SUE LA DIMINUTION DE DKOITS DE DOUANE
Réclamer pour la mer Noire la faveur, dont elle jouissait, de recevoir les marchandises de l'étranger à 25 pour cent de droits moins que d'après le tarif de la Baltique, faire sentir la nécessité de cette mesure si l'on veut procurer aux produits russes le plus grand écoulement, dont ils soient susceptibles, car le commerce des ports de la mer Noire appartient aux Français, Espagnols, Italiens, qui ont très-peu de capitaux, et qui ne peuvent lutter avec les Anglais qui sont en possession de tout le commerce de la Baltique, et qui occuperont tout celui des provinces même qui ont un écoulement plus naturel vers la mer Noire, par la force de l'argent et de l'habitude au détriment de l'empire en général; citer le juif d'Ehsabeth qui il y a quelques années allait encore à Riga. La diminution des 25 pour cent ne fera que rétabhr une espèce d'équilibre.
Proposer que les trois provinces soient à l'avenir exemptes du recrutement pour le nombre d'années qu'il plaira de déterminer, sous la condition de fournir au lieu de recrues des chevaux pour la cavalerie, et pour éviter toute difficulté, ainsi que les chicanes qui ont souvent lieu, fixer un prix pour les chevaux de chaque espèce d'armes, de manière que si l'otficier de remonte ne veut pas recevoir le cheval en nature, il soit tenu de prendre l'argent. Démontrer les avantages qui en résulteraient d'abord pour le pays qui manquant de bras pour tirer parti de tous ses avantages, ne se verrait plus enlever la crème de sa population, ensuite pour l'augmantation des haras, qui encouragés par la certitude qu'on aurait de pouvoir se défaire de ses chevaux, prendraient un essor considérable. Dire un mot des moyens que le gouvernement pourrait prendre pour encourager l'éducation des chevaux, et améliorer la race, en établissant sur différents points des étalons et des juments; les premiers pourraient servir à couvrir les juments du pays, et ce qui proviendrait d'eux et des juments du haras de la Couronne, pourrait être vendu à un prix médiocre; il faudrait que les juments fussent choisies d'une taille plus forte que celles du pays; par là, peu à peu la race gagnerait en taille et en force, sans perdre de sa vigueur et de sa bonté.
Renouveler la présentation du mémoire touchant l'augmentation de la fabrique d'Ekatherinoslaw par le moyen des recrues prises sur les juifs et insister sur les avantages sans nombre qui en résulteraient.
Demander que les capitaux des banques de Caffa et d'Odessa soient rétablis dans la proportion, où ils étaient avant la guerre, en faire sentir l'utilité pour toutes les opérations commerciales et autres.
118) Le duc de Richelieu à l'Empereur Alexandre, sur la Nouvelle
Russie.
Sire.
L'Europe sauvée par Votre Majesté des horreurs de l'anarchie vous proclame le restaurateur de l'ordre et de la paix; vous venez de recueillir la gloire la plus pure qui fût réservée à un mortel, et après avoir parcouru une si magnifique carrière, il semblerait que Votre Majesté n'eût plus qu'à jouir au sein du repos des bénédictions de vos peuples, dont les voix s'unissent à celles de tous ceux du monde civilisé. Mais votre âme. Sire, voudra goûter d'autres jouissances au miheu des douceurs d'une paix qui est votre ouvrage. Votre Majesté voudra procurer à ses peuples tout le bonheur auquel ils peuvent prétendre, et élever ce vaste empire au degré de prospérité dont il est susceptible, le nouveau genre de gloire fait pour satisfaire un cœur comme le vôtre, et qui sera en même temps le complément, comme la récompense de vos travaux. Votre Majesté, pour l'obtenir, n'a besoin que d'en exprimer la volonté. Assez malheureux pour n'avoir pas été du nombre des braves qui vous ont suivi dans cette croisade, où le génie du bien a enfin terrassé celui du mal, je supplie Votre Majesté de souffrir que je puisse au moins porter à ses pieds le tribut des réflexions que j'ai faites sur les moyens de faire fleurir les provinces que vous m'avez confiées. Cette portion de l'empire, qui n'en est pas la moins intéressante, n'attend pour prendre l'essor, vers une prospérité incalculable, qu'un regard vivitiant de son Souverain. Mon devoir est de vous soumettre les observations qu'une expérience de 11 années m'a mis à portée de faire. Daignez, Sire, recevoir avec bonté cet hommage d'un cœur qui vous est dévoué et que vous honorâtes de quelque intérêt. Peut-être est-ce, hélas, un des derniers travaux (lue je consacrerai à la Russie, et à son auguste Souverain; mais quelque chose qu'il plaise à Votre Majesté d'ordonner de mon sort, je sens que je serai toujours votre sujet par le cœur, comme je le fus vingt-quatre ans par adoption.
Je ne veux pas fatiguer Votre Majesté des détails que j'ai été plusieurs fois dans le cas de mettre sous ses yeux: diverses idées sur quelques cliangenients à faire dans l'administration de ces provinces, comme dans leur division, trouveront successivement leur place dans les représentations que je ferai aux ministres de Votre Majesté. Je me bornerai à développer ici quelques objets d'une plus grande importance, dont j'ose dire que votre excellent esprit sentira bien mieux que tout autre les avantages, et les résultats. La nouvelle Russie, étant bordée pendant près de 2 mille werstes par les côtes de la mer Noire, et de la mer d'Azow, doit attendre toute sa prospérité du commerce maritime dont l'activité créera des capitaux, amènera des hommes, peuplera les villes, accroîtra l'agriculture, en un mot la face du pays. Cette marche a été la même partout, et on peut avoir déjà un aperçu de ces heureux changements dans quelques points, notamment à Odessa, malgré la guerre, les entraves de toute espèce, et s'il m'est permis de le dire, un esprit de fiscalité mal entendu. C'est donc vers les institutions qui doivent faire fleurir le commerce, qu'on doit porter son attention principale, comme vers la source féconde de toute sorte de prospérités pour un pays maritime, et je comprends sous ce titre toutes les provinces dont la mer Noire et la mer d'Azow sont les débouchés naturels. Parmi les mesures qui ont été prises dans tous les pays pour donner au commerce maritime un élan, et lui faire prendre une extension rapide, il n'en est pas dont les résultats aient jamais été plus étendus que l'établissement des ports francs. Marseille, Gênes, Livourne, et surtout Trieste et Fiume doivent à cette mesure l'éclat dont elles brillaient et la prospérité rapide qu'elles avaient atteinte avant l'entier bouleversement du commerce maritime. Un des motifs de leur étabhssement dans la Méditerranée est leur liaison avec les quarantaines. Ce motif est pour nous d'une bien plus grande importance encore, exposés comme nous le sommes au fléau de la peste, d'une manière bien plus effrayante, qu'aucun port de la Méditerranée, et, en eflet, je puis dire et affirmer que sans la franchise du port, où se trouve une quarantaine, il est impossible de pouvoir répondre que la peste ne sera pas introduite chez nous toutes les fois qu'elle régnera à Constantinople. Quel obstacle en effet opposer à l'avidité de quelques milliers de matelots grecs, qui tous n'ont pour but que de frauder la douane, et d'introduire quelqu'une des innombrables marchandises, dont l'entrée est prohibée; comment s'assurer que quelque chose n'échappera pas à la vigilance des gardes, ou que quelqu'un de ceux-ci ne sera pas corrompu? Je veux encore le supposer; mais comment, lorsqu'après avoir fait faire quarantaine à un bâtiment, on lui permet la libre entrée, est-on siir d'en
visiter assez exactement tous les coins et les recoins, pour qu'il n'y reste pas caché un paquet de mouchoirs turcs, qui suffit pour infecter toute une province, si l'on est parvenu à faire dans une voiture des cachettes assez ingénieuses pour y renfermer des dentelles et d'autres objets de grand prix sans qu'il fût possible de les découvrir? A combien plus forte raison ne peut-on pas dans un vaisseau trouver le moyen de dérober à toutes les recherches des objets capables de communiquer la contagion. Quel remède à tant de dangers? Déclarer la ville et le port francs, et permettre l'entrée dans la quarantaine, et ensuite dans les magasins de tous les objets sans aucune exception, en établissant le cordon des douanes à une certaine distance de la ville. Par là on acquiert la certitude que rien ne sera caché, puisque personne n'y a plus aucun intérêt. Je certifie qu'on ne trouvera aucun autre moyen efficace de se garantir des dangers de la contagion et l'on n'en a pas trouvé d'autres dans les pays qui commercent avec le Levant. La suspension du port franc à Marseille, pendant la régence, y a introduit la fameuse peste de 1820 qui a coûté 100 mille âmes à la Provence, et si elle n'y avait pas pénétré pendant le gouvernement de Bonaparte, dont l'esprit fiscal ne pouvait tolérer la franchise du port, surtout à Marseille qu'il ne pouvait souflrir, c'est que ses autres institutions avaient détruit tout commerce, et toute navigation, soit au Levant, soit ailleurs. Les effets de l'établissement du port franc sur l'accroissement du commerce ne sont ni moins sûrs, ni moins importants. Sans parler de l'effet moral que le mot seul produit, et qui pourtant est tel, qu'il suffit pour attirer et des hommes et des capitaux de tous les pays de l'Europe, quel immense avantage ne résulte-t-il pas pour le négociant de pouvoir disposer de ses marchandises sans payer de droits, et sans la surveillance toujours gênante, quand elle n'est pas coûteuse, d'un douanier; quelle facilité cette liberté ne donne-t-elle pas pour toutes les opérations, le négociant sachant qu'il ne paiera les droits que quand il aura disposé de ses marchandises, se trouve par là même avoir un capital double, et pouvoir augmenter ses achats dans l'intérieur, ce qui influe sur la niasse des exportations. Quel vaste champ ne s'ouvre-t-il pas alors à toutes les nouvelles entreprises, à tous les essais qu'on peut faire pour nous enrichir de diverses branches de commerce qui nous appartiennent quoiqu'elles n'aient pas été exploitées. Si l'on est sûr de pouvoir apporter à Odessa et Caffa, les richesses de l'Asie Mineure sans être obligé de payer des droits énormes, quand tout pourra y entrer, on pourra détourner par ici une partie du commerce de Smyrne avec l'Europe comme on le fera voir plus bas, ce qui sein une source incalculable de richesses pour l'empire. Le
transit dont je parlerai également s'accroîtra en proportion pour la moitié (le l'Europe et la Russie méridionale sera le chemin que prendra le commerce avec le Levant. Tous ces avantages sont des conséquences nécessaires du port franc, sans lequel ils ne peuvent être obtenus par aucun autre moyen.
Voyons maintenant quelles sont les objections qu'on peut faire à cet établissement et tâchons de les combattre. Comme il est impossible de nier les avantages du port franc, ses détracteurs se bornent à prétendre qu'en favorisant une partie de l'empire, il tend à faire, à l'état, eu général, un tort considérable en facihtant la contrebande dont la ville franche est pour ainsi dire un dépôt. Si l'empire de Russie pouvait être isolé du reste de l'Europe, s'il n'avait pas une multitude de points de contact avec les états voisins par lesquels la contrebande peut être introduite avec infiniment plus de facilité que par Odessa, ou par Caffa, cette crainte pourrait être fondée; mais lorsque l'on a 1,500 werstes de frontière sèche, qui ne peut être défendue que par des hommes, comment craindrait- on de s'en donner 10 werstes de plus, lorsqu'il en peut résulter d'aussi grands avantages. Telle est la situation où l'on se trouverait, si Caffa et Odessa étaient francs; il s'agirait de garder autour de chacune de ces villes une ligne de 5 ou 6 werstes, et si l'on croit pouvoir se flatter de pouvoir garder celle qui s'étend depuis la PodoKe, jusqu'à la mer Baltique, je ne vois pas pourquoi l'on ne pourrait se mettre en défense contre deux villes qui vous appartiennent, et où vous pouvez prendre des mesures bien plus efficaces, que contre l'étranger. Un gouvernement éclairé et ferme peut-il avouer qu'il veut repousser une institution universelle reconnue pour utile, et adoptée partout où l'on a voulu faire fleurir le commerce et l'attirer, sous le simple prétexte qu'il ne se croit pas en état de réprimer la contrebande qui eu résulterait. Loin de nous une semblable pensée qui serait honteuse pour le gouvernement et pour les agents qu'il emploie. En les choisissant bien, et leur fournissant une existence honorable, on peut espérer qu'ils feront leur devoir, et que les inconvénients si redoutés seront en grande partie écartés. Il serait de toute justice que les dépenses qu'exigeraient ces employés, les gardes, et les moyens de clôture qu'on devrait pratiquer fussent à la charge des villes qui en retireraient le premier avantage. Odessa serait en état d'y suffire dès à présent; peut-être le gouvernement serait-il obligé de venir, au commencement, au secours de Caffa, qui bientôt pourrait sans doute se passer de cette faveur. C'est surtout au moment où la paix générale va ramener le commerce européen à (des principes stables, et où les relations des diverses nations vont se
fixer d'une manière durable et solide, qu'il est essentiel d'écarter tous les obstacles, et de préparer tous les moyens de développer nos richesses nationales, en formant toutes les institutions propres à nous élever au plus haut degré de prospérité par l'établisement des deux ports francs; nous nous procurerons, entre autres, l'incalculable avantage de fournir les parties orientales et septentrionales de l'Europe des riches productions du Levant, et même de l'Asie Mineure comme je le démontrerai bientôt. Ce transit qui produira à la Russie d'immenses richesses, sera réciproque de l'Europe au Levant, c'est-à-dire que les liaisons une fois étabhes pour faire passer par chez nous les soies, le coton, les drogues, galles, encens, qui vont en Pologne, Saxe, Prusse, Silésie, les fabriques de ces provinces choisiraient la route de Russie pour faire parvenir les objets qu'elles sont accoutumées à fournir aux Turcs. On sent assez quel avantage il eu résulterait pour nous, et pour en donner une idée, je me bornerai à dire, que dans l'année 1808 où la presque totale interruption du commerce et de la navigation dans la Méditerranée avait forcé de prendre la voie de terre, le profit net pour la Russie de ce transit a été de un million deux cent mille roubles. Il eut été toujours en augmentant si la funeste défense de rien faire passer en transit des objets dont la consommation fut prohibée dans le pays, n'eût pas arrêté subitement ces commencements de prospérité. Les réclamations, que je n'ai cessé de présenter contre cette fatale mesure, ont malheureusement toujours été sans succès. Maintenant qu'une ère nouvelle de gloire et de bonheur commence pour la Russie, ne laissons pas échapper des avantages que nous pouvons obtenir si facilement. Peut-être m'objectera-t-on que la navigation devenant libre sur toutes les mers, nous, ne pouvons conserver ce transit des marchandises de la Turquie eu Europe, et vice versa. J'observerai que cela n'est vrai que pour les parties méridionales, et occidentales de l'Europe, quant à la Pologne, la Moravie, la Silésie, la Prusse, la Saxe et les bords de la mer Baltique, Odessa serait pour eUes le marché où elles pourraient s'approvisionner le plus facilement, le point central de leur commerce avec le Levant, si le port franc y était établi, et si les obstacles qui s'opposent à présent au transit étaient écartés, ce qui est si désirable.
Examinons un moment quels motifs ont pu déterminer le gouvernement à cette prohibition dont le résultat évident et immédiat a été de faire perdre à la Russie une dizaine de millions qui, certes lui eussent été bien utiles dans les circonstances où elle s'est trouvée. C'est toujours la crainte de la contrebande qui, disait-on, s'introduirait avec facilité dans le pays, si l'on permettait aux marchandises prohibées de le traverser en transit.
Mais de deux choses l'une, ou l'ou peut compter sur les personnes employées aux douanes, ou bien elles ne méritent pas de confiance. Dans le premier cas, rien n'est plus facile que de prévenir la fraude. Les marchandises plombées, et cachetées devant être vérifiées à la sortie de l'Empire, tout dépend, comme en tout ce qui concerne les douanes de la fidélité de ceux qui sont chargés de faire exécuter les règlements. Si l'on ne peut pas y compter, certes, ils n'ont aucun besoin du transit pour laisser introduire des marchandises prohibées, chaque port de mer, bien plus, chaque point de la frontière de terre, peut devenir un dépôt de contrebande, et assurément c'est se priver bien gi'atuitêment des avantages du transit, puisque l'on ne trouve pas dans cette prohibition le gage de la sécurité contre la contrebande. Aussi ne voit-on pas que les gouvernements, où l'esprit fiscal est le plus perfectionné, aient jamais partagé ces terreurs. La maison d'Autriche dont le système de douanes était hérissé de prohibitions autant, et plus qu'un autre, en créant des ports francs à Fiume et à Trieste, a permis le passage de toutes les marchandises de là à Brody, qui fut également déclarée ville franche, à travers la capitale même de ses Etats, estimant que les avantages qu'ils en retireraient compenseraient et au delà les dangers que pourrait présenter la contrebande. Le but de l'établissement de la franchise à Brody, était d'y faire un dépôt de toutes sortes de marchandises pour en inonder la Pologne et la Russie, et c'est dans la vue de rendre à l'Autriche la pareille que je propose l'établissement du port franc à Odessa et la liberté du transit depuis cette ville infiniment mieux située pour s'emparer de cette branche de commerce que ne le pouvait être Brody, à cause de la facilité et du bon marché des transports. La Prusse permet également par ses Etats le passage en transit de tous les objets, même ceux dont la consommation est proscrite dans ses Etats, et qui ne sont pas en petit nombre. Nous pourrions également fournir une grande partie de ses provinces, et recevoir d'elles beaucoup de marchandises qu'elle envoie au Levant, ainsi que la Saxe, si le transit était libre. J'avoue qu'il m'est impossible de voir un motif raisonnable aux restrictions auxquelles il est sujet aujourd'hui, et il me semble urgent de lui rendre la liberté la plus étendue, puisqu'elle ne présente aucun inconvénient réel, et qu'elle sera pour l'Empire une source de richesses dont il n'y a aucune raison de se priver. Si les besoins de l'Etat sont tels qu'on veuille à toute force chercher de nouvelles branches de revenus, peut-être serait-il possible de frapper le transit d'un léger droit; mais seulement lorsqu'il aura pris son cours par chez nous, et non dans les premières années. 11 ne faut pas perdre de vue que les profits du transit sont les plus réels, puisque ce
sont ceux qui se répartissent sur un plus grand nombre de citoyens, les transports enrichissant non-seulement ceux qui les expédient, et les voituriers qui s'en chargent, mais encore tous les pays qu'ils traversent, aussi tous les écrivains en économie politique mettent-ils cette branche de commerce au-dessus de toutes les autres par les avantages qu'elle procure. Votre Majesté sentira, sans que j'aie besoin de m'étendre davantage, l'importance des objets que je viens de lui soumettre; je me réserve de discuter les détails, et de développer les moyens d'exécution si elle daigne ordon-. ner à quelques personnes honorées de sa confiance d'en conférer avec moi. Je passe maintenant, en réclamant 'toujours l'indulgence de Votre' Majesté pour la longueur de ce mémoire, à une autre branche de commerce dont il n'est pas impossible de nous emparer, quoique la chose présente quelques obstacles, mais le moment actuel est le plus favorable pour en faire l'essai, et la prépondérance que le nom Russe va prendre dans le Levant, par la gloire que Votre Majesté y a attachée aplanira tous les obstacles. Ce projet étant subordonné à l'établissement du port franc, et à la liberté du transit, trouve naturellement sa place après l'examen de ces deux questions.
La ville de Smyrne est, comme l'on sait, une des premières places de commerce, elle est l'entrepôt des commerces de toute l'Asie Mineure et de la Perse avec l'Europe. Les bâtiments y apportent les denrées coloniales, et les produits de l'industrie européenne, les caravanes y arrivent journellement avec les productions territoriales et industrielles de la Perse, et de cette partie de l'Asie qui s'étend depuis Alep jusqu'à Ispahan, et de là à Tiflis. Les négociants étrangers, établis dans cette ville, font les ventes et achats, suivant la convenance du moment, chargent les navires, et les expédient en Europe. Les négociants du pays chargent les avances et les expédient dans l'intérieur. Ce commerce est un des plus riches du monde, et en attirer une grande partie dans les ports de Russie, le dévier de la route qu'il suit, et qui comme on va le voir, n'est ni la plus naturelle ni la plus courte, serait une grande et belle entreprise dont le succès procurerait à l'Empire de grandes richesses, et ne serait pas même étranger à la politique russe par rapport à la Turquie. Quelques détails, et surtout l'inspection de la carte, rendront la chose palpable. Les caravanes qui fournissent à Smyrne les plus riches produits, viennent d'Ispahan, d'Alep, Tauris, Erzeroum, Tokat, Angora, et autres villes de l'intérieur de l'Asie Elles sont plus ou moins de temps en route, suivant leur distance res- ]»ective, mais jamais moins de 20 jours pour le lieu de départ même le jibis l'approché. Il faut observer (jue dans un pays comme l'Asie, la briè-
veté des voyages est encore moins précieuse, à cause de l'économie des frais et du temps, que sous le rapport de la sûreté des caravanes et des avaries auxquelles elles sont exposées de la part des pachas dont elles doivent traverser le territoire. Dans cet état de choses, si l'on trouvait un point qui offrît plus de convenances que Smyrne sous le rapport de la localité et du débouché des marchandises, il n'y a point de doute, qu'avec quelques secours, et quelques encouragements de la part du gouvernement russe, le commerce de l'Asie n'abandonnât successivement l'ancienne voie pour prendre la nouvelle plus convenable sous tous les rapports. La ville de Sinope située sur les côtes méridionales de la mer Noire présente tous les avantages de la localité; il ne s'agirait plus que de la mettre en relation directe avec Odessa qui l'est ehe-même avec toute l'Europe, pour qu'elle devînt le centre du commerce d'une grande partie de l'Europe avec l'Asie, dont Odessa serait l'entrepôt général, et les sujets de Votre Ma-jesté deviendraient les facteurs de l'immense transit qui en résulterait. Sinope offre au commerce un port immense, sûr et commode, le terme moyen de la traversée entre le port et celui d'Odessa est de 4 à 5 jours de navigation, qui est libre dans toutes les saisons de l'année. Eu jetant les yeux sur une carte, l'on voit que Sinope est bien plus à portée que Smyrne de tous les principaux marchés de l'intérieur de l'Asie. Tokat, qui en est considéré comme le centre, n'est distant de Sinope que de 6 jours de marche pour les caravanes; Amasie et Angora ne sont pas plus éloignées; celles d'Erzeroum et du Diarbekir y arrivent en moins de 20 jours. Si l'on compare donc le voyage que feraient les caravanes pour se rendre à Sinope, à celui qu'elles font maintenant pour aller à Smyrne, on trouvera qu'il y a une différence au moins du double. La caravane de Tokat à Smyrne met 27 jours avec des mulets, et 40 avec des chameaux, et beaucoup plus quand elle est obhgée de passer par Angora et Brousse à cause du danger des chemins. Il est inutile de s'arrêter davantage à prouver une chose de fait. Voyons maintenant comment Odessa peut rendre utile ces avantages de position, au profit de l'empire en général, et donner une nouvelle direction au commerce de l'Europe avec l'Asie, et vice versa. Les productions russes qu'on exporte à Coustantinople et à Smyrne, les marchandises étrangères qu'on y exporterait, si le transit était libre, sont expédiées de Smyrne par les caravanes dans l'intérieur de l'Asie. On voit des chameaux chargés de fer, et autres marchandises de Russie, partir de Smyrne pour se rendre à Tokat, à Erzeroum, à Alep, et même en Perse. Celles qui partent de Coustantinople, se rendent d'abord à Brousse, et de là à Angora, Amasie, et autres marchés de l'iutérieur. Ces caravanes, partant
(le Smyriie, emploient au moins le double de temps qu'elles n'en mettraient en partant de Sinope. Celle de Tokat, la plus importante, reste au moins 40 jours pour arriver de Suiyme, tandis qu'il ne lui en faudrait que 6, si elle partait de Sinope; cette ditîérence, et celle que la proximité établit aussi dans les dangers des avaries est décisive eu faveur de Sinope, mais ce n'est pas tout encore. Les marchandises expédiées par mer d'Odessa à Smyrne paient un fret trois fois plus cher que si elles allaient directement à Sinope, et de plus le temps de la navigation est au moins d'un mois tandis qu'elle n'est que de quelques jours pour Sinope. Il s'en suit qu'une marchandise expédiée de Smyrne à Tokat par exemple n'y parviendrait qu'au plus tôt dans trois mois, tandis que par Sinope elle y arriverait dans une quinzaine de jours. Tout ce que je viens de dire sur les avantages de la position de Sinope, pour l'importation des marchandises d'Europe en Asie, s'applique également à l'exportation des marchandises d'Asie en Europe; mais, dira-t-on, ce que vous avancez peut être vrai pour le commerce de la Russie avec l'intérieur de l'Asie, pouvait même s'appliquer aux objets de transit que l'interruption de la navigation dans la Méditerranée obligeait de prendre la route d'Odessa; mais aujourd'hui, que le commerce maritime sera libre partout, comment espérez-vous qu'on se soumettra à un immense trajet par terre pour venir passer par chez vous? A cela je réponds d'abord, que ce long transport par terre est plus effrayant, que réellement dispendieux. Les draps de Languedoc que l'on expédiait jadis de Marseille à Smyrne par mer, transportés par terre à Odessa, et de là à Smyrne ne coûtaient que 10 à 12 pour cent de plus, que s'ils eussent été transportés par mer. D'ailleurs ce n'est ni les côtes d'Italie, ni celles de France, qui s'approvisionneront par Odessa des riches productions de l'Asie, ni qui y expédieront les leurs, mais tout le centre de l'Europe, et le nord, et cette vaste portion du continent présente déjà une assez grande latitude à nos opérations; d'après ce que j'ai démontré plus haut un bâtiment européen, venant à Smyrne, y achètera les produits de l'intérieur de l'Asie bien plus cher, qu'un bâtiment russe ne pourra le faire à Sinope; le fret, les assurances de ce bâtiment jusqu'à Marseille, Livourne ou Trieste seront bien plus chères que de Sinope à Odessa, et enfin ces marchandises, arrivées dans les ports de la Méditerranée, ou de l'Adriatique, devront être transportées par terre aussi jusqu'au consommateur. Tous les pays de l'Europe plus éloignés de ces ports et plus rapprochés de nous auront donc intérêt à choisir de préférence la voie d'Odessa, qui, comme on le voit, deviendra le centre d'un commerce immense entre l'Europe et l'Asie. Mais pour détourner le commerce d'une route battue, pour lui en faire prendre
une nouvelle, il y a des risques à courir, et des dépenses à faire, auxquelles peu de négociants oseront s'exposer, malgré la probabilité de grands avantages. La carrière une fois ouverte, tout le monde s'y portera avec empressement, mais pour déterminer à une entreprise, toujours plus ou moins hasardeuse dans les commencements, quelques secours, quelques encouragements de la part du gouvernement sont absolument nécessaires. Il me semble que l'on devrait mettre à la disposition d'une compagnie, ou d'une maison de commerce, un capital de 2 à 3 cent mille roubles, qu'on lui abandonnerait pour 5 à 8 ans, sans intérêt, avec l'injonction de ne l'employer qu'à des opérations de commerce directe avec Sinope, ce à quoi les autorités locales seraient tenues de veiller ainsi qu'à la reddition de comptes annuels à laquelle cette compagnie serait soumise. Ses agents devraient être recommandés à la protection particulière d'un consul général russe, à établir à Sinope, et il est bien à remarquer que le consul doit être choisi avec le plus grand soin parmi les russes nationaux, et non parmi les gens du pays, qui inspirent peu de confiance, et ne jouissent d'aucune considération auprès des autorités turques. Peut-être pourrait-on accorder aussi une légère diminution de droits pour les productions de l'Asie expédiées directement de Sinope à Odessa. Quant à celles en transit, elles doivent être libres de tout droit, au moins pendant les premières années. Au reste l'établissement de cette riche branche de commerce dans nos ports, celui du transit, et toute la prospérité de cette partie de l'empire tient à la conception du port franc, qui donnera tous les moyens, toutes les facihtés pour tout entreprendre, et sans laquelle nous ne ferons que languir, ce que je ne dois jamais cesser de répéter.
Pour attirer le commerce et l'industrie sur ces plages désertes, pour transformer en campagnes fécondes ces steppes, qui naguère n'avaient d'autres habitants qu'un peuple nomade, pour engager des hommes industrieux et riches à préférer des bourgades dénuées de ressources, et de tout agrément aux florissantes villes des côtes de la Baltique, l'Impératrice Catherine avait jugé nécessaire de favoriser le commerce de la mer Noire en lui accordant une exemption de droits de 25 pour cent, sur le tarif des ports de la Baltique. Son but n'était pas seulement de vivifier ces provinces, quoiqu'il pût suffire pour légitimer la favem* qu'elle accordait. Mais convaincue que près de la moitié de l'Empire, celle dont les eaux versent dans la mer Noire, devait avoir cette mer pour débouché naturel, elle voulut, par des privilèges et des exemptions, donner aux productions de ces contrées la direction qu'elles devaient prendre pour le plus grand avantage de l'empire, et en effet contre quels obstacles n'avait-on pas à
lutter? Sans parler de l'état où se trouvaient les côtes de la mer Noire récemment arrachées aux Tartares, de cette mer fermée depuis 300 ans au commerce européen, la force de l'habitude, et celle de l'argent, avait mis presque exclusivement le commerce russe dans la dépendance de l'Angleterre qui sans concurrents en disposait à son gré. Outre ses autres avantages, ceux de sa position géographique met les Anglais en possession de tout le commerce de la Baltique, où aucune autre nation européenne ne peut guère soutenir la concurrence avec eux. De là il est résulté que non-seulement la partie de l'empire qui se trouve à portée de cette mer, mais même celle qui en est très-éloignée, n'avait guère d'autre débouché [lour ses productions et nous avons vu encore, il y a peu d'années, les juifs d'Elisabeth prendre la route de Riga. Lorsque l'on connaît la force de la routine en fait de commerce, lorsque l'on réfléchit sur la puissance pécuniaire des Anglais, on conçoit combien il est naturel qu'ils aient le monopole exclusif du commerce de Russie. Leurs concurrents dans la mer Noire, ou, pour mieux dire, ceux auxquels cette mer appartiendrait presque aussi exclusivement que la Baltique aux Anglais, les Italiens, Français, Espagnols, privés de toute navigation depuis vingt ans, sans capitaux, et sans moyens, ne peuvent être attirés chez nous que par des exemptions, et des privilèges qui rétablissent une sorte d'équihbre, et les mettent en état de soutenir la concurrence des Anglais. Si les marchandises qu'ils apportent jouissent de la diminution de droits qui existait précédemment, les provinces à portée de nos ports trouveront leur compte à venir s'y approvisionner au lieu de les recevoir comme à présent, par Pétersbourg, Moscou et Kharkow. Par là ils formeront des relations avec les négociants de nos villes maritimes, et peu à peu feront écouler leurs productions par la voie la plus courte, et la plus naturelle. Cette exemption a cessé et je n'ai pas cru devoir élever la voix dans un moment, où tout était forcé par d'impérieuses circonstances; mais aujourd'hui, où l'ordre renaît, et où chaque souverain doit et peut sans contrainte s'occuper du bien-être de ses sujets, je crois de mon devoir de supplier Votre Majesté de vouloir bien accorder aux ports de la mer Noire une exemption qui leur est nécessaire, et dont l'influence s'étendra sur la moitié de votre empire. Après avoir arrêté l'attention de Votre Majesté sur les dispositions que réclame le commerce extérieur pour acquérir tout le développement dont il est susceptible, permettez. Sire, que je m'occupe un moment de la navigation intérieure de la mer Noire, et de la mer d'Azof. Cet objet est d'une grande importance et quoique je l'aie soumis plusieurs lois au ministère.
comme il n'y a eu ni décision ni même discussion, je crois de mon devoir de le traiter ici avec quelques détails.
La position de Taganrog est connue: le Don et les rivières qu'il reçoit, d'autres communications par eau, des transports faciles par terre, mettent cette ville en relation avec le sud-est de l'Empire Russe, et avec l'est et le midi de l'Europe. Au premier coup d'œil cette position paraîtdes plus heureuses, et si l'on pense ensuite qu'elle fut du choix de Pierre le Grand, l'imagination subjuguée par l'autorité de ce vaste génie n'ose pas soupçonner mieux, mais lorsqu'on est sur les lieux, qu'on examine attentivement avec l'œil de l'observation, et de l'expérience, lorsqu'on se transporte à l'époque de l'établissement de Taganrog, et que l'on compare la situation et l'étendue de la Russie méridionale d'alors, avec celle d'à présent, et qu'on réfléchit qu'elle comprend aujourd'hui toutes les côtes de la mer d'Azof et de la mer Noire, depuis l'emboucliure du Kouban, jusqu'à celle du Danube, alors en admirant le génie du grand homme qui a su prévoir et hâter les destinées de la Russie, on voit cependant par la réflexion que son choix fut forcé par la nécessité, et l'on acquiert une preuve de plus, que les institutions, et les étabhssements, même les plus sages, ne peuvent convenir à tous les temps. Jusqu'après la paix de Kainardji, Taganrog ne recevait que des bâtiments anatoliotes et quelques bateaux turcs de Constantinople. Ce ne fut que quand la mer Noire a été ouverte aux Européens que cette ville acquit quelque consistance; depuis que cette mer et la mer d'Azof ont fixé plus attentivement les regards de l'Europe, elle a vu jusqu'à 300 bâtiments dans un été sur la rade orageuse y porter et recevoir leur chargement. Récapituler en détail les inconvénients de Taganrog nous entraînerait beaucoup trop loin; il suffit de dire qu'on ne peut entrer dans la mer d'Azof, sans alléger les bâtiments qui tirent plus de 11 pieds d'eau, que cette mer, dont la profondeur diminue chaque année, est semée de bas-fonds qui en rendent la navigation si périlleuse que les naufrages y sont de 5 à 100, ce qui est 9 fois plus que dans la Méditerranée. Le prix des assurances fait foi de cette vérité. Enfin la rade de Taganrog est quelquefois à sec pendant plusieurs jours à une distance de 10 à 15 werstes, et c'est à cet éloignement que les bâtiments sont obligés de jeter l'ancre et d'effectuer leur chargement, avec des peines, des dépenses et des dangers infinis. Si l'on concluait de l'affluence des bâtiments en faveur de Taganrog, malgré tous ces inconvénients, ce serait une grande erreur; elle prouve seulement que le commerce surmonte tous les obstacles et aflronte tous les dangers. Le temps démontrera qu'il sait enfin trouver la route la plus convenable, et
sans doute il l'aurait déjà fait si les localités étaient mieux connues, surtout des nationaux qui y sont les plus intéressés, et si l'intérêt particulier souvent en conflit avec le bien public, n'était pas venu suspendre le cours naturel des choses, au grand détriment de l'empire en général. Si l'on examine à présent les inconvénients que présente la navigation des navires étrangers dans la mer d'Azof avant d'avoir été purgés, on les trouvera d'une nature encore plus grave par rapport à l'introduction de la peste. Je ne parle pas du danger que présente la rade de Taganrog, où les bâtiments éloignés du rivage de 10 à 15 werstes et gardés seulement par deux brandvacht, qui ne peuvent jamais les surveiller, ont toutes les facilités possibles pour la contrebande. Ces facilités sont encore plus grandes pendant leur navigation, dans une mer fermée de tous côtés dont les rivages sont accessibles partout, et qu'il est impossible de garder. Les gardiens qu'on place sur les bâtiments à Kertcli, présentent assurément bien peu de sécurité et en eifet qu'attendre d'un malheureux soldat, qui, malade de la mer, et restant ordinairement à fond de cale pendant la traversée, sait à peine ce qui se passe à bord, bien loin d'être en état de l'empêcher, et qui, d'ailleurs, est loin d'être à l'abri de la corruption. Cette idée de placer des gardes sur les bâtiments n'a d'autre résultat que de remplir une forme, mais ne met à l'abri d'aucun danger. Je sais par ma propre expérience, combien l'on doit peu compter sur ceux dont nous pouvons disposer aujourd'hui, sous le rapport de la santé publique; il est donc instant de ne permettre l'entrée de la mer d'Azof qu'à des bâtiments purifiés dans une quarantaine, et je m'engage à prouver que cette mesure ne sera pas moins avantageuse au commerce, en favorisant le cabotage, et réservant aux Russes une navigation qui doit leur appartenir exclusivement. Il est évident que plus on peut porter à une frontière éloignée les productions de son sol, plus on en retire d'avantages; le fret, l'assurance, tous les frais de navigation restent entre les mains des nationaux. On trouverait fort absurde, et avec raison, de permettre aux étrangers de venir chercher les productions russes au fond du lac Ladoga, au lieu de les leur porter nous-mêmes à Cronstadt; c'est cependant ce que nous souffrons dans la mer d'Azof, qui n'est qu'un véritable lac, et qui a le double inconvénient de pouvoir nous communiquer la peste. Si l'on calcule les prolits qui résulteraient pour la Russie de transporter le dépôt de ces [troductions à Caffii, ainsi que celui des marchandises étrangères, on voit qu'il est immense, et je suis en état de le démontrer d'une manière matliéinatiiiue, si Votre Majesté juge à propos de faire discuter la question. Les villes de Rostow, de Tag.inrog et surtout les cosaques du
Don, et de la mer Noire, possèdent un nombre de barques plus que suffisant pour effectuer tous les transports, et à un prix très-modique, il en résulterait, outre tous les autres avantages, celui de nous former une pépinière de matelots qui avec le temps pourrait remplacer une partie de ceux qui servent sur la flotte de Sébastopol, et qui y sont si inutiles en temps de paix, quelquefois même en temps de guerre; de plus les barques ou Loduce, tirant un peu d'eau, trouvent en tout temps un abri derrière les pointes qui découpent les côtes de la mer d'Azof, de manière que tandis que les vaisseaux sont exposés à des naufrages si fréquents, il est sans exemple qu'une lodka ait péri dans cette mer. Que de motifs se réunissent pour fermer cette mer aux étrangers, et nous en approprier la navigation intérieure. J'avoue qu'il m'est impossible de concevoir quelle objection fondée il serait possible de faire; celle que j'ai entendu répéter souvent que par cette mesure l'exportation des produits russes serait considérablement diminuée n'est assurément de nulle valeur. Ces productions apportées à Caffa sur les Loduce ne coiiteront pas plus de 12 à 15 cop. le poud, et la différence du fret des bâtiments étrangers, entre Caffa, et Taganrog, la cherté des assurances dans la mer d'Âzof, les frais d'allégement à Jénikalé, de chargement et déchargement à Taganrog, comportent sûrement une somme trois fois plus forte. Caffa possède la plus belle rade, toutes les commodités, et sûretés possibles, la navigation est libre toute l'année, tandis qu'elle ne dure pas plus de six mois dans la mer d'Azof. Tous ces avantages avaient malgré la force de la routine, et de l'habitude, commencé à dévier le commerce de Taganrog à Caffa dans les années 1810 et 1811. Les barques des cosaques ne faisaient plus aucune difficulté de franchir le détroit de Jénikalé, elles venaient d'un côté jusqu'à Odessa, de l'autre à Anapa, Sukumkalé et Poti; la peste de 1812 est venue arrêter cette prospérité naissante; elle servit d'abord de raison, ensuite de prétexte, à ne plus laisser rentrer une barque de la mer Noire dans la mer d'Azof, sans l'obhger à faire d'abord 4 jours d'observation à Kertch, lui mettre un garde à bord, et aller faire ensuite la quarantaine à Taganrog. On sent bien que cette mesure a tué le cabotage, et c'est ce qu'on désirait, en accordant le commerce exclusif à Taganrog, au grand avantage des intéressés. 11 est temps que ce système absurde finisse, et pour accélérer ce moment, pour rendre aux riverains de la mer d'Azof la jouissance pleine et entière de cette mer, enlever aux étrangers les profits qu'ils fout à nos dépens, et nous eu mettre en possession, écarter pour jamais du centre de la Russie toute crainte de contagion, former enfin une pépinière de matelots, qui puisse remplacer avec avantage ceux toujours soldés de notre
flotte, il faut prescrire qu'aucun navire, venant d'un port turc, ne sera admis dans la mer d'Azof sans avoir au préalable fait quarantaine pleine et entière à Caffa. Cette mesure sera suffisante pour attirer dans cette ville, qui est notre extrême frontière, tout le commerce de la mer d'Azof et de l'intérieur de la Russie. Je choisis Caffa de préférence à Kertcli quoique celle-ci paraisse au premier coup d'œil plup favorable; mais d'abord la rade de Caffa est infiniment plus sûre et meilleure que celle de Kertch. J'ai vu moi-même dans cette dernière périr des bâtiments par des tempêtes qui étaient à peine sensibles à Caffa. La distance de ces deux villes n'étant que de 90 werstes; un croiseur ou deux suffisent pour s'assurer que dans ce court trajet les bâtiments n'auront pas de communication avec ceux qui n'auront pas encore été nettoyés. De plus on a fait déjà des dépenses à Caffa, et quoiqu'il en faille faire beaucoup pour mettre sa quarantaine en état, elles sont bien moindres que celles qu'exigeraient des constructions toutes nouvelles à Kertch. Enfin l'éclat que jette encore le nom de Caffa, et qui prouve au moins que sa position avait de grands avantages, peut être également de quelque considération pour lui faire donner la préférence, toutes choses égales d'ailleurs. Tels sont les désirs que je forme, et j'ose le dire, avec quelque connaissance de cause, pour un changement dont les suites me semblent devoir être de la plus grande importance, si Votre Majesté ordonne que cette question soit discutée, je suis en état de prouver par des calculs arithmétiques, ce que j'ai avancé
Paris, janvier 1815.
Envoyez-moi je vous prie la lettre de crédit, sitôt que vous aurez reçu l'argent de Petroulin; mon voyage se prolonge à cause du retard du retour de l'Empereur, et en fait d'argent je n'ai rien à attendre de la France; mes statues et tableaux même, suivant la loi, ne peuvent ni'être ni rendus, ni payés; pour de la terre je .n'en possède pas la largeur d'un écu. Cela est un peu triste surtout pour mes sœurs, qui sont bien pauvres; quant à moi, pourvu que la France soit heureuse, je n'aurai pas le moindre regret; il n'eu est pas de même de l'état, où j'ai trouvé ma sœur aînée, elle est si souffrante et dans une situation si désespérée, que cela serre le cœur; il est impossible d'être meilleure ni plus aimable, mais elle est condamnée à souffrir et à périr peut-être, même bientôt...
120) Le duc de Richelieu au gouverneur d'Odessa.
Courteille, le 19 (31) janvier 1815.
Votre lettre m'a réjoui et affligé sur le compte d'Odessa; d'après ce que vous dites des alïaires de banque, et des exportations probables du printemps, il semblerait qu'on devrait être assez content, mais à la fin vous dites que cela va mal, sans spécifier pourquoi; j'imagine que c'est à cause de ces banqueroutes qui, je vous l'avoue, m'affligent sans m'étonner; quand on emprunte à trois pour cent par mois il est impossible qu'il n'en résulte pas des maux semblables, et c'est pour cela que j'avais tant désiré l'établissement de cette banque d'escompte, mais vous y avez, dit-on, apporté obstacle, vous autres occidentaux, par de bonnes raisons j'imagine, mais qui retarderont la chose, car il faudra d'abord que je vous mette d'accord, avant de pouvoir rien demander; ce que vous me dites du tarif est parfaitement juste et vous prêchez un converti; il faut espérer qu'il éprouvera au moins des modifications, mais, mon cher ami, ne croyez pas que ce ne soit qu'en Russie, où l'on voie de pareilles hérésies en économie pohtique. La France est peut-être encore plus en arrière, témoin la franchise de Marseille, sur laquelle ou dispute encore, non sur le fond, mais la forme par laquelle on voudrait rendre la chose illusoire; témoin la loi sur les fers, et un petit écrit de M. Boissy d'Anglas, un des coryphées de la Chambre des Pairs, qui propose de charger d'un droit énorme les papiers étrangers, pour favoriser l'industrie nationale, qui d'ailleurs, dit-il, en produit de plus beaux, et de moins chers que ceux qui viennent de l'étranger. Dans ces contrées-ci j'ai entendu des gens crier sérieusement contre l'introduction de l'usage des prairies artificielles, parce qu'ils vendaient moins cher le foin de leurs prés; cela ne vous rappellet-il pas cet homme d'Odessa, qui voulait au commencement que j'empêchasse de bâtir des magasins près de la Marine, afin que les CTapojKHâu (vieux, anciens habitants) pussent louer les leurs plus cher. On est de cette force-là en France, et comme il me semble qu'on est très-peu occupé de ces matières, dont on a bien de la peine à trouver à causer de temps en temps, je ne crois pas que de longtemps le gros de la nation, prenne des idées saines dans cette partie. En général il y a bien à décompter de ce que nous croyons; je doute que nos chers compatriotes soient corrigés d'aucune des erreurs, qui leur ont fait tant de mal depuis 25
ans, et je crains bien qu'ils ne fussent prêts à recommencer à la première occasion; ce qu'il y a de bien certain, c'est que les partis sont en présence, avec leur haine, leur aigreur et leur intolérance, et je vois clairement ces passions s'envenimer d'un jour à l'autre; je ne sais pas jusqu'à quel point cet état de choses menace d'une explosion, car on dit que les Français d'aujourd'hui parlent et crient beaucoup avant d'agir. J'espère que cela en restera aux paroles, mais il n'en est pas moins vrai que depuis quelque temps, les deux partis se dessinent, et la ligne de démarcation entre eux se l'ait sentir beaucoup davantage.
Je vous ai déjà mandé que je ne
retrouvais en fait de fortune absolument rien; j'ai pourtant ramassé à peu près 36 mille francs, que j'ai donnés à mes sœurs; elles étaient loin de l'opulence, et cette bagatelle ne les enrichira pas beaucoup, mais celle qui sortira, sortira en carrosse, ce qu'elle n'avait pu faire jusqu'ici. Mes tableaux, statues, etc., ornent les galeries du Louvre et des Tuileries, sans qu'on puisse réclamer aucun dédommagement: telle est la loi à laquelle je me soumets sans murmurer. Je vous remercie de la lettre de crédit, je ne crois pas que j'en fasse usage, car j'ai vendu mon étoile de St.- Alexandre, et j'aurai à ce que j'imagine assez d'argent pour mon retour; je crois que je ferai un tour à Odessa avant d'aller à Pétersbourg, et que j'y serai dans les derniers jours de mai russe. Tout ce que je vous ai dit plus haut est purement pour vous; je vous prie de n'annoncer que mon retour, comme une chose positive.
121) Le duc de Richelieu au marquis de Maisonfort.
Paris 1815.
Je vous rends mille grâces, mon cher Marquis, de l'intérêt que vous voulez bien me marquer; il est vrai que l'Empereur a eu la bonté de m'accorder l'ordre de St. -André, et la date me fait cent fois plus de plaisir que l'ordre même. Il y a été extrêmement aimable pour moi, et généreux pour le pays dont cette visite assure la prospérité.
Seriez-vous assez aimable pour venir dîner avec moi, samedi, en petit comité? Vous me feriez un extrême plaisir.
Mille et mille compliments.
Richelieu,
122) Le comte Pozzo di Borgo au comte Capo d'Istria.
Paris, le 25 janvier (6 février).
Monsieur le Comte.
Votre Excellence sera probablement informée de l'état, où se trouvent les différends entre l'Autriche et la Bavière; les nouvelles arrivées au ministre du roi à ce sujet paraissent ne laisser aucun doute que cette dernière puissance, menacée par une supériorité de forces irrésistibles, ne cède à l'autre les pays, qui forment l'objet de la discussion, avec le projet néanmoins d'obtenir des indemnités proportionnées, par des acquisitions sur le Ebin, limitrophes avec la France.
Le roi, dont la politique fondamentale est de conserver les puissances intermédiaires qui le séparent de l'Autriche, ne peut voir qu'avec satisfaction la Bavière devenir souveraine du territoire qui reste encore disponible en Allemagne, et qui est adhérent à ses propres frontières; ainsi Sa Majesté est toute disposée à favoriser les prétentions de celle-ci autant que les circonstances et sa situation pourront le permettre.
En me parlant de cette affaire, le duc de Bichelieu a ajouté que ce système de la part de la France, sage en lui-même, se trouve également utile à tous parce qu'il tend à préserver dans son intégrité l'avantage principal qui résulte de l'existence des puissances du second ordre, celui d'empêcher le contact, et, en conséquence, de diminuer les causes et les occasions de querelles entre les grandes.
Ce principe, qui a été si souvent le régulateur de la politique générale, avant la révolution, lui paraît encore plus particulièrement applicable dans cette circonstance.
S'il n'existe point de contiguïté de territoire entre l'Autriche et la France, le point que la première occuperait sur le Bhin se trouverait donc isolé, il serait regardé comme une pierre d'attente pour de nouveaux agrandissements et ne manquerait pas de gêner la Bavière et tout le midi de l'Allemagne par la nécessité ou le prétexte du passage des troupes et autres inconvénients inséparables de la nature d'une pareille acquisition.
Dans le temps, où le chef de la maison d'Autriche l'était également de l'empire, son influence immédiate, la présence de ses troupes, et l'exercice de son autorité cessaient d'être menaçants ou odieux toutes les fois qu'ils étaient constitutionnels; mais à l'avenir les mêmes faits, dérivant d'un principe différent, auraient un tout autre caractère, et dans ce cas ou la
Bavière et les autres états devraient se soumettre sans cesse, et alors un tel ordre de choses, devenu indispensable, ne leur laisserait aucune ombre d'indépendance, ou ils feraient des efforts pour résister et ce serait une source interminable de querelles.
La Prusse déjà en contact avec la France et ayant des projets avoués, quoique éventuels, sur le nord de rAllemagne verra avec intérêt, ou du moins avec indifférence, l' Autriche adopter le même système envers la partie méridionale de cette contrée. Aussi longtemps que le cabinet de Berlin n'osait pas aspirer hautement à de grands projets de domination et de conquêtes, il défendait son existence en combattant pour la liberté germanique; aujourd'hui qu'il a substitué le système d'envahissement à celui de protection, son rôle envers l'Autriche change nécessairement avec ses vues politiques et au lieu d'un état de jalousie entre elles, à l'égard des affaires d'Allemagne, il peut en résulter une association de pouvoirs et de domination, qui ne manquera pas de dégénérer en injustices inévitables.
Le ministre du roi est persuadé que dans la distribution actuelle de territoires et de pouvoirs en Europe, c'est à la Russie et à la France qu'il appartient plus spécialement de protéger les Puissances de second ordre, et qu'une des mesures les plus efficaces d'y réussir consiste à éloigner l'Autriche du Rhin, où la présence de ses armes ne peut qu'être nuisible aux Allemands indépendants et menaçante pour la France.
Telles sont les considérations que le duc de Richelieu m'a prié de porter à la connaissance de Sa Majesté l'Empereur, notre Auguste Maître, qui décidera dans sa sagesse du genre d'importance dont elles sont dignes.
J'ai l'honneur
123) Le duc de Richelieu au gouverneur d'Odessa.
Vienne, avril 1815.
Votre lettre du 15 février S. R. est allée me chercher à Paris, d'où je ne sais comment elle est venue ici, où je l'ai reçue ces jours passés; je commence par vous remercier des sentiments que vous me marquez, qui, bien qu'ils me soient connus, me font toujours bien du plaisir, puis des détails que vous me donnez d'Odessa, enfin de ce que vous me dites de l'attachement, que l'on me porte dans ce pays qui m'est si cher. Vous m'avez fait éprouver une jouissance bien douce, et à laquelle j'étais étranger depuis longtemps. Vous aurez pensé un peu à moi, en apprenant l'étrange
catastrophe de notre malheureux pays. J'ai été témoin de tout cela, j'ai vu toutes CCS trahisons, tous ces détails de perfidies recherchées, auxquels je n'aurais pu croire s'ils ne s'étaient pas passés sous mes yeux.
