‹ Le duc de RichelieuChapitre 18 sur 23 · JIALADES, MORTS OU GUÉRIS DANS LES QUATRE VILLAGES DE TCHITCHAFKA · texte numérisé non relu

JIALADES, MORTS OU GUÉRIS DANS LES QUATRE VILLAGES DE TCHITCHAFKA

KOBLEWSKA, KARAMICLAW ET ANTCHEIRAK.

Tchitchafka (peuplé d'environ 500 habitants). Nombre des malades 98

Morts 72

Guéris 26

Sur les 72 morts, il y a hommes 42

femmes 30

Sur les 26 guéris, il y a hommes. 16

femmes , 10

Koblewska (peuplé d'environ 300 habitants). Nombre des malades 133

Morts 107

Guéris 26

Sur les 107 morts, il y a hommes 63

femmes 44

Sur les 26 guéris, il y a hommes 14

femmes 12

Karamiclaw (peuplé d'environ 60 habitants),

Nombre des malades 9

Morts 7

Guéris 2

Sur les 7 morts, il y a hommes 5

femmes 2

Sur les 2 guéris, il y a hommes 1

femmes 1

Antcheirak (peuplé d'environ 150 habitants.

Nombre des malades 6

Morts 5

Guéris 1

Sur les 5 morts, il y a hommes 3

femmes 2

Gnéris hommes 1

femmes . t>

Total des malades .... 246

Morts 191

Guéris 35

N.B. J'observe dans ce rapport que sur les 191 morts, 66 n'ont reçu aucun remède, et étaient morts avant ma première visite. Eeste donc 180 malades auxquels les remèdes ont été administrés, plus ou moins soigneusement, et sur lesquels il y a eu 55 guéris.

Les malheurs, qui ont affligé cette année la Crimée et Odessa, ont suffisamment démontré l'insuffisance de l'organisation actuelle de nos quarantaines et l'indispensable nécessité d'établir une bonne fois notre système sanitaire sur des bases solides, et depuis longtemps je suis persuadé de cette vérité. En 1806, je proposai un nouveau règlement de quarantaine qui est resté dans l'oubli. Depuis lors la guerre avec les Turcs, et l'absence totale de maladie contagieuse à Constantinople, nous a inspiré la fatale sécurité, dont nous avons été victimes l'année dernière. Instruit par l'expérience, je serais inexcusable de ne pas présenter au gouvernement les moyens que je crois les plus propres à nous préserver à l'avenir du cruel fléau qui nous a désolés. Je joins à l'état de la quarantaine que je propose les modifications que, suivant mon opinion, doit subir le règlement actuel. L'extension qu'a prise le commerce de la mer Noire, et celui d'Odessa en particulier, celle qu'il est appelé à prendre, à une époque où

le succès de nos armes vont le délivrer partout des gènes qui l'entravaient, nécessite une augmentation d'employés, pour vaquer aux différentes fonctions exigées pour la promptitude et la sûreté du service. L'augmentation des appointements n'est pas moins indispensable, car quel est l'homme d'honneur qui acceptera une place, qui avec une responsabilité des plus sévères, et des fonctions pénibles, ne lui donnent pas physiquement de quoi exister, je ne dis pas selon son état, mais même d'aucune manière. Si l'on a jugé nécessaire de donner des appointements plus considérables aux officiers des douanes, à combien plus forte raison ceux des quarantaines ne réclament-ils pas la même justice, eux qui doivent être pi'êts à risquer leur existence, et dont la bonne ou la mauvaise conduite a une si grande influence sur le salut public; mais en leur fournissant les moyens de vivre honorablement, il est nécessaire qu'ils aient toujours devant les yeux la sévérité des peines auxquelles ils s'exposent, s'ils manquent à leurs devoirs. Cette peine, tant pour les officiers de quarantaine, que pour tout contrevenant, de quelque rang ou condition qu'il soit, doit être la mort, en tant que la faute, dont il sera convaincu, compromette la santé publique; tout ce qui n'est pas membre du bureau de santé, doit être jugé par le bureau lui-même assemblé in plénum, et la sentence portée à une majorité des deux tiers des voix; quant aux membres mêmes du bureau, ils doivent être envoyés à l'yrojioBnaii naïaia, et jugés ôe.si. oyepeAu, en prenant pour base le code pénal de quarantaine. Les gardes sont soumis à la peine de mort comme les autres. Cette partie mérite la plus sérieuse attention; les invalides, dont on se sert aujourd'hui, ne méritent aucune confiance: l'expérience nous a appris qu'il était impossible de se servir d'eux sans le plus extrême danger. Ces gens, qui ont consacré leur vie au service de leur Souverain et de leur patrie, ont des droits au repos sur leurs vieux jours, et ni leurs forces physiques, ni même les qualités morales, de la plupart, ne permettent de les employer au service des quarantaines, qui réclament impérieusement des hommes dans la force de l'âge, et d'une aussi bonne conduite qu'il sera possible d'en trouver.

Je propose donc de former trois compagnies, qui peuvent être complétées par des recrues de ces environs, qui restant attachées pour toujours au service de la quarantaine, s'y accoutumeront, et, jouissant de certains avantages qu'il sera facile de leur procurer, seront contents de leur sort^ et craindront de le perdre pour être envoyés dans les bataillons de garnison, ce à quoi la moindre faute les exposerait. Ce point est de la plus grande importance; je supplie qu'on s'en occupe le plus promptement possible, car avec la garde que nous avons aujourd'hui, dont le nombre même

est insuffisant, il est impossible de pouvoir avoir un moment de tranquillité.

Le nouvel état de quarantaine, que je présente, entraîne des frais considérables, d'autant que le môle étant abandonné à la quarantaine, doit être entretenu par elle. Il faut remettre en état toutes les bâtisses qui sont à la forteresse, et qui la plupart sont très-délabrées, y en ajouter de nouvelles, et les entretenir dans un état convenable. Ces dépenses sont nécessaires, et ce n'est pas les exagérer que de les porter à 60,000 roubles par année. Celles des officiers et autres employés de quarantaine monteront à peu près autant; il s'agit donc de trouver une somme de 100,000 roubles, puisque la somme actuelle ne monte qu'à 23,800 roubles. Si les circonstances étaient différentes, il ne serait pas difficile de les trouver, puisque sous le nom de droits pour l'entretien des quarantaines, le gouvernement lève des sommes qui surpassent de beaucoup leurs besoins, quelque étendue qu'on voulût leur donner, mais comme ces droits font partie du revenu public qui, à l'époque actuelle, peut à peine subvenir aux dépenses, il serait absurde à moi de proposer un accroissement de dépense, lorsqu'on doit tâcher de les diminuer. Dans cet embarras, j'ai eu recours au commerce d'Odessa, qui, malgré les énormes pertes qu'il a éprouvées, s'est décidé sans regret à pourvoir à ce surcroît de dépense, par une légère imposition prélevée sur les marchandises qui passeront en quarantaine, sous le titre d'impôt de magasinage, et un petit droit sur les bâtiments, sous le nom de droit d'ancrage. Ces fonds seront perçus par le bureau de sauté qui en rendra compte chaque année, et qui dans les dépenses qu'il devra faire, et dont la censure sera faite à la fin de l'année, pour l'année suivante, prendra toujours l'approbation du gouverneur. Je joins ici un état des droits que la députation du commerce a fait avec le consentement de la grande majorité des négociants de cette ville, et je puis^'assurer que ce droit ne sera pas à charge au commerce. Il est urgent que l'approbation du gouvernement ne se fasse pas trop longtemps attendre, afin de pouvoir rassembler des fonds dès la présente année. Au reste, si cette disposition n'obtenait pas l'approbation du gouvernement, on pourrait remplacer les droits proposés, par une somme égale, provenant des intérêts de

l'imposition connue sous le nom de , laquelle est à présent

assez considérable pour y suffire et au delà.

