‹ Le duc de ReichstadtChapitre 44 sur 50 · LES DEUX PRINCES · texte numérisé non relu

LES DEUX PRINCES

Us sont deux partageant les regrets de la France,

Tous deux proscrits à l’âge où l’on n’est qu’innocent -,

Eux que d’un saint transport d’amour et d’espérance Notre heureuse patrie accueillit en naissant.

L’un se meurt à SchœubrUnn , l’autre aux rochers du barde Gravit, saus se douter que la mort le regarde;

Car elle aime à lutter contre un grand avenir :

Et nous, le cœur brisé, les yeux noyés de larmes.

Nous cherchons de quel point , pour cafnicr nos alarmes , L’élu du Très-Haut doit venir.

La colère du peuple a de vives morsures.

Et d’une seule haleine épuise tout un sang :

L’ambition des rois, par de moindres blessures ,

Goutte h goutte et sans bruit dessèche un noble flanc.

Des tyrans aux bras nus la fureur est plus franche :

L’une est un feu subtil qui court de branche en branche , L’autre attaque le tronc, qu’il arrache en débris;

Mais , quand l’arbre est tombé par l’un ou l’autre crime , Le peuple, qu’il couvrait de son auguste cime,

Elrre à tous les vents, sans abris.

Jeunes princes, c’est vous dont l’ombre tutélairo Dut sur le sol français s’étendre avec amour; Mais, tout vulcanisé par le feu populaire,

11 vous a loin de lui rejetés tour à tour.

DIVERSES

Rongés par la discorde , enveloppés d’outrages , Est-il donc li tel point battu par les orages Qu’aucun beau rejeton n’y puisse repousser?

Et les ceps verdoyans où tant de sève abonde Laisseront-ils ramper leur vigueur inféconde Faute d’ormeau pour s’élancer!...

Quoi! de ces gens de cour dont la bonté enhardie , Lâche h deux souverains , menteuse b deux berceaux , En costume français jouait la comédie ,

Qu’elle débite encor sur de plus bas trétauxj De ces rares vainqueurs dont le courage avide Animait tant de bras b faire un troue vide,'

Nul ne s’est souvenu qu’au loin, dans l’abandon ,

Vit, en ce siècle nain, un reste de grand homme.

Un fils de l’empereur, naguère roi de Rome,

Qui s’appelle Napoléon !

Ont-ils , comme le cœur, la mémoire infidèle,

Tant d’hommes qu’b l’histoire a désignés sou choix. Ceux qu’en leur vol pesant il poussait a coup d’aile , Ceux dont la voix s’enllait de l’écho de sa voix ?

Et ceux qui, sur l’Europe en vingt lambeaux coupée , A l’ombre de la sienne allongaicnt leur épée ,

Jusqu’b ces courtisans , des salons exhumés ,

Qu’il avait rajeunis d’un reOet de sa gloire,

Jusqu’b ses favoris qu’adoptait la victoire.

Et qu’elle n’a plus réclamés?

Fils de t Homme, U est bien que ton regard candide N’ait jamais rencontré ces visages ingrats.

Ces hommes b l’œil terne, au sourire perfide.

Et dont le cœur b peine est au niveau du bras !

Meurs en paix, jeune aiglon , dont l’ardente prunelle Réfléchit un moment la flamme paternelle ;

Sors de ce monde étroit qu’accuse ton aspect :

Ne jette autour de toi ni regret ni reproche ;

Prépare un digne accueil b la mort qui s’appt-ochc Et sur toi plane avec respect !

NOTES

Et roi , des temps nouveaux , colossal Prorndtlide ,

Dont le vautour anglais rongea le cœur vivant. Redescends des hauteurs où ton âme est montée ;

Ton supplice s’achève au cœur de ton enfant !

Sous le même tissu d’inconsolables peines,

C’est ton sang qui bouillonne en de plus jeunes veines. C’est tou œil qui s’enflamme et se mouille de pleurs; Car, s’il veut remonter au jour de tes prodiges,

Sur cette terre à peine il voit quelques vestiges.

Et presque rien au fond des cœurs!

Les cœurs, où de ton nom vit encor la magie.

Battent sous le long frac du jeune amant des arts.

Ou sous l'habit bleuâtre, è la basque rougie.

Qu’un bras tout chevronné retira des hasards :

Bien souvent le récit de tes luttes dernières Fait rouler de gros pleurs sous de larges paupières.... Vains regrets!... De plus haut que des trônes du Nord A soufflé l’ouragan qui fit ployer nos armes ;

Peuples, instruisons-nous; guerriers, séchez vos larmes.... Dieu seul est grand. Dieu seul est fort.

