‹ Le duc de RichelieuChapitre 9 sur 23 · LIEUTENAXT- GÉNÉRAL AD SERVICE DE RUSSIE, A VIENNE · texte numérisé non relu

LIEUTENAXT- GÉNÉRAL AD SERVICE DE RUSSIE, A VIENNE

Saint-Pétersbourg, ce 27 juin 1802.

Mon cher Duc.

Ayant un moment à moi, je l'emploie à vous réftondre et vous dire, mon cher, combien j'ai été sensible à tout ce que vous me dites dans votre lettre.

Vous conuaissez mes sentiments et mon estime pour vous et vous

pouvez juger par là combien je serais content de vous voir à Pétersbourg et de vous savoir au service de la Russie auquel vous pouvez être si utile.

Recevez les assurances de mon sincère attachement.

Alexandre,

17) Le duc de Richelieu à madame de Richelieu.

Vienne, ce 26 juiUet 1802.

Je ne veux pas laisser passer une occasion sûre qui se présente sans vous écrire. C'est M. de Caulaincourt, qui revient de Russie et qui retourne en France, qui veut bien se charger de cette lettre. Il m'a beaucoup parlé de mes affaires, et m'a témoigné intérêt pour moi, et chagrin et étonneraent de ce qu'eUes ne sont pas terminées. L'Empereur, auprès duquel il avait été envoyé, lui a, m'a-t-il dit, souvent parlé de mes afifaires avec un intérêt marqué, et chaque fois il n'a pas manqué d'en écrire. Il m'a ajouté qu'il ne fallait pas regarder le procès comme perdu, et que quelque cause momentanée avait sans doute déterminé le Premier Consul à tenir à des conditions, que, d'après la manière dont il a vu qu'on était pour moi en Russie, il m'approuvait très-fort de ne pas avoir acceptées II m'a promis de parler de mon affaire, en rendant compte de sa mission, sans compter sur le succès. Je crois qu'il pourra m'ètre utile, en rafraîchissant le souvenir et l'intérêt qu'on pourrait avoir pour moi.

Je compte, dans les premiers jours de septembre, me mettre en route pour Pétersbourg. Je soigne ici ma santé, je suis les remèdes que m'a prescrit Frank, le plus fameux médecin de Vienne, et j'ai commencé le lait de chèvre depuis quatre jours- il me semble que je me porte un peu mieux <iu'à Paris, quoique pourtant pas bien encore. Je souffre toujours de la jambe droite, mais avec moins de continuité.

J'espère ({u'Armandine se trouvera bien du repos dont elle jouit à présent, et qu'elle mènera ses couches à bien. Croyez que vous m'avez inspiré loutes un intérêt (|ui ne saurait s'affaiblir par l'absence, et dont je suis décidé à vous donner des pi'euves, quelque chose qui en puisse ultérieurement arriver. Je n'oublierai jnmais la délicatesse que vous avez mise dans votre conduite à mon égard, tous les droits que vous aviez sur moi en

sont augmentés, et les sacritices que je serai dans le cas de faire perdront bien de leur amertume puisque vous en serez l'objet. Je ne vous cacherai pourtant pas que je redoute le moment de mon arrivée à Pétersbourg, et de mon entrevue avec l'Empereur. Cette explication est si embarrassante, que je désire ardemment qu'il vienne au-devant de moi, dans ce que je dois lui dire. J'ai prié le comte Razoumowski, qui est ambassadeur ici, d'écrire ma situation en détail au comte Kotchoubey, premier membre des affaires étrangères, qui est son ami, et en même temps celui de l'Empereur; par ce moyen il sera informé d'avance des circonstances impérieuses où je me trouve et peut-être m'épargnera-t-il l'embarras de lui articuler ce que je désirerais faire. Dans tous les cas, j'espère que vous me tiendrez au courant de tout ce qui concerne nos affaires. Je partirai d'ici, si rien ne change, du 4 au 8 de septembre; par conséquent, au delà du 25 d'août, il faut m'écrire à Pétersbourg.

Mille et mille tendresses à Armandine, et à la baronne. J'espère que ses affaires s'arrangeront comme elle le peut désirer.

Adieu, comptez sur moi, et soyez assurée de mon bien tendre et inaltérable attachement.

L'abbé Labdan est bien heureux; il quitte son petit prince, garde ses appointements de 5,500 en pension; la reine lui a fait en outre de trèsbeaux présents et donné 200 louis. Il compte se fixer ici; il vous offre ses hommages.

18) Le duc de Richelieu à la duchesse de Richelieu, sa belle-mère.

3 août 1802.

Je n'ai que le temps de vous dire un mot, par un courrier dont j'apprends le départ à l'instant. Je suis toujours ici attendant cette réponse de Russie qui n'arrive point, à mon grand étonnement. J'ai récrit il y a quelque temps, et, si je ne reçois point de réponse par un courrier qu'on attend à tout moment de Pétersbourg, j'y renonce absolument, et j'irai faire une visite à M. d'Egmont qui a perdu sa femme, et qui à son âge et dans sa position, aura besoin de quelque consolation. Rose m'a mandé que la permission qu'elle espérait obtenir ne sera pas si prochaine qu'elle l'avait cru. Vous avez beau dire, il faut que ce soit quelque chose de particulier pour moi, car ce M. de Vincent, général autrichien, dont nous avons lu la présentation dans les gazettes, et tant d'autres, sont nés Français tout comme

moi, et cependant sont entrés avec des passe-ports. Ce serait tout ce que j'aurais désiré. Car enfin mon but serait de vous voir; le désir de retrouver quelque chose de mes biens n'est que secondaire, et si je pouvais obtenir le premier, je renoncerais sans peine au second. Je vais voir si le courrier veut se charger du mouchoir que j'ai promis à Armandine, et (jui est prêt depuis longtemps. J'espère que la campagne, et le régime auront fait du bien à Simphcie; mandez-moi, je vous prie, de ses nouvelles et des vôtres. Le comte de Butfaron et M. de Bentzel vous disent un million de choses et moi je vous embrasse bien tendrement; que devient donc Gabrielle? J'ai déjà parlé de vous au nouvel ambassadeur le comte Philippe Cobenzl. Je vous écrirai par lui.

Je reçois, dans l'instant, une réponse de l'Empereur, de sa main tout du long, et la plus aimable du monde. Je pars pour Pétersbourg d'ici à 4 jours, écrivez-moi là par M. de Kalitchew.

J'écrirai à Rose par la poste avant de partir.

19) Le duc de Richelieu à la marquise de Jumilhac.

Vienne, le 14 août 1802.

En dépit de la paresse, il faut que je vous écrive un petit mot, car au milieu de votre grand château et de vos occupations rurales, conjugales, etc. vous pourriez bien m'oublier, si je ne vous faisais pas ressouvenir de moi. Comme je ne sais pas votre adresse j'envoie cette lettre à votre tante qui vous la fera passer. J'espère que vous êtes contente, et que vous serez heureuse; c'est un vœu que je fais souvent et toujours du fond de mon cœur. De plus, on dit que vous êtes grosse, et je m'en réjouis pour vous et pour Jumilhac; il me pleuvra des neveux, car on nous écrit qu'Armandine est grosse à nous faire espérer (ju'elle en pondra deux à la fois. S'ils ressemblent tous à M-mes leurs mères, nous ne nous plaindrons pas de la quantité. Je suis extrêmement content d'Ernest, et j'aurais été très-fâché d'en être réduit pour tout compagnon à mon cousin en ac, un des êtres les phis ridicules, et les plus dépourvus de tact que j'aie rencontrés; il me fait suer le sang, quand je le mène(|uelque part. Je compte partir dans 3 semaines pour Pétersbourg. Je m'y suis fait précéder par une longue lettre où j'ai détaillé ma position, de façon qu'il est à espérer (jue l'Empereur viendra au-devant de moi, dans ce (|ue je désire; cela serait d'autant plus heureux (ju'il m'épargnerait l'embarras de

(lire à un prince qui vous a comblé de bontés, qu'on voudrait le planter là. J'attendrai ici la réponse à cette lettre, qui nie tracera la marche que j'aurai à suivre. Vous pouvez toujours, si vous voulez, m'écrire un mot et l'adresser à Pétersbourg. Mandez-moi comment vous vous trouvez, si vous ne vous ennuyez pas trop, et si vous reviendrez pour l'hiver à Paris. Casimir est venu passer une semaine avec moi, et est leparti ce matin; il m'a bien chargé de vous dire mille choses; il est toujours aussi bon, aussi simple, et aussi attaché à moi qu'il l'était. Je suis ici dans les drogues, les bains, etc. et je me trouve beaucoup mieux qu'à Paris. J'espère que ma santé se remettra tout à fait. Adieu, chère petite sœur, mille et mille choses à Jumilhac; dites-lui de me conserver un peu de souvenir et d'amitié; <iuant à la vôtre, j'y compte bien, et j'espère que vous êtes sûre aussi de mon bien tendre attachement.

Ernest veut vous dire un mot lui-même.

Je veux vous assurer moi-même, ma chère cousine, de tous les sentiments tendres que je ne cesserai jamais d'avoir pour vous, et vous demander de me conserver l'intérêt et l'amitié que vous avez toujours bien voulu me témoigner. Je suis très-content de mon voyage, très-heureux avec votre Irère qui a mille bontés pour moi; l'amitié si ancienne et si vraie qui m'attache à vous et à votre sœur est un lien bien précieux que je dois ajouter à ceux de la reconnaissance que j'ai vouée à M. de Richelieu. Parlez un peu de moi à votre mari, et à votre enfant lorsqu'il sera venu.

20) Le duc de Richelieu à la duchesse de Richelieu, sa belle-mère.

Pétersbourg, ce 3 (1.5) septembre 1802.

Je vous ai déjà écrit par BI. Markow, mais comme cette lettre doit aller par un courrier, et que peut-être il n'en partira pas de sitôt, j'ai voulu tout simplement vous écrire par la poste, sous le couvert de M. de Kalitchew. J'ai fait exactement ici tout ce que vous m'aviez prescrit, et aussi vite que possible. L'Empereur m'a reçu avec sa bonté ordinaire, est entré dans le détail de mes affaires, et m'a offert de lui-même de parler à Duroc. Non-seulement il l'a fait, mais il lui a envoyé la veille de son départ un de ses adjudants pour lui recommander spécialement de réclamer pour moi. Le vice-chancelier lui a parlé avec beaucoup de chaleur aussi, et moi, je lui ai demandé de se charger de mon affaire avec con-

liance et franchise; il me l'a promis, et m'a dit qu'il vous verrait à son arrivée à Paris, pour concerter ce qu'il y aura à faire. Je vous prie de le guetter; il doit être à Paris vers les premiers jours de novembre. Je vous avoue que je compte plus sur ce qu'il fera, en étant spécialement chargé par l'Empereui-, que sur ce que M. de larkow pourra obtenir. D'ailleurs, il m'a paru très-obligeant. Voici cependant une lettre pour le comte de Markow, afin de vous mettre en rapport avec lui. J'ai toujours eu extrêmement à m'en louer, et il m'a rendu autrefois ici les plus grands services. Vous pouvez donc lui dire que j'en conserve une grande reconnaissance. Je compte partir samedi 7 (19) pour Vienne où je vous prie de m'écrire sur-le-champ, pour que je puisse être au fait de ce que votre extrême amitié, dont je suis aussi touché qu'il est possible, aura pu faire pour moi. J'oubliais de vous dire qu'il s'est ghssé dans la lettre du prince Kourakin au comte Markow une phrase que je n'ai pu faire changer, le paquet étant déjà parti. Vous n'aurez pas de peine à comprendre combien cette phrase est déplacée, combien elle doit me répugner, et combien même il serait dangereux d'en faire usage. Il faut donc absolument prier M. de Markow de ne pas toucher cette corde-là, et je l'en prie dans la lettre ci-jointe, et le lui ai maiidé plus clairement dans celle qui lui doit être expédiée par courrier. Voici un mot pour Rose; expliquez-lui tout ce que j'ai fait ici. Maxence est à Moscou avec les 2;ardes; je n'ai pas pu le voir. Mille choses à (jabrielle, remerciez-la bien de sa lettre, je lui répondrai de Vienne, ainsi qu'à mes sœurs. Quel plaisir si je puis jamais vous embrasser. Adieu vous êtes une bien bonne mère, qu'il faudrait aimer quand on n'y serait pas disposé; jugez pour moi qui en ai contracté depuis si longtemps la douce habitude.

Je suis au service, mais j'ai un congé pour mes affaires; eu vérité, si elles ne vont pas maintenant, je ne sais plus qu'y faire.

21) Le duc de Richelieu à la duchesse de Richelieu, sa belle-mère.

Pétersbourg, le 8 novembre 1802.

J'ai une occasion sûre dont je veux profiter pour vous écrire, chère et bonne mère; ne croyez pas que la paresse me maîtrise comme autrefois. J'en suis bien revenu je vous assure, je voudrais être guéri de tous mes petits maux aussi radicalement (jue de celui-là. Je suis ici depuis trois semaines; j'y ai été reçu par rEmpereur avec sa bonté, et j'ose dire son

amitié ordinaire; il m'a comblé, on me laissant nne pleine liberté sur ce (|uc j'avais à l'aire; il m'a cependant proposé plusieurs places agréables et avantageuses, où je pourrais lui rendre de bons services; quelqu'un qui est comme lui, m'a assuré aussi que, si j'acceptais, il me ferait du bien, or dans ce cas ce bien est pour vous, par moitié avec ma iemme jusqu'à ce que vous ayez pu taire valoir vos droits sur ce qui me reste de biens en France. Dans cette position, en pesant d'un côté l'incertitude de toutes les promesses de M. de Talleyrand, et la possibilité (ju'il en soit comme de la radiation du 11 brumaire, en môme temps, la probabilité qu'en filant le temps, on puisse avec un peu de patience et une conduite noble et décente se trouver, en n'étant pas mis sur la fatale liste, en état de recouvrer tout naturellement le peu de biens qui ne sera pas vendu, de l'autre la solidité des avantages que l'on me propose ici, et auxquels j'espère que vous participerez, je suis fort tenté d'accepter, d'autant plus qu'une de ces places me mettrait en relation directe avec la France, au commerce de laquelle je pourrais rendre des services, et, par ce moyen, me procurer une défaveur auprès du gouvernement. Ce n'est qu'avec crainte que je vous fais ces propositions, car je ne voudrais surtout pas que vous souffrissiez d'aucune résolution que je pourrais prendre; mais il me semble que raisonnablement parlant, indépendamment d'aucun sentiment quelconque, je puis et je dois accepter ce qu'on m'offre ici, puisque les risques que je cours ne sont pas en proportion avec les avantages que l'on me fait. J'y réfléchirai encore, et je prendrai mon parti; il faut cependant que mes sœurs fassent leurs partages, sans songer à moi, et les fassent les meilleurs possibles pour elles. J'espère toujours qu'elles ne perdront rien à ceci, et je me flatte aussi de prendre des mesures pour que vous n'y perdiez pas non plus. Ce que je perdrai bien évidemment, au moins pendant quelque temps, c'est le plaisir d'être avec vous; mon Dieu, pourquoi faut-il que le retour eu France, soit accompagné de tant de choses péuibleS; auxquelles, j'avoue, qu'on se fait par l'habitude, mais qui reprennent, à une certaine distance, la couleur repoussante qui leur est naturelle. Je sens que pour être sûr de s'y fixer, il n'aurait pas fallu en sortir. Espérons que toutes ces formalités s'adouciront, et que le moment n'est pas éloigné où, toutes les dénominations d'émigrés étant oubliées et effacées, on pourra aller et venir sans difficulté^ et rentrer tout naturellement dans le peu de biens qui ne seront pas encore vendus. J'imagine qu'à présent, Armandiue est accouchée; j'attends avec empressement à savoir l'issue de ses couches, et j'espère que Maxence m'apportera bientôt toutes ces nouvelles. Simplicie suivra bientôt, ce qui vous rendra garde-malade pour presque tout l'hiver. Adieu.

Embrassez pour moi ces chères petites, que j'aime bien teudrement. Je suis bien tiraillé, bien atiecté en sens différent, et bien souvent dans la journée, je vous assure; tout n'est pas plaisir dans ce monde, il s'en faut, je vous embrasse.

22) Le duc de Richelieu à la marquise de Jumilhac.

Pétersbourg, ce 15 novembre 1802.

J'ai reçu votre petite lettre avec bien du plaisir, ma chère Simplicie; j'étais un peu piqué contre vous de ce que vous n'aviez pas répondu à celle que je vous ai écrite dans votre Limousin ou Périgord, car je crains de vous faire tort. Enfin, ma chère amie, il me paraît que vous êtes bien heureuse, et j'écris à votre mari, pour l'en remercier. Croyez que je prends une part bien vive au succès d'une union que j'ai contribué à former. J'espère que votre ménage sera notre point de consolation, puisqu'hélas il faut renoncer à voir Armandine heureuse; plaise à Dieu qu'elle soit seulement tranquille, c'est ce dont je n'ose môme me flatter; je la crois accouchée maintenant, vous lui aurez rendu des soins, qu'elle vous rendra à son tour au mois de février, car il faut espérer qu'on ne l'emmènera pas en Languedoc avant vos couches. Max qui m'a apporté vos lettres a été interrogé à outrance par moi; il est venu en 20 jours; je voudrais bien qu'il y eût tous les mois un courrier comme lui, cela adoucirait bien les chagrins de l'absence. Vous n'avez pas d'idée de l'ennui de traîner après soi un bavard de cousin comme celui dont je me suis chargé, pour mes péchés; il joint à un manque absolu de tact, la plus grande satisfaction de sa petite personne, de façon que j'ai beau faire, je ne puis le rendre passable, car il prend en pitié les conseils que je lui donne et reste intimement convaincu que c'est moi qui ai tort, et qu'il n'y a que lui qui ait raison. Ernest est très-bien et sera encore mieux, quand ses idées seront arrêtées, et que l'éducation féminine (pardonnez l'expression), sera un peu elî'acée. Je crois qu'il commence à être enfin ilus à son aise avec moi; il veut absolument entrer au service, mais je veux auparavant qu'il ait l'agrément du gouvernement français afin (ju'on ne dise i»as ({ue je suis venu à Paris débaucher des jeunes gens, pour les amener ici. Nous verrons comme l'on répondra; le général Hédouville s'est chargé de cette affaire. Il prend aussi beaucoup d'intérêt aux miennes, et j'espère qu'il me servira bien. L'Empereur m'a reçu encore mieux que je m'y serais attendu;

il ni^a permis de le voir souvent^ et familièrement, ce dont je profite avec plaisir, non parce qu'il est l'Empereur, mais parce que c'est un homme aimable et attachant, comme j'en ai peu connus. Pour ne vous pas accabler de lettres toutes à la fois, j'écrirai incessamment à Armandine, qui en a déjà eu une de moi depuis que je suis ici.

Adieu, ma chère petite sœur, ménagez-vous bien et soyez heureuse, c'est le vœu le plus cher de mon cœur.

23) Le duc de Richelieu à la duchesse de Richelieu, sa belle-mère.

Pétersboiirg, oe 24 février (8 mars) 1803.

J'ai reçu par Messin votre lettre du mois de septembre, et presque en même temps celle de Montpellier. J'avais bien besoin d'être rassuré sur la santé d'Armandine sur laquelle j'avais de bien vives inquiétudes, quoi qu'elles fussent un peu calmées par M. de Quinsonnas; il était nécessaire que je reçusse directement quelque chose de positif, et je vous remercie bien de l'avoir fait. Pauvre Armandine! Vous savez comme je l'aime, et que mon sentiment pour elle est à l'abri de l'absence et de l'éloignement; jugez de ce que j'ai souffert en vous sachant à Montpellier avec Simphcie; je ne pouvais croire que vous ayez fait ce voyage sans des raisons bien graves, et j'étais vraiment dans un état de souffrance que vous concevrez facilement. Dieu soit loué que vous ayez songé à moi, et votre lettre est venue bien à point pour m'en tirer. Je vois que cette pauvre sœur est un peu mieux de santé, et plus tranquille dans son ménage; si M. de M. voulait enfin être bien pour elle, je lui pardonnerais de bon cœur toutes ses chicanes et son obstination dans nos affaires d'intérêt; quoi qu'il en puisse arriver, j'espère que vous me rendez la justice de croire que ces tristes aftaires n'apporteront jamais le moindre refroidissement dans le sentiment que je vous ai voué ainsi qu'à mes sœurs. J'espère qu'enfin les propositions que je fais, par ce courrier, seront acceptées par M. de M., car quant à Jum: il se conduit avec une loyauté et une délicatesse dont je lui sais le plus grand gré, et dont je vous prie de lui faire de ma part les plus tendres remerciements.

Venons maintenant aux infamies dont vous avez été l'objet, dans cette belle production de M. Faur. Vous pouvez penser que je l'ai ressenti autant que vous, et que je suis disposé à me prêter à toutes les démarches par lesquelles vous voudriez repousser ces atroces calomnies; je

Vous en laisse absolument juge, et je vous autorise formellement à prendre, en mon nom, toutes les mesures qui vous paraîtront convenables, vous promettant de n'en désavouer aucune; employez -y M. de Ségur ou tout autre, j'en suis absolument d'accord, et j'approuverai tout ce que vous ferez pour vous tranquilliser. Je suis bien piqué des éloges que fait de moi un homme souillé d'une aussi noire ingratitude.

Je suis fâché que vous ne m'ayez pas écrit directement à Pétersbourg, ainsi que je croyais vous l'avoir mandé, j'aurais eu vos lettres bien plus tôt. J'y suis venu passer quelques semaines, et j'y ai été de nouveau comblé des mariiues de bonté de l'Empereur, dont la confiance, et j'ose dire l'amitié, m'attachent sans cesse par de nouveaux liens. Je retourne aprèsdemain dans mon Odessa qu'il a comblé de bienfaits, et qui, si des événements inattendus ne s'y opposent pas, lui devra une brillante existence. Je vous prie de m'y donner de vos nouvelles et de celles d'Armandine, en adressant toujours chez le baron de Boesner à Brody. J'espère que vous aurez reçu le schall que je vous ai envoyé au mois de décembre. Il est infiniment moins beau que celui qui a malheureusement été perdu.

Adieu, chère mère, croyez qu'en tout temps et en toute occasion, ma plus tendre amitié vous est acquise pour la vie. Max. qui écrit sur ma table ajoute quelques lignes à cette lettre, il est si prodigieusement grandi qu'il a 5 pieds 4 pouces et demi; il est d'ailleurs singulièrement changé de tout point à son avantage, et tout aussi bon sujet, aimé généralement.

Je profite. Madame, de l'occasion que M. de B. veut bien me proposer pour me rappeler à votre souvenir. Les bontés dont vous m'avez comblé sont toujours présentes à ma pensée et je m'en regarderais comme indigne si je pouvais les oublier. J'ai appris que vous êtes à Montpellier; je ne sais si les amusements que peut vous off'rir cette ville peuvent vous distraire. Vous avez été malade et vous devriez avoir plus de soin de votre santé. Pardonnez, Madame, au zèle qui m'anime, mais vous m'y avez autorisé. Je me regarderai comme bien heureux si vous voulez me faire l'honneur de m'écrire. J'ai reçu de vous une lettre, du mois de septembre, de l'année passée; je désirerais qu'elles soient plus fréquentes, vous ne sauriez croire quel plaisir elles me font. J'ai écrit. Madame, à votre fille aînée. Je vous prie de me rappeler au souvenir de votre fille cadette, ainsi (ju'à celui de son mari. M. de R. me comble toujours de ses bontés. Je me regarderai comme trop heureux si vous voulez continuer les vôtres à

votre très-humble serviteur,

Maxence.

24) Le duc de Richelieu à madame de IVIontcalm.

Pétersbourg, le 14 (26) février 1803.

Me voilà doue rayé; je tiens ce papier si longtemps, et si souvent sollicité, et maintenant accordé, sans autre condition que de demander au Premier Consul l'autorisation de continuer de servir ici. Voyez ce que c'est ({u'un peu de constance, on vient à bout de tout.

Dans ce moment l'Empereur me comble de bontés, j'ose dire même d'amitié et de bienfaits réels; il m'a donné près de 10 mille francs en arrivant, une terre de près de 12 mille livres de rente, qui m'en donnera 24 l'année 1807. Maintenant il vient de me donner encore 17 mille francs, pour le voyage que je vais faire à la mer Noire. Je veux au moins mériter ces bontés en lui rendant quelques services; la commission qu'il m'a donnée me met précisément dans le cas de faire quelque bien dans un assez court espace de temps; mettez-vous à ma place, puis-je le planter là dans le moment où il compte sur moi pour une chose qui lui tient à cœur? Il se trouve heureusement, que cette place me donne des rapports avec la France, dont le gouvernement tient à ouvrir le commerce avec la partie qui m'est confiée. Quehe circonstance plus heureuse pour m'acquitter envers l'Empereur, mériter des ménagements du gouvernement français et donner le temps à mes aflaires de France de s'arranger, ce qui peut se faire tout aussi bien sans moi qu'avec moi. Pour tout cela, je compte sur deux ans, après lesquels je veux demander un congé pour aller vous voir, et agir ensuite suivant les circonstances...

25) Le duc de Richelieu à la duchesse de Richelieu, sa belle -mère.

A Pétersboiu-g, ce 26 février 1803, nouveau style.

