CHAPITRE PREMIER La Normandie aux X*" et XI'^ siècles
Le territoire qui devait constituer plus tard la Normandie formait, sous l'empereur Honorius, la Provinda Lugdunensis Secunda\ Cette province était divisée en sept cités : la Metropolis Civitas Rotomagensium, la Civitas Baiocassium^ la Civitas Abrincatum, la Civitas Ebroicaruniy la Civitas Sagiorum, la Civitas Constantia. L'Église, dont l'organisation territoriale s'est, d'une manière à peu près uniforme, modelée sur celle de l'empire romain, adopta comme chefs-lieux des sept diocèses de la province de
* Nolicia Provinciarum et Civitatum Galliae, H. F. I, 122.
Valin. 1
Rouen les sept villes chefs-lieux des cités qui viennent d'être énumérées.
Les divisions administratives qui avaient été établies par les Romains subsistèrent sous la domination franque', et après la conquête normande, nous en retrouverons les grandes lignes". Elles sont d'ailleurs encore nettement visibles sous la division actuelle en départements.
La contrée ainsi délimitée avait été très prospère sous la domination romaine, ainsi que l'atteslent les ruines nombreuses qu'on rencontre en tous les endroits du pays. Après l'introduction en Gaule du christianisme, les populations de la Seconde Lyonnaise, évangéliséespar saintMellon à Rouen, saint Taurin à Evreux, saint Exupère à Bayeux et par quantité d'autres pieux missionnaires, s'étaient converties à la foi nouvelle. Au cours du vif siècle, de nombreuses abbayes s'élevèrent qui jouirent bientôt d'une grande prospérité : Saint-Ouen à Rouen, Saint- Wandrille et Jumièges sur les bords de la Seine, Fécamp et Montivilliers, monastères de femmes au pays de Gaux,les Deux-Jumeaux, dans le Bessin, Almenèches au pays d'Exmes, le Mont-Saint- Michel-au-péril-de-la-Mer. Quelques-uns de ces cloîtres renfermaient une population monastique considérable'; c'étaient de puissants foyers de civilisation qui étendaient
1 V. Aug. Le Prévost, Mém. sur les anciennes divisions de la Normandie, dans M. A. N. XI, 1 et ssq.
2 Sous les premiers Ducs et jusque vers la fin du règne de Henri le', la division en Comtés paraît être la suivante : Diocèse de Rouen : comtés de Roumois, Talou, Caux et Veïin. Les autres comtés correspondent aux diocèses du même nom. Sous Henri 11 on constate encore l'existence des comtés de Caux, de Bayeux, de Cotentin, d'Avranches et d'Exmes; mais ces dénominations ne correspondent plus à des divisions administratives. « Diffinitura est in plena curia Régis, utpote in assisia, ubi erant Barones quatuor comitatuum Bajocassini, Constantin], Oximini, Abrincatini. » L, d'Anisy, Appendix ad Scaccarium Normannix, dans M. A. N. XV, 197.
» Hinc monacborura Geraelicensium nuraerus ad nongintos accreverat Aicardo, secundo abbate; octingentos ibidem anle cladem a Normannis illalam extitisse auclor est Willelrausejusdem cœnobii monachus, G. Chr., 186.
Noef cbens moignes tut en covent.
I out jà bien lungeraent. Rob. Wace, V. 338 et s.
leurs bienfaits sur les contrées environnantes. Grâce aux travaux intelligents des moines, la forêt recula et fit place à la terre cultivée.
C'est sur ce pays essentiellement riche et peuplé que s'exercèrent plus particulièrement les ravages des pirates danois. En 841, ils remontèrent la Seine sur leurs bâtiments légers, pillèrent et incendièrent les monastères de Saint- Wandrille et de Jumièges, la riche abbaye de Saint-Ouen et la ville de Rouen elle-même. La région fut soumise à une dévastation méthodique. Ecoutons les contemporains : « Toute la Neustrie qui est maintenant appelée Normandie « et partie de la Francie furent désolées d'une manière <( inénarrable; les villes furent prises et brûlées; les forte- « resses détruites; les biens des saints mis au pillage; les <( privilèges et les droits ecclésiastiques abolis, le clergé et le (( peuple mis en fuite et dispersés; les reliques et les corps <c des saints cachés dans des cavernes, ou emmenés au loin K d.ins diverses provinces, La Sainte Eglise de Goutances « qui était depuis longtemps florissante et qui déjà sous « trente-trois évêques avait fidèlement combattu pour Dieu, (( fut arrachée de ses fondements par les maux qui fondirent « sur elle. Privée de clergé et de fidèles, de privilèges et de <( biens, désertée par les reliques et les corps des saints, elle (( fut livrée pendant soixante-quatorze années consécutives (( aux souillures de l'idolâtrie et aux brigandages des (( païens ' ».