La garde des rivages de la mer Noire est encore un objet de la plus gramte importance et je ne me dissimule pas le peu de confiance que doivent nous inspirer les cosaques qui en sont chargés aujourd'hui, mais au défaut absolu de moyeu d'y suppléer, j'ai tâché au moins d'augmenter la

surveillance, en en chargeant les propriétaires et habitants des bords de la mer, et en les mettant pour cet objet dans la dépendance du bureau de santé d'Odessa. Je sais bien que je ne remédie pas par là à tous les inconvénients, mais avec 1,500 werstes de côtes, si peu habitées, comment se flatter de pouvoir tout prévenir.

J'ai cru indispensable d'associer des négociants au bureau de santé, ainsi que cela a heu à Marseille, où se trouve le modèle de tous les lazarets.

La ville d'Odessa contient déjà un assez grand nombre de maisons de commerce propriétaires et établies pour qu'on puisse trouver parmi elles six personnes propres à inspirer la confiance. Il m'a semblé qu'intéressés les premiers à ce que la peste ne pénètre pas chez nous, lenr surveillance pouvait être de la plus grande utilité, et nous donner une garantie que les précautions pour la santé pubhque seraient toujours prises avec la plus grande rigueur; l'espèce de contrôle que les membres de la couronne et ceux du commerce exerceront les uns sur les autres, et l'émulation qui régnera entre eux ne peut que produire un bon effet; au reste cette disposition ne peut convenir qu'à Odessa.

Caffa est encore trop peu peuplé, et le nombre des véritables négociants y est encore trop faible pour pouvoir fournir des sujets capables de remphr des places à la quarantaine. Aussi je laisse à M. Branewsky à proposer les changements qu'il croira nécessaires à la quarantaine de Caffa. Les localités entrent pour beaucoup dans les arrangements qu'il convient de prendre.

96) Observations générales par M. Sicard, sur le nouveau tarif des douanes et sur la prohibition du transit.

Le nouveau tarif des douanes a paru dans des circonstances peu propres à en développer les effets, quels qu'ils puissent être. Le commerce repoussé de nos côtes par la guerre, et par nos mesures prohibitives ou celles de nos ennemis, détourné de nos frontières de terre, ou arrêté dans sa marche par ce fatal système de prohibition universelle qui pèse si douloureusement sur toute l'Europe, n'a guère pu éprouver l'intluence du nouveau tarif; c'est donc moins par l'expérience que par le raisonnement qu'on peut en déterminer les effets.

L'empire, marchant à grands pas vers la vraie richesse commerciale, au commencement de ce siècle, avait besoin d'un nouveau tarif plus étendu

et mieux raisonné que celui de 1797, d'un tarif qui fût plus favorable à l'écoulement, et par conséquent à la reproduction de la richesse nationale et qui donnât un aliment continuel à la nouvelle étendue qu'avaient acquise les relations commerciales de la Russie.

Il paraît que, dans la confection du nouveau tarif, l'on a moins été dirigé par ce principe que par les circonstances; l'ukase qui le précède dit que le but, qu'on s'est proposé, est de favoriser l'industrie nationale et d'établir un équilibre entre l'importation et l'exportation, pour bonifier la balance commerciale et, par conséquent, nos changes.

Ce n'est donc qu'un tarif de circonstances, et qui ne pourrait obtenir que la sanction du moment, en supposant que l'effet répondît au but qu'on s'est proposé, mais, il faut le dire avec la franchise que dicte impérieusement le bien public, ce but est une erreur; les moyens que l'on a pris pour l'atteindre sont même insuffisants. Les résultats le prouvent déjà, on peut le démontrer par d'autres preuves.

Courir après les avantages de la balance commerciale, c'est être dupe d'une vieille erreur victorieusement réfutée par Smith.

Il serait inutile, et trop long de reproduire ici ses preuves; il suffira de consulter l'expérience. L'on a observé justement, depuis des siècles, que la balance commerciale du commerce avec l'Inde est défavorable à l'Europe qui, cependant, n'en est pas appauvrie. La Russie n'est-elle pas plus riche, aujourd'hui, que ses riches propriétaires ont adopté les habitudes et les commodités du luxe étranger, que lorsque les anciens boyards, habillés avec la bure nationale, végétaient au milieu de leurs propriétés presque incultes? N'est-elle pas plus riche aujourd'hui, que sa nombreuse population, avec de plus grands besoins, a un aiguillon puissant et continuel qui l'excite au travail et à la reproduction, lesquels augmentent à leur tour la population?

Le rouble en papier était au pair avec le rouble argent sous Catherine; les changes étrangers étaient établis d'après cette proportion; aujourd'hui le papier n'est plus reçu que pour le quart de cette valeur, et les changes étrangers ont à peu près gagné d'autant, mais l'on ne saurait en conclure cependant que nous sommes maintenant plus pauvres qu'alors.

11 est certain que la balance commerciale a été successivement toujours plus défavorable à la Russie, depuis les temps anciens jusqu'à nos jours, et s'il est vrai que nous sommes cependant plus puissants et plus heureux qu'autrefois, il est donc démontré par l'expérience que l'avantage de la balance commerciale n'est pas indispensable à la prospérité d'un empire.

En partant du principe tout à fait contraire, les dispositions du nouveau tarif ont été toutes dirigées de manière à diminuer l'importation, et à cet effet tous les articles étrangers ont été grevés de droits excessifs, ou frappés de prohibition absolue.

Je ne sais s'il peut exister un pays civilisé qui puisse suffire par soimême à tous les besoins et je crois que, s'il existait un seul instant, il aurait besoin de ses voisins, l'instant d'après, à moins qu'il ne fût infiniment pauvre ou privé de toute relation, ce qui est déjà contraire à l'idée de civilisation.

11 en est des nations, comme de chaque homme en particulier, un nouveau désir fait immédiatement le désir satisfait, et c'est cette progression de désirs et de jouissances qui constitue le bonheur; mais pour le trouver, l'homme est bientôt transporté hors de sa propre sphère. Il existe donc un principe naturel qui rapproche les hommes comme la loi politique rapproche les nations. Tous les efforts que l'on ferait pour les isoler, seraient donc contraires au bonheur, et ce bonheur ne peut se trouver que dans l'échange réciproque des moyens qui peuvent satisfaire nos désirs, d'autant plus que l'habitude en a fait ensuite des besoins.