Je serais bien tenté de vous accuser de paresse, chère mère, mais je craindrais que vous ne rétorquiez l'argument contre moi et je ne veux pas m'y exposer. Je vous ai écrit cinq fois depuis que je suis ici, mais comme c'a toujours été par des occasions, je crains fort que mes lettres n'aient

été perdues; j*ai surtout regret à une de six pages que j^ai confiée, avec dix autres, à un courrier du Premier Consul, parti d'ici le 29 novembre, et qui a dû être à Paris vers le 14 de décembre; n'ayant reçu de réponse d'aucune des onze personnes à qui j'avais écrit, quoiqu'une de mes lettres en contînt une de change dont on aurait dû au moins m'accuser la réception, j'ai conclu avec un vrai chagrin que le paquet adressé à M. Bertin a été perdu. Quoi qu'il en soit, je tiens enfin cette radiation si désirée, c'est celle qui avait été accordée le 11 brumaire Le général Hédouville qui me témoigne la plus grande obligeance et qui a mis dans toute cette aflfaire un zèle extrême m'a apporté lui-même et la radiation et la lettre du grand juge qui lui annonce que pour continuer mon service ici, il faut que je demande l'autorisation du Premier Consul. Ceci est tout à fait différent de ce qu'on avait dit jusqu'à présent, mais la chose s'explique par un changement général de système et de conduite à l'égard de l'Empereur, lequel se fait remarquer jusque dans les plus petites choses. Au reste cette remarque est pour vous seule, et je vous prie de n'en parler à personne. D'après le conseil de M. d'Hédouville, j'écris donc au Premier Consul pour lui demander cette autorisation qu'il n'est pas à supposer qu'on refuse puisqu'on indique de la demander; en même temps, j'envoie l'acte de soumission et un plein pouvoir pour traiter de toutes mes affaires; je charge ma femme de ce dernier article, comme la plus intéressée. Quelque désir que j'eusse d'aller vous retrouver dans ce moment-ci, la reconnaissance que je dois à l'Empereur m'en empêche; il m'a comblé de bontés, et de bienfaits. Je veux au moins les mériter par quelques services. La commission qu'il m'a donnée sur la mer Noire est de nature à ce que je puisse y faire quelque bien, et cela dans un espace de temps assez court. Je vais partir incessamment pour m'y rendre, et je suis persuadé que mon absence dans ce moment-ci ne sera pas désavantageuse à mes intérêts. Au contraire, il vaut beaucoup mieux que mes affaires soient traitées avec les créanciers par des personnes tierces, que si elles l'étaient par moi. D'ailleurs pendant les deux ans que je resterai encore absent, je n'aurai nullement besoin de la France, ayant ici, avec mes appointements, plus de 36 mille livres de rente, ce qui me suffira du reste pour bien vivre. Pendant ce temps, on pourra employer ce que j'aurai de bien là -bas à faire des opérations avantageuses avec les créanciers, et sur toutes choses à vous donner ce qui vous revient. Vous ne sauriez croire à quel point cet événement me met à l'aise, et quel poids il ni'ôte de dessus le cœur. Quoique par les arrangements que j'avais pris, j'eusse essayé de vous dédommager en partie de ce que je vous faisais perdre, cependant comme tout

cela tenait à ma vie, ji^ n'étais pas sans une grande inquiétnde: d'ailleurs les difficultés et les embarras pour la fortune de mes sœurs subsistaient en leur entier, et je vous assure que la plus grande partie de la joimiée se passait en reproches, que je me faisais à moi-même, et en regrets du parti que j'avais pris. Dieu soit loué que cette bienheureuse radiation est venue terminer mes peines et mes chagrins. Vous savez quel est mon désir. J'espère que vous voudrez bien contribuer à vaincre sur cet objet les préjugés et l'obstination des gens d'affaires. Au reste, je m'en rapporte entièrement à votre zèle^ pour tirer le meilleur parti de la situation où je me trouve, pour tâcher d'avoir les bois, peut-être aussi la restitution des fruits depuis l'époque de la radiation jusqu'à présent; en un mot, vous saurez mieux que moi ce qu'il faudra faire, et je m'en rapporte à vous. J'espère que la sauté d'Armandine est tout à fait bonne; vous allez avoir une autre couche, si même ce n'est pas déjà fait. Celle-ci sera plus heureuse que l'autre, au moins je le désire. Faites mon comphment, je vous prie, à Simplicie et à Jumilhac. Au moment où vous recevrez cette lettre, elle sera sûrement accouchée; tâchez donc de m'en informer promptement, quoiqu'au reste l'avis soit un peu tardif. La lettre, par laquelle vous m'annonciez les couches d'Armandine, et que m'a apportée cet abbé que vous m'annonciez, a mis 3 mois en route, grâce à tous les détours et les retards de cet honnête ecclésiastique, qui est un bien mauvais courrier; la poste ne met que 22 jours à présent. J'enrage quand je vois les gazettes d'une aussi fraîche date, et que je reçois des lettres aussi anciennes. Je confie celle-ci à un jeune homme des bureaux de M. de Talleyrand qui est venu ici en courrier, et qui retourne eu France. J'espère qu'il sera plus exact que celui du Premier Consul. J'ignore encore le jour de son départ, mais je vous écrirai encore un mot au moment où je l'apprendrai.

Le courrier a tardé quelques jours, et ce retard m'a fait recevoir vos lettres qui m'ont fait le plus grand plaisir. Je vois que vous aviez reçu les miennes, mais vous mettez beaucoup trop de valeur à ce qui n'était de ma part que le devoir le plus strict, qu'à la vérité je remplissais sans aucune violence. Vous allez rentrer dans vos droits, mais si vous tardiez à toucher, et qu'il y eût des embarras ou des retards, qui en pourraient mettre dans votre existence, j'attends comme un bon procédé de votre part auquel je vous assure que je serai bien sensible, que vous m'en informerez et j'y suppléerai sur-le-champ, à titre d'avance, que vous me rembourserez, quand vous le pourrez. J'envoie toutes les procurations que l'on me demande; faites parvenir immédiatement le paquet ci-joint à Courteilles d'une manière prompte et sûre, pas par la poste. J'avais i»ensé à envoyer

uu blanc seing pour la promesse de iidélité à la constitiitiou, mais j'ai vu qu'on m'envoyait une procuration ad hoc; par conséquent ce blanc seing est inutile. Je suis charmé de ce que vous me mandez du bon visage d'Armandine. J'espère que ce lait qui la tourmente ne sera qu'un mal momentané. Simplicie doit être accouchée à présent; je leur envoie des bagatelles que je les prie de porter à cause de moi, si ce n'est pas trop laid. Dites à la baronne que son Maxence grandit d'une manière inouïe, ce qui lui cause des faiblesses et quelques incommodités dont la moins fâcheuse est de manger comme quatre.

Le médecin que j'ai consulté pour lui n'en est pas inquiet.

Ses appointements viennent d'être augmentés d'à peu près 100 écus; mais cependant j'opine toujours pour que, s'il est possible, on lui donne 500 roubles. L'abbé Nicole s'en occupe, et je vous réponds qu'il eu profitera. Je pars mardi 27 février, écrivez-moi à Vienne chez la princesse Lichnowsky, née comtesse de Thun. Je recevrai vos lettres à peu près aussi vite qu'ici. Adieu, Adieu.

26) Le duc de Richelieu au marquis de Maisonfort.

Odessa, le 15 jumet 1805.

Excusez, Monsieur le Marquis, si je n'ai pas répondu plus tôt à la lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire, mais j'étais en voyage dans le petit pays qui m'est confié, et j'ai fait dans cette course 2,200 werstes; c'est la seconde promenade de cette espèce que je fais depuis mon retour de Pétersbourg, et il m'en reste encore une semblable pour le mois prochain. On ne peut pas dire que ce soit un métier de paresseux que celui que nous faisons. Le prince Dolgorouky est arrivé ici pendant mon absence, et est sorti de la quarantaine avant-hier; son père est venu se réunir à lui, et ce moment était vraiment attendrissant.

Vous aurez vu le prince Pierre, qui m'a mandé qu'il allait faire une apparition à Pétersbourg. Je me flatte qu'il décidera enfin votre affaire, qui pour les gens qui prennent intérêt à vous, traîne beaucoup trop longtemps. J'ai bien de l'impatience entre autres, de la savoir terminée suivant vos désirs.

Veuillez bien m'écrire deux mots, si vous avez de bonnes nouvelles; je mérite cette petite attention de votre part par le vif désir que j'ai que la chose ait heu.

Comment vous traite le quinze, et comment gouvernez-vous les plai-

sirs de la société? Dites, je vous prie, mille choses pour moi à Laval, et aux personnes qui voudront bien se rappeler de moi. Odessa va mieux que jamais; Dieu veuille que les nuages, qui obscurcissent l'horizon politique, ne viennent pas mettre un ternie à cette prospérité; l'influence maligne de l'étoile corse se fera sentir jusque sur les bords de la mer Noire.

Conservez-moi un peu de souvenir et d'amitié, et croyez au sincère et inviolable attachement avec lequel je serai toute jna vie

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

Richeheu.

27) Le duc de Richelieu à la duchesse de Richelieu, sa belle-mère.

Je vous dois plusieurs réponses, chère mère, et j'avoue que vous avez bien à vous plaindre de moi, mais la difficulté des communications, et la nécessité absolue de faire faire aux lettres le détour de Pétersbourg, m'a absolument dégoûté de l'écriture, jusqu'à présent, où les communications redevenues libres, j'en profite pour vous assurer que tout coupable que je suis, du côté de la paresse, je ne saurais jamais l'être par oubli, ou par indifférence, vis-à-vis de vous à qui j'ai tant de raisons d'être si tendrement attaché. J'espère que vous n'avez pas cru sérieusement que de misérables affaires d'argent pouvaient jamais refroidir mon amitié pour mes sœurs- aussitôt que j'ai su qu'on les tourmentait j'ai ordonné qu'on finît tout suivant leurs désirs, et en vérité je n'y ai aucun mérite, car le plaisir que pourrait me faire quelque argent de plus, en supposant qu'il arrivât jusqu'à moi, ce qui est fort douteux, n'équivaut assurément pas au chagrin que je ressentirais de faire de la peine à mes sœurs. J'avoue que j'ai eu grand tort de ne pas vous écrire cela tout de suite, mais qui sait si la lettre vous serait parvenue. J'en ai reçu une de Rose, des premiers jours de septembre, et directement. Je ne sais comment elle a pu passer. Elle m'a donné de vos nouvelles de toutes; Armandine avait été passer quelque temps à Courteilles, et Simplicie à La Marche, chez M. de Dracy. Il me semble que cette pauvre Simpl. n'est guère heureuse du côté de la fortune. Son mari ne la rétabli^i pas, dans le métier qu'il a repris, après une lacune de 20 ans, au même pumt où il l'avait quitté. Je sais par expérience qu'on ne s'enrichit guère à ce métier. J'ai un bien grand désir de me rapprocher de vous, et si nous sommes enfin tranquihes, je me flatte (jue je pourrai en profiter, pour vous aller voir, ne fût-ce que pour quelques mois. C'est un plaisir qu'on ne peut pas trouver extraordinaire que je désire de tout

mon cœur. Au reste, je n'ai aucun sujet d'être mécontent ici; au contraire à présent qu'on a redressé un petit tort qu'on m'avait fait, je n'ai lieu que d'être fort satisfait de ma situation. Le genre d'activité que j'ai me convient parfaitement, et à moins d'événement extraordinaire, que je ne suis pas le maître de prévenir, j'établirai mon nom d'une manière solide sur les bords de la mer Noire. Mais tout cela ne doit pas me priver pour toujours du bonheur de voir les personnes que j'aime, et il ne tiendra pas à moi que je ne m'en rapproche dans l'année qui va s'écouler. J'aurais bien du plaisir à vous voir dans votre petite campagne. On dit que vous vous y plaisez extrêmement, et que vous l'habitez presque continuellement. Vous ne seriez pas fâchée de m'y voir, n'est-ce pas? Et moi je serais bien heureux de m'y trouver au miheu de vous. Puisse ce voeu se réahser bientôt, en attendant pensez un peu à moi et croyez à ma bien tendre et inviolable amitié.

28) Le duc de Richelieu au comte Razoumowski.

Odessa, ce 19 (31) janvier 1806.

Il est bien aimable à vous, mon cher Comte, d'avoir pensé à moi dans ce moment de désastres et de conflagration générale; tout éloigné que j'en étais, je vous proteste que je les ai ressentis aussi vivement que ceux qui étaient présents, et j'ai maudit du fond de mon cœur ma mauvaise étoile qui m'avait fait naître dans ce temps de honte et d'humihation universelle. Ce que vous me dites, je l'ai deviné, et ma manière d'envisager ces événements est exactement conforme à la vôtre; il semble que chacun ait fait de son mieux pour mettre N. sur le trône du monde. Les lettres, que je reçois de Pétersbourg, confirment ce que vous me mandez des dispositions au moment du départ. Je crois fort à l'ineptie, nullement aux trahisons, et quant au premier défaut, on n'a malheureusement pas en fait de militaire de reproche à se faire. Je ne doute pas que la réflexion, le refroidissement causé par le temps et l'éloignement, et surtout le bon esprit de l'Empereur ne le ramène à un rapprochement qui seul peut encore tenir ensemble les débris de l'Europe, pour pouvoir en reconstruire l'édifice, s'il se présentait des circonstances plus favorables, car pour le moment, tout est dit. Personne plus que vous n'est en mesure de ramener à une manière de voir plus raisonnable, et je suis sûr que vous ne vous y épargnerez pas; mais entre nous soit dit, je ne crois pas que Meerfeld y réussisse,

bien, au contraire. Je suis pourtant tâché de n'être pas à Pétersbourg quand il y viendra, pour lui rendre tous les services qui dépendront de moi. Mais n'ayant pas cessé de courir depuis un an, je n'ai pas demandé à faire encore un aussi long voyage, et je crois qu'on n'a pas encore eu le temps de songer aux atîaires de l'intérieur pour lesquelles on aurait pu peutêtre m'appeler. Mes regrets, de ce que l'Empereur, par une délicatesse dont je dois lui savoir gré, mais qui m'a paru pourtant exagérée, n'a pas voulu se servir de moi dans cette guerre, durent encore malgré l'événement; il me semble qu'un mot dit à propos aurait pu changer la face des choses, et ce mot, j'étais en mesure de le dire. Enfin, la Providence a ordonné que les choses fussent ainsi, et ce n'est pas un petit individu comme moi, qui eût fait varier ses décrets.

Je vous adresse cette lettre à Vienne; quel sentiment pénible n'aurezvous pas éprouvé en y rentrant. Je voudrais pourtant y être avec vous, car j'ai beau faire, mes plus cliers sentiments sont toujours là.

J'écris à Chi'istiane; on dit que Thérèse est à Prague, pour ses atîaires; puissent-elles finir à son contentement, et ne lui pas laisser de regrets! Vous seriez bien aimable, si vous vouliez parfois me donner de vos nouvelles; ni le temps, ni l'absence n'eff'aceront jamais les tendres sentiments d'amitié et de reconnaissance que je vous ai voués pour la vie.

29) Le duc de Richelieu à l'Empereur Alexandre.

Odessa, octobre 1806.

Je viens de recevoir l'ordre de Votre Majesté Impériale par M. le maréchal prince Pro. de remettre à M. le marquis de T. le commandement des troupes de Crimée dont la défense lui est désormais confiée. Votre Majesté Impériale daignera se rappeler que l'année dernière, sur mes instances de m'employer à l'armée de Moldavie, vous m'assurâtes, Sire, que j'étais nécessaii'e à la défense de la Crimée et en général des côtes de la mer Noire. Je me résignai aux ordres de Votre Majesté Impériale et j'étais loin d'imaginer alors que j'étais réservé à l'humiliation de voir passer le commandement des troupes qui sont sous mes ordres depuis 5 ans, et la défense du pays qui m'est confié, entre les mains d'un autre, et cela au moment où il est possible de croire que les troupes peuvent être employées contre l'ennemi.

La Crimée est le point important dn pays^ le seul qui puisse être exposé à une attaque sérieuse et j'y avais un régiment de dragons, deux régiments de cosaques, une compagnie d'A. à cheval et 15 bataillons; la défense de cette presqu'île se trouve liée avec les mesures de police et d'administration intérieure à cause de la nature des habitants; au contraire elle n'a aucun rapport avec la marine, qui ne pouvant faire sortir l'escadre à cause de sa faiblesse, est obligée d'attendre dans le port l'attaque de l'ennemi, que les troupes de terre seules sont chargées de repousser. Il est donc impossible d'attribuer la disposition qui vient d'avoir lieu à aucun autre motif qu'au peu de confiance que Votre Majesté place en moi, pour le moment du danger. Ce sentiment est bien douloureux, Sire, mais il est fondé, et il va être général chez tous les habitants de ce pays, auquel je ne puis être utile, du moment qu'on peut croire que j'ai perdu vos bontés.

J'ignore, Sire, comment j'ai pu mériter cet affreux malheur, mais je me trouve. Sire, dans la position la plus humihante où un homme d'honneur puisse se trouver. Cet honneur est le seul héritage qui me soit resté de mes pères. Gouverneur militaire sans commander un seul soldat dans celui de mes gouvernements, qui est le seul exposé, réduit à quelques bataillons de garnison pour couvrir à peu près 100 werstes du côté que personne n'attaquera, il ne me reste qu'à mettre aux pieds de A^otre Majesté Impériale la profonde douleur dont je suis pénétré, et de la supplier de me rendre le commandement qui appartient au poste que j'occupe, ou bien de me permettre de m'éloigner des heux qui ne me retraceraient que l'humiliation de n'y être plus rien, après y avoir commandé en chef. La démarche que je suis contraint de faire auprès de Votre Majesté me déchh-e le cœur. Dévoué à votre personne par l'attachement le plus vrai, vous ayant consacré mon existence, plus par le sentiment que vos qualités personnelles m'ont inspiré, que par tout autre motif, il m'en coûte un horrible effort pour songer seulement à me séparer de vous. Mais je serais indigne des bontés dont vous m'avez comblé si je n'obéissais pas à la voix de l'honneur, seul héritage qui me reste de mes pères...

30) L'Empereur Alexandre au duc de Richelieu.

St-Pétersbourg, 12 novembre 1806.

Monsieur le lieutenant-général duc de Richelieu. J'ai été bien fâché d'apprendre par la lettre que j'ai reçue de vous, que vous avez pu con-

cevoir quelque doute sur la conliance et l'estime que je vous accorde depuis si longtemps. Loin de vous les ôter, c'est par une suite de ces sentiments, qu'en vous chargeant du commandement d'une division disloquée dans les provinces de la mer Noire, j'ai eu en même temps l'idée, que si la guerre venait à éclater avec la Porte, personne ne pouvait être mieux chargé que vous de la tâche très-importante de défendre les côtes, qui alors seront immanquablement exposées.

Telle a été votre destination, et vous voyez qu'elle est aussi honorable que peut l'être toute autre destination militaire.

Si la guerre a lieu, votre poste devient très-important. Si au contraire les choses s'arrangent, vous sentirez facilement qu'il devient indifférent pour vous de suivre l'armée en Moldavie, tandis que le service aurait pu souffrir, par l'absence que vous feriez du poste qui vous est confié.

J'ai voulu, Monsieur le duc de Richelieu, entrer dans tous ces détails avec vous, pour vous donner une nouvelle preuve du cas que je fais de vous, ainsi que de ma bienveillance particulière.

Alexandre.

31) Le comte Kotchoubey au duc de Richelieu.

Pétersbourg, 9 décembre 1806.

Je suis aujourd'hui, Monsieur le Duc, comme toujours, dans le cas de répondre à plusieurs de vos lettres. Exact à vous servir en toutes choses, je ne le suis nullement dans ma correspondance avec vous et vous ne m'en saurez pas mauvais gré, sachant que ce n'est pas faute d'envie de cultiver des relations auxquelles j'attache infiniment de prix. J'ai porté, aussitôt que je l'ai reçue, votre lettre à l'Empereur, qui a été, comme vous l'avez vu, peiné de voir que vous avez pu vous imaginer qu'il n'avait plus pour vous la même confiance. Je puis vous assurer, qu'il vous l'accorde toujours au même degré et sans réserve. Il vous a écrit, ce qu'il m'a très-positivement articulé dans deux conversations que j'ai eues avec lui à votre sujet. Il vous emploiera certainement, si nous avons la guerre avec la Turquie, ce que, par parenthèse, je ne crois pas et ce dont, par parenthèse aussi, je ne suis jias fâché. Je pense entièrement comme vous qu'il faut pousser notre pointe

jusqu'au Danube puisquo nous avons franchi le Dniester, mais je voudrais que tout cela ne servît que de moyens ou d'acheminement pour la paix avec les Français. Je suis encore de l'avis que vous énoncez dans votre dernière, que cet événement serait sans doute celui que l'on devrait le plus désirer, vu les tristes résultats des efforts que la Prusse a faits, de ses sottises, etc., etc.. Cependant, cela n'entre pas du tout dans les vues de l'Empereur qui paraît très-décidé à pousser la guerre avec vigueur. Je désire, comme vous pensez bien, que cela réussisse; mais j'avoue, que je n'ose pas trop me livrer à cet espoir. 11 faut s'attendre, indépendamment des grands moyens de Bonaparte, à beaucoup de machinations de la part des Polonais et même à des diversions très-efficaces de leur part. Nous nous armons jusqu'aux dents. Indépendamment de l'armée de ligne, 600 mille hommes de milice vont être organisés, comme vous le verrez par le manifeste que je vous envoie; mais tout cela sera-t-il efficace contre Bonaparte, c'est ce que nous ne manquerons pas d'apprendre sous peu de temps. S'il fallait juger des choses par les exemples ordinaires, certes, je porterais un jugement favorable sur nos etîorts; mais ce diable, que l'enfer a vomi sur la terre, suit dans tout ce qu'il fait une marche si extraordinaire, est si heureux et si infernal, que l'on n'ose en vérité s'arrêter sur aucune probabilité qui lui est contraire. Je suis curieux de connaître votre opinion sur cette milice, et puisque vous êtes chargé de mettre en train son organisation dans vos gouvernements, il faut que je m'entretienne un peu sur son sujet avec vous. Je dois d'abord vous prévenir, que je suis d'opinion que vous pouvez vous dispenser de vous rendre vous-même dans les villes de gouvernements, si vos affaires ou votre santé ne vous permettent pas de le faire. Vous pourriez en charger les gouverneurs, en les stylant bien sur ce qu'ils auront à faire. Une chose, dont il faudrait bien <|u'ils se gardent, c'est de ne pas remuer les mihciens. 11 faut se borner à en faire des cadres, sauf à réunir ces masses lorsque le danger le re- (luerra. Cette mesure, ainsi organisée, n'aura pas à mon avis des inconvénients; tandis que la réunion d'une foule aussi considérable de monde entraînerait des désordres et porterait sans aucune nécessité sensiblement sur l'agriculture. Telle est ma façon de penser en particulier, La mesure doit être rendue la moins onéreuse possible pour le pays. S'il faut ménager l'ellet, on y réussira également en réunissant sur quelques points tout ce monde, ou bien en le laissant à la campagne. On n'y fera pas attention dans l'étranger. On verra le manifeste, les chefs de la milice et son organisation. On saura (|ue tout le monde est [ïïèi et cela suftira. Une chose sur larjucUe je vous prie encore de lixer votre attention, c'est le choix

des commandants de la milice. Il faudrait faire entendre à la noblesse, qu'il y va de sa tranquillité peut-être. Si elle a le soin de faire de bons choix parmi ses membres, la province ne courra aucun risque; si au contraire, ces places tombent au rebut de cette classe, il pourra arriver mille abus, dont les individus, tout comme la province, pourront souffrir. Que l'on persuade donc à tout ce qu'il y a mieux de servir, et que ceux qui seront engagés à servir se persuadent que leur service ne pourra pas être de longue durée. J'en viens maintenant à nos affaires au sujet des autres objets de vos lettres.

M. Mertvago vient de m'adresser une lettre à l'Empereur pour lui demander son congé. Vous en trouverez une copie ci -jointe. Je l'ai présentée à l'Empereur, en lui témoignant et mes regrets de voir que M. Mertvago ait pris ce parti-là, et l'envie que j'aurais eue qu'il restât. L'Empereur m'a ordonné de lui écrire à ce sujet et surtout de vous marquer que vous cherchiez à lui faire changer d'avis. L'Empereur veut absolument s'en rapporter à vous à ce sujet, soit pour le faire rester, ou pour lui donner sa démission, au cas que vous trouviez que sa santé exige effectivement qu'il quitte la Tauride. Vous pourrez au reste lui persuader que cela n'est pas un moment propice pour s'en aller, mais qu'aussitôt la guerre finie nous nous en irons, s'il le veut, ensemble. De plus, M. M. a été comblé de bontés par l'Empereur. Il a reçu et arende, et place de gouverneur et traitement presque double des autres gouverneurs, et cordon. Quel effet doit donc produire sur l'Empereur une pareille demande? Décidez donc. Monsieur le Duc, et s'il faut que M. M. quitte, indiquez - moi l'individu que vous voudrez lui donner pour successeur.

Je vous réponds d'office sur les Tartares de la Crimée et votre désir de vous débarrasser de la partie civile, pendant votre absence. Vous pouvez, sans aucun inconvénient, ne vous mêler des affaires de vos gouvernements qu'autant que vous en aurez envie. Je crois qu'il faudra seulement ne pas vous dessaisir entièrement des affaires du gouvernement civil, afin que ces messieurs aient toujours la certitude qu'ils sont sous votre férule.

Vous me parlez de nos colons, mais puisque vous êtes vraisemblablement dans ce moment-ci en Bessarabie et peut-être en Moldavie, ne pourriez-vous pas ménager avec le général Michelson les choses de manière, que, sans dire gare, ni faire semblant de rien, il puisse nous arriver de l'autre rive du Danube des Grecs et des Bulgares. L'occasion est unique et vous pourriez faciliter, moyennant des charrois moldaves et vala([ues ces émigrations. Pensez, je vous prie, un peu à cette partie-là, et parlez -en, si

vous le jugez à propos, au prince Ipsilanty, en Vous servant de mon nom. Pendant qu'il a été ici, je lui ai beaucoup parlé de vous.

Muller et Eouvier commencent à m'ennuyer furieusement. Je vous ai écrit à leur sujet et j'attendrai votre réponse, pour prendre un parti sm- ce qui les regarde. Ils ont tort l'un et l'autre, mais surtout Muller qui au lieu de s'occuper de ses engagements avec le gouvernement s'est amusé à en prendre de nouveaux avec un particulier, dont il a dit pis que pendre à tout le monde.

Je ne saurais finir cette lettre, mon cher Duc, sans vous exprimer mes vifs regrets sur le dérangement de votre santé. J'espère que ces maudits crachements de sang n'auront pas de suite, et je vous exhorte du fond de mon âme à vous ménager. Prenez surtout bien garde à ces maudites fièvres de Moldavie. Elles viennent de nous donner un exemple bien triste de leur malignité. Le prince Pierre Dolgorouky, a peine arrivé de Jassy, a succombé au bout de sept jours de maladie. Il est mort hier au soir- sans avoir jamais eu aucune liaison particuhère avec lui, je le regrette sincèrement. Il aurait fait un sujet distingué, d'ici à quelques années, après qu'il aurait jeté sa gourme et réfléchi sur les sottises qu'il peut avoir faites.

Ménagez-vous donc, mon cher Duc, pour rendre encore des services à votre nouvelle patrie et pour faire plaisir à vos amis. J'espère que vous m'admettez depuis longtemps dans leur nombre et que vous êtes bien persuadé de l'attachement véritable que je vous ai voué.

Kotchoubey.

P. S. Nous n'avons pas encore de nouvelles de l'arrivée du marquis Karomsky à l'armée de Beningsen.

Il était au quartier-général du général Bouxhoewden le 29 novembre. Il a dû arriver à Pultusk le 2 ou le 3 décembre. Les Français ont passé suivant toutes les apparences la Yistule à Prague, mais pas en force. Il paraît qu'ils sont gênés par les subsistances. Beningsen a conduit sa besogne à merveille.

32) L'Empereur Alexandre au duc de Richelieu.

St-Pétersbourg, le 14 janvier 1807.

Mon ministre des Affaires Etrangères, le général Budberg, m'ayant donné connaissance de la lettre que vous lui avez adressée, le 18 décembre dernier, j'ai voulu vous exprimer moi-même la satisfaction que j'ai ressentie en voyant le succès présumable de la négociation que vous avez été chargé d'entamer avec Kelesli-Bey, par l'entremise de Tayar. Indépendamment de ce motif qui m'a engagé à vous adresser la présente, j'en ai un autre non moins intéressant pour moi, parce qu'il vous regarde personnellement.

J'ai reçu précédemment des nouvelles assez inquiétantes sur l'état de votre santé. Votre lettre du 18 décembre étant écrite de votre main, j'ai eu lieu de me rassurer à cet égard, et je n'ai pas voulu vous cacher le plaisir que j'ai eu à faire cette observation, par une suite des sentiments que vous m'inspirez, sous le double rapport d'homme de mérite et de serviteur zélé et sincèrement attaché au bien de l'état.

Je suis, Monsieur le Duc,

Votre bien affectionné

Alexandre.

33) Le comte Kotchoubey au duc de Richelieu.

St-Pétersbonrg, le 18 janvier 1807.