«■ Le pays maritime qui est appelé maintenant Norman- « die, à la suite des invasions des païens n'étant plus touché « par le contre et le soc de la charrue, demeurait inculte, et « partout le sol était couvert de bois déjà forts" ».
Mais rassasiés de pillages et avides de repos, les Vikings
* Ex libro nigro Capiluli Constanlieasis dans G. Cbr. Instr. 217. 2 H. de To. ad annum 876, 1, \>.
songèrent à s'établir définitivement dans la Neustrie. « Ce « pays aujourd'hui désolé, dirent-ils à Rollon, leur chef, <( privé de guerriers, sans culture, renferme des arbres pré- (t cieux; il est arrosé par des rivières aux eaux poisson- « neuses; ses forêts sont pleines de gibier; son sol fécond se « prête à la culture de la vigne. La mer le baigne d'une <( part, nous promettant l'abondance de toutes choses, et par « les fleuves qui le sillonnent, les navires apporteront des « richesses de toute nature. Cette terre est comme séparée « du royaume de Francie. Une fois repeuplée, elle redevien- « dra fertile et nourricière et suffira pour notre élablisse- (( ment... Assez, nous avons combattu les Francs. Mainte- « nant, le moment du repos est venu et nous voulons jouir « en paix des fruits de la terre* ». Par le traité de Saint- Glair-sur-Eple (912), Charles le Simple abandonnait aux Normands de la Seine toute cette province qui devait prendre leur nom et qui, de fait, était depuis longtemps soumise à leur domination.
On a discuté et on discutera sans doute longtemps encore sur l'étendue des concessions qui furent faites aux chefs normands. Pour nous, nous avons suivi Jules Lair- qui nous paraît avoir démontré avec toute la précision désirable que les territoires des sept diocèses de la province de Rouen furent abandonnés à Rollon et à ses compagnons^ Les chefs pirates vont se fixer dans cette contrée; ils y apporteront leur esprit d'entreprise, la hardiesse de leurs vues, leur initiative que rien n'effraie. Pendant les trois siècles au cours desquels s'est constituée la société française, la Normandie va vivre d'une vie personnelle (912-1204). Et lorsqu'elle reviendra prendre sa place dans le sein de la patrie commune, elle aura acquis, au cours de son existence individuelle, des qua-
« Dudon, 166.
2 Dudon, 62 et ssq.
3 Terram raarilimam ab Eplae fluviolo usque ab Britinoicos Unités. W. G. 231.
lilés toutes particulières qui en feront une province à part dans l'unité française.
D'après une tradition rapportée par Dudon ^ et Guillaume de Jumièges ^, Rollon aurait divisé la terre au cordeau et l'aurait partagée entre ses compagnons. Nous avons peine à croire que le premier de nos Ducs ait eu les moyens de faire procéder à une opération d'arpentage aussi considérable, étant donné l'ignorance des temps et les bouleversements subis par le pays. Nous pensons avec M. Steenstrup qu'il se borna à faire « partager le pays en parties égales, qui « furent distribuées au sort entre les chefs de sa suite' » et que ceux-ci divisèrent de nouveau leurs parts entre leurs serviteurs. Rollon conserva pour lui des domaines considérables.
La plupart des auteurs qui ont parlé de Rollon nous l'ont présenté comme un souverain puissant qui, du premier coup, aurait établi sur la Normandie une domination forte et respectée. Législateur habile, il aurait concentré « en sa « propre personne non seulement le pouvoir législatif, « mais même l'exercice de ce pouvoir* ». Il aurait établi « sous le nom d'Echiquier » un tribunal souverain « dont
« les membres jugeaient en dernier ressort* ». Ce sont là
des légendes qui ne reposent sur rien et que les textes viennent démentir. En réalité, Rollon ne fut qu'un chef un peu plus puissant que les autres; il n'eut qu'une autorité des plus limitées et n'entreprit rien d'important sans l'assentiment de ses compagnons. La puissance ducale, telle que nous l'étudierons, entre les mains de Guillaume le Conquérant, a mis près d'un siècle et demi à se constituer. Si dans
' Éludes préliminaires pour servir à l'histoire des Normands et de leurs invasions, dans Bulletin des Antiquaires de Normandie, X, 341. ♦ Houard, Ane. lois des Français, Disc, préiim., xiix. »//iid., xxiij.
son plein épanouissement, elle fut considérable, ses débuis furent cependant des plus modestes : elle n'était encore qu'une ombre entre les mains rudes de Rollon.