Ces besoins sont en raison du degré de civilisation. Le cosaque, qui ne vivait autrefois que de poisson desséché, cherche aujourd'hui une meilleure nourriture, demande du sucre et du café, etc.., il ne se couvre plus de quelques haillons, il emploie les draps étrangers, mais aussi il s'est fixé sur un terrain, dont il tire, par une culture soignée, des productions qu'il échange contre les objets de ses désirs.

Nous ne sommes donc pas plus pauvres, parce que nous avons plus de besoins, et nous sommes plus heureux parce que nous pouvons les satisfaire.

Ce serait une erreur de croire que nos besoins pourront bientôt excéder nos moyens. Une nation ne peut pas se ruiner de suite comme un individu qui consommerait au delà de son revenu. L'individu n'en vient là que parce qu'il en trouve un autre, qui supplée momentanément au défaut de ses propres moyens; mais il en est tout autrement d'une nation qui d'ailleurs n'est pas composée de fous comme cet individu. La manie de juger en tout des nations par une personne, de conclure ainsi du tout, par une de ses parties infiniment petites, a causé beaucoup d'erreurs en économie politique.

Une nation ne marche vraiment à sa ruine que lorsque sa consommation excède son produit annuel, en prenant ces deux objets en nature et non dans le signe (jui les représente, i)arce que ce signe varie; c'est de

cette balance dont il faut ambitionner l'avantage; la niasse plus ou moins grande d'argent ne fait rien à la richesse nationale.

Il faut donc encourager le revenu annuel et ce n'est pas par des di'oits et prohibitions sur les articles étrangers qu'on peut y parvenir.

L'on a voulu favoriser l'industrie nationale, mais d'abord cette industrie ne peut pas produire tout ce dont nous avons besoin, ensuite elle peut être mieux employée à produire tel article que tel autre.

Le perfectionnement de l'industrie en général est subordonné à celui de l'agriculture, et à la population, relativement à l'étendue du territoire, indépendamment des moyens particuliers que donnent les localités; or, un pays quelconque ne peut pas réunir tous ces avantages, il ne peut donc pas tout produire, mais comme chacun a ses avantages particuliers, il suffira qu'on sache en Hrer le plus grand parti possible, et sous ce rapport la Russie n'a rien à envier aux autres pays; riche de ses productions et de l'industrie que comporte sa situation politique et territoriale, il est inutile qu'elle cherche, par des moyens forcés, à se suffire en tout à elle-même, lorsque ses propres productions lui donnent, avec avantage, les moyens d'échange pour obtenir celles des pays étrangers.

D'après ces considérations, je crois que les prohibitions absolues du nouveau tarif, prises en général, sont inutiles et même désavantageuses pour la prospérité de la Russie, et, pour ne citer que les draps, il me paraît que l'importation de cet article ne saurait nous nuire, puisque nous avons moyen de l'échanger contre nos productions; et agir autrement, c'est dévier notre capital de son véritable emploi, pour le porter avec moins d'avantages sur un autre objet. Lorsque, avec le temps, nous trouverons dans la surabondance des matières vraiment indigènes, et dans l'augmentation des bras, les moyens de fabriquer cet article avec un avantage réel sur l'étranger, nous le ferons sans recourir à des moyens forcés. Cette époque est déjà arrivée pour les draps grossiers. Les fabriques nationales commencent déjà à avoir la supériorité de la concurrence sur les étrangères.

Ce que j'ai dit de cet article est applicable à tous les autres qui sont d'une nécessité sinon absolue, au moins relative. J'en excepte ceux qui sont purement d'un luxe inutile tels que les bijoux, pierreries, et autres qui ne procurant aucune commodité, ni instruction, comme objets de goût, ou des arts, ni jouissance physique et sont toujours payés trop cher par une portion quelconque de notre travail, qu'on donnerait en échange. Ceux-ci, dis-je, doivent à mon avis être frappés de prohibition absolue.

Quant aux droits excessifs, il y a contre eux à peu près les mêmes

motifs que contre les prohibitions absolues, puisqu'ils tendent également plus ou moins à dévier le capital national de son vrai but pour les porter sur un but factice, en établissant un monopole en faveur de notre fabricant.

Il ne convient d'imposer l'article étranger qu'autant qu'il faut pour que le fabricant national n'ait pas le désavantage par rapport à l'étranger, et il faut toujours maintenir une concurrence qui excite et soutienne continuellement son génie et son émulation.

C'est d'après ces principes que doivent être établis les droits et prohibitions sur l'importation, sans avoir aucun égard à la balance commerciale, mais il faut être bien attentif à l'application; les principes sont de tous les temps, et de tous les lieux, il faut se garder seulement d'en faire une application d'imitation, si je puis m'exprimer ainsi, et trop routinière.

Parmi les considérations qui combattent victorieusement les prohibitions absolues, et les droits excessifs, il en est une de la plus grande importance et c'est la difficulté, ou pour mieux dire, l'impossibilité de prévenir la fraude.

L'on a dit depuis longtemps et avec raison, droits excessifs., fraudes excessives, rien n'est plus vrai. L'on peut même affirmer que ces aeux objets marchent toujours dans la plus exacte proportion, sans qu'aucun moyen puisse y obvier. Quelque rigoureuses que soient les formalités pour empêcher la contrebande, il se trouve dans tous les pays des ' hommes assez avides et audacieux pour braver la mort même, et leur nombre et leur audace seront en raison des gains qu'ils se permettront en fraudant.

Si les fabriques nationales ne peuvent se soutenir que par des prohibitions ou des droits excessifs, ceux-ci provoquant la fraude, leur causent autant et plus de dommages que l'introduction permise avec des droits modérés, dont le gouvernement aura d'ailleurs perdu le revenu; c'est ici le cas de rappeler ce qu'on a dit, qu'en pareille matière: deux et deux ne font pas quatre.

Mais en admettant, contre toute raison, que par les prohibitions et droits excessifs l'on pût parvenir à réduire considérablement l'importation, au point de s'approprier l'avantage de la balance commerciale que l'on n'ambitionne pas, il faut supposer que nos voisins ne voudraient plus d'un commerce tout à fait contre eux, et soit par représailles, ou par intérêt, ils mettraient aussi à vos exportations chez eux les mêmes barrières que nous avons élevées à leur égard.

D'ailleurs il faut à un commerce quelconqu;' des moyens de revire-

ment pour se soutenir; tel négociant qui demande en Russie un chargement de blé ou autre ne fait souvent cette opération que parce qu'il a une partie de vin ou autre article à placer, et son bâtiment à employer; ôtezlui les moyens d'importer son vin, il lui faudra un capital qu'il n'a pas pour acheter votre article, et son bâtiment ne gagnant point de fret d'entrée, la spéculation ne peut plus lui convenir, il gardera donc son vin, et vous votre blé. Je soutiens qu'en réduisant l'importation, l'on réduit proportionnellement, ou à peu près, l'exportation, et je le démontrerais jusqu'à l'évidence, si je ne craignais d'être trop long.

L'on peut d'ailleurs s'en assurer en examinant de combien est réduite, depuis le nouveau tarif, l'exportation qui se faisait par la douane de Radzivilow. Je ne citerai pas Odessa, parce que les circonstances peuvent avoir une influence particulière.