Peu de lettres, Monsieur le Duc, m'ont fait autant de peine, que celle par laquelle vous m'annonciez le triste état de votre santé. L'Empereur à qui j'en ai rendu tout aussitôt compte, y a pris le plus grand intérêt. Toutes vos connaissances, les gens qui ne vous connaissent que de réputation, tout le monde, en un mot, a témoigné autant d'intérêt sur votre maladie que de crainte que vous n'y succombiez. J'ai rempli la tâche que vous m'avez imposée et en portant à l'Empereur le rescrit que vous recevrez aujourd'hui, je lui ai dit, que je n'en ai jamais écrit, qui m'ait autant affecté et que j'étais bien peiné qu'il fut dans le cas de le signer. Le marquis de Traversey, comme vous l'avez désiré, vous remplace par

intérim. Je lui écris aujourd'hui pour lier connaissance, mais vous me rendriez service, si pour le bien des affaires, vous vouliez bien me mettre en relation plus particulière avec lui. Je voudrais aussi que vous lui donniez quelques directions sur les objets les plus importants de votre administration. Je m'imagine qu'il ne voudra avoir rien à faire avec le civil et qu'il se bornera à avoir sur les gouvernements l'influence qui peut être nécessaire pour la masse de différents objets qui lui sont confiés, mais j'espère toutefois, qu'il retournera bientôt à sa première place et s'y bornera. Le général Fenshaw, qui est ici depuis hier, m'a apporté quelque chose de satisfaisant sur votre santé, et l'amiral Tchitchagow que j'ai vu aujourd'hui m'a dit que le marquis venait de lui marquer aussi que vous alliez mieux. Je me flatte donc, qu'après avoir, donné quelques mois à votre santé, vous pourrez reprendre le timon des affaires. Les médecins à qui j'ai parlé et entre autres Rogerson, qui connaît si bien le pays, pensent que vous devriez changer pour quelque temps de place. Rogerson m'a cité l'exemple du prince Potemkin, qui ayant eu une fièvre des plus opiniâtres et dont il avait manqué de mourir à Kherson, n'a pu être guéri qu'en se faisant transporter à Tchernigow. Si vous vouhez suivre cet avis et changer au plus tôt de place, vous pourriez, mon cher Duc, aller à Kiew ou à Poltava. Je vous offre de tout mon cœur une maison de campagne près de cette dernière ville. Vous y trouveriez tout ce dont vous pourriez avoir besoin et jamais, certainement, je ne pourrai faire un meilleur usage de ma propriété; mais quelque part que vous alhez, il faut absolument vous munir d'un bon médecin, parce que vous n'en trouverez nulle part, même de médiocre. Je ne m'imagine pas, que vous voudrez dans les circonstances présentes aller hors du pays. Il me semble que l'on ne peut guère y songer et d'ailleurs où iriez -vous? Est ce à Vienne, mais indépendamment de l'air vif de cette ville, qui ne convient point à votre poitrine, la conduite de cette cure est jusques à présent si incertaine, que je ne vous aurais pas conseillé pour, bien des raisons, de tourner vos pas vers l'Autriche.

Vous saurez déjà à l'heure qu'il est, la triste nouvelle de la mort de M-me Razoumowsky. Cette perte m'a été bien sensible; liés depuis tant d'années d'une amitié à toute épreuve, je la regretterai tant que je vivrai. Le comte Razoumowsky m'a écrit deux fois depuis la mort de sa femme; il paraît être profondément affligé. On avait d'abord dit que la princesse Christiane était aussi malade; mais le comte R. qui me parle d'elle dans sa dernière lettre ne me dit rien de cette maladie et je dois dès lors supposer qu'il n'en est rien.

Donnez-moi, mon cher Duc, de vos nouvelles, ou si cela peut vous

fatiguer, chargez le prince Mestcliersky de le faire. Je voudrais être bien exactement informé de tout ce qui concerne votre santé. Je me flatte que vous ne manquerez pas de faire venir Kantemir et de lui donner de bonnes directions sur nos colonies. Je serais bien fâché que toutes les bonnes choses, que vous avez faites, n'aillent pas bien. A propos de colonies, j'ai parlé à l'Empereur des facilités que pourrait nous procurer le général Michelson, pour avoir des colons Bulgares, et il m'a permis de lui en écrire. Pour alléger, autant qu'il est possible, le marquis de Traversey, je me propose, pour ce qui regarde les colonies, de ne m'adresser à lui que pour des objets que Kantemir ne pourra pas terminer lui-même.

Il faut, avant de finir, que je vous dise deux mots de nos affaires outre le Niémen et la Vistule. Elles paraissent bien aller. Le maréchal Kamensky, décidément fou, a manqué de les faire aller au diable. La bataille gagnée à Pultusk a fait, sans aucune espèce de doute, beaucoup de mal aux Français. Ils ne sont plus venus nous attaquer depuis. L'armée confiée à Beningsen doit prendre l'offensive. Le mouvement qu'elle a fait vers Konigsberg a sauvé cette ville, dont l'occupation aurait procuré aux Français les plus grands moyens de subsistance. On avait dit que Ney devait être renforcé par des troupes que Bonaparte faisait arriver sans délai, et dès lors le plan était fait d'attaquer les Français le 10 de ce mois; mais un courrier, arrivé hier du 11, a annoncé que les Français se retirent. J'en suis pour compte et, comme un ignorant peut-être, bien fâché. Il me semble qu'en se retirant, les Français augmentent leurs moyens; tandis que nous, nous diminuons peut-être les nôtres. Il est cependant vrai, que notre armée est mieux approvisionnée aujourd'hui qu'elle s'est rapprochée de Konigsberg. Quoi qu'il en soit, il paraît que Bonaparte est dans une position assez embarrassante- mais peut-on trop s'y fier? Son bonhem^, et ses grands talents militaires lui feront peut-être trouver de nouvelles ressources, et ajouteront encore un nouveau fleuron à sa gloire. J'avoue que cette idée me travaille tellement que je n'aurais rien désiré autant que de voir la paix.

Adieu, mon cher Duc, Dieu veuille que vous vous portiez bien.

Je suis votre très-dévoué

Kotchoubey.

ie

34) Le comte Kotchoubey au duc de Richelieu.

St-Pêtersbourg, le 2 février 1807.

L'intérêt que vous m'avez toujours vu prendre, Monsieur le Duc, à tout ce qui vous concerne, l'estime et l'attachement que je vous ai voués, vous feront concevoir facilement le plaisir que j'ai dû éprouver en recevant votre lettre du 6 janvier, qui, quoique écrite d'une main étrangère, m'a tiré de bien grandes inquiétudes, et m'a donné des espérances, qui je me tlatte sont bien fondées, que vous pourrez reprendre le commandement. Je me suis hâté de rendre compte à l'Empereur du contenu de cette lettre. S. M. en a éprouvé une satisfaction réelle et Elle m'a autorisé de vous écrire l'office que vous recevrez aujourd'hui. L'idée de l'Empereur est que vous repreniez votre commandement et l'administration des provinces qui vous sont confiées, quand votre santé vous le permettra. 11 s'en remet à cet égard absolument à votre zèle et est persuadé que si vous n'entrez pas dès cette heure en fonction, cela ne sera que faute de pouvoir le faire. Arrangez -vous, mon cher Duc, en conséquence, mais ne négligez pas de grâce votre santé. Quelque envie que j'aie de reprendre de nouveau mes relations d'affaires avec vous, quelque bien que j'attende de votre rentrée en fonction pour le service, je ne saurais assez vous recommander de vous ménager et de ne rien perdre de vue de ce côté-là. Quant au marquis de Traversey, connaissant vos liaisons avec lui, je ne doute pas que vous ne vous arrangiez facilement avec lui et qu'il ne trouve tout simple que l'Empereur désire que vous ne profitiez pas de la permission qu'il vous a accordée de quitter votre poste.

Je vous envoie, par ce même courrier, la représentation que M. Mertvago nous a faite, de former des régiments tartares en Crimée et le petit mémoire que nous avons présenté à l'Empereur, le ministre de la guerre, M. Fenshaw et moi. Accoutumé à vous parler avec pleine confiance, je vous dirai qu'en rendant pleine justice au zèle de M. Mertvago, je suis lâché de lui voir une imagination aussi fertile en projets. Il en fait à chaque instant et souvent tels qu'il n'y a pas moyen de les aborder. Vous garderez cette confidence pour vous seul, car il ne faudrait pas ralentir son zèle. Il ferait seulement bien de vous confier avant ses vues et de les faire ainsi passer par le creuset de votre sagacité. Ce projet de M, Mertvago sera, je crois, d'une assez difficile exécution. Il voulait former des régiments à la cosaque. L'Empereur les veut à l'instar du régiment

tartare de Lithiiauie. La première organisatiou n'aurait certainement apporté aucun fruit, parce que nous ne manquons point de troupes légères contre les Français; la seconde s'accordera difficilement avec les mœurs et les habitudes des Tartares de la Crimée. Vous verrez enlin ce qu'il y aura à faire, et je pense, que si vous pouviez parvenir à former, ne serait-ce qu'un régiment, mais régulier, vous feriez une chose agréable à l'Empereur. Prenez seulement bien garde, que cette engeance ne ruine le pays, là où elle se trouvera. D'un autre côté, si vous trouviez des difficultés insurmontables dans l'exécution de ce projet, vous avez tous les moyens de le mettre de côté sans aucun inconvénient pour vous, en exposant simplement ces difficultés et l'impossibilité de porter les Tartares, dans leur état actuel, à aucun service de cette natiu'e. Quant aux niirzas, l'idée d'en former une compagnie n'est pas nouvelle et je pense, que, s'il y avait possibilité del'exécuter, il en résulterait un avantage réel. Nous aurions ici une centaine de jeunes gens des meilleures familles de la Crimée. Ils serviraient en quelque manière d'otages et peu à peu se corrompraient dans la capitale. S'il y avait de la difficulté d'eu recruter cent, on pourrait en prendre cinquante ou soixante, mais avec cela ne faudrait-il pas leur donner un certain nombre de valets tartares, car un mirza pourra-t-il consentir à avoir lui-même soin de son cheval, etc..

Les observations que vous faites sur la milice sont très-justes, à mon avis. Elle ne peut certainement pas être d'une bien grande utilité contre l'ennemi; mais cette mesure n'a pu que produire un grand effet au dehors et n'en a pas produit un moins efficace dans l'intérieur, en réveillant le patriotisme de la noblesse et de tous les états. Je ne sais cependant pas, si à la longue, cette mesure ne paraîtra pas onéreuse au pays. Il me semble que l'on aurait préféré partout une levée extraordinaire de l'ecrues, avec l'obligation même de les armer et de les équiper aux frais des propriétaires. On n'aime pas chez nous à avoir à faire avec les officiers du gouvernement, et si l'on réfléchit aux abus que ceux-ci se permettent, on trouvera que l'on a grandement raison de vouloir, en payant ou en donnant des hommes une fois, rester au moins tranquille chez soi pendant huit ou dix mois. M. Mcrtvago nous a envoyé un autre courrier avec la proposition d'organiser une milice en Crimée. Cet objet sera présenté aujourd'hui ou demain à l'Empereur. S'il y a moyen de former cette milice, je crois que la mesure ne sera pas mauvaise, surtout dans les circonstances actuelles. Je proposerai de vous renvoyer cette affaire, et je vous expédierai le courrier de BL Mertvago.

En général, vous devriez, mon cher Duc, vous occuper des moyens de

pourvoir à la défense de la Crimée. C'est un point sur lequel les Turcs se porteront avant tout, si tant est qu'ils voudront tenter quelque chose. Je n'ai pas encore à cet égard d'opinion fixe. Je suis plutôt porté à croire qu'ils ne feront rien et que toutes les démarches qu'ils ont faites jusques à présent ne sont que le résultat des insistances de Sehastiani, qu'ils ont voulu tranquilliser en faisant mine d'agir sérieusement contre nous. Au reste, si la Crimée est sauvée, je ne vois pas quel autre mal ils pourraient nous faire, et ils sentiront dans peu les effets de notre puissance et de leur faiblesse, si nous savons seulement employer contre eux les moyens convenables. Je ne sais d'ailleurs s'il est bien certain que la Porte nous ait déclaré la guerre. Il n'y a jusques à présent aucun avis certain à cet égard. Nous avons vu un firman que le général Michelson nous a envoyé et dans lequel on dit pis que pendre de nous; mais quiconque est un peu instruit des formes du Divan vous dira, qu'il ne lui coûte rien de dire des injures même de ses amis chrétiens et, quant à moi, je pense que tant qu'il n'arrivera point d'avis officiel par Vienne, que la Porte nous a déclaré la guerre par un hatti-chérif, avec émanation d'un fetfa du mufti, l'on ne sera pas fondé de conclure que la Porte veuille nous faire la guerre. Vous avez bien raison en parlant du général Meyendorff. Quoique vous le ménagiez dans ce que vous en marquez, il est impossible de nier qu'il n'ait fait de fières sottises. Il a perdu du temps et s'est ensuite compromis de gaieté de cœur. Je crois que Miloradovitch a fait aussi le bravache à Bucarest sans aucune nécessité.

Je ne vous dirai aujourd'hui rien de bien saillant de nos affaires militaires. On a su avant-hier que le général Essen avait eu un avantage sur l'ennemi commandé parLannes et que, l'ayant repoussé, il avait passé la Narow pour se rapprocher de l'armée de Beningsen. Bonaparte ayant réuni toutes ses forces a pris, à ce que l'on dit, une position très-avantageuse. Beningsen ne veut pas chercher le combat et veut même l'éviter, ce qui est extrêmement approuvé par ceux qui s'y entendent. Bonaparte doit être furieux et l'armée française se trouve dans le plus grand dénuement. La désertion passe tout ce que l'on peut imaginer. La perte que nous avons faite du général Anrep vous est déjà connue sans doute. Je le regrette bien sincèrement; c'était sans doute un de nos meilleurs généraux. Nous sommes dans l'attente d'un moment à l'autre d'un courrier de Beningsen. Il doit nous apporter des nouvelles bien intéressantes et peut-être décisives.

Adieu, mon cher Duc, j'ai été interrompu au moins vingt fois depuis

que j'ai' commencé cette lettre, ce qui, ajouté à un petit accès de goutte que j'ai depuis deux jours, m'a donné beaucoup d'iiumeur.

Je vous écrirai, dans quelques jours, par un autre courrier de M. Mertvago, que je vous adresserai.

Adieu, portez-vous au moins mieux et apprenez-le moi bien vite. Je suis votre très-dévoué.

Kotclioubey.

35) Le comte Kotchoubey au duc de Richelieu.

St-Pétersbourg, 10 février 1807.

Je vous écris, monsieur le Duc, aujourd'hui étendu sur une chaise longue et souffrant beaucoup d'un accès de goutte; c'est pourquoi je vous demande d'avance indulgence sur le peu d'ordre et de suite que vous trouverez peut-être dans ma lettre. Vous recevrez par le courrier de 1. Mertvago, que je vous envoie, les ordres de l'Empereur, relativement à la mihce de la Crimée. Examinez maintenant bien, je vous prie, de quelle manière cette milice peut être organisée et s'il n'y aura pas des inconvénients à l'organiser du tout. Vous savez ce que c'est que les Grecs, les Albanais etc.. Vous savez aussi tout ce qu'ils ont fait, dans les temps passés, en Crimée contre les Tartares etc.. Il faut donc prendre tout cela en mûre considération et ne rien faire qu'à bonnes enseignes. J'avais mis dans le rescrit, que vous choisirez le moment pour l'organisation de cette milice, que vous y procéderez ou à présent ou à l'époque de l'entrée de nouvelles troupes réglées en Crimée; mais l'Empereur a changé cette rédaction et l'a remplacée par celle qui se trouve actuellement dans le rescrit, en me faisant dire que la Crimée n'aura jamais plus de troupes que ce qui s'y trouve déjà dans ce moment-ci. Ne le voyant pas depuis une dizaine de jours, je n'ai pu lui demander d'explication sur une détermination, qui, à mon avis, serait des plus nuisibles; mais je n'ai pas manqué de lui faire dire que la Crimée ne serait certainement pas en sûreté, ni avec les milices de la Crimée, ni avec celles de la Petite Russie. J'ai su depuis par M. Feushaw, ainsi que par d'autres personnes, qu'il a été donné des ordres pour faire marcher des bataillons de garnison vers vos gouvernements et vous devez même en être déjà informé. Tout cela serait, selon moi bien insignifiant, si les Turcs étaient des gens comme tous les autres, mais comme ils ne le sont pas, je crois en vérité qu'ils laisseront

tranquilles et la Crimée et toutes nos côtes. Ils feront mal la guerre sur le Danube et n'entreprendront jamais rien de conséquent autre part, guettant comme je n'en doute pas, un moment favorable pour s'arranger. Ces dispositions seront surtout à l'ordre du jour à Constantinople, depuis les succès du général Beningsen. Quoi qu'il en soit, je voudrais seulement que le général lichelson ne restât pas inactif et qu'il usât de tous les moyens qu'il peut trouver dans le pays qu'il occupe, et dans ceux qui peuvent être puisés de l'autre côté du Danube, pour mettre la Porte dans les plus grands embarras. Il doit, selon moi, trouver de quoi faire face par lui-même, sans attendre pour ainsi dire aucune espèce d'insistance d'ici, où l'on est trop occupé de la guerre avec les Français pour pouvoir songer à autre chose.

Les opérations militaires vont très-bien. Beningsen a gagné une trèsbelle bataille à Preusich-Eihlau près de Koenigsberg; mais cette bataille n'a encore eu aucune suite bien marquée. Bonaparte après s'être retiré à quelques milles est revenu, à ce que l'on dit, prendre sa position et nous nous sommes un peu reculés pour nous remettre de nos fatigues et nous remonter en beaucoup de choses, dont nous manquions. Il paraît que l'armée française a beaucoup souffert et que les soldats sont ennuyés de faire une guerre aussi fatigante et qui ne leur rapporte rien. La désertion est extrême. Une chose qui prouve, à mon avis, d'une manière irréfutable combien l'armée de Bonaparte se trouve en mauvais état, c'est que depuis le 27 janvier jusqu'au 5 février, date des dernières nouvelles de l'armée, il n'avait fait aucun mouvement. On m'a assuré même et je crois, bien entre nous, que la chose est vraie, qu'il a demandé un armistice et que même il est disposé à entrer en négociation. Je désire de tout mon cœur que l'on profite de cet état de choses, car après tout, la paix est ce qu'il y a de mieux pour nous. On assure aussi que la cour de Vienne se montre mieux et je n'ai pas de peine à le croire. Je suis persuadé qu'elle se réglera sur nos succès ou nos revers. Si nous continuons à avoir le dessus, elle se prononcera sans peine pour nous; mais si nous avons le dessous elle ne bougera pas. Les gardes partent, ainsi que la plus grande partie de la garnison d'ici, mercredi prochain, 13 février. EHes se dirigeront vers la Courlande. 11 s'agit aussi beaucoup du départ de l'Empereur. Il a déjà fait partir ses équipages et quittera vraisemblablement lui-même la capitale au carême. Dieu veuille (lue tout cela nous mène à bien et je l'espère; l'armée, les généraux, les ofiiciers, tout le monde est animé du meilleur esprit. Que l'on batte donc bien, encore une ou deux fois, les Français et que l'on traite ensuite avec eux, sans Imr mettre trop le couteau sur la

gorge. C'est là ce que je désirerais, sans cependant avoir aucune espace de donnée sur le parti «lue nous prendrons, ni sur les vues que peut avoir notre cabinet.

Adieu, mon cher Duc; je suis trop faible et trop mal à mon aise pour vous écrire davantage aujourd'hui. Je vous donnerai de mes nouvelles aussitôt que je serai mieux. Je vous souhaite santé et contentement e( suis de cœur et d'àme, tout à vous

Kotchoubey.

36) Le comte de Roumianzow au duc de Richelieu.

Pétersbourg, le 19 avril 1807.

Monsieur le Duc.

Je ne puis vous dire la satisfaction que j'éprouvai, Monsieur le Duc, lorsque je reçus la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 31 janvier, pour m'annoncer qui votre santé étant devenue meilleure, vous ne vouliez pas profiter de la permission, que vous avait accordée Sa Majesté, de confier l'exercice de vos fonctions à M. le marquis de Traverse^, afin de pouvoir veiller à votre santé. Mais lorsque j'étais au moment de vous écrire pour me réjouir avec vous de votre rétabhssement, M. le comte de Kotchoubey m'avertit que vous veniez de retomber si malade que vous aviez été obligé de vous retirer à Tultchin; dans cette circonstance j'aurais regardé comme une indiscrétion de vous écrire et je me bornai à m'informer ici, le plus souvent que je pouvais, et avec l'intérêt que je vous dois. Monsieur le Duc, des nouvelles de votre santé, et j'ai appris avec une joie indicible, dans le courant de cette semaine, par M. de AVenewitinow que vous étiez de rechef entièrement rétabli. Recevez, je vous prie, mes compliments de félicitations à cette occasion, et les vœux bien sincères que je fais pour que votre santé, redevenue bonne, se conserve ainsi. Vous êtes trop utile à l'état, et j'aime trop ma patrie pour ne le pas désirer bien sincèrement, sans compter l'amitié que je vous ai vouée.

A en croire le rapport d'une de mes douanes, que j'ai reçu ce matin, vous profitez du recouvrement de vos forces pour guerroyer. Guerroyez je vous prie. Monsieur le Duc, de manière à nous procurer la paix avec les Turcs et à leur faire sentir que leur propre avantage exige que nous puissions faire le commerce de la mer Noire et de la Méditerranée, sans em-

pêchement. J'aime mieux que nos généraux le leur persuadent que les Anglais.

L'Empereur a écrit à l'Impératrice sa mère, le 11, de Bartenstein, où est le quartier général.

Sa Majesté lui a mandé qu'il avait passé deux jours à visiter les avant-postes et qu'il en était de retour, qu'Elle était très-contente de l'esprit de ses troupes et de l'ordre qui règne en son armée. Les Piéraontais désertent Bonaparte pour lequel, ils montrent beaucoup d'éloignement et passent de notre côté. On assure, mais cette version n'est pas de la même lettre, mais se trouve dans la lettre d'un des généraux, que les soldats français en sont réduits à manger du cheval.

Vous savez déjà le brillant succès que viennent d'obtenir les Suédois, mais j'ai pensé, M. le Duc, qu'il se pouvait faire que vous n'eussiez pas plus que nous de gazettes; je vous envoie celle de Kœnigsberg où se trouve insérée la relation du chef des troupes suédoises, car il me semble difficile de prendre pour une armée un aussi petit corps.

Puisque l'étoile de Bonaparte est devenue stationnaire, au heu de conserver le cours de redoutable comète et dévastatrice telle qu'elle était auparavant, je conclus, Monsieur le Duc, que cette guerre va devenir la guerre, passez-moi cette espèce de galimatias apparent, c'est-à-dire une guerre ordinaire qui, à chance égale, sera cent fois plus ruineuse et plus difficile à faire pour les Français que pour nous; ils finiront, je me flatte, par se dégriser sur le compte du moderne Charlemagne, auquel très-positivement il manque un peu de la sagesse qui distinguait son devancier.

A ma cheminée, où je ne tiens plus que des monologues parce que vous ne voulez pas y venir prendre place, j'ai fixé la durée de la guerre qui se fait sur les bords de la Vistule, au cours de l'année prochaine. Après la guerre, je me suis arrangé dans ma tête mille facihtés pour le commerce, et la France et l'Espagne se jetant dans vos bras; même les Anglais, depuis que sans nuire à leur commerce et même dans la ferme intention d'augmenter nos relations commerciales avec ce peuple, nous avons cependant un peu dérangé les habitudes de la factorerie anglaise, qui, comme je le dis très-bien, n'est pas la nation anglaise, mais une espèce de couvent ayant son prieur et faisant son commerce ou vivant sous une règle particulière.

Je vous obéirai, Monsieur le Duc, je vais vous envoyer le projet de votre compagnie d'assurance avec les deux ou trois signatures qui y sont, mais puisque vous êtes à l'armée, je pense qu'il est plus pru-

dent que je l'adresse à Odessa à M. Scalkovsky, eu lui prescrivant de le garder jusqu'à votre retour.

En Angleterre, il s'opéra un changement dans le ministère. Le lord Castelreagli a de nouveau les affaires étrangères. Le lord Melville est rentré dans l'administration comme ministre de la marine; on croit que tous seront remplacés. L'on suppose que le roi s'est blessé contre le ministère parce que l'on était revenu à vouloir tenir les promesses que M. Pitt avait faites aux catholiques d'Irlande, sans le su du roi.

Les eaux de ce printemps ont fait chez nous partout beaucoup de dégâts, le principal est celui de Riga puisque l'on évalue à deux ou trois millions d'écus Albert, les diverses pertes que l'on a faites.

Le commerce de l'intérieur a eu cet hiver un mouvement assez satisfaisant et le commerce de l'extérieur, à en juger par quelques signes, se prépare très-bien.

J'oublie, Monsieur le Duc, que vous avez bien autre chose à faire que de lire de longues lettres; au moins veuillez convenir que l'abandon avec lequel celle-ci est écrite fait foi de l'attachement inaltérable et de la considération très-distinguée avec laquelle j'ai l'honneur d'être. Monsieur le Duc, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Le comte N. de Roumianzow.

Le pauvre Rézanow, arrivé d'Amérique à Irkoutsk, a succombé en revenant ici; il est mort à Krasnoyarsk d'une fièvre chaude.

37) Le comte Kotchoubey au duc de Richelieu.

Saint-Pétersbourg, le 21 avril 1807.

C'était avant, ma maladie, c'est aujourd'hui des chagrins les plus sensibles qui me soient arrivés, qui m'ont empêché. Monsieur le Duc, de vous écrire depuis si longtemps. J'ai eu le malheur de perdre mon fils, âgé de 3^{2 années, après une maladie cruelle et cela encore dix jours après la délivrance de ma femme, qui a couru elle-même le plus grand danger. C'était la plus rude épreuve à laquelle j'aie pu être mis; mais me voilà rentré un peu dans mon assiette ordinaire et par conséquent en état de vaquer à mes affaires. Vous ne prendrez pas d'abord, mon cher Duc, pour un compliment si je vous dis, que j'ai éprouvé au milieu de mes peines une joie bien réelle, en apprenant par votre lettre du 20 mars, votre rétablissement; mais n'avez-vous pas repris trop tôt le commandement et

n'avez-voiis pas déjà trop fait pour quelqu'un qui sort d'une maladie aussi sérieuse? J'avoue, que je ne suis pas sans inquiétude à ce sujet, et si je pouvais avoir quelque influence sur vos actions, je vous exhorterais à vous ménager davantage et à faire moins à présent, pour faire plus par la suite, car que serait-ce, si vous étiez encore réduit à l'inaction et cela à une époque, où vos talents et votre zèle peuvent être d'une si grande utilité. Cette époque, je la crois très-prochaine et je la redoute, tant d'après ce que vous me dites de nos affaires de la Turquie, que par ce qui m'en est revenu d'autre part et surtout par l'équipée des Anglais à Constantinople. Il faut en vérité connaître bien peu les affaires de Turquie, et vous conviendrez que cela n'est pas une chose pardonnable, pour leurs voisins, pour ne pas sentir que rien au monde ne peut être plus dangereux que de leur permettre de prendre le dessus et de remonter leur courage abattu par deux guerres heureuses. Il aurait fallu frapper d'emblée quelques grands coups et la chose eût été possible, avec de très-petits moyens. Il aurait fallu que les Anglais, qui avaient déjà tant fait que de mouiller devant le sérail eussent sur-le-champ jeté quelques bombes. Le Divan eiit d'abord été intimidé par les clameurs de la populace et la négociation de M. Arbuthnot, eût pu amener des résultats satisfaisants; mais l'ambassadeur perdit un temps infini en pourparlers. On donna aux Turcs tout celui qu'ils voulaient avoir pour s'armer et l'on dut après honteusement s'en aller. Que l'on essaie maintenant de négocier; que Pozzo di Borgo, que l'escadre de Seniavin et celle de l'amiral Duckworth se présentent de nouveau aux Dardanelles, tout cela ne produira plus rien. Le gouvernement turc et tous les musulmans de Constantinople au moins sont enhardis par ce premier succès et s'attendent déjà, ce qui est si naturel à une nation barbare et présomptueuse, à en avoir de bien plus grands encore. Je suis sûr que tout dormait à Constantinople, il y a trois mois; personne ne voulait de la guerre, je suis persuadé, que maintenant tout marche, que l'on s'agite dans tous les sens, que l'on fait venir des troupes de tous les côtés, que l'on prépare la flotte, la flottille etc.. en un mot, que la guerre est à l'ordre du jour. Or, représentez-vous, comme d'ailleurs vous paraissez le sentir fort bien vous-même, si notre attitude, telle que nous l'avons en Valachie, est suffisante pour s'opposer aux Turcs. Je vous suis trop attaché pour ne pas vous donner en entier gain de cause, sur l'idée que vous avez eue de décliner le commandement d'Ismaël. Je crois que votre i)résence sera très-utile en Crimée, qui après tout est le point, où les Turcs, suivant toutes les apparences, voudront tenter quehiue chose, et il ne faudrait pas leur iiermettre de faire aucun mal à nos établisse-

ments, aux(|iiels, comme vuiis savez, nous sommes vous et moi, tellement ideutiliés. D'ailleurs, quand vous n'auriez même pas un commandement aussi important, que fcriez-vous avec des affaires aussi gâtées? Isniaël aurait dû, depuis longtemps, nous appartenir; n'étant pas à nous, je délie (ju'on l'ait maintenant à aussi bon marché.