Du reste j'ai été assez heureux, pour n'être de rien dans tout ce qui s'est fait^ans ce pays-là, n'ayant jamais eu part aux aiîaires, où le public me fourrait toujours, mais la cour jamais; je suis parti le même jour que le roi, à cheval, sans bagages ni domestiques, et je suis arrivé à Ypres, avec la même chemise sans presque avoir séché sur la route, et après avoir fait 72 lieues, en cinq jours et demi, sur le même cheval. Je vous assure que les souffrances physiques sont une ressource en pareil cas, elles font distraction au mal moral, sous le poids duquel sans cela l'on courrait risque de succomber. Je suis ensuite venu ici pour parler à l'Empereur, afin de faire cette campagne, qui est bien politiquement dirigée contre Buonaparte, et non contre la France. Il m'a permis de rester auprès de lui, et je m'en vais repartir ces jours-ci pour aller à Francfort, préparer un petit équipage de campagne; j'espère que vous aurez reçu mon petit mot de Paris, en tirant sur vous par la maison Fries, dix mille francs que j'avais pris de Messieurs Perregaux et Lafflte, votre monsieur Antoine m'ayant refusé net. Maintenant j'écris à Pétrouhn, qu'il vous remette mon argent à mesure qu'il le recevra, et je vous prierai de me
le faire passer de la manière la plus avantageuse
. . . . .... J'ai vu ces infâmes soldats, crier aujourd'hui:
vive le roi à tue-tête, et le lendemain passer à Buonaparte, Je vous avoue que jamais aucun événement de ma vie ne m'a fait une impression semblable. Il y a un vernis de honte et d'humiliation auquel on ne peut s'accoutumer; ou je me trompe fort, ou nous marchons à grands par vers la barbarie, les nations deviennent des armées, les armées ne respirent que la guerre et le pillage, elles s'isolent de la patrie, et si une fois cet esprit soldatesque prend le dessus, malheur aux sociétés européennes; il n'y aura plus besoin de barbares étrangers pour les détruire, ces barbares sortiront de leur sein pour le déchirer. J'aperçois le moment, où l'on ne pourra plus vivre que par son épée, et pour son épée, et il faut s'y préparer. Dieu veuille que je me trompe, mais si les choses ne s'arrangent pas promptement, si l'on ne parvient pas à réduire, et de beaucoup, les armées aujourd'hui sur pied, les résultats que je crains sont inévitables. Ces réflexions contrarient un peu les illusions que je m'étais faites dans la carrière que j'avais embrassée. Mais aussi comment se flatter d'être créateur dans un siècle de destruction; c'était une chimère, qu'il est cependant bien pénible d'abandonner; il faut vivre au jour le jour, se gar-
der surtout des projets, et des conjectures, puisque la prudence humaine
est sans cesse confondue par les événements
Je regrette fort de n'avoir pas pu faire
une course jusqu'à Odessa. Je me flatte que je vous aurais mis d'accord au sujet de cette chambre d'escompte, je suis bien persuadé que vous n'avez aucun tort. Il vous fallait seulement quelqu'un pour vous concilier, calmer les petits amours-propres, et faire taire les calculs de l'intérêt. J'espère que ce n'est que retardé, et que je me retrouverai une fois au milieu de vous, car, malgré tous les beaux raisonnements que je fais, je ne désire rien tant que de pouvoir encore rendre quelques services à ce pays, auquel je suis si tendrement attaché.
Adieu, mon cher ami, portez-vous bien, écrivez-moi bien en détail, et comptez sur l'attachement inviolable que je vous porte pour la vie.
Vienne, le 1 (13) mai 1815.
Je suis toujours sans nouvelles d'Odessa, ce qui m'afflige saus m'étonner, puisque vous ignoriez encore ce que j'étais devenu: je n'en attendais pas, étant décidé à partir pour Francfort ces jours-ci. L'orage s'approche, et je suppose que le moment de l'explosion n'est pas éloigné. Voilà la France exposée à la guerre la plus terrible, pour avoir préféré l'homme, qui lui avait fait tant de mal, au Monarque qui ne voulait que cicatriser ses plaies; on ne peut s'imaginer un déhre semblable, ni une confusion d'idées, comme celle qui règne dans ce malheureux pays; je vous avoue que je ne prévois pour lui que des malheurs sans nombre, et nul espoir de rétablissement. On me dit ici que la nouvelle de ces événements a produit un très - grand effet à Odessa, et amène une grande influence sur le commerce. J'imagine que c'est à cause des relations qui commencent à s'établir avec Marseille, car pour l'Italie il est probable que dans peu elle sera parfaitement tranquille.
Murât a accéléré sa chute par la levée de boucliers qu'il à faite si mal à propos, et qui lui a on ne peut plus mal réussi
Mais je me sens encore une activité intérieure, qui demande a élre occupée; et s'il y a moyen de faire encore quelque bien à ce pays, qui m'est si cher, je ne demande pas mieux que de m'y consacrer tout entier; mais il faut pour cela que l'Europe prenne enlin une assiette, et qu'on puisse compter sur quelque chose, sans quoi toutes les peines seraient per-
dues, et il serait plus simple de ne songer qu'à soi, c'est sur quoi nous serons éclaircis avant peu; nous saurons si la guerre doit être notre état habituel, ou si l'on pourra encore espérer de penser à autre chose, qu'aux moyens de destruction, s'il faut ne s'occuper qu'à dévaster ou si l'on peut encore édifier et travailler au bien de l'humanité; il est affreux que cela puisse être devenu un problème.
125) M. Nicolle au duc de Richelieu.
St-Pétersbourg, ce 6 mai 1815.
J'ai eu l'honneur de vous écrire vers le milieu du mois de février. Depuis cette lettre, qui sans doute ne vous est point parvenue, quels changements se sont opérés! Tous les maux sont rentrés en France et en Europe avec le génie du mal. Son retour a hâté le vôtre, Monsieur le Duc, auprès de l'Empereur, et vous voilà dans une situation conforme à vos goûts, mais bien pénible pour votre cœur, puisque ce sont les malheurs de la France qui vous y placent. Puissent nos malheureux compatriotes ne pas ramener parmi eux toutes les calamités de la guerre! J'espère, je vous l'avoue, qu'ils laisseront le joug honteux, sous lequel ils se sont remis, et qu'ils ne forceront pas le sauveur de l'Europe de retourner à Paris pour les remettre à la raison. C'est dans la persuasion de la prolongation du séjour de Sa Majesté l'Empereur à Vienne, que je viens de préparer et que je vous envoie. Monsieur le Duc, les moyens d'exécuter celui de vos projets, qui avec raison vous tient le plus à cœur. J'aurais différé à le rappeler à votre souvenir sans la générosité vraiment admirable d'un homme qui renouvelle les prodiges de ces siècles heureux, où les particuhers épargnaient à l'état la dépense des monuments publics. Monsieur Stieglitz ajoute aux cent miUe roubles, qu'il a déjà donnés, deux cents autres mille roubles, et met le tout à votre disposition, Monsieur le Duc, pour être employé à la construction d'un lycée à Odessa. Il s'engage à payer ces deux cent mille roubles dans l'espace de quatre années, et ne met qu'une seule condition à ce bienfait, digne de son attachement pour l'Empereur et pour la Russie, c'est que la promesse, qui lui a été faite il y a trois ans, sera réahsée. Vous savez. Monsieur le Duc, que Sa Majesté l'Empereur avait donné son consentement, et que sans son départ précipité la chose eût été faite avec toutes les formes légales. Monsieur Siieghtz part dans une huitaine de jours pour aller réclamer lui-
même une faveur, à laquelle peu de personnes pourraient et voudraient mettre un pareil prix, et qu'il pourrait demander comme propriétaire d'un bien qui, grâce à ses talents économiques, grâce à des avances considérables, a passé de l'état de steppe à une civilisation prodigieuse. Ce service rendu à la Russie Méridionale serait seul un titre, pour obtenir un droit, que tant d'autres ont bien moins mérité et qu'ils ont cependant obtenu.
La confidence, que Monsieur Stieglitz m'a faite de ses intentions patriotiques, m'a déterminé à me présenter chez le comte Rasoumowski, avec lequel j'avais déjà parlé souvent de l'institut d'Odessa, et auquel ^j'avais lu, il y a deux mois, un plan général d'éducation qui n'est que celui d'Odessa avec les additions convenables. Je lui ai dit qu'un de ces hommes, tels qu'on n'en trouve plus guère, mais dont j'étais obligé de lui taire le nom, offrait une somme énorme pour la construction d'un lycée à Odessa. Je lui ai représenté qu'on ne pouvait pas différer un instant à profiter d'une pareille offre, et en même temps je lui ai demandé s'il ne voulait pas profiter de votre séjour à Vienne, Monsieur le Duc, pour envoyer le plan d'éducation à suivre pour le lycée, plan rédigé par vos ordres, approuvé pleinement par Monsieur le comte lui-même, et par plusieurs personnages considérables, auxquels j'en ai fait lecture. Monsieur le comte Rasoumowski a consenti de le proposer à la sanction Impériale. Seulement il m'a demandé si je pouvais le lui présenter en votre nom. C'est ce que j'ai pris sur moi d'autant plus volontiers. Monsieur le Duc, que je^ n'ai fait que mettre par écrit vos propres idées, et que d'ailleurs une grande partie de ce plan est déjà exécuté depuis un an à Odessa, avec un succès complet, malgré votre absence. J'espère, Monsieur le Duc, que vous ne me désavouerez point, et que vous voudrez bien appuyer de toutes vos forces un projet, dont l'exécution changera la face du midi de la Russie.
Vous pouvez l'assurer, dans une heure d'entretien avec Sa Majesté, l'Empereur, qui ne refusera pas de dérober une heure aux destins de l'Europe, pour s'occuper d'un objet si important. Le plan éprouvé à Odessa, pourra ensuite être étendu au reste de l'empire, et ne contribuera pas peu au salut de la Russie; pardonnez-moi cette expression autorisée par le suffrage des meilleures têtes d'ici, qui trouvent ce système d'éducaHon le plus religieux, le plus national et le plus classique, qu'on ait jamais proposé. D'ailleurs l'exécution n'eu coûtera rien à l'état, et ollTira son exemple, que Sa Majesté s'empressera certainement d'encourager. S'il est adopté, comme je ne puis guère en douter, je vous offre, Monsieur le Duc, de me constituer pour quelques années le directeur du lycée. Le motif de cette
détermination de ma part ne peut être suspect. 11 n'y a que l'amour, ou plutôt la folie du bien du public, qui puisse m'engager à faire un pareil emploi des dernières années qui me restent à passer sur la terre. Cela est si vrai que je vous propose d'employer pour la bibliothèque du lycée les appointements assignés dans le plan au directeur, et dont je fais bien volontiers le sacrifice. J'ai été assez heureux pour m'assurer un coopérateur, que je n'aui'ais osé espérer. C'est un monsieur Gilet, qui a élevé le jeune comte Boutomiine qui a fait la campagne dernière comme major, et qui réunit à des talents rares une moralité plus rare encore. Il se charge d'être l'instructeur des classes supérieures, et cela est d'autant plus convenable, qu'il faut un militaire pour l'inspection de cette partie du lycée.
Celle des trois classes inférieures pourrait être confiée à ce brave Monsieur Flonki, qui, en l'acceptant ne descendra point: c'est l'opinion de Paul Stépanovich, son ami, avec lequel j'ai causé ces jours derniers de cet objet. Monsieur Gilet a demandé d'aller rejoindre l'armée destinée à remettre le roi sur le trône. Si le projet du lycée est adopté de suite, veuillez bien. Monsieur le Duc, faire annuler la permission qui aurait pu être accordée à Monsieur Gilet, et le faire autoriser par Sa Majesté l'Empereur à se rendre à Odessa, oii je me rendrai moi-même avec lui, pour l'organisation du lycée. Monsieur le comte de Rasoumowski nous donnera tous les maîtres, dont nous aurons besoin, et à votre retour. Monsieur le Duc, nous aurons le bonheur de vous présenter la machine toute montée. J'espère que vous ne serez point eflrayé de la petite contribution de 18 mille roubles mise sur la ville d'Odessa. On ne peut guère la regarder que comme une spéculation commerciale, très-avantageuse pour la ville. Quant à la dotation de l'institut pédagogique, je crois pouvoir vous répondre qu'elle sera assurée avant mon départ. Je n'ai pas besoin de vous rappeler tous les avantages qu'on doit se promettre et de cet établissement, et de celui des écoles extérieures. Le gymnase devient inutile, l'école grecque ne sera plus nécessaire, puisque la langue grecque est une des bases principales de l'enseignement du lycée. Tout au plus il faudra une école de commerce, et les fonds du gymnase seraient plus que suffisants pour cet objet.
Je dois vous prévenir que plusieurs personnes distinguées enverront leurs enfants au lycée d'Odessa, et assurément elles ne pourront rien faire de mieux; c'est ce que j'écris à Madame la comtesse Tolstoy, en l'exhortant à nous envoyer son cher Emmanuel, qui ne sera sauvé que de cette manière.
Je vous supplie, Monsieur le Duc, de lire bien attentivement le «.plan que je vous envoie aujourd'hui. La copie qui est destinée pour Sa Majesté l'Empereur partira dans une huitaine de jours, et sera directement envoyée à son adresse. Les privilèges que j'ai demandés pour le lycée sont trèsmodestes; ceux du lycée de Tzarskoïe Sélo sont plus considérables. Le directeur est conseiller d'état. Le rang de conseiller de collège, proposé pour Odessa, n'est point au-dessus de mon titre d'inspecteur général des églises cathohques de la Nouvelle Russie. Au reste je ne tiens à aucun rang, à aucun titre. Je veux seulement prouver mon attachement pour le meilleur Souverain, qui ait jamais commandé aux hommes, mon dévouement pour son pays, où j'ai trouvé depuis si longtemps une seconde patrie, et surtout ma tendre affection pour vous. Monsieur le Duc; on l'accuse d'être devenue une passion; je ne m'en défends pas. Il m'est aussi glorieux que doux de vous appartenir, et puisqu'il faut renoncer à remplir ce que je regardais comme un devoir envers la France, je me fais un bonheur de vous consacrer le reste de mon existence.
Je suis avec le plus respectueux et le plus tendre attachement. Monsieur le Duc, Votre très-humble et très-obéissant serviteur
NicoUe.
Insistez, je vous en supplie, pour que les examens des élèves soient faits à Odessa après le cours entier d'études, puisqu'ils ne doivent avoir lieu que tous les onze ans. La chose sera facile.
Le prix de la pension, porté à mille roubles, ne doit point vous effrayer, Monsieur le Duc:
1" La dépense de l'habillement et des maîtres d'agrément y est comprise.
2" Les parents consentiraient très-volontiers à payer encore plus, pour le privilège accordé aux élèves de sortir comme officiers; c'est l'opinion très-fortement prononcée de Paul Stépanovich, qui a entendu là-dessus celle d'un grand nombre de personnes.
3° Si les gentilshommes de la steppe ne suffisent pas pour recruter le lycée, on aura toute la Podolie, qui s'empressera de profiter du bienfait d'une éducation pareille.
Le plan de l'architecte sera joint au mémoire qui doit être envoyé à Sa Majesté; on pourrait en préparer cet hiver l'exécution, pendant l'été de l'an 1816, et à la fin de 1817 le lycée serait habitable. Il est donc important d'obtenir bientôt l'approbation de Sa Majesté, mais elle ne peut
être dounée que lorsque Monsieur Stieglitz aura terminé son affaire. Je crois qu'il vous répoudra en Allemagne vers le milieu du mois de juin au plus tard.
Francfort, 7 (19) jniu 1815-
Tout ce que vous me dites d'Odessa, et qui m'a été confirmé par Selicow, m'afflige au delà de ce que je puis vous dire; je voudrais bien y remédier d'ici, mais la chose n'est pas facile, car on a bien autre chose à penser; j'e ferai pourtant de mon mieux; vous savez combien je suis attaché à cette ville et à ce pays; l'absence et l'éloignement n'affaibliront jamais ce sentiment. Cet événement d'Aubert est affreux; voyez un peu où mène l'absence absolue de principes. J'écris à M. Cobley qu'il faut poursuivre vivement les banqueroutes frauduleuses qui sont de véritables crimes, et pimissables autant que celles qui proviennent des circonstances malheureuses, sont à excuser. Odessa pendant longtemps pouvait se vanter de n'avoir rien vu de semblable, et voilà que tout à coup elles se succèdent sans interruption; cela est désolant, et en même temps un peu extraordinaire. Je vous avoue que je vois avec peine vos opérations de Brody, quoi qu'elles vous soient avantageuses. Elles sont détestables pour la Russie, et j'espère qu'elles cesseront au moment que le subside anglais commencera; en attendant j'aime mieux que ce soit vous que d'autres qui en profitiez
127) Monsieur d'Aragon au duc de Richelieu.
Salies près Alby (Tarn), 22 juiUet 1815.
Monsieur le Duc.
J'ose me flatter, que vous êtes trop certain de rattachement que vous m'avez permis de vous vouer, pour avoir besoin de vous exprimer la part que je prends à tout ce qui peut contribuer à votre bonheur; mais il m'est impossible de ne pas vous dire combien le mien a été grand de vous voir nommé dans la liste des ministres du roi. Votre nomination a été pour moi le gage des intentions de vos collègues, à qui, certes, il ne manque ni talent ni expérience pour les rendre utiles à la chose pubhque.
La vie passée de la plupart d'entre eux, il faut en convenir, exigeait une garantie pour l'avenir. Votre nom, Monsieur le Duc, en est une forte pour la France, qui croira, ainsi que je le fais, que vous ne vous êtes associé à leurs travaux, qu'après vous être assuré qu'ils voulaient marcher dans la ligne qui convient à la sagesse de votre esprit, et à la noblesse de votre caractère. C'est déjà un grand motif d'espérance pour l'avenir, que d'avoir un ministère uni de vues et d'intentions au lieu d'avoir des ministres, dont chacun avait son système particulier et qui tous, marchant à un but différent, précipitent l'état vers sa ruine par la divergence de leurs opinions. Si j'avais été assez heureux pour me trouver encore à Paris, l'année dernière, quand vous y êtes arrivé, je vous aurais marqué la crainte des malheurs qui sont venus fondre sur nous. Ils me paraissaient, dans un temps plus ou moins rapproché, devoir être la suite inévitable de tout ce qui se passait. Il ne m'appartient pas de juger si le roi avait bien ou mal fait de donner la Charte constitutionnelle telle qu'il l'avait établie, mais puisque cet acte était émané de sa volonté royale, il me semble qu'il était de devoir, autant que de saine politique, de s'y tenir scrupuleusement. Le pire de tout était de faire soupçonner des arrière-pensées et c'est ce qui arriva quand M. l'abbé de lontesquiou vint proposer à la Chambre des Députés, avec autant de maladresse que de mauvaise foi, sa loi sur la liberté de la presse, loi qui en laissa subsister tous les dangers, tandis qu'il les aurait évités s'il avait franchement proposé la suspension de l'exercice de ce droit, récemment consacré jusqu'à des temps plus opportuns, ou des lois répressives d'une grande sévérité. J'arrivai à cette époque à Paris, et je vis combien cette fausse démarche diminuait la confiance qu'on avait jusque-là dans le gouvernement. Je dois pourtant dire que la confiance déjà n'était pas entière. Chacun avait applaudi à la clémence du roi, mais on l'aurait crue bien plus franche, si elle avait porté le petit nombre d'exceptions que le vœu public réclamait. On avait peine à croire que les promesses très-exagérées, que les princes faisaient à tous les individus de l'armée, pussent être sincères. Elles produisirent un effet tout contraire à ce qu'on en attendait. Ces individus, qui les premiers jours se seraient contentés de peu, bientôt exigèrent tout, parce qu'ils étaient redoutés. Sans doute, il fallait très-bien traiter l'armée et surtout éviter de blesser les vanités par cette profusion de décorations et de grades donnés sans discernement à des personnes dont beaucoup ne les avaient pas mérités, et dont une autre partie ne pouvait plus les faire tourner au profit de la société; mais encore une fois, il ne fallait pas que l'armée pût croire, en même temps qu'on la choquait, qu'elle fût un objet
de crainte. La formation de la maison du roi a peut-être aussi influé sur la mauvaise conduite des anciens militaires, qui n'ont pu voir sans mécontentement cette multitude d'emplois donnant le rang d'officier supérieur à des jeunes gens sans expérience, et qui n'étaient pas placés là de manière à en acquérir, pour pouvoir devenir un jour de bons officiers généraux. Je me permettais de penser que la formation de cette dispendieuse maison était d'autant moins sage, que je regardais comme impossible que la France pût à la longue s'alimenter, au nombre oii elle était portée, avec la dépense strictement nécessaire pour ces individus. Chaque chef de corps étant indépendant et travaillant avec le roi, il en résultait que c'était à qui mieux mieux pour faire obtenir des grâces, dont presque aucunes n'étaient motivées ni par les services, ni par l'âge. Le rétablissement de la maison civile du roi, pour la partie subalterne, a aussi produit un mauvais effet. Il a pu paraître bizarre en effet que, quand le roi a cru devoir, à la nécessité des circonstances, faù'e le sacrifice de vos propriétés et des miennes, il ait regardé comme un droit sacré celui de venir lui faire la barbe par quartier, et qu'il n'ait pas pensé que c'était aussi un sacrifice à faire à l'esprit du siècle que celui d'une valetaille obscure qui ne contribue en rien à l'éclat du trône, si nécessaire à conserver. On n'a pu s'empêcher de dire que la monarchie recommençait, comme eUe avait fini, par le désordre, le gaspillge et la faiblesse. Cette faiblesse était bien grande en effet. L'impunité de Carnot pour son ouvrage et d'Excelmans pour la désobéissance en font foi, et l'organisation de la révolte en était le résultat prévu par tous les bons esprits. M. le duc de Berry, dans ses voyages, a fortement contribué au mécontentement des troupes; et peut-être la sorte d'autorité exercée par les princes dans les courses qu'ils ont faites n'a-t-elle pas été sans inconvénient. Il me semble que du roi seul doivent émaner les grâces, et que c'est par ses ministres qu'elles doivent être proposées, parce que seuls ils le peuvent avec connaissance de cause. Nous en avons vu l'inconvénient dans la nomination des emplois de chefs des gardes nationales: des personnes, qui n'avaient pas ou presque point servi, ont été faites inspecteurs avec le rang de maréchal de camp. Quelle considération pouvaient avoir pour eux des militaires qui avaient acquis leurs rangs aux coups de fusil? Et cette considération ne pouvant exister, le but de l'institution était manqué. Nous avons porté, nous portons, et porterons longtemps la peine des fautes. Désirons que la leçon de l'expérience et de l'adversité ne soit perdue ni pour nous, ni pour nos neveux. Le roi est revenu et a rapporté à ses peuples les mêmes paroles de bonté qui précédèrent son premier retour dans sa capitale; mais
cette foiS; il a annoncé le châtiment des grands coupables. Il est d'absolue nécessité pour assurer notre avenir. Une autre mesure n'est pas moins nécessaire, c'est le licenciement de l'armée, que la désertion de la presque totalité des soldats rend si facile; ceux que nous voyons passer s'accordent tous à dire, que les officiers restent presque seuls, et versent des larmes de rage de se voir réduits à l'impuissance de nuire. Si on conservait un noyau de l'armée existante, son détestable esprit ne se perdrait pas. Il en faut une toute nouvelle, dont les corps portent d'autres noms, aient d'autres uniformes, et dont les individus sachent qu'une armée est formée par un état, dans l'état, qu'elle n'est pas une puissance, qu'il ne lui appartient pas de traiter avec son maître, que son devoir est de leur obéir, qui ne voit pas la patrie dans le camp, et l'intérêt public dans le mouvement d'une roue de fortune. Il faut que les Français ne puissent pas accuser l'armée du roi d'avoir causé par sa trahison tous les maux qu'ils éprouvent. Dans cette nouvelle armée, pourraient être placés les individus de l'ancienne qui ont conservé ou qui sont susceptibles de revenir à de bons sentiments, ceux qui ne seront pas conservés dans la maison du roi, et quelques anciens serviteurs qui donneraient de bons exemples et de saines leçons. Si on ne prend pas le grand parti du licenciement. Monsieur le Duc, je vous avoue que je désespère de l'avenir, dont le repos exige de la part de tous les Français le sacrifice franc et loyal des intérêts particuliers à l'intérêt général. C'est de bonne foi qu'il faut s'attacher à l'ordre de choses établies, s'interdire toutes les arrièrepensées, et servir le roi dans le signe constitutionnel. Je sais qu'elle choque d'anciennes habitudes, qu'elle froisse nombre de préjugés, mais je ne me dissimule pas que la masse de la nation y est fortement attachée, et qu'enfin c'est dans l'intérêt de la généralité plus que dans celui d'une trèsfaible minorité qu'un roi peut et doit régner.
Notre midi est presque tout entier sous l'obéissance du roi, au trèsgrand bonheur de la presque totalité de la population. La joie publique est au delà de toute expression.
Sur quelques points le retour à l'ordre a été précédé de leçons affligeantes; à Montpellier il y en a eu de sanglantes exercées, d'une part par la criminelle persévérance du général Gilly, et de l'autre, par le défaut d'expérience et d'incapacité de votre très-peu digne beau-frère, Monsieur de Montcalm, que Ms^^ le duc d'Augoulèmc avait renommé commissaire du roi dans cette partie, choix que les circonstances peuvent excuser, mais qui pourtant prouve, de plus en plus fort, l'inconvénient de disséminer l'autorité suprême.
M'excuserez-voiis, Monsieur le Duc, de vous écrire une aussi longue lettre, quand sans doute vous avez si peu de temps pour la lire? Ne vous en elîrayez pas pour l'avenir. J'ai cru vous devoir une fois le tribut du peu de connaissance que la réflexion et l'amour de mon pays a pu me faire acquérir sur les intérêts de la France, de cette France, qui en masse veut certainement un roi, et son roi légitime, mais qui le veut autrement que nous ne le voulions, et sans privilégiés. Dorénavant, je me bornerai, si vous le trouvez bon, à vous parler quelquefois de l'attachement respectueux que vous m'avez permis de vous vouer.
Veuillez, Monsieur le Duc, en agréer l'hommage.
d'Aragon.
P. S. Madame d'Aragon me charge de la rappeler à votre souvenir.
Elle voudrait que j'offrisse mes services, et, certes, je sais aussi combien tous les bons Français se doivent à leur pays, et je n'hésiterais pas, si je croyais que mon zèle pût être utile, mais à quoi pourrais-je être bon? Je l'ignore.
Si vous croyez, Monsieur le Duc, que je sois propre à quelque chose, disposez de moi. Je me mets à votre disposition. J'irais à Paris et le bonheur que j'aurais à vous y voir serait un des principaux motifs de mon voyage, si je n'éprouvais des embarras d'argent qui ne cesseront que lorsque les communications seront rétablies avec la Russie, et que je recevrai ce qui m'est dû par notre chère comtesse, et que, peut-être, elle a déjà payé. Je voudrais bien savoir, où elle en est de ses affaires, et avoir des nouvelles d'elle et de ses enfants. Vous savez combien je leur suis attaché.
128) Le duc de Richelieu à l'Empereur Alexandre.
Paris, le 30 (18) septembre 1815.
Sire.
D'après les ordres de Votre Majesté Impériale, j'ai informé le comte de Laugeron de la confiance qu'Ehe voulait bien placer en lui. Il a accepté avec reconnaissance, et m'a chargé de transmettre à Votre Majesté la lettre ci-jointe; la seule objection, qu'il pourrait avoir, est son manque absolu de fortune; il est certain que s'il n'avait pour exister que ses appointements, et son argent de table, il lui serait impossible d'y suffire, mais il sera bien facile à Votre Majesté de lever cet obstacle.
Quant à moi, je serai heureux de voir un pays qui m'est si cher entre les mains d'un homme avec qui je suis aussi intimement hé, et qui suivra certainement la direction la meilleure pour assurer la prospérité de ces belles provinces. Je vais lui communiquer tous les papiers que j'ai avec moi, et lui donner toutes les notions que j'ai, tant sur les hommes que sur les choses, de manière qu'en arrivant, il ne sera étranger à aucune partie de cette administration.
J'engage le comte de Langeron à s'arrêter encore quelques jours pour qu'il puisse recevoir ici les ordres de Votre Majesté Impériale.
Permettez-moi, Sire, de saisir cette occasion pour mettre encore une fois à vos pieds l'hommage d'un cœur qui vous est si tendrement dévoué. Puisque l'impérieuse loi du devoir et les ordres même de Votre Majesté m'ont forcé à me séparer d'Elle; je la conjure au moins de ne pas me refuser un peu de bonté et d'intérêt, et si des circonstances, qu'il n'est malheureusement que trop facile de prévoir rendaient ici mes efforts inutiles, daignez permettre. Sire, que j'aille de nouveau offrir à Votre Majesté le resÉe d'une vie que je consacrerais de si bon cœur à son service.
Je suis avec le plus profond respect. Sire, de Votre Majesté Impériale le très-humble et très-obéissant serviteur et éternellement votre, sujet par le cœur.
Richelieu.
129) Le duc de Richelieu au comte Gouriew.
Paris, le 2 (14) octobre 18 15.
Permettez à un homme, toujours Votre compatriote par le cœur, de se rappeler à Votre souvenir et à Votre amitié. Votre Excellence me connaît, et juge, par conséquent, combien il m'en a coilté de me séparer de cette chère Russie, et de ces provinces surtout, auxquehes je croyais avoir lié pour jamais mon existence. Mes souverains naturels et adoptifs l'ont voulu, et je n'ai plus dû qu'obéir; j'ai sacrifié mon repos, mon bonheur, sans me dissimuler ni les dangers de la position, où j'allais me placer, ni l'insuffisance de mes forces, pour supporter un pareil fardeau. J'espère qu'on me conservera en Russie quelque intérêt; il me tient surtout fort à cœur de n'être par entièrement oublié de Votre Excellence, et, dans cette confiance, j'ose m'adresser à elle pour obtenir une grâce à laquelle j'attache le plus grand prix. J'ai eu auprès de moi, pendant dix ans, un chef de chancellerie dont je ne puis faire assez d'éloges. C'est un
homme plein de moyens, de talents, et qui réunit toutes les bonnes qualités. Il est resté pauvre pendant tout le temps, et il me semble que c'est faire son éloge. Je lui avais promis de faire tous mes efforts pour lui procurer une place de vice-gouverneur, dont il est digne de toutes manières; il se croira maintenant oublié et abandonné; souffrez que je vous supplie de tenir ma parole, en lui accordant cette place, que personne ne peut remplir mieux que lui; il se nomme KOJieatcKin coBÉTHHKt AnTorn, iBa- HOBHqi THMaHOBuqi). Il m'est impossible de vous exprimer combien je serai heureux si vous voulez bien m'accorder cette faveur, et je réponds que vous ne vous en repentirez pas.
Veuillez me rappeler au souvenir et aux bontés de Madame de Gouriew, et agréer l'assurance du constant attachement et de la haute considération avec lesquels j'ai l'honneur d'être. Monsieur, de Votre Excellence, le très-humble, et très-obéissant serviteur.
Richelieu.
130) Le prince de Talleyrand au duc de Richelieu.
Paris, 28 juillet 1815.
Monsieur le Duc, en informant le roi du parti que vous m'assurez avoir irrévocablement pris, j'aurais voulu, je l'avoue, pouvoir lui en justifier les motifs mieux que vous ne me mettez à même de le faire. VotfS êtes depuis longtemps étranger aux hommes et aux choses de ce pays; mais depuis que vous le revoyez, vous devez observer qu'il y a un grand nombre de personnes qui, pour ne s'en être jamais éloignées, n'en sont que plus étrangères aux idées d'ordre, de modération et de sagesse que le roi a conçues et qu'il veut désormais imposer à son ministère, et vous avez sur elles l'avantage de les avoir connues, et mises avec talent en pratique dans des pays qui vous étaient bien plus étrangers et plus nouveaux que la France. Yous voyez de grandes difficuliés\ mais je ne crains pas de vous le dire. Monsieur le Duc, en acceptant la confiance du roi, aucun de nous ne s'est aveuglé ni sur le présent, ni sur l'avenir. Nous avons vu aussi les difficultés sans mesure et sans nombre qui, tous les jours et à tous les instants, doivent mettre notre zèle et notre caractère à répreuve. Cette perspective nous a effrayés, et nous effraie encore; mais nous avons vu la France accablée de maux, l'Europe environnée de périls, le cœur du roi en proie à de cruels soucis, et dans de telles cir-
constances, nous avons pensé que nous n'avions plus le droit de choisir. Enfin, Monsieui" le Duc, wus êtes lié par des intérêts et par des engagements envers un pays que wus avez longtemps servi; mais permettez -moi de vous rappeler que le nom que vous portez a brillé avec éclat, pendant le cours des deux beaux siècles de notre histoire, et ne pensez-vous pas que cette gloire qui lui est attachée pour toujours, vous impose des obligations que d'autres devoirs ne seront jamais capables de balancer et dont il ne peut aujourd'hui, vous être permis de vous afîranchir.
J'ai, comme vous le voyez, différé de répondre à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, vous en concevrez facilement les motifs. J'espérais que quelques-unes de ces idées se présenteraient à votre esprit et vous suggéreraient quelque autre détermination.
Agréez, Monsieur le Duc, l'assurance de mon attachement et de ma haute considération,
Le prince de Talleyrand,
131) Mégociations de 1815.
Note sur la carte qui a été donnée par l'Empereur Alexandre au DUC DE Richelieu. Cette carte est entre les mains de madame de
MoNTCALM (art. 1823).
Cette carte (on s'est servi de la carte de Lapic de 1815) offre une hmite tracée en bleu qui a principalement pour objet de former une nouvelle frontière calculée contre la France et qui enlève:
une partie du Dauphiné,
une partie du Bugey,
une partie de la Franche-Comté,
l'Alsace,
une partie de la Basse Lorraine,
une partie de la Haute Champagne,
le Hainaut,
et la Flandre.
Ccti,c nouvelle limite part du Moiii-Genèvre et enlève :
une partie du département de l'Isère comprenant le fort Bar-
raux,
une partie du département de l'Ain comprenant: Belley, le fort
de l'Ecluse et Gex.
une partie du Jura comprenant St-Claude,
une partie du Doubs comprenant le fort de Joux,
Pontarlier, St-Hippolyte et Montbéliard,
tout le Haut-Rhin,
tout le Bas-Rhin,
toute la Moselle,
une partie de la Meuse comprenant Montmédy,
une partie des Ardennes comprenant: Sedan, Mézières et Rocroy,
tout le département du Nord à l'exception de Cambrai et de
Douai.
132) Le duc de Richelieu au prince de Talleyrand.
Août 1815.
Mon Prince.
J'ai reçu la lettre que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'écrire. Il est impossible d'être plus touché que je le suis des marques de bonté et de confiance dont il a plu au roi de m'honorer. Il serait assurément très-flatteur pour moi d'exercer la place qu'on a bien voulu me destiner, mais mes rapports et mes obligations envers l'Empereur et la Russie m'obhgent impérieusement d'y faire encore un séjom*.
Je dois à ce Monarque compte de l'administration très- étendue dont j'ai été chargé, je me le dois à moi-même, et les circonstances ayant éloigné l'Empereur de ses états, c'est à son retour que je pourrai m'acquitter de ce devoir. L'Empereur lui-même m'a fait connaître que telles étaient ses intentions, et a bien voulu me promettre de s'en entendre avec le roi. Il m'est donc impossible, mou Prince, d'accepter l'honneur qu'on voulait bien me faire, et je vous supplie de vouloir bien mettre aux pieds de Sa Majesté mes regrets sincères avec l'hommage de mon plus profond dévouement.
Agréez, mon Prince, celui des sentiments respectueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être de Votre Altesse le très-humble et très-obéissant serviteur.
Richelieu.
133) Le duc de Richelieu au prince de Talleyrand.
Août 1815.
Mon Prince.
Sa Majesté l'Empereur a bien voulu m'iuformer de la conversation que le roi avait eue avec lui à mon sujet. Ne doutant pas, d'après ce que Votre Altesse m'a fait l'honneur de me dire l'autre jour, que vous ne soyez, mon Prince, la cause des instances que le roi a faites à l'Empereur, j'ai cru qu'il valait mieux que je soumisse à Votre Altesse les motifs du parti que j'ai pris irrévocablement, vous suppliant de vouloir bien en rendre compte au roi. Je suis absent de France depuis 24 ans, je n'y ai fait durant ce long espace que deux apparitions très-courtes. Je suis étranger aux hommes, comme aux choses, j'ignore la manière dont les affaires se traitent, tout ce qui tient à l'administration m'est inconnu, dans quel temps serait-il plus essentiel de connaître tout ce que j'ignore que dans celui où nous vivons? Personne n'est moins propre que moi à occuper une place dans le ministère, nulle part, et surtout ici. Je sais, mon Prince, mieux que personne ce que je vaux, et ce à quoi je suis propre; il m'est tellement démontré que je ne le suis pas du tout à ce qu'on me propose, que je suis convaincu que si j'acceptais cette place, je n'y tiendrais pas six semaines. Il m'est bien pénible de croire que mon refus pourrait produire quelque mauvaise impression dans le public; j'en serais désolé, mais il ne serait pas juste de m'en donner le blâme, puisque cette nomination a été faite à mon insu, lorsque j'étais encore à Nancy. Excusez, mon Prince, ma franchise; j'ai préféré vous rendre compte de la détermination que j'ai prise. J'ajouterai encore, qu'attaché au service de Russie depuis vingt-quatre ans, et occupé depuis douze d'un étabhssement auquel je tiens beaucoup, je ne puis songer à l'abandonner en ce moment.
Veuillez bien, mon Prince, mettre aux pieds du roi mes excuses, et mes regrets, et agréer l'hommage des respectueux sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.
134) Le duc de Richelieu au gouverneur d'Odessa.
Paris, le 1 (13) août 1815.
Je reviens à Odessa, et j'y serai dans le courant de novembre; voilà le parti que j'ai pris après avoir vu ce pays, la difficulté qu'il y a, à y faire
du bien, le peu de probabilité qu'il y a d'y réussir, et la certitude d'y être le plus malheureux des hommes; si j'avais pu être réellement utile à la France, j'aurais consommé mon sacrifice, mais ayant la conviction contraire, je me suis cru permis de m'en aller. Ce sera vers le milieu de novembre que je calcule pouvoir être de retour à Odessa; je ne vous cache pas que ce sera avec le plus extrême plaisir, tout ce que j'ai vu ici me repousse d'une manière invincible. Il s'est opéré pendant ce règne de trois mois, un changement encore plus sensible; et le mal qu'il a produit est immense. Tous les principes de jacobinisme, comprimés pendant dix ans, ont reparu, et il semble bien difficile de faire rentrer ce torrent dans ses hmites. Dieu sait ce que deviendra ce malheureux pays, il semble qu'il doive continuer à présenter un exemple de la justice divine. Le fléau de l'invasion étrangère, bien plus affreuse sous tous les rapports que l'année dernière, n'est encore rien auprès de l'immoralité de ce peuple, et des dangers qu'elle fait craindre; personne n'est corrigé ni de son exagération, ni de ses préjugés, on n'a pas fait un pas pour se rapprocher les uns des autres; quelle garantie peut-on donc avoir de la tranquifiité? Aucune, que la présence des troupes étrangères, dont on est réduit à désirer qu'il en reste un grand nombre en France, ce qui probablement aura lieu jusqu'à un terme indéfini. Quelle humiliation et que peut-on envisager de plus affreux que cette situation? On compte encore sur la nouvelle chambre qui va s'assembler, mais je vous avoue que mes doutes sur le bien à espérer en France du système représentatif et des assemblées délibérantes, augmentent tous les jours, en voyant combien il y a peu ici de ce qu'on appelle esprit public; le sens de ce mot y est inconnu; il n'y a qu'égoïsme et amour de l'argent. J'ai appris des détails de vénalité qui vous feront frémir. En un mot, si la providence ne s'en mêle pas, je ne vois pas comment ce pays pourrait se rétablir; son existence politique est soutenue à présent par l'admirable et constante générosité de l'Empereur, et c'est encore un titre de plus à notre amour. J'apprends qu'Odessa se relève, et que le commerce y a repris de l'activité, je n'ai pas besoin de vous dire combien cette nouvelle m'a fait plaisir; il faudrait travailler à l'établir, cette prospérité, sur des bases sohdes, et faire en sorte qu'on n'ait plus besoin de moi; tant que ce but ne sera pas atteint, il me semble que je n'aurai rien fait de bon. Je ne négligerai rien pour y parvenir, et je compte sur vous pour me donner de bons conseils
135) Le duc de Richelieu au gouverneur d'Odessa.
Paris, le 8 (20) août 1815.
Je vous ai déjà écrit d'ici, mais le départ de Selecliow, qui me précédera à Odessa, me fournit une occasion de vous écrire sûrement, et j'en profite avec grand plaisir. Je reviendrai dans le mois de novembre; il faut fonder la prospérité de ce pays sur des bases solides, et n'avoir pas passé 13 ans de sa vie à travailler en vain. D'ailleurs je ne crois pas que, dans le moment actuel, j'eusse pu faire en France le moindre bien; ensuite nous verrons. Vous ne vous faites pas d'idée de l'état de ce malheureux pays, pillé et ruiné pour dix ans, par étrangers et nationaux à qui mieux mieux. Il semble qu'on ne sache point en France ce que c'est qu'administrer, mais qu'on se borne à exploiter le pays en hommes, et en argent. Cet esprit de fiscalité existe, et existera encore longtemps; le peuple ne s'émeutera plus pour des abstractions. Buonaparte n'y est plus, mais toutes ses institutions subsistent, et l'esprit de son gouvernement survit à son gouvernement même; il n'y aura que misère dans ce pays, mais, j'espère, plus de grandes convulsions, au moins de longtemps; il faudrait des chefs et un étendard; heureusement, il n'y en a plus, et pas un de ces soi-disant grands hommes de la révolution ne rassemblerait cinquante hommes.
Une bonne partie de la France est royaliste, et même au delà de ce qu'il serait à désirer, car dans le midi il y a des scènes sanglantes, et ce qu'on appelle une réaction assez violente.
Je vois avec chagrin qu'on tue, et qu'on ne tue que ceux qui ne se défendent pas, tant d'un parti que de l'autre; c'est qu'il y a férocité sans énergie. Au total, c'est un affreux pays malgré tous les charmes, et toutes les séductions qu'il présente
136) Copie d'une dépêche du général Pozzo di Borgo à M. le comte
de Nesseirode.
5 (17) octobre 1815.
Le général Knesebeck à son départ de Paris a eu avec moi une conversation sur les afiaires de la Prusse, dont le contenu m'a paru digne d'être mis sous les yeux de Sa Majesté l'Empereur, notre Auguste Maître.
Le roi et toutes les personnes attachées au Monarque et aux vrais intérêts du pays sont inquiets de l'influence exercée sur l'armée et sur le
cabinet par les généraux Gneisenau, Grollmann et les créatures secondaires Boyn et Tliiel qu'ils sont parvenus à s'associer.
Cette intluence dérive d'une ambition sans mesure animée par l'esprit de secte et de réforme dont le but vague est inconnu à .ses auteurs même. Le germanisme mal entendu, la haine aveugle contre la France, les rapports avec tous les factieux exaltés de l'Allemagne ajoutent encore à la confusion et au désordre des idées qui caractérise la conduite de ces enthousiastes. Les inconvénients qui ont résuhé de leur audace et de leurs desseins se sont fait sentir dans la direction donnée à la politique générale envers la France, mais les dangers directs auxquels le roi et la Monarchie Prussienne vont être exposés, si ce mélange de république militaire, d'agitation intérieure et de doctrines insensées devient le système de gouvernement ont frappé toutes les têtes bien pensantes.
Cette alarme a été encore renforcée par le dessein reconnu du général Gneisenau, de conserver une grande armée sur le bas Rhin dont il serait le commandant. Une telle autorité confiée à un pareil homme et réunie à une force aussi considérable, placée au foyer de la secte, dont il est censé le généralissime, ne pouvait manquer de devenir funeste, surtout au moment où l'état, encore indéfini et informe de la Confédération Germanique, offre aux agitateurs tant de chances d'exercer leur dangereuse activité.
Toutes ces considérations paraissent avoir décidé le roi à détruire cette faction, non-seulement eu refusant aux chefs la continuation de leur commandement militaire, mais en les éloignant totalement des affaires et du pays sous des prétextes plausibles.
La vérité reconnue de l'exposé sur la situation de la Prusse et la prudence de la mesure m'ont décidé à ajouter ma faible opinion à celle qui venait de m'etre présentée; mais j'ai observé en môme temps au général Knesebeck que Sa Majesté l'Empereur devant faire un séjour à Berlin cette circonstance heureuse offrait au roi l'occasion de s'expliquer sans réserve et franchement sur ses projets, bien sûr qu'il aurait trouvé dans notre Auguste Maître non -seulement tous les avantages qui dérivent de la sagesse de ses conseils, mais encore l'appui qui est inséparable de son amitié personnelle pour le roi et de son influence politique.
Le comte de Goltz vient de me faire maintenant une communication par laquelle il paraîtrait que ce plan projeté commence déjà à être mis à exécution. Le commandement général de l'armée prussienne cessera au moment de la signature du traité avec la France; il n'y aura que des commandants de corps.
Le général Tauenzieu commandera le contingent destiné à rester en France; ce militaire a toujours été en opposition ouverte avec l'état-major du prince Bliiclier.
Le général Gneisenau, déjoué dans ses desseins, a demandé et obtenu la permission de faire un voyage en Italie pour cause de santé.
M. de Humboldt, quoique censé ministre à Paris, est chargé d'une mission à Francfort; c'est le comte Goltz qui le remplace en attendant.
Toutes ces mesures, si elles se vérifient, sont un prélude heureux à celles qui doivent suivre, afin de soustraire le roi et son conseil à la domination des factieux.
Parmi les événements d'où dépend la tranquillité de l'Europe, \. E. me permettra de lui observer qu'il n'en existe aucun, à mon avis, plus propre à y contribuer que de voir le cabinet prussien, après de si grandes acquisitions, adopter un système conservateur et une marche ferme et mesurée au milieu de tous les germes de révolution que les mauvais principes et l'abus des bons y ont semés. Le mal qui peut résulter d'un mouvement général, dirigé par l'esprit de réformes violentes, est incalculable. On ne saurait s'imaginer à la fois la Prusse avec une armée et une assemblée délibérante occupée à libeller une constitution. L'Allemagne réunie en diète pour établir le pacte fédéral et se donner de nouvelles lois; les princes secondaires de cette fédération agités par des secousses dans leur petit intérieur; la France réduite en problème par ses propres dissensions et par les desseins de la politique étrangère, sans avoir des inquiétudes justifiées sur le résultat de cette épreuve simultanée. C'est de la conduite de la Prusse principalement qu'il dépend d'arrêter ces dispositions dangereuses et de donner une direction plus mesurée et plus sage aux changements qui vont s'opérer. Aussi longtemps que les hommes qui ont précipité le cabinet prussien dans des mesures violentes conserveront leur suprématie, ni le roi, ni son ministère ne pourront délibérer ni agir librement; il leur convient donc de s'émanciper de cette servitude et de détruire l'opinion générale en Europe que le cabinet Prussien est dominé par l'ascendant de la faction militaire.
Aucune circonstance ne pourrait plus contribuer à fixer les résolutions du roi à cet égard, que la présence de Sa Majesté l'Empereur à Berlin, les rapports avec la Prusse intéressent de si près le service de Notre Auguste Maître qu'il est essentiel de les connaître, dans tous les cas, et c'est ce motif qui seul pourra justifier la liberté que j'ai osé prendre de donner à une conversation incidentelle les développements que je viens de kii soumettre.
137) Le duc de Richelieu à S. M. l'Empereur de Russie.
Paris, 17 (5) octobre 1815.
Sire.
J'ai reçu la lettre pleine de bonté que Votre Majesté Impériale a daigné m'écrire, et je m'empresse de mettre à ses pieds l'hommage de ma vive sensibilité pour les bontés soutenues dont elle veut bien m'honorer. Soyez assuré, Sire, que personne au monde ne peut me surpasser en dévouement pour votre personne et lorsque je veux adoucir l'amertume de la situation, où je me trouve, je pense que vous avez daigné m'encourager, et que vous ne me refuserez jamais un peu d'intérêt.
Nous avons signé hier, après des débats bien pénibles, la convention pécuniaire qui a rapport aux contributions. Il était impossible de prolonger plus longtemps l'état de désolation où se trouve la France, et j'ai dû consentir à tout pour le faire finir. Les plénipotentiaires de Votre Majesté m'ont été infiniment utiles, et je me plais à reconnaître que c'est à votre puissante intervention que nous devons les adoucissements que nous avons obtenus. Je sais que le comte Capo d'Istria a été même au delà de ses instructions. J'ose supplier Votre Majesté de ne pas le désavouer. La loi que la France a subie sera telle qu'elle est bien difficile à exécuter. Si les charges devaient encore s'accroître, je n'oserais répondre que nous pussions remplir nos engagements. Ce qui m'afflige surtout c'est l'esprit que j'ai remarqué dans le cours de ces négociations. Il ne faut par être bien pénétrant pour s'apercevoir que le but des ministres anglais est d'établir en France un ordre de choses qui leur permette d'y dominer exclusivement, afin de l'empêcher de se relever jamais de l'état d'abaissement, et de destruction, où elle se trouve aujourd'hui. Je vois dans l'avenir un vaste champ ouvert à leurs prétentions, et à leurs intrigues. Les stipulations du Traité de Paris, touchant les indemnités dues aux particuhers, la restitution de la Guadeloupe, et des autres possessions françaises dans les deux Indes, que l'on veut faire dépendre de l'exécution des articles du Traité de Paris, concernant les indemnités des particuliers anglais, tout cela, dis-je, m'inspire pour l'avenir une inquiétude que je ne saurais cacher à Votre Majesté. La situation intérieure de la France est loin d'être rassurante, la violence des partis est toujours extrême, cependant je ne désespérerais pas, avec une marche prudente et ferme, d'arriver à d'heureux résultats, si les étrangers qui doivent servir à maintenir la tranquillité en France ne sont
pas les premiers à la troubler. Si j'en voulais croire les rapports qui me parviennent de toutes parts, nous aurions tout à craindre de ce côté, et l'esprit que j'ai vu percer dans cette triste négociation n'est pas fait pour me rassurer. Les plénipotentiaires de Votre Majesté n'ont pu s'empêcher de faire la même observation et bien certainement il n'y a qu'un appui énergique de A'otre Majesté qui puisse nous sauver dans les circonstances, plus que difficiles, où nous nous trouvons. Nous sommes si peu sages, si peu unis, que nous irons nous-mêmes au devant de notre perte; la fureur des partis a fait taire tout patriotisme, et je suis assuré, que les révolutionnaires céderaient trois provinces s'ils étaient certains d'obtenir par là une domination exclusive sur le reste de la France. Encore une fois, pour nous sauver de l'abîme, nous ne pouvons compter que sur l'appui de Votre Majesté: qu'elle veuille bien dire qu'elle veut que la France existe, et soutenir cette volonté, et j'ose espérer que nous nous sauverons. Ce sera par Vous, Sire, et uniquement par A^ous, et je jouirai doublement de ce bonheur, si je l'obtiens en pensant que je le dois au Souverain auquel j'ai voué la pure affection de mon cœur.
J'imagine que Pozzo donne à Votre Majesté des détails de l'ouverture de nos Chambres, et de l'esprit qui les anime; elles auront besoin d'être dirigées; l'effervescence de leurs bons sentiments même, pouvant avoir de graves inconvénients, à cause de l'extrême irritation qui agite les esprits. Au total, ils ne sont pas faciles à manier, et en général il était plus facile, et plus doux de planter des jardins et d'établir des villages sur les bords de la mer Noire, que de ramener aux principes de sagesse et de raison les têtes des Français d'aujourd'hui.