Je crois donc que le nouveau tarif est défectueux en ce que, partant d'un faux principe, l'on a outré les prohibitions et les droits sur les articles étrangers.

Je le trouve plus parfait sous le rapport de l'exportation, parce qu'il tend en général à la favoriser.

En jetant un coup d'œil sur les articles d'exportation de la Russie, considérant leur nature, leur source, leur quantité, toute la perfection et l'accroissement qu'ils sont susceptibles de prendre, par l'augmentation successive de la population, des défrichements et par les ateliers de l'industrie qui, progressivement s'étabhssent d'eux-mêmes, l'on ne peut voir qu'une prospérité croissante, que quelques événements ont pu, il est vrai, ralentir dans sa marche, mais qu'ils ne sauraient détruire.

Accorder le débouché le plus libre à nos articles, qui ont reçu chez nous la dernière fabrication, et à toutes les matières premières que notre industrie n'emploie pas; imposer légèrement celles que nos fabriques emploient, ou auxquelles notre industrie n'apphque qu'une première maind'œuvre, mais en observant toujours de ne pas établir un monopole, en faveur du fabricant, contre les intérêts de la terre productrice, telles sont, à mon avis, les bases sur lesquelles doivent être établis les droits d'exportation.

En conséquence, les toiles à voile par exemple et les ravendiks, au lieu d'être imposées plus cher par le nouveau tarif que par l'ancien, devraient avoir la sortie hbre comme le fer et le blé.

Il est bien que le chanvre et le lin, qui servent à nos fabriques, payent plus cher qu'autrefois parce que notre industrie emploie successivement plus de ces matières premières.

Le suif ne doit pas être dans cette classe, parce qu'il ne sert à notre industrie que pour faire des chandelles ou du savon, ce qui n'ajoute ([u'un très petit surcroît de valeur à la matière première, dont il reste une très-grande partie non ouvrée; pour établir cependant une ditîérence j'aurais affranchi les chandelles et le savon de tout droit, et mis un très petit sur le suif; celui du M 8 par herkovetz est exorbitant, il devrait être réduit des trois quarts.

Les dispositions du nouveau tarif, qui permettent la sortie de plusieurs articles prohibés par l'ancien, sont on ne peut plus sages; je ne connais aucun article qui n'ait droit à cette liberté.

Je ne discuterai pas les dispositions réglementaires qui précèdent le tarif, parce qu'elles résultent en général de considérations politiques, ou sont des moyens répressifs contre la contrebande, qui deviendraient inutiles d'après les vues contenues dans ce mémoire.

Depuis 1808, il s'était étabh un transit considérable par la Russie méridionale pour le commerce d'entrée et de sortie du Levant. Odessa en était l'entrepôt, les sujets de Sa Majesté en étaient les facteurs; tous les frais de ce transit, qui s'élevaient annuellement à plus d'un miUiou de roubles, étaient évidemment un bénéfice net qui s'augmentait encore des relations accessoires qui en résultaient naturellement parce que le commerce aboutit toujours aux grands marchés, et qu'une opération en appelle une autre.

Le gouvernement français, voulant approprier ces avantages, au moins en partie, aux pays qu'il gouverne, défendit en 1810 l'entrée des cotons du Levant par Strasbourg, ce qui prohibait indirectement la voie d'Odessa, et il ordonna nommément que les articles du Levant ne seraient plus reçus en France qu'en tant qu'ils transiteraient par la Bosnie à travers les provinces illyriennes; il avait déjà préparé cette voie, il ajouta quelques encouragements pour la faciliter.

Cette mesure frappait de nullité notre transit d'importation; mais cependant la route de la Bosnie offrait tant d'essais difficiles et dangereux au commerce, lui présentait tant d'obstacles à vaincre, que l'on pouvait espérer de la voir sans succès. D'ailleurs il nous restait un avantage décidé pour le transit des marchandises que l'on expédie de l'Europe dans le Levant et qui nous assurait l'exclusion, s'il est permis de l'avouer; le commerce qui voit avec quelle sollicitude l'on s'occupe de ses progrès, et notamment de tout ce qui peut bonifier la balance commerciale de la Russie, se tlattait que le gouvernement élèverait des réclamations contre la mesure du gouvernement français ou qu'au moins il aviserait aux moyens d'assurer à notre transit la supériorité de la concurrence.

C'est au milieu de ce vrai malheur public, mais allégé par l'espérance, qu'a paru l'ukase du 24 mars, qui eu prohibant le trausit de tous les articles prohibés pour la cousommatiou, a détruit totalement le trausit par Odessa et Brody, que les mesures de la France ne pouvaient nous enlever qu'eu partie, et c'est ainsi qu'on a décidé le succès de ses vues, en se privant gratuitement soi-même de tous les avantages qu'on retirait de ce commerce. La route de la Bosnie, quoique excessivement difficile, étant restée la seule, finira par s'établir, si le gouvernement ne révoque au plus tôt l'ukase du 24 mars.

En étudiant l'esprit de cet ukase l'on voit que l'on s'est imposé un grand sacrifice pour prévenir la contrebande, mais il n'y a point de proportion entre le remède et le mal, d'autant plus que nous souffrons excessivement de l'un, sans pouvoir par ce moyen éviter l'autre.

Si l'on suppose que par le moyen du transit le fraudeur s'entendra avec un douanier pour introduire du drap, par exemple, en contrebande, ce même fraudeur s'entendra également avec le même douanier, et sans l'aide du transit, ils parviendront au même but; s'il y a plus de risques pour tous les deux il en résultera seulement qu'ils mettront un plus grand prix à la marchandise introduite, et alors nous aurons perdu un bénéfice de 4 à 500,000 roubles par an, que le transit des draps donne à l'état, plus le surcroît de prix, dont la difficulté et les risques de la fraude surchargeront nécessairement la marchandise.

Si au contraire, l'on permettait l'entrée des draps avec un droit modéré, et le transit, la cupidité et la fraude seront reprimées d'elles-mêmes par manque d'aliment, et nous aurons gagné le bénéfice du transit.

Si l'on persiste dans la prohibition absolue des draps, le transit permis, et établi, d'après les mesures convenables, ne peut qu'apporter un bénéfice à l'état.

Si malgré toutes les mesures répressives contre la contrebande, le transit y donne lieu, elle sera encore moins désavantageuse au système, que celle qui se fera immanquablement sans lui, puisque la marchandise introduite en fraude coûtera moins.

11 est de la plus grande importance que l'on réfléchisse mûrement sur cet objet; nous avons sacrifié un très-grand avantage certain, qui en promettait de plus grands pour l'avenir, et nous l'avons sacrifié à une théorie que l'expérience et les lumières ont bannie de quelques états qui l'avaient momentanément adoptée, et que la plupart ont toujours repoussée.

L'ukase, qui défend le transit par la Russie des articles prohibés pour

la consommatioÉ, a surtout une influence désastreuse et souverainement injuste sur la Moldavie et la Valachie.

L'existence politique de ces pays est encore un problème politique que le temps éclaircira. En attendant, les malheurs inséparables de la guerre épuisent les capitaux, et tarissent toutes les sources des productions dans ces contrées.