J'abandonne maintenant cette partie là, comme ne pouvant guère bien aller, pour vous parler un peu de l'Asie. Je crois que l'entreprise que vous avez projetée, avec le marquis de Traversey, sur Anapa est une idée trèsheureuse et d'une facile exécution. Vous devriez encore, à vous deux, essayer quelques expéditions sur les côtes d'Anatolie. Il me semble qu'il serait trèsfacile de faire beaucoup de mal, même avec de très-petits moyens. Je ne prétends pas dire que nous puissions prendre un pied ferme dans ces contrées-là avec le peu de troupes que nous avons; mais nous pourrions, je crois, détruire facilement les chantiers à Sinope et à Samson, et jeter la consternation sur toutes les côtes. Cela ferait une diversion assez importante, pour empêcher peut-être au moins qu'il ne vînt autant de troupes asiatiques en Europe. De plus, vous pourriez peut-être aussi attirer en Crimée beaucoup de chrétiens établis en Anatohe, qui à ce que l'on assure, désirent seulement avoir une occasion pour s'en aller. Voyez un peu, mon cher Duc, si ces idées sont bonnes à quelque chose; je suis persuadé ([ue celle-ci, ou d'autres mais que vous ferez bien; je vous avoue, (lue j'ai souvent désiré, que vous ayez un commandement plus conséquent. Il ne s'agit pas pour commander une armée d'avoir été bon partisan et la preuve qu'il faut beaucoup pour être bon général, c'est qu'il y eu a si peu. On m'a dit, sans que je puisse vous le garantir, que le prince Ipsilanty n'était pas bien avec M. Michelson. Cela serait bien dommage, parce que ce hospodar a certainement beaucoup de moyens.

L'émigration des Tartares Nogais chez nous me paraît une chose trèsutile et, puisqu'ils ne sont pas nomades, il y aura, à mon avis, plus de facilité à les établir, parce que l'on pourra les fixer sur dilierents points, ce qui sera pour tous les événements très-avantageux. Il me semble que cette colonisation, ainsi que l'arrivée des Bulgares que vous attendiez, et les soins qu'il faudra donner à l'établissement des Juifs nécessitent l'augmentation des employés au comptoir de tutelle. Je crois, qu'il serait utile de charger spécialement ces membres d'une partie séparée. C'est ainsi par exemple, qu'un membre se chargerait des Bulgares, un autre des Taj-tares, un troisième des Juifs etc.. De cette manière, il y aurait émulation et cela serait à qui réussirait le mieux. Si vous approuvez cette idée, veuillez bien y donner suite et faites une représentation en règle pour l'augmentation de l'état, et

si VOUS n'aviez personne, à qui confier ces places, je tâcherai de vous trouver ici quelques personnes, et peut-être même à vous procurer encore quelques-un^ de nos jeunes gens de la Cour, puisque vous paraissez être content de ceux qui se trouvent déjà auprès de vous. Quant aux terres de Rostow, si inutilement données aux cosaques du Don, il ne faut pas y songer pour l'établissement des Tartares. Je connais cette affaire à tond. Les cosaques y tiennent infiniment, et cela n'est pas dans un moment où ils rendent avec leur chef des services aussi utiles à la guerre, que l'on peut songer à leur ôter cette propriété, quelque mal acquise qu'elle soit.

Je suis entièrement de votre avis sur les Tartares de la Crimée et le général Fenshaw pourra vous l'attester. Cette affaire a été prise ici entièrement sous un faux jour. Au lieu de l'envisager sous un point de vue politique, on l'a traitée comme une spéculation militaire. Il ne s'agissait au fond que de faire sortir les Tartares de la Crimée, car d'ailleurs que peut signifier une augmentation d'une couple de milliers, même de bons soldats, pour une armée où l'on compte plus de 600 mille hommes. J'ai pris la liberté de faire cette remarque à l'Empereur, et je lui ai parlé plusieurs fois dans ce sens-là. Il tenait toujours à cette idée du régiment lithuanien et ce n'est que la veille de son départ qu'il a consenti à se relâcher un peu de ses premières dispositions. Vous arrangerez cette affaire, comme vous le jugerez le plus convenable, car vous pouvez bien penser qu'il ne s'agira que du bien de la chose, pourvu qu'il se fasse, et que le mode ne doit rien signifier. La milice de la Crimée ne sera pas je crois d'une grande utilité. Ce ramassis de Grecs n'a jamais rien fait qui vaille. Quant à la milice du prince Prosorovsky je suis parfaitement d'accord avec vous, qu'elle peut rendre de bons services contre les Turcs; aussi devezvous savoir, par le marquis de Traversey, que toute la milice sous les ordres du prince Prosorovsky est mise en campagne. Un mal qui est irréparable, c'est qu'elle n'a point d'armes et qu'il est impossible d'en trouver. C'est un mal, qui a rejailli aussi à ce que l'on m'a assuré en Valachie. Le hospodar aurait pu armer beaucoup de chrétiens; mais on manque . de fusils. Nous ne sommes pas non plus bien riches en poudre de ce côté-là, au moins le prince Prosorovsky se plaint-il que nos dépôts ne veuillent pas lui en fournir. C'est un excellent vieillard que ce prince. Il met un zèle et une suite à tout ce qu'il fait, qui pourraient faire honte à plusieurs de nos généraux en activité. Il joint à cela beaucoup de connaissance des affaires turques.

Le traitement que l'on a fait subir aux Turcs de Bender, etc.. est

inconcevable. C'est encore mie gaucherie vis-à-vis un peuple asiatique, beaucoup plus que si elle était faite avec une nation civilisée; mais quel moyen puis-je avoir d'y parer?

L'Empereur étant absent, je ne peux pas lui soumettre cet objet; l'envoyer là-bas, c'est une chose qui produirait difficilement quelque bien, parce que l'on sera trop occupé de la guerre contre les Français, pour penser à toute autre chose. Je vais donc m'aboucher avec le ministre de la guerre, pour savoir s'il n'y aurait pas moyen d'adoucir le sort de ces pauvres prisonniers autant que cela sera possible. C'est à lui que je me suis adressé aussi pour l'argent que le prince Volkonsky ne veut pas vous envoyer. Comme il est absent et doit déjà être rendu à l'armée, je me suis adressé à M. Viasmitinow. Je lui ai même arrangé deux extraits de vos lettres et il m'a promis de faire droit à vos demaudes, après que le département des vivres, lui aura fourni des cnpaem. Ce département va à la diable et est bien à l'unisson avec le peu d'ensemble, qui se trouve dans notre organisation militaire. Je crois que le prince Volkonsky sera bientôt mis de côté. Il est impossible qu'il puisse gérer une partie aussi conséquente; mais ira-t-elle beaucoup mieux sous son successeur, c'est ce que le temps nous prouvera.

Je voudrais vous dire quelque chose de notre armée de la Vistule; mais en vérité nous sommes si peu informés de ce qui s'y passe, que je ne sais que vous marquer. Les deux armées restent dans une parfaite inaction. La boue et les inondations empêchent, de part et d'autre, aucune entreprise. Des lettres arrivées avant-hier, en date du 11 avril, portèrent même, qu'il ne serait encore certainement question de rien pendant une quinzaine. L'Empereur paraît être fort content de l'esprit qu'il a trouvé à l'armée; les gardes sont arrivées et tout le monde est à la guerre.

A^ous connaissez ma profession de foi à cet égard, et en toute conscience, je ne saurais en avoir une autre. S'il était question d'amener de grands résuhats, s'il y avait des données un peu vraisemblables pour y parvenir, si l'on se fût déjà entendu avec les Autrichiens, ce qui n'est pas, si l'on eût convenu de toutes choses avec la Cour de Londres, à la bonne heure; mais si par hasard la guerre n'était continuée que pour les beaux yeux de la Prusse, j'avoue que cette idée me désolerait et je ne veux pas m'y arrêter, parce que cette pensée seule, sans qu'elle ait le moindre fondement, me fait venir, dans ce moment même, la chair de poule. D'après tout ce que je vois, l'Autriche ne bougera pas. Merveldt assure, à ce que l'on prétend, le contraire; mais s'il faut encore 5 ou 6 mois pour s'entendre, alors cela sera pom* la prochaine campagne. Selon lui, Bonaparte

sera sans doute réduit, si la Russie, une fois fermement décidée de lui faire la guerre, fait encore quatre ou cinq campagnes. Je conçois, M. l'Ambassadeur, que vous pouvez avoir beaucoup d'esprit, que ce que vous voulez peut bien faire votre compte, tout comme aussi de ne voir l'Autriche en lice qu'à la 3-e ou 4-e campagne, mais je doute que V. E. trouve en Russie des dissidents, qui puissent s'imaginer que votre plan peut lui convenir. Je désire au moins, pour mon compte, qu'il soit dérangé et qu'une paix honorable nous fasse bientôt reprendre notre position tranquille. M-me Merveldt, que je vois fort souvent, et que, (bien entre nous soit dit) j'aime beaucoup plus que son mari, me parle souvent de vous. Elle voulut tout comme aussi le comte Sévérin, vous écrire aujourd'hui et si je reçois leurs lettres, avant de fermer mon paquet, je l'insérerai ici.

Le roi de Suède fait des merveilles. Il se conduit avec une noblesse bien rare. Sa garnison de Stralsund a poursuivi Mortier. Les Suédois étaient au nombre de 5 mille. Les Français étaient forts de 7 mille hommes. Les Suédois firent 1,200 prisonniers et déblayèrent toute la Poméranie suédoise. Des magasins considérables tombèrent en leur pouvoir. Si ce roi avait été sur le trône de Prusse, ou sur celui d'Autriche, il y a deux ans, les choses eussent pu aller bien autrement.

En parlant politique, j'allais entièrement oublier que je voulais vous marquer, que le général Apraxine a reçu depuis longtemps l'ordre de marcher avec sa division vers les frontières de la Turquie, dès que cette division sera prête. Le général Essen, à ce que disent des lettres particulières de l'armée, a eu la permission de soigner sa santé. Il paraît que l'on en a été mécontent et qu'etfectivement, il ne s'est pas très-bien conduit.

Adieu, mon cher Duc, je suis elfrayé moi-même de la longueur de ma lettre qu'un convalescent doit lire; mais j'ai voulu me dédommager du temps que j'ai perdu sans vous donner signe de vie. Ecrivez-moi, je vous prie bien souvent, et donnez-moi des nouveUes de tout ce qui se passe de l'autre côte du Dniester. Je n'ai pas besoin de vous assurer, que je ne ferai jamais aucun mauvais usage de tout ce que vous pourrez m'écrire, et peut-être quelquefois serai-je assez heureux de tirer quelque bon parti de vos informations. L'on peut toujours au moins désirer être bon à quelque chose. Adieu, je fais les vœux les phis sincères pour votre santé et vous supplie de ne jamais douter de l'attachement aussi vrai qu'inaltérable que je vous ai voué.

Kotchoubey,

P. S. J'ai parlé avec M. BiiabiAiiiTHHOBL, des prisonniers turcs et nous sommes convenus ffue vous auriez carte blanche de donner aux pachas tout ce que vous jugerez à propos. Vous recevrez en conséquence une lettre officielle de ma part ou de la sienne. Il m'a dit aussi qu'il écrirait d'une manière très-forte à l'intendant de l'armée, pour l'argent que vous réclamez.

Ne perdez pas. de grâce, de vue nos colonies des Bulgares, etc.. Il faudrait profiter de notre présence en Moldavie et en Valacliie pour attraper au moins quelques milliers d'individus pour nos déserts. Vous devriez faire encore une chose, c'est de forcer le gouvernement moldave de rendre tous transfuges. Je crois que vous pourriez vous entendre avec le général Michelson sur tout cela Le gouverneur de Podolie m'a écrit, que M. Rodofinikin ne se prêtait pas beaucoup aux demandes qui lui ont été faites à ce sujet.

Encore un mot; si jamais vous aviez quelque chose (fue vous voudriez faire parvenir à l'Empereur, marquez-le-moi dans des lettres à part, pour que je puisse les envoyer directement à l'Empereur. Il m'est venu dans l'idée que cela pourrait être utile et j'avoue que, si l'Empereur avait été ici, je n'aurais pas manqué de faire usage de vos lettres pour l'utilité de son service. A la distance où il se trouve, je ne peux lui envoyer des lettres particulières, que je reçois des personnes qui ont assez de confiance en moi, pour m'écrire sans réserve. Je désirerais donc, mon cher Duc, si vous le jugez à propos, que vous sépariez dans vos lettres tout ce que vous ne croirez pas être de nature à être communiqué.

P. S. Je suis éternel aujourd'hui. Voici le paquet ou l'enveloppé de votre lettre eu date du 20 mars. Nous soupçonnons par le cachet qu'il a été ouvert. Il paraît que cela ne peut avoir été qu'à Nicolayew. Tâchez, s'il y a moyen, de vérifier le fait. Vous saurez à peu près si vous cachetez assez mal vos lettres pour que le paquet en question ait été aussi mal cacheté par vous; de plus vous pourrez savoir par le gouverneur ou le marquis, s'il n'y a pas quelque soupçon sur ce petit manège du maître de poste de Nicolayew. Si la chose se trouve vraie, j'en ferai un exemple.

38) L'Empereur Alexandre à monsieur le lieutenant-général duc

de Richelieu.

Barteiistein, ce 31 mai 1807.

Mon général,

J'ai reçu avec un plaisir bien senti votre rapport du 7 d'avril, par lequel vous me mandez votre rétablissement et la rentrée dans vos fonctions.

Vous ne douterez pas, mon général, du vif intérêt que je prends à la conservation de votre santé, car vous connaissez toute l'estime que je vous porte et le prix que je mets à vos services.

Recevez-en le témoignage sincère, ainsi que celui de ma constante affection.

Alexandre.

39) .Le comte Kotchoubey au duc de Richelieu.

A Zarskoë-Selo, le 19 juin 1807.

Votre dernière lettre, mon cher Duc, en date du 1-er de ce mois, m'a fait éprouver une bien vive douleur en renouvelant les appréhensions que j'ai toujours eues sur votre santé. Vous voyez maintenant que j'ai eu bien raison de vous engager à y donner, et plus de temps et plus de soins. Si vous m'aviez écouté, vous n'eussiez pas encore repris la gestion des affaires et un peu de repos et la belle saison auraient contribué immanquablement à un rétabUssement solide; mais puisque vous ne voulez pas écouter les avis de vos amis, il ne leur reste qu'à faire des vœux pour que toutes ces imprudences n'eussent pas de suite. Vous êtes encore à temps de prendre des précautions et je crois que rien ne vous empêcherait de vous entendre de nouveau avec le marquis de Traversey, et lui remettre jusques à l'automne votre commandement.

Les nouvelles que vous m'avez données sur la marche de nos affaires en Moldavie et en Valachie, ne sont pas de nature à donner des dispositions couleur de rose. 11 est sûr, que quand on a un peu de bon sens et que l'on connaît les Turcs, l'on ne conçoit pas, comment nous avons pu si mal mener les choses. Je trouve que vous avez grandement

raison, en redoutant les conséquences de notre stupidité. Il est certain que nous nous sommes conduits comme si les Turcs nous avaient priés de nous diriger de la sorte pour leur faire plaisir. Il n'y a pas de doute, que le grand vizir, mené par des officiers français, ne puisse jouer de très-mauvais tours et que cela sera, lorsque les Turcs, déjà infatués de la gasconnade anglaise à Constantinople, de nos échecs devant Ismaël et Guiergiovo, et peut-être à Tlieure qu'il est, de l'évacuation de la Valachie, apprendront encore et la prise de Dantzig et l'occupation de Konigsberg et tous les autres succès des Français. Je vous avoue, que, après tout cela, je n'aurais pas voulu me trouver ambassadeur de Russie près du sultan; vous représentez- vous ce que j'aurais eu à souffrir de l'insolence de cette canaille à laquelle naguère je faisais sentir sous Catherine, et même sous Paul, que cela n'était que de la canaille. Enfin, voyons ce que nous enverra, comme on le dit vulgairement chez nous, le grand Dieu des Russes. C'est en lui que je fonde toute mon espérance.

Vous saurez déjà, d'un autre côté, tout ce qui s'est passé sur la Vistule. Beningsen après avoir perdu, suivant les uns, beaucoup de temps, et n'ayant rien fait pour sauver Dantzig lorsque la chose était encore possible, eut deux actions très-brillantes, Tune à Guttstadt et l'autre à Heilsberg. Le résultat de ces deux batailles, glorieuses sans doute pour nos armes, n'eut d'ailleurs aucune autre conséquence majeure. Nous dûmes toujours nous replier lorsque Bonaparte, attaquant sur tous les points, nous hvra bataille à Friedland, le 2 de ce mois. Cette bataille meurtrière, perdue par nous, l'ennemi avança en raison de la nécessité que nous trouvâmes de nous replier.

Après cette malheureuse jom'uée, des négociations pour un armistice doivent avoir été entamées par le prince Lobanow chargé de pleins pouvoirs du général Beningsen, et par Berthier au nom de Bonaparte. Ces négociations doivent déjà être terminées par un armistice, qui à ce que l'on dit, a été signé le 9. Je ne vous donne pas toutes ces nouvelles comme bien positives, car parmi tant de choses extraordinaires qui se passent ici, vous ne serez pas peu étonné d'apprendre que nous ne recevons presque jamais aucune nouvelle officielle du quartier général- cependant des lettres particulières, dignes de foi, annoncent cet acte, comme consommé, et je ne puis, pour mon compte, le révoquer en doute. Puisse - t-il nous amener ainsi une paix définitive, c'est ce qu'il y aurait de plus heureux pour nous. Je conçois que l'amour-propre, la vanité de la nation et des chefs, doivent être blessés; mais faut -il s'arrêter sur de pareilles considérations lorsqu'il s'agit de jouer un aussi gros jeu. L'on blâme beaucoup Bening-

sen, ou raccuse d'ineptie, de mauvaises dispositions, etc.. Beningsen d'un autre côté, se plaint d'avoir eu une armée dénuée de tous moyens de subsistance, de n'avoir pas eu de généraux et très-peu d'officiers instruits. Je ne me déclare pas du tout pour champion de ce général, je ne lui ai jamais supposé ni grands talents, ni grande fermeté de caractère; mais d'un autre côté qu'y a-t-il à lui opposer, lorsque cet homme vous dit: «L'armée française fourmille de grands généraux et je n'en ai pas du tout, qui aient même de la médiocrité». Enfin, soit tout ce que vous voulez; mais pourvu que nous ayons la paix.

Les Autrichiens n'ont jamais voulu bouger et les Anglais, qui promettent depuis si longtemps des troupes de débarquement en Poméranie, n'ont pas envoyé jusqu'à présent un seul homme dans la Baltique. Avec de tels éléments, avec des ministres tels que ceux qui dirigent la politique, et à Vienne, et à Londres, et chez nous, comment ne pas désirer le retour de la paix. Il faudrait, en vérité, ou être mauvais Eusse ou un idiot.

Je vous réponds aujourd'hui officiellement; mon cher Duc, au sujet des prisonniers turcs. Arrangez tout cela comme vous l'entendrez au mieux, sans vous embarrasser le moins du monde des ordres que l'on pourrait vous donner d'ici. Faites ce que vous jugerez être le plus utile, prenez de l'argent dans les nasmHun najiamu, et envoyez vos rapports ici, afin que tous vos comptes puissent être liquidés. J'ai vu exprès M. Viasmitinow pour cette affaire-là, et je lui ai dit que je vous manderais ce que vous venez d'entendre. Il m'a approuvé.

Je suis bien fâché de cette aiïaire de la ferme d'Odessa. J'ai traité la chose à fond avec le comte Séverin Potocky. L'affaire est très-difficile à arranger; cependant je fais travailler à un mémoire, que je compte présenter à l'Empereur, en mettant sous ses yeux la supphque que vous lui avez adressée. S'il y avait moyen de déjouer ce Ecl^peMOBi, moyennant les 3ajiozu qu'il aura de la peine à trouver, je crois que c'est ce qu'il y aurait de mieux, au reste, je vous prie de croire que je ferai de mon mieux pour vous rendre service, et j'attendrai pour cela le retour de l'Empereur, craignant que les papiers mis sous ses yeux par un autre, qui ne serait point exactement informé de la véritable situation de cette affaire, pourraient l'exposer à quelque définition défavorable.

Je souhaite sincèrement que votre expédition de Trébizonde réussisse et j'en ai bon augure, mais tâchez de ne pas perdre de temps, et tirez le plus de chrétiens que vous pourrez de l'Anatolie, parce que, si les affaires s'arrangent avec les Français, il n'y a pas de doute que la paix s'en suivra aussi avec la Porte et alors vous n'aurez personne. Tâchez au nom de

Dieu aussi, que les Turcs ne pensent point à faire des incursions sur nos Irontières, si comme il n'y a pas de doute, ils en auront la facilité lorsque nous abandonnerons notre position devant Ismaël. Puisque déjà le mal de l'invasion de la Valacliie est inévitable, il amènera vraisemblablement un bien pour nous, c'est celui, que beaucoup de colons bulgares et moldaves viendront chez nous. Je crois que personne, de bon gré, ne quittera la Moldavie et la Valachie pour venir dans nos steppes; mais une fois les barbes turques en vue, il n'y a point de beauté de pays et de richesse qui tiennent pour un chrétien. J'ai causé beaucoup avec le prince Mestchersky relativement aux arrangement du comptoir de tutelle. Ce jeune homme m'a beaucoup plu; je suis seulement fâché de ce que j'ai appris, indirectement, qu'il ne veuille rester dans vos contrées que jusqu'au mois de septembre. Il pourra être difficilement remplacé, et j'aurais voulu que vous lui persuadassiez de rester avec madame son épouse auprès des colons.

Qu'est-ce qu'il faut faire de mieux en conscience et y a-t-il quelque chose de plus triste au monde, que la charge de gentilhomme de la chambre à la Cour?

Enfin, mon cher Duc, j'espère aussi que je pourrai bientôt m'éloigner de la Cour, comme fonctionnaire public et que je pourrai vaquer, pendant quelques années, librement à mes affaires et à ma santé.

Le retour de l'Empereur, si la paix a lieu, sera l'époque où j'insisterai de la manière la plus pressante, qu'il me permette de résigner ma place, et comme il m'a promis de m'accorder cette grâce, je ne doute pas que je ne l'obtienne.

J'espère, mon cher Duc, que dans ma retraite vous voudrez bien me conserver toujours votre amitié, à laquelle j'ai tant de droits, par l'attachement bien sincère que je vous ai voué pour la vie.

Kotchoubey.

P. S. Veuillez bien, Monsieur le Duc, faire parvenir l'incluse à M. le marquis de Traversey.

40) Le comte Kotchoubey au duc de Richelieu.

Péterhoff, le 22 juillet 1807.

J'ai reçu, mon cher Duc, par la voie de M. le marquis de Traversey, la lettre que vous m'avez écrite, je suppose après votre retour à Odessa, car vous avez oublié d'y mettre la date. Elle m'a fait un bien grand

plaisir, en m'apprenant que la fièvre vous avait quitté. Je désire bien sincèrement qu'elle ne vous revienne jamais, et que vous puissiez continuer à rendre les bons services que le pays, où vous vous trouvez, vous doit. Vous aurez reçu, peu de temps après la nouvelle de l'armistice, celle dont vous me parlez, celle de la paix. Il est certain que l'on ne saurait assez regretter, que l'on n'ait pas songé à la faire plus tôt et que l'on n'eût vu la nécessité de la faire qu'après une défaite qui, sans être complète, a fait perdre la tête à bien du monde. Les conditions de cette paix sont encore un mystère pour le public et pour moi. Le traité n'a pas été publié et l'Empereur n'en a dit que par-ci par-là quelque chose; cependant les gens qui l'approchent soutiennent que la paix est si avantageuse, que dix campagnes heureuses n'auraient pas pu la rendre meilleure. Quoi qu'il en soit, et quelle que soit cette paix, il faut rendre grâces au ciel, que nous l'ayons. Il était impossible de faire la guerre, comme nous la faisions. Rien n'était prévu, rien n'était préparé, pénurie de généraux, aucun ensemble dans les mesures, etc.. enfin, le pays se ruinait, en faisant les plus grands sacrifices que la Russie ait jamais faits. Vous n'avez vu de tout cela qu'un faible échantillon en Moldavie, mais vous pourriez, pour vous rapprocher de la vérité, raisonner ainsi: si l'on n'a rien fait contre les Turcs, contre ces bonnes gens que tout le monde peut battre, si l'on n'a profité ni de leur faiblesse, ni de leurs divisions, ni de la révolution même qui a fait descendre le sultan de son trône; si l'on a ruiné et dépouillé des provinces chrétiennes, qui dit-on devront nous revenir, à quoi devait-on s'attendre en agissant contre un ennemi puissant et beaucoup plus habile que nous? C'est le raisonnement qu'il faut faire et c'est celui que je me suis toujours fait depuis quelque temps. Je n'ai pas cherché la gloire du pays. Il y a pour les empires des circonstances, où il faut mettre tout cela de côté et se croire heureux que les choses n'aient pas été plus mal. Je désire sincèrement que le cours du Danube nous serve de frontière, mais c'est un événement, qui, à ce que je crois, n'est pas du tout certain. Dans tous les cas, il faut s'attendre à ce que nos anciennes relations avec la Porte seront rétablies. Il existe à ce qu'il paraît de l'intimité entre notre Empereur et Napoléon. Celui-ci a été aux petits soins et il n'y a sortes de séductions dont il n'ait fait usage. Il a passé des six et sept heures dans des promenades et conversations particulières. Dieu veuille que cela tourne au profit de la Russie; mais je crains que l'astuce du nouvel empereur-roi ne se soit exercée sur les choses les plus délicates, et alors les conséquences peuvent être difficilement calculées; enfin soyons ou Turcs, et croyons au destin, ou soyons bons chrétiens et résignons-nous; ce qui

arrive dans notre cliétif monde est peut-être un châtiment du ciel, ({ue nous avons mérité.

