SUR LA MANIÈRE DE KÉGLEK LES TERRES ENTRE LE BOUQ ET LE DNIESTER
Votre Majesté se rappellera qu'il avait été ordonné de reprendre, à un terme fixe, les terres situées entre le Boug et le Dniester qui, ayant été données à des particuliers, n'auraient pas été peuplées par eux. Les circonstances qui sont survenues depuis cet yKaai» m'ont paru mériter une modification à cet arrangement. La guerre, la privation du commerce ont privé les propriétaires des moyens de remplir les engagements qui leur avaient été imposés. J'ai proposé de n'ôter les terres qu'à ceux qui n'auraient fait aucun établissement quelconque et, quant aux autres, de mettre un impôt sur le terrain non occupé, jusqu'à ce qu'il ait été rendu utile, soit par la création de villages, soit par celle d'établissements de moutons à laine fine, ou de haras. Je crois cet arrangement plus utile en même temps qu'il est plus conforme à la bienfaisance connue de Votre Majesté qui répugne à ôter un don qui avait été fait par ses prédécesseurs.
2" SUR LES COMMUNAUX APPELÉS BOEHHHfl HACTBIimA.
Plus de 700,000 déciatines d'excellentes terres, dans le gouvernement de Tauride, ont été condamnées, par un étrange arrêt, à être éternellement incultes et désertes; on les a destinées à être une immense commune et pendant que nous voyons l'Angleterre chercher à se délivrer des entraves, que les communaux mettaient à son agriculture et à son industrie, nous avons prononcé l'arrêt de mort contre une province grande comme la Lombardie; c'est contre cette condamnation que je réclame et je crois avoir répondu à toutes les objections, dans plusieurs mémoires français et russes que j'ai remis, en différents temps, au ministre de l'Intérieur; cette affaire est à présent au Conseil.
3" SUR LE CHANTIER DE KHERSON ET l'éCOLE DE NAVIGATION A Y ÉTABLIR.
Le chantier de Khcrson est devenu, depuis quelques années, du plus grand intérêt pour l'empire; la construction des navires y a fait les plus
grands progrès, plus de 60 bâtimeuts y ont été construits en 1810, et cette année, il y en aura encore davantage.
J'ai proposé de le débarrasser de quelques entraves qui lui sont imposées par l'amirauté, de plus, comme nous manquons de capitaines instruits pour commander ces navires, je désire qu'on établisse une petite école de navigation, dont les frais seront fournis par les intérêts d'une somme de 100,000 r. qui ont été avancés par la couronne pour encourager la construction. Cette affaire est encore chez M. de K et je désirerais
bien qu'elle pût être décidée promptement.
Telles sont. Sire, les principales représentations que j'ai adressées depuis mon séjour ici. Je ne parle pas des grâces que j'ai demandées pom' quelques employés civils ou militaires. Votre Majesté a daigné faire droit à plusieurs.
J'ose espérer qu'Elle voudra bien également avoir égard aux autres. Il ne me reste plus qu'à vous exprimer ma profonde sensibilité pour la confiance et la bonté, que vous avez bien voulu me témoigner, et à vous offrir l'hommage de cet inviolable, et, j'ose même dire, tendre attachement, que j'ai voué à Votre personne depuis si longtemps; il est à l'épreuve de tout événement et égale le profond respect avec lequel je suis, etc., etc., etc.
70) Le comte de Roumianzow au duc de Richelieu.
Pétersbourg, le 28 mai 1810.
Monsieur le Duc.
11 se trouve. Monsieur le Duc, qu'à l'instant où je vous écris cette lettre je n'ai pas un moment à ma disposition, mais quel que soit cet embarras, je veux le vaincre et ne veux pas souffrir que mes lettres d'office vous arrivent, sans une lettre qui constate cette amitié, que je vous ai vouée et à laquelle vous avez tant de droits.
L'Empereur nous a quittés hier pour aller voir M-me la Grande-Duchesse, sa sœur. Cette absence durera 8 à 10 jours.
Vous aviez très-bien jugé le sieur Pépin; c'est un homme qui a été en effet employé en Perse, mais qu'aujourd'hui le gouvernement français désavoue, à cause de son inconduite.
Ne partagez pas. Monsieur le Duc, cette opinion que l'on veut vous donner sur l'état des vivres à Coustantinople, ils y sont toujours à un prix très-haut et qui embarrasse beaucoup le gouvernement.
L'armée de Sa Majesté a passé le Danube; j'attends tous les jours la nouvelle de ses faits et gestes.
Le prince royal de Suède dans la fraîcheur de l'âge, et qu'un roi âgé et infirme avait adopté pour consolider la révolution qu'il avait produite, vient de mourir d'un coup d'apoplexie, étant à cheval, assistant à une revue. Vous jugez bien ce que c'est que cette catastrophe pour la Suède; le roi, de nouveau convoque les états du royaume, pour se donner un nouvel héritier.
Agréez, Monsieur le Duc, les assurances de mon bien sincère attachement et cenx de la considération très-distinguée avec lesquels j'ai l'honneur d'être, de votre Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur
le comte de Roumianzow.
71) Le comte de Roumianzow au duc de Richelieu.
Pétersbourg, le 19 octobre 1810.
Monsieur le Duc.
J'ai perdu le mérite que j'avais de vous paraître. Monsieur le Duc, un correspondant assez exact; puisque j'ai le tort d'avoir été si longtemps sans vous remercier des diverses lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire et dont la dernière, si je ne me trompe, est du 14 septembre; mais vous connaissez trop bien le prix que j'attache à recevoir les signes de votre amitié, dont je suis en vérité bien digne, par celle que je vous ai vouée et pour toujours.
Ce sentiment m'autorise à vous parler à cœur ouvert sur la peine que vous paraissez éprouver de quelques promotions qui se sont faites. Croyez -en, je vous prie, mon attachement pour vous, ne faites aucune démarche qui témoigne ce que vous éprouvez.
Sous le règne de l'Impératrice Catherine, je me rappelle, moi qui suis si parfaitement ignorant de ce qui concerne la carrière niihtaire, je me rappelle, dis-je, qu'alors déjà, après le rang de lieutenant-général, le droit d'ancienneté cessait son effet. Ce n'est pas votre ancienneté, c'est votre mérite, c'est la justice que lui rend Sa Majesté, c'est le fruit qu'il recueille des importants services que vous lui rendez, qui vous conduira à l'élévation de rang qui suit le vôtre.
Vous êtes un homme trop marquant, Monsieur le Duc, parmi les serviteurs de l'état, pour être oublié et ne pas arriver à toutes les distinctions.
Je vous remercie de ce que vous me faites l'honneur de me dire d'obligeant, concernant feu le ministre du commerce. Je suis persuadé qu'un jour on sentira la nécessité de le rétablir. Je n'avais plus le temps de le bien faire et les circonstances de l'Europe empêcheront qui que ce soit de s'en bien acquitter. 11 serait temps que la vie de l'Europe coulât plus tranquillement et que ce fût comme la vie bourgeoise.
Notre guerre contre les Turcs se fait bien, mais je l'aimerais mieux plus fertile en résultats; il est vrai que la paix est comme le dernier pas, dont parle Montaigne, et qu'il définit si bien: ace n'est pas lui qui fait la lassitude, mais il la déclare-».
L'on croit à Constantinople que la flotte turque se meurt de peur de rencontrer la nôtre, le sultan exige cependant qu'elle appareille de nouveau.
J'allais faire ma lettre plus longue, lorsqu'on est venu m'en empêcher, mais quand elle serait comme un cahier, elle ne vaudrait pas une de nos conversations. Monsieur le Duc, telles que nous les faisions à la cheminée.
Agréez, je vous prie, les assurances de mon extrême attachement pour vous, et ceux de la considération très-distinguée avec laquelle j'ai l'honneur d'être, de votre Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur.
Le comte de Roumianzow,
72) Le duc de Richelieu à madame de Montcalm.
Pétersboiirg-, le 15 (27) février 1811.
Je retourne sous quelques jours à Odessa, et de là en Moldavie, et puis en Crimée, à mes courses ordinaires; je ferai mon devoir jusqu'à la fm avec le même zèle. Pauvre Odessa, pauvre pays des bords de la mer Noire, où je me flattais d'attacher mon nom d'une manière glorieuse et durable! Je crains bien qu'ils ne retombent dans la barbarie, dont ils ne faisaient que de sortir. Quelle chimère aussi était la mieune, de vouloir édifier dans un siècle de ruines, et de destruction, de vouloir fonder la prospérité d'un pays, quand presque tous les autres sont le théâtre de calamités, qui, je le crains, ne tarderont guère à nous atteindre! Il est plus
qu'évident que la Providence l'ordonne ainsi, et qu'il ne reste plus qu'à se soumettre, gémir, et se taire.
73) Le duc de Richelieu au comte Gouriew.
Le 28 avril 1811.
Permettez-moi d'importuner encore Votre Excellence, pour mes petites affaires. Je conçois facilement qu'en ayant tant de grandes, celles-ci puissent être facilement ou retardées, ou même oubliées; mais le temps me presse, je ne puis plus rester ici que quelques jours, une flotte turque, qu'on nous annonce incessamment dans la mer Noire, m'oblige d'être à mon poste. Il serait bien triste pour moi de n'avoir fini ici que l'affaire qui m'est personnelle, et que toutes les autres restassent en arrière. On pourrait m'accuser, dans le pays, d'un égoïsme, dont vous savez si je suis coupable. J'ose donc vous supplier de vouloir bien accélérer un peu la décision des demandes que j'ai eu l'honneur de vous soumettre. J'ai recommandé à votre protection, pour un avancement, les deux vice-gouverneurs de Klierson et de Crimée, j'ai demandé un titre de conseiller de commerce pour le golowa de Kherson, l'un des hommes les plus méritants que je connaisse. Que j'aie le bonheur d'emporter avec moi ces grâces, et les autres moins importantes que j'ai pris la liberté de solliciter auprès de vous. Si je ne pouvais faire du bien, ni au pays, ni aux particuliers, ma situation me deviendrait tellement odieuse que je me hâterais de la quitter; je me flatte, que Votre Excellence voudra bien avoir égard à ma prière, et agréer l'hommage de ma plus haute considération.
Richelieu.
J'ose vous supplier aussi d'avoir égard à la demande que je vous ai faite de petites assignations, à défaut de cuivre, qui serait cependant bien nécessaire, au moins pour les soldats.
74) Le duc de Richelieu à l'Empereur Alexandre.
Odessa, 1811.
Sire. .
La coufiance, que vous avez bien voulu me marquer la dernière fois que j'ai eu le bonheur de voir Yotre Majesté Impériale, m'impose le devoir bien doux de lui rendre compte et du séjour à Odessa, des personnes qui vous intéressent, et du plan de voyage qu'elles projettent- en Crimée. Je profite d'une occasion qu'elle veut bien me fournir pour vous assurer, Sire, que vos intentions sont exécutées.
Madame Narisckin trouve chez nous l'accueil que son rang, et surtout son charmant caractère, lui assurent partout. Elle est tellement bonne et aimable pour tout le monde, elle trouve tout si bien, qu'on dirait en vérité qu'elle a passé sa vie dans les steppes. EUe va partir pour la Crimée, où je la conduirai sur la côte méridionale avec les soins et les précautions que le voyage exige. Sa santé paraît se bien trouver des bains de mer, et j'espère qu'elle sera aussi contente de la tournée qu'elle veut faire, que nous nous estimons heureux de la posséder.
Pourquoi n'avons-nous pas eu le bonheur de vous voir en même temps. Sire, dans ces contrées qui vous doivent tant? Peut-être au milieu des soins et des soucis inséparables du poste que vous occupez, eussiezvous trouvé quelque charme à voir, au bout du désert, une ville qui vous doit son existence. Je suis sûr que votre cœur se serait épanoui en recueihant ce tribut de bénédictions pour les bienfaits que vous avez versés sur ce pays, et pour ceux qu'il attend encore de votre sollicitude paternelle.
C'est un chagrin bien cuisant pour moi que de voir s'évanouir encore l'espoir que j'avais conçu. J'avais osé me flatter aussi qu'en vous rapprochant du théâtre de la guerre, et des frontières de la Turquie, Votre Majesté se serait pénétrée par elle-même de la vérité de tout ce que j'ai eu l'honneur de vous dire au sujet de cette fatale guerre, et de sa prolongation.