La Turquie était autrefois, comme elle l'est encore aujourd'hui, le débouché naturel de leurs produits, et elle fournissait à la plupart de leurs besoins en articles étrangers.

Aujourd'hui l'administration russe ne permet pas que le peu d'objets d'exportation, qui restent à la Moldavie et à la Yalachie, puissentâtre directement expédiés en Turquie, et sans doute elle a de justes motifs; d'ailleurs les localités ne permettent guère de faire des expéditions directes eu Turquie. En conséquence les suifs, les beurres, fromages et autres articles de la Moldavie et de la Valachie étaient expédiés à Odessa en transit, sous cautionnement exigé par le général en chef; on les envoyait ensuite à Constantinople.

Comme tous ces articles sont prohibés à l'entrée pour la consommation de l'empire, d'après l'ukase qui en prohibe le transit, ces malheureuses productions arrivées à Odessa doivent maintenant être séquestrées, confisquées, brûlées, etc. suivant les dispositions contre les objets de contrebande en général.

L'importation des articles du Levant pour les besoins de la Moldavie et de la Valachie, rencontre les mêmes obstacles, parce qu'ils ne peuvent aboutir qu'à Odessa d'où ils ne peuvent transiter, parce qu'ils sont prohibés pour la Russie, de manière que ces malheureux pays sont réduits à ne plus pouvoir exporter leurs productions, ni recevoir celles dont ils ont besoin.

Indiquer une situation aussi déplorable, d'un pays qui est soumis aux armes de Sa Majesté, c'est espérer qu'elle daignera y mettre un terme. Les moyens sont très-faciles et ne présentent aucun inconvénient.

Tous ces articles peuvent parvenir à Odessa par mer, ou par terre, en passant par la douane de Maïac; dans le premier cas ils peuvent être déposés en transit dans les magasins de la quarantaine jusqu'à leur exportation, dans le second on peut les plomber à Maïac et les expédier en transit dans les magasins de la douane d'Odessa. Les productions de la Moldavie et Valachie étant de la même nature que les nôtres, il ne peut y avoir aucun intérêt d'en faire la contrebande, puisqu'elles coûteraient plus cher que celles du pays et d'ailleurs les autorités locales pourvoie-

raient à tout incoiiYéuient inopiné, et qui, dans aucun cas, ne pourrait être de conséquence.

Puisque, de notre consentement, ces marchandises ont été expédiées en Turquie jusqu'à l'épociue de l'ukase prohibitif, si nous permettons qu'on les y expédie encore, le cautionnement exigé par le général en chef devient inutile; il n'est plus qu'une entrave et une dépense imposée à ce commerce qui paie un nolis à nos sotka, ou un transport à nos voituriers, des frais de commissions et d'assurances, et un revirement considérable de fonds à Odessa.

Sous ce rapport notre intérêt autant que la commisération et la justice réclament la hberté du transit pour les productions de la Moldavie et de la Valachie, et réciproquement pour les marchandises de Turquie dont elles ont besoin; le manque de bois dans les provinces riveraines de la mer Noire exige encore que l'importation des bois et charbons soit par terre ou par mer, soit non-seulement permise, mais déchargée de tout droit.

97) Le duc de Richelieu à l'Empereur Alexandre.

Odessa, février 1813.

Sire.

Permettez que je prenne la hberté de m'adresser encore une fois directement à Votre Majesté Impériale pour obtenir d'elle la plus grande faveur, celle à laquelle j'attache le plus de prix, et qui décidera du sort de ma vie entière. Depuis 5 mois je lutte contre le fléau qui est venu désoler cette contrée. J'ai employé pour le combattre tout ce que la nature m'a donné de facultés morales et physiques, je n'y ai épargné ni soins ni peines, et quant à mon existence je l'estimais trop peu alors pour qu'il pût y avoir quelque mérite à ne pas s'en occuper.

Votre Majesté connaît mon attachement pour ce pays auquel depuis dix ans je m'étais voué tout entier. Elle peut juger des chagrins et des tourments que j'ai éprouvés, mais je puis vous jurer sur mon honneur que tout ce que vous en pourrez croire, Sire, sera encore au-dessous de la vérité. Enfin, par la bonté de la Providence, nous sommes à la fin de nos misères, hors un village du cercle d'Oliscopol, nommé Rowno, où il y a encore quatre maisons attaquées, la maladie a fini dans tout le pays à la fin de novembre, et dans le courant de décembre. A Odessa, nous n'avons plus depuis six semaines d'accident, dans la ville même une ïïerhauna près de la forteresse a été attaquée le 5 de ce mois par l'impru-

(lence de celle qui l'habitait; elle a été brûlée, et depuis lors tout est tranquille; les mesures les plus efficaces sont prises, toutes les maisons suspectes out été, ainsi que les établissements publics, désinfectés par les procédés de la nouvelle chimie. Les récompenses promises à ceux qui découvriraient des effets cachés, ont eu le plus heureux résultat, et une quantité d'effets qui auraient pu renouveler la contagion ont été brûlés; suivant tous les calculs de la prudence humaine elle doit être extirpée pour toujours, et j'avoue à Votre Majesté Impériale que j'ignore ce qu'on pourrait faire de plus pour assurer son extinction. Nous avons perdu dans la ville d'Odessa 2,644 h. y compris le militaire et les galériens, et 1,087 dans le pays d'alentour. Cette perte est affreuse, mais moindre que ce qu'on aurait pu craindre d'un fléau qui a fait périr plus du tiers de la population de Constantinople et que l'ignorance impardonnable des médecins a laissé étendre sans l'apercevoir pendant un temps considérable.

Dans ces circonstances, Sire, j'implore de Votre extrême bonté la permission d'aller à l'armée pour y servir, où et comme Votre Majesté Impériale le jugera à propos, fût-ce comme simple soldat; ce n'est pas l'ambition qui me guide, je n'ai pas fait cette campagne, et suis trop en arrière pour pouvoir prétendre à rien, mais je ne désire que vous prouver mon zèle, ma bonne volonté, vous faire voir que je suis à vous sans partage, sans restriction aucune. Vous l'avouerai-je aussi, avec la confiance que m'inspirent vos anciennes bontés, je voudrais sortir de cet enfer, et renaître un peu à la vie. Mon corps et mon âme sont usés par le chagrin, et quoique je n'aie pas été un moment malade, je sens que sans une distraction vive, je succomberai, et ne serai plus du tout bon à rien.

Souffrez donc. Sire, que je parte, que je me rapproche de vous. Au cas même que le danger se renouvelât au printemps, ce dont Dieu préserve, la présence du prince Kourakin, arrivé le 13 à Kremenezck, peut remédier à tout, puisque d'ailleurs toutes les mesures sont prises et doivent être continuées jusqu'à l'été.

Daignez, Sire, ne pas me refuser la grâce que j'ose attendre de vos bontés; vous resserrerez encore davantage, s'il est possible, les liens qui m'attachent à votre personne, et vous acquerrez de nouveaux droits à la vive reconnaissance (lue je vous dois à tant de titres. J'en mets à vos pieds l'hommage, ainsi que celui du dévouement sans bornes et du profond respect avec lequel je serai toute ma vie, Sire, de Votre Majesté Impériale, le très-humble et très-obéissant serviteur, et fidèle sujet.