Je vous envoie, mon clier Duc, aujourd'hui la copie du rescrit que l'Empereur a adressé au général Michelson, relativement à la Céml ycTb- Jl,yHaiicKaîi. C'était la mesure la plus ridicule que l'on ait pu imaginer. Réunir sur une frontière un ramassis de brigands, c'est une chose qui ne peut pas s'expliquer; car si ce pays nous restait, il aurait fallu songer à avoir sur le Danube des régiments de milices, nocejicHHtie hojikh, et de bons cosaques du Don. Des régiments d'infanterie légère bien établis garderaient celte frontière de la manière la plus siire, et seraient de la plus grande utilité au pays. Vous connaissez l'organisation de la frontière mihtaire de FAutriche dans le Banat; voilà, à mon avis, ce qu'il faudrait pour nos frontières avec la Turquie, et M. Michelson devrait avoir honte d'avoir proposé une aussi mauvaise mesui'e; j'espère que ce rescrit et les ordres que vous avez donnés, mettront un terme à ce vagabondage.

Je suis touché, mon cher Duc, de tout ce que vous me dites au sujet de mes projets de retraite. Mes circonstances sont telles que je suis décidé de revenir à la charge, et cela dans très-peu de temps.

Je crains que l'on ne traîne à faire droit à ma demande; je redoute surtout que l'Empereur ne m'adresse, en réponse à ma supplique, quelque rescrit dans le gem'e de celui qui a été donné il y a trois jours à M. Bii3bMHTHH0BT>. L'Empcreur lui a écrit qu'il ne pouvait pas lui donner de congé parce que ses services étaient nécessaires à l'état et à Sa Majesté.

Or, sans avoir trop d'amour-propre, vous conviendrez que l'on peut s'attendre à être traité au moins de pair avec le ministre de la guerre, mais si cela m'arrive, j'insisterai à quitter le portefeuille. Je ne sais ce qui pourrait au monde m'engager à le garder.

Je termine faute de temps, car nous sommes dans le cas d'aller à la Cour à cause de la fête de St-Jean. Le général Savary est venu ici avec une commission particuhère de Napoléon. Le choix de l'ambassadeur pour Paris n'est pas encore fait, et il ne sera pas si facile, parce que l'homme qui voudra s'en charger doit avoir une grande assurance dans sa capacité.

Adieu, mon cher Duc, conservez-moi votre amitié et soyez assuré de celle que je vous ai vouée pour la vie.

Kotchoubey.

41) Le comte Kotchoubey au duc de Richelieu.

St-Pétersbourg, le 22 août 1807.

J'ai reçu hier au soir, mon cher Duc, votre lettre du 13 de ce mois, et je profite d'un courrier, qui retourne à Caminick auprès du prince Prosorovsky, pour vous répondre sans perdre de temps. Si tout le inonde voyait aussi bien et jugeait aussi juste comme vous, je vous réponds que les affaires iraient fort bien; mais cela n'étant point, je ne sais quels sont les ordres que vous recevrez du ministre de la guerre, relativement à la dislocation très-sage des troupes que vous lui proposez. Vous traitez l'objet eu homme d'état. Vous voulez qu'il y ait des troupes dans nos provinces hmitrophes; mais autant seulement qu'il en faut. Vous voulez que ces troupes ne ruinent pas le pays, parce que vous considérez que la conservation de ces provinces peut être utile, pour ces troupes elles-mêmes. Vous voulez enfin, qu'elles soient bien cantonnées, qu'il en meure moins, etc.... Toutes ces parties exigent combinaisons et réflexions et il faut voir quel sera l'usage qui en sera fait. Vous m'avez enfoncé le poignard dans le cœur, en m'apprenant, par votre rapport au ministre de la guerre, l'évacuation probable de la Moldavie. J'espérais, après avoir vu le traité de Tilsit, que nous serions au moins dédommagés sur la Turquie, mais si nous sommes même frustrés de ce côté-là, j'avoue qu'alors je n'y comprendrai rien; au reste a-t-on jamais vu un choix pareil à celui de M. JIamKapeBT>, pour un négociateur. Vous connaissez l'homme, vous l'avez vu à l'armée du prince Putemkin. Il a servi sous mes ordres, et je n'exagérerai pas en vous assurant qu'il ne sait ni parler, ni lire, ni écrire; or c'est la personne qui représente maintenant à peu près le prince Bezborodko; tandis que le général Michelson représente le maréchal Roumianzow ou le prince Repnin!! Je ne sais absolument rien de ce qui se fait chez nous en politique. Il paraît que l'Empereur dirige exclusivement cette partie-là, lui-même, et que le général Budbcrg influe même très- peu sur les actions de notre cabinet, au moins est-ce l'opinion assez générale. Nous sommes maintenant dans un état de crise. Vous saurez déjà que les Anglais ont paru devant Copenhague et dcmandcut aux Danois la remise de leur flotte et de leurs forteresses en Zélande, jusqu'à la paix de l'Angleterre avec la France. Les Danois veulent résister. D'un autre côté, l'on veut supposer que les Anglais peuvent nous soupçonner aussi d'avoir promis aux Français de icrmer nos ports à leurs ennemis, et l'on conclut de là, que les Anglais après avoir fait leur coup

à Copenhague, pourraient bien aussi faire une apparition devant Cronstadt. Je ne puis supposer qu'ils en aient l'envie, car qu'y gagneraient-ils? Est-ce trois ou quatre vaisseaux que nous avons à Cronstadt, est-ce quelques chantiers insignifiants et quelques magasins vides, qu'ils pourraient brûler; mais cela peut-il être mis en ligne de compte avec l'exaspération, que cela produirait, avec les mesures violentes que l'on serait forcé de prendre contre le commerce anglais, et leur but ne peut-il être suffisamment rempfi, si tenant le Sund, ils parviennent à le fermer pour nous, en cas qu'ils en voient la nécessité? Au reste, toutes les mesures sont prises ici pour la défense de Cronstadt et, dans quelques jours d'ici, l'on saura sans doute à quoi s'en tenir.

Je vous écrirai incessamment, mon cher Duc, sur les divers objets de service dont vous me parlez; mais je ne puis remettre de vous informer que j'ai l'espérance d'obtenir incessamment ma démission. J'ai supplié l'Empereur, il y a à peu près un mois, de remplir la promesse très-gracieuse qu'il m'avait donnée avant son départ. Il a daigné y souscrire et avant-hier ayant pris la liberté de lui rappeler mes petits intérêts, il m'a itérativement promis que j'aurai ma démission les premiers jours de septembre. Je fais en conséquence mes préparatifs de départ, voulant immédiatement après faire un voyage d'un mois en Ukraine, et faire les arrangements nécessaires pour la réception de ma famille, l'hiver prochain. Ma santé dérangée et les fatigues d'une place où je n'étais plus bon à rien, m'ont imposé la nécessité de la résigner, non, je vous l'avoue, sans quelque regret, parce que pendant quelque temps je m'étais flatté que je pourrais faire quelque bien et parce que je m'étais, en quelque manière, identifié avec quelques parties qui m'étaient confiées. Je n'ai pas besoin de vous dire que celle que vous gérez m'avait plus spécialement attaché, depuis qu'elle est tombée entre vos mains, et que je cherchais à la choyer comme une maîtresse. Je voyais que cela prenait si bien, que j'avais mis tout mon amour-propre à vous seconder. Un autre regret bien sensible pour moi, c'est celui de me séparer de plusieurs personnes très-respectables, qui avaient des droits à ma confiance, auxquelles j'en avais inspiré à mon tour et qui devront maintenant s'accoutumer à un nouvel intermédiaire. Je vous place, mon cher Duc, à la tête. A^ous savez combien je vous suis sincèrement attaché et je suis touché au delà de tout ce que je pourrai vous exprimer, de tout ce que vous me marquez d'amical à ce sujet. Connaissant mon zèle pour le service, vous penserez facilement que cela ne peut être que par des raisons bien valables que je me suis décidé à le quitter. Le comte S. Potocky, qui a été témoin de mes forces épuisées

pourra vous en rendre compte de bouche, puisque vous devez le voir bientôt.

Adieu, mon cher Duc; si vous m'écrivez quelque chose, que vous voudriez seulement faire parvenir à ma connaissance, veuillez bien adresser vos lettres à M. CnepancKitt. Elles me parviendront alors sûrement et ne tomberont pas entre les mains de mon successeur, si sa nomination devait bientôt avoir Meu. Je ne peux encore vous rien dire, qui il sera; l'on suppose toutefois, assez généralement, que je serai remplacé par le prince Alexis Kourakin. Je suis de cœur et d'âme votre bien dévoué

Kotchoubey.

42) Le comte Kotchoubey au duc de Richelieu.

Pétersbourg, le 2 septembre 1807.

Je vous ai écrit, mon cher Duc, il y a quelques jours. Je n'ai aujourd'hui que le temps de vous dire quelques mots par le retour de votre courrier, qui, ayant eu son expédition de M. BasMnTHHOBT), n'attendait que ma lettre pour partir. Le ministre de la guerre vous fait passer les ordres de l'Empereur, relativement à la dislocation des troupes. Il paraît que Sa Majesté, s'étant occupée Elle-même avec beaucoup d'attention de cette partie-là. Elle désire que les ordres, qui vous parviendront à cet égard, de qui de droit, soient exécutés, et c'est à quoi il faut vous apphquer. Il est à ce que je crois indubitable, que notre armée doit sortir de la Moldavie et d'après cela, je vous conseille, mon cher Duc, de ne pas négliger d'attirer chez nous le plus que vous pourrez des Bulgares, etc.. Quant à la possibilité, que ce superbe mais malheureux pays nous appartienne un jour, il paraît que c'est une chance un peu éloignée et qu'elle est dépendante de différentes circonstances, qui ne relèvent pas de nous seuls.

Je suis encore dans la môme incertitude sur ce qui me regarde. On n'a nommé personne pour ^ me remplacer, mais l'on attend tous les jours le prince Alexis Kourakin, qui, suivant toutes les apparences, aura mon département. Je ne l'ai jamais plus ardemment désiré; je crains cependant que sa maladie ne le retienne, et alors il ne sera au moins plus question de mon voyage en Ukraine jusqu'au premier traînage, ce qui par parenthèse, me contrarie beaucoup. Je voudrais déjà être depuis longtemps livré à mes affaires et au repos.

Le jour de la St- Alexandre nous a donné deux maréchaux, le prince Prosorovsky et le comte Goudovitch. Le premier a obtenu en même temps le commandement de l'armée de Moldavie. Le comte Nicolas Roumianzow a le portefeuille des affaires étrangères. Voilà nos événements les plus saillants. On dit que le comte Nicolas déteste les Anglais, et le public suppose que nous pourrions bien en venir à une rupture avec les Anglais. Si cela pouvait arriver j'en serais au désespoir. Les Anglais certainement se conduisent mal, mais, mon cher Duc, il faut que nous restions tranquilles, et veuille le Ciel nous éviter tout nouvel embarras, dont nous ne pourrons sortir qu'avec préjudice.

Adieu, portez-vous bien, et ne doutez pas de mon très-sincère attachement.

Kotchoubey.

43) Le comte Kotchoubey au duc de Richelieu.

St-Pétersbourg, le 8 septembre 1807.

Je ne vous écrirai, mon cher Duc, que quelques mots aujourd'hui et cela pour vous prévenir, que M. Mertvago étant destiné à devenir chef du département des vivres, vous aurez une place de gouverneur vacante. Je n'ai voulu proposer aucun arrangement pour cette place, jusqu'à ce que vous m'indiquiez vous-même la personne que vous croyez digne de cet emploi.

Vous m'avez proposé une fois le vice-gouverneur de la Tauride. Avezvous encore la même idée ou désirez-vous que l'on nomme un autre? Voyez ce qui sera le mieux pour le service et faites votre représentation en règle, afin que, si elle ne me trouvait plus en place, la chose ne puisse point manquer.

Adieu, mon cher Duc, je suis dans une position bien désagréable. Je suis prêt à résigner ma place; mes papiers, mes affaires sont en ordre; mais je n'entends rien encore de mon successeur.

Tout à vous

Kotchoubey.

44) Le comte Kotchoubey au duc de Richelieu.

St-Pétersbourg, le 15 octobre 1807,

J'ai été mis en possession, mon cher Duc, presque à la fois de vos lettres, dont l'une du 28 septembre et l'autre sans date. Je suis sensiblement touché de tout ce qu'elles contiennent d'amical pour moi. Quittant ma place, il m'est bien doux d'emporter les regrets de quelques personnes estimables, dont j'ai recherché l'amitié, et sous ce rapport, vous avez, mon cher Duc, une place distinguée dans mes tablettes. Aussitôt vos ordres reçus, je me suis mis en devoir de les exécuter et cette même estafette vous annonçait l'envoi de 300 mille roubles pour les colons bulgares, serbes et autres, qui nous sont arrivés ou qui nous viendront de la Moldavie, etc.. Je suis bien aise qu'une cochonnerie sans exemple, comme ce fameux armistice de M. M. Meyendorff et Lachkarow, ait au moins procuré quelques milhers de familles pour nos déserts. Je n'ai vu cette belle pièce diplomatique que longtemps après sa confection, dans la gazette de Hambourg, et je n'ai pas pu m'empêcher d'en dire mon opinion au comte Roumianzow. Il en a bien senti les inconvénients et vous saurez déjà, depuis longtemps, que cet acte inouï n'a pas été ratifié. Effectivement, de quelle manière doit-on envisager cette transaction lorsque l'on sait, comme je l'ai appris moimême, par des relations particulières, que j'ai conservées à Constantiuople, que l'empire ottoman est aux abois. Le trouble et les désordres vont croissant. Le Grand Seigneur tremble dans son sérail et le grand vizir n'avait peut-être pas au camp, à la fin du mois d'aoiit, 15 mille hommes. Toute cette canaille se débandait et n'écoutait personne, et c'est au milieu d'un tel ordre de choses que l'on signe l'armistice. J'ai dit au comte Roumianzow, que c'était le moment ou jamais de tirer un grand parti de la Turquie, si toutefois nous sommes sûrs que les Français veulent nous les livrer, mais si cela n'est pas, comme on peut jusqu'à un certain point le supposer, alors la question change et ma politique, fondée uniquement sur les gazettes, se trouve déconcertée et je laisse au plus habile à déterminer ce qu'il y a à faire. Il paraît que notre vieux maréchal a assez bien saisi toutes ces affaires. Indigné comme de raison de la conduite de Meyendorff et de Lachkarow, il doit avoir écrit à rEmpcreur, qu'il n'évacuerait les deux principautés et les forteresses, qu'autant qu'il y serait forcé par les armes ou par les ordres les ]]lus précis et les plus positifs de Sa Majesté Impériale.

Quoi qu'il en soit, je vous fais bien sincèrement mon compliment de n'avoir pas les embarras de la dislocation des troupes en Crimée, etc.. Je présume au moins que notre armée, restant de l'autre côté du Dniester, il ne s'agira plus, pour le moment d'aucune nouvelle répartition; cependant il faut vous attendre que cela aura lieu, dès qu'il y aui'a des troupes qui repasseront le Dniester.

Il paraît que la répartition, que vous avez reçue, a été faite par l'Empereur lui-même, et tel est le système des complaisants, qui prévaut aujourd'hui, qu'ils préféreraient plutôt faire mourir non-seulement deux mille hommes, mais cent mille et faire dépenser cent millions, que de faii'e à l'Empereur une représentation quelconque. Le désir de plaire est à Tordre du jour, et, avec ce principe. Dieu sait quel mal ne sera pas fait à l'Empereur et à l'état.

Vos doléances sur les passe-ports sont on ne peut pas plus fondées. Il n'y a sorte de démarches que je n'aie faites, tant auprès de l'Empereur, qu'auprès de Budberg, pour empêcher une mesure qui ne pouvait jamais être utile et devait, dans tous les cas, faire le plus grand mal. J'en ai écrit à Bartenstein et j'ai été vilipendé. J'en ai parlé ici, et je n'ai pas été écouté. Si la paix se fait avec la Turquie, il faudrait absolument que vous obteniez quelque adoucissement dans la rigueur de cette mesure. Vous pourriez, pour y parvenir, vous adresser au comte Roumianzow, qui sous ce rapport-lk, voit assez juste et se décidera peutêtre à faire des représentations. Pour cela, comme pour les autres affaires, et surtout pour vous mettre en relation plus directe avec le nouveau ministre, il serait à souhaiter que vous puissiez venir ici, et il m'eût été bien aisé d'en obtenir la permission de l'Empereur, mais je n'ai pas pu me décider à le faire d'emblée. J'ai pensé que nos circonstances actuelles avec la Turquie pourraient peut-être exiger que vous restiez sur les heux; j'ai pensé que vous pourriez être utile au prince Prosorovsky en vous rendant auprès de lui; j'ai pensé enfin que je ne devais rien faire qu'à bonnes enseignes. Je me réglerai en conséquence, et si je vois un moment opportun, je parlerai de vous appeler ici. En attendant, vous ne feriez pas mal d'en écrire au comte Roumianzow. Vous pourriez lui marquer, que si le service de l'Empereur sur les lieux n'exigeait pas que vous restiez à Odessa, alors vous ne seriez pas fâché de venir à Pétersbourg, pour y exposer différents objets relatifs au commerce, aux quarantaines, etc. etc.

A propos de quarantaine, vous ne pouvez pas vous imaginer toutes les difficultés que j'ai rencontrées pour arranger définitivement cette partie là. M. TchitchagoNY, s'appuyant du marquis de Traversey, m'a mis une

quantité d'entraves et je les aurais passées bien volontiers, quelque difficulté que j'aie trouvée à prendre différentes mesures, sans le concours du département de la marine, mais dernièrement M. Tchitchagow m'a annoncé qu'il travaillait avec le ministre du commerce à rétablir le port de Balaclava pour y faire aboutir une partie du commerce. Il prétend que la cherté à Sébastopol est devenue excessive depuis qu'Odessa et Kafa seuls peuvent admettre des vaisseaux, etc.. Cet arrangement sera absolument contraire à tout ce qui a été fait jusqu'à présent. Le comte Roumianzow l'a senti luimême, et a signé plusieurs représentations à l'Empereur, par lesquelles l'on établissait comme principe fondamental que l'on ne devait pas multiplier les quarantaines, etc., etc. Aujourd'hui tout se renverse, et principes, et dépenses et peines de cinq années vont au fond de la mer. Tout cela n'est pas bien consolant pour ceux, qui en travaillant ont cru bâtir sur un fond solide.

Après vous avoir parlé, mon cher Duc, sur les affaires publiques, je dois, par une suite de l'amitié que vous me témoignez, vous dire quelques mots de moi-même. Un courrier du prince Kourakin nous a apporté avant-hier la nouvelle qu'il devait partir le 6 ou le 7 octobre de Tchernigow. 11 sera donc incessamment ici, et j'aurai, en conséquence, tout aussitôt mon congé.

J'attendrai l'établissement du premier traînage, et alors je me rendrai seul pour quatre à cinq semaines à Poltava. De là, je reviendrai à Pétersbourg et j'y resterai jusques après les couches de ma femme. Nous irons ensuite, suivant toutes les apparences, en pays étrangers, d'abord aux eaux de Carlsbad et ensuite en Suisse, où à vue de pays, je m'établirai pour quelques années. Je voulais dans le principe me fixer en Ukraine, mais toutes choses bien considérées, je me suis déterminé à préférer un séjour à l'étranger. Voilà, mon cher Duc, mes projets.

Je serai charmé de vous voir cet hiver, et, pour vous abréger le chemin, je viendrai même vous chercher à Krementchoug; je me réserve de m'entendre avec vous sur ce chapitre lorsque je pourrai au juste déterminer l'époque de mon départ. En attendant, agréez les assurances de mon bien sincère et inviolable attachement.

Kotchoubey.

P. S. L'on s'arme à force ici contre les Anglais, cependant il ne paraît nullement qu'ils aient sérieusement l'envie d'en venir à une rupture avec nous. Je présume, d'après mes combinaisons personnelles, que cela dépendra

beaucoup de l'iuipulsiou que la France voudra donner. Sa position la met un peu dans le cas de faire ce qu'elle veut.

45) Le comte Kotchoubey au duc de Richelieu.

St-Pétersbourg, le 17 novembre 1807.

Je vous expédie, mon cher Duc, une estafette aujourd'hui, pour vous annoncer officiellement que l'Empereur vous autorise à venir ici. Il m'est bien agréable de terminer, poiu' ainsi dire, mes relations d'aifaires avec vous, en remplissant une chose que vous désiriez, car, suivant toutes les apparences, je cesserai d'être ministre de l'intérieur dans le courant de la semaine. Le prince Kourakin est ici, depuis quelques jours, et l'Empereur lui a donné quelques jours pour prendre du repos et pour me mettre à même de terminer quelques affaires. Je me fais une fête de vous revoir, et comme le traînage ne s'établit guère avant le mois de janvier, je ne désespère pas de vous voir à ma campagne. J'y serai pour la Noël et compte y passer une quinzaine de jours. Vous ne ferez pas de détour en passant par Poltava, car il ne faut pas songer à voyager par la Russie Blanche. Cette province est abîmée et ne se. remettra certainement de quelques années.

Je vous envoie, mon cher Duc, un projet de règlement pour la quarantaine. Voyez ce qu'il faudra y changer et terminer cette besogne lorsque vous serez ici, car sans cela elle pourra encore être remise aux calendes grecques. Une partie essentielle manque à ce règlement, c'est le code pénal de la quarantaine; mais je n'ai pas su l'aborder. Le baron Kampenhausen voulait y travailler, et s'il avait fait quelque chose, l'on pourrait peut-être revoir ici le travail et faire ainsi un ouvrage complet. L'Empereur n'a pas consenti à la création de deux compagnies pour chaque quarantaine, mais il a mieux fait, il vous destine un bataillon exclusivement chargé du service des quarantaines.

Le prince Mestchersky m'a remis votre lettre. Il est trop occupé de son mariage, pour que je puisse encore lui parler des affaires, dont vous l'avez chargé. Il n'a pas été possible, comme le comte Roumianzow vous le marque sans doute, d'en faire un chambellan et je crois que l'Empereur a eu raison de le refuser, mais il veut en faire un ministre. Dans tous les cas, le prince Mestchersky ne retournera plus à Odessa, et je vous en préviens, afin que vous puissiez enrôler quelqu'un à sa place.

Adieu, mon cher Duc, je n'ai pas un seul instant à moi. J'arrange mes papiers pour les rendre à mon successeur. L'idée seule que bientôt je serai quitte de ma place m'a donné de la santé. La réalité doublera mes forces et mon bonheur. •

Je serai, mon cher Duc, tant que je vivrai, votre très-dévoué.

Kotchoubey.

46) Le comte Kotchoubey au duc de Richelieu.

St-Pétersbourg, le 28 avril 1808.

J'ai attendu depuis longtemps, mon cher Duc, quelque occasion sûre pour vous écrire. Le départ du prince Mestchersky m'en fournit une aujourd'hui, et j'en profite avec plaisir, tant pour vous donner de nos nouvelles, que pour vous faire passer ci-joint un paquet, qui m'a été particuhèrement recommandé par M-me Merveldt. J'ai demandé à tout le monde depuis que vous êtes parti, si vous écrivez quelque chose; mais, et le comte Roumianzow et le prince Kourakin, m'ont assuré n'avoir encore rien reçu de vous; l'ambassadrice est la seule personne qui ait su me dire ce que vous alliez devenir. Je suis -charmé que vous fassiez le voya^-e de Moldavie. Je crois que vos avis ne sauraient y être, que de la plus grande utilité; j'aurais voulu, comme je vous l'ai dit ici, que l'on se fût décidé à pousser les hostilités avec force. C'est le seul moyen de porter les Turcs à la paix, si tant est que l'on se décide ici à la faire, sans la participation des Français. Je ne crois cependant pas que cela soit jamais le cas, et dès lors je conclus aussi que notre guerre avec la Porte durera encore puisque cela n'est pas le temps encore pour Napoléon d'exécuter ses projets sur la Turquie. L'époque, où il pourra s'en occuper, paraît être plus éloignée maintenant. Les affaires d'Espagne doivent l'occuper exclusivement pour quelque temps. Je ne présume pas qu'il lui en coûtera beaucoup d'en venir à bout. Cette insurrection a eu, à mon avis, tous les caractères de la faiblesse. Poui* amener quelques résultats importants, il aurait fallu que l'on en vienne à des résultats beaucoup plus signifiants et que, d'emblée, le peuple espagnol eût fait quelque tentative énergique contre Murât et les troupes françaises; mais il n'est plus temps, selon moi, de secouer le joug des Français. Ils se renferment et dicteront la loi. Le comte Roumianzow m'a dit, que le peuple espagnol avait attendu avec impatience l'entrée des troupes françaises à Madrid et qu'il désirait que l'Empereur Napoléon ar-

range les affaires d'Espagne. D'après de telles données du ministre des affaires étrangères, il faut conclure que cette levée des Espagnols ne produira absolument rien.

Hier, nous avons célébré ici, avec beaucoup de solennité, la reddition de Sweaborg. La place s'est rendue le jour convenu avec le commandant. Plus de 7,000 hommes de garnison sont constitués prisonniers de guerre. Nous avons acquis sept frégates, 100 chaloupes canonnières et plus de 1,200 canons.

On attend, à chaque instant, l'arrivée du général Kouovnizin avec les détails de toute cette transaction. Je la considère comme infiniment heureuse. Nous serons, selon toutes les apparences, assez tranquilles cet été; je ne présume pas que les Anglais aient le temps de nous molester, pendant la durée de cette campagne, ayant à faire dans la Zélande. C'est là le point sur lequel ils doivent se porter et chercher à empêcher que les Français ne puissent y pénétrer. Ils auront aussi à soutenir le roi de Suède, dans les entreprises qu'il pourra faire contre la Norvège, et de cette manière, les Anglais, à mon avis, ne nous feront pas grand mal militairement. Le mal consistera seulement dans l'interruption du commerce, et celuilà se fera sans doute sentir assez généralement.

En bon Eusse, je voudrais, puisque nous avons la Finlande et que, suivant toutes les apparences, nous aurons aussi la Yalachie et la Moldavie, que nous puissions faire au plus tôt la paix, laissant les Français aux prises avec leurs antagonistes tant que cela leur plaira, si tant est, qu'il est impossible de les réconcilier, comme cela paraît être le cas. La prise de Sweaborg, et par conséquent la réunion totale de la Finlande suédoise, a décidé le voyage que l'Empereur se proposait de faire dans cette province. On assure que S. M. partira à la fin de cette semaine. Elle sera accompagnée, entre autres personnes, par les ministres de la guerre et de la marine. Son absence durera, à ce que l'on suppose, près de trois semaines. J'ai assisté au conseil, lors des discussions de l'affaire des fermes d'eau-de-vie, dans vos gouvernements. Nous avons arrangé l'affaire de notre mieux et de manière, à ce qu'il paraît, à concilier les intérêts de la noblesse avec les vues du gouvernement. Votre régence de Kherson s'est indignement conduite et je n'ai pas pu m'empêcher de dire à M...., qui m'honore souvent de ses visites, que pour un homme d'esprit, il avait composé un méchant papier pour la régence. Il m'a assuré, avec assez de mahce, qu'il n'y avait eu aucune part, qu'il aurait sans doute mieux fait, mais que d'autres fermiers s'en étaient mêlés et avaient, dit-il, gâté l'affaire. J'ai proposé que vous présentiez en commun, avec les maréchaux de la

noblesse, vos vues, sur la manière d'arranger la ferme à l'avenir, et vous en recevrez l'ordre. J'ai dit même les questions qu'il fallait vous adresser, et comme elles ont été approuvées, je m'imagine qu'elles vous seront adressées dans les instructions que vous recevrez. Je crois que vous feriez bien de vous occuper d'avance de tout cela et de présenter vos vues à temps, pour que l'on puisse les revoir et statuer ici. Dans tout cela, ne négligez pas, je vous prie, les intérêts des véritables propriétaires et mettez-nous à l'abri des chicanes du fermier.