Je dois rendre compte à Votre Majesté des avances qui nous ont été faites par les Prussiens. Ils ont manifesté ces jours passés un assez grand désir de se rapprocher de nous, et ils ont été même jusqu'à nous faire des propositions par lesquelles ils s'engageraient à mettre à notre disposition, en cas de nouveaux troubles en France, l'armée qu'ils comptent laisser dans le Grand duché du Bas-Rhin. Il m'a paru qu'ils attachaient quelque prix à ce que nous acceptassions promptement leurs offres. Je leur ai fait répondre, avec une extrême politesse, que les liens de reconnaissance qui nous unissaient à Votre Majesté ne nous permettaient pas d'entrer dans aucun arrangement de cette espèce, ni de contracter aucun engagement à moins que ce ne fût par l'entremise de Votre Majesté. Je serais heureux que vous vouhissiez. Sire, me donner une direction à ce sujet; ({uant à moi, je pense qu'une liaison de cette nature ne pourrait nous être qu'avantageuse, l'-espèce de jalousie qu'elle donnerait peut-être à l'Autriche
ne devant pas être bien grande, à cause de l'état d'anéantissement, où nous nous trouvons.
J'ai remis au comte de Langeron la lettre de Votre Majesté Impériale; il part dans deux jours et aura l'honneur de la joindre à Varsovie. Je lui ai donné tous les renseignements possibles sur ce pays qui m'est et me sera toujours bien cher. Je ne m'accoutume pas encore à ce qu'un autre soit chargé de ses intérêts; j'écarte toutes ces pensées pour ne pas perdre courage dans la carrière si pénible où je me suis jeté. Mais en cas de non succès, j'ose réclamer de la bonté de Votre Majesté, et un asile en Crimée, et la continuation de votre bienveillance et de votre intérêt.
Daignez agréer l'hommage bien sincère du profond dévouement, de l'attachement sans bornes, et du respect avec lequel je suis, Sire de Votre Majesté Impériale, le très-humble et très-obéissant serviteur, et toujours, Sire, Votre sujet.
138) Le duc de Richelieu au gouverneur d'Odessa.
Paris, 7(19) octobre 1815.
Vous aurez appris déjà tout ce qui m'est arrivé. Jamais homme n'a été entraîné dans le précipice par une force plus irrésistible. Mon parti était bien pris de ne pas rester ici, lorsque la révolution ministérielle arrive, le roi et l'Empereur me forcent de prendre la place de Talleyrand.
Quoique ni de près, ni de loin, je ne sois capable de la remplir, je me défendis autant qu'il me fut possible, mais enfin il fallut obéir, et dès ce moment je me regardais comme absolument perdu. Tous mes amis étrangers admirèrent mon sacrifice, mais le jugèrent inutile, et plus j'avance plus je vois qu'ils avaient parfaitement raison; tout ce que je vous avais mandé de l'état de la France est au-dessous de la vérité, il n'y manque pas une seule cause de dissolution, et lorsqu'on veut reconstruire, on ne sait pas avec quoi commencer. Croiriez-vous, par exemple, que ce peuple se soit accoutumé à la conquête. Eh bien, mon cher, rien n'est plus vrai; la fureur des partis est telle qu'on s'occupe bien plus de quelque petit événement intérieur, que de tout ce que les étrangers nous font, et nous préparent. Cette absence de tout esprit public, cette exaspération des partis, les uns contre les autres, aggrave encore notre situation vis-à-vis de l'étranger, car celui-ci, voyant à combien peu tient la tranquillité de ce pays, est bien tenté de le mettre hors d'état de venir troubler la sienne.
Les assemblées qui ont commencé leurs réunions, quoique composées d'hommes excellents, sont si échauffées dans le sens contre-révolutionnaire, qu'elles exaspèrent l'autre parti, de manière à le pousser au désespoir. Enfin il est impossible de prévoir autre chose, que troubles et malheurs qui finiront par l'entier démembrement des provinces frontières. Imaginez-vous que le patriotisme est tellement éteint, que les exaltés des deux partis sacrifieraient trois provinces, s'ils pouvaient être assurés de dominer exclusivement sur le reste. Voilà où je me suis fourré, mais il est impossible que j'y tienne, et je suis convaincu qu'il ne se passera pas deux mois, avant que je ne sois obligé de m'en aller , .
. . . . Il serait difficile de vous exprimer ce que je soufî're et ce que j'ai souff'ert depuis un mois. Pareille continuité de maux et de chagrins m'attendent chaque jour, mais encore un coup, cela ne peut durer, et vous me verrez revenir vous joindre un de ces jours. C'est mon vœu le plus cher, mais avant qu'il ne s'exécute, donnez-moi de vos nouvelles, parlezmoi en détail de tout ce qui vous regarde, et qui m'intéresse vivement. J'espère que vous aurez fait de bonnes atïaires l'été passé. Au besoin qu'on a de blé, dans tout le midi de l'Europe, Odessa travaillera beaucoup le printemps prochain
139) Le duc de Richelieu à S. M. l'Empereur de Russie.
Paris, le 23 novembre 1815.
Sire.
Le courrier qui part aujourd'hui porte à Votrc Majesté Impériale le traité signé lundi au soir. J'en profite pour mettre à ses pieds l'hommage des sentiments qui vivront éternellement dans mon cœur et que ni l'absence ni l'éloignement ne pourront jamais alîaiblir. Je ne répéterai pas ce que Votre Majesté sait déjà de cette longue et épineuse négociation. Puisséje par tout ce qu'un homme peut souifrir avoir assuré le repos de mon pays et contribué à celui de l'Europe; mais je ne m'en flatte pas, Sire, si votre main puissante, si votre volonté bien prononcée et bien connue, ne vient pas consolider un ouvrage qui, nous devons l'avouer, porte eu soi tons les germes de destruction. On a imposé à la France des charges si énormes que je ne sais encore comment il sera possible de les ac(|uitter et les dispositions de nos voisins sont si évidemment mauvaises qu'il est
clair qu'ils n'attendent qu'un prétexte pour accomplir des projets que la magnanimité seule de Votre Majesté a pu déjouer cette fois. Un concert unanime des journaux anglais, hollandais, prussiens, allemands nous menacent d'une troisième guerre punique qui doit consommer notre ruine, et vomit contre la maison de Bourbon, et son gouvernement, un torrent d'injures tel que l'on en chercherait vainement un exemple dans les gazettes de Buonaparte, pendant les trois mois de son dernier règne. Les armées prussiennes, contre nos conventions, se sont arrêtées depuis dix jours dans des provinces où elles se sont accumulées de manière à écraser le pays qui se trouve livré à des dévastations de tout genre. Les ministres prussiens jurent que ce n'est pas par leur ordre; mais quelque confiance qu'on puisse placer dans leurs discours, l'elîfet est toujours le même, celui de ruiner le pays, de lui ôter toutes les ressources qui lui seraient si nécessaires pour payer d'énormes contributions, et d'exaspérer les peuples contre un gouvernement qui non-seulement ne peut les protéger, mais ne peut pas même faire observer les conventions les plus sacrées. Tant de difficultés contre lesquelles j'ai à combattre m'ôteraient tout espoir, si je ne comptais pas sur l'appui de Yotre Majesté. Si elle daigne faire usage de cet immense ascendant que la noblesse de son caractère, bien plus que la puissance dont elle dispose, lui donne sur des voisins qui de toutes manières sont si loin de vous, l'existence de la France peut se raffermir et le repos de l'Europe se consolider; mais j'ose vous assurer, Sire, que sans un langage énergique, sans une volonté fortement énoncée de maintenir l'ordre de choses établi, il sera renversé par des gens qui mettent leurs passions à la place des principes, et qui ne pardonneront pas à Votre Majesté d'avoir mis un frein à leurs excessives prétentions. Pardon, Sire, de la liberté avec laquelle je vous exprime ma pensée. Daignez songer que ce langage est celui d'un homme qui fut presque toute sa vie votre serviteur fidèle, et qui ne peut séparer dans son cœur les intérêts de la France d'avec les Vôtres, Sire; s'ils venaient à se séparer l'honneur et ma conscience me feraient un devoir d'une retraite absolue.
L'intérieur de cette malheureuse France présente aussi bien des dangers, et d'autant plus menaçants que le génie tutélaire de Votre Majesté ne peut pas y exercer sa salutaire influence. La fureur des partis ne nous laisse presque que le choix entre les extravagances et les crimes. L'assemblée nous menace sans cesse de nous échapper et de se hvrer à un système de réaction qui amènerait infailliblement la ruine du pays et celle de la maison royale. Jusqu'à présent nous l'avons contenue^ mais
il y a à lutter contre des obstacles de tout genre et dont les plus grands sont sur les marches mêmes du trône. J'ai cru devoir poursuivre le maréchal Ney avec une sorte de vivacité, d'abord à cause du droit de la justice, qui doit avoir son cours, et puis pour donner au parti qui veut des châtiments une satisfaction qui lui est due; mais j'avoue à Votre Majesté que mon intention bien positive est de nous arrêter là et d'engager le roi à donner une amnistie générale pour les crimes passés, se réservant de punir, avec la plus grande sévérité, à l'avenir, toute tentative de troubler l'ordre public. Si je parviens à faire adopter cette mesure, j'espère que la France presque entière se ralhera au roi. Si par malheur l'assemblée égarée par des hommes passionnés et aveugles la rejette, je serai bientôt après sur le chemin de la Russie, car aucune puissance humaine ne peut me faire embrasser un système de persécution et de vengeances, qui doit faire couler des flots de sang et amener la perte de la France et de la famille royale. Bientôt, Sire, j'aurai à vous mander la décision de cette grande question et dans tous les cas, je réclame vos bontés et la protection que vous avez bien voulu me promettre.
Je n'ai plus entendu parler des offres des Prussiens, depuis que je leur ai déclaré que nous ne pouvions rien écouter, que ce qui nous viendrait par l'organe de Votre Majesté, Je commence à croire que c'est un piège qu'ils ont voulu nous tendre pour nous compromettre vis-à-vis de l'Autriche, et s'ils avaient pu même vis-à-vis de Votre Majesté Impériale, ce qui au reste ne leur réussira, j'espère, dans aucune circonstance.
Daignez, Sire, recevoir mes sincères félicitations sur les événements heureux qui vont avoir lieu dans Votre Auguste Famille et agréer les vœux que je forme pour son bonheur. Jamais je ne me croirai étranger à ce qui peut intéresser ou Votre Majesté Impériale ou la Russie. Je remettrai au comte Capo d'Istria les mémoires sur la nouvelle Russie pour les faire parvenir entre les mains de Votre Majesté. Nous avons eu bien à nous louer de lui (U)ns toute cette négociation. Je suis sûr que monsieur Pozzo continuera à me seconder aussi bien efficacement. Son attitude auprès du roi et de la cour lui en donne tous les moyens, et personne mieux que lui ne sait en tirer parti.
Daignez, Sire, agréer avec votre bonté ordinaire, l'hommage du dévouement sans bornes, de l'inaltérable attachement et du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être pour la vie. Sire, de Votre Majesté Impériale
140) Le duc de Richelieu au gouverneur d'Odessa.
Paris, le 28 novembre (10 décembre) LSI 5.
J'ai reçu toutes vos chères lettres d'Odessa, et mon cœur a saigné de nouveau, ou pour mieux dire plus fort, car il saigne chaque jour, et à chaque heure de la journée. Je l'avais prévu, lorsqu'on m'a lancé dans ce goulîre, mais j'espérais m'habitucr plus ou moins à cette vie, et aux hommes, à qui j'aurais à faire. Je ne connaissais ni l'une ni les autres. Comment pourrais-je vous peindre l'excès de déraison de ce peuple, l'exaspération des partis, la corruption des mœurs, avec une disposition à la servitude; une absence de tout sentiment élevé et généreux, dont il est impossible de se faire une idée. On ne peut se faire entendre des gens avec qui l'on parle, qu'en prenant le langage de la passion; avec celui-là l'on est sûi' de réussir, auprès des femmes surtout, qui se mêlent de tout, et contribuent à entraîner les hommes, même les plus sages. Ce que j'entends ici tous les jours me fait frémir; les gens de mœurs les plus douces ne parlent que de supplices, vengeances, bourreaux. Je ne suis occupé qu'à arrêter cette chambre qui, composée des meilleures gens du monde, perdrait la France et le roi à force de royalisme. De leur côté tous les hommes, dont les intérêts se trouvent liés à la révolution, crient à la persécution avant même qu'elle ait commencé. Ils sont dans une alarme continuelle, et s'ils ne conspirent pas, ce n'est pas l'envie qui leur manque. C'est au milieu de ces embarras intérieurs auxquels se joint l'épuisement des finances et la nécessité de trouver huit cent millions en 1816, avec les étrangers dans les places, et sur les frontières et un dictateur à Paris, qu'il faut conduire le vaisseau de l'état; on n'a guère que le choix entre les extravagances, et les crimes, et d'espérance que celle de prolonger l'existence d'un corps politique dont l'état de corruption, rend le rétablissement impossible. Si vous voyiez la vie que je mène, vous en auriez réellemeut pitié. Ce n'est pas le travail qui m'etïraie, mais à toute privation et aux souffrances, il faut un dédommagement; à Odessa un nouveau village, une nouvelle plantation, un arbre me délectait le cœur, et me consolait des peines que je pouvais éprouver; ici nulle compensation, car le genre de plaisirs dont Paris abonde, les ressources qu'il présente en littérature, sciences, arts, tout cela n'existe pas pour moi. Je n'ai que le temps de lire les lettres, mémoires, etc., dont les gens de ce pays qui se croient tous capables de régir un état, bombardent les gens en place. Il n'y aurait donc
(|ii'im dédommagement, celui de l'ambition satisfaite, de cette jouissance (lu'ofïre l'idée de dominer. Or vous savez si cette passion a jamais eu sur moi la moindre inlUience, et si elle peut m'otTrir la moindre satisfaction.
Aussi, mon cher ami, je me désole, je meurs tout en vie, je ne dors, ni ne mange plus, et bientôt je ressemblerai à un squelette. Au nom de Dieu, ne venez pas dans ce pays, restez paisiblement dans ces chères steppes, vous y prospérez, vous y établissez solidement une fortune; pourquoi vous, père de famille, viendriez-vous sur le cratère de ce volcan? Moi-même croyez-vous que je puisse tenir ici? Non, assurément cela est impossible, et je ne m'y attends, ni ne le désire. Assurément je serais heureux de vous avoir auprès de moi, et vous le croirez d'autant plus facilement, quand je vous dirai qu'il n'est presque personne ici à qui je puisse ouvrir mon cœur; mais je ne suis pas personnel, et je ne voudrais pas vous attirer dans un lieu, où bien sûrement je ne resterai pas longtemps moi-même.
.... Faites-moi un petit tableau d'Odessa à la fin de cette année, sous les rapports administratifs et commerciaux, je vous en serai trèsobligé.
141) Le duc de Richelieu à Sa Majesté l'Empereur de Russie.
Paris, le (14) 2 décembre 1815.
Sire.
Je commence par mettre aux pieds de Votre Majesté Impériale toutes mes excuses de ce que j'ai engagé Pozzo à retenir son courrier pendant quelques jours. Il voulait l'envoyer immédiatement, après l'exécution du maréchal Ney; mais moi qui connais le coeur de Votre Majesté j'ai pensé. Sire, que vous aimeriez mieux recevoir à la fois la nouvelle et de cet acte de justice sévère et d'une loi d'amnistie et de réconciliation. Je l'ai portée aux chambres, le lendemain de cette exécution, et je me flattais que l'effroi salutaire, qu'aurait répandu cet événement, ouvrirait les cœurs aux sentiments de clémence, et que j'emporterais la loi presque sans aucune discussion.
J'avais trop présumé de mes forces; j'avais jugé du cœur des autres par le mien, étranger à l'esprit de parti, au désir de vengeance. Je n'avais pas assez calculé chez (juels hommes j'avais à faire; mon discours a bien été accueilli avec de grands applaudissements, mais les discussions une
foir engagées, je prévois des difticultés très-grandes et uniquement de la part du parti qui s'intitule exclusivement parti du roi. Quelle qu'en soit l'issue, elle ne sera pas aussi prompte et je n'ai pas voulu arrêter davantage le courrier du général Pozzo. Je n'ai pas encore pris de parti pour le cas, où notre loi serait rejetée ou au moins tellement changée que ce ne fut plus la même. Le meilleur pour moi serait sûrement de me retirer. Que faire dans un malheureux pays où les bons sont extravagants et les méchants atroces. Je ne désespère pourtant pas encore et je combattrai courageusement jusqu'au dernier soupir.
Votre Majesté apprendra du reste par le général Pozzo des détails sur la situation de la France. Elle s'améliore sensiblement, et sans la violence que je redoute dans l'assemblée, il y aurait des moyens de salut. Le duc de Wellington montre une loyauté et une bienveillance parfaites et il nous épargnera bien des embarras, s'il veut bien continuer ainsi. La chambre a voté liier, à l'unanimité, la création de rentes, prescrite par le traité de paix, et ce mouvement général prouve une volonté bien prononcée de remphr ses engagements; mais pour atteindre ce but, pour rétablir la confiance, il faut la paix intérieure et la stabilité du gouvernement, ce qui ne peut avoir lieu qu'en éloignant les haines et ralliant tous les esprits au roi. Si nous n'y réussissons pas, nous périssons promptement et nous devenons la proie de ceux dont la générosité seule de Votre Majesté a suspendu les mauvaivS desseins.
J'aurai l'honneur de vous rendre compte du dénouement de la grande question d'amnistie qui nous occupe. Je la crois décisive pour la France et par conséquent fort importante pour l'Europe; aussi j'engage le général Pozzo à envoyer un second courrier. Je ne pense pas que cela puisse être avant huit jours. Mon sort particulier, auquel j'espère que Votre Majesté Impériale daignera ne pas refuser quelqu'intérêt, sera éclairci d'ici-là. Dans le cas où il me serait impossible de rester dans la place que j'occupe, après avoir fait au nom du roi une démarche éclatante qui n'aurait pas eu de succès, je vous supphe. Sire, de trouver bon que je me retire auprès de vous. C'est là ma place, quand je ne pourrai plus être utile en France, et je n'ai pas besoin de vous dire jusqu'à quel point mon cœur m'attire de ce côté.
Daignez, Sire, agréer l'hommage du dévouement sans bornes, de l'attachement inviolable et indépendant des temps et des lieux, ainsi que du profond respect, avec lequel je serai toute ma vie, Sire, de Votre Majesté Impériale, etc., etc.
142) Le duc de Richelieu à Sa Majesté l'Empereur de Russie.
Janvier 1816.
Sire.
Vous avez tant fait pour cette pauvre France, que je ne doute pas un moment que Votre Majesté Impériale ne me pardonne de l'entretenir de la situation, où elle se trouve. On s'attache par les bienfaits, et à ce titre je m'imagine que vous conservez quelque intérêt à un pays qui vous a tant d'obligations, et qui porte à Votre Majesté une si vive reconnaissance. Il m'est bien doux d'eu être l'interprète, et mon cœur qui vous appartient depuis si longtemps trouve un grand charme à voir partager par ma patrie la reconnaissance et l'amour qu'il vous porte. Je ne crois presque pas en avoir changé en entendant le concert de bénédictions, et d'éloges dont celle-ci retentit en l'honneur de Votre Majesté. J'avais eu l'honneur de lui mander mes inquiétudes sur la loi d'amnistie que j'avais proposée, l'adoption de cette loi était une affaire de la plus grande importance; outre la sécurité qu'elle devait inspirer à la France, et la tranquillité qui devait en être la suite, il était évident que c'était la pierre de touche du ministère actuel, et que si elle était rejetée, moi surtout qui étais connu pour en être l'auteur, ne pouvais absolument par rester à la tête de l'administration. J'ai donc mis tout en usage pour obtenir une majorité dans la chambre, et j'ai été parfaitement secondé par le roi qui, à plusieurs reprises, a manifesté de la manière la plus forte, combien il tenait à l'adoption de cette mesure. Il n'en a pas été ainsi des princes qui ont montré une disposition toute contraire, et cette opposition ne laisse pas de rendre ma position difficile, et surtout horriblement désagréable. Mmmoins j'ai persisté avec courage, et la loi d'amnistie a passé à la chambre avec une très-petite majorité. Quant au changement qui avait été ajouté, touchant ceux qui avaient voté la mort de Louis XVI, malgré le vœu du roi fortement énoncé de ne pas les excepter du pardon, l'assemblée toute entière a fait entendre un cri unanime, pour qu'ils fussent éloignés de France, et il est impossible au roi de s'y opposer. Cette affaire est donc terminée d'une manière assez convenable, et si le roi veut, dans le reste de sa conduite, monti'er de la fermeté, s'il veut surtout être le maître dans sa famille, il n'y a aucun doute que l'on peut encore sauver la France, et assurer j)ar là le repos de l'Europe. Atteindrons-nous ce but si désiré, je n'oserais l'assurer à Votre Majesté; mais j'y emploierai tout le courage, toute la constance dont je suis capable, et je n'abandonnerai la partie que
si je vois que je ne puis faire aucun bien, et si l'on fait prévaloir un système opposé à celui que je crois le seul adapté aux circonstances.
On ne pourrait exiger de moi de me diriger par les idées des autres. Le sacrifice de ses opinions et de sa conscience est le seul qu'il soit impossible de faire. Le duc de Wellington nous marque toujours les dispositions les plus favorables, et je vois avec plaisir que ses idées eu ce qui regarde le gouvernement intérieur de la France, qu'il connaît bien mieux que moi, sont entièrement conformes aux miennes. Il m'a paru de mon devoir, au milieu de la fermentation qu'excitait la discussion de cette loi d'amnistie, de suspendre l'entière évacuation de la capitale par les troupes alliées; mais à présent, que tout se calme, au moins pour le moment, elle aura lieu sous peu de jours. La garde royale est entrée en fonctions le 1-er janvier; elle est très-belle et des chefs, notamment le général Lauriston, qui a l'honneur d'être connu de Votre Majesté, affirme qu'elle est exceUente. Le duc de Welhngton a quelque doute, prétendant qu'il y a trop de vieux soldats, pour que leur esprit ne passe pas aux jeunes; mais ou assure que l'esprit même des vieux est excellent. C'est, ce me semble, ce qu'il est impossible de décider, surtout dans un temps si court. Je fais tous mes efforts pour que ce corps de troupes sur lequel repose la sûreté du roi et de l'état, soit placé dans une situation si avantageuse, tant au physique qu'au moral, qu'il lui soit impossible d'imaginer rien de meilleur. C'est le moyen le plus efficace de s'assurer de sa fidélité. Du reste, l'intérieur du pays est parfaitement tranquille, les impôts se paient avec exactitude, les fonds publics montent, et hors les pays occupés par les armées alliées, et notamment par les Prussiens, qui souffrent encore beaucoup, le reste de la France se relève, reprend un peu de coniiance, et se flatte d'un avenir plus heureux; s'il l'obtient, il le devra en grande partie aux sentiments magnanimes de Votre Majesté et si j'avais besoin d'un motif de plus pour m'attacher d'avantage à Vous, Sire, je le touverais dans la reconnaissance que je vous dois comme Français. Mais il y a longtemps que je n'ai plus rien à ajouter à l'attachement que je vous ai voué. C'est une habitude que j'ai prise, du moment que j'ai été assez heureux pour vous connaître de plus près, et j'ose vous dire que ce sentiment est tout à fait indépendant et du haut rang, où vous êtes placé, et même de tout ce que vous avez fait pour moi. Aussi j'ose réclamer de Votre Majesté comme une chose nécessaire à mon existence la continuation de sa bienveillance et de son intérêt.
Daignez agréer, Sire, riiommage du profond respect avec lequel je serai toute ma vie
143) Le duc de Richelieu au gouverneur d'Odessa.
Paris, le 13 (25) janvier 1816.
Je commence par vous faire mon compliment de tout mon cœur sur l'abondante récolte que vous avez faite cette année; voilà ce qui s'appelle travailler. Odessa en général n'a pas lieu de se plaindre, et quoique vous prétendiez que ce ne sera qu'un vaste grenier, je vous réponds que si nous avons le port franc, comme je l'espère, nous ferons les deux tiers du commerce de la Russie, et une bonne partie de celui de l'Europe orientale et septentrionale.
L'Empereur a lu mon mémoire sur le port franc; je vais le lui envoyer encore avec les autres; je veux le laisser respirer, car il doit avoir plus d'une affaire. Je vous assure que vous faites très-mal de quitter Odessa, où voulez- vous être mieux? La tranquillité dont on jouit en France est précaire, celle de l'Italie tient plus ou moins à celle de la France; cM sta bene, non si move^ dit l'Italien; jamais cet axiome n'a été plus vrai, et n'a dû être pratiqué comme à présent; plût-à Dieu que je n'eusse pas bougé d'Odessa, je vous exhorte donc de tout mon cœur à rester où vous
êtes
Que vous dirai-je de ma situation? D'un seul mot, c'est
que je consentirais sur mon honneur à me faire couper le bras gauche pour en être dehors. Je ne puis m'y habituer, bien moins encore m'y plaire; ma santé dépérit chaque jour, et, d'une manière ou d'une autre, bientôt il faudra en finir. Nous sommes en apparence fort tranquilles, et peut- être cela continuera-t-il, mais quelle existence que d'être sous la tutelle des étrangers, d'une manière si humiliante, que ne souffre- t-on pas à tous les moments de la journée, sans compter les maux physiques que le pays éprouve, et vous croyez peut-être que les Français ressentent uniquement l'horreur de cette situation, point du tout, ils sont occupés de leurs querelles de parti, de faire ôter une place à celui-ci, qui n'est pas à la hauteur, pour la faire donner à cet autre; ils se déchirent les uns les autres; la violence de leurs passions est inextinguible, ils me rappellent les Grecs du bas-empire qui s'égorgeaient dans leurs cirques pour les couleurs vertes ou bleues des habits de leurs cochers, pendant que les Musulmans sont à leurs portes. Les salons de Paris sont des arènes, où Ton est toujours prêt à se prendre par la tête, pour une nuance d'opinion. Aussi je n'y mets pas le pied, et d'ailleurs je serais assez mal reçu dans un grand
nombre, car il faut que vous sachiez que je suis une espèce de Jacobin, parce que je ne partage pas les exagérations et les folies des gens qui, sans avoir jamais rien fait ni rien vu, se croient appelés à régir les nations.
Oh mon Dieu qu'elle vie, et par quelle fatalité me trouvai-je jeté dans ce labyrinthe des maux, dont je ne sais comment me tirer! Pauvre Odessa, chère Crimée, qu'êtes vous devenues?
Au reste qui sait, peut-être y retournerai-je et plus tôt que vous ne
pensez et peut-être pourrai-je encore m'occuper du bien de ce pays,
où tout est neuf, où les hommes ont de quoi s'étendre tandis qu'ici on est si serré les uns contre les autres, qu'on étouffe; c'est là mon vœu le plus cher, et de vous y retrouver
Mille choses à tous ceux qui voudront encore se rappeler de moi. Ils me le doivent, car la pensée de leur bonheur a été pendant dix ans ma première affaire, et sera toujours l'un des plus chers de mes vœux. Pensez à moi, et croyez à mon inviolable attachement pour la vie.
144) L'Empereur de Russie au duc de Richelieu.
St-Pétersboiirg, le 25 janvier 1816.
Il m'a été très-agréable de retrouver dans votre lettre du 20 décembre l'expression de vos sentiments, ainsi (|ue les vues éclairées et les nobles résolutions, qui vous animent pour le bonheur de la France.
L'énergie la plus persévérante de votre part peut seule consolider l'œuvre de la paix, en raUiant à l'autorité royale les intérêts véritables de la nation, qu'on ne saurait confondre avec les passions du moment.
Ce n'est que lorsque ce grand résultat ne laissera plus rien à désirer pour la stabihté du nouvel ordre de choses, que je pourrai me féliciter d'y avoir contribué. Je connais la justesse et la fermeté de vos opinions, relativement à la tâche, qui vous est imposée. J'aime à croire qu'elles sont à l'épreuve de tous les obstacles. On ne saurait en méconnaître la multiplicité et l'étendue. L'opposition qu'a rencontrée dans la Chambre des Députés la loi de l'amnistie en est une preuve. Elle démontre la nécessité de travailler à réformer les éléments d'une représentation nationale, exempte de toute tendance exclusive, et capable de prendre sur tous les partis un ascendant modérateur.
J'espère que le succès répondra à la pureté de vos intentions et
qu'il rehaussera le prix des services, que vous avez déjà rendus à la France et à la cause commune pendant le cours des négociations.
Je me suis plu constamment à vous rendre justice, et l'intérêt affectueux, que vous avez su m'inspirer par vos qualités personnelles, ne saurait que s'accroître de toute la satisfaction que j'éprouve, en vous voyant justifier, au milieu de vos concitoyens, une réputation si bien méritée dans votre patrie adoptive.
Recevez, général, l'assurance de toute mou estime.
Alexandre.
145) Le comte Capo d'Istria au duc de Richelieu.
St-Pétersbourg, le 2(3 janvier (7 février) 1816.
Je ne saurais assez vous remercier, Monsieur le Duc, des détails intéressants et pénibles que vous me donnez dans votre lettre du 9 janvier. L'expédition de ce jour est toute dans le sens d'une coopération bienveillante et active à tout, ce qui peut sauver le roi et la France. C'est à vous, Monsieur le Duc, qu'il est réservé de consommer cette œuvre difficile. Elle l'est au suprême degré. Je le sens bien; mais vous joignez au dévouement courageux, qui vous l'a fait entreprendre, cette fermeté calme et prévoyante qui triomphe de tous les obstacles. Si les vœux des hommes bien intentionnés de tous les pays peuvent quelque chose pour que le bien se fasse, je vous assure que les nôtres du moins vous secondent et vous accompagnent généralement. Tout le monde se plaît ici, à vous rendre hommage et justice.
Dieu veuille que vous soyez promptement débarrassé de cette législature et que celles qui viendront par la suite, ne s'avisent plus de porter ouvertement la livrée d'un parti. C'est à quoi pourvoira le génie militaire de la France, une fois, comme vous voulez bien me le dire, -que l'on sera (juitte de l'assemblée d'aujourd'hui.
Personne, Monsieur le Duc, ne connaît mieux que moi la périlleuse carrière que vous avez à parcourir. Personne aussi, veuillez m'en croii'e n'est plus pénétré d'estime et d'attachement pour vous.
Agréez- en l'assurance profondément sentie et comptez sur les sentiments, que vous a voués votre ami et serviteur.
Capo d'Istria.
146) Le comte Nesseirode au duc de Richelieu.
St-Pétersbonrg, le 26 janvier 1816.
Je vous remercie, mou cher Duc, de votre aimable souveuir. Il est impossible de prendre part, plus que je ne le fais, aux désagréments de votre position. Je la connais trop bien pour ne pas apprécier les difficultés contre lesquelles vous avez à lutter, lais combien ne sont pas coupables les hommes qui, sous le masque de la religion et d'un prétendu dévouement à la cause royale, ne cherchent qu'à assouvir leurs vengeances particulières et à servir leur ambition. Ces discussions de la Chambre des Députés sont vraiment révoltantes et présagent de grands malheurs, si par de nouvelles élections wns ne parvenez pas à la composer dans tin meilleur esprit. Nous envoyons à Pozzo tout ce qu'il faut pour qu'il trouve un langage ferme et clair. Dieu veuille que cela produise quelqu'effet. Je vous porte trop d'attachement pour ne pas le désirer du meilleur de mon cœur.
Pour parler de choses moins désolantes, je vous dirai, mon cher Duc, que je m'occupe soigneusement du lycée d'Odessa.
L'Empereur m'a ordonné que ce projet soit examiné au Comité des Ministres, et j'ai cherché à rendre favorables à une chose aussi utile, tous ceux de ces messieurs avec lesquels je suis en rapport. J'espère donc qu'elle passera, mais surtout que le comte Alexis ne tardera pas de la présenter. Pour cela je le fais talonner par l'abbé Nicolle, Stieghtz, Ouvaroff, comte Kotchoubey, etc.. Vous voyez que je ne néglige rien et que je soignerai cette affaire comme toutes celles qui peuvent vous intéresser. Soyez-en persuadé, mon cher Duc, ainsi que des sentiments invariables que je vous ai voués.
Ma femme se rappelle à votre souvenir.
Nesseirode.
147) Le duc de Richelieu au gouverneur d'Odessa.
Paris, le 19 février (2 mars) 1816.
Vous n'avez qu'une faible idée de ce que j'ai éprouvé dans ces horribles négociations; j'avais tout prévu, je savais même les obstacles invincibles qui s'opposent à la guérison des maux intérieurs de la l^rance, maux bien plus grands que ceux que les étrangers peu-
vent lui faire; je savais que la tâche qu'on m'imposait était impossible à remplir, et cependant je vous déclare que personne à ma place n'eût pu s'y refuser plus que moi, 11 est des cas, où, tout en mesurant la profondeur du précipice, il faut absolument s'y jeter. Je ne sortirai pas de bon gré de la place que j'occupe, mais avant peu la même délicatesse, qui m'a obligé de l'accepter, me forcera d'y renoncer. Je ne puis être l'agent d'un parti; or celui de la réaction, disons mieux de la contre-révolution, prend tellement le dessus, que je ne pourrais rester qu'en lui prêtant mon nom, ce que vous pensez bien que je ne suis pas disposé à faire. Ce parti inconsidéré, soutenu d'en haut, n'obéissant qu'à ses passions, va causer la ruine de la France, et de la famille royale, qu'il y aurait eu encore moyen de sauver, avec un peu de sagesse, car je vous jure qu'aujourd'hui les grandes Puissances, notamment l'Angleterre, ne désirent rien tant que la consolidation de la Monarchie Française, dont il leur est démontré que l'existence est nécessaire au repos de l'Europe; mais l'extrême violence des passions dans ce malheureux pays, et la soif de la vengeance,
empêchent toute restauration solide
Nous sommes à présent dans la crise, qui amènera la chute du ministère actuel, et ma délivrance; c'est le plan de finance qui amènera cette catastrophe. Le parti ultra-royaliste est enchanté de s'en servir, nous regardant comme un obstacle à leurs projets; j'imagine que d'ici à quinze jours, ou trois semaines, la chose sera décidée; mais je ne puis vous cacher que je sens fort bien qu'il m'est impossible de retourner à Odessa, comme j'y étais, puisque ma mauvaise étoile m'a fait abandonner la seule position qui convenait à mon caractère et à mes goûts; il fant en prendre son parti; on ne peut changer de service, quitter la Russie pour la France, et de nouveau la France pour la Russie, et renouer ainsi les fds de son existence. Je ne puis ni ne veux rester davantage en France. L'habitation des grandes capitales aurait beaucoup d'inconvénients, car on m'y ferait parler à tort et à travers, même quand je n'aurais rien dit. Je pense donc que le mieux sera d'aller en Suisse pour quelque temps, en Italie, en évitant les grandes villes, et ensuite je voudrais aller en Grèce, et par Constantiuople à Odessa, comme particulier, revoir ces rives du Pont- Euxin, qui me sont si chères, et les arbres que j'y ai plantés. J'espère que vous y serez encore, car je ne pense pourtant pas que vous vouliez abandonner si tôt un établissement, où vous avez été si favorisé par la fortune; voilà mes projets qui sont arrêtés, si, comme je n'en doute presque plus, je ne puis pas tenir dans la position, où je me trouve aujourd'luii. L'exportation des grains doit être encore énorme
cette année, à cause des besoins qui sont très-grands dans toute la Méditerranée, mais il est naturel que les propriétaires, avertis par l'année dernière, haussent un peu leurs prix. Ils montent beaucoup dans le midi de la France, ce qui donne un peu d'inquiétude, envoyez à force et promptement à Marseille. Pauvre Marseille, comme on l'a arrangée avec son soidisant port franc, qui est bien pis que s'il n'y en avait pas du tout! Croyez-vous que nous ayons encore pu nous en occuper? Non, mon cher ami, vous vous tromperiez fort, si vous croyez que depuis plus de cinq mois que nous sommes ministres, nous avons pensé un moment à administrer, il n'y en a pas le temps physique, et chacun est tellement occupé de ses petits intérêts ministériels, ■ et des Chambres et de ses discours, qu'il n'y a plus de temps physique de s'occuper de l'état. Le gouvernement représentatif est une très-belle chose, mais il ne faut pas quil s'établisse au milieu des orages d'une révolution, et nous ne pouvons nous dissimuler qu'elle n'est pas fixée en France, il s'en faut. J'envoie un Courier porter des greffes au jardin de Nikita, d'où elles se répandraient dans tout le pays; c'est un présent que je veux encore lui faire, quoiqu'il m'en coûte deux cents bons ducats, mais je ne regrette pas cet argent.
148) Le duc de Richelieu à Sa iWajesté l'Empereur de Russie.
Paris, le 2 (14) mars 1816.
Sire.
Daignez recevoir l'expression de ma vive reconnaissance pour la lettre pleine de bonté, dont il a plu à Votre Majesté Impériale de m'honorer. Tout ce qui vient d'elle est sûr de frapper droit à mon cœur, et j'ai vu avec un peu d'orgueil que les principes et le système que j'avais adoptés étaient conformes aux pensées et aux vues de Votre Majesté. Le général Pozzo l'aura déjà informé de la marche des événements. Je ne puis vous cacher. Sire, que loin de gagner du terrain dans la direction que nous avons cru devoir prendre, nous nous éloignons toujours [ilus du but, celui de rallier les esprits à l'autorité royale en éteignant les haines, et calmant les passions. Depuis l'époque de la loi d'amnistie, que j'avais crU' propre à produire ces résultats, nous en voyons de tout contraires. Apparemment que le talent de diriger les assemblées me manque tout à fait, mais la nôtre marche dans une direction absolument opposée à celle que j'aurais voulu lui donner. Il me semble qu'elle veut dérouler la révolution en sens contraire; ce qui doit amener des orages tout aussi à craindre que ceux à
travers lesquels on a déjà passé. Le budget, qu'on traite aujourd'hui, se ressentira de ces agitations, A celui que nous avions proposé, on en substitue un autre absolument ditiërent, et qui attaque par la base tout ce qui a existé jusqu'à cette heure. Quelque besoin que nous ayons les uns des autres, nous ne pourrons céder sur ce point, et il doit s'en suivre une crise, à laquelle, suivant toute apparence, nous succomberons. Si nous étions appuyés d'en haut, par ceux que leur position met dans le cas d'avoir de l'influence, il y aurait peut-être moyen de s'en tirer, et bien certainement nous ne nous trouverions pas dans la situation oii nous sommes. Mais malheureusement il n'en est pas ainsi: nous allons donc combattre pour l'honneur bien plus que pour la victoire.
Si je succombe, et que je sois obligé de me retirer, je supplie Votre Majesté de croire que ce ne sera ni par humeur, m par impatience, ni par dégoiÀt que je prendrai ce parti; mais par l'impossibilité absolue de faire le bien de la manière dont je crois qu'on peut le faire, et pour n'être pas comphce de mesures que je crois funestes. J'ose assurer à Votre Majesté que j'ai fait en mon âme et conscience tout ce que j'ai pu pour me rapprocher de l'Assemblée, hors d'adopter des idées qui, je l'avoue, me paraissent extravagantes.
Il m'a manqué les talents nécessaires pour maîtriser des circonstances assurément très-difficiles, mais non le courage, la patience, et la résignation. Nous serons bientôt dans la cas d'informer Votre Majesté de l'issue de cette crise, qui ne saurait être éloignée.
Le roi m'a chargé de transmettre à Votre Majesté Impériale la lettre ci-jointe de sa part. Il s'agit "du général Pozzo, à qui le roi voudrait faire du bien, en reconnaissance du zèle qu'il a montré à sa cause.
Le roi attache un grand prix à obtenir promptement le consentement de Votre Majesté, ne voulant, et ne pouvant rien faire avant de l'avoir obtenu.
Le comte de Noailles est parti pour se rendre à Pétersbourg. Je prends la liberté de le recommander aux bontés de Votre Majesté Impériale. J'ose l'assurer qu'il gagne à être connu. Je ne parle ici que du comte de Noailles, quant à l'ambassadeur, ses instructions sont telles qu'il ne pourra jamais faire ou dire l'ien que d'agréable à Votre Majesté.
Permettez-moi, Sire, de réclamer maintenant la bonté de Votre Majesté pour une grâce, qui m'est personnelle.
J'ai sur ma conscience la ruine absolue de trois personnes d'Odessa, que ma négligrucc n compromises dans une atVaire majeui'e, où toute leur fortune est engagée. Je ne puis vous exprimer à quel point je suis tour-
mente par la pensée d'être la cause de leur ruine. J'écris en détail sur cette affaire à M. Tpou^imcKiii.
J'ose supplier Votre Majesté de lui ordonner de vous en rendre compte, ci j'atlirme sur mon honneur que les personnes compromises n'ont pas commis la moindre faute en cette occasion.
Daignez, Sire, quel que soit le sort qui m'attend, me conserver votre intérêt, et vos bontés: le malheur de les perdre serait le seul dont il me serait impossible de me consoler.
Agréez l'hommage du dévouement sans bornes, et du profond respect avec lequel je suis. Sire, de A^otre Majesté Impériale
149) L'Empereur de Russie au duc de Richelieu.
St-Pétersbourg, le 5 (17) avril 1816.
Tous serez étonné. Monsieur le Duc, de ce qu'au milieu de vos occupations si importantes, je viens vous entretenir d'un sujet qui l'est si peu.
Il ne s'agit que d'une recommandation. Il y a quelque temps que j'ai reçu une lettre du vieux marquis d'Argence, qui demande mon intercession, pour obtenir du roi le grand cordon de St-Louis, prétendant qu'il avait été d'usage de l'accorder à tous les colonels du ci-devant réfïiment du roi. C'est lui qui a été le dernier, et la révolution étant survenue, il s'est trouvé frustré de cette grâce. En même temps il désirerait recevoir une pension de retraite, qui pût le faire subsister avec sa famille, ayant tout perdu.
Ne me mêlant jamais de choses pareilles, j'ai cru que tout ce que je pouvais faire, était de vous faire connaître la chose.
C'est à vous à juger si elle est raisonnable ou non, et en faire ce que vous jugerez à propos.
Je ne cesse de prendre un intérêt bien vif à tout ce qui se fait chez ^ vous, comme à tout ce qui vous regarde personnellement, et je vois avec une peine extrême, que la marche ({i\'o7i suit de part et à'cmtre, laisse beaucoup à désirer. Ce n'est certainement par le moyen d'amener un bienêtre réel.
Croyez à tout l'attachement que je vous ai voué pour toujours.
Alexandre,
150) Le duc de Richelieu à Sa Majesté Impériale l'Empereur de Russie.
Paris, le 28 avril (10 mai) 1816.
Sire.
J'ai reçu avant-hier la lettre dont Votre Majesté Impériale a daigné m'honorer. Je profite aujonrd'hui du départ d'un courrier pour vous assurer, Sire, que vos moindres désirs, étant pour moi des ordres, je vais m'occuper sur-le-champ de l'afïaire du marquis d'Argence, auquel Votre Majesté veut bien s'intéresser. S'il y a un moyen de lui faire obtenir la grande croix de l'ordre de St-Louis, je ferai tous mes efforts pour qu'elle lui soit accordée. Quant à la pension de retraite, j'espère que la chose sera encore plus facile. Daignez croire, que je m'estime heureux toutes les fois, que je puis prouver à Votre Majesté combien je lui suis dévoué, et que ni l'absence, ni l'éloignement, n'altéreront jamais ce sentiment dans mon cœur.
Ce que Votre Majesté a la bonté de me dire à la fin de sa lettre, sur notre situation, mérite que j'entre dans quelque détail. Je suis bien loin de prétendre (lue nous ayons atteint dans cette orageuse session le but le plus désirable. Il aurait fallu et des talents bien autres que les miens, et, j'ose le dire ici, des circonstances moins impérieuses, pour ne jamais dévier de la route que nous nous étions tracée.
Jeté, Votre Majesté ne l'ignore pas, bien malgré moi dans cette carrière difficile, au milieu des passions déchaînées et de ceux qui, comprimés pendant 20 ans, voulaient opprimer à leur tour, et des hommes, qui voyaient à regret s'échapper de leurs mains le pouvoir, sans force publi- (lue pour contenir et les uns et les autres, je n'ai pu me flatter d'antre chose que d'éviter quelques maux et de reconstruire doucement la machine du gouvernement. La présence des étrangers venait encore compliquer cette position, déjà si difficile; leur secours même et leur appui devaient être ménagés pour ne pas choquer les amours-propres, et ne pas donner de nouvelles armes à la malveillance, déjà trop disposée à m'accuser d'être plus étranger que Français. C'est avec tous ces désavantages que s'est ouverte la session qui vient de flnir. Aucun travail n'était préjtaré, aucune proposition de loi n'avait été méditée, pour être proposée aux Chambres. Celle de finances, devenue si diflicile par les charges énormes qui pèsent sur la France, n'était pas même ébauchée. La Chambre des Députés, composée en très-grande nuijorité d'hommes honnêtes et animés du désir du bien, mais sans aucune expérience des alfaires, et passionnés, se jeta bientôt dans
une exagération, (jui pouvait nous mener aux [dus grauds malheurs. L'esprit de parti, si violent dans uu [lays, où les imaginations sont si mobiles, venait se rattacher à toutes les questions, et la protection manifeste, qu'accordait une portion de la famille royale au parti le plus extrême, rendait encore la conduite du gouvernement plus difficile et plus embarrassante. Que pouvions-nous faire au milieu de ce choc des passions? Dissoudre la Chambre, et en convoquer une autre. Avec l'effervescence générale, nous n'avions que deux chances à courir: ou de voir les révolutionnaires s'emparer des élections, et nous tombions dans un extrême encore plus dangereux; ou bien que le même parti qui avait élu les députés actuels prévalut encore daus les élections et alors nous aurions eu ou la même chambre, ou une semblable, plus l'irritation que sa dissolution lui aurait causée. J'ose exprimer à Votre Majesté la certitude morale, qu'aucun tempérament n'était possible entre ces deux extrêmes; aussi quand j'aurais été certain de faire agréer au roi cette mesm^e, comme je l'étais de ne l'y décider jamais, j'avoue que je n'eusse osé la lui proposer. Restait à proroger la Chambre, et à gouverner sans elle jusqu'à des temps plus tranquilles. C'est ce qu'il eut été possible de faire, si les besoins de finance eussent été moins impérieux. Mais comment demander au peuple français près de deux cents millions de plus, sans le concours de ses représentants? Comment s'exposer au danger des résistances en agissant d'une manière aussi directement contraire à la Charte, que nous venions de jurer. Je ne crois pas que personne eût osé nous donner ce conseil. Il fallait donc nous borner à louvoyer, à tâcher d'empêcher le mal, à prévenir une trop forte réaction, et à sauver l'autorité royale des nombreuses attaques qu'on lui portait, tout eu protestant de la pureté de ses intentions et de l'attachement à la royauté. Nous n'avons pas réussi à obtenir tous ces avantages; mais nous pouvons nous flatter d'en avoir atteint une partie. La réaction n'a pas eu lieu, puisque deux grands coupables seulement ont porté leur tête sur l'échafaud. Le roi s'est replacé, à la fin de la session, dans une meilleure attitude, en repoussant la doctrine des amendements. La loi sur les élections, telle que la Chambre la voulait, n'a point obtenu la sanction royale. Enfin le ministre de l'intérieur, monsieur de Vaublanc, qui avait constamment marché dans une ligne différente de la nôtre, vient d'être éloigné du ministère, malgré les puissantes protections dont il était appuyé, et remplacé par M. Laine, dont le nom est connu à Votre Majesté, et dont le caractère est le plus honorable.
Voilà, Sire, tout ce qu'il a été possible de faire, et j'ose dire à Votre
Majesté Impériale, que nous n'y serions pas parvenus sans l'appui qu'EUe nous a prêté.
Le rescrit, adressé au général Pozzo, l'usage énergique qu'il en a l'ait auprès du roi, combiné avec la lettre du duc de Wellington, nous ont rendu un peu de force dans le moment le plus critique. J'ose dire à Votre Majesté, que c'était précisément ce qu'il fallait, et que de plus l'intervention étrangère nous aurait discrédité tout à fait, sans atteindre le but qu'on se serait proposé. Vous êtes plus à même que personne de sentir, combien la position, où je me trouve à cet égard, est délicate- en ayant l'air de me faire trop appuyer du dehors, je risque de perdre tout crédit au dedans.
Le général Pozzo m'a secondé autant qu'il était en son pouvoir, et je ne puis trop lui rendre, auprès de Votre Majesté Impériale, toute la justice qu'il mérite.
Maintenant que le ministère est uni, que nous avons un peu de temps pour préparer les affaires, nous pouvons nous flatter de préparer les affaires pour la prochaine session de manière à éviter une partie des inconvénients que nous avons éprouvés cette fois-ci.
La loi de finances va surtout nous occuper dès à présent, et elle sera proposée à la Chambre le lendemain de l'ouverture de la session. C'est là le point le plus difficile, car, je crois l'avoir dit à Votre Majesté Impériale dans les autres lettres que j'ai eu l'honneur de lui adresser; les charges imposées à la France sont trop considérables, pour qu'elle puisse les supporter longtemps, et je regarde comme une chose indispensable qu'avant la fin de l'année l'armée d'occupation soit diminuée. A qui pourrais-je exprimer ce vœu plus qu'à Votre Majesté, dont la politique est sur ce point si bien d'accord avec sa magnanimité.
Si nous sommes assez heureux pour refaire une France, c'est à Votre Majesté que nous le devrons, et, unis avec Elle, nous assurerons i»our longtemps le repos et le bonheur de l'Europe.
Cette pensée si grande, si consolante, et que j'ai puisée dans l'àme généreuse de Votre Majesté, est la seule consolation que j'aie de n'être plus à Vous, Sire; au reste j'y serai toujours par le cœur et i)ar ce sentiment de reconnaissance, qui s'unit si bien à l'attrait (jue vous inspirez à ceux qui ont le bonheur de vous connaître.
Daignez, Sire, nie conserver un peu de bienveillance et d'intérêt, et agréer l'hommage du dévouement sans bornes, et du profond respect, avec le(iuel je serai toute ma vie...
151) LEmpereur de Russie au duc de Richelieu.
St-Pétersbourg, le 29 avril 1816.
La lettre que vous venez de ni'adresser, Monsieur le Duc, ajoute à la peine, que me fait éprouver l'état des affaires en France. Vous semblez désespérer de la possibilité de faire le bien, qui doit être le fruit des eiii'agements contractés par le ;Q;oiiveruement français envers les puissances alliées, dans la vue d'assurer la restauration de la Monarchie.- 11 m'est douloureux de voir que l'intérêt qu'on a voué jusqu'ici à cette œuvre importante, n'ait servi qu'à préparer à la France de nouvelles secousses, qui pourraient influer sur la trauquillité générale. L'aspect d'un tel avenir n'a pu que m'affecter profondément, attenlu que j'avais cru devoir envisager le rétablissement de la royauté, comme l'unique voie pour préserver la civilisation européenne des exagérations et surtout des immoralités révolutionnaires, et comme la seule mesure propre à concilier l'esprit du temps, avec les principes conservateurs de la légitimité du trône. Cette doctrine a été solennellement professée par Sa Majesté très- chrétienne, et néanmoins elle n'a point fait la base de la conduite de la majorité des députés, qui est elle-même une émanation eiïective du pouvoir royal, rendu en dernier lieu à la France.
On ne saurait en effet attribuer uniquement les déviations des principes constitutionnels, auxquelles la Chambre s'est laissée induire, au motif spécieux de vouloir le bien avec précipitation. 11 serait plus juste de chercher la cause de ces funestes écarts dans le désir irréfléchi, de réagir à tout prix, sur la partie de la nation française, qui s'est élevée sous les auspices de la révolution, et dont la force numérique et intellectuelle se trouve, par la nature même des choses, en possession du présent. D'après ces indices certains, on ne saurait se refuser à la conviction, que sans un appui réel et entièrement étranger aux formes constitutionnelles, la Chambre n'aurait jamais entrepris de contrecarrer avec tant d'impétuosité et de succès, les plus sages démarches du ministère. Mais cet appui ne prend sa source ni dans le vœu général de la nation, ni dans les suffrages partiels de quelques-uns des commettans de la Chambre. Ce qui le prouve, c'est la répugnance à dissoudre la représentation actuelle, et les denii-inesures auxquelles on a recours dans la vue de n'exécuter qu'impariaitement la loi, qui ordonne de renouveler le cinquième des Députés en fonction. Ces faits et les inductions, qu'on est forcé d'en tirer involontaire-
itient^ expliquent, d'une manière affligeante, le passé, et surtout les événeinents du mois de mars de l'année dernière.