Pardonnez, Sire, si je reviens si souvent sur ce sujet, mais vous connaissez mon cœur, vous ne pouvez pas vous méprendre sur le motif qui me fait parler dans des temps, comme ceux où nous vivons, lorsqu'il s'agit et de l'existence de l'état, et du salut d'un Souverain, auquel on est tendrement attaché; ne pas lui dire sa pensée toute entière serait un crime.
C'en serait un plus grand encore pour moi, Sire, que vous avez comblé (le bontés, et qui les reconnaîtrais bien mal, si, placé comme je le suis, Je ne vous disais pas tout ce qu'en mon âme et conscience je crois être la vérité. Les rapports continuels que nous avons avec Constantinople me confirment toujours plus dans l'opinion où j'étais, que les Turcs ne consentiront jamais à la paix, aux conditions exigées par nous. C'est un fait dont il n'est plus permis de douter^ non plus que de la prolongation indéfinie d'une guerre qui occupe 6 divisions, et coûte à Votre Majesté annuellement, par les maladies seules, un tiers des hommes qui y sont employés. Cet état de choses si funeste à présent, quelles suites affreuses n'aurait-il pas, si vous étiez attaqué du côté de la Vistule; on ne peut y penser sans frémir; et ne croyez pas. Sire, que, si vous faisiez à présent la paix avec les Turcs, en sacrifiant seulement la Valachie jusqu'au Sereth, vous courussiez le danger de les voir recommencer la guerre, au moment où elle éclaterait avec les Français. La Porte, d'après tout ce que nous apprenons, n'est point du tout dupe des belles promesses de Napoléon, elle connaît ses projets sur la Morée et l'Albanie, et de même que ni les menaces, ni les caresses n'ont pu la déterminer à rompre avec l'Angleterre, je suis convaincu que si la paix, que vous ferez avec la Turquie, est tant soit peu raisonnable, aucun événement ne pourra la troubler. Ce serait donc 5 divisions qui deviendraient disponibles, car il n'en faudrait qu'une, outre les troupes actuellement à mes ordres, pour garder cette nouvelle frontière. Que d'hommes, que d'argent épargnés, quelle différence dans votre situation, et vis-à-vis de Napoléon, et vis-à-vis de ceux, qu'en cas d'une guerre avec lui, il vous serait si important d'avoir pour vous, au moins de ne pas avoir contre. Si l'on vous voit fort, et dégagé de tout embarras, la France vous respectera, l'Autriche, et la Prusse reprendront un peu de confiance. Que d'avantages. Sire, et peuvent-ils être contrebalancés par le triste avantage d'acquérir la Valachie dévastée, en se donnant une frontière mihtaire trèsmauvaise, et aigrissant les Turcs à jamais? En gardant la Moldavie et les places, Votre Majesté sauve l'honneur de ses armes, acquiert une belle province, accomplit les plans de l'Impératrice Catherine, plans auxquels elle renonça dans des circonstances, assurément bien moins impérieuses que celles d'aujourd'hui. Au nom de Dieu, Sire, daignez écouter la voix d'un serviteur fidèle qui vous est profondément dévoué, peut-être, hélas, bientôt il ne sera plus temps! Aujourd'hui vous pouvez avoir le Serotli. Qui sait si dans deux ans vous pourrez défendre le Dniester? Tous vos moyens ne seront pas de trop pour repousser l'orage qui vous menace; rassemblez-les,
Sire, et que vos flancs soient libres pendant que vous combattrez sur votre front.
Encore une fois, excusez la chaleur que .je mets à défendre mes opinions; si j'étais moins convaincu de leur vérité, ou que je fusse moins attaché à vous, et à la patrie, je serais plus froid sans doute; mais quand on vous connaît, qu'on a été honoré de votre confiance, et de vos bontés, comment ne pas prendre, à tout ce qui vous regarde, le plus tendre et le plus vif intérêt
75) Le duc de Richelieu à l'Empereur Alexandre.
Sire.
Je m'empresse de répondre à la lettre que Votre Majesté Impériale a daigné m'écrire; vos ordres, Sire, seront toujours sacrés pour moi, et aucuns devoirs ne peuvent m'être plus doux à remphr que ceux que vous m'imposez. J'espère du fond de mon cœur, que je ne serai pas obligé d'éloigner les personnes qui vous sont chères, des lieux où elles vont se rendre; mais dans tous les cas, soyez assuré que je ne négligerai aucune mesure de prudence pour vous épargner toute espèce d'inquiétude au milieu des soins qui accablent Votre Majesté.
Si, comme je l'espère, la paix se fait avec les Turcs, au moyen de quelques arrangements que je propose au prince Gortchakow, il sera possible de tirer de ma division 12 bataillons qui peuvent être employés avec avantage contre l'Autriche. Dans ce cas, j'ose supplier Votre Majesté Impériale de ne pas m'oublier. Puisque les circonstances impérieuses, sous lesquelles je suis contraint de plier, ne me permettent pas d'être à la place que mon cœur aurait choisie, que je n'aie pas la douleur d'être inactif dans cette lutte du génie du bien contre celui du mal.
Daignez, Sire, agréer les vœux les plus ardents que je fais pour votre bonheur; que Dieu vous protège, dans cette juste cause si intéressante pour tous les êtres pensants! C'est celle de la liberté du monde contre l'usurpation, de l'humanité contre la tyrannie. Puissiez-vous être destiné par la Providence pour arrêter ce torrent de maux. Certes, vous le méritez par la pureté de vos intentions et la loyauté de votre caractère.
Je mets aux pieds de Votre Majesté Impériale, l'hommage de mon entier dévouement, et celui du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être pour la vie.
76) L'Empereur Alexandre au général, le duc de Richelieu.
St-Pétersbourg, le 18 septembre 1811.
J'ai reçu votre aimable lettre, mon cher général, et je vous en exprime toute ma reconnaissance.
La description qu'on me fait du pays, où Vous Vous trouvez de la manière dont vous l'administrez, et des résultats étonnants que vos soins ont produits, a augmenté encore, s'il est possible, tous les regrets que j'éprouve des obstacles qui se sont opposés à mon voyage.
Les circonstances sont telles que je dois me trouver à mon poste, pour être à même de diriger l'ensemble des mesures, chose qui n'est possible que dans le lieu, où toute l'administration se trouve réunie.
Je vous assure que le temps n'est pas perdu et que le travail de notre organisation mihtaire se pousse avec une grande persévérance. Nous avons eu une armée de réserve de 80,000 hommes, sans compter les 50,000 que forment les bataillons et escadrons de réserve. Nous allons en avoir une de 130,000 et, avec les 50,000 cités, cela fera 180,000, tandis que les premiers 80,000 vont entrer dans les rangs de l'armée active.
Tout ce que vous me dites sur l'utilité de la paix avec la Porte est bien vivement senti par moi. Si je pouvais la faire aux conditions dont vous me parlez, je l'aurais conclue dès aujourd'hui, mais jusqu'ici les Turcs ne veulent entendre parler d'aucune cession quelconque, et je vous demande un peu s'il y a décence et possibilité, dans le siècle où nous vivons, de nous en retourner derrière le Dniester? Cela n'est pas possible.
Si, indirectement, vous aviez le moyen de faire quelques insinuations tendantes au but de conclure la paix, aux conditions contenues dans votre lettre, cela serait un service essentiel que vous me rendriez. Toutefois, communiquez -moi vos idées à ce sujet.
Il paraît que cet hiver se passera encore tranquillement, mais le printemps prochain pourrait ^ort bien être l'époque de l'explosion de cette fatale guerre.
Si, entre temps, nous pouvions conclure notre paix avec la Turquie, décemment, cela serait un grand point de gagné.
En attendant, je m'occupe des moyens à vous faire avoir le secours demandé pour les habitants de la Crimée, et je me fais moi-même l'avocat de cette affaire.
La manière, dont vous me rassurez sur les précautions que vous pre-
nez pour votre course en Crimée, me calme un peu, car j'avoue, que ce voyage à cheval m'inquiète assez. Mais je compte sur votre prudence.
Persuadez-vous qu'estime et amitié les plus vraies vous sont vouées pour toujours. Tout à vous.
Alexandre.
Voici une ancienne lettre que le duc de Serra Capriola a mise à ma disposition, pour que j'en fasse usage, quand je le jugerai à propos. Elle est adressée au comte Ludolpli, ministre de Sicile à Constantinople. Ce sont des directions que le duc lui donne, pour hâter la conclusion de la paix avec nous. Tâchez de la faire passer à sa destination. La réponse au duc, adressez -la à moi.
77) Le duc de Richelieu à l'Empereur Alexandre.
Odessa 1811.
Sire.
J'aurais de la peine à vous exprimer à quel point j'ai été touché en lisant la lettre que Votre Majesté Impériale a daigné m'écrire. La confiance et la bonté que vous voulez bien me témoigner resteront à jamais gravées dans mou cœur.
Quand donc le génie du mal cessera-t-il (de lutter dans notre triste Europe, contre celui du bien! Peut-on penser de sang-froid à tout celui que vous auriez fait à la Russie, si la colère de Dieu n'eût pas suscité le perturbateur du monde dont l'influence s'étend. Ce que Votre Majesté Impériale dit sur la probabihté d'une explosion prochaine et sur les mesures de défense que vous préparez, est si plein de justice, qu'il ne reste plus qu'à faire des vœux pour que le succès couronne vos efforts.
Permettez-moi, Sire, d'être aussi l'interprète de la reconnaissance publique pour les bonnes dispositions, où vous vous trouvez, par rapport à la paix de Turquie. Les sacrifices que vous êtes décidé à faire devraient assurément amener la paix, et après tout ce qu'on m'avait écrit de l'armée, je devais croire que les Turcs sentaient de leur côté la nécessité de céder quelque chose. Des nouvelles que j'ai eues à Caffa, de Constantinople, disent également qu'on croit un rapprochement possible, en cédant quelque chose de chaque côté. J'ai profité d'une occasion très-sûre pour envoyer au comte Ludolph la lettre du duc de Serra Capriola, et j'y en ai joint une de ma part où, sans entrer dans aucun détail, je l'engage à me communiquer ce
qu'il pourrait apprendre des dispositions des Turcs pour la paix. Si Votre Majesté le jugeait à propos, il serait possible d'employer le ci-devant capitan-pacha qui réside à Nicolaïew. Je crois qu'il serait très-propre à faire connaître à la Porte les intentions pacifiques de Votre Majesté. Tant que celle-ci a cru que nous insistions sur la cession des deux provinces., il n'est pas extraordinaire que ne voulant pas négocier sur cette base, elle ait annoncé ne vouloir rien céder; mais il me semble que si elle était informée que nous ne voulons conserver qu'une partie de ce que nous avons conquis, on pourrait espérer un arrangement prompt. Votre Majesté voudrait-elle me donner ses ordres, et me faire savoir si elle approuverait que je misse en mouvement le capitan-pacha. C'est un homme d'un grand sens, et qui voit bien l'état de l'Europe tel qu'il est. Je joins ici, d'après vos ordres, ma réponse au duc de Serra Capriola.
A mon retour d'Anapa, j'entreprends, d'après l'assentiment de Votre Majesté, une petite expédition contre le seul peuple circassien qui n'ait pas encore fait la paix avec nous. Le but que je me propose, sans toutefois être sûr de réussir, est de le forcer à la paix, c'est-à-dire à rester en repos, et donner des otages. Alors toute notre ligne étant assurée, nous pourrions ôter au moins 8 bataillons, dont 6 d'excellents chasseurs, qui pourraient être utiles ailleurs. Les cosaques étant suffisants pour s'opposer aux petites voleries, qu'il est inutile d'espérer de voir finir. Il serait désirable de parvenir à faire garder toutes nos frontières pas des cosaques ou milices, afin d'avoir toutes nos troupes disponibles sur la seule frontière importante, celle de la Pologne. Avant de finir cette lettre, dont je dois supplier Votre Majesté d'excuser la longueur, permettez-moi de vous parler d'une petite aff'aire qui me regarde personnellement. On aura peut-être déjà dit à Votre Majesté le désir que j'avais d'aller faire cet hiver une course à Vienne. Il y a 5 ans que j'y ai placé 4 mille ducats, malheureusement en florins, ce qui me ferait perdre les *|5 de cette somme, si je n'avais pas affaire à quelqu'un de délicat. Je voudrais retirer cet argent, et m'arranger de manière à perdre Ije moins possible. Quelque important que soit d'après cela ce voyage, dans ma situation, je le soumets entièrement à Votre Majesté, la suppliant de disposer de moi sans aucun ménagement.
