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MEMOIRE SUE L'ADMINISTRATION D'ODESSA

68) Le duc de Richelieu à l'Empereur Alexandre.

Saint-Pétersbourg, le 10 mai 1810.

Sire.

Je m'empresse d'exécuter les ordres que Votre Majesté Impériale m'a donnés hier, et de répondre à l'extrême bonté qu'elle m'a témoignée, en mettant sous ses yeux un résumé des différentes représentations que j'ai adressées aux ministres, pendant le séjour que je viens de faire ici. J'espère que vous ne trouverez pas mauvais. Sire, que je le fasse précéder d'un tableau trèscourt du pays que vous m'avez confié, et dont la prospérité fait toute ma sollicitude.

Il n'y a pas encore 30 ans, que les pays formant la Nouvelle Russie étaient inhabités, au moins par des Russes, la Crimée seule avait une population assez nombreuse, les contrées voisines étaient, ou désertes, ou

habitées par quelques hordes de Tartares, et par les zaporogues, chez lesquels la civilisatiou n'avait fait aucun progrès, mais qui même s'efîorçaient de la détruire chez leurs voisins, par leurs incursions, et leurs brigandages. La réunion successive de toutes ces provinces jusqu'au Dniester amena un nouvel ordre de choses; non-seulement les gouvernements de la Petite Russie et de Kharkow furent délivrés de la crainte des invasions et des courses des Tartares, mais elles aperçurent, dans un avenir prochain, tous les avantages qu'elles devaient attendre des débouchés par les ports de la mer Noire; leur nombreuse population, trop resserrée alors, s'écoula vers les fertiles plaines de la Nouvelle Russie, et la population russe de celle-ci commença à s'étabhr sur des bases solides. Cette espèce de révolution dans des pays, livrés depuis tant de siècles à la barbarie, produisit un changement très-important dans la manière de faire la guerre aux Turcs.

On se rappelle qu'autrefois, il était extrêmement difficile de faire traverser aux armées russes les déserts qui les séparaient des provinces ottomanes qu'elles voulaient attaquer, combien de fois même après des succès brillants, furent-elles obligées de se retirer jusqu'en Petite Russie pour y prendre des quartiers d'hiver; nulle ressource dans ces déserts, nul abri pour les soldats, 700 werstes de steppes les séparaient de leurs ennemis. Mais lorsque leur courage et leur persévérance eurent réuni ces steppes à l'empire, lorsqu'il s'y établit des villages et des villes, on n'éprouva plus, pour porter la guerre au Danube, aucun de ces obstacles décourageants qui tant de fois avaient arrêté les armées;- elles trouvèrent dans la Nouvelle Russie des ressources de tout genre; enfin, dans ces derniers temps, non-seulement la Nouvelle Russie a fourni une grande partie des vivres pour les troupes de Corfou, et pour les armées de Moldavie, mais les moyens de transport ont été fournis par ses ports. C'est à Kherson, à Taganrog, à Odessa, qu'on a trouvé les barques et les bâtiments suffisants pour porter à l'armée, par le Danube, tout ce qui lui était nécessaire. Ce changement total dans la face d'un pays, opéré depuis 30 ans, est un des plus singuhers spectacles que nous offre l'époque extraordinaire où nous vivons; excepté 200,000 Tartares des deux sexes qui habitaient autrefois la Crimée, et à peu près 100,000 âmes qui se trouvaient anciennement dans les cercles de Bachmut et de Rostow, le reste des habitants est venu s'établir depuis fort peu de temps, et cependant la population de la Nouvelle Russie monte dé;jà à un million et demi, car les naissances ont passé 50,000 l'année 1810, Les revenus de la couronne sont très-considérables, les douanes seules et les sels de Crimée produisent plus de