L’holocauste de sang le désarme et l’apaise :

Christ en livrant le sien a reconquis nos droits : Comme l’humanité , la royauté française Eut pour se r.aeheter son calvaire et sa croix.

La révolution , en un homme incarnée ,

A dû se voir en lui saisie et condamnée;

Mais la tâche imposée était grande ’a remplir :

C’était peu d’immoler gloire , honneurs et puissance : A l’expiation il manquait l’innocence....

L’holocauste va s’accomplir.

O la haute leçon du néant de ce monde !

Quel long silence autour de ce brillant destin ! Comme après une aurore en e.spoir si féconde ,

Un jour sombre a terni les flammes du matin !

(.i’est lui dont le berceau s’appuyait sur deux trônes , Que deux aigles portaient tout chargé de couronnes.

DIVERSES

Âux chants d'un peuple entier qui le suivait des yeux. Lui qui , précipité de leurs puissantes ailes ,

Veut aller demander des couronnes plus belles Et des chants aux anges des deux.

Je ne suis point de ceux dont l’hommage parjure D’illégitimes voeux poursuit tous les pouvoirs;

A ma bouche jamais mon cœur ne fit injure ;

Où se montrent les droits , s’attachent mes devoirs. Mais tout ce qui, sortant de la sphère commune,

S’est hautement empreint de gloire ou d’infortune , Suscite dans mon âme ou des chants ou des pleurs;

Je suis homme et Français jusqu’au fond des entrailles ; Et ne puis, .sans gémir, suivre les funérailles Où passent toutes nos grandeurs.

Voilà pourquoi je chante, et qu'à d’autres fidèle Je t’adresse pourtant un solennel adieu ,

Noble enfant qui n’es point le Joas que j’appelle ,

Et qu’il ne m’est permis de demander qu’à Dieu.

Toi , du moins, tu naquis dans l’ivresse des fûtes ,

Et ton œil en s’ouvrant vit les plus hautes têtes Se courber humblement autour de ton berceau;

Mais de sa tige , hélas ! tendre fleur détachée ,

Lui n’a vu près du sien qu’une femme penchée Comme on pleure sur un tombeau.

Dans les plis d’un drapeau l’on berça ton enfance;

Lui, dans un drap de mort fut presque enveloppé.

Et , si Dieu n’eùt commis un ange à sa défense ,

Aux complot des médians il n’eût point échappé.

Sous l’œil de tous les siens , en face de l’Europe ,

Déjà Louvel, tout haut, traçait son horoscope Du bout de son poignard teint du sang paternel;

Et quand Dieu l’empêcha d’achever son ouvrage ,

Un des proches survint dont l’étonnant courage Protesta contre l’Éternel....

Enfin il est proscrit avec toute sa race ,

Avec tous ses aïeux qu’il emporte en exil ,

NOTES

Et dont nos yeux ingrats retrouveront la trace En tous nos jours de gloire et surtout de pdril. Proscrivez donc aussi ces inominiens sans nombre Que dans la nuit des temps domine leur grande ombre. Ces fastes où leur nom resplendit tant de ibis j Barricadez vos cœurs contre votre mémoire;

Proscrivez la pitié, la justice, la gloire.

Qui les réclament par ma voix.

Des peuples ameutés ou des rois eu délire.

Honte à qui , sans pudeur , flatte les passions !

Les pavés de juillet n’ont point brisé ma lyre ,

Et je la sens frémir au cri des factions.

Jamais sa haute voix ne peut être étoufiee :

Tout l’enfer fabuleux s’émut aux chants d’Orphée ,

La fournaise entendit chanter les saints enfans ;

L’aigle chante en montant au sein de la tempête;

Et la lyre a des sons qui d’une noble tête Ecartent la foudre et les vents.

Sur un mode plaintif de crainte et de souffrance,

Si la terre d'exil t’entendit soupirer.

Maintenant que l’orage éclate sur la France ,

Que ta voix, û ma lyre! ose le conjurer!

Dispute aux passions d’un pouvoir * éphémère Une tête de reine , une tête de mère ;

Sauve un crime à la France, a l’Europe un affront : Prends la voix de l’histoire; et, tonnant dans leur âme. Aux Caïn de juillet montre son doigt de flamme ,

Qui passe brûlant sur leur front.