Richeheu.

98) Mémoire sur Odessa.

Odessa, et la Nouvelle Russie eu général, ont fait dans un très-court espace de temps des progrès tels, qu'aucun pays dans aucun temps ne peut, je crois, rien offrir de semblable. Ce pays était naguère absolument désert, puisque les anciens habitants s'en étaient éloignés au moment de la conquête. Hors 100,000 Tartares mâles qui habitaient la Crimée, le reste de la population se compose de colonies venues de l'intérieur de la Russie, et de l'étranger, et s'élève à présent à un million six cent mille âmes. Les villes qui s'y trouvent sont toutes d'une date récente, hors celles de Crimée. La plus considérable, celle d'Odessa, fut fondée en 1794, mais ses progrès furent lents jusqu'en 1802. A cette époque, elle comptait 400 maisons, et à peu près 7 à 8 mille habitants. Maintenant, elle en contient plus de 35 mille, et au delà de 2,600 maisons, les bâtisses continuent et augmentent, autant en beauté et en sohdité, qu'en nombre. Le revenu de l'eaude-vie coucédé à la ville n'allait en 1803 qu'à 47 mille roubles, il est à présent de 280 miHe. Celui de la poste était de 11 mille roubles, il a monté en 1813 à 190 miUe. Le commerce de tous les ports de la mer Noire et de la mer d'Azow ne s'élevait pas en 1796 à plus d'un milhon et demi, il est impossible de l'estimer à moins de 45 millions pour l'exportation et l'importation, non compris les affaires de banque, dont Odessa s'occupe depuis deux à trois ans, et dont elle fait aujourd'hui pour plus de 25 millions.

Les douanes qui n'étaient rien surpassent deux millions de revenu annuel. Kherson était une bom'gade, eUe a aujourd'hui 30 mille habitants et possède une flotte marchande de près de 200 bâtiments de diverses grandeurs, sur lesquels pendant la guerre turque nous avons transporté dans le Danube les vivres pour l'armée de Moldavie. Il se construit à Kherson tous les ans 20 à 30 navires marchands qu'on vend pour la plupart à Constantinople et cette fabrique est convenable, et très-utile au pays. La ferme de l'eau-de-vie, sous le règne de Paul, ne rapportait que 220 mille roubles pour toute la Nouvelle Russie, à laquelle étaient an uexés alors deux districts qui font aujourd'hui partie du gouvernement de Poltava; le dernier bail était de 2.800,000 roubles et au-dessous de sa valeur. Les salines de Pérékop étaient affermées alors 200,000 roubles. Leur revenu net a été cette année de 2.400,000 roubles.

Le Kouban, il y a vingt ans, était désert, et cependant dans les précédentes guerres, il fallait une armée de 20 à 25 mille hommes pour garder cette frontière. On y a établi en 1795 les cosaques zaporogues; ils ont été augmentés en 1808 de 25 mille cosaques (mâles) de la Petite Russie. Cette milice, soutenue de 4 bataillons, a suffi, non-seulement à garder la frontière la guerre dernière, mais même a fait quelques expéditions importantes en Circassie. Si l'on suit le plan adopté, ce pays deviendra florissant, ne coûtera rien à l'état, et pourra fournir 5 à 6 régiments d'excellents cosaques pour le service extérieur. La Crimée a donné 4 régiments de cosaques tartares, qui ont très-bien servi; le Boug trois, les cosaques de la mer Noire ou du Kouban un, et un escadron à la garde. Ce sont 8 régiments que le pays a fournis, sans compter les recrues, et un revenu en argent qu'on ne peut guère estimer à moins de 15 à 20 millions. Il restait encore un petit peuple nomade de 36 mille Tartares nogais qui erraient sur les bords de la mer d'Azow; ils ont été sans presque aucune dépense, fixés dans de beaux villages, tirés au cordeau, au nombre de 72. Les colons étrangers, Bulgares, et Allemands sont au nombre de 30 à 40 mille âmes, et en général dans un état florissant. La population s'augmente journellement, tant par les émigrations de l'intérieur que de l'étranger, hors l'étabhssement des colonies qui a été dispendieux, cette masse de culture, de capitaux, et de revenus, en un mot, cette création de richesses, dont la progression est incalculable, pourvu qu'on veuille seulement ne pas l'empêcher, a été produite sans aucun frais de la part du gouvernement. Je ne parle pas de quelques concessions, et exemptions qui ne sont pas des dépenses; quel pays présenterait de semblables résultats? Je finis par deux traits qui donneront une idée de la richesse du pays en bétail, et des progrès de l'industrie à Odessa.

L'hiver de 1812 a fait périr dans les trois gouvernements 102 mille chevaux, 250 mille bêtes à cornes, et un milhon de moutons. Les prix n'ont pas haussé et à peine s'est-on aperçu qu'on avait éprouvé quelque perte. Lorsque j'arrivai à Odessa en 1803, je fus six semaines avant de pouvoir me procurer une douzaine de chaises des plus communes, encore fus-je obligé de les faire venir de Kherson; en 1813 on a exporté d'Odessa à Constantinople pour 60 mille roubles de meubles, à peu près aussi bien travaillés qu'à Moscou ou Pétersbourg.

99) Le duc de Richelieu au prince Alexis Kourakin.

Odessa, ce 3 mai 1813

Mon Prince.

La bienveillance, que vous m'avez toujours témoignée, me fait espérer que vous ne prendrez pas en mauvaise part les représentations vives et pressantes que mes devoirs envers ce malheureux pays, comme mou affection pour lui, m'obligent à vous faire sur l'état de détresse, où le réduisent des mesures de précaution, qui aujourd'hui ne peuvent plus avoir d'autre résultat que sa ruine absolue. Votre Excellence me fait espérer qu'ehes finiront bientôt, mais comme il est question d'attendre une épuration définitive, dont nous ne voyons pas encore le commencement, et qu'en attendant les souffrances du pays sont extrêmes, je ne puis plus tarder à mettre sous vos yeux quelques réflexions, et à vous supplier d'y avoir égard.

Il y a quatre à cinq mois que la peste est finie partout, il y en a plus de deux que les épurations, que j'ai prescrites, ont eu lieu, suivant les principes de la nouvelle chimie, et par les mêmes personnes qui vont recommencer sous l'inspection du vice-gouverneur d'Astrakan, dans un temps beaucoup moins propice pour les pratiquer, puisque le froid, qui seul détruit les miasmes pestilentiels, a concoui'U, avec les fumigations, à purger les maisons et les effets.