Une telle identité de causes et d'elîets dans des situations différentes, autorise malheureusement toutes les méfiances, et place les puissances alliées dans la nécessité de n'envisager la France, que comme un problème, dont la solution, toujours alarmante pour l'humanité, réduit la nation, qui en est l'objet, à un état d'agitation continue, d'impatience et de terreur. On ne saurait, après cela, s'étonner du langage téméraire des journaux, ni imputer cà la politique extérieure des fautes, qui dans l'origine ne doivent être attribuées qu'au gouvernement et à la législature actuelle. La ligne de conduite, que suivent l'un et l'autre, semble avoir été tracée dans la vue d'annoncer au monde entier, que les forces étrangères qui occupent le territoire français, et le traité d'alliance existant, sont autant de moyens coactifs, dont on est décidé à se servir pour opérer instantanément en France, une métamorphose que l'esprit du temps, les mœm's du pays, et l'intérêt général, n'ont point concouru à préparer et à soutenir. S'obstiner à vouloir la faire subir par de tels moyens à une génération entière, c'est évidemment vouloir les troubles, et préférer une tranquiUité apparente et précaire à tous les avantages, qu'une consistance poUtique, sagement affermie, n'aurait pu manquer d'assurer au gouvernement. Serait-ce pour une combinaison aussi imparfaite et aussi peu durable, que tant de sang a été versé? Chaque souverain, comme chaque individu, se doit avant tout à sa conscience. Les devoirs qui dérivent immédiatement de la tâche que la Providence lui a imposée sur la terre, lui défendent d'outrepasser certaines bornes. Cette considération importante donne au gouvernement français la mesure des espérances auxquelles il peut se livrer. 11 est temps que le bien se fasse en France, sans prétendre revenir avec amertume sur le passé, ni devancer l'avenir. Biais ces résultats bienfaisants ne pourront se réaliser, qu'autant qu'on adhérera de bonne toi, à des principes, que la conviction et l'expérience ont reconnu être les seuls applicables à l'état moral de la nation. Un seul moyen s'offre pour calmer toutes les inquiétudes et mettre un frein aux prétentions de tous les partis; c'est de renouveler la Chambre des Députés ou d'en neutraliser l'esprit, de mauière, à ce (|u'elle soit inaccessible à toute influence, étrangère aux intérêts réels de la Constitution.
Il est digne de vous. Monsieur le Duc, de ne rien épargner pour amener ce résultat décisif et conserver au ministère la plénitude de son ascendant et de son crédit dans roi)inion publifiue. Cette force d'opinion est anéantie du monicut que des faits notoires autorisent le soupçon que le
ministère u'a point la contiauce entière du souverain, et qu'une inllueiicé^ placée hors de la sphère coustituiionnelle, modifie à volonté les actes de sou administration. Je n'iguore point combien cette tâche est difficile. Je sais que les déviations commises, la reudeut plus com|)liquée de jour en jour. Mais quels que soient les obstacles dont votre carrière honorable est semée, je n'hésite pas néanmoins à en appeler à votre courage, à la conscience d'avoir voulu le bien pour vous engager, à le vouloir encore avec une constance imperturbable, et à y travailler avec calme. L'assentiment de la nation française, le vœu de toutes les puissances de l'Europe, vous secondent dans cette entreprise. Ces vœux sont unanimes; ils sont sincères, même dans les contrées, où des causes accidentelles sembleraient devoir les faire envisager sous un autre jour. C'est ce dont j'ai la conviction intime, et ce qui m'a déterminé à faire parvenir mes observations à Sa Majesté le roi des Pays-Bas, relativement au langage des feuilles publiques qui paraissent dans ses états. J'ai lieu de m'en promettre quelque succès.
Mais indépendamment de ces incidents extérieurs, dont l'influence n'est redoutable, que parce qu'elle s'associe à la fausse direction des mesures administratives au dedans, si jamais, Monsieur le Duc, vous veniez à acquérir la funeste certitude, que tous vos efforts ne suffiront pas pour imprimer à la marche du gouvernement une tendence conservatrice et modérée, et qu'il fallût désespérer de voir la France en état de se passer de toute surveillance coactive à l'époque fixée par les traités, dans cette hypothèse affligeante, j'aime à vous le repéter, la Russie sera toujours pour vous une patrie prête à vous accueillir, s'il vous fallait renoncer à votre terre natale. Vos services, et mon estime .pour vous, sont autant de titres acquis justement, et l'envoi que vous me faites du fruit de vos travaux antérieurs, me prouve également que les sentiments que vous m'exprimez sont inaltérables.
Recevez, Monsieur le Duc, l'assurance de ceux que je vous porte.
Alexandre.
152) Le duc de Richelieu à S. M. I. TEmpereur de Russie.
Avril 1816.
Sire.
Le général Pozzo m'inrormant du départ d'un courrier, je prends la liberté de renouveler à Y. M. I. l'hommage de mon respectueux dévoue-
ment, et je profite en même temps de cette occasion pour lui parler de la situation de cette France à qui elle veut bien prendre intérêt, et au sort de laquelle celui de l'Europe entière se trouve si intimement lié. Vous avez tout fait, Sire, et pour l'Europe et pour la France, c'est à Vous qu'elle doit son existence. 11 est impossible que Votre Majesté puisse jamais devenir indilïérente à sa destinée. Je voudrais bien pouvoir vous dire que je la ci-ois désormais fixée d'une manière solide et stable, et il me semble qu'avec un peu de sagesse et de modération on pourrait atteindre ce but sans beaucoup de difficulté, mais ces qualités sont précisément celles qui nous manquent. La Chambre des Députés, composée en très-grande partie d'hommes bien intentionnés, et qui désirent le bien, a mis pour le faire une précipitation, et une violence, qui pouvait tout perdre, et qui a excité bien des inquiétudes, lorsqu'il fallait tout concilier et tout calmer. Sa session va finir; peut-être en retournant dans leurs provinces, les membres, qui sont maintenant les plus exaltés, sentiront-ils la nécessité d'en revenir à un système de modération par laquelle seulement on peut cicatriser les plaies de l'état. C'est là notre unique espérance, car les modifications qu'on pourrait espérer en renouvelant le cinquième de la Chambre ne présentent aucune garantie pour l'avenir. D'ailleurs dans la position où se trouve la France, il est iuipossible de songer à dissoudre cette Chambre, en convoquant une nouvelle. Car ou l'on réélirait les mêmes députés, et alors on n'aurait rien gagné, ou l'on en élirait dans un sens absolument opposé, ce qui serait bien plus dangereux encore. Nous sommes donc réduits à nous servir des instruments (jue nous avons, et j'avoue qu'ils ne sont pas faits pour nous inspirer une grande confiance à l'avenir. La manière dont les finances ont été traitées est bien propre aussi à inspirer des craintes. L'esprit de parti s'en est mêlé comme de tout le reste. Le plan de finances que nous avions proposé a été rejeté, on l'a remjdacé par un autre qu'il m'est impossible d'approuver et dont l'exécution me parait extrêmement difficile. Pendant que les bons nous entravent ainsi de toutes les manières, les méchauts. Jacobins, Buonapartistes, révolutionnaires s'agitent, et s'elForcent d'amener encore des troubles dans notre malheureuse patrie. C'est Bruxelles et les Pays-Bas qu'ils ont choisi pour être le foyer de leurs criminelles intrigues. Votre Majesté est sans doute inibrmée de l'espèce de protection, dont ils jouissent tant pour leurs personnes (|ue surtout pour leurs écrits, dont la violence ne le cède à aucun de ceux (jui ont été i»ul»liés dans les temps les |)liis hoiiibles do la révolujion. Nous avons fait inutilement tout ce ({m était en notre pouvoir pour obtenir du roi des Pays-Bas, et l'éloignement de ces hommes dangereux à toutes les sociétés, et la répression de
leurs écrits; ni nos rcpréscntatious, ni celles des ministres des quatre puissances n'ont eu jusqu'ici aucun elï'et. Je n'attends pas un résultat plus heureux des efforts du duc de Wellington qui est i)arti hier pour ses cantonnements, d'où il compte pousser Jusqu'à la Haye. Je n'ai qu'un espoir, c'est dans la puissante intervention de V. M. Je ne dois pas lui laisser ignorer que les espérances dont ils se vantent reposent sur le prince d'Orange, et qu'ils le font entendre d'une manière publique. Cette assertion, Sire, pourra paraître ridicule, mais avec la mobilité du peuple français, et la facilité avec laquelle il ajoute foi aux bruits les plus absurdes, avec létat de l'opinion tiraillée dans tous les sens par l'exagération des uns, et la méchanceté des autres, tout est à craindre, et l'on ne doit rien négliger. J'oserais donc supplier V. M. de daigner donner des ordres à ses ministres tant ici qu'à la Haye, et à Londres, pour appuyer les demandes que nous ferons encore au roi des Pays-Bas. Elles consistent à ne pas souffrir que quelques hommes profitent de la protection, qu'il leur accorde, pour se mettre en état d'hostilité ouverte contre un gouvernement voisin allié, et ami, déclarent une guerre à mort au chef légitime de ce gouvernement et à sa famille. H ne peut exister de loi qui protège de semblables excès, et les plus simples notions du droit des gens suffisent pour prouver qu'un Souverain ne peut tolérer ces attaques journalières contre un Souverain voisin sans en être complice lui-même. Je n'ai pas besoin d'appeler l'attention de Y. M. sur les dangers que peut avoir pour la tranquillité de la France cet appel journalier à la révolte, ni sur les suites que pourrait avoir pour l'Europe le renouvellement de troubles dans quelque sens qu'ils éclatassent. Ce n'est pas à celui qui a raflermi l'ordre social qu'il faut essayer de démontrer ces vérités, il me suffit de les signaler à V. M. 1. et la juste et puissante influence qu'EUe doit exercer sur un Souverain qu'Elle vient d'honorer de son alliance me fait espérer que nos griefs seront bientôt redressés.
Votre Majesté concevra facilement tout ce que je souffre eu voyant le peu de succès qu'ont obtenu et mon sacrifice, et mes efforts pour concilier les partis. Mon peu d'expérience dans ce genre d'affaires, mon peu d'adresse en est peut-être la cause, je la supplie de croire au moins que contrarié dans presque toutes mes idées, et par ceux-mêmes dont je devais attendre appui et secours, je n'ai jamais opposé que la patience, et ce que je croyais être la raison; dix fois j'ai été au moment de me retirer d'un poste presque impossible à remplir, j'en ai été détourné par l'idée d'empêcher quelque mal, non de faire le bien, j'en ai perdu l'espoir. Si cependant j'apercevais dans la suite, et malheureusement la chose n'est que trop
probable, que mon zèle et ma bonne volonté devinssent inutiles, alors souffrez, Sire, que je réclame vos bontés; je ne cesserai jamais d'y avoir des droits au moins par mon profond attachement à Votre personne.
Souffrez que je mette à vos pieds quelques mémoires sur les pays dont l'administration m'a été confiée pendant si longtemps. Ils avaient été écrits lorsque j'avais le bonheur de Vous servir, et je me suis contenté de les mettre au net pour qu'ils ne fussent par indignes de Vous être présentés. C'est un tribut que j'oflre à mou Souverain adoptif, heureux s'il peut y trouver quelque moyen de faire fleurir une contrée à laquelle je suis attaché pour la vie.
Daignez, Sire, agréer avec bonté l'hommage de l'attachement sans bornes, et du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être. Sire, de V. M. 1. le très-humble et très-obéissant serviteur et toujours votre sujet adoptif.
Richelieu.
153) Le duc de Richelieu au comte Capo d'Istria.
Paris, ce 2 (14) juin 1816.
M. de la Moussaye qui est arrivé de Pétersbourg ces jours passés, m'a rendu compte et de l'audience que S. M. L'Empereur a daigné lui accorder, et de la conversation qu'il a eue avec vous. Monsieur le Comte. J'espère que les changemens qui ont eu lieu et qui ne vous étaient pas connus à cette époque, et les explications dans lesquelles j'ai cru devoir entrer avec S. M. I. dans la lettre que j'ai pris la liberté de lui écrire le 29 avril (10 mai), vous auront donné une idée un peu moins défavorable de notre position. Je partage parfaitement votre opinion sur les écarts auxquels s'est livré un certain parti que le gouvernement du roi a fait tous ses efforts pour arrêter, mais vous avez trop pratiqué les hommes et les affaires pour ne pas comprendre les difficultés qu'il y avait à surmonter, et dont-il est superflu de vous retracer les détails; aussi nous ne pouvons pas nous flatter d'avoir fait du bien, mais d'avoir évité beaucoup de mal, et c'est la seule consolation qui me reste de tout ce que j'ai souffert pendant les six derniers mois. L'obstacle principal reste le même, je le sais- mais nous serons mieux préparés, plus unis, et par conséquent plus en état de le surmonter. Le moment de crise sera celui de la rentrée des Chambres, et il sera décisif pour la France et la faniilhi royale, c'est ce que je ne cesserai de lui répéter. Le roi a su ce que L'Empereur et vous avez dit à M. de la
Moussaye, et par lui-même, mais ce n'est pas le roi qu'il faudrait convertir. Monsieur le saura aussi, mais comme certaines personnes sont moins accessibles à la raison, qu'à la crainte, et que nous devons désirer de les sauver, même malgré elles, il conviendrait, ce me semble, que vous chargiez Pozzo d'ici au mois d'octobre de leur dire toute votre pensé(> afin que, sachant à quel danger elles s'exposent, elles n'employent plus leur intluence sur la Chambre que dans le sens du gouvernement du roi, et non dans une opposition marquée avec lui. C'est un service que vous nous rendrez après tant d'autres, dont nous vous sommes redevables. Une chose encore, Monsieur le Comte, dont je voudrais m'expliquer avec vous: BI. de la Moussaye m'assure que vous lui aviez dit (fue le gouvernement français cherchait à se rapprocher de l'Autriche et de l'Angleterre; si par le gouvernement vous entendez quelques hommes sans missions qui se mêlent de toutes sortes d'intrigues, cela peut être; mais je vous proteste que le véritable gouvernement n'ajamaiseu une telle pensée; toutes les instructions que j'ai données à nos ministres à Vienne, à Londres, à Berlin sont uniformes et portent toutes sur un accord parfait avec ceux de Russie, sans jamais entendre à aucune proposition qui tendrait à se her avec une puissance de préférence. Telle doit être, ce me semble, la règle de notre conduite à l'extérieur, et telle elle a été, et sera constamment.
Nous allons marier après-demain le duc de Berry; cet événement peut produire quelque bien de plusieurs manières; ou dit la princesse aimable, et gaie, ce qui plaira ici et rendra peut-être la cour un peu moins sombre. Dieu veuille que d'ici à trois mois j'aie de bonnes nouvelles à vous mander. Croyez qu'on ne fait pas tout ce que l'on voudrait, et qu'il y a quelque mérite à persévérer malgré tant d'obstacles, de dégoûts et sans espoir qu'on rende justice à vos efforts. Adieu, Monsieur le Comte, conservez moi souvenir et amitié et croyez à l'inviolable attachement et à la haute considération que je vous ai vouée pour la vie.
Richelieu.
154) Le duc de Richelieu à S. M. L l'Empereur de Russie.
Paris, le 22 juin (4 juillet) 1816.
Sire.
La lettre dont V. M. L a daigné m'houorer le 29 d'avril, m'est une nouvelle preuve, et des bontés particulières dont Elle veut bien me conserver la faveur, et de l'intérêt qu'elle ne cesse de prendre à cette pauvre France, qui, si elle a à être sauvée, le devra- bien certainement, et à
l'appui que V. M. lui a accordé, et à la sage fermeté avec laquelle elle suit la marche qu'elle s'est tracée, eu cherchaut à y rameuer pour leur propre salut, ceux qui seraient tentés de s'en écarter. Dans la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire, Sire, le 19 mai (1 juin) et qui, je crois, n'était pas parvenue à V. M. au moment, où Elle avait la bonté de me répondre, j'ai soumis à votre sagesse avec la plus grande franchise les fautes que nous avions été forcés de'; commettre, et les maux que nous avions peut-être évités. Une réunion de tous les partis, une réconciliation franche et sincère de tous les Français, est assurément la chose la plus désirable, celle qui peut sauver notre malheureuse patrie. Je me flatte encore que peu à peu nous atteindrons ce but, malgré les obstacles et les difficultés qui s'y opposent. L'époque de la réunion des Chambres décidera de notre sort; de la marche qu'elles suivront dans leur délibération dépendra le salut ou la perte de la France. Aussi je dois avouer à V. M. que je ne vois pas arriver ce moment sans quelque effroi. Je me rappelle tout ce que j'ai souffert l'hiver dernier, la position fâcheuse dans laquelle nous nous sommes trouvés, et il faut le dire, les pas rétrogrades que nous avons été obligés à faire. Cependant, Sire, je suis loin d'être découragé, mais je vois les dangers que nous courons, et je me prépare à les affronter. Nous ne négligeons rien pour nous rendre maîtres de la Chambre, et j'espère, d'après un plan que nous avons conçu, mais qui n'est pas encore assez arrêté pour que je puisse en rendre compte à Y. M. I., que cette assemblée sera plus facile à conduire, et ne pourra d'aucune manière porter la moindre atteinte à la Charte constitutionnelle. Le budget, auquel un travaille depuis un mois, sera présenté à la Chambre dès le lendemain de sou ouverture, lais ce budget sera, je le crains, pour la nation, un sujet d'effroi et de désespoir. Il y aura plus de deux cents millions de déficit pour Tannée 1817, et il est physiquement impossible d'augmenter les im]iôts, qui sont excessifs. Il n'y a donc que la confiance et le crédit qui puissent suppléer à nos besoins, et c'est ici où le puissant appui de V. M. peut nous préserver encore une fois des maux qui nous menacent. J'ai déjà eu l'honneur de vous soumettre, Sire, l'idée de diminuer encore, dans le courant de l'année, la force de l'armée d'occupation; plus j'y rélléchis, plus cette mesure me paraît indispensable dans l'intérêt même des alliés, dont le but politique est bien certainement (|iie la Fi'ance soit tranquille, ne fût-ce que pour être en état de continuer à payer exactement les contiihutions qui lui sont imposées. Mais cette tranquilfilé ti('ut beaucoup à la force que prendra le niiiiistère, et lien n'est phis propre à lui en donner que le soulagement qull jirocure à la nation par la diminution des charges qui pèsent sur elle.
Il n'en est aucune qui, par sa nature, se supporte plus difficilement que l'occupation militaire de son territoire. Quelle reconnaissance de la part de la nation ne doit pas attendre le ministère, qui, par la confiance qu'il inspirera aux puissances étrangères, obtiendra d'elles une diminution immédiate de leurs armées en France, et fera naître par là l'espoir d'en être promptenient et entièrement délivré.
Je suis persuadé que rien n'est plus fait pour nous donner sur la Chambre des Députés un ascendant que nous n'avons jamais eu, que de pouvoir lui annoncer, dès l'ouverture, les avantages que nous avons obtenus pour la France. Je me suis ouvert sur ce point avec le duc de Wellington qui m'a paru n'avoir aucune répugnance à cette réduction de son armée; seulement il voudrait qu'elle fiit présentée à la Chambre comme devant être le résultat de leur sagesse, et l'union qui régnerait entre eux et le gouvernement du roi. Il est allé passer quelque temps en Angleterre, et il m'a dit vouloir consulter sur cet objet le ministère anglais, dont il croit pouvoir promettre le consentement. Aussitôt que nous aurons ses réponses, le général Pozzo aura l'honneur de présenter cette proposition à V. M. J'ai lieu de croire que la Prusse n'y apportera pas d'obstacle, et si vous daignez, Sire, nous accorder votre intérêt, il est certain que cette puissance, ainsi que l'Autriche, suivront l'impulsion que vous voudrez leur donner. J'ose appeler toute l'attention de V. M. sur l'extrême importance de cette mesure. Elle allégera les charges de la France, et facilitera par conséquent l'acquittement des contributions; elle fera renaître l'espoir et la confiance dans tous, les cœurs; elle donnera enfin au ministère une force qui le mettra en état de repousser les attaques des exagérés, et de suivre le système de modération qu'il a adopté, et qui seul peut préserver la France et l'Europe de nouveaux troubles, et de nouvelles révolutions. C'est donc surtout dans l'espoir d'atteindre, à l'aide de la mesure que je propose, le grand but que V. M. désire avec tant de raison, celui de rendre à la France sa force, et de lui faire reprendre dans la grande famille européenne la place qui lui appartient, que j'attache le plus grand prix à réussir dans cette négociation. Ce sera encore à Vous, Sire, que nous devrons ce succès, et Y. M. sait combien il m'est doux de voir augmenter ainsi sans cesse les droits que vous avez à notre reconnaissance.
Le général Pozzo nous a transmis par les ordres de V. M. I. les réclamations du ci-devant duché de Varsovie. Assurément nous désirons faire tout ce qui est agréable à V. M. et personne ne supposera que ce soit moi qui y mette obstacle. Aussi ne sommes-nous dans quelque embarras que par rapport à la manièi'e. Si nous déclarons nulle la convention de
Bayoïine par la raison qu'elle est souverainement injuste, nous ouvrons immédiatement la porte à des réclamations de même nature, excepté qu'elles sont infiniment plus considérables, de la part de l'Espagne et du Portugal. Déjà la première nous a présenté une note de ses réclamations, qui monteraient à des sommes immenses; nous les avons écartées, et nous tâcherons de le faire encore; mais s'ils pouvaient s'appuyer sur une transaction faite par nous avec une autre puissance, sur des bases à peu près semblables à celles, sur lesquelles reposent leurs prétentions, les plénipotentiaires espagnols feraient alors valoir leurs droits avec bien plus de force, Or, V. M. comprend mieux que personne, que quelque désir qu'en eût le roi, il lui est impossible de réparer toutes les injustices commises par Buonaparte. Daignez donc, Sire, permettre que nous trouvions un moyen terme, qui, en satisfaisant V. M. sur l'article principal, le dédommagement du ci-devant duché de Varsovie, nous mette à l'abri des conséquences qu'aurait pour nous la reconnaissance d'un principe qui ferait naître des prétentions sans terme, et nous jetterait dans des embarras inextricables.
Je n'essayerai pas d'exprimer à V. M. combien je suis sensible à tout ce qu'Elle veut bien me dire sur l'asile qu'Elle daignerait m'accorder en Russie, si tous mes efforts étaient impuissants pour faire quelque bien en France.
Il m'est pénible d'être obligé de désirer de ne pas revoir et un Souverain auquel j'avais aimé à consacrer mon existence, et un pays que je considérais comme ma patrie. S'il fallait renoncer encore à celle que vous nous avez rendue, Sire, mes regards et mon espoir se dirigeraient vers V. M. à qui je ne cesserai jamais d'appartenir.
Daignez, Sire, agréer l'hommage du dévouement sans borne et du profond respect avec lequel je suis pour la vie
155) Le duc de Richelieu au comte Capo d'istria.
Paris, ce 3 (15) juiHet 1816.
J'ai remis à Pozzo, Monsieur le Comte, un projet de convention pour cette triste affaire polonaise, qui, je vous assure, nous donue plus d'embarras qu'elle ne vaut. Vous sentez combien ma position est délicate. Personne n'ignore combien je désire faire ce qui est agréable à l'Empereur, combicu je lui suis dévoué. Quand il s'agit d'un sacrifice à faire de la part de la France, je dois y regarder de plus près, et me mettre à l'abri de tout reproclic de la part des autres et encore plus de la mienne propre. J'ai
donc été obligé de donner à cette convention la forme qu'elle a pour garder un peu de décorum dans cette affaire, et en même temps vous tranquilliser sur la certitude du payement, ce qui est la chose principale. Le préambule a pour but de faire penser que la concession faite par la France -n'est pas purement gratuite, et qu'à la suite de contestation de part et d'autre, on a compensé les prétentions respectives, et mis simplement par écrit le résultat de ce dont on est convenu.
L'article 1" est dans le fond le même que celui qui a été proposé par la Russie; mais on a voulu éviter de nommer seulement les commissaires français, afin de conserver à toute la transaction l'apparence de la réciprocité. Il en est de même des mots F une ou Vautre dans l'article 2. On n'a pas besoin de faire remarquer dans quel but on s'est tenu pour sa rédaction dans des généralités: le cas est précisé dans la note secrète, qui accompagnera la convention; ainsi il ne saurait y avoir d'équivoque. Les articles 3, 4 et 5 n'exigent aucune explication. La note que j'ajoute a pour but d'éviter toute fausse conséquence qu'on pourrait tirer des termes généraux de l'article 2; mais on a eu soin, pour prévenir toute discussion, de se servir constamment des mêmes mots que dans le projet présenté par la Russie. Le projet de réponse du plénipotentiaire russe que j'ai proposé, n'est qu'une déclaration conçue suivant l'usage dans les mêmes termes que la déclaration des plénipotentiaires français. J'espère que vous serez content de tout cela; en honneur et en conscience c'est tout ce que nous pouvons faire, et franchement c'est déjà beaucoup. Il nous importe surtout de nous mettre à couvert des prétentions de l'Espagne et du Portugal, qui ne demanderaient pas mieux que d'avoir un prétexte à mettre en avant pour nous tomber sur le corps. Les réclamations pieu vent de tous les côtés, et si cela continue, en vérité j'ignore où sera la possibilité d'y suffire.
Pozzo vous parle de nous en détail. A tous nos autres embarras se joint la crainte d'une disette absolue. Il pleut depuis trois mois sans interruption, et il y a déjà des dommages inappréciables. Il paraît que ce pays est destiné à être châtié de toutes les manières.
Adieu, Monsieur le Comte, etc..
156) Le duc de Richelieu au gouverneur d'Odessa. .
Paris, le 12 (24) août 1816.
Il y a bien longtemps, mon cher ami, que je ne vous ai écrit, et je me reproche vivement les torts que j'ai envers vous. Je pourrais trouver
mon excuse dans mes nombreuses occupations, mais ce sont des phrases banales, dont je ne veux pas me servir avec vous. J'aime mieux accuser tout simplement ma paresse, et une certaine préoccupation d'esprit qui ne me laisse pas assez de liberté pour causer avec des personnes éloignées, et auxquelles, par cette raison, on ne peut pas s'ouvrir avec cette liberté que demande une telle disposition. Ce n'est pas sûrement l'oubli qui a provoqué ce silence, car je vous assure qu'il ne se passe pas pour ainsi dire une heure dans la journée, où le souvenir d'Odessa ne vienne se retracer à ma mémoire. La comparaison de la vie que je mène, à celle que je mènerais, celle de toutes les sensations pénibles que j'éprouve à tous les instants, avec les douceurs d'une vie paisible occupée à faire un peu de bien terre à terre, à des hommes qui en seraient reconnaissants, tout cela contribue à effacer les distances, et à me reporter sans cesse au milieu de vous. J'ai su les détails du passage du Grand-Duc, les fêtes qu'on lui a données, et j'ai été touché jusqu'aux larmes du sentiment d'affection, qu'un m'a marqué quoique absent; cela vous fait plus d'honneur qu'à moi. Je sais que le Grand-Duc a été surpris de ce qu'il a trouvé, et cette visite peut tourner à l'avantage d'Odessa et du pays. Sa prospérité croissante, et l'influence qu'elle peut avoir sur celle de l'empire en général sont un objet trop important, pour que dès qu'il sera connu, on ne le prenne pas en
grande considération
Excepté vous, toute l'Europe, et surtout l'Angleterre, se trouve dans la position la plus bizarre par rapport au commerce et à l'industrie; tout est en souffrance, et dans la stagnation la plus complète. C'est une crise dont il est impossible de prévoir les résultats. Toutes les classes de la population anglaise sont dans une gêne extraordinaire, et c'est encore un problème si l'esprit public de cette nation la fera sortir avec avantage de cette inconcevable position. Il nous importe beaucoup ici que toutes les nations et surtout celle-là, conservent leur tranquillité; la nôtre y tient, et récipro(|uement, si nous voulions ou pouvions conserver notre sang-froid, au milieu de ces circonstances extraordinaires, il y aurait encore moyen de s'en tirer, malgré les difficultés à travers lesquelles nous marchons; mais peut-on s'en flatter? C'est ce que l'avenir, et un avenir prochain, nous fera voir, car tout dépend de la session des Chambres qui va s'ouvrir; si l'on veut agir avec accord et modération, tout deviendra facile, mais si an contraire, on veut tout bouleverser, et dérouler la révolution en sens contraire, alors je ne vois plus d'espoir, et je reprends la route de la mer Noire. Il m'est pénible de ne pouvoir en honnête homme faire des vœux pour que telle chose arrive, non pas que je me croie bien dii'ficile à remplacer, mais
parce que le système qui me forcera à m'en aller me paraît être funeste. Au reste quelle que soit l'issue de ces affaires, un peu plus tôt ou un peu plus tard, il me faudra prendre du repos, car ma santé s'en va tout à fait, et ces secousses continuelles, ces anxiétés, ces craintes me mettent tout à fait sur le côté. Je voudrais aux gens, qui souhaitent le ministère, seulement un mois d'une vie comme celle que je mène, ils en seraient bientôt dégoûtés.
157) Le duc de Richelieu à S. M. I. l'Empereur de Russie.
Paris, ce 26 août (7 septembre) 1816.
Sire.
Connaissant, comme je le fais, l'intérêt avec lequel V, M. I. veut bien suivre la marche des affaires de France, je ne voudrais pas qu'Elle apprît par un autre que moi la résolution importante que le roi vient de prendre, et qui doit avoir l'influence la plus grande sur nos destinées à venir. La Chambre des Députés vient d'être dissoute, et l'on en a convoqué une nouvelle pour le 4 novembre prochain. Sans entrer dans les détails des motifs, que le gouvernement aurait pu puiser pour justifier cette mesure dans l'exaltation qu'a fait voir la dernière Chambre, et les empiétements qu'elle s'est permis sur l'autorité royale, on a eu surtout pour but de rentrer scrupuleusement dans les dispositions de la Charte constitutionnelle, seule base sur laquelle est établi l'ordre social en France. On s'en était malheureusement écarté l'année dernière non-seulement par rapport à l'âge et au nombre des députés, mais encore en indiquant que 17 articles principaux de cette Charte devaient être révisés. Il était résulté de ce défaut de fixité que la Chambre, composée d'une manière aussi extraordinaire, s'était crue appelée à tout réformer, ce à quoi elle n'aurait jamais osé songer si elle eut été contenue dans les bornes fixées par la constitution. C'est pour en revenir à ce point, c'est pour pouvoir partir de bases solides, et que l'on ne puisse ébranler, qu'il a été nécessaire de dissoudre la Chambre actuelle. Le roi n'a pas hésité à prendre ce parti, qui doit nécessairement rétablir la confiance dans l'intérieur, comme à l'étranger. Je me flatte. Sire, que cette mesure aura l'approbation de V. M. L et dans cette assurance, j'ose vous dire que personne plus que Vous ne peut en assurer le succès. V. M. sentira sans doute mieux que moi, que si le gouvernement du roi peut obtenir des quatre cours alliées la diminution d'une partie de l'armée d'occupation, et par là un adoucissement aux charges qui pèsent sur la France, un succès aussi important, une marque de con
fiance aussi éclatante de la part de l'Europe, donnerait au ministère une telle influence sur la Chambre quelle qu'elle fût, que nous n'aurions plus à redouter aucune opposition véritable. Alors la confiance renaîtrait, et il nous deviendrait beaucoup moins difficile de remplir fidèlement tous nos autres engagements. Si le roi dans son discours d'ouverture pouvait annoncer cette diminution, j'avoue à V. M. que, quelque peu de disposition que j'aie à voir l'avenir en beau, je me croirais presque sûr de mon fait. Je sais bien, Sire, que ce plan n'éprouvera de Votre part aucune opposition. La cour de Vienne a montré de même les meilleures dispositions, et le duc de Wellington m'a assuré ces jours derniers, que son gouvernement n'y mettrait aucun obstacle. Resterait donc à obtenir le consentement de la Prusse. J'ai chargé le ministre du roi de faire les premières ouvertures, et le duc de Wellington m'a promis d'eu écrire au prince Hardenberg. Mais que sont ces moyens auprès de la puissante intervention de V. M. I.? C'est elle que je réclame avec toute la confiance, qu'inspire la magnanimité, dont Vous avez donné tant de preuves. Veuillez, Sire, ordonner à M. d'Alopéus d'appuyer la demande du ministre de France, afin que cette affaire puisse être traitée à Paris de manière à ce que si l'état de la France paraît au duc de Welhngton, et aux quatre ministres, permettre la réduction, elle puisse être mise à exécution sans retard. Quelle nouvelle reconnaissance nous devrions à V. M. pour un si grand bienfait! J'ose croire qu'en raffermissant par ce moyen l'ordre et la tranquillité en France, on travaillerait en même temps pour l'Europe entière.
Quelque répugnance que j'aie à entretenir encore V. M. des folliculaires de la Belgique, je ne puis m'empêcher de lui en dire un mot, et pour lui donner une idée du style et des intentions de ces feuilles, je prends la liberté de joindre un W du «Mercure Surveillant», où V. M. verra qu'ily est dit en toutes lettres, que la France et l'Europe ne peuvent être tranquilles que lorsqu'un prince de la maison d'Orange sera placé sur le trône de France. Assurément de telles absurdités ne peuvent produire aucun effet sur les hommes sensés et réfléchis; mais la crédulité du peuple français, suite d'une longue révolution, est telle, que les malveillants prennent acte de la protection, que les auteurs de ces feuilles trouvent dans le royaume des Pays-Bas, pour faire croire au peuple que les puissances n'attachent aucun prix à l'ordre de choses actuelles, et le nom du prince d'Orange ajoute encore à la malignité de leurs assertions., Il serait extrêmement désirable que le gouvernement des Pays-Bas mît un frein à cette extrême licence qui n'est compatible avec aucun ordre de choses stables en Europe. Un foyer d'attaques et d'outrages coutre un gouvernement voisin et des injures grossières, répétées
périodiquement contre les personnes les plus augustes, constituent un état d'hostilités permanent, plus dangereux souvent qu'une guerre ouverte. S'il était bien décidé qu'il fût impossible d'obtenir justice, il me semble qu'il serait plus simple d'interrompre les rapports diplomatiques. Mais j'aime à croire que l'intervention de V. M., celle de ses alliés, et les efforts du duc de Wellington pour ouvrir les yeux du roi des Pays-Bas, sur les dangers auxquels il s'expose lui-même, mettront enfin un terme à ce scandale. J'ose supplier V. M. de vouloir bien prendre cet objet essentiel en quelque considération. Qu'il me soit permis. Sire, d'importuner encore V. M. d'un objet qui m'est pnrement personnel. Les bontés, dont Elle m'a comblé sont mon excuse. Lorsque l'empire des circonstances me sépara de Vous, V. M. daigna me promettre que la pension que j'avais reçue en remplacement d'une arrende me serait conservée. J'avais destiné cette somme, et le peu que je possède en Russie, à faire élever, dans la maison d'éducation d'Odessa, 20 jeunes gentilshommes pauvres des gouvernements qui m'ont été confiés pendant 13 ans. J'apprends, Sire, que 14 de ces jeunes gens ont été admis à l'Institut d'Odessa, mais la Kasennaa najiaTa de Kherson refuse le paiement de la pension qui m'était accordée. V. M. I. peut seule venir à mon secours en ordonnant à BL Gouriew de prescrire que cette pension soit acquittée, comme par le passé. Engagé, comme je le suis, vis-à-vis de ces pauvres enfants et de leurs parents, il me serait bien pénible de ne pouvoir tenir la promesse que je leur ai faite, d'après les espérances que V. M. avait bien voulu me faire concevoir. J'ose aussi implorer ses bontés pour mon ami et successeur le comte de Langeron, dont le sort n'est pas encore fixé, et qui se trouve dans un assez grand embarras. Je sais par expérience qu'il est impossible de vivre à Odessa d'une manière convenable avec ses seuls appointements. Le voyage du Grand-Duc Nicolas dans la Nouvelle Russie a rempli ses habitants de joie et d'espérance, que ne m'a-t-il été permis de lui en faire les honneurs.
Daignez agréer avec Votre bonté ordinaire l'hommage d'un coeur qui vous est dévoué pour la vie, et recevoir l'assurance de l'attachement inviolable, et du profond respect, avec lequel j'ai l'honnenr d'être, Sire, de V. M. I...
158) Le duc de Richelieu au comte Gouriew.
Paris, ce 7 septembre (26 août) 1816.
Votre Excellence ne trouvera pas mauvais, j'espère, si, comptant sur ses anciennes bontés, ainsi que sur l'amitié dont elle m'a donné tant de
preuves, je m'adresse à elle avec confiance, dans une affaire qui m'est purement personnelle, mais très-importante pour moi. Lorsque l'empire des circonstances me força à me séparer de l'Empereur, et de la Russie, S. M. eut la bonté de me conserver la pension qu'elle m'avait accordée, et qui représentait une arrende que j'avais remise à la couronne. C'était une somme de 3280 écus Albert, qui assignés sur la chambre des finances de Kherson, m'étaient payés, deux fois l'an, par la douane d'Odessa, d'après le cours de Riga. D'après cette promesse de l'Empereur, je pris l'engagement de consacrer le produit de cette pension, ainsi que le peu que je possède en Russie, à faire élever 20 jeunes gens de la Nouvelle Russie, dans la maison d'éducation d'Odessa. Cet engagement a été rendu public en Russie, et je l'ai lu notamment dans le «Bècthhk'l EEponbi». Les enfants ont déjà été reçus à l'institut, dans l'espérance que j'avais donnée. Maintenant la KasenuaH na-iaia refuse le payement de cette pension, prétendant qu'il faut un nouvel ordre de l'Empereur, ou au moins de Votre Excellence, quoique le premier n'ait pas été révoqué; j'ai pris la liberté d'en dire un mot à 8. M. dans une lettre que je lui ai écrite aujourd'hui. Mais comme il serait très-possible que l'Empereur oubhât cette petite affaire, permettez-moi de la rappeler à votre bienveillance. Vous sentez combien il serait affligeant pour moi de voir mettre à la porte ces pauvres cnfans, et à quel reproche d'inconséquence et de légèreté je serais justement exposé. Veuillez bien me tirer de cet embarras, et me mettre à même de continuer cette bonne œuvre dont le résultat a même quelque intérêt pour la civilisation de la Nouvelle Russie, pays auquel je ne cesserai jamais de porter le plus tendre intérêt.
Veuillez bien me permettre d'offrir ici mes hommages à Madame Gouriew et de me rappeler à son souvenir; je me recommande au vôtre, et à votre amitié, vous suppliant d'agréer l'assurance de la haute considération, et de l'inviolable attachement, avec lequel j'ai l'honneur d'être, de Votre Excellence, le très-humble, et très-obéissant serviteur.
159) Le duc de Richelieu au gouverneur d'Odessa.
Paris, le 10 (22) septembre 1816.
Quoi(iue je n'aie (|u'nn moment à moi, je ne veux pas laisser partir votre frère, sans vous dire un petit mot. Il part pour Odessa; je l'envie de tout mon cdMir, il vous luiilern de la pauvre France, et je ne crois pas
qu'il vous la peigne eu beau. Hélas! Je crains bien qu'elle ne soit malade de ces maux, dont les corps politiques ne guérissent pas plus que les corps humains; son malaise moral est encore plus grand que le physique; l'exaspération, la violence des passions ne fait qu'augmenter au lieu de diminuer; il semble qu'on craigne de n'être pas encore assez mal, et de pouvoir peut-être un jour guérir. On verse à force de l'huile sur le feu, de crainte qu'il ne vienne à s'éteindre. Pauvre pays! 11 paye cher les erreurs et les crimes qu'il a commis, et ce qu'il y a de pis, c'est qu'à présent, il ne peut guère s'en prendre qu'à lui-même, des maux qu'il peut encore souffrir. Parlons d'Odessa; c'est un sujet plus consolant à traiter; tout ce qui m'en revient est de la nature la plus consolante: sa prospérité marche à grands pas et je ne vois plus ce qui pourrait l'arrêter.
L'Italie aura encore cette année de grands besoins en blés, la France même n'en sera pas exempte. La saison épouvantable que nous avons eue tout l'été a fait une quantité de maux partiels, qui influent puissamment sur l'approvisionnement général, et je vois qu'une grande partie de l'Europe sera encore pour sa subsistance tributaire de la Russie. Tout cela va faire refluer chez vous des masses de capitaux qui donneront à l'industrie des développements toujours croissants, et établiront la prospérité du pays sur des bases solides. Restez -là, croyez-moi, et ne vous rapprochez pas du centre de la vieille Europe, où il existe partout une inquiétude générale, un besoin de changement, présage de nouveaux troubles, et de nouvelles révolutions. Rien ne peut se comparer au repos et à la sécurité surtout pour un père de famille comme vous, et cela remplace bien quelques agréments qui vous manquent à Odessa. Soyez donc raisonnable, et ne quittez
pas le bien pour courir après le mieux
Je ne vous dirai plus rien de moi, vous devez voir par le style de cette lettre, dans quelle situation morale je me trouve. S'il y avait moyen de sortir d'ici avec honneur, même en y laissant un bras, je n'hésiterai pas; peut-être ce moyen se présentera-t-il, et alors, certes, j'en profiterais avec empressement. Dieu veuille seulement que ce soit bientôt, fût-ce pour aller vivre à Jourssouf eu particulier, planter des arbres, et de la vigne, et oublier les factions et les égarements des hommes passionnés.
Adieu, portez- vous bien, ne m'oubliez pas, et croyez à mon inviolable attachement pour la vie.
160) Le duc de Richelieu au comte Capo d'Istria.
Paris, le 15 octobre 1816.
Pozzo VOUS écrit en détail, M. le Comte, sur notre position ici, ainsi je ne vous en ennuierai pas une seconde fois. Je me bornerai à vous dire que si vous voulez que nous prenions racine et que le gouvernement du roi acquière force' et stabilité, il faut lui fournir l'assistance qui dépend de vous. 11 faut qu'il puisse se présenter à son peuple comme médiateur entre les étrangers et lui. 11 faut que quelque soulagement immédiat dans l'énormité des charges qui lui sont imposées, lui fasse apercevoir une perspective plus heureuse. Autrement s'il ne voit dans le roi que le collecteur des tributs qu'il faut payer à l'étranger, l'instrument dont on se sert pour exploiter la ferme au profit des puissances athées, il est impossible que la confiance s'établisse et que nous redevenions une France. Or il faut une France pour la tranquihité du continent européen. J'avais compté sur cette réduction dans l'armée d'occupation pour la présenter à la nation et aux Chambres comme une preuve de confiance qu'inspirait le gouvernement du roi, et comme un soulagement, dû entièrement à la considération qu'on avait pour lui. Vous sentez quehe force cela nous donnait, et l'allégement de 30 ou 35 millions n'était pas indifférent dans l'horrible situation financière où nous sommes. Cette réduction de forces eut été insensible. Il ne s'agissait que de quelques mille hommes, car les Prussiens et les Autrichiens ne sont pas complets. Eh bien le duc de Wellington me la refuse tout net. Il dit qu'il veut attendre la marche que suivra la nouvehe Chambre et il m'ôte le plus puissant moyen d'iufluer sur elle. Qu'arrivera-t-il de tout ceci, M. le Comte? A force de tendre la corde, elle finira par casser, l'esprit révolutionnaire reparaîtra en France et malheur à l'Europe entière. J'en ai déjà plus dit que je ne voulais, entraîné par le sujet qui est fécond. Je désire cependant encore ajouter un mot sur les propositions que l'Angleterre met en avant pour la ligue maritime anti-pirate de la Méditerranée. Prenez y garde, M. le Comte. C'est l'empire absolu de cette mer qu'on veut cimenter par là, et je ne crois pas que cet état de choses puisse plus convenir à la Russie qu'à la France.
Pour moi, je vous assure, (jue tant que j'aurai quelque chose à dire ici, je ne consentirai jamais qu'un brick français se trouve sous les ordres d'un amiral anglais. Le comte de Noailles à qui j'écris longuement sur cet objet vous en entretiendra en détail.
J'écris à l'Empereur sur la réduction des troupes, qu'il achève son ouvrage et qu'il empêche la pauvre France de succomber sous le faix. Si l'on veut venger sur la France royale les torts de la France révolutionnaire, il n'y a plus de terme à nos maux et je serai réduit à maudire le moment, où je me suis décidé à me mêler de vos vilaines affaires politiques.
Adieu, M. le Comte, mille et mille amitiés.
161) Le duc de Richelien à S. M. i. l'Empereur de Russie.
Paris, le 15 octobre 1816.
Sire,
Permettez à un ancien et dévoué serviteur de V. M. I. de la féliciter du fond du cœur sm* le voyage et le séjour qu'Elle vient de faire à Moscou. Ne pouvant et ne voulant jamais être étranger à ce qui intéresse V. M. et la Russie, j'ai pris une part bien vive aux transports qu'a fait éclater cet excellent peuple en revoyant après tant d'épreuves, tant de travaux, et tant de gloire, le Souverain, auquel il a donné de si grandes preuves de dévouement. Je connais trop. Sire, l'âme de Votre Majesté pour ne pas être sûr que son séjour à Moscou et l'enthousiasme universel que sa présence y a excité aura été la plus douce récompense de tout ce qu'Elle a fait pour le bonheur de l'humanité.
Nos élections sont terminées et malgré les sinistres présages de certaines gens, malgré les agitations, dont on prétendait que ces assemblées seraient le théâtre, tout s'est passé avec assez de calme et le résultat présente une majorité présumée en faveur du ministère d'à peu près 80 voix. Nous avons donc l'espoir de voir marcher cette nouvelle Chambre avec plus de régularité et de mesure que l'ancienne, et la persévérance que le roi montre de plus en plus dans le parti, qu'il a jugé à propos de prendre, augmente encore cette espérance. L'embarras seul des finances et l'énormité du fardeau, que le peuple doit supporter, vient encore répandre quelques inquiétudes sur notre avenir. J'avais pris la liberté d'exposer à Votre Majesté, dans ma dernière lettre, la nécessité d'alléger un peu le poids de nos charges par une légère diminution dans l'armée d'occupation. Cette perspective d'un soulagement successif aurait consolé la nation, en même temps que cette preuve de contiance donné par les quatre cours alliées au gouvernement du roi, aurait accru sa considération dans l'intérieur.
Une lettre que je viens de recevoir du duc de Wellington ajourne cette espérance, si elle ne la détruit pas tout à fait. Le duc paraît craindre
que le consentement de la cour de Berlin ne soit beaucoup plus ditïicile à obtenir que je ne l'imaginais, et j'ai à peu près la certitude du contraire. Il ajoute que je dois perdre l'espérance d'annoncer aux Chambres cet espoir dans le discours d'ouverture, parce que malgré l'espoir que donnent les élections, il faut attendre le résultat des délibérations de la Chambre. J'observerai à V. M. à ce sujet que c'est nous ôter le plus puissant moyen d'influer sur elle que de retarder une mesure, dont les avantages sont aussi évidents et les inconvénients, j'ose le dire, absolument nuls. J'en suis d'autant plus convaincu que j'ai tout lieu de croire qu'excepté les troupes de Votre Majesté, les autres contingents ne sont pas complets, de manière que pour ramener la force réelle de l'armée d'occupation à 120,000 hommes, il y aurait effectivement bien peu de monde à faire sortir de France; mais la force morale que nous acquerrions parlà serait immense et le trésor serait déchargé du payement de 30 milhons ce qui nous donnerait le moyen d'augmenter un peu l'armée sans imposer au peuple de nouvelles charges. J'essaierai de ramener le duc de Welhngton à une opinion qui était la sienne, il y a deux mois, et que les événements qui ont eu lieu depuis n'auraient dû que fortifier davantage. Je crains bien, je l'avoue, que des instructions venues de Londres n'aient mis des bornes à sa bonne volonté pour nous, car il m'est impossible d'élever le moindre doute sur la droiture et la loyauté de son caractère.
Si je ne puis obtenir que le discours du roi à l'ouverture des Chambres fasse mention de cette réduction, je réclame au moins les bontés de Votre Majesté Impériale, pour que par son appui à Londres et auprès du duc de Wellington on détermine une mesure qu'il me semble que nous méritons par la tranquillité parfaite, dont la France jouit depuis un an et son exactitude à remplir scrupuleusement toutes les conditions qui lui ont été imposées. Ce soulagement devient d'autant plus nécessaire dans une année aussi calamiteuse que celle-ci.
Une partie de la France a une mauvaise récolte en grains, et celle du vin a totalement manqué partout. 11 faudra des efforts extraordinaires pour, dans des circonstances pareilles, faire face à tous nos engagements. Notre plus grande espérance. Sire, repose sur l'appui de Votre Majesté Impériale, et je me flatte que nous n'y aurons lias recouru en vain.
Daignez agréer avec Votre bonté ordinaire mes hommages et mes vœux et souffrez que j'offre à Votre Majesté Impériale l'assurance du dévouement sincère, de l'inviolable attachement et du profond respect, avec lequel j'ai l'honneur d'être pour la vie. Sire, de V. M. 1. etc..
162) Le duc de Richelieu au gouverneur d'Odessa.
Paris, 18 (30) octobre 1816.
Notre situation, déjà si difficile, se complique encore par la cherté des subsistances. La saison sans exemple, que nous avons eue tout l'été, a fait manquer la récolte dans plusieurs provinces, et n'a produit dans le reste qu'un grain humide, peu farineux, et difficile à moudre. On peut prévoir les plus grands embarras, chez un peuple qui fait du pain presque son unique nourriture et qui n'accueille qu'avec peine les moyens d'y suppléer. Dans ces circonstances, nous désirons faire venir des grains de l'étranger, moins comme moyens véritables de subsistances, que pour produire un effet moral qui a presque toujours du succès
Je fais un appel à votre patriotisme; rendez ce service à votre ancienne patrie, et mettez-y tout votre savoir faire. Jamais époque ne réclame plus impérieusement le concours des efforts de tous les Français; je compte sur vous, j'ai répondu que vous nous aideriez de tout votre pouvoir. Vous sentez que plus l'époque de l'arrivée des grains sera rapprochée, mieux cela vaudra; il faudrait au moins que tout fût parvenu à sa destination, dans le courant de mai, de l'année prochaine, lais j'espère que vous pourrez nous en diriger de Constantinople qui arrivera dans l'hiver. L'opération ne peut être qu'avantageuse pour vous, il ne peut y avoir de perte. Venez donc à notre secours, et le plus vite possible. Tous les pays, qui environnent la France, sont dans la même situation, quelques-uns encore pis, l'Amérique de même. C'est une désolation, il faut convenir, que je suis -venu dans ce pays-ci dans un bon moment; encore si on n'avait à combattre que les éléments, mais les passions des hommes sont presque encore plus dangereuses, et elles sont ici dans une effervescence qui ne fait qu'augmenter; heureusement elles se concentrent dans une certaine classe d'hommes. Le peuple participe peu à cette chaleur, et il est très-difficile de le mettre en mouvement; il a besoin de repos, il en sent le prix, et on pourrait l'accuser plutôt d'une sorte d'indifférence, et d'apathie, que d'une trop grande activité; il n'y aurait que le manque de subsistance dont les agitateurs pourraient encore se servir avec avantage pour remuer le peuple, et c'est ce qui fait que cette partie mérite des soins, et une attention toute particulière. Je ne vous parle pas de ma santé, je n'ai presque pas le temps d'y penser, mais elle se ressent bien de la vie contre nature que je mène. Votre frère aura pu vous le dire; j'ai eu bien du regret de ne pas le voir plus
souveut; tout ce qui me rappelle Odessa et vous me fait un très-grand plaisir; je lis avec avidité, tout ce qu'on me marque de votre prospérité. L'embarras, dont vous vous plaignez, et le peu de proportion de vos ressources avec les affaires, est nécessaire, pour multiplier et accroître ces ressources même. Si le commerce n'avait pas amené successivement à Odessa plus d'affaires, que le pays n'en comportait, serait-il devenu ce qu'il est aujourd'hui? Et, certes, il est loin du point, où il peut parvenir ....