C’est là qu’il gravera d’une éternelle empreinte Ces fureurs de visir qui cherchent des muets,

'Tous ces accès de haine excités par la crainte ,

Ces tortures du cœur fouillé dans ses secrets ;

Et de l’encens du jour , si la vapeur immonde En voilait un moment la marque aux yeux du monde ,

Le Constilutionncl.

DIVERSES

Le sang des Bonnechose et des Cathelineau ,

Jaillissant k bouillons sur tous ces fronts coupables. Viendrait y raviver ces flammes implacables Qui se rallument au tombeau.

N’est-ce donc pas assez de ces titres de honte?

Leurs préfets haletans leur en cherchent partout : Contre une simple femme, à les braver trop prompte. L’année est en campagne , et les juges debout. Calmez-vous, grands signaux, qui, d’esjjace en e.space. Emportez leur caprice aussi vite qu’il passe ;

C’est régir trop long-temps la France par accès ;

Cessez d’épouvanter les oreilles fidèles.

Et lai.ssez prendre aux vents vos heureuses nouvelles *, Toutes chaudes de sang français.

Âh ! pour votre avenir, je vous demande grâce ;

Grâce ! hommes du pouvoir, qu’il emporte en son cours; L’arbitraire, en passant, laisse une longue trace Que les plus longs remords n'eflfacent pas toujours.

Eh quoi ! vertu , génie , iinmen.se renommée ,

Vous escaladez tout de vos bras de pygmée , Chateaubriand, Neuville, et Fitz-James et Berri,

Grands noms qui, dans l’histoire, entraîneront le.s vôtres; Berri , nom de martyr, plus sacré que les autres ,

Qui se mêle au saint nom d’Henri !

De celle qui le porte accusez l’imprudence ,

L’honneur est au courage et non pas au succès ;

Moi, dans les jours honteux d’étroite dépendance ,

J’aime qu’un noble élan aille jusqu’k l’excès.

Trop souvent, au dehors, sages outre mesure.

Nous bénissons du cœur quand notre voix censure. Rendons à toute chose et son nom et ses droits;

Que notre bouche enfin s’accorde avec notre âme :

Et que, dans notre hommage , une mère, un femme Monte plus haut que bien des rois.

* Le Bulletin (èlôgraphifftto , <]iii annonçait, cnlrt autic& bonnes nouvelles ^ qu'au chileau de ia Ponissicrc « tout avait etc' brûle' et massacre. »

HOTES

Des femmes, des enfans, voilà pour qui je chante : D'encenser le pouvoir qu’un autre soit jaloux 1 Lyre aux sons inspirés , muse à la voix touchante , Tutriees d’orphelins, je m’abandonne à vous.

Et si notre douleur, sur ces rives perdues ,

Aux bords hospitaliers ne peut être entendue. Qu’elle s’élève au Dieu des consolations ,

Et, du pied radieux de son trône suprême ,

Sur ces fronts dépouillés , comme un saint diadème , Retombe en bénédictions.

Et toi, dont les regrets sont le plas noble hommage, France, âme de l’Europe, idole de tes fils.

Qui t’éprends d’un faux bien sur une fausse image , Ne jette plus à Dieu d’impossibles défis :

Vois que les nations te disent insensée ;

Maîtresse par le bras, reine par la pensée.

Ressaisis ton vieux sceptre , agite ton flambeau ,

Et qu’avec ton grand nom, sous le ciel retentisse Le nom le plus sacré devant Dieu, la justice :

Celui de la gloire est moins beau.

Â. Gdi&àud.

NOTE

SUB LBITTHÉE A VIEBME DE l’eHFEBEUR d’ AUTRICHE EK l8l4-

Quelque grande que fût l’allégresse publique qui accueillit l’empereur François , dans le jour solennel ou il rentra dans sa capitale, vainqueur de son terrible adversaire, son triomphe fut certainement plus beau , quand , à la suite de toutes les calamités d’une guerre désastreuse , il fut entoure , au moment de son retour à Vienne , des témoignages les plus empressés du respect et de l’amour véritablement filial

DIVERSES

du peuple rassembld, qui voulut traîner sa voiture jusque dans son palais. On a conservé le sonnet remarquable par lequel le poète Clemente Bondi célébra cette touchante circonstance.

Tomasti un di dopo sinistro evento

D’ in fausta guerra e il popolo in quel giorno

D’ amor pianse e di gioja al tuo ritorno ,

E, te salvo, obblio danni, e spavento.