Madame la Grande-Duchesse Catherine me demande chaque fois de vos nouvelles, et me charge chaque fois de vous dire beaucoup de choses de sa part. Elle paraît faire beaucoup de cas de vous. C'est une charmante princesse, faite pour jouer un grand rôle, si jamais elle pouvait se trouver sur un théâtre digne d'Elle.

Adieu, mon cher Duc, je suis impatient d'apprendre directement de vos nouvelles. Ma femme se remet un peu. Il me tarde de la savoir accouchée. Je n'attends que cet événement pour me mettre en route avec elle et je me flatte toujours de pouvoir nous mettre en route, au plus tard vers le 10 juin. Nous irons à Spa et en Piémont, et de là, à Paris. A propos de cette dernière ville, chargez-moi de vos commissions et si vous y aviez quelques amis ou connaissances intimes, ne pourriez -vous pas me donner quelques lettres d'introduction; outre que je serai bien aise de connaître des personnes avec lesquelles vous pouvez être lié, vous savez combien il est souvent fort utile pour un étranger de faire de bonnes connaissances.

Le but de mon voyage en France, au reste, n'est pas celui de m'amuser, mais de voir de près les choses. Il y a apparence, qu'à 39 ans, je ne pourrai pas renoncer à tout jamais aux affaires, et dès lors, il peut m'être utile d'acquérir des notions un peu plus exactes que celles que nous avons, et sur la France et sur ses fondataires.

Adieu, de cœur et d'âme tout à vous ^

Kotchoubey.

P. S. Je crois devoir vous prévenir d'être en garde, pour votre correspondance par la poste. On croit généralement que les lettres, depuis quelque temps, sont ouvertes. Je ne vous garantis toutefois pas que cela soit vrai; mais tout le monde le pense. Cet avis dicté par l'amitié est pour vous seul.

47) Le duc de Richelieu au général Wiazmitinow, ministre de !a

guerre.

Ce 5 mai 1808.

Le géuéral Borozdin nia fait part, mon cher général, de la dépêche qne vous lui avez adressée, avec la demande de faire sortir les chevaux de la presqu'île. J'ai cru, avant de l'autoriser à l'exécuter, devoir m'entendre avec vous sur les suites qu'elle doit avoir, l'impossibilité absolue de l'exécution dans le temps prescrit, et la grande difliculté de pouvoir même en venir à bout sans une ruine évidente pour les malheureux habitants. Vous n'ignorez pas, mon cher général, que les Tartares de la montagne n'ont exclusivement d'autre moyen de subsister que leurs chevaux, qui leur servent à tous leurs transports, que ceux de la plaine en tirent même la plus grande partie de leurs ressources; s'ils en sont privés, quel horrible résultat pour ces malheureux, et quel effet moral l'exécution de cette mesure aura-t-elle, en répandant parmi lés chrétiens la terreur la plus grande, et aigrissant, non sans raison, les mahométans, qui, jusqu'à présent, ne nous ont donné aucune raison de les maltraiter. De plus, le nombre même des chevaux rend cette translation très-difficile. Je sais qu'elle a eu lieu dans la dernière guerre, et les suites atïreuses qu'elle a eues pour le pays me sont aussi connues; mais au moins elle était possible, la steppe entre la presqu'île, la mer d'Azof et le Dnieper étant alors inhabitée; maintenant, il y a 100 mille âmes, des troupeaux immenses, une quantité de nouveaux établissements, où trouver la nourriture pour cette foule de chevaux? Songez aussi aux abus inséparables d'une telle émigration, aux vols, aux pillages. Vous verrez qu'il eu résultera la ruine immanquable des habitants de la presqu'île, et de ceux des steppes de Pérékop et du Dnieper. Nous tomberons donc dans un inconvénient plus grand, que celui que nous voudrions éviter.

Je vous soumets ces réflexions, qui me paraissent être bien puissantes, et je me mets à vos genoux, pour vous supplier de ne pas exiger de nous cette mesure qui ferait le malheur de ce pays.

11 vient d'arriver deux vaisseaux, en six jours, de Constantinople, vous verrez que le danger n'est pas prochain, par leur déclaration que je joins ici; avant qu'il le devienne, les troupes que vous attendez seront arrivées, et alors la Crimée est à l'abri de toute insulte. Encore une fois, mou cher général, au nom de l'amitié que vous m'avez toujours marquée, veuillez m'accorder cette grâce, je vous en aurai une reconnaissance éter-

xs

nelle. J'attendrai votre réponse avec impatience, et vous prie d'être persuadé de l'attachement inviolable que je vous ai voué pour la vie.

48) Le comte de Roumianzow au duc de Richelieu.

Pétersboiirg, le 2 septembre 1808.

Monsieur le Duc.

Je profite du départ de votre courrier, pour vous annoncer qu'il a plu à l'Empereur de me charger du ministère des affaires étrangères, jusqu'au rétablissement de M. de Budberg, qui, à cause de sa mauvaise santé, avait demandé et obtenu un congé. Sa Majesté me conserve ma place de ministre du commerce; ainsi, Monsieur le Duc, mes relations avec vous vont augmenter au lieu de faiblir et rien ne me convient davantage.

L'Empereur a élevé à la dignité de maréchaux le prince Prosorovsky et le comte de Ooudovitch. 11 ^ créé 5 lieutenants7généraux, il a accordé la place de grand-échanson à mon frère Michel.

J'ai assez de besogne, particulièrement ces jours-ci; ce matin, je dois travailler avec l'Empereur et, malgré cela, je n'ai pas voulu souffrir, M. le Duc, que votre courrier parte sans vous porter de mes nouvelles et sans vous assurer de tout le prix que j'attache à votre amitié et de toute la considération très-distinguée avec laquelle j'ai l'honneur d'être, Monsieur le Duc, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Le comte Nicolas de Roumianzow.

49) Le duc de Richelieu à la duchesse de Richelieu, sa belle-mère.

Odessa, ce 11 (23) novembre 1808.

Je ne vous écris qu'un mot, chère mère, pour vous prier de vouloir bien faire quelques frais pour un Russe qui doit être à présent à Paris, et auquel j'écris par Armandine; c'est le comte Kotchoubey, ancien ministre de l'intérieur, avec lequel j'étais intimement lié, et qui m'a rendu bien des services, pendant cinq ans, que j'ai été en rapport continuel avec lui. Il m'a paru désirer très- vivement de faire connaissance avec ma famille, et je vous saurai le plus grand gré de ce que vous voudrez bien faire pour m'aider à m'acquitter envers lui; il a une femme très-aimable,

douce, bonne, que je connais depuis son enfance. On prétendait même alors que nous nous ressemblions beaucoup, soit dit sans me vanter. Enfin, ce sont d'excellentes gens, dont vous serez très-contente. Quelque envie que j'en eusse, je dois renoncer pour le moment au bonheur de me rapprocher de vous. Je ne doute pas que la guerre ne recommence avec les Turcs, et dans ce cas, ce n'est pas le moment de s'éloigner. Je ne suis destiné qu'à y jouer un rôle bien subaUerne, aussi j'en suis très-affligé, par les maux incalculables qui eu résultent pour les provinces que j'administre, et parce que cette circonstance me prive du plaisir de vous voir, comme je me l'étais proposé. Je reçois assez souvent des nouvelles de Max qui se porte à merveille; j'imagine qu'à présent sa mère en a très-exactement, au moins rien n'est plus facile, par les fréquents courriers qui vont et viennent sans cesse. Je suis sûr que, si, les importantes affaires dont il est chargé lui en laissent le temps, le comte Roumianzovv vous verra pendant son séjour à Paris, car il m'a toujours parlé de vous avec le plus grand intérêt.

J'ai appris, avec bien du chagrin, les tracasseries qu'on faisait à mes sœurs, en mou nom. Je vous assure, ce que vous n'aurez pas de peine à croire, que je n'y suis pour rien. J'ai écrit par le même courrier pour tâcher de les faire finir, et j'espère qu'elles en seront quittes bientôt. Il est bien triste, que tout en me disant que je dois m'attendre à ne rien avoir du tout de ma fortune, on ne veuille pas laisser en repos moi et les autres.

Adieu, chère mère, donnez-moi de vos nouvelles, et croyez a la tendresse que je vous ai vouée pour la vie.

50) Le duc de Richelieu à la duchesse de Richelieu, sa belle-mère.

Odessa, ce 1 (13) décembre 1808.

Le comte Roumiauzow m'ayant donné de vos nouvelles, et m'ayant marqué qu'il avait été vous voir, presque aussitôt son arrivée à Paris, je m'empresse de le remercier de cette attention, et comme j'ignore s'il y est encore je vous envoie cette lettre, vous priant de vouloir bien la lui faire tenir où il sera, ce qu'il vous sera facile d'apprendre par l'ambassade de Russie. J'ai beaucoup parlé de vous dernièrement à Tultchin, où j'avais été passer de';x jours chez la comtesse Potocky, avec quelqu'un qui vous avait vu cet t.J, M. d'Arragon; il m'a donné des nouvelles de la santé

d'Armandiue qui m'ont fait bien plaisir, il prétend qu'on ne peut la reconnaître, tant elle est changée à son avantage, et bien sous tous les rapports. Je voudrais bien aller voir cela moi-même, et Dieu veuille que je puisse exécuter bientôt ce projet, que je ne perds pas de vue, et qui me rendrait si heureux; je n'ai pas voulu aller à Pétersbourg cet hiver, pour avoir plus de droits de demander à m'éloigner, aussitôt que les circonstances le permettront. Mille choses tendres à mes sœurs, et à mon filleul. J'espère que Simplicie est tout à fait bien. Que j'aurais de plaisir à vous embrasser; en attendant ne m'oubliez pas, et comptez à jamais sur toute ma tendresse.

51) Notice sur Taganrog.

15 décembre 1808-

Ion but, en résumant quelques faits relatifs au commerce de Taganrog et de Cafifa, et à leur position respective par rapport à la Uussie, en en tirant les conséquences, qui se présentent naturellement, est d'éclairer le gouvernement sur un point qui, depuis quelque temps, a acquis de l'importance, et sur lequel il semble que les parties intéressées ne sont point encore d'accord. Une fausse mesure prise, pouvant porter un grand préjudice au commerce national, j'ai pensé qu'il était de mon devoir de mettre sous les yeux du ministre, des faits qui parlent d'eux-mêmes, et qui, mieux que tous les raisonnements, traceront la marche qu'il serait à désirer qu'on suivît. Je n'ai pas besoin de dire que mon but, en écrivant ceci, ne peut être que le bien général de l'empire et la prospérité des proviuces confiées à mon administration. Une grande connaissance du pays, six ans d'expériences, de réflexions, et de recherches sur les objets dont il va être question, me donnent peut-être quelque droit d'émettre mon opinion avec plus de franchise; mais dans tous les cas, le poste que j'occupe m'en impose l'obligation.

La position de Taganrog est connue; le Don et les rivières qu'il reçoit, d'autres communications par eau, et les transports faciles par terre, mettent cette ville en relation avec le sud-est, et la mer d'Azof et la mer Noire avec une partie de l'Asie, le midi, et l'est de l'Europe.

Au premier coup d'oeil, cette position paraît des plu;»e heureuses, et

si l'on pense ensuite qu'elle fut du choix de Pierre le Grand, l'imagination subjuguée par l'autorité de ce vaste génie n'ose pas soupçonner mieux.

Mais lorsque l'on est sur les lieux, qu'on les examine attentivement, avec l'œil de l'observation et de l'expérience, lorsqu'on se transporte à l'époque de l'établissement de Taganrog, et que l'on compare la situation, et l'étendue de la Russie méridionale d'alors, avec celle d'à présent, lorsqu'on réfléchit qu'elle comprend aujourd'hui toutes les côtes de la mer d'Azof, la Crimée, et les côtes de la Bessarabie, jusqu'à l'embouchure du Dniester, alors en admirant le génie du grand homme, qui sut prévoir et hâter les destinées des Russes, on voit cependant par la réflexion, que son choix fut de nécessité, et l'on acquiert une preuve de plus que les étabhssements, comme les institutions, même les plus sages, ne conviennent pas à tous les temps.

Pierre Premier ne pensait pas exclusivement au commerce, lorsqu'il s'établit à Taganrog. Il avait probablement un autre but politique. Les dimensions du port, qu'il y fit construire, prouvent qu'il ne le destinait pas à des vaisseaux ordinaires de commerce, ou du moins qu'il ne prévoyait pas la navigation des Européens dans ces mers. Jusqu'à la paix de Kainardji, Taganrog ne recevait que des bateaux d'Anatohe et de Constantinople. Ce ne fut que lorsque la mer Noire a été ouverte aux Européens que cette ville acquit quelque consistance, et compta parmi les places de commerce. Depuis que la mer Noire et la mer d'Azof ont fixé plus particulièrement les regards de l'Europe commerçante, elle a vu sur la rade orageuse jusqu'à trois cents bâtiments, dans un été, y porter et recevoir leur chargement.

Ce serait une grande erreur que de conclure de cette affluence en faveur de Taganrog; elle prouve seulement que le commerce brave tous les obstacles et atïronte tous les dangers, mais le temps prouvera qu'il sait trouver enfin la route la plus convenable, et sans doute, il l'aurait déjà prise, si les localités étaient mieux connues, des négociants nationaux surtout, qui y sont le plus intéressés.

Lorsque le navigateur vient à Taganrog, il voit à regret la belle rade de Caff'a lui offrir un asile commode et sûr dans toutes les saisons, sans qu'il doive s'y arrêter; forcé au contraire d'aller chercher avec incertitude et difficuhé, le détroit de Jenikalé, le passer la sonde à la main, au milieu de miUe dangers, pour entrer dans une mer très-resserrée, et arriver enfin, à travers plusieurs bas-fonds, sur une rade, où il est obligé de jeter l'ancre à 8, jusqu'à 15 werstes de terre. Forcé d'y rester au moins un mois pour la quarantaine et le chargement, exposé à des vents fré-

qiieiits et orageux qui chassent l'eau, et le laissent souvent à sec. Dans quelques mois de l'année, que ce soit depuis le premier de mai, jusqu'au 30 octobre au plus, que cette mer est navigable, et dont les autres dangers ne sont que trop démontrés par les naufrages fréquents qui y arrivent, on peut compter que sur 100 bâtiments ordinaires de commerce, qui viennent à Taganrog, il en périt entre 5 et 6, ce qui fait neuf fois plus que dans la Méditerranée, d'après la proportion établie "').

Le négociant voit avec douleur ses marchandises soumises à tant de chances, arriver à peine sur cette rade, transbordées ensuite pour le déchargement sur des allèges, qui, ne pouvant même aborder à terre, les déposent à un quart de werste, jusqu'à une werste du rivage (suivant le temps) sur des voitures, de manière que la marchandise, ayant souffert un pénible et long voyage, passe et toujours à son détriment, par les mains de deux équipages, et d'un voiturier, avant d'arriver dans celles du commissionnaire, qui souvent profite de ces motifs pour léser son commettanttandis que celui-ci attend un résultat toujours tardif et incertain, et se trouve enfin obUgé, pour l'exportation surtout, de débourser un second capital trèsconsidérable, pour nohs et assurance, qu'il doit payer avant d'avoir pu rien réahser de sa cargaison de retour.

Le Russe éclairé, qui considère la ville de Taganrog sous le rapport politique et commercial, ne peut voir avec plaisir les étrangers entrer dans une mer que la Russie pourrait posséder exclusivement, pénétrer avec leurs vaisseaux jusque dans l'intérieur de l'empire, pour ainsi dire, et s'approprier par ce moyen les bénéfices du transport qui, en économie politique, sont reconnus pour le profit le plus net que puisse faire un état, profit qui reviendrait naturellement aux nationaux, s'ils s'appropriaient, comme ils le peuvent, le cabotage exclusif de cette mer. Il voit à regret le gouvernement renoncer aux avantages qu'il pourrait retirer, en particulier pour la marine militaire, d'une pépinière de marins, entretenue aux frais du commerce étranger. Il voit avec crainte la santé publique compromise par la facihté d'éluder les mesures de quarantaine sur les côtes de cette mer impossibles à garder, quand on y emploierait toute la marine militaire de la mer Noire. Il calcule enfin, que ce commerce, maintenant borné à six

*) En 1808, il est allé à Taganrog 133 bâtiments, parmi lesquels on peut compter à peu près 33 bateaux, qui par leur construction ne courent aucusi risque da s la mer d'Azof. Sur les 100 restants, 6 ont naufragé et deux ou trois souffert de fortes avaries, sans compter 2 échoués à Kortez dont un sous mes yeux. On sait que la proportion des naufrages dans la Méditerranée est d'un sur 18.

mois de l'année, serait non interrompu, s'il était transporté à Caffa, et, à une infinité d'avantages, ajouterait encore celui de faire revivre la Crimée, une des plus intéressantes provinces de l'empire.

Le marchand russe est souvent forcé, à l'approche de l'arrièresaison, de vendre ou acheter contre son gré, pour ne pas voir son capital inactif jusqu'à l'année suivante. Mais il faut l'avouer, il supporte assez patiemment un tel ordre de choses, conduit en général, par une routine aveugle, il suit la route tracée, et content d'un médiocre bénéfice, quand il le trouve, il devient sans y penser, et sans s'en apercevoir le facteur presque passif du négociant étranger.

Tels sont, en général, les inconvénients que présente, dans la situation actuelle des choses, l'établissement de Taganrog, et la navigation de la mer d'Azof permise aux étrangers, je dirais presque encouragée; reste à examiner quels moyens employer pour y remédier.

Il est prouvé que le point, où est étabh Taganrog, était unique lorsqu'il fut choisi pour y faire un établissement de commerce. Il est prouvé que lorsque un état peut, en soutenant la concurrence porter ses marchandises sur le point le plus éloigné de sa frontière, et y recevoir celles des étrang::s, il fait ce commerce avec le plus d'avantage possible, puisqu'il vend au plus haut prix et achète au moindre '). La Russie, qui possède à présent une plus grande étendue de côtes qu'autrefois, a donc le choix d'un autre point que Taganrog. Elle doit donc fixer ce point de manière qu'en offrant asile aux navigateurs et facilité aux commerçants, elle s'approprie en soutenant la concurrence, le plus de bénéfice possible, et surtout celui du transport, qui, je le répète, est toujours le plus net.

Or, le point, qui réunit toutes ces conditions pour le commerce maintenant établi à Taganrog, est assurément Caffa. Je ne m'arrêterai point à détailler sa position généralement connue, je ne ferai pas valoir l'ancienne splendeur de cette ville, qui prouve cependant en faveur du choix qu'on devrait en faire, je passerai légèrement sur les avantages pohtiques qu'en tirerait l'état^ avantages que j'ai déjà retracés ailleurs, pour m'arrêter à démontrer arithmétiquement les avantages commerciaux. Durant les six mois de navigation de l'année 1808, il est arrivé à Taganrog 133 bàti-

*) A cela il gagne au moins partie du transport de l'importation et exportation. Les Anglais, qui en économie politique servent si souvent d'exemple, ont attaché une si grande importance au fret des marchandises, qu'ils ne permettent pas à un bâtiment étranger de se fréter d'un de leurs ports, pour un autre (acte de navigation), et la France a adopté ce principe. Plusieurs écrivains croient qu'il a eu la plus grande influence sur la prospérité de la marine anglaise.

iiients grands et petits, qui ensemble ont importé d'après le tableau général approximatif d'importation et d'exportation 887,815 pouds pesant, en diverses marchandises, ou soit en comptant 3 pouds et demi pour un quintal turc, de 44 aques, 253,661 quintaux turcs. Ces bâtiments ont exporté 1.287,894 pouds pesant, ou soit: 367,969 quintaux; plus des trois quarts des contrats de nolissement se font à Constantinople, pour entrée et pour sortie.

Comme les cargaisons de retour donnent toujours entière portée aux bâtiments, on paie le nolis en raison du poids qu'ils prennent au retour. D'après le ternie moyen, ou peut fixer le prix commun du nolis pour entrée et sortie à 4 piastres et demie le quintal exporté, ce qui, pour 367,969 quintaux, donne la somme de piastres, 1.665,86072, ou en calculant les piastres à 70 copecks, cours de l'année, 1.166,101 roubles 35 cop.; d'après le même état la valeur de l'importation s'élève à 2.901,519 roubles et celle de l'exportation à 2.544,786 roubl. 68 cop; en tout à 5.446,306 roubl. 21 cop. A peu près les deux tiers de cette somme, ou soit 3.630.870 roubl. 80 cop. ont été en mer depuis le 1'" mai, jusqu'au 30 août, et d'après les primes que prend la Chambre Impériale d'assurance à Odessa (plus modérée que les Chambres étrangères) on peut calculer qu'ils ont été assurés à la prime moyenne de 4^5 pour cent, ce qui fait pour primes payées aux Chambres d'Odessa, ou à d'autres 167,020 roubl. 5 cop. Le tiers restant de la valeur totale de l'importation et exportation, ou soit 1.805,425 roubl. 90 cop. a été en mer depuis le 31 août jusqu'au 30 octobre, et a été assuré d'après les mêmes bases à 117* pour cent, ce qui donne pour primes payées à ce sujet 203,238 roubl. 65 cop. En tout il a été dépensé pour fret et assurance 1.536,361 roubles. Cette somme a été payée aux étrangers pour fret et primes d'assurances des marchandises, importées et exportées de Taganrog, somme, qui naturellement est prélevée sur les bénéfices qui résultent de ce commerce.

Mais si le commerce a toujours supporté proportionnellement, et supporte encore ces frais de nolis et d'assurances, c'est une preuve qu'il a des bénéfices assez grands pour le pouvoir, et que si les frais diminuaient de la moitié, par exemple, il paierait en raison de cette diminution, une augmentation sur le prix de la marchandise achetée, puisque par là, il n'altérerait pas les résultats.

Or les marchandises qu'on importe à Taganrog, et que l'on en exporte, coûtent à peu près le double pour nolis et assurances, qu'elles ne coûteraient si on les importait, et expédiait de Calïa, et ceci n'est pas exagéré, car tous les contrats de nolissement, faits en 1808, de Constantinople à

Caffa, et vice- versa, sont aux environs de 100 paras. Les assurances de même sont, en été, cà moitié de celles pour Taganrog, et au tiers dans l'arrière-saison. Donc si ce commerce était établi à Caffa, au lieu de 1.536,361 roub. 5 cop., que les négociants ont payé en 1808 pom* nolis et assurances, ils n'en auraient payé que la moitié, ou soit 768,181 roubl. 52V2 cop. et ils auraient pu faire refluer une somme égale de 768,181 roubl. 52V2 cop. sur les marchandises, en les surpayant d'une somme égale, rendues à Caffa. Pour plus de clarté, je ne parle ici que de l'exportation. Il est évident que pour l'importation c'est l'inverse, c'est-à-dire que le négociant étranger ne paierait pas plus cher, mais qu'il viendrait à meilleur marché, ce qui revient au même pour le négociant russe.

52) Le comte de Roumianzow au duc de Richelieu.

Pétersbourg, 5 mai 1809.

J'ai reçu, Monsieur le Duc, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire par estafette. Je l'ai mise sous les yeux de l'Empereur, je Lui ai présenté celle qui est à son adresse. J'ai parlé comme je le devais, j'ai été écouté à souhait.

Sa Majesté m'a prévenu qu'il vous serait fait réponse; peut-être, Monsieur le Duc, vous est-elle déjà envoyée. Yis-à-vis de moi S. M. s'est bornée à cette assurance, à me montrer pour vous une bienveillance extrême, et le désir bien prononcé de vous conserver à son service, dans lequel vous Lui êtes si utile.

La guerre, qui ravage le globe et nuit à la prospérité de tous les peuples, n'a pas paru assez générale au cabinet de Vienne. Loin de donner une juste attention aux conseils, aux représentations que lui faisait notre Empereur, il s'est fait puissance agressive et s'est chargé du soin d'attaquer l'empereur Napoléon et de diminuer sa puissance. Vous savez déjà, je suppose, où cela conduit. L'armée de l'archiduc Charles a passé le Danube pour se jeter, à ce qu'il paraît, dans la Bohême.

Vienne semble de nouveau réservé à voir dans ses murs dominer les Français.

L'Impératrice d'Autriche et la famille impériale se sont, dit-on, déjà retirées eu Hongrie.

L'Empereur, notre Maître, a retiré sa mission de Vienne, a rompu

ici toute commimication avec celle d'Autriche, qui, je suppose, ne tardera pas à partir.

Quand les hommes, Monsieur le Duc, voudront-ils devenir plus sages? Sentir que rien n'est si funeste que de livrer ceux qui administrent l'état à l'influence des caquets d'une ville et sentir qu'il est fâcheux de substituer à la résolution mûre et discrète des cabinets, l'esprit léger et indiscret ies salons?

Je vous prie. Monsieur le Duc, d'être bien convaincu de l'extrême attachement que je vous ai voué et que je vous consacrerai toute ma vie; il prête force à tous les sentiments de la considération très-distinguée, que je vous dois.

53) Le comte de Roumianzow au duc de Richelieu.

Pétersbourg, le 14 juillet 1809.

Monsieur le Duc.

J'ai reçu les deux lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire; je vous en fais bien mes remerciements. Elles m'ont fait plaisir, comme preuves de la confiance que vous voulez bien mettre en moi; mais elles m'ont affligé parce qu'elles font témoignage de la peine que vous ressentez.

Quittez, je vous prie. Monsieur le Duc, la direction d'esprit où vous vous trouvez. Ne connaissez-vous pas l'afî'ection de l'Empereur pour vous? N'avez-vous pas rendu à ce Monarque des services essentiels? Ne vous doit-il pas la création d'une de ses meilleures provinces? Comment pouvez vous douter de ses bontés? D'ailleurs, je vais vous fournir une nouvelle preuve de sa confiance.

Avant que de lui parler de ce qui faisait le sujet le plus essentiel de votre lettre, je lui ai tout de suite cité ce que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, touchant l'ancien capitan-pacha. L'Empereur a donné une attention particulière au bien que vous me dites de lui et qui, en effet, doit inspirer confiance. Sa Majesté qui se persuade que ce transfuge ne vous a pas trompé lorsqu'il vous a confié, que c'était par ordre de son maître, qu'il avait cherché un asile en son empire, me charge. Monsieur le Duc, de vous demander, s'il ne serait pas possible de tirer ce parti de cette confidence que d'employer l'ex-capitan-pacha à préparer la paix?