L'affaire de mon arrenda, n'étant pas encore terminée, et ne voulant pas exposer mes dix-liuit petits élèves à être renvoyés du gymnase, faute de fonds, je vous prie d'avancer ce qui sera nécessaire, et de tirer sur
moi, j'y ferai honneur immédiatament
Je suis charmé que le baron Strogonow soit à Constantinople; je suis sûr qu'il fera tout ce qu'il pourra pour le commerce; il est fort lié avec le marquis de Rivière, et peut-être y aurait-il moyen de raviver un peu le commerce français dans ces contrées. Pauvre commerce français, il est encore bien languissant de tous côtés!
Nous allons ouvrir notre nouvelle Chambre; j'espère qu'elle ira plus d'accord avec nous que l'ancienne. Il ne faut rien moins que l'union la plus parfaite et les efforts les mieux combinés pour nous tirer de la position où nous sommes. Puisque j'y suis, je ne veux pas désespérer de la chose publique et le peu, que Dieu m'a départi des facultés, sera employé sans réserve à remplir ce devoir sacré; quelle que soit l'issue, il y aura toujours eu quelque courage, et quelque dévouement à l'avoir entrepris.
163) Le duc de Richelieu au comte Gouriew.
Paris, le 23 octobre (5 novembre) 1816.
La lettre de Votre Excellence du 1 octobre a excité en moi les sentiments de la plus vive reconnaissance, et j'ai reconnu dans les dispositions, que vous avez bien voulu prendre, l'ancien et aimable intérêt, dont vous m'avez donné tant de preuves. Je suis enchanté que l'éducation de mes 20 petits élèves soit assurée jusqu'à la St. Jean 1809 et d'ici là, je réclamerai des bontés de S. M. l'Empereur une prolongation qui, j'espère, ne me sera pas refusée; je n'ai pas appris avec moins d'intérêt ce que vous me mandez, touchant l'établissement d'un port- franc à Odessa, — on me l'avait déjà écrit, mais j'ai été heureux d'en apprendre la confirmation de Votre Excellence elle-même. Je ne sais, si elle a eu connaissance d'un mémoire que j'ai fait sur cet objet, et que j'ai envoyé d'ici à l'Empereur,
avec divers autres, touchant l'administration, et le commerce de la Nouvelle Russie; je désirerais vivement, que vous puissiez y jeter un coup d'oeil, non que je croie qu'aucun de ces objets puisse vous être étranger, mais m'en étant occupé exclusivement pendant 13 ans, et avec un abandon qui vous est connu, je désirerais que ce travail parvînt en vos mains, afin que vous puissiez en tirer le parti que vous jugeriez le plus convenable. L'importance des contrées riveraines de la mer Noire, pour la Russie, n'est plus un problème; il ne s'agit plus que du choix des moyens propres à développer avec plus de rapidité les immenses ressources que le commei'cc peut procurer, et c'est vers ce but que se dirigeait le travail, dont je m'étais occupé. Avec le port-franc et au moyen des capitaux Hrès-considérables que les deux années, qui viennent de s'écouler, ont versé dans ce pays, on peut s'attendre à une prospérité très-rapide. Il ne faut pas s'effrayer, au commencement, d'une augmentation d'importation; elle préparera une exportation bien plus considérable et permanente. Je jouis de tout cela, comme si j'y étais encore; je vous assure, et mes moments les plus agréables sont ceux, où je reçois des nouvelles satisfaisantes de ce cher pays, que je porte dans mou coeur. Je dois rendre justice aux habitants qui m'ont conservé souvenir, et attachement, plus, en vérité, que je le mérite.
Veuillez bien permettre que j'offre ici mes hommages à Madame Gouriew et que je la remercie de son souvenir; agréez, je vous prie, l'assurance de mon inviolable attachement, de la sincère reconnaissance et de la haute considération avec lesquels j'ai l'honneur d'être de Votre Excellence le trèshumble et très-obéissant serviteur.
Richeheu.
Paris, le 24 octobre (5 novembre) 1816.
Mon cher ami, tâchez de venir à notre secours pour des subsistances; plus nous allons, et plus nous voyons que la qualité du blé de cette année est si mauvaise qu'il y a, en le réduisant en farine, un déchet trèsconsidérable. Jugez un peu ce que serait une disette, même factice, avec tous les autres maux qui nous assiègent. Je sais bien que tout ce que nous ferons venir de l'étranger est de peu d'importance; mais l'effet moral est très-grand, et il faut opérer sur les imaginations pour guérir au moins de la peur, qui souvent est pire que le mal. Il nous faudrait 200,000 tchetvert, jusqu'au 15 de mai; peut-être cela u'est-il pas possible, mais faites tout ce
que vous pourrez
Répondez-moi courrier par courrier, ce que vous pouvez faire, et songez combien il me serait doux que ma patrie d'adoption vînt au secours de ma patrie uatm-elle, et par l'entremise d'une personne que j'aime et estime comme vous.
Je suis sûr que vous ferez l'impossible, et j'y compte comme sur votre amitié; comptez aussi sur la mienne, qui vous est acquise à jamais.
165) Le duc de Richelieu au comte Gouriew.
Paris, 31 octobre (12 novembre) 1816.
Je m'empresse d'offrir à Votre Excellence mes remerciemets les plus sincères pour la lettre si aimable qu'elle m'a fait l'honneur de m'écrire. J'ai été bien moins touché encore du succès de ma petite affaire, que je dois à vos soins obligeants, que de l'amitié et de l'intérêt que vous avez la bonté de me continuer; soyez persuadé que j'en sens tout le prix et que ne pouvant jamais me croire étranger à la Russie, il m'est bien doux de trouver chez des personnes, telles que vous, l'affection que je leur porte. J'ai joui doublement en apprenant par vous, qu'Odessa obtiendrait probablement la franchise de son port; je voudrais avoir un peu contribué à cette mesure par le mémoire que j'ai envoyé sur ce sujet à S. B'I. et qui probablement vous aurez été remis; on ne peut plus calculer jusqu'où s'élévèra la prospérité de cette ville, et celle de toutes les contrées environnantes, et ce qui est, peut-être, encore plus important, les dangers de l'introduction de la peste se trouveront encore très-diminués, puisqu'il n'y aura plus aucun intérêt à faire la contrebande; mon cœur paternel s'épanouit en pensant à tout cela, et j'espère bien un jour aller, en voyageur curieux, revoir des lieux qui me sont si chers. Je ne voudrais pas renoncer encore à l'espoir de voir réaliser l'établissement du lycée tel qu'il avait avait été proposé, l'hiver dernier. Cette institution qui changerait au moral la face de ce pays, comme le commerce l'a changé au physique, serait digne d'être protégée par le prince Alexandre Galitzine et par vous. Je prends la liberté de lui en éciire. Votre Excellence verra par là que, malgré l'éloignement et l'absence, je m'occupe encore du pays que j'ai regardé si longtemps comme ma patrie.
Permettez-moi d'offrir ici mes hommages à madame Gouriew et à madame la comtesse de Nesselrode, et veuillez bien agréer l'assurance de l'in-
violablc attachement et do la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, de Votre Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur.
Richelieu.
166) Le duc de Richelieu à S. M. I. l'Empereur de Russie.
Paris, décembre 1816.
Sire.
J'ose me flatter que Y. M. 1. daignera recevoir avec sa bonté ordinaire quelques notions sur la situation de la France, à laquelle Elle veut bien prendre un si grand intérêt. Je crois de mon devoir de vous en faire riiommage, Sire, en même temps que celui de mon dévouement, que ni le temps, ni l'absence, ne pourront jamais altérer. C'est avec une grande satisfaction que j'ai appris l'assentiment que V. M. avait bien voulu donner aux mesures que le roi avait jugé à propos de prendre pour rallier à lui la grande majorité de la nation, et arrêter, quaud il en était temps encore, la marche dangereuse qu'avait prise la majorité de la dernière Chamb]"e. L'effet qu'a produit la résolution du roi, et la direction qu'il suit avec constance est, jusqu'ici, aussi favorable qu'on pouvait l'espérer. La nouvelle Chambre, composée en grande partie d'hommes sages et modérés, paraît vouloir marcher d'accord avec le ministère, et cette union, si elle est durable, comme je l'espère, nous promet les plus heureux résultats. L'opposition, réduite à une minorité peu redoutable, est même utile pour donner de l'ensemble à la majorité, l'empêcher de se diviser, et arrêter l'effervescence des hommes que l'on pourrait appeler ultra-libéraux. V. M. n'ignore pas que nous marchons entre deux écueils, et que c'est à les éviter l'un et l'autre, et à contenir tout ce qui s'appelle parti, de quelque nature qu'il soit, que nous devons nous attacher. Cette tâche n'est pas facile dans un pays, et dans un temps de passions comme celui-ci; mais c'est en s'efforçant de dévier de cette route le moins possible qu'on peut espérer d'atteindre le but que nous nous proposons.
Mais, Sire, comme si ce chemin n'était par semé d'assez d'obstacles et de difficultés, l'intempérie des saisons est venue en faii'e naître d'aussi graves, et peut-être plus pressants encore. La France, déjcà épuisée par la récolte plus que médiocre de 1815, et par le séjour de nombreuses armées, a vu celle de 1816 détruite eu partie par les pluies sans exemple, qui ont duré tout l'été. La récolte des vins a été absolument nulle, et la misère, qui se manifeste dans presque toutes les parties du pays, exige de
prompts et d'importants secours. La rentrée des impôts souftre et soulïrira de cet état, que la prudence humaine ne pouvait pas prévoir, et à laquelle il lui est encore plus difficile de remédier. Ces circonstances déplorables apporteront un léger retard dans les payements de la contribution, qui, jusqu'ici, avait été acquittée régulièrement chaque jour; mais nous espérons avec confiance que la magnanimité des Souverains alUés, et notamment celle tant de fois éprouvée de V. M., ne nous fera pas un crime d'un délai involontaire, et que nous abrégerons autant qu'il nous sera possible. Le crédit que nous négocions en Angleterre, et auquel nous espérons que le gouvernement anglais voudra se prêter, ne tardera pas à nous remettre au courant de nos engagements, pour lesquels les rentes créées en vertu du traité répondent d'ailleurs suffisamment. Un moyen de crédit et de confiance, qui dans ce moment serait pour nous d'un prix inestimable, c'est la diminution, si petite qu'elle fût^ des charges qui pèsent sur la France. Je sais avec quelle facilité Votre Majesté est disposée à s'y prêter; l'Autriche a manifesté et manifeste encore la même bonne volonté. La Prusse n'apportera non plus aucune difficulté, au moins j'ai tout lieu de l'espérer; il ne nous resterait donc à obtenir que le consentement de l'Angleterre et du duc de Wellington, qui le premier s'était prononcé le plus favorablement pour cette mesure, quoiqu'il y paraisse le plus contraire aujourd'hui. J'ose pourtant assurer à Votre Majesté Impériale qu'Elle est la seule qui puisse affermir en France l'ordre de choses existant. P'n réfléchissant aux circonstances qui ont accompagné le retour du gouvernement royal, aux maux de toutes espèces qui l'ont accompagné, et aux souffrances, qui sans être le résultat de son rétablissement, se trouvent pour le peuple coïncider avec lui par la fatalité des choses, on ne voit d'autre moyen de ralher les peuples à ce gouvernement, que de présenter le roi comme le médiateur entre eux et les nations étrangères. Un soulagement obtenu par l'intervention royale en faveur des maux que souffre la France, . et sa résignation contribuera plus à l'affermissement de la tranquillité publique, que deux années de plus d'occupation militaire. Je ne saurais donc assez insister dans l'intérêt de l'Europe, comme dans celui de la France, sur la nécessité de lui procurer un soulagement immédiat. Il n'est pas de moyen plus efficace que de diminuer de trente mille liommes l'armée d'occupalion.
Le duc de Wellington nous disait cet été qu'il était aussi assuré de garantir non-seulement la tramiuillité, mais môme tous les intérêts dont l'Europe l'a chargé avec 120 mille hommes, qu'avec 150 mille. Qu'y a-t-il de changé depuis, hors que les divisions avec le corps législatif
n'existent plus, et que la machine du gouvernement marche avec plus d'ensemble et d'accord.
Je ne veux pas fatiguer plus longtemps V. M. et je finis ma lettre, peut-être déjà trop longue. Vous daignerez excuser mon insistance, Sire, en faveur de mes motifs. Je voudrais tâcher de consolider Votre ouvrage, en servant mon pays, et lui faisant reprendre le plus tôt possible la place qu'il doit occuper en Europe. C'est encore de Votre Majesté Impériale que nous pouvons attendre le complément de ce grand ouvrage, et c'est ainsi qu'Elle acquiert sans cesse de nouveaux titres à notre reconnaissance.
La mienne Vous est acquise, Sire, depuis bien longtemps, et je la conserverai jusqu'à la mort, ainsi que les sentiments d'attachement sans bornes, et de profond respect, avec lesquels j'ai l'honneur d'être. Sire, de A'^otre Majesté Impériale, etc..
167) Le duc de Richelieu au gouverneur d'Odessa.
Paris, le 11 janvier 1817.
J'ai reçu avec une grande satisfaction, mon cher ami, votre dernière lettre; elle m'a été au cœur, je vous assure; il m'est bien doux de penser qu'on me conserve encore souvenir et attachement, dans un pays que je jiorte dans mon cœur. Il est malheureux que ce soit presque toujours lorsqu'on n'y est plus qu'on vous aime davantage; quoique au reste je ne puisse pas me plaindre qu'on n'ait pas eu pour moi à Odessa, et dans le pays en général, lorsque j'en étais le chef, l'attachement que je méritais, et fort au delà. Je désire qu'on me traite aussi bien ici lorsque je quitterai le poste que j'occupe, et que je ne garderai pas, j'espère, jusqu'à la mort. Quel plaisir j'ai éprouvé à savoir qu'enfin le principe de l'établissement du port franc avait été définitivement adopté. L'idée de prendre la ligne d'un liman à l'autre est évidemment la meilleure avec une porte sur la route de Tiraspol. Vous aurez une enceinte très-facile à garder, et qui enfermera une partie des Ruthers (sic) et toutes les fontaines. Il ne faut pas lilaindre la dépense, pour faire un large et profond fossé, afin que la contrebande soit difficile et qu'on ne vienne pas mettre en avant cette objection contre nous, ce que l'on ne manquerait pas de faire si l'on remarquait que la contrebande devient trop considérable.
J'attends avec impatience réponse à mes lettres; j'espère que vous ne me la ferez pas désirer trop longtemps, car en vérité notre position est telle, que nous devons frapper à toutes les portes pour obtenir assistance; il ne nous manquait que ce fléau, pour nous achever, et quoique nous partagions ces souffrances avec toute l'Europe, le mal est cependant plus grand ici que partout ailleurs à cause de la quantité de pain que le Français mange, et du peu d'usage, où il est, d'y suppléer par d'autre nourriture. Je vous assure que cela fait frémir de voir à quel degré de misère, ces excès de population et de civilisation, ont amené les classes inférieures de la société dans cette vieille Europe; je n'y étais pas accoutumé, et ce n'est pas un des moindres chagrins que j'éprouve, habitué d'ailleurs, comme j'étais, à l'extrême aisance de nos pays encore neufs.
168) Le duc de Richelieu à S. M. I. l'Empereur de Russie.
Paris, ce 1 (13) janvier 1817.
Sire,
Je suis bien heureux de n'avoir aujourd'hui à mettre aux pieds de V. M. 1. que l'hommage de la reconnaissance, dont avec toute la France je suis pénétré pour l'appui bienveillant qu'Elle veut bien continuer à nous accorder. C'est à sa puissante intervention que nous aimons à devoir le soulagement, dont j'ai lieu d'espérer que nous allons bientôt jouir. Le général Pozzo donne à V. M. le détail sur tout ce qui s'est passé dans le cours de cette affaire, où, en suivant les ordres que Vous lui avez donnés, Sire, il nous a rendu, à son ordinaire, les meilleurs services. Le duc de Wellington paraît enfin avoir consenti à une réduction dans son armée, il en a donné parole au roi, et me l'a annoncée de même. Il ne fait plus dépendre l'exécution de cette mesure que de la conclusion d'un emprunt que nous avons négocié en Angleterre, et qui aura, j'espère, un succès complet. L'un des résultats les plus certains de cette opération est la sécurité qu'acquerront les Cours alliées du paiement exact des contributions de guerre, et c'est d'aju-ès cette assurance que je ne forme aucun doute sur le consentement (jii'ellcs donneront aux nouvelles conventions que cet arrangement nécessile.
Les (juatre ministres y ont donné déjà le leur, sauf, comme de raison, la ratiiicalion de leurs couis, et nous n'attendons (jue l'arrivée des ban-
quicrs de Londres avec lesquels nous avons traité pour conclure cette affaire.
Le duc de Wellington, voyant alors la subsistance de ses troupes assurée, consent à les réduire de 30 m. hommes. Je puis dire, avec la plus entière conviction, qu'après l'immense service que V. M. a rendu au roi et à la France en 1815, Elle ne pouvait rien faire de plus important pour eux. La position, où le roi va se trouver placé vis-à-vis de ses sujets, et par la confiance que l'Europe lui montre et par le soulagement qui va en résulter pour eux, est la seule capable d'affermir son trône, et de consolider la tranquillité générale. Il appartenait à la magnanimité de V. M., et à la justesse de ses aperçus politiques, de saisir, avant personne, le véritable point de la question, comme il convenait à sa noble modération d'en laisser faire par un autre la première ouverture. Je regarde comme un bonheur que la cour de Vienne ait pris l'initiative dans cette occasion, car quelle que soit l'intime union qui doive exister entre la Russie et la France, et qui j'espère ne devra pas toujours rester secrète, il importe qu'on ne puisse par encore la soupçonner.
Je sais que c'est là l'intention de \. M. et j'en reconnais toute la sagesse, jusqu'à ce que nous ayons repris notre rang parmi les puissances de l'Europe, et qu'avec votre secours et votre appui. Sire, nous soyons sortis de Tétat de dépendance, où nous nous trouvons en expiation de toutes nos fautes. Mais alors nous pourrons proclamer cette union, et V. M. aura atteint le grand but qu'elle se propose, celui d'assurer le repos de l'Europe. Puisse-je être assez heureux pour contribuer un peu à cet admirable résultat.
L'état actuel de la France, et la marche des affaires, peut, peut-être, présenter dans le lointain quelque lueur d'espérance. L'esprit public s'est amélioré, et la preuve en est dans la résignation que met le peuple à supporter les maux de toute espèce qu'il souffre, surtout par l'intempérie des saisons. Tout est calme d'un bout du royaume à l'autre. La marche des Chambres est sage, et l'accord entre elles et le gouvernement tend à se resserrer tous les jours. On peut espérer que cette session se terminera de manière à inspirer une grande confiance, à moins d'événements imprévus et si la récohe de cette année, 1817, n'est pas aussi désastreuse que celle de 1816, la France sera en état de faire face à tous ses engagements.
La diminution de l'armée d'occupation aura un effet moral incalculable, et fera renaître le calme dans tous les esprits, en dissipant jusqu'au plus léger nuage qui eut pu encore obscurcir les intentions des alliés, aux yeux même des hommes les plus méfiants. Le roi reparaîtra dans le point de
vue, où je Tai toujours souhaité, celui de médiateur entre l'Europe et son peuple, dont la salutaire entremise allège, même avant l'époque iixcc par les traités, le fardeau sous le poids duquel il succombait.
Tel est, Sire, le bienfait incalculable que nous devrons à la généreuse intervention de Y. M. Qu'il est doux pour moi. Sire, après avoir passé mes plus belles années à bénir Votre nom, de trouver, après avoir eu la douleur de me séparer de Vous, de trouver, dis-je, de nouveaux motifs de reconnaissance et d'attachement à Votre personne.
Daignez, Sire, en agréer l'hommage que je Vous offre du fond démon cœur, et permettez que j'y joigne celui de profond respect et du dévouement sans bornes, avec lequel je serai toute ma vie, etc. . . • ■
169) Le duc de Richelieu au gouverneur d'Odessa.
Paris, le 1 (13) janvier 1817.
. Vous êtes dans l'erreur sur la faculté
de pouvoir réexporter le blé introduit à Marseille que vous croyez ne pas avoir lieu; elle existe comme à Gênes, il n'y a que celui déjà versé dans la consommation, qui ne peut plus être exporté, en raison de la défense d'exportations qui existe dans tout le royaume; quant aux sottes dispositions de quarantaine, dont vous me parlez, j'ai fait écrire par le ministre de l'intérieur aux administrateurs de la santé, mais je ne sais s'ils voudront nous écouter: vous connaissez le pédantisme des hommes qui ne connaissent la peste que par tradition. Tâchez de faire à Pétersbourg des bonnes choses pour Odessa, et la mer Noire; faites fermer cette mare que l'on appelle mer d'Azof, pour tout autre bâtiment que pour des lotka. Faites en sorle qu'on adopte nos idées, qui sont les bonnes sans nous vanter, surtout le port franc bien vite à Odessa; ils m'y semblent fort disposés, d'après ce que m'a mandé M. Gouriew ici. Il semble que les choses vont un peu mieux, l'esprit public s'améliore, et la confiance renaît un peu; néanmoins les difficultés sont immenses et je n'en puis absolument plus. Dieu veuille me tirer bientôt de cette galère, dussé-je vivre seul à Jourssouf; mais ceci pour vous seul.
170) Le duc de Richelieu au gouverneur d'Odessa.
Paris, ]e 1 (13) février 1817.
Vous aurez appris sur nos affaires
plus de détails à Pétersbourg où on les suit, dit-on, avec beaucoup d'intérêt. Elles vont presque mieux qu'on aurait pu l'espérer; nous avons la majorité dans les deux Chambres, les alliés nous marquent de la conliance puisqu'ils consentent à retirer un cinquième de leur armée, et les capitalistes européens croient aussi à notre stabilité, puisqu'ils consentent à nous prêter 200 millions. Si ce n'était ces embarras de subsistances on pourrait être assez content de sa position; celle d'Odessa s'améliore de tout ce que le reste du monde souffre. Le résultat, que présente la note que vous m'avez envoyée, est vraiment admirable.
171) Le duc de Richelieu au gouverneur d'Odessa.
Paris, 11 (23) mars 1817.
Notre situation s'est un peu améliorée
sous le rapport des subsistances; il n'y a que les provinces de l'Est qui souffrent encore horriblement, malgré tout ce que j'ai pu dire au ministère de la marine, et celui-là écrire au commandant de la marine à Toulon; il a prétendu savoir mieux que moi, quand on pouvait naviguer dans la mer Noire, et n'a point accéléré, comme il aurait dû, le départ des gabares; cela nous coûtera quelque argent, car le blé en arrivant ne se vendra qu'à un prix plus bas que s'il était arrivé à une époque plus éloignée encore de la récolte nouvelle.
J'espère que vous aurez avancé les affaires d'Odessa à Pétersbourg. M-r Gouriew m'en a écrit d'une manière à me le faire espérer. Langeron dit la même chose, quant aux affaires publiques
Nous finissons la session avec assez de succès, c'est toujours un temps de crise qu'on est bien aise de voir finir. Il faut à présent penser à la prochaine, aux élections, etc.. Cette forme de gouvernement est très-belle assurément, mais elle ne donne pas le temps de respirer. Dieu veuille que l'expérience la consolide, et nous prouve qu'elle peut prendre racine parmi nous.
Je VOUS quitte en vous priant de me conserver souvenir et amitié , et en vous assurant que la mienne pour vous est à l'épreuve du temps et de l'absence.
172) Le duc de Richelieu au comte Gouriew.
Paris, le (31 mars) 12 april 1817.
J'ai reçu, avec la plus grande sensibilité, la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire, et la copie du rescrit de S. M. L'Empereur qui y était jointe. Je vous prie de vouloir bien mettre à ses pieds l'hommage de ma profonde reconnaissance pour cette nouvelle bonté, qui m'est d'autant plus précieuse, que je vois par là assurée l'éducation des 20 jeunes élèves que j'ai au gymnase d'Odessa. Veuillez recevoir aussi tous mes remerciements pour la part que vous avez à cette faveur, dont j'aime à vous avoir obligation. Quoique éloigné, je suis, avec le plus grand intérêt, et les progrès de la nouvelle Russie, et les négociations qui ont lieu à présent, pour accroître la prospérité d'Odessa; j'apprends avec grand plaisir, que le plan du lycée a été approuvé, ainsi que la méthode d'éducation, proposée par l'abbé Nicolle et que je crois. la meilleure possible. Odessa vous devra, j'espère, le port franc; je suis désolé d'avoir égaré les notes qui ont servi à la composition du mémoire sur cet objet, que j'ai adressé à l'Empereur; je suis par là hors d'état de satisfaire à la demande que vous voulez bien me faire, et j'y ai d'autant plus de regret que je me flatte que mes raisons vous auraient convaincu de l'utilité de cette mesure. J'espère que M. Sicard, dont je suis sûr que vous aurez été content, vous aura convaincu de l'avantage et de la facilité qu'il y aurait à attirer par Sinope une partie du commerce de Smyrne, à Odessa. C'est une grande et belle idée qui peut être féconde en résultats pour l'empire en général; mais cette question se lie à celle du transit, qui, à mou avis, devrait être beaucoup moins gcné qu'il ne l'est. Je désire bien que Langeron ait arrangé ses alfaires personnelles, de manière à pouvoir rester; je suis sûr que Votre Excellence l'anra appuyé dans toutes les demandes justes qu'il aura pu faire.
Je UK! flatte qu'on aura été content à Péterslxuirg des arrangements (|ue nous avons faits, ])our l'ac-iiuittement de nos dettes; ils ont été approuvés partout, et nous faisons en sorte d'aller même au delà des dernières ('onventions, (|ue nous avons faites, tant nous tenons à nous acquitter, le pins [ii'omptement, cl le plus exactement possible. Nous attendons les ordres
(le l'Eitipcrour pour la diminution du ciu(|uième du contingent russe, dont le départ aurait dû avoir lieu le 1-er avril; les autres sont déjà en marche; j'imagine que nous les recevrons incessamment. Il nous eût été bien plus agréable que la diminution portât sur les autres contingents et non sur les Russes, qui ont su se faire aimer en France comme des compatriotes.
Permettez-moi d'olïrir ici à Madame Grouriew l'iiommage de mon respect, et agréez l'assurance de l'attachement sincère et de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, Monsieur, de Votre Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur.
Richelieu.
173) Le duc de Richelieu au comte Gouriew.
Paris, 19 avril (1 mai) 1817.
Je prends la liberté de m'adresser à Votre Excellence, dans une circonstance, où la Russie peut venir à notre secours, et j'ose vous assurer que nous en avons grand besoin. Voici ce dont il s'agit. Vous n'ignorez pas que la France n'a recueilli, l'année dernière, qu'une portion de ce qui lui aurait fallu pour sa consommation; plusieurs de nos départements sont dans un état de disette, qui ressemble à une famine; nous aurons bien de la peine. à attendre la prochaine récolte, mais ce qui m'effraie infiniment, c'est que la saison se présente d'une manière si extraordinaire, qu'elle nous fait craindre de n'être pas plus heureux l'année présente, par la sécheresse, que nous ne l'avons été l'année dernière, à cause de riiiimidité; quoifjue je me flatte que nous ne sommes pas destinés à l'excès des maux qu'occasionnerait une mauvaise récolte, il est cependant de notre devoir de prendre toutes les mesures que nous pourrons imaginer, pour nous procurer des secours étrangers. Dans ces circonstances, il m'est venu dans la pensée, que si S. M. l'Empereur daignait permettre que nous fissions des achats de grains à Pétersbourg et à Réval, et que les bâtiments qui doivent venir embarquer le contingent russe qui doit retourner en Russie, par mer, puissent les charger, nous pourrions peut-être obtenir promptement un secours assez considérable, à bon marché et dans la partie de la France, où les besoins sont les plus grands, par l'occupation étrangère. Je mets tant de prix à obtenir l'assistance de ma patrie adoptivc, pour ma patrie naturelle, que j'ai pris la liberté de m'adresser directement à S. M. l'Empereur, à qui j'écris par le courrier, le suppliant de daigner permettre que nous fas-
ôOfi
sions cette opération. Veuillez bien, Monsieur, nous être favorable dans cette occasion, et si notre demande est compatible avec les règlements actuellement existants en Russie, surtout avec ceux de la marine, j'espère qu'elle pourrait nous être accordée. Soyez persuadé de toute ma reconnaissance, qui égalera le service que vous voudrez bien nous rendre. Nous avons à lutter ici avec des difficultés, et des obstacles de tout genre; je m'y étais attendu, mais ceux qui naissent d'une intempérie des saisons, aussi imprévue, n'étaient pas entrés dans mes calculs, et peuvent devenir irrémédiables. Permettez, Monsieur, que je me recommande au souvenir de Votre Excellence, et que je vous offre l'assurance de l'inviolable attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, de Votre Excellence, le très-humble et trèsobéissant serviteur.
BicheUeu.
174) Le duc de Richelieu à S. IVI. I. l'Empereur de Russie.
Paris, le 1 mai 1817.
Sire.
Plein de confiance dans la bienveillance que Votre Majesté Impériale n'a cessé de marquer au roi et à la France, je n'hésite pas à m'adresser directement à Elle dans une circonstance, où la Russie peut venir à notre secours au milieu des malheurs dont nous sommes menacés. V. M. sait combien la récolte de l'année dernière a été insuffisante dans plusieurs parties du royaume qui ressentent à présent toutes les horreurs de la disette. Ce sera avec bien de la difficulté qu'on atteindra la récolte prochaine, mais ce qui effraie bien plus encore, c'est qu'un printemps sans pluie nous menace des mêmes maux, dont l'excès de l'humidité nous a affligés Tannée dernière. Il semble que la colère céleste soit déchaînée contre ce malheureux pays, et, certes, il l'a bien mérité. Nous nous confions pourtant encore dans la miséricorde de Dieu qui écartera sans doute d'aussi affreux malheurs. Mais nous implorons la Vôtre, Sire, et nous supplions V. M. de daigner permettre que des grains que nous achèterions à Pétersbourg et à Réval pussent être embarqués sur l'escadre qui viendra l»ientot embarquer les troupes russes qui doivent retourner dans leur patrie par mer. Si ce moyeu était praticable, nous aurions promptement un secours qui pourrait être assez considérable dans ce point qui en a le plus grand besoin, celui du cautionnement de l'armée d'occui)atioii.
Je ne puis exprimer à Y. M. quelles augoisses me causent des circonstances aussi inquiétantes qu'imprévues. Nous avons bien des obstacles à surmonter; mais celui qui résulterait d'une seconde mauvaise récolte serait d'une nature presque insurmontable. Au milieu des souffrances de toute espèce qui affligent la France dans ce moment, la tranquillité publique se maintient partout et le peuple supporte ses maux avec une résignation qui mérite quelque estime. Le comte de Noailles suivra, avec les ministres de Votre Majesté, l'affaire dont j'ose l'entretenir. Les preuves multipliées que nous avons de Votre bienveillance, Sire, nous donne la certitude d'obtenir une décision favorable, si la chose est seulement possible.
Daignez, Sire, recevoir d'avance l'hommage de ma plus vive reconnaissance.
175) L'Empereur de Russie au duc de Richelieu.
st. Pétersbourg, le 7 juin 1817,
J'ai désiré vous faire connaître, monsieur le duc, les réflexions que me suggère la marche des affaires en France. Leur progrès atteste votre courageuse persévérance et révèle, en même temps, la multiplicité des obstacles contre lesquels vous avez à lutter, pour affermir l'œuvre de la res ■ tauration. Les vœux que je forme, pour l'accomplissement de ce grand résultat, vous sont connus.
La coopération que j'y ai vouée demeurera la même aussi longtemps, que le but vers lequel elle se dirige et qui se trouve en grande partie atteint par les actes de la dernière législature ne subira aucun changement. Les communications confidentielles que mon ministère est chargé de vous adresser, vous développeront plus précisément ma pensée. Je me réserve à moi-même la satisfaction de vous annoncer, monsieur le duc, que vos utiles conceptions relativement au lycée d'Odessa viennent d'acquérir une forme et une sanction définitives, dont on a lieu de se promettre les effets les plus salutaires pour l'éducation.
Puissiez-vous également voir fructifier vos travaux dans une sphère plus étendue, et y laisser après vous, comme dans le midi de mon Empire, des preuves honorables de votre ardeur à vouloir et à faire le bien.
Recevez, monsieur le duc, l'assurance de toute mon estime.
Alexandre.
176) Le comte Nesseirode au duc de Richelieu.
st. Pétersbourg, Il (23) juin 1817.
Je vous remercie, Monsieur le Duc, pour votre aimable souvenir. Le comte de Noailles a dû vous dire combien nous avons regretté que votre demande d'embarquer des grains à bord de l'escadre nous fût venue trop tard. Nous eussions été bien heureux de pouvoir au moins vous olïrir cette légère assistance dans les embarras de tous genres qui vous accablent. Les nouvelles les plus récentes nous donnent au moins l'espoir qu'une mauvaise récolte ne viendra pas y mettre le comble. Quant aux difficultés politiques et morales de votre situation, vous les avez combattues depuis un an avec trop de succès pour ne pas les envisager avec calme et courage. Je vous félicite surtout de celui que vous avez obtenu lors de l'apparition de Blacas et que je regarde comme décisif pour le crédit de votre ministère, par conséquent comme très -important pour le repos de la France et de l'Eiu'ope.
L'abbé Nicolle vous aura dit tout ce qui se fait pour Odessa. Le port franc est décrété et les arrangements, qui se discutent maintenant pour le commerce de nos provinces polonaises, nous mettra à même d'y rattacher quelques faciliies de plus pour le transit d'Odessa par Brody. Ainsi nous ne négligeons aucun moyen, et tous nos vœux vont s'accomplir sous ce rapport. 11 n'en a pas été de même pour le pauvre Langeron, qui s'en est allé, comme il était venu, mangeant son fonds avec son revenu. Peutêtre y aura-t-il moyen de faire quelque chose pour lui quand l'Empereur ira à Odessa, ce qui aura lieu au mois de février. Si je puis y contribuer, je le ferai certainement avec plaisir, mais vous savez vous-même, mon cher Duc, qu'il n'est pas toujours facile ici de parler d'une affaire qui sort de la sphère de nos attributions.
Adieu, mon cher Duc, ma femme est bien sensible à votre amitié; veuillez être assuré de celle que je vous ai vouée pour la vie.
Nesseirode.
177) Le duc de Richelieu à M. le comte Capo d'isfria.
Paris, ce 30 octobre 1817.
Je me suis aperçu trop tard, M. le Comte, ((ue j'avais oublié de joindre à la lettre, que j'ai eu l'honneur de vous écrire l'autre jour, des notes que
je vous annonçais. Je réiiare aujourd'hui cette erreur en profitant de cette occasion pour vous dire encore un mot sur nos affaires, auxfiueiles je sais par expérience, que vous voulez bien vous intéresser.
Vous connaissez les instructions imprimées données au comte Goltz. Pozzo vous met au fait de ce qui se passe ici à ce sujet. Mais il est nécessaire que vous sachiez dans quel embarras nous nous trouvons et à quels dangers nous, et par contre-coup l'Europe, sommes exposés.
Vous nous avez donné à résoudre le problème le plus difficile. Il s'agissait de faire reprendre racine à cette antique famille, séparée depuis 25 ans du sol qui l'avait vue naître, et sur lequel elle avait régné pendant 8 siècles. Il fallait affermir un nouveau gouvernement au milieu des factions opposées, du déchaînement des passions et d'une irritation causée par des événements sans exemple. En même temps que l'on nous impose une tâche si difficile, on la rend presque impossible à remplir par les charges énormes dont ou grève la France, qu'on a l'air de ne rendre à ses souverains légitimes que pour qu'ils l'exploitent au profit des peuples et des gouvernements étrangers. Contribution de guerre de 700 millions, entretien d'une armée de 150,000 hommes, enfin acquittement des créances des sujets étrangers sur la France. Telles , sont les conditions que nous avions à remplir. Nous avons fait des efforts incroyables pour êti e fidèles à nos engagements. Mais voilà qu'après avoir épuisé toutes nos ressources, au milieu des malheurs et des désastres, causés par l'intempérie des saisons, se déroule devant nous cette longue série de réclamations qui effraye les imaginations et jette le désespoir dans toutes les âmes. Nous demandons quelque soulagement, quelque modification à un traité évidemment inexécutable. Pour toute réponse, on fait imprimer à Berlin de soi-disantes instructions au comte de Goltz dans lesquelles, du ton le plus hautain, on nous reproche notre mauvaise foi, et, en nous promettant vaguement quelque adoucissement à nos maux, on n'en insiste pas moins et avec une extrême rigueur sur l'exécution de tous les articles du traité, lui donnant même une extension forcée. Maintenant, M. le Comte, veuillez vous souvenir que nous vivons sous un gouvernement représentatif, dont la publicité de toutes les transactions fait partie essentielle. Songez que l'on ne peut refuser aux Chambres, si elles le demandent, la connaissance de la situation du pays sous le rappori de la politique et des finances. Supposez qu'un membre de la Chambre ait eu connaissance de ces instructions imprimées et distribué;'S, et qu'il me demande des éclaircissements, qu'il aille même jusqu'à en faire lecture; qu'on exprime ensuite que les réclanmtions des particuliers vont pour le continent à un milliard 80 millions; que les créances anglaises, qu'on avait
cru éteindre avec 70 millions, en exigeront 150; qu'il n'en faut pas payer un sol de moins sur les contributions dont les payements vont recommencer à raison de 400,000 francs par jour, que l'armée d'occupation, à cause du haut prix des subsistances, a coûté et coûte encore beaucoup plus que le maximum qui avait été fixé dans le traité. Je vous le demande, M. le Comte, quelle impression de semblables révolutions ne feront-elles pas sur une assemblée française, déjà aigrie par les malheurs, par l'amour-propre humilié, par tant d'autres sentiments pénibles? Je crains que nous ne puissions éviter l'explosion du désespoir qui amènera pour la France et pour l'Europe des événements qu'aucune puissance humaine ne peut prévoir, ni espérer de diriger. Il est de mon devoir de le dire et de le répéter sans cesse. Si dans cette session des Chambres je ne puis présenter un compte définitif des prétentions particulières et des charges générales, si en annonçant les sacrifices qu'il faut encore faire, je ne puis dire qu'ils amèneront la libération complète de la France et l'évacuation de son territoire, je dois à la vérité de déclarer que je ne puis répondre des événements et que j'ai lieu de redouter les plus funestes. Je ne voyais, pour arriver à ce but, d'autre moyen que de fixer un maximum. On ne veut pas l'accepter sans savoir à quoi se monte la masse des réclamations qui seront jugées sacrées. Cet examen, quelque célérité que l'on y mette, ne peut être fait d'un an, et d'ici là, peut-être, tout sera perdu, capital et intérêts, car qui peut prévoir à quels désordres la France sera livrée. On parle sans cesse de ses immenses ressources, de l'obligation, où elle est de faire honneur à des dettes sacrées, de l'impossibilité, où se trouvent les gouvernements, de sacrifier les intérêts de leurs sujets. Tout cela peut être vrai, au moins en partie; mais la question reste toujours la même. La France ne peut trouver de ressources que dans le crédit; cet état de choses le repousse. Elle désire payer ses dettes, mais elle ne peut à la fois acquitter les dettes aux particuliers et payer la contribution de guerre. Lorsqu'elle a signé le traité, elle a cru s'engager pour 200 millions au plus, elle se trouve en devoir 1200. Elle demande qu'on s'entende, qu'on modifie le traité. Si rien de tout cela n'a lieu, si nous ne nous arrangeons pas dans le cours de la session, qui s'ouvre mercredi, je crains que nous ne soyons entraînés et que nous ne tombions dans une confusion dont nous ne pourrons jamais sortir. Quoique notre situation vous soit bien connue, j'ai voulu vous la mettre sous les yeux, afin que vous puissiez connaître les dangers qui nous menacent. Je ne vous dis pas ce que j'éprouve personnellement, il ne s'agit pas de moi dans tout cela; mais pourtant on ne peut être indi fièrent à l'idée de voir périr sou pays entre ses mains, et cela aggrave encore la douleur,
Saiivez-uoiis et l'Europe si vous pouvez. C'est une belle destinée, et l'Empereur a les moyens de la remplir. Croyez, dans tous les cas, à la constante amitié de votre serviteur et ami.
178) Le duc de Richelieu au comte Capo d'Istria.
Paris, le 6 janvier 1818.
Quoique le général Pozzo vous mettra parfaitement au fait de ce qui se passe ici, Monsieur le Comte, je ne veux pas laisser partir le courrier qu'on vous expédie sans vous dire un petit mot. Vous voyez, par tout ce qu'on vous mande, que ce n'est pas chose aisée d'établir un gouvernement représentatif et que le système des assemblées délibérantes, que l'Europe appelle à grands cris, ne va pas tout seul; nous en faisons l'épreuve dans cette session qui s'est annoncée d'une manière très-orageuse et où toutes les doctrines, enfantées par la révolution, se reproduisent; il est vrai qu'il est assez bizarre de voir des hommes qui prétendent être exclusivement royalistes s'unir aux plus ardents républicains, et en haine des ministres, qu'ils détestent, voter pour tout ce qu'on leur propose de plus an ti- monarchique. Cette double opposition, à laquelle se sont joints encore quelques hommes à doctrine, nous met dans une position assez difficile, et empêcherait enfin le gouvernement de marcher tout à fait, car il est de son essence d'être soutenu par un parti, qui, lorsqu'il cesse d'être le plus fort, cède la place à l'autre; celui-ci s'empare de l'administration, y place ses chefs, et le parti ministériel renversé devient opposition. Mais si cette opposition se divise elle-même en 3 partis, bien distincts, ils peuvent bien renverser le ministère, mais non pas le remplacer. Voilà précisément la position où nous sommes; je crois bien qu'ils ne nous renverseront pas, mais ils nous entravent, nous gênent, nous font perdre de notre force et de notre considération; nous en reprendrons au reste, si nous parvenons à bien finir l'aiïaire des liquidations et, grâce à l'Empereur, j'ai bien bonne espérance; le duc de Wellington a été ici, et nous a montré les meilleures dispositions; nous n'attendons plus que les instructions de la Prusse et de l'Autriche à leurs ministres pour entrer en matière; je sais que plusieurs cours d'Allemagne et d'Italie que vous avez engagées à se prêter à vos vues d'accommodement ont envoyé ici leurs pleins pouvoirs. Vous n'obligez pas à demi, et rien n'échappe à votre prévoyance, maintenant il faudra nous hâter afin de pouvoir obtenir des Chambres le vote d'inscription nécessaire pour finir avant leur séparation, et il serait bien à désirer dans la disposition des esprits
que la session ne fût pas longue; tout cela dépend aujourd'hui de la Prusse et de l'Autriche.
Le général Pozzo m'a parlé aussi du désir qu'aurait l'Empereur de voir M. de Pire rayé de la liste sur laquelle il a été placé. Vous ne doutez pas, j'espère, du plaisir que nous aurions à faire quelque chose qui lui fût agréable, mais veuillez bien réfléchir à combien de demandes de la même nature nous serions exposés, si M. de Pire, l'un des plus marquants, obtenait cette faveur, et comment pourrions-nous nous y refuser? Dans un pays, et à une époque, où les passions sont si envenimées, l'esprit de parti si violent, il s'élèverait un cri d'indignation d'un côté si nous accueillions les demandes, de l'autre si nous les rejetions, après avoir fait une exception; il nous est donc bien difficile de pouvoir rien changer à ce qui a été fait, et nous sommes à cet égard dans un grand embarras, par la crainte de déplaire à l'Empereur; j'espère cependant qu'il voudra bien comprendre notre position, et qu'il voudra bien nous permettre d'attendre un moment plus favorable.
Recevez, Monsieur le Comte, mes voeux au commencement de cette année; puissions-nous en avoir une meilleure que la dernière, et que tous les fléaux ne se réunissent pas sur ce malheureux pays. Vous ne doutez pas, j'espère, de la sincère amitié que vous a vouél pour la vie votre fidèle serviteur et ami.
Richelieu.
179) Le duc de Richelieu à M-r Sicard.
Paris, janvier 1818.
Y a-t-il assez longtemps que je ne vous ai écrit, je vous en demande réellement pardon; mais avec la volonté de le faire plus d'une fois, l'exécution n'en a jamais eu lieu, et c'est ce qui me désole, car je n'ai réellement aucune excuse valable. Vous voilà donc fixé à Livourne comme consul général de Russie. Je souhaite de tout mon cœur, que vous y soyez heureux, mais j'ai toujours du regret à vous savoir hors d'Odessa, qu'il n'est pas possible que vous n'ayez eu quelque peine à quitter et où je crois que vous étiez fort utile. Tâchez au moins de ne pas perdre tout à fait de vue la mer Noire, et faites-lui tout le bien que vous pourrez de loin.
Il me paraît que l'année qui vient de s'écouler n'aura pas été moins favorable à la Nouvelle Russie que la précédente.
D'après ce que l'on me marque, l'exportatioii des blés a presque encore été plus considérable. Ce pays vit des malheurs des autres et en cela la France le sert à ravir, car depuis que je me mêle de ses affaires, hors la peste, avec laquelle j'étais en avance, il n'y a pas un fléau qui ne soit venu fondre sur elle; cela ne rend pas plus facile l'établissement et l'affermissement d'un nouveau gouvernement et la mobilité des imaginations, l'activité des passions, et des vanités, ne contribue pas peu à augmenter les difficultés. Mais ne pensons pas à tout cela, il y aurait trop de choses à dire. Vous m'aviez demandé pour votre frère, dont vous n'aviez pas lieu d'être content, une chose que j'ai essayé de faire, mais sans pouvoir y réussir, car la loi s'y opposait absolument.
180) Le duc de Richelieu à IVI-r Sicard.
Paris, 11 février 1818.
J'ai reçu avec beaucoup de plaisir la lettre que vous m'avez écrite, et je me réjouis de tout mon cœur de l'heureuse influence qu'a eue sur votre santé le séjour de Livourne. Je suis persuadé qu'il n'en aura pas une moins favorable sur le commerce de la mer Noire, qu'autant par inclination que par devoir, vous vous efforcerez d'étendre et d'augmenter de tout votre pouvoir. Peut-être qu'une diminution de demande de blés amènera la recherche des autres branches d'exportation que la Russie peut fournir et vous êtes bien placé pour les indiquer, et même pour faire des essais, dans plus d'un genre.
J'ai vu avec plaisir dans la note des arrivages à Marseille des bâtiments d'Odessa avec des laines et d'autres articles qui n'étaient pas coimus autrefois; si cela a eu lieu dans une année, où les grains étaient si recherchés, que ne devrait-on pas attendre si les capitaux ne trouvent point à s'occuper de ce commerce, et qu'il faille pour les employer avoir recours à d'autres objets. Odessa est déjà assez solidement établie pour ne pas être exposée à une chute pour une couple d'années, où les grains seraient peu demandés. Je pense qu'il est désirable que ce cas arrive, tant pour engager les négociants à se livrer à d'autres spéculations, que pour faire voir aux propriétaires qu'il ne faut pas croire qu'ils puissent obtenir habituellement ces prix élevés auxquels ils sont fort enclins à s'habituer.
On me marque que l'Empereur doit venir au printemps. Je désire fort que ce ne soit pas avant le miheu d'avril: la boue du mois de mars lui
donnerait une triste idée du pays, et la première impression qu'il recevra, sera fort importante pour le sort futur de cette contrée
18!) Kosodawiew au duc de Richelieu.
St-Pétersbonrg-, 23 janvier v. st. 1818.
Monsieur le Duc.
L'intérêt que Votre Excellence ne cesse de prendre au bien-être des trois gouvernements de la nouvelle Russie, et particulièrement des nouveaux colons qui viennent s'y fixer de toutes parts, quoiqu'elle ait cessé de s'en occuper immédiatement, m'est parfaitement connu et n'est ignoré de personne. Le fardeau du travail, dont vous vous êtes chargé pour le bonheur de votre première patrie, ne peut point affaiblir la satisfaction que doit procurer à votre cœur le souvenir du bien que vous avez fait aux contrées méridionales de la Russie, et qui y est encore senti si vivement.
Les sentiments de bienveillance et de bonté qui engagent Sa Majesté l'Empereur à porter une attention paternelle au sort des colons étrangers, lui ont fait désirer de leur procurer pour toujours la jouissance paisible des avantages et des privilèges qui leur ont été accordés, et d'assurer en outre un asile à ceux qui désireraient par la suite venir s'y fixer. Sa Majesté a daigné établir une administration particulière, sous le nom de comité de tutelle, pour les colonies méridionales de la Russie: noneqnTe-iibHMii komhïeTT> 0 Ko.iioHiicïax'L loamaro Kpaii Poccin, c'est-à-dire pour les trois gouvernements de la Nouvelle Russie et pour la Bessarabie. Ce comité dépendra immédiatement du ministre de l'intérieur et aura sous son inspection les bureaux et autres autorités des colonies. Le chef de cette tutelle, ou le président du comité, doit être au moins de la 4-me classe. Le premier qui remplira cette place est le lieutenant-général Jnzow, connu par le succès qu'il a eu dans l'entreprise d'engager les Bulgares à émigrer et à venir s'établir chez nous.
Le projet de cette institution a été formé par un comité érigé à Moscou par l'ordre de Sa Majesté Impériale. Je suis chargé actuellement d'organiser cette nouvelle administration, et j'espère, avec l'aide de Dieu, pouvoir bientôt le faire de la manière la plus convenable. Alors il ne restera plus rien à désirer, si ce n'est que les nouveaux administrateurs et leurs successeurs soient animés de cet amour de leurs devoirs, de ce zèle infatigable, et de ces sentiments de justice et d'honneur qui ont toujoiu's été la règle de vos actions.
Agréez, je vous prie, les assurances de la plus haute considération, avec laquelle j'ai l'honneur d'être, Blonsieur le Duc, de Votre Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur.
Kosodawlew.
182) Le duc de Richelieu à S. M. I. l'Empereur de Russie.
Paris, ce 5 mai (23 avril) 1818.
Sire.
C'est un besoin pour mon cœur de rapporter à V. M. I. l'hommage de la reconnaissance que je lui adresse au nom de la France, et au mien propre, pour tout ce qu'Elle a bien voulu faire en notre faveur dans l'affaire importante que nous venons de terminer. L'intérêt, que Vous avez bien voulu nous témoigner, Sire, les conseils, si pleins d'équité, et de haute pohtique, que Vous avez fait entendre, enfin l'heureuse pensée d'indiquer le duc de Wellington comme arbitre et médiateur dans cette cause mémorable, tels sont les moyens -dont s'est servie la Providence pour amener le succès d'une négociation qui paraissait présenter des difficiiUés insurmontables. Nous avons fait tous les sacrifices que l'état de la France permettait, et la manière dont les Chambres ont accueilli cette communication, et dont elles ont voté les subsides nécessaires pour mettre le roi en état de remplir ses engagements, sans se permettre aucune réflexion, et à la presque unanimité, est un sûr garant de leur désir de voir une réconciliation sincère et durable réunir toutes les nations. Elle a déjà eu lieu entre les souverains, et V. M. I., par le traité de la Sainte- Alliance, a posé les bases d'un édifice nouveau, qui, si les hommes en sont dignes, les garantira des divisions qu'excite l'ambition et les animosités nationales. Nous osons espérer que V. M. I. achèvera son ouvrage, et en rendant la France à elle-même complétera la grande œuvre de la confédération européenne, à laquelle, après ces temps d'épreuve, notre nation méritera, j'espère, d'être rattachée. Tout notre espoir repose en Vous, Sire, et quelle douce satisfaction pour mou cœur d'entendre ce concert unanime de bénédictions que tous les Français offrent à V. M. On dirait qu'ils ont tous, comme moi, le bonheur de Vous connaître, de Vous apprécier, d'avoir été à Vous pendant si longtemps. Que V. M. veuille bien croire que jamais je ne me considérerai comme étranger à Elle et à la Russie, et dans ce moment, où Elle parcourt des contrées auxquelles j'ai consacré pendant tant d'années mes soins et toutes mes facultés, je La suis
par la pensée, et, je l'avouerai, je ne puis me défendre encore d'un vif regret de n'avoir pu lui présenter moi-même Odessa et la Crimée.
Puisse la présence de V. M. I. donner à ce pays, auquel je prendrai toute ma vie un si grand intérêt, le développement et l'essor dont il est susceptible. Il jouit maintenant d'un bonheur que j'ai toujours souhaité en vain; j'espère qu'il s'en montrera digne.