Quel degré de sécurité procurera donc cette seconde épuration? J'avoue que je ne le saurais concevoir. Il y a deux mois que le printemps est établi dans ces contrées; s'il restait quelque germe de peste, il aurait dû se développer. Les fêtes de Pâques, qui occasionnent la communication la plus intime, et pour lesquelles tous les effets sont tirés de leurs coffres, n'ont pas produit un seul accident dans toute l'étendue du pays. A Odessa, où la communication est libre, où les églises et le théâtre sont remplis, où à Pâques, j'ai embrassé plus de 200 personnes de tout état, il n'y a pas de trace de la maladie. Il est évident, que la peste n'existe pas, ni ici, ni dans aucun des endroits qui ont été infectés. Si son germe se trouve encore dans des effets enterrés, dans trois, quatre, et cinq mois, il existera encore. Il n'y a donc aucune raison pour que cet état finisse, s'il faut attendre une certitude morale et physique, qu'il n'y ait plus sous terre un lambeau suspect. Une prolongation de clôture ne donnera donc pas plus de sécurité qu'on ne peut en avoir à présent; et en attendant quels maux

affreux et certains cet état de choses prolongé ne produit-il pas dans l'incertitude d'un mal, qui, quand bien même il viendrait à se rencontrer quelque part, serait étouffé dans son principe, d'après les précautions qui existent!

Je ne puis vous cacher, mon Prince, que les habitants sont réduits au désespoir, que le surcroît de cordons exigés dans un moment, où la peste n'existe pas, excite chez les grands, comme chez les petits, un murmure universel, que ce pays, écrasé par des fléaux de toute espèce, a un besoin absolu d'être soulagé; que ces villages qui jouissent de la plus parfaite santé depuis cinq mois, et qui avaient été délivrés après l'épuration que j'avais prescrite, avant d'avoir reçu vos dispositions à cet égard, vont souffrir doublement de se voir renfermés de nouveau après avoir été Ubres, et que leurs gémissements se mêleront à ceux des malheureux paysans, qu'on arrache à leur village, dans le temps le plus précieux pour eux, pour venir enfermer des gens qui se portent aussi bien qu'eux-mêmes. Toutes ces considérations sont d'une nature trop grave, mon Prince, pour ne pas exiger de moi impérieusement de vous supplier, le plus instamment possible, d'avoir la bonté de permettre la hbre communication entre toutes les villes et les villages, situés dans la Saôy^enaa qacTB, en levant le cordon qui ferme Odessa, et de nous en tenir, sur le Boug, au cordon qui existait, sans exiger des malheureux cosaques une augmentation de postes, qui achèvera d'écraser des gens, qui sur une population d'un peu plus de 6,000 âmes mâles, ont 2,000 hommes à cheval au service hors déceliez eux. Il me semble qu'une quarantaine de 10 à 12 jours au Boug, jusque vers le mois de juin, serait plus que suffisante. En Crimée, l'épuration a eu lieu par M. Borozdin lui-même, accompagné du mufti, et aidé d'un excellent chimiste français qui habite la Crimée. J'en appelle à votre justice, mon Prince, quel sentiment peut exciter dans le cœur d'un galant homme, sénateur et lieutenant-général, de plus propriétaire en Crimée, et intéressé à son salut, quelle impression, dis-je, de douleur ne doit pas faire sur lui le spectacle d'un étranger, envoyé de mille verstes pour recommencer une opération qu'il a faite avec tant de zèle, et de soin?

La navigation de la mer Noire et de la mei* d'Azow méritent aussi toute votre attention. Maintenant elle est absolument interdite, et cependant il me semble qu'il n'y aurait aucun inconvénient à la permettre avec les précautions qu'on prend i)our les bâtiments qui viennent de Constantinople; nous leur permettons de venir à Caffa et à Odessa, pourquoi défendre la communication entre ces deux ports, pourquoi proscrire celle, si importante entre Caffa et Taganrog? 11 s'agit d'un capital de 20 millions que l'empire

court risque de perdre cette année; ce ne serait assurément d'aucune considération, s'il y avait quelque danger; mais dans les circonstances où nous nous trouvons, Dieu merci, il me semble qu'on ne peut rien risquer à donner quelque liberté au commerce. Je soumets toutes ces considérations à votre sagesse, mon Prince, vous suppliant de me donner une résolution, et surtout de prendre en pitié ce pauvre pays. Si malheureusement je n'étais pas assez heureux pour être écouté, mon Prince, je vous suppherais de vouloir bien m'écarter absolument de toute coopération dans des mesures que je regarde à présent comme bien plus pernicieuses que la peste elle-même. Celle-ci a fait périr 3,600 personnes dans le gouvernement de Kherson, et à peu-près 1,500 en Crimée: celles-là peuvent ruiner ces deux gouvernements pour dix ans.

J'aurai l'houneur de vous faire passer ces jours -ci mon travail sur les quarantaines; je l'enverrai à Pétersbourg en même temps.

C'est là ce qui doit exclusivement nous occuper, car de la manière dont elles sont organisées, il est imposible d'être tranquille, dès que la peste chauffera un peu vivement à Constantinople. Heureusement elle y est éteinte tout à fait, et suivant l'expérience du passé, l'horrible dévastation de l'année dernière donne un peu de tranquillité pour un certain temps. A Brahilow, il n'y a plus rien depuis longtemps.

Je désirerais bien, mon Prince, pouvoir avoir l'honneur de vous voir, ne fut-ce que pour quelques heures; outre l'honneur de me rappeler personnellement à votre souvenir, et à vos bontés, je voudrais plaider de vive voix les intérêts de ce pays, qui m'est si cher.

Peut-être même l'expérience que j'ai malheureusement acquise, de cette funeste maladie, que j'ai suivie dans ses périodes sur un grand nombre d'individus, et que les médecins qui ne l'ont pas vue, connaissent si peu, me mettrait-elle dans le cas de vous communiquer quelques idées utiles.

Je compte toujours sur l'espoir de vous voir ici, heureux si je puis vous y offrir l'hommage de la haute considération, avec laquelle, j'ai l'honnem* d'être, mon Prince, de Votre Excellence

100) Le duc de Richelieu au comte de , gouverneur de

Kamenetz.

Odessa, le 7 mai 1813.

Je vous remercie mille fois, mon cher Comte, de la lettre que vous avez bien voulu m'écrire et des nouvelles que vous me donnez de notre éternel courrier. Si nous ne l'avons pas vu revenir après le retour de l'Empereur de Breslau, il faut y renoncer à présent que les grandes scènes, et les grandes occupations vont commencer.

J'ai encore écrit, il y a quelque temps par Brodi au comte Tolstoy à Dresde. Si l'on me fait venir, j'irai avec la plus grande joie, sinon je prendrai mon parti bien décidément, car outre tous les désagréments de ma situation, je vous avoue, que je ne puis voir de sang-froid ruiner un pays comme on fait pour celui-ci, par les mesures les plus absurdes, et les plus hors de propos. Les pauvres habitants sont réduits au désespoir et l'on peut prévoir les suites les plus affreuses, puisqu'à la lettre on n'a pas semé dans beaucoup d'endroits, faute de bras employés aux cordons, et faute de moyens de réparer les instruments d'agriculture, qu'on se procurait auparavant de chez vous et de Moldavie.