Si vous croyez que mon absence puisse être de quelque inconvénient, je renoncerai sans aucun regret à ce voyage; ce serait un bien petit sacrifice auprès de ceux que je serai toujours disposé à faire à Votre Majesté.
Je n'ai pas besoin de vous renouveler, Sire, l'hommage de mon pro-
fond dévouement; les bontés dont vous ne cessez de me combler, vous donnent chaque jour de nouveaux droits à ma reconnaissance; mais rien ne peut accroître le sentiment du tendre attachement que je vous ai voué depuis que j'ai eu le bonheur de vous connaître. Daignez l'agréer, Sire, ainsi que le profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être de Votre Majesté Impériale
78) Le duc de Richelieu à l'Empereur Alexandre.
Novembre 1811,
Malgré la crainte que j'ai d'importuner Votre Majesté Impériale par mes fréquentes lettres, j'espère qu'EUe voudra bien me pardonner de lui dire deux mots du départ de Madame N. après un voyage de près de deux mois dans ces contrées.
Notre course à Anapa s'est très-bien passée; nous avons vu force Circassiens qui, depuis la paix faite avec les nations des environs, viennent y faire le commerce; ils ont été un peu étonnés de voir d'aussi belles dames se promener paisiblement au milieu d'eux.
Je voudrais bien que l'expédition que je vais faire, de l'autre côté du Kouban, amenât un état de choses tel que celui-là, dans la partie de la frontière qui n'est pas encore tranquille. Si, d'après la lettre, que j'ai eu l'honneur d'adresser dernièrement à Votre Majesté, Elle avait quelques ordres particuhers à me donner, peut-être trouverait-Elle à propos de les envoyer d'abord à Madame de N. qui, de l'endroit où elle recevrait l'estafette, me l'expédierait plus loin.
D'après les événements, je ne crois pas que le moment soit favorable pour négocier avec les Turcs. Le passage du Danube, et le séjour que le grand vizir fait de ce côté font que leurs prétentions doivent être considérablement enflées; mais si nos armes, ou les pluies de l'automne, les forçaient à repasser le Danube, ce serait l'instant de saisir pour négocier, et tâcher de finir cette guerre. Aux embarras qu'elle cause à présent on peut juger des suites funestes qu'elle aurait, si nous étions dans le cas d'en soutenir en même temps une autre sur la Vistule.
Je me flatte que Votre Majesté, pénétrée comme Elle est de la nécessité d'en finir avec les Turcs cet hiver, trouvera le moyeu d'y parvenir; vous n'aurez jamais fait, Sire, rien de plus important pour le bien de vos peuples.
Daignez, Sire, me conserver quelque bonté, et permettre que je mette à vos pieds l'hommage de l'inaltérable dévouement et du profond respect...
79) Le duc de Richelieu à madame de Montcalm.
Ekatherinodar, sur le Kouban. le 24 octobre (5 novembre) 1811.
Il y a près de deux mois que j'ai quitté Odessa, et j'ai voyagé tout ce temps avec une société charmante, composée de Madame Narisckin, la plus jolie femme de Pétersboiirg, et trois autres aimables jeunes personnes qui l'accompagnaient. Nous nous sommes séparés mercredi à Taman, et maintenant je vais faire un voyage d'un autre genre, en plus nombreuse, mais moins agréable compagnie. D'ici à 3 ou 4 jours, je passe le Kouban, avec un corps de 8 mille hommes, pour tâcher de réduire le seul peuple circassien qui n'ait pas voulu se soumettre, après l'expédition que j'ai faite cet hiver, et la prise de la dernière forteresse que les Turcs eussent dans ces contrées. Comme nous ne leur demandons rien, que de rester tranquilles, il semblerait que la paix ne serait pas difflcile à faire entre nous, et cependant, plutôt que de renoncer à leurs brigandages, ils aiment mieux s'exposer à être ravagés deux fois par an. J'espère que cette fois pourtant je les y déciderai, car je compte y mettre autant d'obstination qu'eux. Cette guerre peu dangereuse ne laisse pas d'être fatigante, parce qu'il faut toujours bivouaquer, et qu'on est privé de toutes les commodités quelconques.
Quand cette expédition sera terminée, je vous écrirai pour vous en apprendre le succès. Je ne pense pas pouvoir retourner à Odessa avant six semaines; au total, je n'y aurai pas tout à fait été deux mois cette année, et j'aurai fait plus de 2,500 lieues de chemin.
Je mène la vie la plus vagabonde qu'on puisse imaginer, mais comme c'est le seul moyen de faire quelque bien, dans l'immense et nouveau pays qui m'est confié, je prends mon parti là-dessus. Vous avez bien raison, ma chère amie, la seule consolation dans la position, où je me trouve, est de pouvoir faire quelque bien, c'est aussi la seule à laquelle je prenne
80) Le duc de Richelieu à TEmpereur Alexandre.
Sire.
Votre Majesté Impériale a pris la part la plus vive au sort des Tartares de la vallée de Baidar, privés des propriétés dont ils avaient soin depuis longtemps, en faveur de M. l'amiral Mordvinow. Touché jusqu'au fond du cœur en voyant l'intérêt vraiment paternel, que Votre Majesté prend à des sujets qui vivent à un si grand éloignement de votre personne, je joins ici une petite note, où Votre Majesté verra quelle tournure il est possible de donner à cette affaire pour alléger le sort de ces pauvres gens. Il est impossible de songer à renverser un arrêt unanime, rendu par le Sénat et le Conseil d'Etat; peutêtre même les Tartares réclament-ils plus qu'il ne leur est légitimement dû, mais un mot de vous. Sire, en leur faisant rendre les jardins qu'ils possédaient dans différentes parties de la vallée, adoucira singulièrement la rigueur du sort qui les menaçait. En voyant Votre Majesté s'occuper d'une manière si touchante du bien-être de ses sujets, je n'hésite plus à implorer sa clémence, et sa bonté pour une autre classe bien intéressante qui vient d'être privée d'un bienfait dont elle jouissait, en vertu d'un ordre de Votre Majesté, qui me fut communiqué par le comte Kotchoubey; il s'agit des ^epeceJIeH^bI qui chaque année viennent s'établir dans nos steppes, et procurent un grand bien non-seulement à ces provinces-ci, dont ils accroissent la population, mais même à celles dont ils sortent oii la terre manque à leur industrie. Ces colons attirèrent mon attention dès le principe, et d'après une représentation que j'adressai au comte Kotchoubey, alors ministre, il me communiqua vos ordres pour les faire jouir d'une
exemption d'impôts pour ans. Cette franchise leur était bien utile et même
nécessaire, car le déplacement, les frais d'un nouvel établissement, la construction de leurs maisons, etc., etc., épuisent et au delà tous leurs moyens. Voilà que tout d'un coup, un ordre du ministre des finances ordonne de lever sur eux l'impôt comme sur les anciens habitants. Je n'ai pas besoin de dire à Votre Majesté, combien une pareille décison est cruelle, j'ose dire même injuste; ne leur pas accorder cette exemption eut été rigoureux; les en priver quand ils en ont joui, quand sur cette espérance, ils sont venus s'établir ici, est une chose que je ne puis concevoir. Ce
ne peut être assurément une mesure de finance, car l'impôt que peuvent
payer quelques milliers de paysans pendant ans est vraiment aux finances
de l'empire, ce qu'est une goutte d'eau dans l'océan. J'en ai écrit à M. Gouriew, et j'ose l'avouer à Votre Majesté, avec beaucoup^ de vivacité. J'en appelle à votre cœur. Sire, et j'ose attendre de sa bonté, qui m'est si connue, que vous daignerez suspendre cette décision, et continuer le bienfait que vous nous avez accordé. C'est une grâce que je sollicite comme une récompense personnelle, et pour laquelle ma reconnaissance sera sans bornes.
J'ai terminé l'expédition eu Circassie, mais sans obtenir le résultat que je m'étais proposé, qui était d'amener ces peuples à la paix. Nous avons bivouaqué 19 jours dans leurs montagnes, nous nous sommes beaucoup battus, et leur avons fait un dommage énorme, en brûlant leurs villages, leurs moissons, et leurs fourrages. Kien n'a pu amener ces enragés à la paix. Enfin après avoir construit une redoute à l'entrée de deux de leurs principales vallées, et y avoir laissé 600 hommes et 6 canons, j'ai fait repasser le Kouban aux troupes, voyant l'inutilité d'un plus long séjour parmi eux. Je ne puis rendre assez de justice aux troupes, surtout au général Rudzewich, et aux 4 bataillons de chasseurs qui étaient avec moi. J'ose vous assurer, Sire, que vous n'en avez pas de meilleurs dans votre armée. Il est constant à présent que cette frontière ne sera tranquille qu'à la paix avec les Turcs, qui soufflent le feu parmi ces gens, leur ont donné de l'artillerie, des armes, de l'argent, et qui les empêchent de s'arranger avec nous.
J'avais cru pouvoir mettre à vos pieds mes félicitations sur cette paix avec les Turcs, et j'espérais en trouver la nouvelle en Crimée; n'apprenant rien de décisif, et voyant les négociations traîner si longtemps, j'ai conçu de nouvelles craintes, d'autant plus que ce n'est plus un mystère ici que le chargé d'affaires de France à Constantinople s'agite, en tous sens, pour empêcher la conclusion de la paix.
On m'a envoyé d'Odessa une lettre du comte Ludolph pour le duc de Serra Capriola. Ce n'est pas encore une réponse à celle que Votre Majesté m'a envoyée, néanmoins, je la joins ici. Quoique ^ancienne, elle donnera peut-être quelques lumières sur les dispositions des Turcs.
Les conditions, auxquelles on m'avait mandé que la paix se négociait, et qui sont conformes à ce que Votre Majesté m'avait mandé, m'ont donné une nouvelle preuve du désir sincère que vous avez de l'obtenir, et de l'importance que vous y attachez. Puisse le bon génie des Turcs et le nôtre leur inspirer la force de résister aux suggestions étrangères, et
leur faire conclure proniptemeut uu arrangement aussi utile à eux qu'à nous.
81) Le duc de Richelieu au comte Gouriew.
Odessa, le 2 mars 1812.
Je n'avais pas attendu les ordres de Votre Excellence pour accueillir M. Saalfeld avec les prévenances, j'ose même dire, l'amitié que son extérieur inspire, je lui en ai même donné des preuves assez fortes; maintenant c'est contre lui que je dois me justifier. Ce mot me paraît un peu étrange, mais la conduite de ce monsieur ici, l'est encore davantage, et je suis très-décidé à lui faire quitter la place, si les choses doivent rester dans l'ordre actuel. Sans vous importuner par une longue lettre, je me borne à vous supplier de vouloir bien vous faire lire le papier que je vous adresse aujourd'hui; il est un peu long, et j'en suis très-fâché, je vous assure, mais puisque moi, et tant d'autres, sommes calomniés, de la manière la plus indécente, nous avons le droit d'exiger, que vous ayez la bonté de lire notre justification. Aussi bien faut-il faire une tin à tout cela; entourés comme nous le sommes, et moi tout comme les autres, des espions de M. Saalfeld, gens pris parmi les hommes les plus tarés de la ville, ce serait toujours à recommencer; or j'avoue à Votre Excellence, et je pense que vous n'aurez pas de peine à le croire, qu'une seconde explication de cette nature ne convient ni à mon nom, ni à mes principes, ni à mes sentiments.
Je compte au reste, dans cette occasion, comme dans toutes les autres, sur la bienveillance que vous m'avez toujours marquée et je vous prie de croire à l'attachement inviolable, et à la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, de Votre Excellence,
Le très-humble, et très-obéissant serviteur.
Richeheu.
82) Aperçu du commerce d'Odessa pendant l'année 1811.
Odessa, le 3 mars 1812.
