‹ Le duc de Normandie et sa cour (912-1204)Chapitre 8 sur 45 · V. T, 180; II, 3H · texte numérisé non relu

V. T, 180; II, 3H

« Ibid., 111, 229.

Désormais, le jeune Duc se sent assez fort pour porter la guerre chez ses voisins; il dirige des expéditions contre l'Anjou et le Maine, et tente de transformer en souveraineté effective, la suzeraineté à laquelle les Ducs de Normandie ont toujours prétendu sur la Bretagne. Pendant ce temps, Guillaume ne s'est pas contenté de faire la guerre ; il a veillé aussi à l'organisation du pays. Il a su contenir l'humeur batailleuse de ses barons, faire respecter la Trêve de Dieu. L'Eglise était en proie à la simonie; les mœurs du clergé étaient déplorables; la plupart des prêtres et des évêques étaient mariés ou vivaient en concubinage. Guillaume sait mettre ordre à tout cela. Il fait déposer l'archevêque de Rouen, Mauger, et place à la tête des diocèses des prélats élevés dans les cloîtres et animés de cet esprit de réforme qui commençait à souffler sur le monde chrétien.

Souverain maître dans son duché, obéi de ses évêques et de ses barons, Guillaume conçut une entreprise inouïe qui frappa ses concitoyens de stupeur et qui force aujourd'hui encore notre admiration, la conquête de l'Angleterre.

Lorsqu'après avoir mené à bien cette formidable équipée, Guillaume rentra en Normandie, il fut accueilli par les acclamations d'un peuple immense venu de toutes parts pour voir le Conquérant. Il ne se laissa pas endormir par son triomphe. Abandonnant à ses lieutenants le soin d'organiser l'Angleterre, il concentra toute son attention sur la Normandie. « Le Roi Guillaume, pendant qu'il demeura en Normandie, « veilla avec une grande sollicitude à la tranquillité du pays. « Il appliqua les justes lois au pauvre comme au riche, en des « jugements équitables rendus sur le Conseil des Sages. Il « établit dans les provinces de la Neustrie des juges intègres « et des gouverneurs capables. Au moyen de privilèges et « de chartes de protection, il libéra les saints monastères et <( les biens qui leur avaient été donnés des exactions in- (( justes dont ils étaient l'objet. Pour tous, tant étrangers « qu'indigènes, il fit crier la paix du Duc par la voix de ses

« hérauts; il fit peser toute la rigueur de la justice sur les « voleurs, sur les brigands et sur ceux qui troublaient la paix « du pays' ».

La puissance normande est arrivée à son apogée. Plus tard, sous Henri Beauclerc et sous Henri Plantagenet, la Normandie sera toujours le domaine d'élection des princes, celui dans lequel ils passeront la majeure partie de leur temps, soit qu'ils viennent y goûter le repos, soit qu'ils s'y rendent pour surveiller de plus près les menées du Roi de France. Elle ne tient plus cependant la première place dans leurs préoccupations; les Ducs de Normandie sont en même temps et avant tout les rois d'Angleterre; la justice sera rendue sur le continent comme de l'autre côté de la Manche par la Curia Régis. Sous Guillaume le Conquérant, il n'en est pas tout à fait ainsi; l'Angleterre n'est encore que le pays conquis; Guillaume n'entend point pour elle abandonner le domaine des ancêtres : a Natale solum Normannise nolo in omni vita mea de manu mea ejicete^, dit-il à son fils Robert. La Normandie est non seulement le centre de ses aff'ections, mais aussi le siège de sa puissance.

« Avant de combattre Harold sur la bruyère de Senlac, « j'avais concédé à mon fils le Duché de Normandie parce « qu'il est mon premier-né. Il a déjà reçu l'hommage de la « plus grande partie des barons de ce pays. L'Honneur une « fois donné ne peut plus être enlevé. Mais je sais de science « certaine que le pays sera malheureux qui sera soumis à sa « domination. C'est un brouillon orgueilleux et sot »^ Les événements devaient confirmer ce jugement et cette prédiction qu'Orderic Vital place dans la bouche de Guillaume le Conquérant à son lit de mort. Dès que le roi eut fermé les yeux, les barons coururent à leurs châteaux, en chassèrent

1 0. V. II, m.

8 Ibid., m, 242.

!es garnisons ducales, et s'y retranchèrent en attendant les événements.

Robert Gourteheuse était un bon chevalier; il fit merveille contre les Sarrasins. Mais c'était un administrateur détestable, un insouciant, un prodigue et un débauché. Il n'avait rien de ce qu'il fallait pour gouverner ces Normands orgueilleux et fiers^ que la main de fer du Conquérant avait contenus avec tant de peine. Uniquement préoccupé de trouver de l'argent pour subvenir à ses plaisirs et pour satisfaire aux demandes de ses courtisans, le nouveau Duc laissa peu à peu s'émietter entre ses mains les vastes domaines que son père lui avait légués. D'un coup, pour trois mille livres d'argent, il vendit à son frère Henri tout le Gotentin et l'Avranchin\ La province n'étant plus gouvernée tomba bientôt dans une épouvantable anarchie. Des bandes armées parcouraient le pays semant partout la terreur'. Après sept ans de ce régime, ayant perdu toute autorité, Robert comprit que ce qu'il avait de mieux à faire dans les circonstances critiques oia il se trouvait était de partir pour la Croisade. Il emprunta au roi d'Angleterre, son frère Guillaume le Roux, dix mille marcs d'argent, et pour assurer la restitution de cette somme, il lui donna son Duché en gage*. Puis il partit pour Jérusalem (1096). Quand, au bout de quatre années, il revint en Normandie, son frère Guillaume était mort et, au mépris de ses propres droits à lui l'aîné de la famille, Henri Beauclerc, le troisième fils du Conquérant, s'était emparé du trône d'Angleterre. Robert ne gagna qu'une chose à l'événement; il n'eut pas à rembourser les dix mille marcs d'argent qu'il devait, pour reprendre possession de son Duché^ Alors recommença pour la province qui avait goûté

1 R. Wace, V, 14233.

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