Daignez agréer l'hommage de l'attachement éternel, du dévouement sans bornes et du profond respect, avec lequel j'ai l'honneur d'être...
183) L'Empereur de Russie au duc de Richelieu.
Moscou, 1 juin 1818.
En visitant les provinces méridionales de mon empire, et notamment les pays jadis confiés à vos soins, J'y ai trouvé à chaque pas, monsieur le duc, j'y ai admiré avec une satisfaction qui se reportait sans cesse vers vous, le fruit de vos travaux, de vos intentions droites et pures, constamment réalisées par une vigilance infatigable.
Odessa a principalement fixé mon attention. L'aspect de cette belle cité, dont l'état florissant atteste une administration aussi intègre qu'éclairée et active, a ajouté encore aux sentiments d'estime, que la belle carrière, que vous avez fournie, a dû m'inspirer.
Depuis longtemps j'ai eu à cœur de vous donner un témoignage de ma reconnaissance. Le moment, où j'ai pu me convaincre par moi-même de toute l'étendue des services que vous avez rendus aux pays naguère confiés à votre sollicitude, m'a semblé offrir à cet égard l'occasion la plus convenable, malgré la position, où vous a placé aujourd'hui la confiance de votre souverain et de votre patrie. Il m'est doux de la saisir, en vous créant chevalier de l'Ordre de St. -André, dont je me plais à vous transmettre la décoration, et de vous réitérer en même temps l'assurance de toute mon estime.
Alexandre.
184) Le duc de Richelieu au comte Capo d'Jstria.
A Paris, le 5 (17) juillet 1818.
Je ne puis vous exprimer, mon cher Comte, combien j'ai été touché de ce que l'Empereur a fait pour moi; les expressions, beaucoup trop flatteuses.
de sou rescrit, le lieu où il a peusé à ra'accorder cette grâce, tout cela ajoute encore uu prix infini à cette faveur à laquelle je suis plus sensible que vous ne pouvez l'imaginer. J'ai beau faire, je conserve dans mon cœur un souvenir plus tendre peut-être, qu'il ne faudrait, pour les rives de la mer Noire, où l'on ne connaissait ni intrigues, ni passions haineuses, ni ultra; ni citra, et où l'on pouvait faire aux hommes quelque bien terre à terre, dont ils étaient reconnaissants. On ne voyait pas à la vérité figurer son nom dans les traités, mais on bâtissait des villages, on faisait des jardins, plantait des arbres, etc, et en vérité cela valait beaucoup mieux. Mais ne nous perdons pas dans les comparaisons, cela ne mène à rien, et il faut partir du point où l'on est. L'empereur a assuré le sort des belles contrées qu'il a parcournes, tout ce que j'avais rêvé va s'accomplir, et tous mes souhaits se réahser. Langeron est bien heureux d'être l'instrument de tant de bienfaits, je suis presque tenté de lui porter envie. Il n'y a que notre pauvre lycée qui n'a pas encore obtenu tout ce qu'on demandait pour lui- au nom de Dieu, cher Comte, protégez -le, croyez que ce sera de l'argent bien placé, que celui qu'on emploiera à sa dotation; j'en ai écrit à M. votre beau-père ces jours-ci. Il s'agit d'un établissement qui doit changer la face des provinces méridionales, et qui servira de modèle aux maisons d'éducation de tout l'empire; je vous assure que ce serait une occasion où l'économie serait mal placée.
Je me fais un grand plaisir de vous voir à Aix-la-Chapehe; j'espère que nous y aftermirons pour longtemps la tranquillité; j'espère aussi que la France, ayant fini son temps d'épreuve, rentrera dans la communion de la famille européenne. C'est le seul moyen d'assurer son repos, en lui donnant une position dont elle aura heu d'être satisfaite. Libre à vous ensuite, messieurs, de l'observer, et de ne pas lui laisser faire de sottises. Mais il me semble que vous êtes encore mieux placé pour cela, eu admettant la France dans la grande famille «uropéenne, qu'en la condamnant à une exclusion, qui serait, ce me semble, aussi offensante pour elle qu' impolitique pour les autres. Nous comptons beaucoup sur la bienveillance de l'Empereur et sur la sagesse de ses vues pour arriver au résultat que nous désirons.
Je vous prie de vouloir bien me rappeler ausouvenir de M-me la comtesse, qui j'espère est tout à fait rétablie, et de recevoir avec amitié l'assurance de mon ancien inaltérable attachement
Richelieu.
185) Le duc de Richelieu au comte Gouriew.
Paris, ce 29 juin (Il juillet) 1818.
Vous ne trouverez pas mauvais, j'espère, que je me rappelle au souvenir de Votre Excellence et que je vous exprime combien je prends part à. ce qui intéresse la Russie; je me réjouis sincèrement des succès que je remarque dans toutes les opérations de finances, qui ont lieu sous votre direction; il me semble que sans effort et sans secousse, vous parvenez à y rétablir l'ordre et l'abondance et ces heureux résultats sont dus, sans doute, à l'économie que Votre Excellence a su concilier avec les dépenses considérables, auxquelles la Russie est obligée, par sa position. Recevezen, Monsieur, mes plus sincères félicitations. Je suis assuré que vous avez pris quelque part à la grâce que l'Empereur a bien voulu m'accorder, pendant son séjour à Odessa. J'y ai été extrêmement sensible, et S. M, en choisissant ce lieu, qui m'est si cher, pour me conférer une faveur si éclatante, en a doublé le prix à mes yeux. Je me réjouis bien vivement de pouvoir mettre moi-même mes reconnaissances à ses pieds cet automne à Aix-la-Chapelle; ce sera un moment bien heureux pour moi. Vous savez, Monsieur, que l'Empereur a été pour la ville d'Odessa d'une générosité sans égale, mais les grâces qu'il voulait faire au lycée ont, je crois, été renvoyées à votre examen. J'ose vous supplier d'accorder un peu d'intérêt, à ces demandes. Songez, je vous prie, qu'il sagit de fonder, d'une manière solide, un établissement qui pourra servir de modèle à tout l'empire et qui est destiné à changer la face des contrées méridionales et à contribuer à la civihsation de la Grèce; ces motifs, j'en suis sûr, influeront sur votre opinion, qui sera sûrement d'un grand poids dans la décision qui sera prise.
On m'a mandé aussi, que S. M. l'Empereur avait décidé une question, qui l'a beaucoup occupé, pendant le temps que j'ai administré ces provinces. On prétend que la mer d'Azof doit être fermée au commerce étranger, par l'injonction à tous les bâtiments de faire d'abord quarantaine à Caffa. Cette disposition m'a toujours paru devoir être de la plus grande utilité, et j'ai envoyé sur cet objet même un mémoire à l'Empereur, qui peut-être vous l'aura communiqué. Je ne connais pas une mesure plus propre à créer une pépinière de matelots, à accroître le cabotage, à faire gagner aux nationaux le fret dont les étrangers profitaient, en même ti'inps qu'elle préserve l'intérieur de l'empire des dangers de la peste, qui pourrait y être si facilement introduite par cette espèce de lac, dont on ne
peut préserver toutes les côtes. Je ne puis vous dire combien j'ai été heureux d'apprendre cette nouvelle, que je regarde comme de la plus haute importance. Il faudrait bien se garder de donner la préférence à Kertch; la rade de Caffa est infiniment meilleure, et cette ville a une réputation antique, qui certainement n'est pas un effet du hasard. Pardon d'ennuyer Votre Excellence de mon bavardage; elle a bien le droit de me demander de quoi je me mêle; mais l'intérêt extrême, que je ne puis m'empêcher de prendre à ces contrées, m'engage à vous donner mon opinion, fondée sur une connaissance approfondie, acquise par douze ans de séjour et d'examen; je désire bien vivement qu'elle se trouve conforme à la vôtre.
Veuillez bien me permettre d'offrir mes hommages à Madame Gouriew et agréez l'assurance du sincère attachement et de la plus haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, de Votre Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur Richelieu.
186) Kosodawiew au duc de Richelieu.
St-Pétersbourg, ce 10 (22) août 1818.
Je me fais un devoir bien agréable, en remerciant Votre Excellence pour la lettre, dont vous m'avez honoré, en date du 8 juillet (26 juin], de vous dire que Sa Majesté l'Empereur vient, pendant son voyage, de conférer à M-r le conseiller d'état de Conténius l'ordre de St.-Anne de la première classe. Je partage avec vous, Monsieur le Duc, la satisfaction qu'il doit eu ressentir; elle doit être d'autant plus complète, que cette marque de bienveillance du Souverain lui prouve l'appréciation qu'il fait de ses longs services, toujours soutenus par une probité reconnue.
Quant à l'affaire de M. Borozdin, dont Votre Excellence me parle, cette affaire n'étant pas chez moi, je ne puis rien faire de direct pour lui, mais vous pouvez être assuré que je ne perdrai pas un instant de vue l'occasion de lui être utile, et saisirai même toutes celles de faire valoir la pureté de vos procédés à son égard. Ayant fortement à cœur de vous prouver le cas particulier que j'en ai toujours fait, c'est ce dont je prie Votre Excellence d'être intimement convaincu pour tous les temps, comme de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, Monsieur le Duc, de Votre Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur.
M-r Xy^oûarneBi) vient d'être placé, je crois à sa satisfaction, comme membre de la direction des colonies en Bessarabie; il a reçu pour ses
frais de route la somme de mille cmq cents roubles, et j'espère qu'il est content.
Kosodawlew.
187) Le duc de Richelieu au comte Gouriew.
Aix-la-Chapelle, ce 8 (20) novembre 1818
Je dois commencer par remercier bien sensiblement Yotre Excellence pour tout ce qu'elle veut bien me dire d'obligeant et d'aimable. J'en suis d'autant plus touché, que j'y vois une preuve du souvenir et de l'intérêt, que vous voulez bien me conserver, et qui m'est bien précieux, je vous l'assure. Vous connaissez mon attachement pour la Russie; il est bien naturel qu'un pays, où j'ai servi 24 ans, où j'ai trouvé asile, bienveillance et une existence honorable et que je m'étais accoutumé à regarder comme ma véritable patrie, me soit toujours cher. Jugez donc avec quel plaisir je dois recevoir les marques de l'intérêt des personnes auxquelles je tiens tant à ne pas devenir indifférent ou étranger. Les bontés, dont vient encore de me combler S. M. l'Empereur, les expressions, beaucoup trop flatteuses, dont il a daigné se servir, sur les faibles services, que j'ai été dans le cas de lui rendre, et qui sont bien au-dessous du prix, qu'il. veut bien y mettre; tout cela m'a pénétré de reconnaissance, et m'a été droit au cœur. S. M. a bien voulu s'entretenir avec moi des pays, que j'ai si longtemps administrés et auxquels je porte toujours une véritable tendresse; je l'ai trouvé singulièrement au lait d'une foule de détails, dont la rapidité de son voyage ne paraissait pas permettre qu'il pût avoir le temps de s'occuper. L'affaire de Taganrog, que nous avons traitée à fond, lui était particulièrement connue; j'ai fait mon possible pour porter dans son esprit la conviction, qui est dans le mien, sur les avantages, réellement immenses, qui résuheront pour tout l'empire, de l'interdiction de la mer d'Azof à la navigation des étrangers, interdiction que je ne propose pas au reste de prononcer ni d'établir, d'une manière violente, mais qui résulterait naturellement de la nécessité de faire quarantaine, avant d'entrer dans la mer d'Azof, soit à Kertch ou à Caffa, car je ne tiens à cette dernière ville qu'à cause de sa réputation, et des établissements qui y existent déjà. L'Empereur n'a encore rien voulu prononcer, mais je suis sûr que, quand il examinera froidement cette question, et hors de la portée des cris des gens de Taganrog, il sera nécessairement de mon opinion; au reste je conçois que la
chose doit être examinée et elle ne presse pas assez pour que l'on ne se donne pas tout le temps nécessaire.
J'ai aussi entretenu l'Empereur de l'établissement du port franc à Odessa; il paraît qu'il s'était élevé quelques réclamations, mais qu'elles n'ont pas fait beaucoup d'impression sur son esprit, car il m'a assuré qu'il serait ouvert aussitôt que la clôture projetée serait achevée. J'apprends par des lettres d'Odessa, qu'elle est sur le point de l'être, et même qu'ehe a coûté à la ville près de 300 mille roubles; il est bien désirable qu'elle puisse jouir bientôt de ce bienfait, et j'espère que vous voudrez bien nous en prévenir pour que Marseille puisse se préparer aux expéditions plus considérables, qui vont avoir lieu entre la France et la mer Noire.
Un établissement bien cher à mon cœur, et que j'ai pris la liberté de recommander à la générosité de l'Empereur et à sa sollicitude, c'est le lycée d'Odessa. Pour qu'il prospère et qu'il réponde au but qu'on se propose, celui de servir de modèle de maison d'éducation, et de changer avec le temps la face de la Russie Méridionale, il faut lui accorder encore quelques avantages. Ceux, dont l'examen appartient aux attributions de Votre Excellence, consisteraient à accorder au lycée un prêt, sans intérêt, de 300 mille roubles et la prolongation de 30 ans du droit de 10 k. sur chaque tchetvert de blés exportés d'Odessa. Ces ressources mettraient en état de reconstruire le local actuel, d'après un plan meilleur, et fourniraient, avec le temps, de quoi commencer le nouveau bâtiment, dont le plan est sur une très-grande échelle. L'énorme augmentation de prix qu'ont éprouvés tous les matériaux, par l'efiet même de la prospérité toujours croissante d'Odessa, est l'unique cause de ces nouvelles demandes. Je les ai soumises à l'Enqjereur dans une note; le prêt seul a paru lui faire éprouver une certaine hésitation, cependant il ne m'a pas refusé, et quand je lui ai dit, que moi, pauvre diable, j'avais déjà consacré plus de 20 mille roubles pour cet établissement, en livres et instruments qui y sont déjà arrivés, j'ai vu que l'Empereur était ébranlé et je suis bien sûi- que, si Votre ExceUence voulait bien n'être pas contraire à cette idée, et prendre les ordres de l'Empereur, S. M. accorderait cette dernière faveur, qui assurerait la prospérité de l'établissement pour toujours. Je vous supplie, avec la plus vive instance, de ne pas nous être contraire, et de nous appuyer un peu. Sur mon honneur, je crois que c'est un bon emploi de l'argent et qu'il est placé à un très-haut intérêt.
Pardon, Monsieur, de ma trop longue lettre; Votre ExceUence y verra au moins une preuve de ma sollicitude pour un pays toujours présent à ma pensée. Veuillez agréer l'assurance de mon inviolable attachement et de
la haute cousidératioUj avec laquelle j'ai l'honneur d'être, de A^otre Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur.
Richelieu.
188) Le comte Capo d'Istria au duc de Richelieu.
Vienne, le 13 (25) décembre 1818.
L'Empereur a lu avec intérêt la lettre que vous lui avez adressée, Monsieur le Duc, en date du 19 novembre (1 décembre). Sa Majesté Impériale, étant sur son départ, m'a chargé de vous écrire en son nom. Je me dispense de vous entretenir de vos intérêts, et du bien qu'ils attendent de votre énergique persévérance. Monsieur le comte de Nesselrode, et le général Pozzo di Borgo, s'acquitteront de ce devoir en vous communiquant l'expédition du jour. Il serait inutile à tout événement de nous demander des nouveaux remèdes. Celui que les actes d'Aix-la-Chapelle ont préparé est le seul qui reste à notre disposition. ]s[ous y aurons recours au premier signal. Et ce signal sera donné, s'il n'est pas donné à cette heure. Les malheureuses complications qui rendent l'unité du ministère problématique et sa marche vacillante, sont de très-mauvais augure. Je ne prétends pas vous menacer du casus f miens et helli; mais je vous préviens que le casus fœderis devient tous les jours plus salutaire dans l'opinion des cabinets alliés. Et cette opinion est pour beaucoup dans des atîaires d'une si haute importance et d'une étendue si incommensurable. Mille et mille pardons, si j'ajoute ces indications à vos peines- mais je vous dois. Monsieur le Duc, la vérité toute entière.
Du moment où des nuages aussi épais obscurcissent l'horizon, nul doute que l'affaire toute particulière du général Pozzo ne devienne à double titre une affaire de conscience. Ce serait le payer d'ingratitude que de lui faire perdre les bienfaits dont le roi veut l'honorer. D'autre part, ce serait le mettre hors d'état de bien servir l'Empereur et la cause, à laquehe il a voué sa vie toute entière, que de réaliser dans ce moment la mesure, dont il s'agit, dans des formes solennelles. Pour concilier donc la justice avec ces considérations majeures, l'Empereur m'y fait dire. Monsieur le Duc, très-confidentiehement, qu'il cousent à ce que la donation que le roi destine au général Pozzo soit faite et assurée, mais de manière à ce que, quelles que soient les formes qu'on pourra donner à cet acte, le général lui-même doit aussi l'ignorer. Les fonds, dont cette donation se composera, pourraient être placés avec pleine sécurité entre mains tierces. Ils pour-
raient être mis à profit pour le général, mais ce dernier ne doit apprendre cet acte, que lorsque sa position lui permettra d'en jouir hautement et publiquement. Telle est, Monsieur le Duc, la pensée de l'Empereur; je la confie à cette lettre, comme si je le faisais de vive voix.
Agréez les hommages de votre dévoué serviteur et ami.
Capo d'istria.
189) Le comte Capo d'istria au duc de Richelieu.
Vienne, le 13 (25) décembre 1818.
Encore un mot, Monsieur le Duc. Ne pouvant pas prendre congé de mes devoirs sans vous dire en conscience ce que je pense de vos aflaires actuelles, j'ai osé en écrire au long au général Pozzo, sous la forme d'un écrit, que je viens de griffonner à la hâte ce matin après en avoir parlé hier au roi, au marquis de Caraman. Faites-vous communiquer cette paperasse, et voyez s'il y a quelque idée qui puisse vous convenir, j'en serai très-heureux.
L'Empereur m'a enfin accordé mon semestre. Je vais en jouir en paix, partie eu voyage, et partie dans le sein de ma famille. Je n'ai rien arrêté, quant à mon voyage de retour, et je ne sais pas trop encore comment je ferai mon voyage en allant. C'est à Venise que je me déciderai. Cela paraît ridicule, mais j'ai mes bonnes raisons pour préférer ce qui est ridicule à ce qui serait jugé à rebours.
Pensez quelquefois à moi, et donnez-moi de vos nouvelles; mes vœux vous accompagnent dans la pénible carrière que vous allez fournir. N'oubliez pas les doubles classiques dont j'ai pris la liberté de vous parler; mais ne m'envoyez rien, à moins que je ne le sache d'avance, et que je puisse vous dire, oii et comment je pourrai les recevoir le plus utilement pour moi.
Adieu, Monsieur le Duc, croyez aux sentiments que vous a voués le plus fidèle et le plus sincère de vos amis.
Puisque le roi daigne ni'honorer de la décoration qui porte la médaille d'Hem'i IV, je m'estime heureux de l'avoir méritée aux yeux de Sa Majesté.
Capo d'istria.
ôU
190) Le duc de Richelieu à S. M. I. l'Empereur de Russie.
Puisque Votre Majesté daigne me permettre de lui présenter encore quelques réflexions sur les améliorations qu'il y aurait à faire dans le pays, qui sera toujours cher à mon cœur, par les souvenirs qu'il me laisse de Vos bontés, je prends la liberté de Vous soumettre, Sire, les idées suivantes, dont l'adoption me paraît indispensable à la prospérité des différentes parties de la Nouvelle Russie.
Le lycée d'Odessa, auquel Votre Majesté m'a fait la faveiu' d'attacher mon nom, et auquel je dois, par conséquent, prendre un intérêt tout particuher, mérite sous tous les rapports notre sollicitude. Pour soutenir cet étabhssement et lui donner les moyens de se consohder, il est de toute nécessité de lui accorder les avantages suivants:
1''. Le prêt d'une somme de trois cent mille roubles, remboursables, sans intérêts, dans l'espace de douze ans. Cette somme servirait à bâtir le lycée provisoire, qui doit être le quadruple au moins de ce qui existe aujourd'hui, assurerait par là la construction du grand, et formerait une dotation de quarante mille roubles de rentes pour l'époque de la translation.
Si Votre Majesté daigne considérer l'importance de cette maison d'éducation, fondée par sa munificence dans une contrée naguère déserte, et qui aujourd'hui peut se mettre de niveau avec les pays les plus pohcés de l'Europe, Elle verra aisément que le sacrifice de cette somme ne saurait être mis en opposition avec les avantages incalculables que le lycée promet à toute la Russie méridionale, et particulièrement aux rives de la mer Noire, où une nombreuse classe de la société est appelée, par un commerce lucratif, à acquérir promptement de grandes richesses, et, élevée ainsi à un degré supérieur par l'aisance et la considération qu'elle acquiert, a par conséquent plus besoin d'être retenue dans les liens de la morale et de la religion.
2". La concession d'environ neuf mille déciatines, connues sous le nom de JLonimeea nycmomh, ou de tout autre fonds territorial dans le gouvernement de Kherson. Ce fonds est indispensable pour mettre le lycée à l'abri d'une cherté, qui ne peut que s'accroître dans une ville comme Odessa.
3". La prolongation pour l'espace de trente ans du privilège des dix copcks, accordé seulement pour dix. Cette faveur donnera les moyens de
construire le grand lycée, dont la dépense, calculée sur les prix du temps de mon administration, devait s'élever à un million au plus, mais qui sera peut-être de trois. Ces articles essentiels accordés, le lycée n'aura plus de nouvelles faveurs à demander à Votre Majesté. Le supplément viendra des propriétaires, qui feront à l'envi toutes sortes de sacrifices, lorsqu'ils verront marcher parfaitement le lycée provisoire, qui sera déjà lui-même un fort beau collège.
4°. L'organisation d'une censure à Odessa. Le comité de censure pourrait être composé du conseiller d'état actuel Persiani, membre du conseil administratif du lycée, du directeur du lycée, de l'ecclésiastique russe chargé dans le lycée de l'enseignement religieux, et enfin d'un secrétaire. On pourrait leur accorder le traitement fixé à Pétersbourg pour ces sortes de fonctions. Les membres seraient personnellement responsables. S'il fallait continuer de s'adresser à la censure de l'université de Kharkof, l'établissement du lycée ne produirait pas les fruits qu'on doit en attendre, et le midi de la Russie serait encore pour longtemps condamné à la barbarie.
5*^. L'établissement d'une grande imprimerie qu'on n'a point encore la permission de former, et qui mettrait le lycée à portée d'avoir, à bon marché, de bonnes éditions des ouvrages classiques, de fournir à la Grèce, qui en est avide, les chefs-d'œuvre de l'antiquité et les ouvrages de sciences, de faire imprimer, pour les Arméniens, des livres de piété que Venise leur fournissait autrefois, et enfin d'épargner à Odessa la honte de faire venir de Moscou, ou même de Constantinople, les connaissements pour les objets d'exportation et autres imprimés nécessaires pour le commerce.
6^ L'étabhssement d'un journal littéraire, pohtique et commercial, soumis à la censure du comité proposé ci- dessus. Sans ce journal on n'aura jamais à Odessa cette communication d'idées, qui seule peut achever la civilisation du pays. 11 serait d'ailleurs avantageux pour la Russie de conserver l'engagement contracté avec M. Nodier, qui, sous la seule condition d'avoir la rédaction de ce journal, se déciderait à quitter la France. On pourrait peut-être encourager ce littérateur en lui assignant un traitement d'environ trois mille roubles sur le ministère des aff'aires étrangères, pour la rédaction des articles politiques qui lui seraient commandés.
Ces divers articles, tous également importants, doivent assurer le sort du lycée, si Votre Majesté daigne les admettre; s'ils sont rejetés, l'étabhssement ne pourra avoir qu'une marche chancelante, et la confiance, qu'on lui accorde aujourd'hui à l'envi, ne pourra malheureusement que diminuer. Il est donc indispensable de lui donner, dès sa naissance, cet élan qui doit le porter vers une prospérité inébranlable, et ce n'est que de la main d'un
Souverain bienfaisant, généreux, et ami des lumières, qu'il peut attendre les secours, sans lesquels il ne saurait exister. Il est vrai, Sire, que les besoins, qui se font sentir aujourd'hui, n'étaient point prévus, lorsque le projet de l'établissement du lycée a été formé. Mais on ne s'en étonnera point si l'on considère que ce projet date de plusieurs années, et que depuis cette époque les matériaux, la main-d'œuvre, les comestibles ont triplé de prix à Odessa. Votre Majesté sentira la vérité et l'importance de mes représentations, et, après tout ce qu'Elle a déjà fait pour Odessa, Elle daignera, j'ose l'espérer, lui donner une nouvelle marque de ses bontés, en assurant le sort d'un établissement, qui doit non-seulement puissamment contribuer à la prospérité de cette ville, mais encore répandre une influence bienfaisante sur une grande portion de l'empire.
Je dois à présent répondre aux objections élevées contre le port franc d'Odessa. On prétend qu'en renfermant la ville dans une ligne de douanes, on embarrassera l'introduction des produits de la Russie, et leur envoi dans l'étranger. Mais ces difficultés, qu'on croit voir, ne sont que des difficultés de forme; il est facile de les lever, et par conséquent elles ne peuvent être opposées aux avantages immenses que doit recueillir un port, ouvert au libre commerce de l'Europe et de l'Asie. La ville ne cessera point d'être une ville russe, la douane n'existera que pour les marchandises étrangères envoyées dans l'intérieur de la Russie, et nullement pour les produits du pays. Ainsi tout dépendra de la manière dont cette douane sera administrée. Il est évident, que si elle est mal organisée et mal composée, le commerce éprouvera souvent des entraves et des vexations; mais il faut avoir soin de prévenir les malversations, et on verra que le port franc ne peut que faire prospérer la ville d'Odessa, comme il faisait prospérer celle de Blarseille, lorsqu'il y existait, et comme il fait encore fleurir Trieste et autres villes. Dans tous les cas, après les frais qui ont déjà été faits pour l'établissement du port franc, il serait nécessaire d'essayer au moins de le mettre en vigueur, et je suis persuadé qu'au bout d'un certain temps on verrait que ce qui effraie aujourd'hui n'était qu'une vaine chimère.
Le pavé et l'eau étaient deux objets de la plus haute importance pour Odessa. La sollicitude de Votre Majesté y a pourvu pendant le séjour qu'Elle a fait dans cette ville, et les deux plus grands inconvénients vont disparaître. C'est un bienfait qu'on ne saura jamais apprécier assez.
Permettez-moi maintenant, Sire, de Vous dire quelques mots sur Kherson. Votre Majesté a vu cette ville après avoir visité celle d'Odessa, et sans doute la comparaison n'a pu être avantageuse à la première. Malgré cela, elle est encore assez importante pour l'empire: elle renferme près de trente
mille habitants qui, à la vérité, ne vivent que du travail de leurs mains, mais qui n'en sont pas moins dignes de la sollicitude de Votre Majesté. Par sa position sur le Dnieper, elle sert d'entrepôt aux diverses productions de l'intérieur de la Russie, destinées à être exportées par le port d'Odessa. Elle a un chantier de construction, qui fournit tous les ans un bon nombre de bâtiments pour le commerce de la mer Noire.
Autrefois la ville de Kherson était connue pour son insalubrité. Après la crue des eaux du Dnieper, le dépôt, que ce fleuve laissait le long du rivage au bas de la ville, infectait l'air et occasionnait des maladies qui devenaient le plus souvent mortelles. Depuis que Votre Majesté a daigné accorder des privilèges à cette ville, on est parvenu à construire le long du rivage une digue, et à dessécher une grande partie des marais. L'air s'est amélioré sensiblement, et aujourd'hui les maladies ne font plus, à beaucoup près, les mêmes ravages. Mais les travaux qui ont été faits ont besoin d'être entretenus,, à grands frais, et il serait indispensable de remplacer la digue, que les eaux endommagent tous les ans, par une jetée solide en pierre, qui puisse s'opposer aux débordements du fleuve. Si l'on ne remédie promptement aux inconvénients qui existent aujourd'hui, les eaux ne manqueront pas de détruire entièrement les travaux qui les retiennent, les marais reprendront leur place, et il est à craindre qu'alors les cimetières de Kherson ne se peuplent plus que la ville.
Le comte de St. Priest a eu l'honneur de présenter à Votre Majesté un mémoire à ce sujet, et je me joins à lui pour solhciter Vos bontés en faveur d'une ville, qui les mérite sous beaucoup de rapports.
En parlant de Kherson, je ne puis passer sous silence les services d'un étranger, mais qui, établi depuis de longues années en Russie, est devenu un des sujets des plus dévoués et des plus zélés de Votre Majesté. C'est un négociant français, nommé Albrandt, qui, ayant acquis l'estime générale, a été élu cinq fois maire de Kherson, et qui l'est encore aujourd'hui. Ayant ainsi sacrifié quinze années de sa vie pour l'utilité publique, il a toujours eu en vue plutôt le bien de ses concitoyens que ses propres intérêts. Aussi il ne possède qu'une fortune médiocre, et il a douze enfants à élever ou à établir. Un pareil homme mérite les bontés de Votre Majesté, et si Vous daignez, Sire, lui accorder une terre qu'il sollicite dans le voisinage de Kherson, il sera généreusement récompensé de son zèle pour le bien pubhc, et de son attachement pour la Russie.
Votre Majesté, en ordonnant l'étabhssenient du jardin botanique de Nikita en Crimée, avait daigné condescendre aux représentations que j'ai eu l'honneur de lui faire dans le temps. J'en ai depuis toujours eu un
soin particulier et il m'est bien doux de voir que mes projets sont réalisés avec succès. L'état prospère, dans lequel Votre Majesté a trouvé ce jardin, et l'utilité dont il commence déjà à être pour la belle contrée, où il est situé, prouvent bien les soins assidus, et les connaissances de son administrateur. Le conseiller d'état Steven réunit tout ce qu'il faut pour cette partie, et jusqu'à présent, il a fait tous les efforts possibles pour rassembler à Nikita les objets les plus rares et les plus précieux du règne végétal, lais il lui manque encore plusieurs articles, dont la culture pourrait devenir très-utile en Crimée. Dans la vue de compléter ses collections, M-r Steven désirerait faire un voyage en Italie et en France, afin d'en rapporter différentes espèces de végétaux utiles, qui pourraient être naturalisés eu Crimée, et de plus former des liaisons avec les plus célèbres botanistes de l'Europe. Si Votre Majesté daignait favoriser l'ardeur qui l'anime pour les progrès de la science, et l'utilité générale, en lui accordant la permission de faire ce voyage, et en lui donnant en même temps les moyens nécessaires (sans quoi il ne serait pas en état de l'entreprendre), je suis persuadé que sa tournée serait d'un très-grand avantage, non-seulement pour le jardin de Nikita, mais aussi pour toutes les provinces qui sont à portée de profiter des trésors de cet établissement.
191) Le duc de Richelieu à S. IVI. I. l'Empereur de Russie.
Paris, 23 décembre 1818 (le 4 janvier 1819).
Sire,
Le comte de Nesselrode, qui veut bien se charger de cette lettre, rendra compte à V. M. I. des événements qui ont eu lieu ici. Je me bornerai donc à La supplier de croire que, quelque répugnance que j'eusse à rester au ministère, j'ai fait tout ce qui était eu mon pouvoir pour n'être pas obligé d'en sortir, et si je me suis enfin résolu à me retirer, c'est dans la ferme conviction, que je ne pouvais plus y faire aucun bien. Il a fallu, Sire, me souvenir des paroles de V. M. pour pousser aussi loin les efforts et la patience, et c'est une justice que pourra me rendre le comte de Nesselrode, à qui je n'ai rien caché des détails, dont je ne veux pas fatiguer V. M, Ma conscience ne me reproche ni manque de persévérance, ni découragement. L'impossibilité seule de rester utilement pour le roi, et le pays, m'a forcé de prendre un parti définitif.
Maintenant, Sire, je Vous supplie de suspendre Votre jugement sur le nouveau ministère, jusqu'à ce que sa conduite ait fait voir ce qu'on pou-
vait attendre de lui. Il se compose d'hommes, qui sans aucun doute, ont du mérite et de bonnes intentions. Quoique différant avec eux d'opinion, sur la marche qu'il conviendrait de suivre, et sur quelques points politiques, je me plais à rendre justice à leur dévouement. Il est d'ailleurs si difficile de déterminer la conduite à tenir dans les circonstances critiques, où se trouve la France, que leurs idées pourraient fort bien être les meilleures. Aussi, je suis bien loin de me placer dans l'opposition, et j'exhorte tous mes amis dans les Chambres à soutenir le gouvernement du roi quoique je n'en fasse plus partie. Pour éviter même qu'on n'abuse de mon nom, et qu'à force d'intrigues, dont le pays plus qu'aucun autre est le théâtre, on ne me place en hostilité avec le nouveau ministère, je me retire à la campagne, d'où je vais faire un voyage dans les provinces méridionales de France. Du reste le peuple est parfaitement tranquille, et cette petite révolution ministérielle a servi à prouver combien le peuple était étranger à tout mouvement politique. Je puis également assurer à V. M. que rien ne sera changé à la marche des affaires extérieures. Le roi ne laissera jamais dévier d'une ligne tracée par la raison, comme pour la saine politique, et la reconnaissance, et aucun de ses ministres actuels ne lui en donnerait le conseil.
Rendu à la vie privée. Sire, je tourne naturellement mes regards vers les lieux, où j'ai trouvé pendant si longtemps un asile honorable. Sans renoncer à la France, j'ai un extrême désir d'aller visiter les bords de la mer Noire. J'ose eu demander la permission à V. M. et si Elle daigne me l'accorder, peut-être, dès l'été prochain, pourrai-je exécuter ce projet si cher à mon cœur.
Souffrez, Sire, que je Vous répète encore, que l'éloignement que Y. M. m'a vu pour le poste que j'occupais, n'est entré pour rien dans la résolution que j'ai prise. Je l'ai défendu aussi longtemps qu'il a été tenable, et comme j'aurais fait d'une place qui m'avait été confiée par Y. M. dans le temps, où j'avais le bonheur d'être à son service.
Yeuillez, Sire, agréer l'hommage de mou inaltérable attachement et du profond respect, avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc..
192) Le comte Nesseirode au duc de Richelieu.
St-Pétersbourg, 24 janvier (5 février) 1819.
Je n'ai pas manqué, mon cher Duc, de remettre à l'Empereur la lettre dont vous m'aviez chargé pour Sa Majesté. Elle a été accueillie avec tous
les sentiments d'intérêt et de bienveillance, que depuis tant d'années vous avez su lui inspirer. C'est vous dire combien ou sera charmé de vous revoir dans ce pays, tout en déplorant les circonstances qui ont amené cette -détermination. Nous ne nous faisons pas encore à l'idée de ne plus vous voir à la tête du ministère français, et quand je vous dirai que je n'ai trouvé qu'un cri à cet égard depuis Paris jusqu'à St-Pétersbourg, probablement vous n'en croirez rien, mais cela n'en est pas moins exact pour cela. Vos successeurs peuvent être les meilleures gens du monde, mais ce n'est pas vous, mon cher Duc; vous trouverez donc assez naturel que l'Empereur ait pris le parti très-sage d'aller pour le premier moment un peu bride eu main en fait d'épauchements et de confiance.
Sa Majesté accorde à Stempkowsky la permission de rester auprès de vous jusqu'à la fin de l'été. Je suis charmé d'avoir pu vous arranger cette petite affaire. Pozzo vous parlera de celle du marquis, quant à votre note sur Odessa, je m'occupe de l'exécution des différents points qu'elle renferme.
Adieu, mou cher Duc, portez-vous bien et conservez-moi amitié et souvenir. Je pense que nous n'aurons pas besoin de politique pour entretenir entre nous de bonnes relations.
Nesselrode.
193) L'Empereur de Russie au duc de Richelieu.
St-Pétersbourg, 25 janvier 1819.
Le comte de Nesselrode m'a remis votre lettre, monsieur le duc. II m'a rendu compte en même temps, de toutes les circonstances qui ont amené et accompagné votre retraite du ministère. Vous n'ignorez pas l'intérêt constant qui je n'ai cessé de vouer à la cause de votre patrie, ni la confiance que m'ont inspirée vos principes et votre caractère. Ces sentiments vous donneront la mesure des regrets que j'ai dû éprouver à la nouvelle d'un dénoûment qui répond si peu aux justes espérances de l'Europe. Les actes d'Aix-la-Chapelle ont accompli l'œuvre de la restauration, commencée et cimentée sous les plus heureux auspices par les transactions antérieures. Ayant puissamment contribué à cette œuvre salutaire, vous sembliez appelé à concourir également au maintien du système de conservation générale qui en dérivait. La Providence en a disposé autrement. En subordonnant à cet égard ma conviction à ses décrets immuables, j'aime à accueillir le présage ([ue m'offrent vos assurances au sujet du mérite et des intentions de vos successeurs. Comme le bonheur de la France sera cou-
fîBl
staiiiment l'objet de tous mes vœux, de même mon amitié pour le roi ne se démentira ni dans cette conjoncture ni dans aucune autre.
Quant au désir, que vous me témoignez, de visiter encore les provinces confiées jadis à votre administration, je me plais à y consentir avec d'autant plus d'empressement, que ce voyage me procurera, j'espère, le plaisir de vous revoir.
Recevez, monsieur le duc, l'expression de mon attachement et de ma
bien sincère estime.
• - Alexandre.
194) Le duc de Richelieu à M-r Sicard.
Marseille, 17 mars 1819.
Je conçois bien le dégoût que vous éprouvez pour la vieille
Europe; quand on a respiré l'air pur et libre de nos steppes, on se trouve gêné au milieu de la civilisation de nos cités. J'ignore si la régénération à laquelle travaillent tant de gens, qui n'ont pas toujours employé leurs efforts et leurs temps à régénérer, amènera cette perfection de gouvernement, qui est le but de tant de discours et de tant d'écrits, mais j'ai peur que notre nature, corrompue par les vices, et affaiblie par la vieillesse, ne compose pas cette utopie, et que la recherche ne coûte encore bien des larmes et de sang. Je devrais voir plus en beau en venant de traverser une bonne partie de la France; tout y est de la tranquillité la plus parfaite, et le peuple ne soupire qu'après le repos; mais les charlatans politiques n'ont pas envie qu'il en jouisse; et quoiqu'on ne parvienne pas à le mettre en mouvement, les mystifications lui enverront de la besogne toute faite de Paris, et on l'acceptera quelle qu'elle soit; c'est dommage, car c'est un beau et riche pays, mais évidemment trop surchargé d'habitants. Je suis fâché que mes projets de voyage ne m'aient pas mené jusqu'à Livourne, j'aurais été charmé de vous y voir, et de causer avec vous commerce. Il est curieux d'examiner les causes de l'état de langueur où il est aujourd'hui, d'un bout du inonde à l'autre. Celui d'Odessa diminue dans la proportion où l'abondance s'est rétablie dans l'Europe occidentale. Yous n'avez pas d'idée des malédictions que j'ai entendues contre Odessa, quasi depuis Bordeaux jusqu'ici. Les propriétaires disent que l'introduction des blés les empêche de vendre les leurs, et qu'ils sont ruinés. Ils ont oublié l'affreuse détresse de l'année dernière, et les immenses bénéfices qu'ils ont faits sur leurs productions depuis trois ans. Cette injustice m'a fait un peu de peine, quoique je devrais y être accoutumé.
195) Le duc de Richelieu à M-r Sicard.
Genève, 24 juin 1819.
Vos prédictions, touchant les suites de l'état du commerce,
commencent à se vérifier de toutes parts. Les banqueroutes se déclarent en mille endroits. Cette situation mériterait l'attention des hommes d'état encore plus, que le plus ou moins de facilité à accorder aux pamphlets et aux diffamations périodiques ou semi-périodiques.
Je m'en vais me promener en Suisse en attendant qu'il plaise aux Chambres de clore leur éternelle session. Si vous suivez les débats du budget, vous aurez vu que le ministre actuel des finances n'a pas justifié la haute opinion que messieurs de la bourse de Paris avaient conçue de son génie. Il est au moins maladroit de se laisser arracher un dégrèvement d'impôts dont il aurait fallu se donner le mérite. J'ai toujours cru la chose très-faisable dès cette année. Maintenant on en a requis la démonstration, mais ces messieurs les hbéraux de l'école impériale ne se sont jamais beaucoup embarrassés de soulager les contribuables; un de leurs axiomes favoris est que puisque le peuple paye, il est absolument inutile de le soulager; c'est un principe tout comme un autre.
196) Le duc de Richelieu au comte Capo d'Istria.
Paris, ce 11 (23) septembre 1819.
Je ne veux pas laisser partir M. Spiess, sans vous dire un petit mot d'amitié. Mou cher comte, vous savez combien je tiens à n'être pas tout à fait oublié de vous; malgré l'absence et l'éloignement, vous seriez bien aimable de me donner de vos nouvelles par le retour de Spiess, ou par quelqu'autre bonne occasion.
Le général Pozzo vous tient au courant de tout ce qui se passe en ce pays; il y a sans doute de bonnes intentions pour prévenir les dangiU's dont nous sommes menacés, et réparer des erreurs, mais le pourra-t-ou, et ce qui aurait été facile il y a un an, sera-t-il possible aujourd'hui? C'est un problème diflicile à résoudre, mais qui sera éclairci dans un avenir peu éloigné, au moins a-t-on gagné de voir l'armée dans les mains d'un homme qui lui donnera une bonne direction, et, certes, il était temps de voir clian-
gor celle qu'elle recevait depuis un au. Je me Halle (jue vous êtes coûtent (le M, de La Ferronuays; je suis persuadé que plus vous le connaîtrez, plus il vous paraitra digne de l'estime générale, dont il jouit. J'ai appris avec bien de la joie que le comte Kotchoubey était ministre de l'intérieur; je me rappelle encore avec une satisfaction mêlée de regret, combien il m'était doux de travailler sous sa direction à faire du bien dans la Nouvelle Russie. Je reçois souvent des lettres de ce pays; elles ne sont pas toutes d'une nature agréable; la situation commerciale du globe entier est si extraordinaire, qu'il est impossible que les bords de la mer Noire ne s'en ressentent pas. Je suis aussi un peu en peine pour le lycée et je voudrais connaître le résultat du voyage de l'abbé Nicolle à Pétersbourg; mon projet et mon désir est d'aller passer une partie de l'été à Odessa et en Crimée, mais le pourrai-je? C'est ce qu'il est impossible de savoir dans l'état d'incertitude oïl sont les affaires ici; il est triste d'être redevenu membre d'un pays où l'avenir est aussi incertain, où même on peut dire qu'il n'y a pas d'avenir.
Veuillez présenter mes hommages à Madame la Comtesse, et me rappeler à son souvenir et à celui de M. et M-me Gouriew, et croyez, mon cher Comte, qu'il est impossible de vous être plus sincèrement attaché que votre fidèle ami et serviteur.
Richelieu.
197) Le duc de Richelieu à M-r Sicard.
CourteiUe, 19 décembre 1819.
Je suis sûr que vous aurez été bien aise de voir Stempkowsky. Demandez-lui de vous lire, ce que je lui mande de l'état de la France; cela m'évitera la peine de l'écrire une seconde fois, et cela est trop triste poui' s'y appesantir, mais je crains de n'avoir pas dit encore tonte la vérité. Je viens, dans le voyage que j'ai fait, d'observer cette singulière crise commerciale, dans un pays, qui en souffre au moins autant qu'un autre, la Hollande; il est impossible d'imaginer une stagnation plus complète, un engorgement de marchandises et de produits il faudrait que négociants et fabricants pussent s'arrêter pendant deux ans pour pouvoir écouler tout ce que leurs magasins contiennent.
La pauvre Suisse manufacturière est aux abois, il n'y a absolument que les contrées purement agricoles, où un métier et une navette ne pénètrent jamais, qui ont conservé une honnête médiocrité; cela prouve corn-
bien un gouvernement doit être circonspect à favoriser outre mesure l'établissement de fabriques. En vérité, en tait de commerce et de manufactures, le plus sage est à mon avis de se borner à ne pas empêcher ....
198) Le duc de Richelieu au comte Capo d'Istria.
Paris, (11) 23 décembre 1819.
Le départ de M. Spiess me fournit une si bonne occasion de me rappeller à votre souvenir, Monsieur le Comte, qu'il m'est impossible de ne pas en profiter; je n'ai rien à ajouter à tout ce que Pozzo vous mande sur l'état de ce pays-ci. Le mal est sérieux et les remèdes difficiles d'autant que le malade a un corps vieux et usé. J'espère que le vôtre qui n'est ni l'un, ni l'autre, ne se trouve pas mal de votre retour dans les climats froids; ménagez-vous et conservez-vous pour le Souverain que vous servez, et pour vos amis, au nombre desquels, et des plus sincères, je vous prie de me placer. Si vous avez le temps de me dire un petit mot par le retour de Spiess, vous me ferez un sensible plaisir. J'ai été charmé d'apprendre que le comte Kotchoubey fût ministre de l'intérieur.
Ce qui peut faire quelque plaisir dans les changemens qui ont eu lieu récemment, c'est qu'au moins l'armée est entre les mains d'un homme qui lui donnera certainement une bonne direction, et véritablement il était temps.
Je vous prie de ne jamais douter de la sincère amitié que vous a vouée pour la vie votre fidèle ami et serviteur.
RicheUeu.
199) L'Empereur de Russie au duc de Richelieu.
St.-Pétersbourg-, le 3 mars 1820.
La lettre que vous venez de m'adresser, monsieur le duc, en date du 10 (22) février, me fait éprouver autant de peine que de satisfaction. Je vais vous en parler moi-même. Je ne saurais mieux répondre à la confiance que vous me témoignez.
Loin de croire que mon suffrage puisse ajouter à ceux qui vous placent une seconde fois à la direction des alfaires en France, je ne puis cependant pas me dispenser de vous en faire part actuellement, comme je l'ai fait en 1815 et en 1818.
A présent, comme à ces deux époques, vous êtes appelé pnr le roi à devenir le médiateur entre les passions extrêmes et les partis qu'elles enfantent.
A présent, comme alors, je fais taire les sentiments d'amitié personnelle, que vous m'inspirez, et, n'écoutant que la voix impérieuse du devoir, je vous répète: servez le roi et votre patrie, renoncez à votre repos et à vos paisibles affections, et portez à l'espoir seul de rendre la France à elle-même et à la famille européenne, le sacrifice tout entier de vos jours.
Cet espoir, nourri exclusivement de l'amour du bien et indépendant de tout intérêt secondaire, est votre meilleur soutien. Mais j'ajouterai que partagé, comme il l'est, sincèrement par toutes les puissances européennes et par tout ce qu'il y a d'hommes bien pensans dans le monde, il devient un puissant motif d'encouragement.
C'est assez vous dire, monsieur le duc, que les vœux des alliés de Sa Majesté très-chrétienne, et les miens aussi, vous accompagnent dans la carrière laborieuse que vous allez fournir. Plus vous vous jugez au dessous d'une si haute destination et plus vous y êtes porté par l'impulsion irrésistible des événements.
Il est pénible, sans doute, de devenir ainsi l'instrument par lequel doivent s'accomplir les destinées d'un grand peuple. Mais il est consolant de l'être sans y avoir jamais songé et sans le désirer.
Puisez cette conviction dans le fond de votre conscience, et pensez au reste qu'il en sera de la France, de vos travaux, de vous-même, ce que la Providence a déjà résolu. Il ne nous est pas donné de pénétrer Ses décrets. Mais nous devons leur obéir.
J'apprécie trop les belles et rares qualités qui vous distinguent, pour ne pas être peiné des épreuves qui vous sont réservées. Mais je sens d'autre part, ce que je dois à la cause européenne, pour ne pas me féliciter de vous savoir encore à la place, que vous n'auriez dti jamais quitter.
Recevez, monsieur le duc, l'assurance de toute mon estime.
Alexandre.
200) Le comte Capo d'Istria au duc de Richelieu.
St.-Pétersboiirg, le 5 (17) mars 1820.
Le courrier du général Pozzo est arrivé au moment, où nous allions en faire partir un pour Paris. 11 était porteur de lettres par lesquelles
l'Empereur, sans attendre les notifications d'office, fait part de sa douleur, au roi, à monseigneur le comte d'Artois et à madame la duchesse de Berry.
Nous avons arrêté quelques instants cette expédition, pour y joindre la réponse que Sa Majesté Impériale vous adresse. La voici.
Je n'ai pas le temps, Monsieur le Duc, de vous entretenir au long de tout ce que cette lettre vous donnera à penser. En vous parlant de ses sentiments et de ses regrets pour votre personne, l'Empereur ne vous dit rien de nouveau. Mais en vous encourageant à soutenir, avec une pleine confiance dans vos principes et dans vos propres moyens,, les épreuves auxquelles le bon Dieu vous destine. Sa Majesté Impériale dit à la France, ce que vos prédécesseurs ont bien souvent désiré entendre de l'Empereur, par l'organe de ses ministres, mais ce qu'ils n'ont jamais entendu. Et sapienti pauca.
Les ministres de Russie auprès des cours de Vienne, de Londres et de Berlin donneront lecture de votre lettre, ainsi que de la réponse de l'Empereur, au prince de Metternich, au vicomte de " Castlereagh et au prince de Hardenberg.
Le général Pozzo vous fera connaître la dépêche qui accompagne cette communication. Elle porte les motifs qui ont décidé l'Empereur à la faire, et vous partagerez sans doute. Monsieur le Duc, l'opinion de Sa Majesté Impériale, sur la nécessité comme sur l'utilité d'une semblable démarche.
Les moments pressent, et il m'est impossible d'aller plus loin. Pozzo vous lira ce que je lui mande, inter nos, pour sa gouverne. Aidez-le, l'Empereur le désire.
Adieu, Monsieur le Duc. Courage et persévérance, et le Seigneur fera le reste. Si dans sa divine miséricorde il n'opère pas le salut de la France par votre ministère, il faut dire que votre malheureuse patrie, et l'Europe, ont bien des crimes à expier.
Mille pardons si je me sers d'une autre main pour vous répondre. La mienne vieillit tous les jours et devient de plus en plus illisible.
Agréez l'hommage bien sincère des sentiments que je vous ai voués.
Capo d'istria.
201) Le duc de Richelieu à IVI-r Sicard.
Paris, le 22 avril (4 mai) 1820.
Vos lettres me font plaisir et peine par les choses qu'elles contiennent, et par ce que mon imagination me représente. Je suis cependant toujours
bien couvaiiicu quand je reçois de vos nouvelles, mais l'état, où vous me dites que se trouve Odessa, n'est pas satistaisant pour mon cœur paternel; heureusement que le dieu cT Odessa va en prendre pitié, en envoyant une mauvaise récolte en France et en Italie, et ce qui va compliquer ici nos embarras et nos angoisses, fera le bien de votre place et de ses environs; il n'y a mauvais arrangement qui y fassent; quand le blé est recherché les choses vont bien, en dépit de ceux qui s'en mêlent.
Je me suis douté de vos exclamations et de vos doléances, quand vous avez su ce que la Providence avait décidé de moi bien malgré moi-même mais il est des circonstances qui sont plus fortes que les hommes, et où il faut se courber, quoiqu'on en aie, sous l'empire de la fatalité. Je me ferais fait un reproche éternel du refus que j'eusse prononcé dans cette grave occurrence, et quoique assurément j'étais loin de me croire capable de supporter le fardeau, qui m'a été imposé, ma conscience m'a prescrit de ne pas me soustraire aux dangers de la situation dans laquelle on m'a placé, dangers très-éminents, au moment où je suis entré, et qui existent encore aujourd'hui quoique moindres; il s'agit de combattre les éternels ennemis de l'ordre social, les hommes qui en dépit de l'expérience des siècles veulent faire triompher des principes dont les conséquences les entraîneraient eux-mêmes dans l'abîme; quelques-uns au reste ne craignent pas le désordre et y cherchent du pouvoir et des richesses; leurs attaques se font à découvert, et c'est à découvert aussi que nous les repoussons; ceci est un combat à mort, il faut le soutenir jusqu'au bout.