Si votre opinion n'est pas contraire à celle que nous nous faisons

sur cet objet, vous pourriez, Monsieur le Duc^ dire au capitan-pacha, que, vous étant adressé à moi, pour m'engager à solliciter l'agrément de Sa Majesté Impériale, afin qu'il pût se rendre à Pétersbourg, j'avais eu l'honneur de vous écrire que je me faisais fort d'obtenir ce consentement et que je serai charmé de lui procurer ici une existence agréable; mais que, par un plus grand intérêt pour lui, connaissant son mérite et la juste faveur dans laquelle il était auprès du sultan, et que je crois qu'il n'a pas perdue, je ne voulais pas qu'il se présentât comme un simple transfuge aux pieds de l'Empereur, qui lui venait demander asile et protection, que je désirais pouvoir le présenter à Sa Majesté comme le sujet le plus fidèle au Grand Seigneur et qui, victime des calamités de la guerre, était venu en Russie s'occuper à la terminer et à resserrer, par les liens de la plus étroite amitié, son maître et le mien. Que par conséquent vous l'invitiez, dès à cette heure, de faire connaître au Grand Seigneur que Sa Majesté est encore très-disposée, comme Elle l'a toujours été, à la paix, que loin de vouloir profiter des troubles qui agitent Constantinople, Elle désire sincèrement à sa Hautesse un règne paisible et plein de prospérité, qu'Elle ne fait nul doute, que rien ne contribuera autant à raffermir le trône de Constantinople, à ramener quelques provinces de l'Asie, qui sont soulevées, à l'obéissance qu'elles doivent au Grand Seigneur et à dompter l'esprit de fermentation qui règne surtout parmi les janissaires, qu'une paix prompte et conclue d'une manière inattendue à cette époque, entre la Russie et la Porte, que c'était pour cela qu'il fallait y travailler en secret et la préparer de manière à ce qu'elle fût, aussitôt conclue que proposée, au maréchal prince de Prosorovsky. Que Sa Majesté ne voulait que la paisible possession de la Moldavie et la Yalachie, qu'Elle avait déjà conquises par ses armes; que ce serait une bien grande erreur, et fâcheuse pour la Porte, que de se laisser aller à l'espoir de les reconquérir, qu'elles étaient déjà à la Russie, que le consentement de la Porte à les reconnaître comme provinces russes ne changeait rien à leur état de choses et aurait pour la Porte ottomane ce bénéfice immense, de la tirer tout de suite d'une guerre dont les suites ultérieures sont incalculables, et de convertir la Russie, qui est dans ce moment un ennemi si redoutable pour elle, en une puissance qui, pour son propre intérêt, veillerait dorénavant à la conservation de l'empire turc. Que la meilleure preuve que Sa Majesté pouvait donner, de ce qu'Elle ne songeait pas à la destruction de l'empire ottoman et qu'Elle jugeait au contraire sa conservation au nombre des puissances comme très-avantageuse, c'est que, loin de profiter des circonstances heureuses, où Sa Majesté se trouvait aujourd'hui, Elle ne demandait pas mieux que de conclure la paix.

Que la seconde condition essentielle, pour l'obtenir, était de traiter du sort de la Servie qui ne consentira jamais à rentrer sous la domination des Turcs, que Sa Majesté, fidèle à sa modération, à son envie de faire la paix, ne voulait point ajouter la Servie au nombre de ses provinces, mais verrait avec plaisir que, devenue déjà indépendante sous la protection de la Russie, elle fût reconnue comme telle par le traité.

Qu'il était évident, par l'examen de ces deux articles, qui sont les plus essentiels de la paix, et qui en seront comme la base, que Sa Majesté ne demande aucun sacrifice nouveau à la Porte, mais simplement de reconnaître, par la signature d'un traité, ce que les décrets de la Providence ont déjà arrêté.

Vous vous étendrez beaucoup. Monsieur le Duc, sur le désir qu'a Sa Majesté de savoir sa Hautesse heureuse et tranquille.

Vous direz que le capitan-pacha, puisqu'il est si dévoué à son maître, peut assurer ce prince, que si quelque cabale ou quelque révolte le mettait au péril de la vie et le nécessitait à fuir subitement sa capitale, il sei'ait parfaitement le maître de prendre, pour cet asile momentané, l'empire de Russie, que sa Hautesse y trouverait un ami dans la personne de l'Empereur, qu'elle y serait reçAie avec tous les honneurs et l'hospitalité qu'un souverain est en droit de réclamer, qu'il serait toujours le maître de sortir de Russie et de reprendre les trésors ou les richesses qu'il pourrait y avoir apportés.

J'abandonne à vos talents, Monsieur le Duc, à tirer parti de cette lettre, que je vous écris par ordre de Sa Majesté Impériale, et si vous trouvez le capitan-pacha prêt à agir à .Constantinople, en ce sens, faciUtezlui en les moyens sur-le-champ et veuillez m'en instruire.

Il vous est peut-être réservé, Monsieur le Duc, de préparer la paix. Je ne demande pas mieux que de vous voir acquérir ce titre de plus à la bienveillance de l'Empereur.

Agréez, je vous prie, les assurances de la considération très-distinguée avec laquelle j'ai l'honneur d'être, Monsieur le Duc, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Le comte de Roumianzow.

54) Le comte de Roumianzow au duc de Richelieu.

Le 3 octobre 1809.

Monsieur le Duc.

Je vous transmets un rescrit de l'Empereur qui vous met à même de lever toutes les difficultés inextricables où vous avait jeté, quant au commerce de la mer Noire, et l'édit, qui exige la vérification des papiers des vaisseaux marchands, et la reprise de la guerre.

Il me semble, Monsieur le Duc, que je viens de vous rendre bon et complet service. Ne croyez pas que c'était facile à faire et à arranger, sans déranger beaucoup de choses. Enfin c'est terminé, je puis vous assurer que je m'en suis fait une affaire principale, depuis mon retour de Fréderikshausen, où vous savez que j'ai parfaitement achevé la paix.

Hier, les plénipotentiaires de Suède ont fait chez moi l'échange des ratifications; rien ne manque. La paix nous assure la possession de la Finlande, de toutes les îles d'Aland et nous donne pour limite, la partie du golfe Bothnique qui est au delà de ces îles et, sur terre ferme, le fleuve de Tornéa et celui de Muouio jusqu'à la Norvège. Voilà, a ce qu'il me semble, d'assez belles limites et une guerre bien terminée.

Vous vous rappelez tout ce qui se disait lorsqu'elle a commencé. Les négociations de la paix, qui se traite sur les rives du Danube, durent encore.

En Angleterre, le mauvais succès de tout ce qu'avait entrepris le ministère, l'a brouillé; le ministre des affaires étrangères et celui de la guerre viennent de se battre en duel; Monsieur de Cauuing est blessé et veut quitter; son antagoniste doit en faire autant.

J'ai été très-touché, Monsieur le Duc, de tout ce que vous me faites l'honneur de me dire d'aimable dans votre lettre et surtout de la confiance que je parais vous inspirer, eu tout ce qui vous concerne. En eôet, Monsieur le Duc, personne ne vous considère et ne vous chérit mieux que je ne le fais. Disposez de moi, je vous prie, en toute chose, et soyez bien convaincu que rien de ce qui vous intéresse ne me sera jamais étranger.

Je désire et j'espère que nous ne tarderons pas à faire la paix avec les Turcs. Quant aux Persans, ils demandent pour la seconde fois, et avec instance, la permission d'envoyer ici des plénipotentiaires pour y traiter de la paix.

J'ai beau leur expliquer que ce moyen est trop long et la retarde.

l'héritier du trône, qui est Abbas Mirza, répond que de poser de nouvelles limites aux deux empires est une trop grande affaire pour être traitée, entre lui et Monsieur de Tormasow, qui commandent les deux armées. Il faudra bien en venir à l'ambassade.

Je vous écris, Monsieur le Duc, avec quelque hâte; je m'aperçois que le bout de la feuille sur laquelle j'écris cette lettre est déchirée, je vous en fais mes excuses.

J'ai très-bon feu dans ma cheminée, venez vous chauffer et causer avec moi. Peut-être cette conversation ne serait-elle pas dénuée d'intérêt.

Vous savez. Monsieur le Duc, qu'il m'est arrivé plus d'une fois de faire à cet égard une main à fond avec vous.

Ecrivez-moi, je vous prie, et souvent. Mes réponses sont courtes, mais il ne me semble pas qu'elles soient de nature à vous éloigner. Monsieur le Duc, de cette amitié à laquelle j'attache tant de prix; recevez -en ici les assurances et celles de la considération très-distinguée avec laquelle j'ai l'honneur d'être, Monsieur le Duc,

de Votre Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur.

Le comte de Roumianzow.

P. S. Je dois. Monsieur le Duc, vous prévenir que des rescrits, pareils à celui que vous recevez, ont été adressés à Messieurs de Campenhausen et Klokatschew.

55) Le comte Kotchoubey au duc de Richelieu.

St-Pétersbourg, le 6 octobre 1809.

Votre éternel courrier, mon cher Duc, vous est à la fin rendu. Il est venu me dire hier au soir, qu'il serait expédié aujourd'hui et j'apprends indirectement qu'il vous porte de bonnes nouvelles, c'est-à-dire pleine et entière confirmation des mesures, que vous avez si sagement prises, pour le commerce d'Odessa, et que l'on suivra maintenant pour les autres ports de la mer Noire. 11 eût été en effet très-extraordinaire, qu'on voulût assimiler le commerce et la navigation du Levant et surtout ceux des Grecs, sujets de la Porte, aux mêmes règles, que l'on observe à l'égard des nations européennes. Ces pauvres chrétiens sont plus ennemis des mahométans que nous autres, et jamais notre cabinet n'a séparé les intérêts de

cette masse de population turque, des nôtres. D'ailleurs, en toute conscience, le commerce, qui se fera entre Constantinople et nos ports, ne fera en \'érité rien pour la 2;uerre. Un peu plus ou un peu moins d'importation de nos denrées, dans un pays en anarchie, ne fera absolument rien, et en connaissant un peu ce pays-là, on doit se convaincre qu'en le comparant aux autres, on fera toujours de faux calculs. Il est bien heureux, que vous soyez le gouverneur général de toutes ces contrées. Vous leur faites un bien incalculable.

Je vous ai écrit, mon cher Duc, en dernier lieu par un courrier de Madame Potocky. Depuis ce temps-là, il ne s'est rien passé de particulier ici. Ismaël, qui devait tomber depuis longtemps, a valu au prince Bagration le cordon bleu. On s'attend tous les jours à recevoir aussi la nouvelle de la capitulation de Sihstrie et peut-être de l'ouverture des négociations pour la paix. On croit qu'elle se fera infailliblement d'ici au mois de janvier. Je pense, que cela dépendra absolument de plus ou de moins de sottises des Turcs. S'ils évitent le combat, conseillés par les Anglais, les Autrichiens ou les Français, car ceux-ci peuvent bien les diriger aussi, alors il faudra faire encore une campagne, mais si le grand vizir est battu, on ne peut pas calculer l'effet que cela pourra produire à Constantinople, et la paix pourra s'en suivre sans coup férir.

La Perse demande aussi à négocier avec nous. Un armistice doit être conclu par le général Tormasow et un ambassadeur persan doit se rendre à St-Pétersbourg pour négocier la paix.

Mais quelque satisfaisants que puissent être ces événements, la paix maritime seule pourra améhorer notre situation. Nous serons toujours tenus à des frais immenses qui surpasseront de beaucoup nos moyens. Il faut de l'économie et des impôts- or, quand on a une armée de 720 mille hommes, il n'est guère possible d'épargner beaucoup, et quand les sujets sont privés de commerce et de toute circulation, il n'est guère possible de les imposer. Notre change va toujours plus mal. La paix avec la Suède l'avait un peu remonté, mais cela n'était que l'affaire de quelques jours. Il tombera encore, ainsi que la valeur de notre papier.

Notre partie faible, et qui nous menace de grands dangers, ce sont nos finances. J'ai pris la liberté de le dire dernièrement à l'Empereur, Beaucoup de nos messieurs en affaires ne partagent point ces inquiétudes. Ils sont tranquilles, en raison de leurs convenances personnelles.

L'on continue à être ici assez peu instruit de l'état de la négociation à Ahenbourg; l'on sait cependant que l'Autriche désire la paix et que la dureté des conditions, qu'on lui impose, est la seule chose qui la retienne

dans la conclusion du traité. Je tiens, d'assez bonne part, et que cela reste absolument entre nous, que la France lui demande: Fiume et Trieste pour le royaume d'Italie, et la Bohême avec une partie de la Galicie, pour le grand-duc de Wurtemberg avec le titre de roi, tandis que les états de ce prince serviraient de compensation pour le roi de Bavière, etc., etc.. A ces conditions principales, l'empereur N... joint la demande de 200 millions de florins et la présence des armées françaises dans les états autrichiens, jusqu'à la liquidation entière de cette somme. Cette dernière clause effraie avec raison, plus que le reste, l'empereur François II, et l'on croit, que sans cette demande, la paix serait déjà signée.

Je vois à cet arrangement, quelque mauvais qu'il soit, un seul côté un peu favorable pour nous, c'est qu'il ne s'agit point du rétablissement de la Pologne, ou plutôt de la réunion de la Galicie au duché de Varsovie. On suppose, que cela s'est fait par ménagement pour nous, et sans doute, cela est très-utile à nos intérêts.

Je vous ai vidé, mon cher Duc, mon sac politique. Je ne vous garantis pas qu'il ait été bien fourni, mais je vous l'ai donné tel que je l'ai reçu et je crois, au surplus, que l'empereur N. garde si bien son secret, que, ni Caulaincourt, ni notre ministère n'y sont point initiés.

Mon ignorance vous paraîtra d'après cela encore bien plus excusable.

Nous nous attendons à de belles fêtes pour la paix de Suède. Il n'est cependant pas, à ce qu'il paraît, décidé si elles auront lieu à présent ou ensemble avec celles pour la paix de Turquie. Il paraît que toutes les réjouissances seront réunies.

Adieu, mon cher Duc, répondez-moi, je vous prie, au sujet de M. Rosemansow, et engagez-le de grâce, à accepter mes propositions. Il me serait bien agréable de commencer au printemps mes occupations agronomiques avec un homme de ce mérite. Je n'en entends que du bien. Si vous craignez de manquer de gens pour les colonies, je vous réponds que moi, pour mon compte, je pourrai vous fournir une ou deux personnes, dont vous seriez fort content.

Portez-vous bien et croyez à l'attachement bien sincère que je vous ai voué pour toujours.

Kotchoubey.

P. S. Je vous ai marqué dans ma dernière que le comte Roumianzow m'avait fait sa conlidence d'un projet qu'on avait eu sur moi, pour la négociation avec les Turcs. Il paraît que la chose est entièrement tombée. On ne m'en a plus reparlé et je ne toucherai jamais moi-même cette

corde, ni aucune autre, qui pourrait nie remettre en activité, -le ne la solliciterai certainement jamais. Autant que je le devine, le prince Bagratiou tâchera de taire la paix, avec des plénipotentiaires de son choix, M, Besac à la tête. Celui-ci paraît s'être emparé entièrement de lui, pour les affaires politiques et administratives.

Je vous écris, mon cher Duc, avec pleine contiance, et je ne crois pas devoir vous demander, que tout cela reste absolument entre nous.

56) Le comte de Roumianzow au duc de Richeh'eu.

St-Pétersbourg, 25 octobre 1809.

Monsieur le Duc.

Après vous avoir iuformé. Monsieur le Duc, par ma dernière lettre de notre traité de paix avec la Suède, il m'est bien agréable de vous faire part, par la présente, que le traité de paix, entre la France et l'Autriche, a été aussi signé à Vienne le 2 (14) de ce mois, et dont les ratifications ont été échangées le 20.

Ce traité contient en substance ce qui suit:

La paix qui vient d'être conclue sera commune à tous les alliés de la France; l'Autriche adhère au système prohibitif adopté vis-à-vis l'Angleterre et reconnaît tous les changements survenus ou qui pourraient survenir eu Espagne, en Portugal et en Italie. Les pays de Salzbourg et de Berchtesgaden et une partie de la haute Autriche feront désormais partie de la confédération du Bhin; la ville et le gouvernemant de Trieste, la Carniole, une partie de la Carinthie, la Croatie, Fiume, le littoral hongrois et ristrie autrichienne, avec leurs dépendances, seront réunis au royaume d'Italie. Le Tyrol reste à la Bavière, et le traité de Vienne assure aux Tyroliens une amnistie générale, pour la conduite qu'ils ont tenue pendant cette guerre. Quant aux provinces ci-devant polonaises, appartenant à l'Autriche, les changements qui y ont été faits se réduisent à peu près à la cession, par l'Autriche, de la nouvelle Galicie, en y ajoutant le cercle de Zamoske, au roi de Saxe, pour être réunis au duché de Varsovie et à la cession, dans la partie la plus orientale de la nouvelle Galicie, d'un territoire, renfermant une population de 400 mille âmes, à l'empire de Russie, ce territoire devant être détermiué à l'amiable entre les deux empires. Tout le reste des possessions autrichiennes demeure en entier à cette puissance et leur intégrité est garantie par la France.

Dans la lettre, que l'empereur Napoléon avait écrite à cette occasion à Notre Auguste Maître, il Lui dit que c'est uniquement pour complaire à Sa Majesté Impériale, et par égard pour l'intérêt qu'Elle a toujours montré pour la maison d'Autriche, qu'il Lui a accordé des conditions aussi modérées. Il y relève que c'est d'après ce même dessein qu'il laisse en la possession de la maison d'Autriche l'ancienne Galicie qui est, comme vous le savez. Monsieur le Duc, la plus considérable des deux, désirant par là convaincre qu'il est bien éloigné de travailler à réunir ce qui, ci-devant composait la Pologne, sous une seule domination.

Enfin, Monsieur le Duc, cette paix étant faite, voilà un grand orage de calmé. La guerre entre la France et l'Autriche pouvait avoir des suites funestes pour toute l'Europe, tout comme la paix entre elles peut amener d"heureux résultats pour toutes les nations.

Il nous reste maintenant à désirer de faire la paix avec la Turquie et la Perse, et peut-être parviendrons-nous à la faire à notre gré, et puis de terminer la grande lutte avec l'Angleterre, afin de pouvoir célébrer la paix universelle. C'est alors que toute l'attention et toute la sollicitude de Notre Auguste Maître seront consacrées à faire prospérer le commerce, à en multipher les avantages et les sources, et à dédommager par là, avec usure, ses fidèles sujets des pertes que la guerre et la stagnation du commerce leur font essuyer.

C'est monsieur Karnéew, que j'ai gardé ici si longtemps, dont je me sers pour vous expédier cette lettre, et je profite avec empressement de l'occasion pour vous réitérer les assurances de tous les sentiments les plus sincères que je vous ai voués, et de la considération très- distinguée avec laquelle j'ai l'honneur d'être. Monsieur le Duc, de Votre Excellence,

Le comte de Roumiazow.

P. S. Quoique cette lettre, Monsieur le Duc, ait une forme officielle, elle n'en est pas moins une de celles que l'amitié a établies entre nous. Je n'ai pas pu vous écrire moi-même et de main propre, quelqu'envie que j'en aie eu, parce que, en vérité, la marche rapide des événements ne me laisse aucun temps à ma disposition.

Agréez, je vous prie. Monsieur le Duc, les assurances de mon bien sincère attachement.

57) Le duc de Richelieu à madame de Montcalm.

Odessa, le 1 (13) novembre 1809.

Savez -VOUS bieu, ma chère amie, que votre frère a couru grand risque d'aller eu esclavage en Circassie. Il faut vous conter cette petite histoire, assez piquante à présent qu'elle est passée. J'étais allé faire une tournée mihtaire sur nos frontières du Kouban, et visité la forteresse d'Anapa, (regardez un peu sur la carte où elle est située). Comme nos voisins de ce côté, les Circassiens, n'ont pas trouvé bon que nous nous soyons emparés de cette place, nous avons eu, tout l'été, maille à partir avec eux, et beaucoup plus qu'à l'ordinaire. Comme cette petite guerre est importante et coûte toujours du monde, j'ai voulu essayer de négocier avec eux. Nous avons eu plusieurs conférences et ils paraissaient très-disposés à un arrangement pour lequel ils n'attendaient plus, disaient-ils, que la ratification de leurs anciens; mais tout cela cachait la plus infâme trahison, car comme je profitais de ce moment pour aller visiter les postes, ils me tendirent une jolie petite embuscade de 500 hommes, cachés dans des bois et des roseaux. Sans un cosaque, qui les découvrit à temps, je tombais au beau milieu. Les 150 cosaques qui composaient mon escorte, réunis à ceux du poste voisin, tombèrent si vigoureusement sur ces brigands, qu'ils les défirent, en prirent un bon nombre et m'amenèrent à l'instant plusieurs prisonniers, entre autres le chef de la bande, prince de la plus grande naissance, de qui j'ai su tout le projet mignon de ces messieurs, qui était de tailler eu pièces tout ce qui m'accompagnait, et de ne garder en vie que moi seul, en m'emmenant dans les montagnes. Il y avait même un cheval de main, préparé pour m'y conduire plus commodément. Il est tombé entre nos mains, et je le garde. Tout cela s'est passé fort heureusement. Ce sont de petits événements qui rompent l'uniformité d'un voyage. Vous pensez bien que je la leur garde bonne, et que cette gentillesse ne leur passera pas ainsi. Cet hiver, quand la neige qui couvre leurs montagnes ne leur permettra pas d'y retirer leurs femmes et leurs enfants, non plus que leurs bestiaux, j'irai leur faire une visite, et prendre de tout cela le plus que nous pourrons. Si vous voulez, je vous enverrai, par la première occasion, une petite Circassienne, ou même un petit Circassien; c'est la plus belle race que j'aie jamais vue.

58) Le comte de Roumianzow au duc de Richelieu.

Pétersbourg, 14 février 1810.

Monsieur le Duc.

Je suis chargé de vous transmettre un rescrit de l'Empereur, que vous trouverez sous ce pli; je désire Monsieur le Duc, qu'il vous arrive encore à temps; il peut avoir le plus grand effet. Le contenu de cet ordre, que vous donne Sa Majesté, vous prouvera que j'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, le 29 du mois passé, et que j'y ai donné une sérieuse attention, étant parfaitement de votre avis.

Cette lettre, que je viens de vous citer. Monsieur le Duc, n'est pas la seule dont j'ai à vous remercier. J'en ai reçu une ou deux précédemment, et je vous dois des excuses de vous témoigner si tard combien j'ai trouvé plaisir à les recevoir. Je peux citer quelque chose pour ma justification, mais je suis sûr de la trouver plus favorable pour moi, en votre indulgente amitié, que dans tous les beaux plaidoyers que je pourrais produire.

Un courrier du prince de Bagration m'a remis, ce matin, une dépêche de Monsieur de Hubsch, en date du 26 janvier; elle était comme toutes les précédentes à l'adresse du baron de Bloom, mais à cachet volant afin que j'en prisse connaissance.

Demain j'expédie un courrier à M. de Tormasow et l'ambassadeur de France profite de cette occasion pour renvoyer à M. Jeaiinin, le courrier persan ou plutôt l'arménien, serviteur fidèle et zélé de la mission de France qui, au risque de sa vie, est venu porter ici au duc de Vicence des dépêches et la nouvelle de la triste situation, où se trouvait M. Jeannin.

Retournant en France, et se trouvant à Trébizonde, il y reçut la désapprobation formelle que l'empereur Napoléon donnait à toute sa mission d'être sorti de Perse, l'ordre pour lui, Jeannin, de rebrousser chemin et de présenter une lettre de l'empereur, son maître, à Babachau. C'est apparemment. Monsieur le Duc, celle que l'on vous avait citée. M. Jeannin n'a point été admis, on a refusé d'accepter la lettre de l'empereur, s'il fallait l'admettre; tout ce que les plus vives instances de ce consul ont pu obtenir, c'est qu'il est parvenu à faire lecture de la copie qu'il en avait à Abbas-Mirza, et, malgré le succès, il a été renvoyé à Erivan sans avoir obtenu d'audience, à Erivan, où l'héritier du trône ne se trouve plus et où il n'y a d'autre dignitaire que le général qui y commande la garnison.

Je sais, de source certaine, que M. Jeannin se désole de la situation

OÙ il est; il attribue sa disgrâce et l'espèce de dégoût, que l'on vient de donner à sa cour, à 100 mille francs distribués par l'ambassadeur anglais uniquement à cet effet.

M. de Lajarre, qui avait accompagné le général de Gardana en Perse, se trouve ici depuis très-longtemps; c'est un homme d'un mérite très-distingué; il a t'ait ce qu'il a pu pour éluder ou retarder l'ordre qu'il avait également reçu de retourner en Perse; mais à l'arrivée de son affldé, le courrier arménien que j'ai cité, et d'après toutes les lamentations de M. Jeannin, il s'est décidé à essayer s'il ne sera pas mieux reçu; mais malgré tout ce que je viens de vous communiquer, je vous prie d'être persuadé que je prise beaucoup ce que vous m'avez fait l'honneur de me transmettre et de m'écrire, sur à peu près le même sujet.

L'empereur Napoléon épouse l'archiduchesse, fille aînée de l'empereur d'Autriche; c'est donc encore une archiduchesse que, au bout d'une sanglante révolution, le destin ramène sur le trône, dont on en a précipité une.

Cette nouvelle alliance peut offrir à l'Europe cet avantage, qu'eUe la rassure sur la crainte où l'on était de voir la guerre, entre la France et l'Autriche, se renouveler dans peu; elle aura sûrement d'autres grands résultats.

Je suis honteux, Monsieur le Duc, de vous envoyer ime lettre si mal écrite; mais je n'ai pas le temps de la faire meilleure; il ' me tarde de vous expédier le rescrit de Sa Majesté.

Donnez -moi, je vous prie, de vos nouvelles et souvent; personne n'est plus digne de votre amitié que je ne le suis, par le prix infini que j'y attache et personne ne la paye plus volontiers, ni par un plus sincère retour.

A cette assurance permettez que j'ajoute celle de la considération très-distinguée avec laquelle j'ai l'honneur d'être, Monsieur le Duc, de Votre Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur.

Le comte de Roumianzow.

59) Le duc de Richelieu à lEmpereur Alexandre.

Sire. Je viens de recevoir la lettre, dont Votre Majesté Impériale a daigné nv honorer; la confiance qu'elle veut bien me marquer me pénètre de reconnaissance, et il est impossible de vous dire combien j'en suis touché. Vos ordres seront exécutés de point en point, et personne au monde sur toute cette côte ne

pourra jamais deviner que tous ces préparatifs ne sont qu'une démonstration. J'ai parlé en grande confidence de cette expédition à deux ou trois personnes, qui le diront de la même manière chacune à deux ou trois autres, en sorte que le consul de France en sera informé, et ne manquera pas de l'écrire à Constantinople, où la nouvelle parviendra de divers côtés. En attendant je fais marcher des troupes en Crimée, et comme je me proposais, depuis quelque temps, de relever les deux régiments de chasseurs, qui sont sur la frontière du Kouban, par des bataillons des nouveaux régiments, je profite de cette occasion, et je ferai marcher les chasseurs à

Sébastopol, comme pour les y embarquer; j'ai écrit à M. l'amiral

et je lui envoie un officier d'état-major pour avoir tous les renseignements, et concerter l'embarquement. Quant aux bataillons de réserve de la 9 -me division, je vais les faire mettre en marche tout doucement, en commençant par le plus éloigné, car une fois qu'ils seront détournés de Nikolaiew pour Kiew, notre comédie sera déjouée. Au sujet de ces bataillons, il est de mon devoir de prévenir Votre Majesté Impériale, que plusieurs places resteront absolument sans garnison, notamment Bender, Tiraspol, Akkermau, et surtout Kinburn et Otchakow, qu'il serait nécessaire d'occuper au moins par un bataillon, si nous n'avons pas la paix. Maintenant il me sera impossible de rien détacher du Kouban, ni de la Crimée, où il y a aussi peu de monde que possible; Odessa, à toute rigueur, peut être gardé par 3 bataillons, mais c'est aussi tout ce qu'on peut y laisser de moins. Le régiment de dragons qui est ici près, peut y venir en cas de besoin, mais ne peut être d'un grand secours pour le service de garnison.

Je ferai mettre l'embargo pendant quelques jours, mais de manière que la chose soit connue à Constantinople, avant que cette mesure soit prise.

Permettez-moi, Sire, de vous faire mon compliment bien sincère sur les bonnes dispositions du prince royal de Suède; il me semble (lue c'est une des choses les plus essentielles, dans la lutte où vous êtes au moment d'entrer, que d'être assuré de lui. Si quelque chose peut faire impression sur les Turcs, c'est assurément ce qui vient de sa part; Dieu veuille qu'ils entelident leurs véritables intérêts et qu'ils acceptent les conditions modérées que Votre Majcisté leur propose. Si cet heureux événement avait lieu, je n'aurais plus aucune inquiétude d'une rupture a,vec la France qui serait peut-être plutôt à désirer qu'à craindre, et que probablement alors Nap. ferait son possible pour éviter.