Le commerce d'Odessa, contrarié depuis plusieurs années par l'ensemble général des circonstances, et en particulier par la guerre avec la Turquie
depuis cinq ans, a acquis sous tous les rapports une très-grande extension qui démontre combien d'obstacles la situation heureuse de cette ville, et la protection du gouvernement, peuvent surmonter, et combien de nouveaux avantages ils peuvent procurer à tout l'empire, dans la suite.
Un aperçu rapide de son commerce, pendant l'année 1811, en fournira des preuves évidentes. Au commencement de cette année, la rigueur de la saison, les mesures sévères qu'avait prises le gouvernement turc, pour empêcher l'entrée des bâtiments dans la mer Noire, et, de notre côté, la prohibition d'exporter le blé, suspendaient toutes les opérations du commerce d'Odessa, Le nouveau tarif de nos douanes, hérissé de prohibitions et d'augmentations de droits sur tous les articles d'importation, rempli de dispositions réglementaires et trop compliquées, eu égard à la nature de nos relations, porta le découragement chez les négociants qui, ne voyant plus de moyens d'échanges, ni de revirements pour leurs opérations, devaient chercher une nouvelle route à leurs combinaisons.
Ce malheureux état fut encore aggravé par l'ukase du mois de mars qui, inopinément, prohibe le transit par Odessa des marchandises étrangères, prohibées pour la consommation de l'empire, et en conséquence duquel, une grande quantité de marchandises, qui avaient été expédiées de toutes les parties de l'Europe à Brodi, ou qui s'y trouvaient déjà pour aller en Turquie, par Odessa, et vice-versa, furent obligées de rétrograder pour prendre de nouvelles routes, à grands frais. Il faut l'avouer, cette loi, qui n'est peut-être pas assez raisonnée dans ses principes, qui ne donnera jamais que très-incomplètement le résultat qu'elle semble se proposer, fut souverainement injuste, parce qu'on n'accorda aucun terme aux opérations déjà commencées, elle eut un effet rétroactif, en frappant de prohibition des marchandises que l'on avait expédiées pour la Russie, sous la bonne foi, et dans la persuasion fondée que le gouvernement les protégerait comme auparavant. Cette loi fut d'ailleurs le complément des mesm-es, que le gouvernement français employait poiu' détourner le transit et le diriger par la Bosnie, à travers les provinces illyriennes. Elle causa des pertes à toute l'Europe, elle nous a privés déjà de deux millions de roubles, que donnent annuellement à la Russie les frais de transport, d'expédition, et d'assurances pour le transit seulement, qui se fait à Odessa par Brodi. Elle nous privera de la même somme au moins, pour chaque année que durera cette mesure désastreuse, indépendamment des autres relations auxquelles le transit donnait lieu.
D'après un état si pénible pour le commerce d'Odessa, ses revirements ne pouvaient être que de peu d'importance. Aussi d'après les don-
nées les plus exactes, l'on peut «istimer la valeur totale de l'importaiton, pour les trois premiers mois de cette année, à 250,000 roubles et celle de l'exportation, à 400,000. Si celle-ci excède l'autre d'une somme disproportionnée, c'est que la sortie des bâtiments d'Odessa était libre, tandis qu'elle était empêchée à Constantinople. Au commencement du second trimestre, le commerce et l'agriculture virent leurs vœux satisfaits par le rescrit de Sa Majesté qui permit la sortie du blé. Cette loi bienfaisante fit cesser les craintes fondées qu'on avait de voir Constantinople et ses environs approvisionnés, dans la suite, par les anciennes voies qui déjà leur fournissaient suffisamment de blé, et qui menaçaient nos contrées d'une concmTence dangereuse pour l'avenir, si elles venaient à se rétablir entièrement. L'agriculture, qui déjà languissait, reprit toute sa vigueur, le commerce combina des opérations très-lucratives, et trouva des moyens de revirement très-considérables. De suite il se fit une grande exportation de blé, et de farine. Toutes les branches de notre commerce acquirent un tel degré d'activité, que dans le second trimestre, la valeur de l'exportation s'éleva, pour le blé seulement, à 1.800,000 roubles, pour la farine à 150,000, pour les autres articles, à 900,000, total de l'exportation, 2.850,000 roubles. La valeur de l'importation, dans le même temps, peut se calculer à 1.200,000 roubles.
Dès que la libre exportation du blé fut connue en Turquie, le commerce étendit ses opérations avec Odessa, et les Turcs devinrent plus faciles sur la sortie des navires, ce qui porta la valeur de l'exportation pendant le 3-e trimestre, à peu près à 4.000,000 de roubles et celle de l'importation à 2.800,000: des circonstances particulières à l'administration de Constantinople, favorisant plus que jamais la sortie des navires pour Odessa, il en est arrivé depuis le mois de septembre de Constantinople et des côtes de Roumélie, lesquels ont fait ensemble une importation, pendant le dernier trimestre, pour la valeur d'environ 5.500,000 roubles, et la partie des navires, qui a déjà effectué son retour, peut avoir exporté, en productions russes, pour à peu près 3.200,000 roubles.
Il faut observer que l'importation de 1811 n'étant pas encore toute réahsée, elle prépare une forte exportation pour le commencement de 1812, soit pour le retour des fonds qui en résulteront, soit pom* employer environ 150 bâtiments qui hivernent dans notre port. La loi, qui restreint le transit aux articles permis pom* notre consommation, a dû natm'ellement réduire considérablement cette branche intéressante de notre commerce, aussi, d'après les relevés les plus exacts, il n'a passé en transit de marchandises à Odessa, pendant l'année 1811, quepoiuia valeiu-de 2.050,000 roubles,
tandis qu'en 1808, première année où s'est établi le transit à Odessa, il a transité pour à peu près de 11.000,000 de roubles d'alors, qui comparés au cours d'aujom-d'hui feraient environ 20.000,000.
D'après les données établies ci-dessus, poui" la valeur de l'importation et de l'exportation du commerce d'Odessa en 1811, l'on a une somme totale de 20.800,000 r. pour tous les revirements en marchandises qui se sont faits sur cette place pendant cette année, et auxquels il faut ajouter . encore environ 3.000,000 de roubles, pour les opérations en banque qui se sont faites par cette ville pour Hambourg, Amsterdam, Paris, Augsbourg, Vienne, Constantinople, Bucharest, qui depuis cette année ont commencé à établir des opérations de cette nature à Odessa, dont la situation avantageuse, et le commerce toujours croissant, en promettent de plus avantageuses dans la suite.
En réfléchissant au nombre de bras qu'une pareille masse d'affaires a du mettre en mouvement dans l'empire, à l'infinité de besoins, et de jouissances qu'elle a pu satisfaire, et au grand débouché qu'elle a prociu-é à nos productions, on am'a une idée des avantages qui en sont résultés pour l'état, avantages dont la somme est prouvée, et déterminée par l'accroissement progressif et rapide de la reproduction et de la richesse nationales. Les avantages, que la ville d'Odessa en a retirés en son particulier, peuvent être calculés d'après des bases moins générales, et déterminées par le calcul suivant, appuyé sur les données les plus modérées.
Un quart de la valeur totale de l'importation, c'est-à-dire 2.437,500 roubles, a été pour compte propre des négociants d'Odessa, et lem- a donné un bénéfice net de 20 pour cent, ou 487,500 r.; comme ils s'occupent plus particulièrement de l'exportation, il faut admettre qu'ils ont fait un tiers de sa valeur totale pour leur propre compte c'est-à-dire: 3.683,333 r., qui au bénéfice net de 20 pour cent, donnent 736,666 r., en déduisant la somme de ces deux capitaux des 20.800,000 r., valeur totale de l'importation et de l'exportation, reste la somme de 14.679,167 r. que les négociants d'Odessa ont achetés et vendus pour le compte d'autrui, et sur laquelle ils ont perçu trois pour cent, pour leur droit de commission ou 440,375 r. 11 faut observer que, sur la somme totale de 20.800,000 r. au moins la moitié a été vendue sur place à Odessa, par des négociants receveurs, à d'autres négociants expéditionnaires à l'étranger, ou dans l'intérieur, ce qui a donné à celui-ci un second droit de commission à 3 pour cent sur 10.400,000 r., c'est-à-dire 312,000 r. On peut évaluer les frais moyens pour transport des marchandises du port au magasin, courtage, magasinage à Va pour cent sur la valeur de l'importation, et autant sur celle
(le l'exportation, pour frais de l'expédition des marchandises, ce qui forme encore une somme de 312,000 pour les primes d'assurances, qui ont été gagnées par les chambres d'assurances établies à Odessa, ou pour les assureurs particuliers de la place sur 7.616,666 roubles au moins, faisant le tiers de la valeur totale de l'importation, de l'exportation et du transit, à la prime moyenne de 5V2 pour cent: 418,916 r. Il est bon d'observer qu'avant l'établissement des chambres d'assurances, cette somme était payée à l'étranger. Pour commission et menus frais sur les marchandises de transit évaluées à 2.050,000 r. calculés à 3 pour cent: 60,500 r. Le bénéfice total de l'importation, de l'exportation et du transit monte au total à 2.768,958 roubles; à quoi il faut ajouter pour les 3.000,000 d'opérations de banque, à ^[4 pour cent, 37,500 roub., total: 2.806,458 roub., qui sont restés sur la place d'Odessa, pour bénéfice net et prix de salaire des ouvriers; indépendamment des bénéfices secondaires qui ont été faits par les vendeurs en détail, et de ceux qu'ont donnés les opérations considérables qui se font d'Odessa pour la Moldavie et la Valachie, laquelle somme de 2.806,458 roub. et accessoires est versée dans le capital de 1812, pour produire les mêmes effets que celui de 1811, dans une proportion progressive, assertion dont la justesse est déjà prouvée par l'expérience du passé.
Les droits de douane et autres, que perçoit le gouvernement, ne sont pas compris dans cette somme et seront calculés dans le revenu qu'Odessa donne à l'état en particulier. Le revenu se compose des recettes de la douane, qui ont produit pour l'année 1811, — 820,000 roub.; et il faut observer qu'au 31 décembre il restait encore pour environ 1.500,000 roub. eu marchaudises dans les magasins de la quarantaine et de la douane, qui n'ont pas encore acquitté les droits, et qui, d'après le droit moyen sur les marchandises d'importation, donnera encore 120,000 r. Produit de la ferme de l'eau-de-vie pour le ville d'Odessa 265,000 roub., petits droits et impositions prélevés par la dyMa pour l'entretien de la police, du magistrat etc., 45,000; reçu par la caisse du gouvernement de Kherson pour papier timbré des lettres d'échange et autres actes, suivant la note, 10,470 roub., et comme ce papier manque six mois de l'année au moins et qu'on y supplée alors par du papier libre, sur lequel le magistrat d'Odessa perçoit le droit, l'on peut ajouter pareille somme pour cet objet; la rpam^ancKaa najiaTa de Kherson a perçu pour droits de mutation d'immeubles à Odessa, à raison de 6 pour cent, la somme de 15,879 roub., d'après les états du bureau de la poste, il a expédié dans différents endroits de l'intérieur eu mounaies d'or, d'argent ou en assignations 7.684,607 r.,
sui- lesquels il a perçu un droit de 1 eu V2 pour cent, suivant la distance, ce qui joint aux ports de lettres a produit une recette de 109,965 r., et comme il a reçu des autres bureaux de l'intérieur, eu diverses monnaies ou assignations 10.728,006 roub. et 19 c. ceux-ci ont perçu pour le gouvernement à peu près 107,280 roub. qui proviennent également du commerce d'Odessa. Le revenu total que la ville a donné à l'état en 1811 — 1.505,564 roub., dans laquelle somme ne sont point comprises les autres petites recettes de la police, du tribunal de commerce, des notaires et autres administrations, pour papier timbré et autres objets, qui réunis forment cependant encore une somme de quelque importance qui entre dans la caisse de l'état.