On peut se rendre un compte exact de ce que nous avançons, lorsqu'on lit dans Dudon de Saint-Quentin les débuts du règne de Guillaume -Longue-Epée. Ce prince avait été élu par les chefs pour succéder à Rollon, son père, du vivant et sur la prière de celui-ci. Quelque temps après son avènement, Guillaume vit se dresser devant lui la coalition des Normands du Bessin et du Gotentin qu'effrayaient les progrès de la puissance ducale. « L'esprit de liberté Scandinave commence à s'émouvoir* » ; mais les révoltés, conduits par Riulf, sont écrasés sous les murs de Rouen, au Pré de la Bataille (933). Ce jour marque l'établissement définitif de la suprématie des Ducs sur les autres chefs normands. Désormais, leur pouvoir va croître à grands pas.
Pendant les quatre règnes qui suivent, de 943 à 1035, l'Etat normand va se constituer. Sous Richard P"" qui occupa le trône ducal pendant cinquante-trois ans, le roi des Francs essaiera à diverses reprises, mais sans y parvenir, de briser ce pouvoir naissant qui lui porte ombrage. A partir de 963, la paix régnera entre les Normands et leurs voisins, et lesDucs sauront la mettre à profit pour établir leur souveraineté sur des bases solides. Les églises et les abbayes se relèvent de leurs ruines; richement dotées, elles recommencent à exercer autour d'elles une action bienfaisante. Les laboureurs et les marchands sont placés sous la protection spéciale du prince.
Alors que les pays voisins sont plongés dans l'anarchie féodale, les Ducs normands savent réfréner les tentatives d'insubordination de leurs barons. Déjà se dessine la politique de centralisation qui fera la grandeur et la force du pays. LesDucs organisent leur Cour sur le modèle de celle
1 Steenslrup, op. cit., 343.
des rois carolingiens; ils donnent les évt^chés à des parents ou à des hommes dévoués; ils font revivre les capitulaires depuis longtemps oubliés. Toute l'organisation administrative des anciens temps reparaît. A la tête des comtés, sont placés des vicomtes qui gouvernent le pays au nom du prince. Un systèmefinancier presque exclusivement basé sur l'impôt indirect, joint au produit des domaines réservés, produit d'abondants revenus qui vont alimenter le Fiscus dominicus .
Robert le Magnifique partant pour un pèlerinage aux Lieux saints avait fait reconnaître comme Duc par ses barons son jeune fils Guillaume, à peine âgé de huit ans. Au retour de Jérusalem, Robert mourut à Nicée. Cette mort fut le signal d'un soulèvement général des barons normands. Des forteresses s'élevèrent sur tous les points du territoire, vastes châteaux aux donjons carrés ou bretèches de bois, La Cour fut ensanglantée par de nombreux meurtres' et le jeune Duc lui-même n'échappa que par miracle aux coups desassassins^
Dès que Guillaume eut atteint l'âge viril, il entama contre les seigneurs rebelles une lutte qui dura des années. Grâce à l'appui du Roi de France, Henri P"", il écrasa à la bataille du Val es Dunes la ligue des barons du Gotentin et du Dessin. Guillaume parcourt alors toute la province afin de faire rentrer ses sujets dans le devoir. Il prend, brûle ou rase les châteaux adultérins qui avaient été construits pendant sa minorité. Il rétablit si bien son autorité que le roi de France, effrayé de voir les progrès de la puissance normande, s'empresse dé nouer contre son ancien allié une coalition formidable. Mais, cette fois, toute la Normandie se groupa derrière son souverain: L'un des corps de l'armée française, surpris à Mortemer, par un des lieutenants de Guillaume, fut complètement détruit; A la nouvelle de ce désastre, le Roi de France s'empressa de traiter (1054).