J'ai le plus grand désir d'aller, ne fût-ce que pour quelques jours, me mettre aux pieds de Votre Majesté Impériale, et comme il me semble que

cette démonstration ne peut durer que 15 jours ou 3 semaines, c'est-à-dire, quand les bataillons de la 9 -me division prendront la route de Kiew, il me semble qu'à cette époque je pourrais m'éloigner sans inconvénient, en annonçant, toutefois, que je vais en courrier pour chercher les derniers ordres. Je désirerais soumettre à Votre Majesté Impériale quelques idées sur ces provinces et la supplier d'arrêter à leur égard un plan d'administration qui ne fût sujet à aucune variation. Si cependant vous trouviez quelque inconvénient à ce voyag-e, daignez me faire dire un mot et j'y renoncerai. Ce que vous avez la bonté de me dire au sujet de ce rescrit a porté le baume de la consolation dans mon cœur. Votre estime et cette bienveillance que vous m'avez toujours témoignée me sont plus précieuses que tous les biens de la terre. Je me borne donc à vous supplier, Sire, de n'ajouter foi aux rapports qui pourraient m'être désavantageux, qu'après m'avoir demandé compte de ma conduite. Je n'ai assurément aucun sujet de me plaindre des personnes qui vous entourent, mais je sais que leurs subalternes ne me veulent pas de bien, pour des raisons qu'il me sera facile d'expliquer à Votre Majesté quand j'aurai le bonheur de la voir. En attendant cet heureux moment, daignez...

P. S. Je dois à Votre Majesté une bien vive reconnaissance pour la bonté qu'elle a eue de placer aux gardes mes aides-de-carap; ils seront bien tristes quand ils verront que tout ceci n'est qu'une comédie; moi je le suis déjà, et de tous les gens que je mystifie je puis dire que c'est moi qui le suis davantage, par l'idée seule qu'une pareille expédition est faite pour monter la tête la plus froide, et la mienne ne serait pas la dernière à prendre feu eu pareil cas. Vous entendrez probablement parler de mon indiscrétion, car plusieurs personnes sont déjà venues me parler avec effroi de ce que la nouvelle était connue dans la ville.

60) Le comte de Roumianzow au duc de Richelieu.

Pétersbourg, le 19 février 1810.

Monsieui' le Duc.

Je suis bien loin d'être fatigué de vos lettres; vous ne pouvez pas, Monsieur le Duc, me faire plus de plaisir que de m'écrire très-souvent.

Je donne et comme chancelier et, comme quelqu'un que vous honorez de votre amitié, une juste et grande attention à tout ce que vous me faites l'honneur de m'écrire. Le rescrit de l'Empereur en fait foi. Sa Majesté a été extrêmement satisfaite de ce que vous ayez pris sur vous, de défendre l'exportation des grains, à cause de l'embarras oii cela va jeter Constantinople. Elle venait de vous en donner l'ordre, mais vous n'avez pas pu le recevoir encore et je vous en transmets ici la copie, (luoique je n'aie aucun motif de douter qu'il ne vous parvienne.

Je vous fais. Monsieur le Duc, compliment sur la décoration de l'ordre de St-Alexandre en diamants, que vous envoie Sa Majesté, et pressé de vous expédier le courrier, je me borne en cette lettre à vous répéter les assurances de mon attachement et de la considération très-distinguée avec laquelle j'ai l'honneur d'être, de Votre Excellence, le trèshumble et très-obéissant serviteur.

Le comte de Roumianzow.

61) Le comte Kotchoubey au duc de Richelieu.

St-Pétersbonrg, Je 20 février 1810.

J'ai reçu, mon cher Duc, votre bonne et aimable lettre du 29 janvier, et je vais y répondre, point par point.

Les pièces, qui vous ont été envoyées de Constantinople, sont en effet d'une nature assez singulière, ou plutôt sont plaisantes. Je présume, que cela n'est pas sur elles, que l'on basera chez nous l'opinion, que l'on n'aurait jamais dû perdre de vue, qu'il ne peut être de la politique de la France, de nous vouloir du bien et de faciliter nos affaires. Un traité, signé entre le gouvernement français et la Perse, peut indiquer sans doute la malveillance du premier pour nous, mais ne sera jamais d'aucune utilité pour les parties contractantes et ne pourra au fond jamais nous faire grand mal. L'empereur Napoléon se moque du monde, quand il stipule pour ses escadres qui doivent venir dans le golfe Persique, ou pour ses armées qu'il veut envoyer aux Indes, ou pour les Afghans qu'il veut susciter contre les Anglais dans cette partie de l'Asie. Ses flottes, quand même il lui resterait encore des forces navales un peu signifiantes, ne pénétreront point dans l'Inde, et son alhé le schah fera périr de faim ses armées, soit que les Anglais les payent, ou qu'ils agissent par une politique jalouse et haineuse Contre tous les giaours (infidèles). Ces traités, mon cher Duc, se font

pour les Parisiens, qui sont les meilleures gens du monde pour croire à tout ce qu'on leur dit. Je me rappelle à cette occasion, que M. de Talleyrand en est positivement convenu avec moi, c'était justement au sujet de l'ambassade de M. de Goiidanne. 11 m'en parlait et je lui dis, que cette ambassade, tout comme les différentes insinuations faites contre nous à Constantinople, ne nous avaient jamais donné aucune inquiétude, parce que nous connaissions trop bien les affaires asiatiques, et je lui expliquai nos raisons, en les appuyant de faits. 11 ne put me faire aucune objection solide et finit par me dire, que lui personnellement n'a jamais attaché aucune importance aux relations avec la Perse, et même avec les Turcs, et qu'il y avait beaucoup de choses que l'on était obhgé de faire par des considérations locales. Il ajouta: «D'après ce que vous me dites, M. le comte, vous auriez bien ri, si vous pouviez voir tout ce qu'on nous a écrit, pendant que vous étiez à Constantinople, sur les sommes immenses que vous avez dépensées pour déjouer Descorchis, Vomina, etc.. Vous pouvez bien vous imaginer, que nous ne sommes pas restés aussi sans frais».

Ces stipulations avec la Perse ne feront donc, mon cher Duc, aucun mal réel pour nous, et je présume que le schah, tout bête qu'il puisse être, finira par s'ennuyer bientôt à attendre les effets efficaces de son alliance; mais je trouve un bien grand mal pour nous dans la difficulté de terminer cette malheureuse guerre de Perse, car du moment, où nous ne prendrons pas le parti de changer notre système politique pour cette partie de l'Asie, système bien nuisible à nos intérêts et insoutenable à la longue, je ne vois pas ce (jui pourrait porter les Persans à faire la paix. Nous ne pourrons jamais agir avec de grandes forces contre eux, et si, comme ils l'ont fait jusques à présent, ils continuent à défendre Erivan et à nous harceler, nous ne prendrons jamais cette forteresse, et nous perdrons tous les ans, par les maladies, la moitié de notre armée Je ne veux pas être mauvais prophète, mais je crains que nous ne soyons forcés, comme sous le règne de l'Impératrice Anne, d'abandonner ces pays malsains, qui, à cette époque, nous avaient enlevé un monde prodigieux.

Je partage entièrement, mon cher Duc, votre opinion, qu'il ne sera pas aussi facile de forcer les Turcs à la paix, par les armes, et qu'il faut essayer de tous les moyens pour les y contraindre. Celui de défendre l'extraction des blés de nos ports peut sans doute faire un grand effet; mais il ne faudrait l'employer qu'à bonnes enseignes, c'est-à-dire ayant la certitude positive, qu'il y a disette à Constantinople. Il ne taudrait pas pour cela s'en rapporter aux notions qui pourront vous revenir du baron Hubsch.

C'est lin homme absolument nul et en général assez mal informé. Il est toujours soumis à plusieurs influences, soit par bêtise, soit par ses intérêts de négociant. Il ne faudrait donc produire la défense que pour frapper un grand coup, et c'est sur quoi l'on peut certainement s'en rapporter à votre sagesse et à l'intérêt vraiment paternel, que vous prenez au pays, dont l'administration vous est confiée.

J'en viens maintenant à la partie de votre lettre qui m'intéresse le plus, c'est celle qui concerne vos affaires personnelles. Je vois, mon cher Duc, que vous avez partagé l'erreur dans laquelle ont donné beaucoup de gens ici et dans les provinces. On s'est imaginé que le nouveau Conseil aurait lui-même, ou donnerait à ses membres, une assez grande influence. Vous devez en être déjà désabusé à l'heure qu'il est, mais quoiqu'il en soit en général, et de ma nullité en particulier, je crois que vous n'avez besoin d'aucune influence pour obtenir plein et entier droit à vos demandes. Il faut seulement manifester vos désirs. Il est incontestable que le gouvernement doit venir à votre secours; c'est donc sur le mode de faire parvenir vos réclamations, et sur la nature de celles-ci, qu'il faut nous entendre. 11 me semble que la marche la plus sûre à suivre, serait celle d'adresser une lettre à l'Empereur, par l'entremise de M. Spéransky, qui vous rend toute la justice qui vous est due. Si ce moyen ne vous convenait pas, écrivez à M. Spéransky une lettre particulière; si enfin vous pouviez encore avoir quelque scrupule de parler, même à celui-ci, de vos intérêts pécuniaires, écrivez-moi, mais de manière que je puisse faire voir votre lettre à qui il appartient.

Quant à la nature de vos réclamations, il me semble que vous pourriez les présenter sous un double aspect; d'abord en sollicitant une somme une fois payée, pour acquitter les dettes que vous avez dû fièrement contracter, et en second lieu, en proposant que le gouvernement se chargeât de votre arende. Je suis tellement convaincu de la justice de ces deux demandes, que je ne saurais admettre pour elles, dans ma pensée, aucune chance défavorable. En vous mettant ainsi sur la voie, que je crois la plus favorable à vos vues, je fais, mon cher Duc, tout ce qui peut dépendre de moi. Il m'était impossible de faire aucun usage de votre lettre, n'ayant aucune part dans l'administration, ne me mêlant de rien, et n'ayant aucun droit de m 'ingérer dans les affaires du gouvernement; une très-petite voix an Conseil, c'est tout ce qui m'appartient.

Je suis bien fâché, que vous n'ayez pas voulu nous venir voir à Pétersbourg. Hien ne m'anrait fait plus de plaisir; mais si vous nous tenez rigueur, nous ne sommes pas moins ardents à désirer, ma femme et moi,

à aller vous chercher dans vos belles contrées. J'en avais, il y a huit mois la certitude; maintenant c'est un souhait bien analogue à mes pensées.

Adieu, mon cher Duc; faites d'une manière ou d'autre (lue nous ayons la paix avec les musulmans. Elle n'a jamais été, ni plus nécessaire, ni plus généralement désirée. J'ai reçu, il y a quelques jours, une lettre de Pictet de Genève, qui se loue infiniment de vos bontés et de la protection que vous accordez à son fils et à leur établissement. Il n'en dit pas autant des princes Kourakiu. Il s'en plaint amèrement et avec grande raison. L'ambassadeur s'est conduit, selon sa louable coutume, avec beaucoup de sottise. De cœur et d'âme tout à vous

' Kotchoubey.

P. S. Je rouvre, mon cher Duc, ma lettre pour vous faire compliment sur les marques en diamants que l'on vous envoie. Je viens d'apprendre cette nouvelle agréable ainsi que l'embargo que vous avez mis sur les grains. Considérez tout ce que je vous ai dit à ce sujet comme non avenu.

Je n'ai pas eu le temps de refaire ma lettre, M. de Damas m'ayant annoncé que le courrier partirait dans quelques heures.

62) Le duc de Richelieu à madame de Montcalm.

Oflessa. 1 (13) mars 1810.

Je n'ai rien à vous mander d'intéressant quant à ce qui me regarde; ma vie est toujours à peu près la même, un mélange de force occupations chez moi, et de voyages; je vous ai mandé l'anecdote assez piquante qui m'était arrivée sur la frontière de la Circassie; je m'en vais au printemps y faire une petite incursion pour châtier ces voisins inquiets. Cela amuse, et coupe l'uniformité de la vie. Je voudrais pouvoir vous envoyer quelque jolie Circassienne; vos dames de Paris, toutes piquantes qu'elles sont, ne briUeraient pas auprès de ces beautés vraiment extraordinaires. Ne croyez pas au reste, que je me sois pris une compagne parmi elles.

Je vous dirai en confiance que j'ai, depuis quelque temps, au travers du cœur un attachement solide et raisonnable, qui m'a fait retrouver le vieil homme. Ne dites mot de lui, car j'aime le mystère, même à 600 heues.

Je voudrais bien que ce ne fût pas de si loin que je vous tisse des confidences

63) Le comte de Roumianzow au duc de Richelieu.

Pétersbourg, le 8 mars 1810.

Monsieur le Duc.

Le marquis de Traversey, qui vient de me prévenir qu'il vous expédiait un courrier, m'a confié, Monsieur le Duc, la lettre qu'il avait reçAie de vous, en date du 26 février. Je ne vous dissimule pas que je suis jaloux du plaisir qu'il a eu à recevoir de vos nouvelles; pourquoi ne m'avez vous pas traité aussi bien?

Cette lettre a été sous les yeux de Sa Majesté, Elle m'a ordonné d'en envoyer sur-le-champ une copie au comte de Kamensky; elle contient en effet des renseignements sur la disette qui règne à Constantinople, qu'il est bon qu'il sache. Je me flatte que vous êtes déjà, Monsieur le Duc, en possession des deux courriers, qu'à différentes dates, je vous ai expédiés sur cet important sujet. Ce qui m'étonne, c'est que des lettres, que nous avons reçues aujourd'hui, de la part de M. le prince de Bagration, ne donnent sur cela aucun renseignement quelconque.

Agréez, Monsieur le Duc, les assurances de mon bien sincère attachement, et celui de la considération très-distinguée avec laquelle j'ai l'honneur d'être, Monsieur le Duc, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

Le comte de Roumianzow.

64) Le comte de Roumianzow au duc de Richelieu.

Pétersbourg. le 12 mars 1810.

Le hasard me fit apprendre que celui, qui a apporté à la Cour des oranges d'Odessa, y retourne ce matin et voyagera comme un trait. J'en prolite, Monsieur le Duc, pour vous écrire et vous remercier d'une de vos lettres, en date du 28 février, que mon courrier vient de me remettre. Vous avez rendu un service important à l'état, en défendant la sortie des grains; peut-être réduirons-nous Constantinople à demander la paix par lamine.

Le mariage de l'empereur Napoléon avec une archiduchesse, qui re-

jette les intérêts de l'Autriche dans ceux des deux Empereurs, n'est pas une chance bien favorable pour la Porte; pour peu que les ministres soient clairvoyants, ils doivent désirer de se débarrasser de la guerre qu'ils ont avec nous, avant que nous y ayons des associés; le compte définitif serait en ce cas plus difficile à solder, et plus onéreux pour l'empire ottoman.

Je vous prie, Monsieur le Duc, de calmer vos inquiétudes sur le prétendu embargo des vaisseaux qui viendront chez vous. Je suis bien loin de toute pensée qui, sans sauver l'état, ruinerait vos ports et leur commerce.

M. le comte de Saint-Priest a été élevé à la dignité de conseiller d'état actuel; en cherchant à lui rendre ce service je ne vous dissimule pas, Monsieur le Duc, que j'ai pensé aussi que c'était vous être agréable.

Donnez-moi, je vous prie, souvent de vos nouvelles, ne m'épargnez aucune de celles qui peuvent vous arriver de Constantinople; il est temps d'activer nos relations avec les Turcs, militaires ou autres. Je ne peux me faire à la léthargie en laquelle cette partie était tombée. Je présume beaucoup des talents et de la conception du comte de Kamensky.

L'Empereur veut que je vous envoie. Monsieur le Duc, une copie de la lettre qui doit avoir été reçue à Odessa. J'obéis à ses ordres; vous la trouverez ci-jointe, mais cette confidence est pour vous. Sa Majesté serait curieuse d'avoir quelques renseignements sur la personne à laquelle cette lettre a été écrite et, s'il était possible, sur la personne de qui elle vient. Il paraît que c'est d'une femme et tout me porte à croire que c'est de Paris.

M. de Tschernischew, que nous avions détaché porteur d'une lettre de Sa Majesté pour l'empereur Napoléon, s'est acquitté de sa commission et m'écrit que l'empereur Napoléon et ses ministres le comblent de prévenances et de bontés; qu'il n'a jamais été mieux reçu qu'il ne l'est aujourd'hui.

Agréez, Monsieur le Duc, les assurances du bien sincère attachement que je vous ai voué, et que vous savez si bien inspirer, et permettez que j'y ajoute la considération très-distinguée avec laquelle j'ai l'honneur d'être. Monsieur le Duc, de Votre Excellence, le très-humble et très -obéissant serviteur,

Le comte de Roumianzow.

65) Le comte de Roumianzow au duc de Richelieu.

Pétersbovirg, le 11 avril 1810.

Monsieur le Duc.

Le Marquis de Traversey, si je ne me trompe, m'a fait parvenir la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, le 25 du mois passé. Je vous en fais mes remerciements et vous prie d'être persuadé que c'est m'obliger beaucoup que de me donner souvent de vos nouvelles.

Je ne sais pas si le rescrit de l'Empereur, qui était accompagné des marques en brillants de l'ordre de Saint- Alexandre, que j'ai eu l'honneur de vous transmettre, en date du 19 février, vous est parvenu, et je vous serai fort obligé de m'en accuser la réception.

Je ne suis pas étonné. Monsieur le Duc, de tous les bruits que Ton cherche à répandre sur la malveillance, ou prétendue mauvaise disposition de la cour de Vienne à notre égard; cela convient à ceux qui ne veulent pas le bien de nos affaires. Cependant, nous n'avons qu'à nous louer de la conduite de ce cabinet et j'éprouve, Monsieur le Duc, beaucoup de satisfaction à vous annoncer que, pas plus tard que ce matin, j'ai reçu les ratifications de l'empereur François à l'acte de la cession qu'il nous avait faite du cercle de Tarnopol et de quelques petites parties de trois autres cercles, afin de satisfaire à l'article de la paix de Vienne qui concernait nos intérêts.

Quelle preuve plus complète pourrions-nous recevoir que la cour de Vienne ne médite rien de fâcheux contre nous, car s'il était vrai qu'elle se préparât à nous empêcher d'acquérir la Moldavie et la Valachie, elle eût profité de la mort du prince de Galitzin qui avait retardé la convention par laquelle elle devait nous céder 400 mille sujets et, soit sous un prétexte, soit sous un autre, eût retardé la marche de cette négociation. Eh bien, elle vient de faire tout le contraire.

J'attends avec une juste curiosité l'arrivée du iils de M. de Hubsch que celui-ci m'annonce; il sera je suppose à Pétersbourg dans dix ou 12 jours, et me donnera des renseignements sur l'état de Constantinople, et les dispositions du ministère pour la paix.

J'attends également un courrier de Paris et un autre que l'empereur Napoléon va envoyer à Sa Majesté et sur lequel il l'a prévenu; l'amitié des deux Empereurs loin de s'être affaiblie est dans sa première force.

Agréez, Monsieur le Duc, les assurances de la considération très-

distinguée et de rattachement avec lesquels j'ai l'honneur d'être, Monsieur le Duc, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Le comte de Roumianzow.

P. S. C'est le porte-enseigne, M. Samkow, que vous m'aviez dépêché, Monsieur le Duc, comme courrier, que j'ai chargé du paquet où était le rescrit de l'Empereur et les marques de l'ordre en brillants que j'ai cités dans cette lettre-ci. 11 m'importe de savoir s'ils vous sont parvenus et quand.

Veuillez de nouveau agréer ici l'expression de tout mon attachement.

66) Le comte de Roumianzow au duc de Richelieu.

Pétersbourg, le 24 avril 1810.

Monsieur le Duc.

Nous avons reçu des lettres de Constantiiiople qui constatent: 1" la disette à un point qui y fait craindre un soulèvement, 2" que la nouvelle, apportée par des navires qui retournaient d'Odessa (avec autre chose que des blés) sur la défense d'en exporter, avait jeté cette capitale dans la consternation à laquelle quelques jours après, l'espérance avait de rechef succédé, puisque comme le mande M. de Hubsch, il venait d'entrer à Constantiuople deux navires, l'un sous pavillon autrichien, sorti de l'un de nos ports de la mer Noire, et apportant par fraude des blés; que les esprits étaient remontés, persuadés que le commerce de contrebande se ferait et sauverait Constautinople.

11 faut bien que le besoin des grains y soit très-grand, puisque M. de Latour-Maubourg vient de charger par courrier l'ambassadeur, d'obtenir ici, qu'il soit au moins permis d'extraire de nos ports de quoi satisfaire aux besoins des Français. M. l'ambassadeur m'en a parlé ce matin; mais je me suis refusé à aucune exception, lui représentant combien il était aisé à la Porte de sortir de cet embarras, en signant la paix.

Toutes ces lettres de Constautinople ont décidé, Monsieur le Duc, Sa Majesté à renouveler la prohibition, et je vous en écris, par ce courrier, une lettre officielle; je vous conjure de veiller beaucoup à ce que, sous aucun prétexte, et par aucune voie, il ne puisse parvenir, de nos ports, des grains à Constautinople.

J'écris directement à Messieurs de Klokotschew et Batschmauow des lettres pareilles à celle que j'ai l'iiomieur de vous écrire d'office. J'y ajoute pour chacun d'eux une seconde lettre, dont je vous envoie copie.

Permettez, Monsieur le Duc, que je vous fasse ici hommage du manifeste et de l'acte par lequel nous venons de changer nos frontières du côté de l'Autriche. Que je serai heureux, Monsieur le Duc, si dans le courant de cet été, j'avais à vous transmettre le traité de paix, fait et ratifié avec les Tm*cs.

Je vous suis très-reconnaissant de vos deux aimables lettres, des 18 et 25 mars. Sa Majesté a très-bien accueilli celle qui était pom" Elle. Ecrivez-moi, Monsieur le Duc, le plus souvent que vous pom'rez, ce sera me faire un plaisir indicible; je vous considère et vous honore comme un des meilleurs serviteurs de l'état, et, permettez que je le dise, je vous chéris comme un ami.

Je vous expédie ce courrier en toute hâte, et il paraît, je ne veux cependant pas achever sans vous le dire, qu'en Croatie les Français et les Turcs en sont déjà aux mains, et que les derniers, jusqu'à présent, ont eu le dessus.

Agréez, je vous prie, les assurances de la considération très-distinguée avec laquelle j'ai l'honneur d'être, Monsieur le Duc, de votre Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur.

Le comte de Roumianzow.

67) Le comte de Roumianzow au duc de Richelieu.

Pétersbourg. le 7 mai 1810.

Monsieur le Duc.

Le premier courrier qui part pour vos rives, et dont on m'annonce le départ, va vous porter cette lettre. Monsieur le Duc, par laquelle je vous remercie bien de celle que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, le 10 avril. Un esprit juste comme le vôtre vous fait sûrement apercevoir que vous me devez confiance et correspondance; la première parce que je la justifie par toute celle que je place moi-même, Monsieur le Duc, en vous, et qui me fait vous parler avec un grand abandon, sur toutes sortes de sujets, la seconde par le plaisir extrême que vous voyez ((ue je trouve à recevoir de vos lettres.

A qui peignez-vous le mérite et les services du comte Roger de Damas?

Je suis depuis longtemps un de ceux qui lui rendent très - bonne Justice; je suis charmé de pouvoir lui être de quelque utilité, quelque légère que soit cette circonstance, et puisqu'il ne s'en est pas présenté une meilleure. Voici, Monsieur le Duc, le passeport que vous réclamez pour lui; à côté de cette lettre, je vous en adresse une d'office, dont l'annexe vous |)rouvera que j'ai mis, Monsieur le Duc, beaucoup d'empressement à vous satisfaire, sur le sujet du capitaine Ragusain Yécarisch; quant au sieur Losovich, nous sommes réduits depuis l'arrestation ou plutôt l'emprisonnement de Cassini, dont on ne veut nous rendre aucun compte, sous ce prétexte qu'il est sujet italien, nous sommes, dis-je, résolus de n'employer dans aucun des états soumis à l'empereur Napoléon, personne de ceux qu'il peut considérer comme ses sujets. Voilà, Monsieur le Duc, ce qui m'empêche de vous être agréable en la circonstance de M. Losovich, que j'aurais trouvé plaisir à obhger; mais ne lui en expliquez pas le motif.

Il vous arrivera un M. Salis, si je ne me trompe, que quelques familles suisses vous décochent pour savoir si elles trouveraient avantage à venir, réunies eu masse, former un établissement chez vous; de grâce, traitez-le bien. Ce que notre ministre à Dresde m'en a mandé, me fait désirer le succès de ce projet.

Quoique vous n'ayez envoyé que peu de farine à Constantinople, cédant aux instances de M. de Latour-Maubourg, cependant je ne veux pas vous cacher que cela a fait de la peine à Sa Majesté; Elle attend des résultats trop importants, pour le bien de son empire, de la défense d'exporter des grains à Constantinople, pour ne pas vouloir que très-absolument cet édit s'exécute en tonte sa rigueur. D'ailleurs vous savez déjà. Monsieur le Duc, par une de mes lettres, que j'avais refusé ici, les instances faites par M. le Duc de Vicence, au nom de M. de Latour-Maubourg.

Pour conter cette matière à fond, je dois ajouter que le fils de M. de Hubsch, arrivé ici comme courrier, depuis deux jours, ayant parlé de l'extrême disette, où était Constantinople, et de la joie qui s'y était répandue, la veille de son départ, parce que l'on y avait vu entrer un bâtiment arrivant de l'un de nos ports de la mer Noire, (il pense que c'est d'Odessa, sans pouvoir l'affirmer) portant dix-huit mille kilos de blé, Sa Majesté, dès qu'EUe eu a été instruite, m'a recommandé de vous en informer et de vous inviter à vouloir prendre sur ce fait les renseignements les plus positifs. Duquel de nos ports ce bâtiment est-il sorti? Quel en a été le chargeur? Quelle douane l'a souffert ou y a connivé, au mépris de ses ordres? Et vous me ferez plaisir. Monsieur le Duc, de me mettre dans le cas de pouvoir rendre ce compte à Sa Majesté.

Nous avons eu de bien bonnes nouvelles du général de Tormasow, toute rimérétie est soumise de nouveau. Le roi Salomon qui avait arboré l'étendard de la révolte est entre nos mains, et pour prix de sa félonie et de sa haine, au lieu d'être notre captif, se trouve traité avec bonté à Tiflis, où on l'a amené. J'ai lieu de croire que nous le verrons bientôt ici. Le prince Constantin, son héritier, est venu à Tiflis se repentir et demander l'oubli de sa conduite, avant la catastrophe du roi Salomon.

Il n'est pas impossible, que ces jours-ci, j'apprenne que la grande ambassade perse s'est mise en route; le Persan qui devait vous arriver n'ayant obtenu aucun moyen de la Porte, de s'acquitter de sa commission, est retourné chez lui, à ce que me mande Monsieur de Hubsch.

Si je vous confie, Monsieur le Duc, qu'en achevant cette lettre, je vais me mettre à écrire, parce qu'il part un courrier pour le prince Kourakin, vous me saurez, je suis sûr, quelque gré, et vous m'accorderez quelque indulgence pour l'incorrection de cette lettre.

Agréez, je vous prie, les assurances de l'amitié que je vous ai vouée pour toujours, et de la considération très- distinguée avec laquelle j'ai l'honneur d'être, de votre Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur.

Le comte de Roumianzow.

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