Sur le total de ces revenus qu'a perçus le gouvernement, il cède à la ville le produit de la ferme de l'eau-de-vie, et un cinquième des droits perçus sur quelques-unes des marchandises importées et exportées. Ces deux objets en y joignant les 45 mille roubles levés par la AyMa pour les frais d'administration intérieure, donnent une somme de 385 mille roubles. 340 mille, ou à peu près, forment la recette du comité avec laquelle il construit le port, les quais, achève la quarantaine avec les magasins convenables, entretient l'hôpital, fait paver les trottoirs de la ville, ce qui a déjà coûté, pour la 8-e partie de ce seul objet, eu l'année 1811, environ 400,000 roub. Il pourvoit en un mot à ses frais, et, sans qu'il en coûte rien au gouvernement, à l'entretien de tous les étabhssements publics déjà achevés, et à la construction de ceux qui manquent encore à la ville; toutes ces dépenses faites, il est entré encore 1.120,564 roub. dans le trésor de l'état; celle d'amener l'eau dans la ville devient chaque jour plus indispensable, pour une population d'environ 40,000 âmes, et quelque considérable qu'elle puisse être, cette entreprise doit nécessairement être elîectuée avant peu. Tel est le tableau du commerce de cette ville qui, il y a 16 ans n'existait pas, et qui, il y en a neuf, lors de mon arrivée n'était qu'un chétif village, où je me suis cru dans le plus effroyable exil; je le présente avec complaisance, et je ne crains pas d'avancer que dans aucune époque de l'histoire on ne trouvera l'exemple d'un accroissement aussi extraordinaire et aussi rapide, malgré tous les obstacles qu'y ont apportés, et la situation de cette ville au bout d'un désert, et les circonstances les plus défavorables qui aient pu se rencontrer. Quel que puisse être le sort que l'avenir me prépare, je ne croirai pas avoir démérité de ma nouvelle patrie, ni du Souverain auquel je me suis voué, en sacrifiant les neuf dernières belles années de ma vie à la civilisation d'un pays, auquel j'aurais aimé à me consacrer pour toujours. Quelles que
soient les clameurs des gens peu instruits, et mal intentionnés, quelles que soient les calomnies dont on puisse vouloir entacher mon administration, les faits parlent, et j'esi)ère aux yeux des hommes impartiaux n'avoir jamais besoin d'autre justilication, que de les citer tels qu'ils sont. Non certes, et je m'en tais gloire, ce n'est pas par des moyens tels que ceux qu'on emploie depuis trois mois, que la direction du commerce a passé en d'autres mains, ce n'est pas, dis-je, par de tels moyens que cette plage déserte s'est habitée, que ces steppes sont devenues de fertiles campagnes. Ce n'est pas en soldant des espions dans la classe la j)lus vile des habitants, eu épiant les actions de tous les autres, en cherchant partout des criminels, et tendant des pièges à l'ignorance pour amener des confiscations, et des amendes, que de toutes les parties de l'Europe et de l'empire, ou a attiré ici des hommes et des richesses. Un tel système n'a jamais convenu ni à mes principes, ni à mes sentiments. On a vu plus haut, quel avait été le résultat de mes soins. Bientôt, hélas, on verra peut-être quelles seront les suites du nouveau système! Puissent-elles n'être pas aussi rapides et aussi funestes que je le crains. Dans l'état actuel des choses, privé par le nouvel ordre introduit de tous moyens de protéger le commerce, comme je le faisais depuis neuf ans, le séjour d'Odessa me devient insupportable, et je prie qu'il me soit permis de résider eu Crimée. Il m'est trop pénible de voir détruire mon ouvrage, et mettre autant de zèle et de travail pour replonger ce pays dans le néant, que j'en ai employé pour l'en faire sortir. Le gouvernement une fois éclairé par les changements qu'il ne tardera pas d'apercevoir dans ses recettes, et dans l'activité du commerce, rétablira peut-être les choses dans l'ordre, où elles auraient toujours dû demeurer, réunira les pouvoirs dans les mêmes mains, ainsi que cela avait été si sagement réglé primitivement. Que cette autorité revienne dans mes mains, ou qu'elle passe en d'autres, je ne cesserai jamais de faire les vœux les plus ardents pour la prospérité d'un pays, où j'avais la noble ambition d'établir mon nom d'une manière solide, et auquel, si je n'ai pas fait tout le bien que j'aurais désiré, je puis au
moins assurer eu conscience n'avoir jamais fait de mal.
Richelieu.
83) Le duc de Richelieu à l'Empereur Alexandre.
Sire.
Lorsqu'on a eu le bonheur d'être honoré de la confiance, des bontés, et surtout de l'estime de Votre Majesté Impériale, il est bien naturel d'être
extrêmement sensible à tout ce qui pourrait donner occasion d'en être privé.
Le rescrit que j'ai reçu, au sujet du vol commis au comptoir des colonies, et où je suis accusé d'une foule de négligences, dont j'ose dire que je ne me suis jamais rendu coupable, m'a causé un chagrin qu'il est impossible. Sire, de vous exprimer. Je ne fatiguerai pas Votre Majesté des détails de ma justification, mais je les envoie à M. Koza:, dont le devoir est de les mettre sous vos yeux. J'ose vous supplier, Sire, de vouloir bien lui prescrire de vous en rendre compte; Votre Majesté Impériale y verra, démontré jusqu'à l'évidence, que je n'ai absolument rien à me reprocher. Le vol, qui a eu lieu, ne pouvait ni être prévu ni empêché, et si bien souvent un négociant, qui n'a que cette occupation, ne peut être à l'abri de l'infidélité d'un caissier, comment pourrais-je être responsable d'un vol commis à 500 werstes du lieu de ma résidence, obligé d'ailleurs, comme je le suis, à être presque continuellement en voyage pour vaquer aux différentes affaires qui me sont confiées. Je ne néglige rien pour que les sommes détournées rentrent promptement dans les caisses et j'ai tout lieu d'espérer qu'on y réussira bientôt; il est bien triste et bien affligeant de voir que la partie de mon administration à laquelle je puis assurer avoir donné les soins les plus assidus, et où je me flattais d'avoir, en général, le mieux réussi, soit précisément celle pour laquelle je suis exposé à des reproches si peu mérités.
J'ose affirmer à Votre Majesté Impériale, sur mon honneur, que le bien-être des colons n'a nullement souffert de cette friponnerie; ils ont reçu tout ce qu'ils devaient recevoir, et la sollicitude paternelle que Votre Majesté marque pour eux, et qui fait tant d'honneur à son cœur, peut être parfaitement tranquille sur leur sort, en tant qu'il dépend de l'administration qui les dirige. Je dois encore à la vérité de rendre auprès de Votre Majesté Impériale, une pleine et entière justice à M. Contenius, qui a dirigé l'établissement de toutes les colonies; ce brave homme est attéré de l'idée que sa probité puisse être un moment suspecte. Les détails qui prouvent son innocence dans cette affaire sont contenus dans un papier que j'envoie à M. de K. et que j'espère qu'il soumettra à Votre Majesté Impériale. Je dois à ma conscience d'ajouter que les services que nous a rendus M. Contenius, dans l'organisation intérieure des colonies, sont au-dessus de tout éloge.
Pardonnez, Sire, à ces détails; je n'ai pu supporter l'idée que Votre Majesté me criit coupable de négligence dans aucune des parties qu'elle m'a confiées. Si je vous étais moins attaché, la voix de ma conscience
me suftirait, mais dévoué profoiulément à Votre personne, je voudrais que vous fussiez persuadé que ni peines, ni fatigues, ni travail ne me coûteront jamais pour remplir les devoirs que vous m'avez imposés.
Souffrez que je saisisse cette occasion pour vous offrir le tribut de ma vive reconnaissance, et en même temps celle de toute une famille que vos bienfaits viennent de tirer de la plus affreuse misère.
On m'a fait passer six mille roubles pour monsieur de Monpesat, qui sert sous mes ordres dans l'état général. Jamais bienfait ne vint plus à propos, et ne fut mieux placé. Cette famille, retirée de l'abîme, par votre main secourable, vous bénira. Sire, comme son sauveur et son père.
Daignez, Sire, me conserver vos bontés; éloigné de vous, et ne pouvant répondre aux traits de la malveillance, je vous supp'ie. Sire, dans tous les cas, de suspendre votre opinion sur ma conduite, jusqu'à ce que vous m'ayez entendu; elle sera toujours dirigée par le zèle le plus ardent pour votre service, et le plus tendre attachement pour votre personne.
C'est avec ces sentiments, et ceux du plus profond respect que j'ai l'honneur d'être pour la vie, Sire, de Votre Majesté Impériale, le...
84) L'Empereur Alexandre au lieutenant général duc de Richelieu.
Viliia, le 13 juin 1812.
Les hostilités sont commencées, mon cher général.
Napoléon sans aucune explication, ou préambule quelconque, nous a attaqués par Kowno.
Il ne nous reste donc plus, après avoir épuisé tout ce que la modération, et la loyauté la plus scrupuleuse à nos engagements nous engageaient à faire, qu'à nous défendre maintenant avec vigueur et persévérance.
Mettez- vous en relation avec Tchitchagow pour connaître au juste le moment, où les ratifications du Grand Seigneur seront arrivées, pour pouvoir au moment même détacher 12 bataillons de votre division, en conservant les bataillons de réserve, pour le service de frontière, et faites marcher les 12 sur Omnan, pour agir sur la gauche de Tormasow.
Je fixe Ouman comme le point qui me paraît le plus propre à ce but, vous réservant de le changer, selon les circonstances, après vous en être concerté avec Tormasow.
Tâcliez, eu attendant la ratification, de rapprocher assez les troupes pour que, sans perte de temps, elles puissent se mettre en marche. Je compte sur votre zèle et activité.
Tout ta vous de cœur et d'âme.
Alexandre.
85) Le duc de Richelieu à l'Empereur Alexandre.
Je viens de recevoir la lettre, dont Votre Majesté Impériale a daigné m'honorer. Quelque affligeant que soit pour l'humanité de voir un million d'hommes s'égorger pour satisfaire la vanité et l'ambition d'un seul homme qui veut être le fléau de ses semblables, il me semble pourtant qu'on doit préférer encore la guerre à l'état forcé, où nous nous trouvions, qui tôt ou tard devait amener le résultat que nous voyons. Puisse la Providence se lasser une fois de protéger le crime, l'injustice et la violence. Jamais personne plus que vous, Sire, ne s'est efforcé de mettre de son côté le bon droit, la justice et la modération; l'Europe entière, même les peuples qui combattent contre vous, ne peuvent s'empêcher de vous regarder comme le défenseur de leur liberté et de former en secret des vœux pour vos succès; pour faire tiiompher une si belle cause, il faut surtout de la fermeté et de la persévérance; prolonger la guerre sera tout gagner, et la ferme résolution de ne pas faire une paix honteuse, fût-on même à Kasan, en procurera promptement peut-être une glorieuse. Pardonnez, Sire, cette franchise à un homme qui vous est profondément dévoué; ce dévouement ne peut assurément que s'exalter encore, s'il est possible, en considérant la noble carrière, où vous allez entrer.
Vos ordres, Sire, seront ponctuellement exécutés; j'ai déjà fait revenir des bords du Kouban le régiment de Velikoluzki qui y souffrait et qui se rétablit eu marche; je vais rapprocher tout ce qui est trop éloigné afin que sitôt que l'amiral Tchitchagow m'aura informé de la ratification, tout puisse à l'instant même prendre la direction d'Ouman ou celle qu'indiquera le général Tormasow. Quand ce corps sera assemblé, permettez-moi, Sire, d'aller en prendre le commandement; s'il doit agir, ce sera contre l'Autriche, et je ne pourrais pas me consoler si les troupes que j'ai formées se battaient sans moi. Je supplie Votre Majesté de ne pas me refuser cette grâce, ce sera encore un plaisir pour moi de servir sous le général Tormasow, avec lequel je suis intimement lié depuis bien des années.
Agréez les vœux les plus ardents pour le succès de vos armes.....
86) Le duc de Richelieu à l'Empereur Alexandre.
Sire.
Recevez mes plus sincères félicitations sur l'heureux succès du voyage de Votre Majesté Impériale à Moscou; l'enthousiasme que votre présence y a excité, les sacrifices qui en sont le résultat sont l'éloge le plus sûr, et le moins équivoque de la nation, et du Souverain. De tels efforts, soutenus par la constance que Votre Majesté paraît décidée à mettre à cette lutte, triompheront, je l'espère, de tous les complots du perturbateur du monde. Dieu bénisse vos entreprises, et vous conserve; c'est le vœu le plus cher de mon cœur.
