‹ Le duc de Normandie et sa cour (912-1204)Chapitre 19 sur 45 · CHAPITRE II La mission du Duc · texte numérisé non relu

CHAPITRE II La mission du Duc

Dans la formule de suscriplion d'un grand nombre de leurs chartes, les Ducs de Normandie expriment l'affirmation qu'ils tiennent leur pouvoir de Dieu^ Le Duché est confié par la divinité à leur garde; ils sont les représentants du Très-Haut au sein du peuple normand. Au jour de son sacre, le Duc a reçu une double mission que les historiens et les poètes rappellent à l'envi : « Il doit protéger Sainte Eglise et garder loyale justice ».

DuD ne t'a. Deus pris e posé Prince gardain de Sainte Iglise E pur tenir )eal justice ?

demande l'Abbé Martin à Guillaume Longue-Epée qui veut se faire moine dans le monastère de Jumièges^

L'Eglise, et surtout le clergé régulier, ont toujours été l'objet de la sollicitude des Ducs. Dudon raconte que Rollon, dans la semaine qui suivit son baptême, fit chaque jour donation de domaines importants à l'une des églises cathédrales ou à l'une des abbayes normandes'. Ses successeurs se mon-

< Divias pielalis misericordia, Ego Richardus secundus Norœanoorum Dus... Cb. de conf. des biens de l'abb. de Saint-Ouen, Ar. S. Inf. H. F. de Sainl-Ouen. — Guillelmus Gracia Dei Norlbraannorum Dux... Hariulf, Chronique de Sainl-Riquier, Edit. Lot. 224.

2 Benoît de Sainte-More, v. 11294 et ssq.

» UudoD, m.

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trèrent aussi larges que lui : tous tinrent à honneur de relever de ses ruines quelque monastère, ou de créer une ou plusieurs abbayes. Guillaume de Jumièges, dans l'un des chapitres de son histoire, a pris soin de rappeler les fondations dues à la piété des Ducs'. Bien que la liste soit incomplète, elle suffit cependant pour montrer avec quelle munificence les princes normands ont traité l'Église de leur province.

Le Duc doit aussi tenir loi/aie justice. Dans cette formule se trouvent condensées les trois catégories d'obligations qui incombent au souverain pour garder en paix la terre qui lui est confiée : obligations de défendre la province contre les ennemis du dehors; de maintenir le bon ordre dans l'intérieur du pays; de rendre la justice au peuple.

Le Duc doit défendre le pays contre f ennemi du dehors. Il est le chef suprême de l'armée. A son appel, ses vassaux doivent venir se ranger sous sa bannière et amener avec eux le nombre de chevaliers que chacun de leurs fiefs est tenu de fournir. Le Duc a le droit absolu de bâtir des forteresses en n'importe quel endroit du territoire, et de se servir dans un but de défense, de celles de ses sujets.

Le Duc doit maintenir la paix à l'intérieur du pays. L^'nstabilité, l'incertitude, le défaut de sécurité étaient les grands maux dont souffrait la société. Guillaume de Poitiers nous montre que Guillaume le Bâtard ayant dompté la révolte des grands, toute la terre fut en joie. « Les églises se « réjouirent, dit-iP, parce qu'on put désormais célébrer sans « crainte les divins mystères. Le marchand eut la faculté « d'aller et de venir de tous côtés sans être inquiété. Le lace boureur se félicita de pouvoir faucher ses moissons en <( paix, de semer son grain avec l'espoir de voir lever sa ré- « colle; il n'était plus obligé de se cacher dès qu'apparais- « sait au loin la silhouette d'un chevalier ».

Lorsque Galixte II vint reprochera Henri Beauclerc d'avoir

usurpé la couronne de Normandie, celui-ci pour sa défense n'eut qu'à montrer qu'il avait rétabli la paix dans le pays. Il raconta au pape l'élal dans lequel se trouvait la province avant la bataille de Tinchebray : « De tous les maux que je « vous ai remémorés, ajouta-t~il, je prends à témoin les « champs incultes, les maisons incendiées, les villages dé- « vastes, les églises en ruine, les populations pleurant leurs

« richesses perdues et le sang versé J'ai combattu à Tin-

<( chebray pour la défense du pays. J'ai ainsi recouvré l'héri- « tage de mon père et tousses domaines. J'ai travaillé au re- « pos des peuples en appliquant les lois des ancêtres, selon « la volonté de Dieu ». Et, nous dit Orderic Vital', auquel ce passage est emprunté, le Pape qui était venu vers le Roi la menace à la bouche, se tut, et ne put que le louer de ce qu'il avait fait.

Deux institutions concoururent en Normandie à assurer la tranquillité du pays, la Trêve de Dieu et la Paix du Duc.