J'ai écrit avec la plus grande force au prince Kourakin à ce sujet, et s'il n'acquiesce pas à ma demande, je rendrai ma lettre publique pour qu'on ne m'accuse pas d'être de moitié dans des mesures plus ruineuses pour le pays que quatre pestes, comme celle que nous avons eue. Votre récit de la soi-disant peste de Zwaney serait à mourir de rire, si l'on n'avait pas plus envie de pleurer, en pensant aux maux que des travailleurs de cette espèce font au pauvre pays. Un monsieur que le prince a envoyé sur le Boug, pour y commander le cordon, a requis 1,200 hommes de plus dont 800 à cheval, et cela quand il n'y a plus de peste depuis cinq mois. Je crois. Dieu me pardonne, qu'ils seraient charmés qu'elle revînt, pour avoir le plaisir de s'escrimer à leur aise. J'espère aussi que le prince laissera venir tout le monde de chez vous, au lieu de donner des permissions particulières qui font le plus mauvais effet, et qu'on appelle ici des licences. 11 faut espérer que le bon Dieu nous débarrassera bientôt de tout cela, comme il l'a fait de la peste, avant que tout le inonde s'en soit mêlé.

Vous savez que l'Empereur est à Dresde, et Napoléon dans les environs d'Erfurt; le sort de l'Allemagne doit se décider dans le mois de mai. S'il livre bataille et qu'il la perde, s'il se retire sans la hvrer, il va

toujours au Rhin. Il n'y aurait qu'une grande victoire qui pourrait le remettre, et il n'est pas probable qu'il la remporte avec les hommes qu'il amène avec lui. Néanmoins, on ne peut s'empêcher d'une sorte d'inquiétude, et c'est dans ces moments qu'on maudit de bon cœur M. l'amiral qui a remis en question ce qui était décidé.

Je vous envoie la proclamation de Louis XVIII, je ne sais si vous en jugerez comme moi, mais je la trouve bien faible pour les circonstances.

Voici l'adresse aux princes d'Allemagne que j'ai traduite, une autre aux Allemands du prince Koutousow; quant à votre concordat, je vous le renverrai quand il plaira au prince Kourakin de changer les lumineux arrangements qu'il a faits pour les postes.

La lettre de monsieur votre père ne contient que des recommandations pour des prisonniers français qu'il croit en Crimée; j'en reçois de cette nature une quantité, je suis obligé de m'adresser à Pétersbourg pour les découvrir n'en ayant qu'un très-petit nombre dans mes gouvernements.

11 paraît à Pétersbourg un journal eu français où se trouvent beaucoup de pièces intéressantes; il se nomme: «Le conservateur impartial», titre assez bizarre, et qui même n'est pas français, et en effet, il est écrit d'un style un peu tudesque, mais néanmoins il y a de bonnes choses.

Sitôt que Ramand aura reçu votre lettre, je l'entreprendrai pour qu'il vous laisse tranquille encore un an.

Adieu, mon cher Comte, conservez-moi souvenir et amitié, et croyez à l'inviolable attachement que je vous ai voué pour la vie.

Suivant les nouvelles de Constantinople la peste sans être absolument éteinte ne fait plus aucun ravage et les accidents sont très-rares; néanmoins il serait bien instant qu'on organisât quelque chose sur le Danube et la frontière de Moldavie, oii heureusement la santé est parfaite à présent.

101) Le duc de Richelieu à M. d'Italinsky à Constantinople.

Odessa, ce 17 (29) août 1813.

Monsieui'.

Je ne perds pas un moment pour répondre à la lettre que Votre

Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire du 2 août. J'en envoie une

copie à M. le heutenant-général IlTHHi^eBi, qui commande à Titlis, et

sur la côte d'Asie. Depuis la reddition d'Anapa et de Sudjuk-Kalé la frontière de mes gouvernements est la rivière de Kouban jusqu'au confluent de la Laba. Je pense que Votre Excellence n'est peut-être pas encore informée en détail du parti qu'on semble avoir pris à l'égard de Souklioum- Kalé, et en conséquence je crois de mon devoir de vous faire part confidentiellement d'une dépêche que j'ai reçAie il y a quelque temps de M. IlTHHi^eBT), et dont les dispositions déjà exécutées en ce qui me regardait, m'ont ensuite été confirmées par un ordre du ministre de la guerre, prince Gortchakow. Je ne me permettrai aucune réflexion sur cette conduite de notre part, ni sur les suites désagréables qu'elle peut avoir dans une circonstance, où il est si important que rien ne puisse nous distraire du grand objet qui nous occupe, l'indépendance de l'Europe. Ce que je crois que vous sentez sûrement mieux que moi, c'est que cette possession de points isolés sur la côte d'Asie ne peut absolument être d'aucun intérêt pour nous. Si, dans d'autres temps, nous pouvions occuper tous les points de la côte depuis le Kouban jusqu'au Phase, de manière à rompre toute liaison entre les Turcs et les peuples des montagnes, je ne nie point que ce ne fût une chose très-avantageuse pour le midi de la Russie; mais il faudrait pour arriver à ce but de grands sacrifices d'hommes, et d'argent, et prendre son parti sur une nouvelle guerre avec les Turcs, toutes choses qu'il me semble d'une grande importance d'éviter, dans les circonstances actueUes. A plus forte raison ne devrait- on pas s'y exposer pour retenir deux malheureuses bicoques qui ne peuvent absolument servir à rien. Je me flatte que ces motifs, que votre situation vous donne droit de développer avec force, feront impression sur notre Cour, et qu'un peu de condescendance nous évitera les désagréments qu'une raideur mal placée pourrait amener.

Il est plus que probable que les hostilités ont recommencé à l'heure qu'il est; l'Autriche doit être déclarée pour nous, il n'y avait pas plus de doute sur ses dispositions que sur ses immenses armements. Si la poste d'aujourd'hui m'apporte quelque nouvelle décisive, je ne manquerai pas d'en faire part à Votre Excellence. Je lui aurais mandé également ce que nous savions des affaires d'Espagne, si j'avais pu croire que vous n'en eussiez pas été informé plus tôt par mer. La victoire de lord Welhngton ne pouvait être plus complète, et sans le mauvais succès du C-lier Murray sur les côtes de Catalogne, ce qui a obligé le lord à s'y porter lui-même avec une partie de son armée, toutes les forces combinées anglaises, espagnoles et portugaises seraient à présent dans les provinces méridionales de France; cela ne sera probablement que retardé.

Je ne manquerai pas de répondre aux différents offices de Votre Excellence, l'assurant au reste de mon empressement de la satisfaire en tout ce qui dépendra de moi.

A l'instant même je vais faire toutes les perquisitions touchant les caisses de madame l'ambassadrice d'Angleterre, et j'aurai l'honneur de vous informer du résultat.

Nous sommes heureusement entièrement quittes de la peste dans ces cantons; elle n'existe plus que dans la ville, et dans les environs de Balta en Podolie; mais d'après les mesures qui y ont été prises, il y a tout lieu d'espérer qu'elle y sera bientôt extirpée.

Veuillez bien recevoir l'assurance des sentiments de la haute considération avec laquelle, j'ai l'honneur d'être. Monsieur, etc., etc., etc.

P. S. Veuillez bien recevoir tous mes remerciements pour les détails que vous avez eu la bonté de m'envoyer sur les affaires d'Espagne.

102) Avis à la jeune noblesse sur ses véritables intérêts.

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