deux millions par an. La ferme de l'eaii-de-vie monte à

et cependant plusieurs villes et communautés jouissent du privilège de la vente de l'eau-de-vie, ainsi que les propriétaires nobles, sur leurs terres. J'ai appris qu'il avait été question de priver les uns et les autres de ces privilèges, et je crois de mon devoir de prémunir Votre Majesté contre des idées fiscales aussi nuisibles au véritable bien de son empire, qu'à celui des communautés qu'on veut dépouiller. Quelque progrès qu'ait fait la Nouvelle Russie, il s'en faut bien qu'elle soit arrivée au point de prospérité dont elle est susceptible. L'établissement de nouveaux villages, le transport de paysans n'a pas lieu sans des frais considérables, les revenus qu'on tire de terres peuplées ainsi ne seront pas de bien longtemps proportionnés aux capitaux qu'on y a employés. Le revenu seul de l'eau-de-vie dédommage en quelque sorte des frais énormes de ces nouveaux établissements. Il serait donc de la plus souveraine injustice de priver les propriétaires d'un revenu qu'ils doivent à leur industrie, puisque, s'ils n'avaient pas peuplé cette terre déserte, il n'y aurait pas eu de buveurs; ce serait dégoûter à jamais tous les établissements semblables qu'on pourrait faire, et cependant il reste encore bien de la place vide.

Je supplie Votre Majesté de ne jamais donner les mains à une spoliation qui serait aussi impolitique qu'injuste, ou au moins de ne pas prendre un parti sans m'ordonner de présenter mes raisons. Je me souviens encore avec attendrissement de l'appui que vous m'avez donné, il y a trois ans, contre les usurpations du fermier. Vous avez recueilli alors un tribut de reconnaissance de la part de la noblesse du pays. Ce que je viens de dire des terres des gentilshommes s'applique aux villes et aux paysans de la couronne; ceux-ci venant à leurs frais et établissant de nouveaux villages, sans aucuns secours de la couronne, méritent bien quelques égards, et on leur avait donné la vente de l'eau-de-vie qui leur procurait un petit revenu avec lequel ils vaquaient aux dépenses inséparables d'une nouvelle colonie.

Lorsque l'année 1807, on réunit tous les villages de la couronne à la ferme générale, il fut stipulé que le revenu qu'ils percevaient précédemment serait mis en masse et placé au prikaze o^iu^ecnmeHHmo npuspihum pour être employé, soit en choses utiles, soit en secours dans les cas extraordinaires, comme mauvaises récoltes, incendies, etc.. Cet arrangement était parfait, et il ne lui a manqué que d'être mis à exécution. Les 80,000 roubles appartenant aux paysans ont été versés dans le trésor, et les malheureux sont privés de cette ressource qui était importante pour eux, 11 serait de la justice et de la bienfaisance de Votre Blajesté

de faire rendre à ces pauvres gens ce (lui leur appartient; c'est le sujet d'une des représentations que j'ai adressée à M. Gouriew. Quant aux villes qui jouissent de la vente de l'eau-de-vie, encore pour un temps limité, il n'est pas, pour le moment, question de les en priver, aussi je me borne à prier Votre Majesté qu'il ne soit fait aucun changement à l'état où elles se trouvent.

Il est d'autant plus important de ne pas priver la Nouvelle Russie des avantages dont elle jouit, qu'on ne peut pas se dissimuler que depuis quelques années sa prospérité a reçu de rudes atteintes, les passages continuels de troupes, de dépôts de prisonniers Turcs, les livraisons et d'hommes et de chariots, enfin, plus que tout le reste, la privation du commerce, qui, on peut le dire hardiment, avait le plus contribué à vivifier ces contrées, toutes ces causes ont non-seulement retardé, mais même fait faire des pas rétrogrades à la civilisation de ce pays. J'ose espérer que depuis hier soir l'un de ces obstacles sera levé. Votre Majesté a été touchée des raisons que je lui ai présentées. Je n'aurais pas insisté comme je l'ai fait, si je n'étais pas profondément pénétré de l'urgence et de la nécessité indispensable de rouvrir les sources de la richesse nationale. La, liberté que je sollicite aura la plus grande influence sur la prospérité de 15 gouvernements.

Daignez, Sire, prononcer et rendre à la vie des provinces, où votre nom sera béni, depuis la cabane du pauvre jusque dans la maison des plus riches habitants.

69) Note des représentations adressées par le lieutenant-général duo de Richelieu aux différents ministères.

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