Je suis disposé à aller partout, où Votre Majesté le jugera à propos; aucune considération dans le moment actuel ne peut, ni ne doit, arrêter quelqu'un qui vous est profondément dévoué, mais permettez -moi. Sire, avec votre bonté ordinaire, de vous soumettre mes idées. J'avais supplié Votre Majesté de m'envoyer chez M. le général Tormasow quand ma division y allait. Maintenant ehe est en marche, par les ordres de l'amiral R. pour se rendre en Podolie, où l'armée de Moldavie se dirige; quelque flatteur que soit, à tous égards, le rôle que Votre Majesté me destinait chez le général Tormasow, il est épineux, très-difficile et je ne sais s'il n'est pas au-dessus de mes forces. Votre Majesté comprend également combien il est affligeant de se séparer d'une troupe qu'on a formée, que l'on connaît, dont on est connu, j'oserais presque dire aimé et estimé. Avec ces avantages on peut se flatter de rendre quelques services, et sans eux, je craindrais peut-être de n'être bon à rien. Telles sont les réflexions que je mets aux pieds de Votre Majesté en la suppliant de décider. Un mot qu'elle voudra bien me faire dire, par le comte Tolstoy, me fera aller immédiatement, ou chez le général Tormasow, ou suivre ma division. En attendant, je finirai ici quelques affaires, et notamment l'armement général auquel nous allons procéder. J'espère que ces provinces ne resteront pas eu arrière des autres ni pour le zèle, ni pour les sacrifices. Il serait à désirer seulement qu'on pût nous fournir promptement des fusils, tant pour cette milice que pour les 64 bataillons que j'ai formés et qui sont tous prêts.
Je prends la liberté de joindre ici une .sanncKa touchant les paysans de la Starostie de Bobilezk. J'ose assurer Votre Majesté qu'on n'a rien négligé pour leur établissement, qui sera complet à l'autonme. La plus
grande partie des pertes, qu'ils ont éprouvées, étaient en chemin, mais il est impossible d'affirmer qu'ils ne souffriront pas de cette longue émigration; tout ce que je puis dire c'est que l'on prend d'eux tout le soin imaginable
87) Le duc de Richelieu à l'Empereur Alexandre.
Daignez excuser si j'ose importuner Votre Majesté Impériale dans un moment aussi important, mais l'urgence et la gravité des circonstances en font un devoir sacré pour tout homme attaché de cœur et d'âme à votre personne et à l'état.
D'après vos ordres, j'ai écrit à M. l'amiral R. pour qu'il vouliit bien m'informer du moment de la ratification de la paix par les Turcs. Il me marque que cette ratification est arrivée, mais que comme elle ne contient pas le consentement à l'article secret concernant l'Asie, et que d'ailleurs sans une alliance offensive et défensive, à laquelle la Porte répugne. Votre Majesté ne considère la paix de Turquie comme d'aucune utilité, lui-même doit regarder toutes les négociations, et le traité même comme de nul effet, et que, par conséquent, les 12 bataillons qui ont été mis à sa disposition, et sur lesquels il a compté, sont plus utiles en Crimée que partout ailleurs. D'après cette réponse, qui me fait craindre le renouvellement de la guerre, j'ai cru devoir prendre encore les ordres de Votre Majesté et, par suite de mon dévouement, lui représenter encore quel résultat funeste pourrait avoir le renouvellement de la guerre pour les affaires en général. Votre Majesté n'ignore pas la position de notre armée du Danube; le moindre corps autrichien qui marcherait ou de la Galicie sur Jassi, ou d'Hermanstadt en Valachie, l'obligerait à se retirer d'abord sur le Pruth ensuite sur le Dniester; les Turcs, aussi méprisables, quand on les attaque, que dangereux, quand on se retire, trouveraient pour entrer en Valachie un monde de soldats, et notre position deviendrait entièrement critique. J'ignore quels peuvent être les points que les Turcs ne veulent pas accorder en Asie; mais je doute qu'ils vaillent la peine de rompre le traité, et quant à une alliance offensive et défensive avec la Porte, quelque désirable qu'elle pût être, il me semble que la paix, en supposant même la neutralité des Turcs, présente toujours d'immenses avantages. On ne peut nier que, dans la lutte où nous sommes engagés, l'avan ■ tage numérique ne soit absolument décisif; or Votre Majesté peut disposer
de 50 mille hommes, en cas de paix avec les Turcs, et 50 mille hommes de plus sur un point peuvent décider du sort d'un empire.
Il n'est point à craindre que les Turcs, une fois la paix faite, reprennent les armes. Leur désorganisation intérieure s'opposera toujours à ce qu'ils puissent commencer eux-mêmes une guerre offensive; il ne sera donc nécessaire de garder ici, et dans la partie qu'ils nous cèdent, que les garnisons indispensables pour les places.
Nous nous trouverions donc, par l'effet d'une paix qu'on peut regarder même comme honorable, libres dans notre flanc gauche, et pouvant disposer de forces très-imposantes, et capables de faire pencher la balance de notre côté. Je viens de recevoir, au sujet de l'emploi de cette armée, une lettre du comte de Langeron, que je prends la liberté de mettre sous les yeux de Votre Majesté. Il me semble que son opinion est fondée siu* de si bonnes raisons que j'ai cru, Sire, de mon devoir de vous en rendre juge. Les diversions ne peuvent être bonnes que sur les derrières même de l'armée ennemie; mais à une grande distance, elles sont de nulle valeur; si Votre Majesté a des succès contre Napoléon, tous les peuples qui gémissent sous le joug qu'il leur a imposé le secoueront d'eux-mêmes. Si, et qu'à Dieu ne plaise, le contraire arrivait, tous les avantages qu'on pourrait avoir obtenus à de grandes distances n'auraient d'autre suite que la perte des forces qui y seraient employées, comme cela a eu lieu en 1807 pour la flotte de Siniawin; telles sont les réflexions que mon profond dévouement me prescrit de mettre aux pieds de Votre Majesté. J'espère qu'elle n'y verra d'autre but, que celui de vous faire connaître ce que, en mon âme et conscience, je crois de plus utile à son service, et au bien de l'état. Je me croirais criminel envers vous si j'étais retenu par les petites considérations qui ne sont d'aucun poids quand il s'agit de votre personne.
Daignez, Sire, me donner vos ordres au sujet des troupes que je commande, et de ma destination personnelle que j'ai pris la liberté de vous demander dans ma dernière lettre.
88) Le duc de Richelieu à M. l'amiral Tchitchagow.
10 jmUet 1812.
Mon général.
Je m'empresse de répondre à la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire le 5 juillet, et de lui donner les éclaircissements que
VOUS désirez. Il est probable que la promulgation de la paix amènera dans nos ports plus de bâtiments marchands. J'ai des notions que plusieurs navires anglais et espagnols se disposent à y venir charger des subsistances pour Malte, Minorque et les côtes d'Espagne. Il est probable également qu'il en viendra sous pavillon turc, mais je doute qu'il puisse s'en réunir un nombre suffisant pour pouvoir embarquer 40 à 50 mille hommes avec tout l'attirail qui les accompagne. Votre Excellence sait mieux que moi quelle énorme quantité de bâtiments il faudrait pour une armée aussi considérable; les vivres seuls, dont il faudra au moins pour 4 mois, font un objet de près de 60 mille nemeepmeu^ sans compter ce que les marins appellent MopcKofi npoKHsii; l'artillerie et les chevaux exigent un nombre considérable de bâtiments; et il me semble que l'on ne peut estimer à moins de 500 bâtiments, ce qui serait nécessaire pour cette expédition; or je regarde comme impossible d'en trouver ce nombre réuni dans nos ports, d'autant qu'on ne peut guère compter qu'Odessa, puisque Caffa et Azow ne reçoivent que des petits bâtiments, peu propres à embarquer des troupes. Quant à la manière de se les procurer, je n'en vois guère d'autre que de les prendre de force. Car dans les besoins actuels de la Méditerranée, les vaisseaux ne viendront ici que tous frétés, et l'on peut être sûr que, quelque prix qu'on leur donnât, on ne pourrait pas en nohser la dixième partie pour le service de la couronne.
Peut-être trouverez-vous, mon général, que l'emploi de la force pour s'emparer des bâtiments, au moment du rétablissement de la paix, n'aurait pas de grands inconvénients, soit vis-à-vis des Turcs ou même des Anglais, et des Espagnols qui peuvent venir ici; A^otre ExceUence peut en juger mieux que moi. Si elle désirait de savoir les prix auxquels j'ai frété des bâtiments pour Corfou, lorsque nous y avons envoyé des troupes et des vivres, les voici: chaque soldat nous revenait à 27 roubles, et chaque qeTBepTb de farine à 3 roubles; mais il faut observer qu'alors on avait un ducat pour 4 roubles et que l'afflueuce des bâtiments diminuait beaucoup le prix des nolis. Je crois que pour avoir un aperçu approximatif du prix actuel, il faudrait quadrupler ou même quintupler celui d'alors. Ce serait donc à peu près 120 roubles par homme et 13 à 14 roubles par 'leTBcpTb qu'il faudrait calculer pour le transport; mais encore une fois je crois pouvoir vous assurer qu'il sera impossible, quelque moyen qu'on emploie, de trouver le nombre de bâtiments suffisants. Les ports autrichiens, Raguse et les îles Ioniennes fournissaient alors une marine marchande d'au moins 1.500 bâtiments qui n'existent plus pour le commerce de la mer Noire. Maintenant Votre Excellence me permettra- t-elle de lui faire
observer que puisque la paix est promulguée, rien ue devrait m'enipêcher de remplir les intentions de Sa Majesté l'Empereur, en mettant en mouvement, suivant ses ordres, les 12 bataillons sur la Pologne; je ne le ferai cependant qu'après avoir reçu la réponse de Votre Excellence; mais je la prie de considérer que les expressions de la lettre de l'Empereur sont si positives qu'il m'est presque impossible de ne pas y obéir.
Je vous supplie aussi, mon général, de me donner vos ordres au sujet des forteresses d'Anapa et de Sudjuk-Kalé; elles nous consomment beaucoup d'hommes et d'argent, et le plus tôt que nous pourrons nous en débarrasser sera le mieux.
Il en serait de même de ces nombreux prisonniers turcs que nous avons dans les gouvernements, où ils sont aussi à charge aux habitants qu'au trésor.
Votre Excellence m'obligerait infiniment de me donner une décision sur ces points.
Je vous supplie d'agréer tous mes remerciements pour la communication que vous avez bien voulu me faire. J'unis mes vœux les plus ardents à ceux de tous les bous serviteurs de l'Empereur pour que cette lutte ait une heureuse issue.
Veuillez bien recevoir l'hommage de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, mon général, de Votre Excellence, le trèshumble et très-obéissant serviteur.
89) Le duc de Richelieu à M. l'amiral Tchitchagow.
17juiUet 1812.
Mon général.
• J'ai reçu de l'Empereur une lettre dans laquelle Sa Majesté m'ordonne de faire suivre, aux 12 bataillons, la direction que Votre Excellence m'indiquera. Je n'avais pas attendu cet ordre pour exécuter ce que vous m'aviez prescrit. J'ose seulement vous faire aujourd'hui quelques représentations touchant l'artillerie. J'agirai d'après ce que vons me ferez l'honneur de me mander.
En rehsant les lettres de Votre Excellence, je n'ai pu m'empêcher de faire des réflexions que je crois de mon devoir de vous soumettre. Vous avez eu la bonté de m'écrire en m'annonçant la paix, que cet événement ne changeait rien aux notions que vous m'aviez données précédemment,
c'est-à-dire que, sans une alliance offensive et défensive, l'Empereur ne regardait cette paix que comme de nul avantage et que le refus de la part des Turcs pourrait entraîner un renouvellement d'hostilités. Ce refus de la part de la Porte ne me paraît pas impossible, d'après les intrigues que les Français ne manqueront pas d'employer, et le parti qu'ils ne manqueront pas de tirer auprès du Divan de notre retraite et des progrès de leurs armées dans l'intérieur de l'empire. Dans cette supposition du renouvellement de la guerre, Votre Excellence ne pense-t-elle pas ([u'il y a .quelque inconvénient à laisser la Crimée et les bords du Kouban absolument sans troupes, car ce qui reste sera à peine suffisant pour garder les galériens qui sont répandus dans 17 mauvaises forteresses, et ceux-ci sont même assez embarrassants. Les peuples d'Asie reprendront les armes et nous donneront de ce côté beaucoup d'embarras. Je soumets ces réflexions à Votre Excellence la suppliant, si elle prévoit la possibilité d'une seconde rupture avec la Porte, de les prendre en considération; trois on 4 bataillons de plus à l'armée de Votre Excellence, ne peuvent faire une grande différence, et seraient très - utiles sur le Kouban et la côte d'Asie.