Or tomi , e vincitor : le stesse io sento Suonar voci di giubilo d’ intorno ;

Tutto a trofei dell’ istro è il lido adorno ,

Licto ogni ciglio , cd ogni cor contento.

Si , ma questo , cb’ io leggo in ogni viso D’ amor trausporto e di letizia impresso ,

Tra la vittoria , e Cesare è diviso.

Ah se questo a quel di confronto ancora,

È più felice il tuo ritorno adesso ,

Ma fu più grande il tuo trionf allora.

NOTE

SUB LE PBINCE DE LIGNE. ( p. 6o.)

Le prince Charles de Ligne naquit à Bruxelles le a 5 mai 1755. Il dut à sa bravoure tous ses grades militaires. Fidèle sujet de l’empereur d’Autriche , quand la Belgique fut envahie, il renonça à tous ses biens séquestrés, préférant à sa grande fortune une pauvreté honorable. Aimé de Frédéric , de Joseph , de Catherine, compagnon d’armes de Loudon et de Lacy , il fut l’ami de tous les hommes célèbres de son temps , et brilla dans toutes les cours de l'Europe. Moqueur et malin sans méchcmceté , il contait avec une grâce extrême. Sa figure ne décelait pas son esprit , ses yeux étaient ternes; mais sa tournure était extrêmement noble. Il aimait passion-

NOTES

nément tout ce qui rauinsait. Il attacliait peu d’importance à ses bons mots , mais beaucoup à ses ouvrages , qu'il écrivait cependant avec négligence. Ceux qui ont le plus de mérite sont ses Portraits spirituellement touchés , ses Pensées , et quelques écrits sur l'art militaire.

Ses propres souvenirs , et ceux que lui avait transmis son père, embrassaient un siècle entier : il en connaissait jusqu’aux moindres détails , au point qu’on a douté si les Mémoires qu’il a attribués au prince Eugène n’étaient pas authentiques.

Il était généreux , serviable, hospitalier; sa maison était le centre d’une société européenne , dans laquelle il accueillait les étrangers avec grâce et bienveillance.

A l’époque du congrès, le prince de Ligne avait près de quatre-vingts ans, et toutefois il avait conservé toute la grâce et la vivacité de son esprit. Au milieu des fêtes de Vienne , on apercevait peu les travaux de la diplomatie; ce qui fit dire au prince de Ligne : « Le congrès danse , mais il ne marche pas. »

Un jour devant lui , M. de Talleyrand se plaignait de Napoléon qui, disait-il, l’avait soupçonné pendant sept ans. « Pas assez , mon cher , dit le prince de Ligne , puisque vous êtes ici. »

Le prince mourut pendant le congrès , entouré de l’affection et des regrets de toutes les notabilités européennes. Dans ses derniers instans , et au milieu de vives souffrances , son caractère ne l’abandonna pas ; après avoir reçu les derniers sacremens , il disait encore avec gaieté ; « Ils sont aux abois pour trouver des cérémonies qui les occupent ; ils comptent sur l'enterrement d’un maréchal qu’il serait malin de

leur jouer le tour d’en revenir! «

Le prince a laissé des Mémoires manuscrits dont plusieurs motifs firent retarder la publication. Son petit-fils , le prince de Clary , avait hérité de son esprit aimable et de son affabilité ; dans sa maison hospitalière , où se réunissait une société brillante qui le chérissait , les étrangers étaient accueillis avec une noble bienveillance , c’était un cercle européen. Le

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DIVEBSES.

prince de Clary a cessé d'exister en i85i. Une cruelle maladie l’a enlevé dans la force de l’âge, à l’affection de sa famille et de ses nombreux amis.

Le prince de Ligne eut le malheur de survivre à ses deux fils : l’aîné, le prince Charles, fut tué dans la campagne de 1793 ,^ victime d’une valeur trop ardente; le second, Louis, fut rétabli par Napoléon dans les biens de sou père qui refusa constamment de recouvrer sa fortune , en abandonnant le service de l’empereur d’Autriche. Le prince Louis mourut en i8i5 , laissant un fils , le prince Eugène de Ligne, marié depuis à la fille unique du marquis de ConQans , pair de France. L’aînée de scs filles, mariée au prince de Clary et Aldringen , n’existe plus. La princesse Eupliémic, veuve du comte de Palfy, et la princesse Flore, mariée au général baron de Spiegel , rappellent par leur caractère et leur esprit les qualités aimables de leur père.

( Extrait des Souvenirs inédits de la comtesse Rosalie Rzewustia , née princesse Lubomirska. )

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