La Trêve de Dieu fut promulguée pendant la minorité de Guillaume le Bâtard, au concile tenu à Gaen en 1042, par les évêques delà province. La teneur du décret synodal est parvenue jusqu'à nous^ Ce décret s'approprie les décisions prises l'année précédente au concile de Montriond, et aux termes desquelles les guerres privées étaient interdites pendant quatre jours de chaque semaine, du mercredi soir au lundi matin, ainsi que pendant toute la période de l'Avent jusqu'à l'Octave de l'Epiphanie ; enfin, depuis le commencement du Carême jusqu'à l'Octave de Pâques'. Les évêques normands étendirent l'interdiction à la période qui va du commencement des Rogations à l'Octave de la Pentecôte.

Les Ducs ont toujours, autant qu'il fut en leur pouvoir, tenu la main à l'observation de la Trêve de Dieu. Dans une

1 IV, 399etssq,

» D. Bessin, Concilia Rotomagensis Provinciae, 39 et ssq. ^ 3 Luchaire, Capétiens I, 137.

assemblée qu'il présida à Rouen en 1135 et composée des évêques et des barons de Normandie, Henri P' édicla les règles de procédure qui devaient être suivies contre ceux <( qui en trives e en la pes de sainte yc;lise ocient homes et H brisent trives' ». Le texte de cet édit forme le chapitre LXXI du Très Ancien Goutumier. Nous possédons également le texte des chartes d'Etienne^ et de Richard Cœur-de-Lion* rappelant les prescriptions de l'édit de Henri ?'.

La Paix du Duc, c'est le mundium germanique, c'est la protection spéciale que le souverain accorde à l'ensemble de ses sujets et plus particulièrement à certaines catégories de personnes. Le Duc Guillaume « fait crier la paix par la voix « de ses hérauts dans toute l'étendue de sa terre pour tous, (( tant étrangers qu'indigènes* ». Il le fait en vertu de l'obligation générale, qu'il a assumée au jour de son sacre, de faire régner la paix sur le peuple chrétien qui lui est soumis.

Mais le Duc entend faire bénéficier de sa protection plus étroite certaines classes de ses sujets ou certains individus. « La charrue doit estre en la pes le Duc e en sa desfansse; « il garde cels qui la mainent* ». « Li dus qui doit governer « toi le peuple, gardera les chemins si em pes que se aucuns <( assaut autre en chemin e il li fet sanc e plaie e il est pris, « il l'espeneira par les membres, e, se il l'ocit, il en perdra « la vie »*. Sa protection spéciale s'étend sur les marchands qui vont de ville en ville exposés aux attaques des hommes d'armes\ Dans une charte accordée à l'abbaye de Fécamp,

1 T. A. C. Texte français LXXI, 2.

î Cart. de la Calhéd. de Rouen, ch. 39, fo 45 et 80, f« 67. — Cart. de l'Évêché d'Évreux, f° 8.

» Cart. de Phil. d'Alerçon, f» 121 v».

^ Omnibus tam advenis quam indigenis pacem in tota terra sua prseconis voc* propalavit. 0. V. II, m.

6 T. A. C. Texte français XVI, 2.

f. /6iJ., XV, 1.

■I /6td.,XV, ♦.

Henri II déclare « que tous ceux qui viendront chaque an- « née à la Foire de la Sainte Trinité de Fécamp, du jour des « Rameaux jusqu'après la Pentecôte, auront la paix et la « sécurité assurée, afin qu'ils puissent aller et venir en toute « tranquillité par toute sa terre, de quelque pays qu'ils « soient à moins qu'ils nesoient fugitifs pour meurtre, vol ou « autre crime commis sur ma terre' ». L'homicide ne peut toutefois obtenir la Paix du Duc s'il ne s'est auparavant réconcilié avec les amis du défunt; et inversement, s'il a composé avec eux « ce ne vaut riens se il n'a la pès le duc^ ». Lorsqu'il l'aura obtenue par lettres du souverain, il portera les lettres « sellées à son col un an e un jour, si que « il soit veu as assises e as foires e as marchiés del païs^ ».

Les historiens insistent avec beaucoup de complaisance sur le soin particulier avec lequel les premiers Ducs surent rendre la justice à leurs sujets. Gomme ils le faisaient généralement avec l'assistance de leur Cour, cette partie de la mission du Duc sera étudiée avec plus de fruit lorsqu'on traitera de l'organisation et de la compétence de la Cour ducale.

1 Cart. de Fécamp, f vij v», P. just. XIV.

2 T. A. C. Texte français XXXVI, 1 el 4.

3 Ibid., 4.

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