J'attendrai vos ordres avec impatience au sujet de Sudjuk-Kalé. Dans tous les cas il faut bivouaquer, soit que la paix doive continuer ou qu'elle doive être rompue; dans le premier cas, rien ne doit nous empêcher d'évacuer aussi Anapa, qui nous coûte beaucoup et, ne nous sert à rien.
Excusez, mon général
90) Le duc de Richelieu au comte de , gouverneur à
Kamenetz-Podoisky.
Odessa, 31 août 1812.
Jugez de l'état où je suis, mon cher comte, la maladie la plus affreuse vient de se manifester à Odessa, sans qu'on puisse prononcer que ce soit la peste; les effets en sont les mêmes, et les précautions doivent être prises avec la plus grande rigueur. Je fais garder de mon côté la frontière (le votre gouvernement, mais il est nécessaire qu'il y ait un mur de votre côté et que vous ne laissiez passer personne de ce côté-ci, car qui peut savoir si cette maladie n'est pas déjà dans votre steppe. Ayez la bonté de faire établir à Balta une petite quarantaine pour recevoir les lettres, d'ici à ce que vous m'informiez qu'elle y existe, je retiens la poste. Je
n'ai pas le temps de vous en dire davantage, plaignez-moi, je suis au désespoir, mais pourtant je fais et ferai jusqu'au dernier moment tout ce qui est en moi pour prévenir le mal.
Tout à vous pour la vie.
Richelieu.
91) Le duc de Richelieu à l'Empereur Alexandre.
Odessa, le 31 août 1812.
Sire.
Je suis obligé de rendre compte à Votre Blajesté Impériale, qu'il vient de se manifester à Odessa une maladie contagieuse qui paraît d'un danger imminent et dont déjà une trentaine de personnes ont été les victimes. Je joins ici une description de cette maladie, faite par une assemblée de médecins, et des mesures qui ont été prises pour tâcher de l'arrêter. J'espère que nous en viendrons à bout, mais comme il était de mon devoir de faire en sorte que cette maladie ne pût se communiquer plus loin, j'ai pris le parti, n'étant pas assuré qu'elle ne fût pas déjà répandue dans des villages de la steppe, de fermer toute cette partie du pays appelée Boug et... (lacune), et j'ai fait faire un cordon sur le Boug et le Dniester et entre ces deux fleuves; j'ai prévenu le gouverneur de Podohe pour qu'il en fasse de même de son côté, et M. le sénateur Milaschewitch a aussi été averti de faire garder la rive droite du Dniester. Il est impossible de deviner d'où cette maladie a pu être apportée; tous les marins sans exception, venus par mer de Coustantinople, ont été et sont bien portants; mais quelles qu'en soient les causes il est affreux, dans des circonstances comme celles-ci, d'affliger le cœur de Votre Majesté de nouvelles aussi inquiétantes; mais il est indispensable de ne pas vous les laisser ignorer. Votre Majesté aura été informée de Caffa qu'il y avait eu quelqu'accident de peste. Je n'attends que le second avis de M. Brenowsky pour faire fermer hermétiquement la Crimée, ce qui est extrêmement facile.
Nous n'avons, malheureusement, que bien peu de troupes; j'ai fait venir 500 cosaques du Boug pour fermer la ville d'Odessa et établir une quarantaine aux portes. Bien des gens me blâment, prétendant que le mal n'est pas si grand, mais dans un cas pareil, il me semble qu'il est impossible de pécher par trop de précautions; j'étais loin de penser lorsque je me disposais à partir, pour aller joindre l'armée de Toraïasow, que je fusse réservé au malheur qui me frappe. Je supplie au reste Votre Majesté Impériale de
croire que je ne me laisse pas abattre et que toutes mes facultés et tout le ressort que peut avoir mon âme sont employés à prévenir le mal et à en arrêter les progrès,
Je suis avec le plus profond respect et le plus respectueux dévouement, Sire, de Votre Majesté Impériale le très, etc., etc, etc.
92) Le duc de Richelieu au comte de , gouverneur de
Kamenetz.
Odessa, 2 octobre 1812.
Si j'avais cru, moucher comte, que vous n'eussiez pas de nouvelles de vos frères, j'aurais pu vous en donner, car j'ai vu des personnes qui ont quitté l'armée le 15 septembre. Emmanuel ne se ressentait pas de sa contusion, et Louis avait eu une très-légère blessure à la main, ce qui ne l'empêchait pas de faire son service. Vous savez que Moscou est consumé aux trois quarts. Ce désastre, qui n'a pas d'exemple dans l'histoire, a au moins pour résultat d'avoir privé Nap. de toutes les ressources sur lesquelles il comptait. D'après une quantité de lettres interceptées, et qu'entre nous soit dit, un courrier qui va à 'Constantinople m'a montrées, le dépit et le désespoir percent contre cet incendie, et en effet ils manquent de tout, et à l'approche de l'hiver ne savent plus ou prendre des quartiers. D'après ces lettres, il y a eu, à la bataille de Mozaysk, 34 généraux français mis hors de combat. A présent les troupes de Finlande sont réunies à Et..., à Riga, où sont débarqués 20 mille Suédois; cela forme une armée de 50 mille hommes qui doit marcher sur Wilna, pendant que Tchitchagow avec ses 60 mille hommes doit être à présent sur la Vistule, car il m'a écrit du 19 de Lieben et tout était alors rassemblé sur le Boug. Les Autrichiens retirés dans le duché de Varsovie. Wittgenstein après l'affaire brillante, où Oudinot a été tué, et tant de généraux bavarois tués ou blessés, a été renforcé de 15 mille hommes venus de Pétersbourg et doit s'avancer vers Smolensk. La position de Napoléon devient très-critique et s'il s'en tire, c'est alors qu'il faudra l'admirer.
Je meurs d'envie d'aller joindre l'armée; la maladie continue malheureusement à peu près de même; mais comme elle perd de son intensité, c'est-à-dire qu'il guérit plus de monde, les médecins disent que c'est un signe qu'elle approche de sa fin; sitôt qu'elle sera évidemment en décroissance^ je pars, et vous prie en attendant de vouloir bien me faire pré-
parer à Balta une petite maison pour y faire quarantaine. A propos de quarantaine, donnez des ordres bien sévères pour qu'on y observe les termes prescrits par le conseil des médecins d'ici; il m'est revenu que l'on y faisait quelques tricheries qu'il faut prévenir, s'il est possible.
Vous sentez bien, cher comte, que dans un moment de désolation comme celui-ci personne ne songe à acheter des maisons; la prise, et l'incendie de Moscou est une autre ruine pour les gens d'ici qui y avaient tous des marchandises non vendues. Enfin on n'est entouré que de maux, et de chagrins; je ne conçois pas comment ma santé y résiste. Il faut se soumettre à la volonté de la Providence qui nous fait passer par de rudes épreuves.
Portez-vous bien, mon cher comte, et croyez à l'inviolable attachement que je vous ai voué pour la vie.
Richelieu.
93) Le duc de Richelieu à Sa Majesté Infipériale l'Empereur Alexandre.
Odessa, le 20 octobre 1812.
Sire.
Le rapport que j'ai l'honneur de présenter à Votre Majesté Impériale, lui fera voir le triste état où nous sommes, et les progrès qu'a faits le mal. Nous faisons tous nos efforts pour nous y opposer, aucune mesure n'a été négligée, mais voyant combien peu nous avons eu de succès jusqu'à présent, j'ai pris la résolution extrême de mettre toutes les maisons de la ville en quarantaine, d'approvisionner les habitants, par des commissaires choisis parmi les meilleurs d'entre eux. Si le moyen peut être exécuté à rigueur, ce que l'expérience seul démontrera, il est à espérer que l'isolement arrêtera la contagion. Il faut aussi compter un peu sur l'hiver qui approche, et dont l'effet diminue celui du mal, mais eu apportant de nouveaux malheurs, car les villages voisins se refusant à rien voiturer à la ville, on manquera absolument de chauffage. J'avoue à Votre Majesté, que, pour prévenir une partie de ces maux, j'ai été obligé de disposer des sommes qui se trouvaient ici à la banque, et ailleurs, afin de faire à l'avance pour les malheureux, quelques approvisionnements. Le nombre de ces derniers est énorme; tout ce qui ne vivait que du travail de ses mains est déjà réduit à la dernière indigence, je n'ai pu m'enipêcher de venir à leur secours, avec toute l'économie possible. Je connais trop le cœur de Votre Majesté pour craindre d'être désapprouvé. Avec le temps,
si nous sommes assez heureux pour nous débarrasser de ce fléau, ces sommes pourront être successivement remboursées. La maladie s'est déclarée également dans quelques villages des environs et y a fait d'assez grands ravages; on a pris des précautions pour qu'elle ne s'étende pas, mais il est impossible d'en répondre n'ayant pour toute garde que des paysans, auxquels on ne peut pas se fier. J'éprouve ici combien il est difficile de persuader à ces hommes de prendre quelque précaution; le mieux est, que chaque village se garde lui-même, et ne laisse entrer ni sortir personne de son enceinte. C'est de cette manière que les colonies ont été préservées jusqu'ici. .J'ai divisé ce petit pays entre ceux des gentilshommes que j'ai cru le plus propre à le surveiller, et j'ai porté surtout mon attention sur les quarantaines, qui doivent préserver le reste de l'empire. Je suis tranquille sur celles du Boug, mais moins sur celle de Podohe, où la frontière sèche est toujours bien inquiétante. J'en ai écrit au comte de Saint-Priest, le priant d'y mettre toute la sévérité possible, et je ne doute pas qu'il ne le fasse. En Crimée, les choses ne vont pas mieux: la maladie continue à Caflfa, et s'est étendue dans plusieurs villes et villages du district. M. Borozdin a pris les mesures les plus efficaces pour l'empêcher de s'étendre et la presqu'île est hermétiquement fermée, ce qui est très-facile. Nous avons déjà perdu ici quatre médecins qui ont été victimes de leur zèle; nous en manquons absolument; j'en ai demandé de divers côtés, mais la disette de ces hommes se fait sentir partout.
Il m'est bien dur de rendre compte à Votre Majesté Impériale, d'une situation aussi affligeante; je n'ai pas besoin de lui exprimer tout ce que j'éprouve, elle pourra l'imaginer. Je tâche de rappeler mon courage pour lutter avec plus de force contre tant de maux. Le rescrit de Votre Majesté, par la confiance, et la bonté qu'elle veut bien me continuer, était un baume sur mes douleurs.
Daignez agréer l'hommage de l'attachement sans bornes, et du profond respect avec lequel je serai toute ma vie, Sire, de Votï'e Majesté Impériale, le très-humble et très-obéissant serviteur et fidèle sujet.
Richelieu.
94) Rapport au duc de Richelieu sur la peste à Odessa.
Novoï Lancy, le 28 décembre 1812.
Vous avez su que la peste avait régné à Odessa, mais vous n'avez eu aucun détail sur la violence et la malignité de cet alïreux fléau.