Je n'ai pas besoin de vous dire combien j'ai souffert et je souffre encore d'avoir dû renoncer au bonheur de me trouver au milieu de vous. Je m'en faisais un délice, et la vie, si contraire à mes goûts, et à ma nature, que je mène augmente encore mes regrets. Le moment ne viendra-t-il donc pas, où je pourrai sans scrupule vivre à mon goût, et à ma façon, loin des affaires, des intrigues, et des passions haineuses des hommes. Il y a un an à présent que j'étais bien heureux, et que je me flattais de l'être plus longtemps. J'étais alors à Livourne, où vous m'avez si bien reçu; si je fusse parti pour l'Angleterre, où je devais aller complimenter le nouveau roi, deux jours plus tôt, j'évitais encore cette misère; car mes chevaux étaient mis à ma calèche, dans laquelle j'allais monter, au moment où j'appris le funeste événement du duc de Berry; voyez à quoi tient la destinée des hommes.
Voici des lettres pour Selicoff et pour Stempkowsky; pauvre Stempkowsky, quel aura été sou chagrin d'apprendre que je ne venais pas, au
reste, bien sûrement, guère plus grand que le mien. Dites-le bien à ceux qui auraient eu quelque plaisir à me voir.
Ecrivez-moi souvent malgré les affaires, je trouverai le temps de vous répondre; mille compliments à votre femme et à vos frères. Vous connaissez l'amitié que je vous ai vouée pour la vie.
202) Le comte Capo d'Istria au duc de Richelieu.
St.-Péters))ourg, le 21 mai (2 juin) 1820.
L'abbé Nicolle vous arrive, Monsieur le Duc, et je profite de cette bonne occasion pour causer un peu à mon aise avec vous.
J'ignore l'issue de son affaire, ou pour mieux dire de la nôtre. Nous nous sommes employés de bon cœur pour la faire réussir. Le prince s'en est chargé. C'est tout ce que nous pouvions faire. Je ne vous parlerai pas de vos amis du Nord. C'est à l'abbé à vous donner de leurs nouvelles et à vous dire qu'ils vous aiment comme par le passé, et plus encore, s'il se peut.
Descendu à la fin de l'année 1818 au rang des soldats dans la lé-" giou des défenseurs du trône en France, vous avez conservé tous vos titres à l'estime de vos amis. Devenu encore une fois le chef de cette noble légion dans un moment de crise, vous avez justifié toutes leurs espérances et vous leur inspirez un courage qui double le vôtre.
Aussi le succès de votre ministère est-il devenu et devient-il tous les jours davantage, non-seulement l'objet de leurs vœux, mais celui de leur propre ambition. Nous nous mettons à votre place, nous partageons vos peines et vos inquiétudes, et en franchissant les espaces, qui nous séparent, nous sommes auprès de vous partout, où vous êtes, -et au milieu du monde qui vous entoure. Fatigués des longues et laborieuses épreuves qui usent votre existence, nous nous reposons avec vous, et nous reprenons de nouvelles forces, sachant que vous pouvez vous dire, et que vous vous dites à la fin de chaque jour: «cunctus sum officium meuni)). Ce devoir est immense. L'Europe et la France vous l'imposent. Et c'est en sauvant l'Europe par la France, que vous êtes appelé à le remplir.
N'allez pas croire. Monsieur le Duc, que c'est une phrase que je vous fais ici. Je vous parle aujourd'hui de ma chambre, comme durant nos promenades à Aix-la-Chapelle, le langage d'une conviction que l'expérience n'a fait que fortifier.
Rappelez-vous nos longues discussions sur l'importance de rester ferme
à votre place, et de inainteuir à jamais immuable le système intérieur qui a fait opérer des miracles à la France, durant l'occupation militaire.
,1e vous disais alors, (juc persévérer en France dans ce système intérieur, c'était le seul moyen de donner à l'alliance des grandes puissances un caractère européen; que hors de cette combinaison tutélaire, tout devait rentrer dans le désordre, parce que la politique reviendrait à ses anciens axiomes: divide et impera, et que trompés dans leurs calculs, les gouvernements feraient naître des complications nouvelles, dont il leur serait difficile de sortir.
Qu'est-il arrivé après le mois de janvier de l'année dernière? La France se livra aux hommes connus dans le monde par leurs doctrines révolutionnaires. Leurs condisciples et collègues, répandus en Allemagne, en Espagne et dans toutes les contrées de l'Europe, prirent courage et la lutte fut bientôt engagée.
Les conférences et les actes de Carlsbad et de Vienne d'une part, et de stériles communications diplomatiques de l'autre, voilà tout ce que la grande politique a su faire pour arrêter le torrent révolutionnaire. Aussi la révolution marche-t-eUe à grands pas. Elle a même envahi l'Espagne.
Soyons de bonne foi. Si le cabinet des Tuileries n'avait point cessé d'être sous votre direction. Monsieur le Duc, si une sage modération avait continué à présider au gouvernement intérieur de la France, croyez-vous que l'on eût encore osé parler de quadruple alliance? Croyez-vous qu'une poignée de savants, ou d'élèves d'université, eût suffi pour exciter tant d'alarmes, et poiu' donner occasion au système absurde qu'on s'efforce d'étabhr en Allemagne?
Si l'alliance générale, au lieu d'être devenue une abstraction périlleuse, était un fait (et elle ne sera un fait utile, que lorsque la France pourra y prendre une part active) croyez -vous que ce fussent des démagogues forcenés, qui seraient venus apprendre à Ferdinand VII que l'Espagne ne peut plus être gouvernée par les camerillas?
Je ne me fais pas illusion sur les difficultés que l'on aurait eu à vaincre à une seule et bonne opinion, l'opinion des cours alliées, sur les atîaires d'Espagne. Je ne m'abuse pas non plus sur les obstacles qu'aurait rencontré l'exécution de toute mesure tendant à sauver la monarchie espagnole par l'action noble et désintéressée de l'aUiance générale. Il y a eu un beau moment, où cette grande entreprise aurait pu être exécutée par un coup de main... Ce moment a été sacrilié... Je ne dirai pas à qui... je n'aime pas revenir sur les circonstances, qui nous ont tant tourmentés à Aix-la-Chapelle.
Toutefois, en persévérant dans la ferme résolution de dire la vérité loiite entière au roi d'Espagne, la France et la Russie auraient à la longue iini par se faire écouter, lais la Russie seule ne pouvait avoir ce privilège... Aussi vous voyez ce qui en est arrivé, dès que la France est devenue suspecte à la politique européenne, dès que l'F^spagne s'est trouvée livrée à elle seule.
Je me dispense de développer les faits que je viens de retracer ici. Mais ils démontrent, ce me semble, jusqu'à l'évidence ma proposition fondamentale; savoir que c'est vous, Monsieur le Duc, vous seul, vous de votre personne, qui devez donner à l'Europe une France utile et bienfaisante, et que moins votre personne à la tête du ministère français, il n'y a plus de France pour le monde, et que tout est à refaire dans l'ordre politique. Je n'aborderai pas non plus cette dernière thèse. Elle nous mènerait trop loin. D'ailleurs il serait inutile de pleurer d'avance sur les calamités que nous croyons éloignées du monde civilisé, tant que vous resterez. Monsieur le Duc, à votre place.
J'ai pris acte de votre circulaire. C'est votre profession de foi politique. Elle vous donne la France de fait. Fort de son assentiment vous pouvez faire du bien. Avec la coopération de cette partie de la France qui se croit l'héritière des bous droits, vous n'iriez pas loin.
Nous attendons avec impatience les succès par lesquels vous ferez la clôture des Chambres. Ce n'est pas tout que d'avoir une meilleure loi, et de pouvoir compter sur de bonnes élections... Il faut être assez fort pour n'avoir ni beaucoup à espérer des bons députés, ni à redouter les mauvais. Pardon si j'ose vous dire tout ce qui me passe par la tête; mais ce qui vous regarde s'identifie si complètement avec mon travail journalier, qu'il m'est impossible de ne pas penser souvent à votre ministère.
A^ous en aurez une preuve, Monsieur le Duc, sous peu de jours. Je vais m'occuper d'un très-court mémoire qui embrassera les différents objets dont je vous parle aujourd'hui, de vous à moi, sans l'intervention ou autorisation de personne. Si ce mémoire confidentiel, que je me propose de mettre sous les yeux de l'Empereur, obtient son approbation, il vous sera remis très-particulièrement par Pozzo, et vous en ferez ce que bon vous semblera.
Entendons-nous cependant. La commmiication que je vous annonce, ne sera point lithographiée et restera strictement renfermée dans le cercle des relations les plus intimes du ministère de Russie avec le président du conseil des ministres de S. M. très-chrétienne.
Ce n'est que par l'intimité de semblables rapports que nous pouvons
espérer de ramener graduellement la politique générale là, où elle était durant les années 1816, 1817 et 1818.
Vous ne vous eu doutez pas peut-être. Mais elle est loin et bien loin de là.
Ce qui vous donnera une première idée de la combinaison irinaire^ qui s'est bien plus fortement cimentée depuis le mois de janvier 1818, ce sont les réponses qu'on fera à nos communications, touchant l'affaire d'Espagne. Le silence gardé jusqu'à cette heure par les cabinets de Tienne, de Berlin et de Londres, est une preuve que ces trois oracles tiendront un langage uniforme, mais pour n'en parler aucun à l'Espagne. Nous verrons.
Assurément, si, pour ranimer l'action de l'alliance européenne, il eût fallu créer des événements, î^ersonne ne se serait donné le plaisir de" provoquer ceux qui ont eu lieu en Espagne au commencement du mois de mars. Mais puisque ces événements sont arrivés, pourquoi ne pas les saisir, pour donner à cette alliance un intérêt réel et pour la faire agir selon les principes sur lesquels elle se fonde?
Je sais bien que l'Angleterre, et que conséquemment l'Autriche et la Prusse, ne veulent pas de cette action commune. Mais resteront-elles spectatrices passives ces puissances, ou agiront-elles dans un sens contraire, dès que la France et la Russie se seront décidées à se prononcer d'une manière publique et unanime sur les questions espagnoles?
Je finis ici ma longue lettre. Elle est si griffonnée, que je n'ai pas le courage de la recopier. J'en charge un de mes employés qui est un au!re moi-même.
Agréez, Monsieur le Duc, les amitiés et les hommages de votre dévoué serviteur et ami.
Capo d'Istria.
203) Le comte Nesselrode au duc de Richelieu.
Kamenny-ostrow, 10 (22) juin 1820.
J'ai, mon cher Duc, une bien triste nouvelle à vous annoncer. Nous venons de perdre très-subitement notre excellent Stieglitz. Personne ne l'a plus conuu et aimé que vous; vous apprécierez et partagerez nos regrets. Pour moi je perds en lui un ami véritable. C'est à vous que je le devais, car depuis 1815, où vous m'avez fait faire sa connaissance, il n'y a sorte de preuves d'amitié et d'obligeance qu'il ne m'ait données. C'est au moment de partir pour le midi qu'il tomba malade. Il était venu le matin me voir
pour prendre congé, et c'est dans la nuit qu'il paraît avoir été frappé d'un coup d'apoplexie. Il s'y est joint une inflammation de poumons. Sa maladie s'est compliquée, il y a succombé en moins de dix jours. Nous l'avons enterré avant-hier. J'ai vu peu d'hommes plus regretté. C'est immense tout le bien qu'il faisait. Dans les dernières années de sa vie il avait consacré tous ses soins au service de l'état. Il était devenu l'âme de nos étabhssements de crédit et ne sera pas à remplacer au ministère des finances. Imaginez-vous qu'avec sa fortune et à son âge il venait travailler à la commission avec l'assiduité et l'ardeur du dernier des ïihhobhhkh. Nous craignons que c'est là, ce qui a fait mal à sa santé. Enfin c'était sous tous les rapports un homme excellent et tel qu'on n'en rencontre que rarement dans le siècle, où nous vivons. Cette nouvelle vous arrivera, moucher Duc, au milieu de vos tribulations électorales. Par une dépêche prussienne d'une date plus fraîche, que celles que le comte Schouvalow nous a apportées, nous avons su que le premier article de la nouvelle loi avait passé. C'est de bon augure pour les autres et je vous en fais sincèrement compliment. Vous pouvez croire avec quelle anxiété nous attendions les nouvelles de Paris durant cette crise, et avec quel intéi'ôt nous suivions les débats. Vos collègues se sont couverts de gloire, et j'ai été charmé de voir M. de Serre se prononcer d'une manière aussi forte et aussi positive. Avec de tels instruments et avec les lois que vous avez obtenues, il est impossible que vous ne marchiez pas, surtout si le bon Dieu préserve ws amis de l'exagération des années précédentes. C'est, il me semble, le vœu qu'il convient à tous les hommes attachés à la tranquillité générale de former dans les circonstances présentes et à la suite des succès que le côté droit a obtenus. Si tous ceux, qui le composent, pouvaient par la modération, le bon esprit, et le sens droit ressembler à La Ferronnays, ce serait bien heureux. Je ne puis pas vous dire combien nous sommes contents de lui, il a concihé tous les jours davantage l'estime et l'affection de la société, et je vous répète que vous ne pouvez faire de meilleur choix.
L'abbé Nicolle nous a quittés il y a huit jours; mais je suppose que ce courrier vous arrivera plus tôt que lui. Je veux donc vous annoncer que le désir que vous m'avez exprimé à l'égard d'une indemnité à lui accorder a été exaucé. On est revenu à la charge et par un effort combiné on a obtenu ce qui lui revenait de droit. Tout cela est fort bien pour lui, mais pour le lycée c'est une perte irréparable et nous ne nous consolons pas.
Langeron est parti avec sa jeune femme, et tous ses employés. J'ai cherché à le satisfaire tant que j'ai pu pour les objets qui concernaient
le ministère des alfaires étrangères, mais je ne crois par que ce soit riiomme qu'il faut à nos provinces méridionales. Hier nous avons terminé au comité des ministres l'aliaire de Siassy, et comme le projet préparé dans le comité particulier, composé du comte Kotclioubey, Gouriew et de moi a été adopté à l'unanimité, j'espère que l'Empereur n'y refusera pas sa sanction. Adieu, mon cher Duc, que le bon Dieu vous conserve force et santé au milieu des agitations, où le sort vous a jeté.
Nesselrode.
204) Le comte Nesseirode au duc de Richelieu.
St-Pétersbonrg-, 12 (24) jiiiHet 1820.
Vous aurez su, mon cher Duc, qu'avant le départ de l'abbé Nicolie, nous sommes parvenus à obtenir en sa laveur une petite indemnité pour ses voyages antérieurs. Je me fais néanmoins un devoir de vous l'annoncer également de mon côté parce que c'est surtout à votre intercession qu'on a voulu avoir égard. Je pense qu'à l'heure qu'il est l'abbé sera déjà auprès de vous et dans ce cas je vous prierai de lui faire remettre la lettre cijointe de la princesse Sophie Volkonsky.
Capo d'Istria vous écrit une longue lettre sur les affaires de la France, je me bornerai donc à vous faire compliment sur le résultat obtenu par l'adoption de la nouvelle loi des élections, comme sur la belle conduite des troupes durant la dernière crise.
Ma femme vient d'accoucher heureusement d'une fihe; elle me charge de vous remercier, mon cher Duc, de votre aimable souvenir, et moi je vous renouvelle mes bien sincères amitiés.
î»îesselrode.
205) Le comte Capo d'Istria au duc de Richelieu.
Saint-Pétersbourg, 15 (27) juillet 1820.
La lettre que vous avez bien voulu m'écrire. Monsieur le Duc, sous la date du 4 (16) juin, quoique particuhère et coiifldentielle, a été lue par l'Empereur. Sa Majesté me charge de vous adresser ses félicitations. Tous connaissez l'estime que l'Empereur a pour vous et l'amitié qu'il vous porte. Vous deviez donc être assuré d'avance de la satisfaction qu'il éjirouverait en voyant que sous vos auspices, l'union, la fermeté, et le talent avaient
sauvé la France de la crise épouvantable qui menaçait encore une fois et son propre repos, et, par une réaction funeste et nécessaire, le repos du monde tout entier.
Vous êtes sorti victorieux de cette lutte peut-être décisive, et votre victoire jette un nouveau jour sur le passé. Elle ne laisse aucun doute sur la nature et l'efficacité des moyens, par lesquels le gouvernement français peut aujourd'hui non-seulement s'assurer du présent, mais encore préparer à la France un avenir moins orageux et^ par là même, plus favorable à l'affermissement du système de paix et de concorde, dont l'Europe souffrante réclame toujours l'action réparatrice.
Il est pénible, sans doute, de mesurer la profondeur de l'abîme qu'ouvrit tout à coup, sous les marches du trône, la fin de l'année 1818. Mais comme l'amitié ne doit pas s'imposer de réserve, lorsqu'elle est sincère et désintéressée, on ne s'aurait s'empêcher de se demander, quelle serait la puissance morale du gouvernement de Sa Biajesté très-chrétienne à l'égard de la France et de tous les états européens, si, poursuivant avec énergie la carrière, dans laquelle il était déjà heureusement entré, et toujours fidèle à la même marche, il avait triomphé en 1818 des difficultés qu'il a su et pu vaincre en 1820.
Cette question est immense. C'est à vous, Monsieur le Duc, qu'il est réservé de l'approfondir. En la méditant, d'un côté s'olfre la perspective consolante d'une fraternité réelle entre tous les états, et du perfectionnement progressif des institutions sociales; de l'autre apparaît le redoutable empire de l'anarchie et du despotisme révolutionnaire avec toutes les horreurs du dimde et imfera de la vieille politique.
Les arandes considérations, qui se rattachent à cette double manière d'envisager la position de la France, et les mesures que prendra son gouvernement, ont occupé et occupent souvent l'Empereur.
C'est donc avec une conviction profondément sentie, que Sa Majesté s'empresse d'applaudir au grand et généreux dessein que vous annoncez dans votre lettre, de garantir les institutions sur lesquelles reposent les destinées de la monarchie française, de toutes les atteintes dont les menacent encore l'esprit de parti et les intérêts toujours illégitimes des factions. Quels que soient les éléments, dont se compose leur force, elle est nécessairement fatale. Si elle usurpe le pouvoir, le pouvoir se dégrade. Si elle lui résiste, elle ne se concilie presque jamais avec le maintien de l'ordre, surtout dans un pays comme le vôtre. J'en atteste 1815 et 1820.
Il viendra un temps, où vous aurez une opposition utile. Aujourd'hui vous n'avez que des factions contraires à combattre. Cela est et cela doit
être. Votre pouvoir de fait ne saurait donc se composer exclusivement d'aucun des partis, mais de ces hommes qui tiennent un juste milieu, qui, bien pensants et modérés, satisfaits de ce qui existe, sans regrets pour le passé, saus idées de clmngement pour l'avenir, constituent toujours, et doivent toujours constituer, la salutaire prépondérance du gouvernement.
Convaincu, comme nous, de cette vérité, vous sentirez, Monsieur le Duc, avec quelle peine l'Empereur vient d'apprendre par des informations indirectes et particulières, que la composition du ministère actuel serait peut-être modifiée à la clôture des Chambres. On a cru pouvoir nous annoncer, que M. Decazes recevrait le portefeuille des affaires étrangères, et que le retour de ce ministre ne saurait être toléré par des serviteurs du roi, qui possèdent d'anciens titres à sa confiance, que sous la condition de partager avec M. ]>ecazes les soins des affaires publiques. D'après les mêmes renseignements, cette combinaison produirait un ministère presque totalement nouveau, dont la présidence vous est, au surplus, déférée d'une voix unanime.
Nous sommes loin d'admettre qu'un pareil bruit puisse se réaliser, et à vous parler franchement, la conception de ce projet nous semble si absurde, que nous ne croyons pas qu'il ait été conçu. L'Empereur me charge néanmoins de vous le signaler à tout événement, et si Sa Majesté se permettait de former un vœu quelconque sous ce rapport, ce vœu tendrait d'ime manière positive à la conservation intacte du ministère actuel. La raison en est simple. L'Europe et la France voient aujourd'hui dans les succès du gouvernement le triomphe de la cause générale sur les intérêts des partis. Or, changer le ministère à la clôture des Chambres, faire sortir des rangs du côté droit, du côté gauche ou du centre, tel représentant, pour le placer à la tête d'une branche d'administration, ne serait-ce pas détruire l'effet moral de l'heureuse opinion qui vient de s'accréditer? Ne serait-ce pas, au contraire, faire supposer que cette victoire si importante, n'est que celle d'un parti sur un autre?
Il serait superflu de donner à cette observation tous les développements, dont elle est susceptible. Nous nous bornerons à demander, si c'est sans courir d'extrêmes périls, que le gouvernement en France a, depuis 1814, favorisé, plus d'une fois, des intérêts qui ne lui assuraient que l'empire d'un moment ou la faible coopération de quelques individus? Il est à espérer, que l'expérience, cette seule autorité qu'on n'invoque jamais en vain, l'avertira qu'il ne dévierait pas impunément du système, qu'il vient de fonder dans le cours de la session actuelle; ce sont moins les théories que les faits qui forment la base de ce système. Il est tout entier dans les
hommes qui gouvernent. Que ce point de départ reste fixe, et tout vous réussira, Monsieur le Duc, comme tout vous a réussi jusqu'à présent. Vous repoussez la juste célébrité que vous avez acquise. Vous n'ambitionnez pas le titre de fondateur du gouvernement représentatif en France. Mais vous avez beau ne pas vouloir l'être, vous l'êtes et vous le serez. Rappelez-vous ce que j'ai eu l'honneur de vous dire à Aix-la-Chapelle. Je ne vous parle pas des affaires d'Espagne. Cette lettre n'est déjà que trop longue. Pozzo vous dira à cet égard ce que je me dispense de recopier ici. Nous attendons le mémoire que M. Pasquier nous a promis. Je désirerais que votre gouvernement eût le mérite de rapprocher les avis sur la question de f Espagne. Ce serait mettre à exécution d'une manière moins diplomatique, mais plus réelle et plus utile, les actes du 15 novembre 1818. Recevez, Monsieur le Duc,....
Capo d'Istria.
Paris, 7 août 1820.
J'ai eu plusieurs de vos lettres, qui m'ont toujours fait plaisir, même quand elles contenaient des choses peu agréables en général. Nous avons craint ici, et vous avez espéré là-bas, un manque de récolte; tout cela s'est raccommodé, et les prix baissent partout en France; on dit cependant qu'une partie de l'Italie, et d'autres pays situés sur la Méditerranée, auront des besoins, ce qui vous donnera un peu d'activité que je vous souhaite de tout mon cœur, pourvu que ce ne soit pas à nos dépens.
Je suis bien aise que vous ayez pris du goût pour les plantations et le jardinage; c'est un grand plaisir, croyez-moi; je n'en parle plus que par envie, car je n'ai pas même le loisir d'aller passer deux jours à la campagne. C'est une rude tâche, de faire marcher ainsi par artifice, une société, où personne ne sait exactement ce qu'il veut, et où les expressions ont un autre sens pour ceux qui les prononcent que leur sens réel, où, par exemple, un exécuteur des hautes œuvres de Buonaparte est un défenseur des droits du peuple, et un suppôt de la police, un prédicateur de libéralisme, où l'on veut établir un gouvernement représentatif, en adoptant pour principe que les Chambres doivent être dans un état perpétuel d'hostilité envers le gouvernement, tandis qu'il est constant que cette forme de gouvernement ne peut exister que si le gouvernement et les Chambres marchent ensemble. En îittcndant (lUc nous parvenions à résoudre ce problème, les
soldats s'érigeut en corps constituant, et décident qu'il faut une constitution, et de quelle nature elle doit être. Les Napolitains montrent dans ce genre autant de discernement, qu'ils ont montré de valeur dans les différentes guerres qu'ils ont faites sous diverses bannières. Déjà le sang a coulé à grands flots en Sicile, et il eu sera bientôt de même à Naples. Si l'on n'y met ordre, malheur à la liberté civile des nations; si la soldatesque s'accoutume à prendre l'initiative et à mettre le poids du sabre dans les délibérations qui doivent décider du sort des peuples, c'est un funeste exemple qui a déjà porté des fruits amers. l'Espagne s'en est préservée jusqu'à présent par l'aspect grave, moral et religieux de son peuple, mais ceux, qui voudront l'imiter, trouveront que le même habit ne peut aller à toutes les tailles.
L'époque, oii nous vivons, est évidemment marquée par la Providence pour un grand changement dans l'ordre social; seulement il faudrait tâcher qu'il eût lieu, sans trop froisser la génération existante, qui l'a été bien suffisamment jusqu'à présent.
Nous sommes ici fort tranquilles; si nous pouvons avoir de bonnes élections, nous pourrons peut-être nous en tirer, car au fait nous sommes en possession de ce que les autres réclament, et il ne faut qu'un peu de sagesse pour savoir en user
207) Le comte Capo d'Istria au duc de Richelieu.
Varsovie, le 22 août (3 septembre) 1820.
Vos lettres. Monsieur le Duc, se suivent de près, mais ne se ressemblent pas. Les premières, que vous m'avez écrites jusqu'au 19 août, ne pouvaient être lues sans une véritable satisfaction. Votre tranquillité au dedans, les vues utiles de votre politique au dehors, semblaient compenser à quelques égards le triste spectacle, que nous présente une autre partie de l'Europe. Pourquoi faut-il que vous ayez été dans le cas de m'écrire encore le 20, et de nous faire éprouver la peine la plus vive?
Certes, il était inutile que les destinées de la France redevinssent, pour le reste du monde, un effrayant problème.
Naguère la fidélité de la garde, le bon esprit de l'armée, le sens droit de la nation avaient prêté un puissant secours à votre gouvernement. L'opinion, je dirai plus, la confiance européenne allaient se prononcer en sa faveur, et cette confiance semblait justifiée par des faits incontestables.
Aussi criminel qu'insensé, le complot du 20 août est venu réveillir de trop justes alarmes. Déjà tous les regards se reportent sur la France, déjà tout autorise à craindre que cette France, appelée à jouer un si beau rôle dans la fédération européenne, à lui offrir un si beau modèle, ne soit que le foyer actif et permanent des révolutions, de ces révolutions, qui menacent de courber encore une fois les gouvernements et les peuples, sous le joug à peine brisé d'une tyrannie révolutionnaire.
Cette manière d'envisager le nouvel attentat que nous déplorons, ne se fonde point sur une hypothèse, mais malheureusement sur des preuves, dont il serait difficile de révoquer en doute l'authenticité. Le ministre du roi en Espagne vous les aura probablement envoyées, puisque notre chargé d'affaires a pu nous les fournir, et si la police de France est bien informée, vous devez connaître la part que les clubs de Paris ont prise aux événements d'Espagne, comme celle que les clubs de Madrid viennent de prendre aux événements de Naples.
Des hommes formés à l'école du despotisme populaire, durant la révolution française, et pertectionnés bientôt dans l'art des bouleversements par le despotisme de Buonaparte, travaillent avec une funeste persévérance à ressaisir le pouvoir que leur avait ravi le rétabhssement de l'ordre en Europe. La pernicieuse influence de ces ennemis de la société a pénétré partout, et partout elle se propage avec une activité fatale.
Tel paraît être le caractère de la maladie du siècle, et pour eu signaler le principe, il faut toujours indiquer des doctrines et les hommes subversifs, que 30 années de tourments ont légués à la France et aux monde tout entier.
Cependant l'édifice social, à peine reconstruit eu 1815, résiste jusqu'à présent à leurs efforts, ou du moins n'a-t-il succombé qu'en partie, lais où s'est-il maintenu? Et où a-t-il croulé? -— Les faits et l'expérience sont encore là pour nous répondre. — Partout, où le gouvernement s'est isolé, par une administration absurde et arbitraire, les factieux ont triomphé, et ils ont été repoussés partout, où des institutions sages ont opposé à leurs séductions, la puissance invincible des lois, qui garantissent, avec l'existence d'une autorité forte et nécessaire, les droits et les intérêts légitimes des peuples.
Pourquoi le prosélytisme révolutionnaire u'a-t-il pu achever d'envahir l'Allemagne? — C'est que le midi est constitué (^t que le nord y travaille.
Pourquoi une poignée de soldats a-t-elle bouleversé l'Espagne et les Deux-Siciles, et pourquoi, mis en œuvre chez vous, le même moyen ne fera-t-il que conduire les coupables à l'échafaud? — C'est qu'à Naples,
comme eu Espagne, le système du gouveiucuieui ue [louvait pas l'investir d'une force réelle. Le 2 juillet le prouve jusqu'à l'évidence. Tandis que chez vous cette force est entre vos mains; l'arrestation des coupables au milieu même des soldats, qu'ils espéraient rendre les agents de leur crime, offre à cet égard, une aussi complète et plus heureuse démonstration.
Tel est le point de vue, sous lequel l'Empereur considère la crise du moment. Si vous partagez cette opinion, vous verrez aisément le remède à côté du mal. Vous verrez plus. Vous vous verrez placé au centre, d'où doivent partir les mesures de salut, que l'humanité souffrante réclame à grands cris de la sagesse et de l'union des gouvernements légitimes.
Nous traitons cette thèse d'une manière plus diplomatique dans les dépêches que nous adressons au général Pozzo. Il aura l'honneur de vous les communiquer.
Vous prononcerez sur l'avis que nous y ouvrons, mais ce dont je vous prie d'être convaincu, c'est que tout ce que nous disons sur la part que vous devez prendre à la réunion proposée, a été dicté par le désir de vous y voir occuper une place essentiellement utile.
Je ne discuterai pas, pour l'instant, la proposition que le ministère de S. M. très-chrétienne développe dans son mémoire sur l'Espagne, ni les questions relatives à l'attitude que l'Autriche veut prendre en Italie. Le grand point aujourd'hui est de se réunir, mais de se réunir avec confiance. C'est une condition sine qua non.
Les meilleures idées, les plans le mieux concertés, se réduiraient à des phrases stériles, peut-être même nuisibles, dès que la jalousie, la méfiance ou la discorde, isoleraient l'un de l'autre des gouvernements auxquels les traités et le plus saint des devoirs commandent une intime union.
Je n'ai pas le temps, Monsieur le Duc, de vous en dire davantage. Monsieur de la Sancie est encore à Varsovie.
Il se plaît chez nous et il est fait pour plaire de son côté. Je vais néanmoins lui annoncer qu'il dépend de lui de fixer l'époque de son départ. En restant ici encore quelques jours, il pourra vous porter des nouvelles plus fraîches. îfous en attendons d'intéressantes. Ce sont les réponses de l'Autriche, et nous nous empresserons de vous en donner connaissance.
Le 25 août (7) septembre 1820.
Le courrier n'est pas encore parti, et les réponses que nous attendions de Vienne sont aj^ivées. Vous les connaissez, Monsieur le Duc; elles sont
consignées dans le mémoire du prince de letternich, en date du 28 août, portant pour titre: Proj)Ositions de VAidriche, adressées aux cours de France, de la Grande Bretagne, de Prusse et de Russie.
Le général Pozzo vous donnera à ce sujet des détails qui ne vous laisseront rien à désirer. Tous verrez, Monsieur le Duc, que nous n'abordons pas, pour le moment, les «luestions relatives à ce que Von doit dire et faire. Mais nous travaillons à nous mettre en règle pour bien dire et pour hien faire.
D'ailleurs il serait impossible de discuter par écrit, et de décider d'un commun accord, des questions d'un si haut intérêt, lorsqu'on est séparé par d'aussi grandes distances, et forcé d'expédier des courriers. Vous avez la preuve de cette vérité dans la réponse que l'Autriche a faite à votre mémoire. Donnez-vous la peine de relire nos communications du 20 avril relatives à la catastrophe de l'Espagne. Comparez-les avec votre travail sur les affaires de Naples. Enfin hsez les propositions autrichiennes, et concevez, si vous le pouvez, l'espoir d'amener un concert unanime entre cinq cabinets sur des matières si graves, par la voie d'une correspondance diplomatique ou confidentielle.
Ne vous étonnez pas, si nous ne répondons pas ex officia à votre mémoire. Nous nous réservons d'en délibérer à Troppau. La réunion aura lieu du 22 au 24 octobre n. st. Je me félicite d'avance du plaisir de vous revoir. Monsieur le Duc; nous livrerons encore bataille à l'égoïsme, et, j'espère, que ce sera avec plus de succès qu'à Aix-la-Chapelle.
Le comte de La Ferronnays m'écrit lettre sur lettre pour être informé des réponses que nous vous adressons. Je vais lui en dire un mot. Je conçois son impatience; elle lui fait honneur.
Agréez, Monsieur le Duc, les hommages et les amitiés de votre dévoué ami et serviteur.
Capo d'Istria.
208) Le comte Capo d'Istria au duo de Richelieu.
Varsovie, le 6 (18) septembre 1820.
Je vous remercie, Monsieur le Duc, de votre lettre du 17 (29) août. Les communications, que le général Pozzo est chargé de vous faire, me dispensent de vous entretenir plus particulièrement de la réunion.
Comme nous croyons avoir épuisé la matière, je suppose cette question déjà résolue, résolue même au gré de nos vœux et des vôtres, et je
vais plus loiu: je vois les cinq cabinets réunis sous les auspices des deux Empereurs et du roi de Prusse, et discutant entre eux ce qiCils oni à dire, ce quils ont à faire, pour rétablir la paix dans les contrées qui ont eu le malheur de se mettre en guerre contre elles-mêmes, et contre l'ordre social.
Telle est la thèse que je vous supphe, Monsieur le Duc, de méditer. Elle fait l'objet de notre plus sérieuse attention, et j'espère pouvoir dans peu de jours vous communiquer les idées de l'Empereur.
M. de la Sancie vous portera notre travail et si jusqu'à son départ nous recevions de nouvelles informations de Vienne, nous nous empresserions de vous les transmettre. Portez -vous bien, mon cher Duc, soyez heureux et fort pour combattre avec succès, et pour faire à la France, ainsi qu'à l'Europe, tout le bien qu'elles attendent de vous.
Votre dévoué ami et serviteur.
Capo d'Istria.
209) Le comte Capo d'Istria au duc de Richelieu.
Varsovie, le 15 (27) septembre 1820.
Monsieur de la Sancie nous quitte, et son départ m'olïre l'occasion de remplir ma promesse, en vous adressant, Monsieur le Duc, la lettre que je vous ai annoncée. Je ne suis au surplus, dans cette lettre, que l'organe de l'Empereur, qui vous parle avec toute la confiance qu'inspirent votre loyauté et l'élévation de votre caractère.
Pour définir en peu de mots, la question qui nous occupe, nous disions, il y a quelques jours: ides cinq cabinets, réunis sous les auspices des fondateurs de la grande- alliance, qu^ont-ils à dire, qu^ont-ils à faire, pour ramener la paix dans les contrées qui ont eu le malheur de devenir la proie de la révolution et de se mettre en guerre contre elles-mêmes et contre f ordre social?)).
La réponse est bien simple. Les cabinets alliés sauront ce qu''ils ont à dire, ils sauront ce quj'ils ont à faire, dès qu'ils prendront la ferme résolution d'exécuter, de bonne foi, les engagements que leur imposent les traités du 20 novembre 1815, et les actes subséquents d'Aix-la-Chapelle.
Cette vérité est consolante, puisqu'elle autorise et justifie toutes les espérances. Elle est même incontestable, car nous l'avons démontré plus d'une fois. Mais elle est nécessaire à répéter, et plus l'Empereur la sent vivement, plus il se croit dans l'obhgation de faire partager sa conviction à
ses alliés. Tel est le but de toutes les communications que vous aura déjà laites le général Pozzo. Nous y prouvons, jusqu'à l'évidence, l'impérieuse nécessité, où se trouvent les cabinets, de s'unir franchement, d'établir entre eux un accord sincère de vues et de principes, dans cette nouvelle phase de la révolution, dont la France a trop longtemps été le théâtre. Cet accord, cependant, ne saurait, vu l'état actuel des choses, rester désormais une simple théorie. Il doit prendre le caractère d'un fait. Nous ne sommes plus au temps, où l'on pouvait se borner à souhaiter que la raison dirigeât les hommes, que l'expérience fut leur flambeau, la justice leur règle de conduite, et le rétablissement de l'ordre, la conséquence spontanée de leur sagesse. Il faut aujourd'hui éclairer cette raison, utihser cette expérience, mettre en pratique cette justice, rétablir cet ordre par l'action unanime de l'alliance européenne, et ne point attendre de l'aspect seul de son existence abstraite, d'aussi importants, d'aussi vastes résultats.
Ce principe une fois posé, le premier devoir des puissances athées paraît être, non-seulement de faire à la cause commune le sacrifice de toutes les considérations secondaires, et de tous les intérêts particuliers, mais encore de lui prêter sincèrement, et avec des intentions toujours pures, le secours d'une franche et active union. Sous ce rapport, la coopération du gouvernement français peut être d'une grande utilité. Mais pour que la France s'élève à la hauteur de cette mission auguste, il faut qu'elle ait ehe-même, la conscience de sa sécurité intérieure, il faut qu'elle communique ce sentiment à ses alhés.
Tel semble, par conséquent, devoir être le premier but de vos efforts. Il vous reste peu de jours pour l'atteindre, mais songez au rôle qui vous est réservé, si, en arrivant à Troppau, vous nous dites; «La révolution est frappée au cœur. Elle ne peut plus renaître en France. C'est aux constitutions consacrées par la Charte constitutionnelle, que la France, que l'Europe sont redevables de ce bienfait)).
Lorsque le gouvernement français aura acquis cette heureuse persuasion, lorsque ses alliés n'auront eux-mêmes aucune crainte à nourrir sur sa stabilité, alors, mais alors seulement, il pourra travailler avec fruit au salut des deux péninsules et y exercer, sans obstacles, toute influence que doivent lui donner et l'affinité de ses institutions et les rapports qui unissent plus particulièrement le roi aux monarques, sous le sceptre desquels se trouvent placés l'Espagne et le royaume de Naples.
En vous parlant ainsi, Monsieur le Duc, de vos propres idées sur l'attitude de la France, je crois avoir répondu à votre dernière lettre du 17 (29) août.
5oB
Vous y laites mention des titres que la France posséderait pour interposer sa médiation, si des incidents étrangers venaient encore aggraver les malheurs qui pèsent déjà sur les belles contrées du midi de l'Italie.
Sans doute, la France peut s'appuyer de ces titres, elle peut désirer de devenir médiatrice entre l'Europe en armes et les états, gouvernés par des princes de la maison de Bourbon. Mais convient-il de se prononcer sur une question d'un aussi haut intérêt, sans le concours des puissances alhées?
L'Empereur est loin de le penser, et Sa Majesté croit au contraire, que vous devriez. Monsieur le Duc, renoncer pour le moment à toute démarche, qui pourrait faire soupçonner dans votre politique l'existence d'un plan déjà arrêté, soit pour prévenir l'intervention exclusive d'une des puissances alliées dans les atïaires d'Italie, soit pour réparer les suites d'une ambition qu'on s'efforce en vain de représenter comme probable. Cette erreur serait grave, et nous sommes convaincus qu'aucun gouvernement ne peut de nos jours rêver des conquêtes, et certains, que tout soupçon pareil ne ferait que prêter de nouvelles armes à l'ennemi qu'il s'agit de combattre.
Je terminerai cette lettre par un résumé succinct des opinions de Sa Majesté Impériale. ' Elle est persuadée, que dans les conjonctures actuelles, tout système, qui aurait la métiance pour mobile, serait un système désastreux.
Que toute mesure partielle, et préalable à la réunion des cabinets, entraînerait des résultats funestes.
Qu'ainsi, cette réunion est pour les puissances alliées la première condition de salut.
Qu'enfin, lorsque la France sera forte de sa tranquillité et assurée du règne paisible de ses lois, alors l'utilité de sa coopération au bien général, et ses droits à la confiance de l'Europe, deviendront, pour ainsi dire, les conséquences nécessaires de sa situation calme et de son bonheur domestique.
Agréez, Monsieur le Duc, mes hommages et mes amitiés.
Capo d'Istria.
210) Le duc de Richelieu au comte Capo d'Istria.
Paris, 17 (29) septembre 1820.
J'ai reçu vos deux lettres. Monsieur le Comte, du 22 août (3 septembre) et du 6 (18) septembre, et le général Pozzo m'offrant une occa-
sion prompte, j'en profite pour vous en accuser réception, et vous en remercier. A^ous avez bien raison, et nous l'avons toujours pensé ainsi; il est impossible d'espérer que les cinq cabinets puissent s'entendre et se mettre d'accord par des communications et des correspondances officielles et confidentielles, et c'est pour cela que nous avons de prime abord opiné pour une réunion qui nous a paru le seul moyen d'arriver à cette entente morale des cinq cours, comme dit le prince de Metternich, qui, cependant, ne proposait pas les moyens les plus courts et les plus sûrs pour y arriver. Mais aujourd'hui atteindra- 1- on ce but par la réunion même, c'est ce dont malheureusement il est permis de douter, d'après l'isolement, où veut se placer l'Angleterre; le comte Lieven vous marque à ce sujet les mêmes choses que nous a écrites notre ambassadeur, et en faisant la part des embarras actuels du ministère, qui me paraît fort ébranlé, j'ai cru depuis longtemps que l'idée fixe de milord Castlereagh était que l'action de la grande alliance devait être nulle toutes les fois qu'elle n'avait pas à s'exercer contre la France. Quoiqu'il en soit, il vous appartiendra, quand vous serez à Troppau, de tirer le meilleur parti de cette situation, car vous regarderiez sans doute comme le plus grand malheur, que des actes pareils, auxquels l'Angleterre serait étrangère, vinssent annoncer au monde que l'alliance n'existe plus. Ce serait donner aux révolutionnaires les armes les plus dangereuses, et ils ne manqueraient pas de persuader à tous les esprits faibles et incertains que toute la puissance de l'empire Britannique est là, pour appuyer les révolutions; il conviendra donc de trouver quelque expédient, quelque mode intermédiaire pour que le parti, auquel on s'arrêtera, paraisse être pris d'un commun accord, et réunir l'assentiment des cinq cours. Pozzo vous envoie un mémoire, oii cette partie me paraît très-bien traitée, et qui offre des idées dont il me semble qu'on peut tirer profit; la position est extrêmement difficile, car, si d'un côté, il est impossible de laisser l'Angleterre en dehors des résolutions qui seront prises, et qu'elle persiste à ne vouloir prendre part à rien, de l'autre, l'inaction prolongée de l'Autriche, après qu'elle s'est autant mise en avant, serait une marque de faiblesse et d'impuissance, dont l'effet serait incalculable, et les résultats pour tous les pays agités par l'esprit révolutionnaire, hors de tout calcul; je suis désolé d'être dans l'impossibilité absolue de me rendre à Troppau, où tant de motifs m'auraient fait désirer de me trouver; il faut que je regarde comme un devoir bien impérieux de ne pas m'absenter de France dans les graves conjonctures, où nous nous trouvons, pour que je renonce à une entrevue si importante en elle-même et qui serait si douce pour mon coeur. Je vous prie d'être auprès de l'Empereur l'interprète des mes regrets;
il jugera de leur vivacité, s'il daigne se rappeler rattachement que je lui ai voué depuis si longtemps, et que ni le temps, ni l'absence ne saurait jamais altérer.
Nous aurions voulu pouvoir vous envoyer le général Lauriston, mais il vient d'être chargé d'un important commandement en Bretagne, oi^i sa présence a déjà produit le meilleur effet; éloigner tout à fait Caraman dans cette occasion eût été marquer au prince de letternich une méfiance, dont il ne nous accuse déjà que trop; mais nous avons jugé qu'il vous serait agréable que nous lui associions La Ferronnays qui j'imagine sera bien près d'arriver à Varsovie, quand vous recevrez cette lettre; sous peu de jours nous lui enverrons ses instructions, et celle, qu'il aura le plus de plaisir à remphr, sera sûrement de se rapprocher de vous, à qui il ne peut mieux faire que de s'unir de langage et de sentiment. Quelle tâche vous aurez à remphr, et qu'il est difficile de raffermir l'ordre social ébranlé dans notre vieille Europe jusque dans ses fondements; assurément personne n'est plus persuadé que moi que ça ne peut être qu'en donnant pour base à nos sociétés des institutions correspondantes à l'état actuel des esprits, et adaptées au caractère et aux moeurs de chaque nation. Je reconnais que l'époque actuelle est marquée par la Providence pour des changements et des modifications dans l'ordre des sociétés. C'est à rendre le passage de l'ordre ancien à l'ordre nouveau, exempt de secousses et de convulsions qui nous menacent, que les hommes, appelés à s'occuper des affaires publiques, doivent s'attacher aujourd'hui, et ceux qui, comme nous, ont déjà adopté ces institutions nouvelles, sont dans l'obligation de les affermir '|t de les consolider de tous leurs efforts; ce n'est que par ce moyen qu'on peut espérer de se préserver de nouveUes révolutions. Yoilà, je vous le jure, ma profession de foi toute entière, et telle est aussi la façon de penser de mes collègues; mais nous ne nous dissimulons pas les difficultés qui nous environnent, et vous les connaissez aussi bien que moi; nous ne nous découragerons pourtant pas, et tant que nous pourrons gouverner légalement, et opposer aux factieux, comme nous l'avons fait jusqu'à présent, la puissance des institutions par lesquelles nous existons, soyez assuré que nous ne céderons le terrain à personne. Dans ce moment, nous cherchons à remonter aux principaux auteurs du complot militaire qui vous a effrayé à juste titre. Si nous sommes assez heureux pour en découvrir les racines, nous devrons rendre grâce à Dieu de cet événement, autrement il faudra redoubler de surveillance et employer d'autres mesures pour mettre l'armée à l'abri des séductions des méchants. A^ous nous faites recommander par Pozzo de ne manifester à l'Autriche aucune méfiance sur
les entreprises qu'elle pourrait faire en Italie. Je vous assure que nous ne lui avons jamais fait l'aiîront de croire que dans des circonstances, où il y va de l'existence de la société, elle se laissera guider par une politique routinière, qui serait le plus sûr moyen de tout perdre; nous n'avons jamais pensé que le cabinet de Vienne pût songer à gagner quelques lieues de terrain, quand il s'agit de sauver le monde, mais nous attachions un grand prix, et nous pensons encore de même, à ce que des déclarations bien précises ôtassent aux malveillants de tous les pays cette arme, dont ils ne manquent pas de se servir, qu'il fut bien constaté qu'il s'agissait d'un intérêt général européen, et non d'avantages particuliers de telle et telle puissance. Quand on est, comme nous, sans cesse exposé aux déclamations de la malveillance, on sent combien il est nécessaire de lui ôter tous les prétextes dont nous voyons qu'elle n'est que trop habile à tirer parti; au reste si ces idées sont nées dans la tête du prince de letternich, je crois être sûr qu'elles n'existent plus aujourd'hui et je fais des voeux pour que dans tout ceci il marche avec autant de franchise et de cordialité que nous; je l'espère de la gravité de la conjoncture.
Je vous annonce avec plaisir que la duchesse de Berry vient d'accoucher sur l'heure même d'un fils; cet événement est loin d'être indifférent sous le rapport même de la politique; il raffermit le courage des bons et déconcerte un peu l'audace des méchants. Si c'eût été une tille, ils n'auraient pas manqué de dire que cette famille, marquée au coin du malheur, n'était pas faite régner sur la France, et comme il ne manque pas chez nous d'esprits forts qui, sans croire en Dieu, n'en ajoutent pas moins foi aux présages et aux pronostics, on aurait tiré grand parti de cette espèce de guignon, qui aurait paru s'attacher à cette branche des Bourbons; maintenant, au contraire, cet enfant, échappé comme par miracle, à la destruction de sa race, produira, et produit déjà, à ce que j'apprends, sur le peuple l'effet le plus heureux; je veux donc espérer que nous voilà déguignonnés. Mon Dieu que j'ai des regrets de ne pas vous voir à Troppau; vous en êtes persuadé, j'espère; soyez-le également, je vous prie, de l'inviolable attachement de votre fidèle ami et serviteur.
Richelieu.
Auriez-vous la bonté de faire remettre la lettre ci-jointe à la princesse Lubomirska.
211) Le duc de Richelieu au gouverneur d'Odessa.
Paris, le 10 (22) septembre 1820.
L'Europe est bien malade assurément, et
les vieilles sociétés qui la composent, travaillées par un malaise qu'elles doivent à leur ultra-civilisation, et à une population surabondante, s'efforcent de se placer dans une meilleure situation, par des changements et des modifications dans leur législation. Je doute qu'elles y parviennent; lorsque la force armée s'établit juge en pareille matière, il n'y a plus rien de bon à espérer. Ce n'est pas dans l'état de corruption, je dirai presque de pourriture, où nous nous trouvons, que nous pouvons espérer de remonter vers des institutions libres; ce n'est assurément pas par l'intervention des baïonnettes qu'on peut arriver à ce résultat. Les événements d'Espagne et de Naples, que les étrangers s'en mêlent ou non, vous prouveront bientôt que c'est vers la dissolution que ces états marchent, et non vers une régénération.
Madrid vient d'être le théâtre d'une crise, qui était une véritable lutte, entre l'anarchie et l'ordre. Le génie du bien a triomphé cette fois, mais je doute que ce succès soit de longue durée, puissé-je me tromper.
Ici, je vous assure que nous ne tendons qu'à consolider et affermir Tordre des choses existant; il ne s'agit ni de rétrograder, ni de refouler le torrent, mais de lui construire des digues entre lesquelles il puisse couler sans désoler les campagnes voisines. C'est à cela que nous tendons et à empêcher la lie de la nation de remonter à la surface; y réussironsnous, je l'ignore, mais ce que je sais bien, c'est qu'avancé, comme je suis, il me faut réussir ou mourir à la peine; mais quoi qu'il puisse arriver, je tâcherai de n'être l'esclave d'aucun parti, et de marcher dans le sens de la sagesse et de la modération -
212) Le duc de Richelieu à M. Pozzo di Borgo
Paris, ce 24 septembre 1820.
Je commence par vous remercier, de ce que vous avez si bien et si vite rectifié les idées bizarres quon s'était formées de la pohtique de notre cabinet, d'après quelques indiscrétions de notre ambassadeur à Londres, qui, à la vérité, laisse aller parfois sa langue et sa tête un peu plus vite qu'il
ne faudrait. L'usage qu'en a fait Esterliazy, et ensuite le prince de Metternich, est tout à fait conforme à la bienveillance qu'il nous porte. Je suis bien convaincu qu'il ne croyait pas plus que vous que nous fussions des révolutionnaires qui voulaient se mettre à la tête de toutes les associations constitutionnelles, mais il était toujours boi? de lâcher cette idée pour la faire germer dans quelques esprits. C'est une chose triste d'avoir à se justifier de semblables imputations, surtout quand on a toujours marché droit son chemin et quon a affaire à des gens qui n'en ont pas toujours agi de même. Enfin j'aime à vous devoir notre réhabiUtation, et je vous remercie égajement de la peinture, que vous avez faite de notre situation, des couleurs avantageuses sous lesquelles vous l'avez représentée. Nos messieurs ne tarissent pas sur le bien que votre présence nous a fait. Je me réjouis également de tout mon cœur de la bonne réception que vous avez reçue, et j'espère que cette course qui nous avait d'abord causé quelque inquiétude pour vous, à cause de la fatigue, n'aura que des suites heureuses. Je ne vous parlerai pas du protocole préliminaire. Puisque c'est chose faite, je vous avoue, que je n'ai pu l'approuver, et que je crois que s'il est connu, il fera bien plus de mal que de bien; mais j'ai écrit déjà tout cela au comte Capo d'Istria, ainsi je crois inutile de vous répéter ce qu'il vous aura sans doute fait voir. Maintenent la scène vient de changer. Le roi de Naples est parti, et au moment, où j'écris, il est probablement arrivé à Laybach. Il est bien malheureux qu'il n'ait pas jugé à propos de suivre la marche qui lui avait été si judicieusement tracée de Troppau. Les actes, qu'il a faits avant son départ, doivent nécessairement vous mettre dans un grand embarras. Toutes ces nouvelles promesses, ces engagements solennels, renouvelés au parlement, ont été dictés par un empressement puéril d'échapper à des dangers fort exagérés par la peur, et par une pusillanimité qui ne cherchait qu'à hâter et assurer le départ, sans penser à autre chose qu'à se tirer delà. Si ensuite le roi veut prétendre n'avoir pas été hbre, et arguer de la violence qui lui aurait été imposée pendant qu'on consentait à son départ, il dégradera la royauté de la manière la plus fâcheuse, et perdra toute influence dans son pays en même temps que toute considération au dehors. J'espère qu'on le détournera de démarches aussi avilissantes, et qu'il paraîtra à Laybach comme médiateur entre les alliés et son peuple. Dans cette hypothèse l'idée si heureuse de la médiation du pape ne me paraîtrait pas devoir être abandonnée, malgré la présence du roi. Le St. Père ne pourrait-il pas être pris comme une sorte d'arbitre? Ce rôle convient si bien à sa situation et à sa dignité. Il s'agit d'effacer, autant que le permettent le temps et les événements, qui se sont passés depuis le 2 juillet, le scandale de la révolte.
