Vi?icit, magnifique chant de triomphe terminé par les acclamations félicite?'! plusieurs fois répétées par la foule immense des assistants".
1 Cf. également T. A. C. Texte latin, I.
- Le Chrisius vincit, dont un texte remontant à l'xi' siècle a été récemment re-
Roger de Hoveden nous dit qu'au cours de la cérémonie, le Duc Jean fut couronné d'un cercle d'or sommé de roses de même métal '. Le texte de VOffîcium ne permet pas de considérer comme exacte cette affirmation. L'acte essentiel du sacre était pour le Duc de ceindre l'épée. De même qu'on disait que le Roi de France avait été couronné à Saint-Denis, on disait dans le langage du xii^ siècle « que le Duc avait ceint à Rouen l'épée du Duché ».
Ric[hard] qui vint en Normandie Ge ne sai que plus vos en die A Roëm fu dus ceint d'espée Molt out iloc riche assemblée De riches barons e de contes 2.
Après la messe, le Duc reçoit les serments de fidélité du clergé; les barons lui prêtent ensuite l'hommage'. Il est devenu le chef de la province, le maître vénéré et redoutable dont le nom sera invoqué comme la source de toute justice des bords du Goisnon aux rives de l'Epte.
trouvé par M. Loriquet dans un manuscril provenant de l'abbaye de Fécamp (V. H. Loriquet, Dom Pothier et Abbé Colette : Le Graduel de V Eglise Cathédrale de Rouen au xiifisi'ecle, 1, 65) est encore aujourd'hui chanté dans la cathédrale lorsque l'Archevêque officie pontificaleraent. Cf. également P. just. HT, à la fin du volume.
< Johannes autem cornes Moritonii ...accinctus est gladio Ducatus Normanniae in matrici ecclesia per manum Walteri Rothomagensis Ârchiepiscopi, et predictus Arcbiepiscopus posuit in capite Oucis circulum aureum habentem in summitate per circuitum rosas aureas. H. F. XVII, 596.
2 Hist. de Guillaume le Maréchal v. 9553 et ssq.
3 BromptOD opud Twysden col. 1155 et 1281.
TITRE II Étendue et caractères du pouvoir ducal.