Apporté de Constant iiiople à Odessa, malgré la quarantaine, il n'a pas tardé à se répandre rapidement dans la ville. Une assez grande quantité de villages, jusqu'au Boug, ont été infectés. La maladie s'est manifestée même au delà du Boug, quoiqu'une quarantaine sévère eût été établie sur tous les passages du fleuve. La consternation était générale, tout fuyait de la ville dans les campagnes. Chacun était renfermé chez soi, comme dans une forteresse. La défiance et la terreur régnaient partout. J'étais retiré à Novoï Lancy depuis trois semaines, ne recevant personne, et faisant faire une garde sévère. Je m'étais pour ainsi dire échappé de la ville, où ces messieurs étaient tout à fait renfermés, lorsque la peste s'est déclarée dans le village de la comtesse Potocka, qui nous touche, ainsi que dans quelques autres villages plus éloignés. Alors j'écrivis à Son Excellence M. le duc de Richelieu pour lui offrir mes services, afin de tâcher d'arrêter la contagion, soit par les mesures de police, soit en faisant couper toute communication entre les villages infectés et ceux qui ne l'étaient pas. Son Excellence M. le duc me répondit, en me témoignant sa reconnaissance, et en m'envoyant des pleins pouvoirs pour prendre dans les villages et campagnes à ma portée, depuis Odessa jusqu'au Boug, toutes les mesures que je jugerais à propos pour arrêter la propagation du mal. Il mettait sous mes ordres la police de campagne et les cosaques des différents cordons, afin de pouvoir employer la force en cas de résistance aux ordres. Je m'associai Saloz (le vétérinaire des bergeries de Novoï Lancy) dans cette expédition, pour les remèdes et les mesures préservatrices et curatives, sachant que Saloz avait suivi à Paris les cours de M. Desgenettes, le premier médecin de l'armée d'Egypte, lequel avait détaillé à ses étudiants les moyens qu'il avait employés dans la peste de cette année.
Effectivement j'ai fait usage de ses remèdes avec succès, comme vous ■ le verrez. J'avais donc sous mes ordres une étendue de pays de plus de trente lieues de long sur 7 à 8 de large, c'est-à-dire de plus de 200 Menés carrées.
Le danger à courir pour nous était assez grand, puisque notre emploi exigeait que nous fussions souvent dans les endroits pestiférés, pour y établir des lazarets, séparer les malades et les suspects d'avec les gens sains, faire brûler les effets des morts, enterrer les cadavres, brûler les maisons empestées, et enfin donner des remèdes aux gens attaqués de la contagion.
Le premier octobre, j'entrai en fonctions; je me rendis d'abord avec M. Saloz au village qui le premier avait été atteint de la contagion. Là le plus affreux spectacle s'offrit à nos regards. Quarante-huit personnes y
étaient déjà mortes en peu de jours. Des malades et des mourants étaient étendus dans les enclos de mur qui sont devant chaque maison; ils étaient fuis de leurs camarades, abandonnés de tout le monde, et expirants de besoin autant que de la violence de leur mal. Je vis là, entre autres, une famille entière, un père, une mère et cinq enfants, gisant pêle-mêle devant leur misérable habitation. Je m'approchai; deux des enfants étaient morts dans la nuit et leur père expirant n'avait eu que la force de couvrir leurs cadavres d'un peu de paille; il vivait encore, mais déjà ne parlait plus. Trois de ses enfants, et parmi eux une fille de vingt ans, étaient couchés et ne pouvaient plus se relever. Leur mère était assise auprès d'eux. Je la regardai sans l'interroger, avec un sentiment d'angoisse, mais je ne sus voir sur sa figure que l'expression de la plus stupide insensibilité. La jeune fille me demanda à boire avec une voix éteinte. Je fis poser un pot d'eau à une certaine distance, la mère vint le prendre et je m'éloignai le cœur navré de ne pouvoir donner aucune assistance à ces infortunés .
Malheureusement ces scènes de mort et de désolation se renouvelaient souvent pour moi; mais ce premier essai me fit apercevoir que la tâche que je m'étais imposée n'était pas facile à remplir, et me laissa une impression déchirante.
Je sentis la nécessité de faire tout de suite des dispositions générales avant de songer à porter des secours aux malades, et je commençai par couper toute communication entre ce village et ceux qui étaient voisins. J'établis à la ronde, des gardes dans des cabanes de roseaux, avec ordre sévère de ne laisser entrer, ni sortir personne, et je rendis l'intendant du village responsable de l'exécution de cet ordre. Je fis ensuite choisir quatre maisons aux extrémités du village, dont deux furent destinées aux maades ei deux aux suspects. Je demandai au gouverneur deux criminels pour enterrer plusieurs cadavres, qui depuis bien des jours gisaient sans sépulture, en formant un inépuisable foyer de contagion, ainsi que pour transporter au lazaret les malades qui ne pouvaient par marcher. Je fis aussi chercher immédiatement les remèdes nécessaires au mode de traitement que M. Saloz m'indiqua, d'après la méthode de M. Desgeuettes, et en attendant je fis une tournée dans les villages voisins. J'établis des gardes partout et je recommandai aux propriétaires et intendants de me faire avertir sans délai, s'il se manifestait quelques symptômes de maladies extraordinaires.
Ces mesures générales une fois prises, je revins à la maison, où je fus informé du village qui nous touchait, qu'un homme qu'on avait enfermé
dans sa niaisou y était mort ainsi que sa ieinnic. Les paysans prétendaient quïl n'était pas mort de la peste et je m'y rendis tout de suite. Je fis tirer un des cadavres hors de la maison avec de longs crocs de fer; il était livide et noirâtre. Le mort avait eu un saignement de nez avant que d'expirer et M. Saloz constata qu'il avait tous les symptômes de la peste. Par parenthèse, j'ai plusieurs fois remarqué que ceux, qui dans cette maladie étaient attaqués d'hémorrhagies passives, mouraient tous: c'est un symptôme assez rare mais c'est le plus funeste.
Il était d'autant plus instant d'anéantir ce foyer de contagion, que la maladie avait fait peu de progrès dans ce village et qu'on pouvait espérer de le sauver en prenant des mesures sévères. En conséquence, j'allais ordonner de mettre le feu à la maison, lorsque nous entendîmes en dedans les cris d'un enfant. Je regardai à travers la fenêtre de l'obscure cabane, fort étonné qu'il y eut encore un être vivant dans cette espèce de tombeau, et je distinguai un enfant de 18 mois à deux ans, assis sur un lit, à côté du cadavre de sa mère, et bien portant en apparence. C'était fort embarrassant. Comment tirer cet enfant de là? Qui voudrait aller l'y chercher? Qui se chargerait ensuite d'un enfant portant avec lui, selon toute apparence, le germe de la peste? L'y laisser? Il y mourrait de faim, et il n'avait déjà, probablement, pas mangé de longtemps. Le lit sur lequel était adossé l'enfant était contre un mur. J'ordonnai qu'on l'abattît de ce côté là, espérant que l'on pourrait ensuite retirer l'enfant au moyen d'une corde et le transporter sans le toucher, à la maison que j'avais destinée pour lazaret. La réussite cependant était douteuse. Un des paysans spectateurs, s'approcha et dit: «Moi, j'irai prendre l'enfant». — «Saistu», lui dis-je, «le danger que tu cours? Cet homme-là est mort de la peste». — «Le danger n'est pas grand, je ne crois pas qu'il soit mort de la peste». — «Je t'en réponds, et si tu entres, je serai obligé de te faire subir une quarantaine».— «C'est égal», dit-il, «je veux retirer l'enfant». — «Eh bien, puisque tu es décidé, je te donnerai vingt-cinq roubles». — Je lui fis mettre des gants avant d'entrer, je lui recommandai de ne pas toucher l'enfant avec les mains nues et les lui fit frotter d'huile. Il nous apporta effectivement la petite fille, dont je fis brûler de suite le vêtement, un des assistants lui jeta* son habit sur les épaules et je fis mettre l'homme et l'enfant en quarantaine. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que l'enfant ne fut pas malade du tout, et que l'homme prit la peste, mais nous le traitâmes et nous eûmes le bonheur de le sauver, il guérit.
Je désignai un endroit sur la steppe, à trois verstes du village, pour servir de quarantaine. Je fis établir des baraques en roseaux pour recevoir
les suspects et les malades, et j'ordonnai à l'intendant que lorsqu'un individu serait attaqué, non-seulement lui, mais sa famille, seraient mis sans délai en quarantaine.
J'établis aussi une garde, et je pourvus aux moyens de nourrir les gens qui la composaient, sans qu'ils pussent communiquer avec le village. Je pris les mêmes mesures pour un troisième petit village que la contagion avait atteint, puis nous procédâmes au traitement des malades.
Cependant la mort et la désolation nous entouraient de toutes parts; chaque jour les plus déchirantes scènes se renouvelaient pour moi; souvent obhgé d'étouffer le sentiment de la pitié, de m'endurcir l'âme contre les supplications d'une mère, à laquelle il fallait arracher ses enfants, d'un père, qu'on séparait de sa famille, mon esprit était assiégé, pendant la nuit surtout, des plus noires idées.
Malgré toutes les précautions, les ravages du mal allaient en croissant. L'intérieur de la ville offrait l'aspect le plus lugubre. Chaque fois que j'allais faire mes rapports à S. E. le gouverneur général, je rencontrais la fatale charrette, chargée de malades entassés, conduite par un criminel et précédée d'un drapeau rouge pour avertir le peu de gens qu'on rencontrait, de fuir l'influence pestilentielle.
Dans ces larges rues, naguère si peuplées, on ne voyait plus, que de loin en loin, que quelques personnes qui s'évitaient réciproquement. C'était comme les débris d'un grand naufrage. Appareni rari nantes in gurgiU Dasto.
Un des sentiments les plus pénibles pour moi, c'était de me voir fui de tout le monde avec frayeur. L'on prenait contre moi des précautions comme contre un animal dangereux. M. Saloz me suppliait de donner ma démission, il me représentait la très-grande probabilité qu'il y avait, que nous finirions par succomber. Malgré cela, dans l'occasion, il montrait beaucoup de sang-froid et de courage, et je l'ai vu ouvrir d'un coup de lancette un bubon à un malade que cette opération a sauvé. Il donna à un autre, qui n'avait plus la force de se lever, un verre de quinquina de sa propre main, l'ayant néanmoins gantée et huilée.
Du reste j'ai toujours pris toutes les mesures et précautions que permettaient mon emploi et que la prudence suggérait. Trois 'ou ({uatre fois j'ai cru être attaqué, mais ce n'étaient que des retours de fièvre, occasionnés par la fatigue, et dont les symptômes sont les mêmes que ceux de la peste, c'est-à-dire, maux de tête et vomissements. Je vous avoue que j'ai eu quelquefois la sueur de l'angoisse sur le front.
Je ne craignais pas la mort. J'aurais succombé pour une bonne
caiisej et en prenant cette tâche j'avais fait le sacrifice de ma vie; mais monrir à 25 ans! Loin des siens, loin de tout ce qui vous est cher! Mourir d'nne maladie cruelle, ahandonné de tout le monde! (Car un homme attaqué de la peste devient l'ennemi du genre humain, et son cadavre est traîné par des criminels avec des crocs de fer). Grâce au ciel, je n'ai eu que la peur, et la religion m'a soutenu dans ces cruels moments.
Je vais entrer maintenant dans quelques détails sur le mode de traitement que j'adoptai pour les malades, d'après les indications de M. Saloz. Comme il ne savait point la langue du pays, ce qui le mettait dans l'impossibilité de rien faire par lui-même, je pris ses instructions pour les remèdes à donner, je les traduisis à chaque intendant des villages, et je leur donnai une provision des différentes choses que j'indiquerai ci-après, en leur enseignant la manière de s'en servir. J'avais en outre, à la quarantaine, un certain nombre de malades que je voyais tous les jours, autant que possible, pour lesquels M. Saloz avait préparé les remèdes lui-même, et qui ne les prenaient qu'en notre présence, c'est de ceux-là que sur 28, 14 furent guéris, ainsi (\i\e vous le verrez dans le tableau ci-joint
Actuellement, tout danger est passé, tous nos gens ont été préservés, le mal est arrêté partout, même à Odessa, et il ne nous reste plus qu'à remercier Dieu de notre délivrance. Je n'ai eu d'autre mal que quelques retours de fièvre, occasionnés par l'obligation de bivouaquer quelquefois en plein air, par des nuits froides, car je n'osais coucher dans aucune maison.
Son Excellence, Monsieur le duc, m'a écrit les lettres les plus flatteuses et j'attends 'son retour pour lui faire le satisfaisant rapport que je n'ai plus aucun malade nulle part.
11 n'y aura plus que quelques mesures de précautions à prendre pour détruire les effets et les maisons des morts; j'attends pour cela les derniers ordres de Son Excellence.
95) Copie