Il faut modifier celte absurde constitutiou d'Espagne et la remplacer par des institutions plus monarchiques. Pour parvenir à ce but, il faudra probablement tenir un langage sévère, mais qui s'adoucira en passant par la bouche du pape, et deviendra persuasif. Nous nous associerons de grand cœur à toutes ces démarches de conciliation, et nous les appuierons autant qu'il sera en notre pouvoir. Mais permettez-moi de vous demander comment vous entendez que dans tous les cas l'occupation militaire soit une chose inévitable. Si les Napohtains y consentent, assurément nous n'aurons rien à dire, et nous en serons fort d'accord; mais peut-on l'espérer? Y a-t-il exemple d'une occupation militaire qui n'ait pas été la suite de la guerre, ou qui n'ait pas entraîné des insurrections générales? Je conçois fort bien la conquête et l'occupation qui en est la suite; mais un pays en révolution, consentant à recevoir garnison étrangère, c'est une chose que je ne sam'ais exphquer, ni concevoir. Si cette proposition est faite comme condition sine qua non, je ne fais aucun doute que la guerre aura lieu. Il semble que ce ne soit pas ce que l'Empereur désire; mais il y sera amené forcément, et je vous assure qu'autant j'aurais approuvé une marche rapide sur Naples au mois de septembre, autant je redoute une expédition militaire au mois de janvier. La promptitude est le seul moyen de réussir dans de semblables circonstances, et le succès couronne et justifie tout. Aujourd'hui il n'en est plus ainsi. Depuis six mois les événements qui se sont passés, et en dernier lieu l'invitation faite au roi, et son arrivée surtout, ont bien changé l'état des choses.
Si l'occupation militaire en 1815 fut possible (et elle peut être une des causes de la révolution), c'est que le pays était tout entier contre Blurat et que le retour du roi était une chose généralement désirée. Maintenant tout est changé. Si 10 mille Autrichiens suffisaient alors, combien n'en faudra-t-il pas aujourd'hui? Et la Sicile que deviendra-t-elle? En vérité plus on creuse cette question de l'occupation militaire, plus elle présente d'embarras. Je suis désolé que ce soit une chose définitivement arrêtée; il me semble qu'elle ne peut avoir que des suites funestes, dans la disposition actuelle des esprits, et je ne pense pas que nous devions nous en mêler d'aucune manière.
Quant à toutes les autres mesures qu'on pourrait prendre pour amener à une conciliation, nos ministres ont des pleins pouvoirs pour y prendre part, et pour signer tous les actes qui y auraient quelque rapport. Le voyage du roi de Naples nous a fait naître l'idée d'accréditer monsieur de Blacas auprès de lui, et de lui prescrire de l'accompagner à Laybach, où il sera notre troisième plénipotentiaire. L'influence qu'il exerce sur le roi, et celle,
dont il jouit à Rome lions a paru devoir décider en sa faveur dans les circonstances actuelles. La grande connaissance qu'il a des affaires de Naples, dont il a suivi de si près tout les mouvements, lui donnent encore de grands avantages. Monsieur de Blacas est d'ailleurs un homme d'une capacité beaucoup plus grande que celle qu'on lui accorde ordinairement, et le premier moment passé, je suis assuré qu'on en sera content. Ou lui a écrit qu'il vous trouverait là, et je vous prie de l'aider de vos conseils.
Je vous assure que je regrette bien vivement de ne pouvoir aller moimême vous joindre; mais le moment m'en paraît moins opportun que jamais.
Vous avez appris, qu'après d'assez longues négociations, d'abord rompues, puis renouées, nous sommes parvenus à conclure l'alliance du côté droit avec le ministère par l'introduction dans le conseil de messieurs de Villèle et de Corbière, auxquels monsieur Laine a enfin consenti à s'associer, non sans peine. Quoique la chose soit accomplie, la position n'en est pas moins délicate. Il s'agit de faire marcher ensemble des hommes qui se sont trouvés opposés les uns aux autres depuis 5 ans. D'un côté les prétentions et le exigeances sont excessives; de l'autre on voit arriver 1815 avec les catégories et les épurations; chacun prêche la modération, mais c'est à condition que toutes les places et les faveurs seront exclusivement pour soi et les siens.
Je vois encore, de tous côtés, des méfiances et des irritations; il s'agit cependant, sous peine de périr, de tenir en harmonie des éléments aussi discordants, et d'empêcher que du sein de cet accord apparent ne naissent de nouvelles divisions qui seraient funestes; car il faut que l'union des royahstes dure, et en vérité la chose est plus dificile qu'elle ne devrait l'être.
C'est à moi de jouer ce rôle de conciliateur; si je m'absentais, ne fût-ce que pour six semaines, je courrais grand risque de trouver plus que jamais brouillé ce que j'ai eu tant de peine à mettre d'accord. Vous voyez donc bien, vous, que j'ai de trop bonnes raisons pour ne pas venir, et je suis sûr que vous les comprendrez à merveille.
Veuillez, je vous en prie, l'expliquer à l'Empereur, et au comte Capo d'Istria. Je ne voudrais pas qu'on crût que j'y mets de la mauvaise grâce, tandis qu'il faut que je me fasse violence pour ne pas aller, et qu'il n'y a que la voix impérieuse du devoir qui puisse me retenir.
J'ai remis votre lettre à Monsieur; je souhaite qu'elle produise un heureux effet, mais hélas!... Croyez que je ne suis pas sur des roses; heureusement que c'est malgré moi, et par force que j'y suis. Si je l'avais désiré ou demandé, je crois que j'irais me pendre. D'ailleurs véritablement
les affaires sont trop au dessus des forces des hommes ordinaires au siècle où nous sommes; et nos pauvres têtes sont mises à une trop rude épreuve. Nous surtout, qui; outre les affaires qu'ont nos collègues étrangers, avons encore à nous occuper et de nos Chambres, et de nos partis, et de tous nos malveillants civils ou militaires; il faudrait que nous fussions taillés sur un autre patron que le commun des hommes pour pouvoir y réussir.
Je comprends très-bien la différence qu'il y a entre la situation de l'Angleterre et la nôtre, par rapport à la grande alliance. Je sais que l'Angleterre, tout en n'en prenant jamais que ce qu'elle en voudra, sera toujours accueillie avec empressement quand elle voudra se rapprocher; que les nœuds qui l'unissent à l'Autriche ne font que se resserrer, même quand ils paraissent tendre à se relâcher. Il n'en est pas de même de nous contre lesquels la méfiance et la jalousie sont continuellement éveillées. Cependant j'espère que si nous sommes sages, si cette session se passe tranquillement, et que le gouvernement du roi se consolide, nous commencerons à acquérir quelque importance, et comme bien sûrement nous ne voudrons employer notre influence que pour le bien, je me flatte que nous serons comptés pour quelque chose, recherchés même, peut-être, par ceux qui voudraient bien prolonger l'habitude de ne faire aucun état de nous.
C'est d'après cette idée, que je crois que dans cette affaire de Naples, si. en y entrant beaucoup plus avant que l'Angleterre, nous ne nous plaçons pourtant pas sur la même ligne que les trois autres puissances, ce qu'il nous semble que notre position ne nous permet pas de faire, nous ne pouvons pas, si notre intérieur marche bien, risquer d'être exclus du sanctuaire. Au contraire, si, en nous livrant trop, nous nous exposions à faire naître chez nous des embarras qui tendraient à retarder notre affermissement, nous aurions beau nous être associés de cœur et d'âme aux opérations des trois puissances, elles ne nous compteraient jamais que pour notre valeur réelle, estimée d'après notre stabihté et notre force. Il me paraît donc raisonnable, tout en étant fidèle à l'alliance, ce que nous sommes décidés à faire, de n'en prendre cependant que ce qu'on en peut supporter, et dans le cas présent, nous beaucoup plus, et l'Angleterre si peu que rien.
Vous avez lu sa longue note sur le protocole préliminaire; elle est assurément assez violente; mais je suis tranquille, cela ne la brouillera pas avec l'Autriche.
Mille amitiés au comte Capo d'Istria. Mettez-moi, je vous prie, aux pieds de l'Empereur avec tous les sentiments que je lui ai voués depuis si longtemps.
Tout à vous pour la vie.
213) Le duc de Richelieu au comte Capo d'Istria.
Paris, Je 23 septembre (5 octobre) 1820.
Ail risque de passer pour importun, il m'est impossible de laisser partir le courrier sans vous dire un mot; il porte à M. de La Ferronnays ses instructions et ses pouvoirs pour assister aux conférences de Troppau. Je veux aussi vous dire un mot encore de mes regrets bien vifs de ne pouvoir y venir moi-même, et du chagrin que j'éprouve de laisser passer une si belle occasion de me rapprocher de l'Empereur, de me rafraîchir dans sa mémoire, et de passer quelques instants avec vous; l'inflexible devoir m'oblige de rester ici; au moins tous mes collègues le croient, et je ne puis nier que je suis de leur avis. C'est ainsi que ma vie entière n'est qu'un tissu de sacrifices, une suite non interrompue de privations.
Vous allez avoir un problème bien difficile à résoudre, celui de mettre d'accord dans un but commun des gens qui ont une position et des intérêts absolument différents; il le faut cependant, et je ne compte que sur vous pour trouver l'expédient qu'il faudra pour rapprocher des parties si éloignées les unes des autres. Tâchons de conserver la réalité si nous pouvons, l'apparence au moins de l'union des cinq cours. Jamais il ne fut d'une plus haute importance, que rien ne trahisse qu'elle pourrait bien ne pas exister; ne faisons rien qu'en commun, car si les révolutionnaires s'aperçoivent que quelqu'une des cinq cours se sépare, ça sera le signal de leur irruption, et il deviendra bien difficile d'y résister. Le chevalier Stuard nous a communiqué, par ordre de son gouvernement, les instructions qu'il envoie à Vienne et à Naples; elles sont conformes à ce que nous avait mandé notre ambassadeur; la réserve ne saurait être poussée plus loin. Cependant dès qu'un plénipotentiaire anglais est autorisé à assister aux conférences, il y a encore moyen d'espérer un accord qui produise en Europe l'effet désiré; celui de la naissance du prince que nous attendions surpasse tout ce que nous aurions jamais pu espérer, et est général pour toute la France. Nous avons les imaginations si mobiles et si vives en même temps, que je suis persuadé, que si on pouvait faire les élections d'ici à huit jours, elles seraient tout autres de ce qu'elles auraient été il y a un mois, mais aussi ces sensations sont aussi fugitives qu'elles sont vives, et je ne réponds pas que cela dure encore dans un mois. Néanmoins il en restera quelque chose de bon, et bien des cœurs presque flétris renaîtront à l'espérance; faitesnous donc de bonne besogne à Troppau; pendant ce temps nous lutterons
ici avec courage et persévérance^ et ce ne sera pas notre faute si l'ordre public ne se raffermit pas chez nous sur des bases larges et solides; priez Dieu qu'il nous donne seulement la force et le talent nécessaires pour mener cette noble entreprise à bien. Vous connaissez le sincère et inviolable attachement de votre fidèle ami et serviteur. Richelieu.
P. S. Vous vous rappellerez ce jeune homme que je vous ai présenté à Aix-la-Chapelle et que j'aime comme mon fils, il se nomme Stenipkowsky. Il est colonel au 43-me régiment de chasseurs -en quartier dans le gouvernement de Kherson; eh bien ce pauvre garçon est attaqué de la poitrine, quoiqu'il ne connaisse pas lui-même son état; on me marque que s'il ue va pas passer l'hiver dans un chmat plus doux, comme à Nice par exemple, le médecin assure qu'il succombera. Je sais par expérience que l'air des bords de la mer Noire expédie avec une étonnante rapidité les personnes attaquées de la poitrine. Demandez, je vous en supplie, en mon nom, à l'Empereur un congé indéfini pour lui; je lui écrirai d'en profiter, et je tâcherai de Vj déterminer; s'il ne le veut pas, la chose sera comme non avenue. Pardon, mille fois pardon, mais vous me rendrez, si vous réussissez, un service bien essentiel, car je suis horriblement inquiet pour le pauvre garçon, que j'aime si tendrement.
214) Le comte Capo d'Istria au duc de Richelieu.
Troppau.Ie 18 (30) octobre 1820.
J'ai reçu. Monsieur le Duc, les lettres que vous m'avez écrites jusqu'à la date du 3 (15) octobre.
Les informations, que vous avez l'obligeance de me donner, sont doublement satisfaisantes. Votre gouvernement sent tout le prix de l'accord à établir entre les principales puissances de l'Europe, et il est résolu à n'agir que de concert avec elles. C'est déjà un grand pas de fait vers le bien. La volonté ferme est presque toujours, non-seulement le présage, mais la garantie du succès. Espérons donc que la volonté ferme de l'uniou enfantera l'union elle-même, cette union si indispensable, mais qui ne pourra être vraiment utile, que quand elle sera complètement franche et sincère. Je ue me dissimule pas les obstacles qu'elle peut rencontrer. Vous les connaissez vous-même. Monsieur le Duc, ou plutôt vous connaissez les hommes, et vous avez votre expérience de 1815 et de 1818. Pensez-vou^ que les choses aient changé en 1820 et que les difficultés soient moiu-
(1res, surtout de la manière dont deux cabinets se trouvent représentés? Nos regrets, eu ce qui concerne la France, sont d'autant plus vifs, que nous avons pressenti les suites du choix de vos plénipotentiaires.
Vous recevrez les journaux des deux conférences qui ont eu lieu et l'opinion particulière que le comte de La Ferronnays a développée sur le mémoire autrichien. Je crois qu'en la présentant, il a rempli le devoir d'un homme de bien et d'un Français. Certes, à sa place, j'aurais parlé avec la même force, convaincu que la franchise est aujourd'hui plus nécessaire que jamais, et qu'à la considération, dont votre gouvernement sera entouré, est peut-être attaché le repos de l'Europe. Cette circonstance vous prouvera néanmoins, Monsieur le Duc, que dans votre intérêt et dans celui de la concorde, la proposition que 1. de La Ferronnays vous a faite de Varsovie, semble offrir de grands avantages.
Le temps me force à m'arrêter. Mais je ne saurais fermer ma lettre sans me féliciter que les vôtres et celles du général Pozzo soient moins intéressantes qu'à l'ordinaire sur le compte de la France. C'est vous surtout qui devez désirer que votre histoire devienne uniforme et ennuyeuse. Vous serez sauvés alors, et l'Europe le sera avec vous; toutefois je le répète, pour parvenir à ce grand but, il me semble que vous devez d'abord persuader au monde, qu'en étant constitutionnels et hautement constitutionnels, vous obéissez à une conviction durable et non à une nécessité passagère.
Mais je m'aperçois que je vais m'engager dans une nouvelle digression, tandis que je ne me proposais et que je ne peux même plus, que vous réitérer les assurances vivement senties de mon inviolable amitié.
Capo d'istria.
P. S. J'oubliais de vous mander que l'Empereur accorde un congé indéfini à Mr. de Stempkowsky. J'en ai déjà prévenu le prince Volkonsky, et il ne dépendra plus que de votre protégé de profiter de son semestre. Soyez bien assuré, Monsieur le Duc, que si je puis contribuer au rétaWissement de sa santé en pressant l'envoi de la permission qu'il va recevoir, je le ferai avec le plus sincère plaisir.
215) Le comte Capo d'istria au duo de Richelieu.
Troppau, le 8 ('20) novembre 1820.
Monsieur le comte de La Ferronnays vous transmet, Monsieur le Duc, les premiers fruits des conférences de Troppau. Je profite de cette occasion,
non pour commenter les pièces que vous recevez, mais pour vous parler de l'espoir, où l'Empereur est, que le roi s'en montrera satisfait, et que ses plénipotentiaires auront l'ordre en conséquence de signer en son nom l'acte préliminaire et le protocole additionnel présentés à la conférence d'hier soir.
La question était difficile, et il n'a été possible de la résoudre, que lorsqu'on a cherché les moyens à la véritable source, à celle des principes conservateurs, sur lesquels l'alliance générale se fonde.
Nul gouvernement, ami de la paix et de l'ordre, ne saurait refuser son adhésion au système que les puissances athées viennent d'arrêter. Aucun ne refusera sans doute son suffrage aux mesures qu'elles se proposent dans ce système, pour ramener Naples au sein de l'alliance européenne.
Aussi nous n'hésitons pas à croire, Monsieur le Duc, que votre gouvernement ne soit le premier à sanctionner les décisions que les trois cours lui présentent dans leurs actes du 7 (19) de ce mois.
Les démarches que Sa Majesté très-chrétienne voudra faire pour accé~^ lérer et faciliter l'accueil de l'invitation, que les souverains vont adresser au roi des Deux-Siciles, contribueront puissamment à accomplir leurs vœux et leurs nobles espérances. ''Les uns et les autres tendent surtout à terminer la révolution de Naples, par les voies de la concihation,^ Mais après les déplorables excès du 2 juillet, où trouver cette conciliation, si ce n'est dans le monarque lui-même? Quelle médiation plus utile et plus prompte que la sienne? Cependant, pour qu'elle apparaisse et pour qu'elle se fixe un but, il faut avant tout que le médiateur soit libre. Or, entouré de factions criminelles et de dangers imminents, le souverain ne peut être censé libre, ni opérer le salut d'un peuple bouleversé. De là, une mesure, qui doit en même temps rendre au pouvoir sa liberté et à la nation un médiateur naturel, est bien essentiellement pacifique^' Comme telle, elle sera agréée par les puissances qui s'intéressent aux voies de conciliation dans leur juste amour de la paix. Elles ne voudront pas négliger les moyens d'assurer un effet prompt et favorable aux démarches dont il s'agit. % Pour le moment nos vœux ne vont pas au delà. S'ils sont accomplis, nous osons nous flatter de réussir immanquablement, et dans le soin de conserver au royaume des Deux-Siciles une complète intégrité territoriale et son indépendance pohtique, basée sur un grand bien-être intérieur, et dans la tâche d'offrir au monde un témoignage imposant des bienfaits, que la puissance morale de l'alliance est à même de lui garantir. —
Si vous partagez, Monsieur le Duc, cette opinion et notre espoir, ne tardez pas de nous envoyer le vote du cabinet des Tuileries sur les actes du 7 (19) novembre, et de nommer un plénipotentiaire pour la conférence,
dont il est fait mention à l'article V du protocole préliminaire. Veuillez le munir d'instructions assez étendues pour qu'il puisse coopérer utilement à ce travail.
J'écris et je termine ma lettre en toute hâte. J'aurai l'honneur de la continuer demain par un courrier qui va être dépêché à notre mission.
Agréez mes hommages.
Capo d'Istria.
216) Le comte Capo d'Istria au duc de Richelieu.
Troppau, le 12 (24) novembre 1828.
Je n'ai point eu le temps, Monsieur le Duc, de vous donner par M. Prévost, de longs détails sur les résultats de nos délibérations, mais je profite aujourd'hui du départ de notre courrier, pour vous communiquer les développements que nous avons adressés au ministère britannique, concernant les actes, dont les trois cabinets qui pouvaient recevoir à Troppau les ordres de leur souverains, sont déjà convenus.
Nous nous dispensons de parler officiellement le même langage à votre gouvernement, car nous ne doutons point que S. M. très-chrétienne n'autorise ses plénipotentiaires à signer les actes en question et à prendre une part essentielle aux compléments qu'ils réclament encore.
La dépêche que reçoit le comte de Lieven, et dont j'ai l'honneur de vous transmettre copie, embrasse dans toutes ses parties la thèse, que nous avons discutée. Ce problème poUtique, d'une si haute importance, a été résolu selon l'esprit des transactions sur lesquelles se fonde l'alhance générale. Il nous reste à désirer, que le vote de la France et celui de la Grande Bretagne complètent l'unanimité qui a présidé à nos travaux et prouvent au monde, que tous les états européens, liés entre eux par un pacte d'union inviolable, constituent une seule et même famille.
Cette heureuse conformité de vues et de principes est aujourd'hui plus nécessaire et sera plus utile que jamais. Sous de pareils auspices, le système arrêté à Troppau peut et doit faire le salut de la péninsule italienne. Au moins aurons-nous la conscience de n'avoir rien négligé pour parvenir à ce grand but; et ce qui vous donnera la mesure de la sollicitude que l'Empereur porte à la pacification du midi de l'Europe, c'est le rescrit ci-joint qu'il adresse lui-même au comte de Stackelberg.
Elle serait assurément belle et glorieuse, la victoire qui anéantirait le fléau des révolutions et qui l'anéantirait par la seule action morale d'une alliance de paix et de sécurité.
Nous tenterons tontes les voies amicales pour obtenir ce résultat. Les puissances alliées y sont fermement décidées, mais si les intérêts des sectes, et de l'insurrection, devaient l'emporter sur le désir du bien, elles ne sont pas moins décidées à employer les voies de la force. Nous comptons sur votre coopération dans cette noble et difficile entreprise. C'est celle dont vous aviez eu l'idée dans votre premier mémoire, et nous n'avons fait que donner à vos projets une application plus universelle et une extension plus vaste.
L'assistance la plus efficace, que vous puissiez nous prêter pour le moment, est d'user de toute l'influence que vous pouvez avoir à Naples, pour y persuader que ce n'est qu'en acceptant la proposition des Monarques, que le roi peut sauver sa partie. L'opinion de la France sera d'un grand poids auprès du gouvernement napolitain, surtout si vous lui faites bien comprendre, qu'associés par des traités solennels à la politique européenne, vous ne dévierez jamais de la ligne de conduite tracée par les actes qui en forment le code. Parlé avec énergie, ce langage ne peut manquer son effet, et lorsque les révolutionnaires des Deux-Siciles seront convaincus, qu'à cet égard vos déterminations sont invariables, ils demanderont eux-mêmes à leur roi, de se rendre à Laybach et de faire rentrer ses états dans la fédération, dont ils ont été exclus.
Ce succès ne paraît pas être le seul, auquel vous deviez vous borner, et il nous semble que vous avez une autre tâche, non moins importante, à remplir. C'est vous encore qui pouvez amener indirectement l'Angleterre à suivre votre exemple. Ne lui laissez non plus aucun doute sur la résolution que vous prendrez, de faire cause commune avec les trois puissances dans le système, dont les bases se trouvent déjà arrêtées. Diteslui, que cette résolution ne changera jamais, que vos intérêts, ainsi que vos devoirs les plus sacrés, vous commandent cette persévérance. Elle couronnerait les mesures au moyen desquelles vous consommez et vous affermissez la restauration de la monarchie française, et nous pourrons alors nous rendre la justice d'avoir fait ce qui dépendait de nous pour accroître nos forces, en nous concihant le suffrage et la participation de la Grande Bretagne. L'honneur d'une combinaison politique aussi heureuse, et aussi salutaire, vous appartiendrait, Monsieur le Duc.
Il ne nous reste plus qu'à vous signaler deux chances que nous vous prions de considérer avec la plus mûre attention. Voyez d'un coté, les cinq cours al'iées terminant la révolution de Naples par F ascendant moral de leur union intime et des principes généreux qu'elles professent. Aboyez de l'autre, l'Autriche, la Prusse et la liussie s'efforçant seules de procurer à
l'Europe ce même bienfait. La France, hésitant sur le rôle qu'elle doit embrasser, l'Angleterre en cherchant un, qui permette à la malveillance de répandre des doutes sur ses véritables désiçs^.
Dans une aussi triste hypothèse, les erreurs, que la politique aurait enfantées, deviendraient autant d'auxiliaires pour la révolution, et les puissances, qui ne composeront jamais avec elle, n'auraient plus qu'à déployer la force des armes.
Je vous supplie, Monsieur le Duc, d'envisager la question sous ces deux aspects et de prendre après cela le parti qui sera le plus conforme à vos vœux et à vos sentiments.
Je vous écris d'après les ordres de l'Empereur. C'est lui qui vous parle.
Agréez, Monsieur le Duc, les hommages de votre dévoué serviteur.
Capo d'Istria.
P. S. J'ai relu ma lettre. Monsieur le Duc, et il me vient une crainte qu'il faut que je vous confie. Ce n'est pas de votre adhésion à nos protocoles que je doute, mais, si après y avoir adhéré, vous ordonnez à votre ambassadeur de presser l'Angleterre et de se joindre "aux représentants des autres puissances, pour solliciter son accession, j'appréhende, je vous avoue, d'anciennes jalousies et des amours-propres qui, une fois excités, ne calculent plus. Je crois donc que votre exemple seul sera décisif. Quand l'Angleterre verra que vous n'avez point hésité à munir nos actes de votre signature, elle ne voudra pas rester exclue du système général, et il est trèsprobable qu'elle y donnera les mains. Mais si à cet exemple vous joignez des instances officielles, de vieilles rivahtés se réveilleront peut-être et feront échouer nos efforts.
Il semble donc que ce que vous pouvez faire de mieux, c'est d'adhérer immédiatement aux protocoles du 7 (19) novembre et d'inviter Mr. De Cazes à rester neutre dans toute cette affaire, à dire, si le cabinet de Londres demande l'opinion de la France, que son adhésion témoigne assez sa manière de voir, et à laisser agir auprès du gouvernement britannique les autres ministres des cours alliées.
Pardon, Monsieur le Duc, pour la franchise, avec laquelle je vous communique ces idées. Ce sont celles de l'Empereur, et quand Sa Majesté s'entretient avec vous par mon entremise, Elle croit vous parler dans son cabinet. Quant à moi. Monsieur le Duc, je compte de votre part, sur cette indulgence qu'inspire l'amitié, et je me félicite de pouvoir vous réitérer l'assurance de l'attachement inviolable avec lequel je suis
Votre dévoué
Capo d'Istria.
217) Postscriptum à la lettre confidentielle du comte Capo R' stria à
M. le duc de Richelieu.
Troppau, novembre 1820.
La copie ci-jointe d'une seconde dépêche que nous adressons à M. le comte de Lieven, vous mettra au fait, Monsieur le Duc, des explications que nous venons d'avoir avec lord Stewart, et des efforts que notre ambassadeur a l'ordre de faire à Londres pour lever les obstacles qui retarderaient les décisions du cabinet anglais sur les premiers résultats des travaux de Troppau.
L'Empereur a désiré que vous soyez informé de ces directions supplémentaires, dans l'espoir que celles, dont vous muniriez votre ambassade à Londres, seraient propres à faciliter le succès de nos démarches.
En réclamant de vous ces facilités, nous ne vous appelons pas à une coopération plus active. Car, si le cabinet des Tuileries se montre décidé à signer les actes du 7 (19) novembre, par cette seule adhésion il complète assez notre oeuvre, pour que les moyens, qui sont mis aujourd'hui à la disposition des ministres des cours d'Autriche, de Prusse et de Russie suffisent au succès définitif de leurs négociations.
Mais si votre cabinet, dans les intentions, d'ailleurs, les plus louables, s'unissait activement à nous, pour exiger de l'Angleterre, qu'elle suive son exemple, peut-être aurions nous à déplorer les conséquences d'un zèle infructueux.
C'est, à vous, Monsieur le Duc, que j'écris; c'est là sans doute l'unique excuse de ma franchise; et cependant je sens mieux la délicatesse des nuances que je vous présente, qu'il ne me sera jamais donné de l'exprimer.
L'élévation de votre caractère achèvera le reste; elle guidera noblement, mais habilement, la conduite importante que M. l'ambassadeur de France est appelé à tenir auprès du gouvernement anglais. Puisse-t-il ne pas aggraver les difficultés que les nôtres doivent vaincre, et ici nous redoutons les deux extrêmes. Soit qu'il veuille se joindre à leurs démarclies, ou qu'il s'y oppose, en déclarant que son gouvernement est loin d'accueillir les propositions qui lui sont adressées, il nuit indubitablement à nos espérances et à nos vœux.
Je n'entre pas dans de plus longs détails. Si j'ai pris la liberté de pousser jusque là mon indiscrétion c'est que des réticences m'avaient fait
manquer à mes devoirs, et plus encore aux sentiments que je vous ai voués. Agréez-en, Monsieur le Duc, un nouvel hommage et l'assurance empressée
2Î8) Projet de lettre particulière du comte Capo d'Istria au duc de
Richelieu.
Troppau, novembre 1820.
Je continue la lettre, que j'ai eu l'honneur de vous écrire par M. de Prévost. Celle-ci vous porte, Monsieur le Duc, les développements par lesquels l'Empereur a jugé convenable de faire accompagner au ministère britannique ses actes du 7 (19) novembre. Nous nous dispensons de parler d'office le même langage qu'à votre cabinet, parce que Sa Majesté Impériale ne doute point de l'empressement avec lequel il plaira au roi d'autoriser ses plénipotentiaires à signer en son nom ces actes, et à prendre ainsi une part essentielle aux délibérations par lesquelles la réunion des cabinets doit compléter ses travaux.
"^ La communication confidentielle, que j'ai l'honneur de vous faire, embrasse la question dans tous ces rapports. Décidés en principe, selon l'esprit des transactions, sur lesquelles se fonde l'alUance européenne, il ne nous reste qu'à faire des vœux sincères pour que le vote de la France, et de la Grande Bretagne, présente au monde le système qui en résulte comme une émanation légitime du pacte de Sainte-Alliance, qui unit tous les états dans une seule et même famille.
Appliqué aux affaires de Naples, ce système opérera sans doute le salut de la péninsule italienne; du moins nous le désirons, et rien ne peut mieux vous donner la mesure de la soHicitude avec laquelle nous espérons atteindre ce grand but, que le rescrit renfermant les ordres dont l'Empereur vient de munir M. le comte Stackelberg.
Ce serait sans doute un beau résultat, que celui de faire disparaître de la surface de la terre le génie des révolutions, et de le faire disparaître par l'aspect seul de l'action morale de la grande alliance; nous tenterons toutes les voies de conciliation possibles, pour arriver là; mais les [uiissances sont décidées d'y arriver; si l'esprit des sectes et des factions l'emportait sur celui du bien, elles y arriveront par le droit de la force. Il vous appartient Monsieur le Duc, de nous aider dans cette noble et difficile entreprise. Elle est la vôtre, mais sur une échelle plus grande; vous nous aiderez en mettant en œuvre tous les moyens d'influence qui sont en votre pouvoir pour persuader les n apolitains que ce n'est qu'eux, que par
leur roi, rendu à la liberté et placé au milieu de ses alliés, qu'ils peuvent sauver leur patrie. L'opinion de la France a un grand poids; elle l'emportera sur toute autre opinion du moment, que votre gouvernement frappera les Napolitains de la conviction qtie la France, associée par des traités séculaires aux puissances européennes, ne peut avoir et n'aura jamais d'autre vote dans les affaires de Naples, que celui qui se trouve conforme au traité, sera exprimé collectivement par l'alliance générale.
Si les Napolitains parvienent à comprendre ce langage, vous ne douterez pas qu'ils se mettent aux pieds de leur souverain pour le supplier de se rendre à Laybacli.
Mais ce n'est pas là, tout ce que vous pouvez faire pour contribuer aux succès de nos eftbrts. 11 vous reste encore une autre tâche à remplir,"' et elle n'est pas moins importante; c'est l'iVngleterre que vous pouvez amener indirectement à suivre votre exemple. Ne lui laissez pas de doutes sur, votre détermination à faire cause commune avec les puissances alliées dans le système dont elles viennent d'arrêter les bases. Dites -lui que vous y êtes décidé irrévocablement, que vos intérêts, comme vos devoirs les plus sacrés, vous y obligent. Liez cette grande décision à celles qui se rattachent au raffermissement de la restauration de la monarchie française, et conséquemment au traité du 8 (20) novembre 1815, et disons-nous alors que nous n'aurons rien négligé pour porter l'Angleterre à compléter de son intervention et de son suffrage l'œuvre de salut qui nous occupe. La gloire de devenir l'intermédiaire, par lequel cette grande et salutaire combinaison politique se complétera, vous est réservée. Monsieur le Duc. Elle est toute arrêtée dans l'esprit des transactions et des actes d'Aix-la-Chapelle; ce n'est que de son application qu'il s'agit maintenant.
Mais la différence serait majeure; voyez d'une part les cinq cabinets dominant, avec la puissance morale de leur union intime, la révolution de Naples, et conservant la paix sous la sauvegarde de tous les droits consacrés par les traités; voyez de l'autre l'Autriche, la Prusse et la Kus-.. sie s'efforçant de procurer au monde ce bienfait, la France hésitant sur le vote qu'eUe a à déployer et l'Angleterre se bornant à en chercher un qui laisse planer aux yeux de la multitude des doutes sur ses opinions et sur ses desseins. Dans une si triste hypothèse les illusions et les menées entachées par la politique de celles des puissances auxiliaires, du crime et de la révolte, et nécessitant l'emploi de la force de la part des puissances qui ne composent jamais avec la révolution. C'est en contemplant la question dans ces deux alternatives que je vous supphe. Monsieur le Duc, de vous
décider pour celle qui se trouve la plus conforme à vos principes et à vos sentiments.
Je vous écris sous la dictée de l'Empereur; c'est lui qui vous parle.
219) Le général Pozzo di Borgo à Monsieur, frère du roi.
Troppau, le 9 décembre 1820.
Monseigneur.
La conversation, que V. A. R. m'a fait l'honneur d'avoir avec moi la veille de mon départ de Paris, a été répétée à l'Empereur, selon le désir qu'Elle m'en avait témoigné, et Sa Majesté l'a entendue avec le plus grand intérêt et la satisfaction la plus vive.
La direction des affaires publiques en France a causé un contentement qu'il me serait difficile d'exprimer; c'est à les voir prospérer et se consolider dans le même sens, que toute l'attention de l'Empereur et celle de l'Europe sont dirigées avec cette juste sollicitude, qui accompagne toujours nos sentiments dans les choses qui nous tiennent le plus à cœur.
J'ai offert. Monseigneur, comme gage du succès, les dispositions dans lesquelles j'ai laissé Y. A. R. et la modération dont Elle se proposait de donner l'exemple et qu'Elle était décidée de prescrire à tous ceux qui aspirent à obtenir ses bonnes grâces, et comme l'Empereur sait à quel point V. A. R. respecte sa parole. Sa Majesté ne m'a pas demandé d'autre explication et veut se reposer entièrement et uniquement sur Elle.
Toutes les mesures prises par le gouvernement du roi ont été réputées sages et conservatrices. Sans entrer dans des détails, dont ceux qui administrent sont les meilleurs juges, l'ensemble a rencontré la même approbation qu'il a plu à V. A. R. de lui donner. J'ai annoncé le projet formé de faire entrer dans le conseil des ministres Messieurs Villèle et Corbière et la gradation ([u'on se proposait d'observer dans la fusion entière, qui devait avoir lieu parmi tous les bons, sans donner à une mesure aussi délicate, et aussi nécessaire, le caractère d'un triomphe de parti ou l'odieux d'une réaction, et j'ai assuré que c'est de Y. A. R. que j'ai reçu ces leçons de prudence, circonstance qui a donné à ces renseignements un prix infini.
Tout ce que j'ai l'honneur de vous exposer. Monseigneur, est exact et Y. A. R. peut en conséquence conjecturer aisément quelle est l'expectative et quelles sont les espérances que j'ai excitées dans l'esprit de l'Empereur. Sa Majesté ne doute nullement de les voir réahser pour le bien du monde.
C'est vous, Bionseigneur, qui m'avez fait l'honneur de me dire que dès que le chemin était bon, il ne fallait ni précipiter la marche, ni ouvrir des fossés pour V arrêter. Cette réflexion est de toute justesse: les systèmes, qui doivent durer, ne se naturalisent, pour ainsi dire, et ne s'affermissent que d'une manière insensible et par une multiplicité de mesures qui tendent à une fin. Les esprits ardents passent à travers les choses et en allant au delà du but, ils ne trouvent que des précipices, et les ambitions personnelles pour soutenir leurs tentatives prématurées voudraient compromettre les intérêts les plus sacrés et les plus augustes. Ces deux dangers ont été souvent funestes à Sa Majesté et à la sûreté des trônes; ils ne manquent jamais de les obséder, et heureux les princes qui parviennent à s'en préserver. Ceux qui ne savent pas attendre, sont de mauvais politiques et en conséquence de très-mauvais serviteurs de l'état et du souverain. Il y a des choses en perspective qu'on est sûr d'atteindre, si on les laisse seulement s'approcher, mais qu'on est également sûr de manquer lorsqu'on veut courir vers elles pour les saisir. Les affaires en France sont maintenant dans une direction salutaire; qu'on les y tienne tout simplement et sans agitation, et on verra des miracles. J'en appelle à ceux qui ont eu heu depuis dix mois: ils augmenteront à l'avenir dans une proportion géométrique.
L'accueil que j'ai reçu a été bienveillant au delà de toute expression, et je peux assurer V. A. R. qu'il est dû entièrement au zèle avec lequel j'ai soutenu les principes conservateurs dans la situation, oii j'étais placé, et au succès qu'ils ont obtenu, par le mérite, sans doute, de ceux qui y ont contribué plus que moi.
L'Empereur voit avec une perspicacité admirable, et une conviction supérieure à toutes les hésitations, les dangers auxquels la légitimité des trônes et l'ordre social sont exposés; il est décidé de défendre la cause qu'il a tant contribué à faire triompher, et il désire de rencontrer dans ceux qui y sont intéressés, comme lui, et que la Providence a destinés à diriger les peuples, cette association de fermeté et de prudence qui seule peut arrêter la violence et déjouer la malice des ennemis communs. Ce que j'ai l'honneui' de dire à V. A. R. est vrai et n'est pas sujet à changement.
Nous attendons ici la réponse du roi de Naples à l'invitation, qui lui a été faite, de venir se réunir aux autres souverains à Laybach en Carniole. Si les révoltés s'y opposent d'autres mesures seront adoptées. On veut faire précéder toutes celles de la modération, mais on veut en dernier résultat effacer l'ouvrage de la rébellion.
La France est regardée, à juste titre, comme le centre de la position que nous défendons contre les attaques de tous les révolutionnaires du monde. Il est aisé de voir la place que V. A. R. y occupe et celle qui l'attend dans l'ordre des événements. C'est donc en proportion de son importance que toutes les vues se dirigent sur V. A. R. et qu'elle va devenir, comme je l'ai assuré, une des causes les plus efficaces du salut commun.
C'est en m'unissant à des vœux aussi justes et aussi sincères que je renouvelle à V. A. R. le dévouement sans bornes et le profond respect, avec lesquels je suis etc
220) Le comte Capo d'Istria au duc de Richelieu.
Troppau, le 15 (27) décembre 1820.
Votre courrier. Monsieur le Duc, est enfin arrivé et j'ai bien des remerciements à vous faire pour votre lettre du 13 décembre. Ir. le marquis de Caraman et Mr. le comte de La Ferronnays ont bien voulu y ajouter des explications confidentielles pour me faire comprendre les difficultés qui s'opposent à ce que votre cabinet partage les opinions exprimées dans le protocole du 7 (19) novembre.
Je dis les opinions et je souligne ce mot parce que vous avez bien autrement jugé notre travail. Vous y avez vu les préliminaires d'un nouveau traité d'alliance, tandis que notre seul dessein a été de nous expliquer à nous-mêmes les devoirs que l'alliance existante impose aux états européens, cette alliance qui associe le gouvernement de Sa Majesté trèschrétienne au système général de l'Europe.
Rien ne saurait mieux vous convaincre de la pureté de nos intentions qu'un mémoire du cabinet russe, portant la date du 5 (17) décembre, et qui a pour titre: ((questions que présente le développement ultérieur de la première partie du protocole préliminaire mtitidée: principes-».
Vos plénipotentiaires ont reçu communication de cette pièce quelques jours avant l'arrivée de votre courrier et j'ai lieu de présumer qu'ils vous rendront compte des longs entretiens que nous avons eus sur cette matière si grave et si délicate.
Nous la discutions ensemble et je me proposais de vous soumettre mon avis sur les dépêches qu'ils viennent de recevoir et sur les communications qu'ils ont faites à la conférence, lorsqu'au moment de son départ pour Vienne, c'est-à-dire da,ns la soirée d'avant-hier, Mr. de Caraman me
donna connaissance des observations du ministère français sur le protocole du 19 novembre.
Comme il a eu la bonté de me les confier, j'ai cru que la meilleure manière d'en causer avec vous, Monsieur le Duc, était d'y répondre article par article.
Je vous envoie ci-joint ce travail. C'est celui d'une matinée, car le temps me pressait; nous sommes aussi sur notre départ, et plusieurs autres expéditions réclamaient nos soins. Examinez-le donc avec indulgence, et comme en tout état de cause, il vous olîre de notre part un témoignage d'amitié sincère, j'espère que vous l'agréerez de bon cœur.
L'Empereur n'ignore aucun des détails dont je vous parle. Monsieur le Duc, et c'est lui qui vous prie de vous occuper un peu exclusivement de ce que nous vous mandons, pour achever l'œuvre que vous avez si glorieusement commencée à Aix-la-Chapelle.
Ce n'est pas d'emblée que nous y avons atteint le but. Ce n'est pas d'un trait de plume qu'ont été faits le protocole et la déclaration du 15 novembre 1818. Vous avez assisté à nos interminables débats, et personne ne connaît mieux que vous, la peine qu'il faut se donner pour faire apprécier et adopter des idées simples. Cependant on y parvient avec de la persévérance et surtout de la bonne foi. Vous en avez eu la preuve en 1818. Maintenant que tout est ici à l'unisson, la discordance paraît venir de chez vous. En Usant les observations de votre cabinet sur le protocole du 19 novembre, on dirait que nous avons inventé des combinaisons encore inconnues, au heu de profiter de celles que tous les états de l'Europe connaissent et qu'ils ont tous ratifiées. On dirait même que, dç votre côté, vous vous etîorcez de trouver des arrières-pensées là, où il ne peut y en avoir. Ce serait presque faire de la grande politique à la vieille manière dans un temps, où les gouvernements devraient habiter la maison transparente, dont parle le vieux Plutarque. -- C'est cette malheureuse prédilection" pour l'ancienne politique qui nous a valu en grande partie, comme vous l'observez avec beaucoup de justesse, la catastrophe d'Espagne et toutes celles qu'elle a produites. Pourquoi donc étabhriez-vous, quoique dans un sens contraire, mais par des raisons également exclusives, une fâcheuse divergence dans la marche politique des cabinets placés au centre de la fédération européenne? y
Vos convenances intérieures, et vos devoirs constitutionnels, vous obligent-ils à vous éloigner de vos alliés dans le système de salut commun, dont ils ont concerté les bases?
"'^ Les constitutions, ou en d'autres termes les lois, n'ont qu'un seul ennemi à redouter, et cet ennemi est celui que nous voulons combattre.
Le despotisme de l'aristocratie, ou des classes privilégiées, n'est, de nos jours, et ne sera peut-être pour longtemps qu'un mot vide de sens. Ce pouvoir n'existe plus et ce qui est mort ne fait de mal à personne. Mais le despotisme révolutionnaire, ce despotisme exercé, tantôt par des anarchistes, tantôt par des tyrans, pèse sur l'Europe depuis la fin du dernier siècle.
Les deux péninsules sont aujourd'hui ses victimes et tout le continent européen est menacé du même sort. A quel titre, par quel motif, la France voudrait-elle en quelque façon respecter ce fléau? Si elle se félicite du bonheur, dont elle jouit sous l'égide de sa Charte, croit- elle que ce bonheur puisse être de longue durée, lorsque l'Italie et l'Espagne reproduiront aux yeux du monde l'effrayant spectacle que naguère la France ehe-même a eu le malheur de présenter? Ainsi vos intérêts constitutionnels vous invitent à vous joindre à nous. D'une autre part, dès que vous ne chercherez plus dans les traités existants, et dans les actes d'Aix-la-Chapelle, la définition de vos devoirs envers les autres états; dès que le gouvernement français voudra se réserver la latitude de rester l'alhé d'un gouvernement exclu de l'alliance générale, parce qu'il serait le résultat impur de la révolte, comment voulez-vous que d'autres gouvernements indépendants et libres ne resserrent pas entre eux les liens, qui les unissent, et comme garants de l'inviolabihté des transactions diplomatiques et comme signataires des traités de la quadruple alliance du 20 novembre 1815; traité qui dans cette triste hypothèse constituerait le seul gage de la paix et du repos de l'Europe. Vous condamneriez-vous alors à rester sans alliés? Cette idée me fait trop de peine. ... Je l'écarté pour vous supplier encore une fois. Monsieur le Dac, d'expédier de bonnes instructions à vos plénipotentiaires, afin que nous puissions travailler de concert avec eux à la rédaction de l'acte désiré qui ne serait, dans aucun cas, ni plus, ni moins, qu'une conséquence rigoureuse et fidèle du protocole et de la déclaration du 15 novembre 1818.
Ma lettre est devenue plus longue, que je ne l'avais pensé en la commençant, et surtout si ilhsible que je prends la hberté de la faire recopier par mon alter ego. Agréez, Monsieur le Duc, les hommages de votre dévoué ami.
Capo d'istria.
221) Projet de lettre particulière du comte Capo d'Istria au duc de
Richelieu.
Troppau, décembre 1820.
Monsieur le Duc.
L'Empereur ,me charge de vous entretenir confidentiellement d'une circonstance, sur laquelle nous avons déjà appelé l'attention de votre cabinet.
Le général Pozzo vous a donné communication, dans le temps, des motifs qui avaient porté le prince d'Orange à se rendre à Varsovie. Nous croyons, sous ce rapport, avoir fait preuve envers vous de la plus confiante franchise.
Vous avez pu prendre lecture et de la lettre du roi des Pays-Bas, et de la réponse de Sa Majesté Impériale. Les explications directes de la cour de Bruxelles auront, en outre, achevé de vous démontrer, combien étaient faux et calomnieux les bruits, par lesquels la malveillance avait essayé de compromettre le nom du prince d'Orange.
Autant était vive la peine que l'Empereur avait ressentie, en apprenant jusqu'où des hommes, 'sans foi, avaient osé pousser l'audace de leurs inculpations, autant fut sincère la satisfaction, qu'il éprouva, eu voyant se confirmer ce dont il avait toujours été convaincu, en s'assurant par la bouche même du prince, que jamais soupçons n'avaient été plus faciles à démentir. Quelque dénués de fondemeut qu'ils fussent, ils devaient néanmoins produire une impression fâcheuse. Ils l'ont produite en effet, et cette impression semble même subsister jusqu'à ce jour.
La conscience du droit que le prince d'Orange avait, de s'attendre à voir le gouvernement français déclarer à la cour de Bruxelles toute la peine qu'il avait ressentie de l'accusation odieuse dirigée contre l'héritier présomptif de la couronne des Pays-Bas, avait engagé l'Empereur à vous faire connaître sans délai. Monsieur le Duc, la vérité toute entière. Sa Majesté espérait qu'il serait agréable au roi de France et à son gouvernement de se persuader que le prince d'Orange n'avait ni articulé ce propos, ni même pu concevoir la pensée qu'on lui attribuait, et qu'au contraire il s'était hâté de donner, à cet égard, des assurances qui attestaient à la fois l'élévation de son caractère et la pureté de ses intentions. L'espérance que l'Empereur nourrissait à cette époque, Sa Majesté la conserve encore. Elle se plaît à croire, que le langage noble et loyal du prince d'Orange aura été dûment apprécié. Mais comme jusqu'à présent, aucune manifestation de la part de la France n'est venue en offrir la preuve, comme rien n'a
été fait, pour effacer de part et d'autre des ressouvenirs pénibles, Sa Majesté Impériale a jugé, qu'Elle devait à la sollicitude qui l'anime pour le maintien d'une harmonie constante entre les deux cours, de vous témoigner M. le Duc, combien lui semble utile et juste la réparation à laquelle le prince d'Orange pouvait posséder un titre incontestable.
Yotre pénétration et votre équité sont trop connues de l'Empereur pour qu'il puisse douter un instant que vous ne trouviez convenable et même conforme aux intérêts de la France, d'informer le prince d'Orange, que, dès le principe, vous n'avez ajouté aucune foi à des assertions mensongères et que votre seul but, en le prévenant, de ce que répandait la calomnie, a été de lui offrir l'occasion de la confondre et de faire éclater les sentiments qui lui ont concilié une si juste et si générale estime.
Une semblable démarche amènerait, l'Empereur en est certain, le résultat désiré.
Tous les nuages se dissiperaient entre les deux cours, et le lien naturel, qui les unit, acquerrait une nouvelle force.
Provoquer cette démarche a été l'objet de nos communications précédentes. La voir effectuée est un des vœux les plus sincères de l'Empereur. Il vous l'exprime, parce que tout ce qui peut contribuer à l'affermissement d'une entière concorde entre les puissances européennes l'intéressera toujours, et parce qu'il sait que proposer à S. M. très-chrétienne un acte de justice, c'est aller au-devant de ses désirs.
Recevez, M. le Duc, etc.
222) Le duc de Richelieu au comte Capo d'istria.
Ce 17 janvier 1821.
Je vous remercie, Monsieur le Comte, et de tout mon cœur, de la lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire le 15 (27) décembre, et des notes par lesquelles vous avez bien voulu répondre à nos réflexions sur le protocole préliminaire, réflexions au reste qui n'étaient que pour nos plénipotentiaires, et qui auraient été rédigées d'un autre style, si elles avaient dû vous être communiquées. Nous n'entreprendrons pas de répondre à ces réponses. Toute cette polémique ne mène pas au but. Il paraît que l'Autriche n'a pas envisagé la question sous le même point de vue que vous, au moins son projet de garantie, qui bien évidemment est un traité nouveau, embrasse une foule d'objets, et proclame des principes, auxquels il nous serait encore plus impossible d'adhérer qu'au protocole préliminaire. Il
semble que vous en avez jugé ainsi, et cette divergence d'opinions n'est pas, soit dit en passant, le moindre inconvénient de ces théories nouvelles, ou même de ces interprétations données à des traités, lorsqu'elles ne sont pas parfaitement claires, et qu'elles peuvent frapper diversement les esprits. Il Y aurait un véritable danger à se perdre dans ce labyrinthe, et l'on s'écarterait toujours plus du véritable but qui est l'affaire de Naples. Hélas! Elle présente bien assez de difficultés, et il sera assez difficile de se mettre d'accord sur ce seul point, sans compliquer encore cette question déjà si embarrassante. Honneur à vous, si vous vous en tirez d'une manière convenable. Nous sommes disposés à vous y seconder de tout notre pouvoir, et de toute notre influence.
L'admission des puissances itahennes à la réunion de Laybach nou fournit une raison de modifier un peu nos résolutions à cet éo;ard. Monsieur le comte de Blacas et nos autres plénipotentiaires reçoivent des instructions à cet égard. Mais nous persistons à croire que, vu les circonstances, surtout qui ont accompagné le départ du roi, ses protestations renouvelées, même à bord du vaisseau anglais, sur les sentiments qui l'animaient, et le rôle qu'il se proposait de jouer à la réunion des souverains ses alliés, un langage diamétralement opposé, et une déclaration, où il ne parlerait que de la violence exercée contre lui, serait la chose la plus honteuse pour lui, et la plus fâcheuse pour la royauté en général. Nous en sentirions le contre-coup bien vivement ici, et il n'y aurait rien à répondre à tout ce que les libéraux révolutionnaires ne manqueraient pas de faire de commentaires sur un tel texte. Il importe, au siècle où nous vivons, d'avoir raison dans les formes et dans le fond. On ne peut espérer de gouverner qu'à ce prix, et c'est par ce motif que je désire tant, que le roi de Naples soit placé, en arrivant à Laybach, dans la position qui seule me paraît lui convenir, celle de médiateur entre les souverains alliés et son peuple. Je suis bien loin de prétendre par là qu'il approuve toutes les extravagances qui se sont faites à Naples depuis six mois; il faut au contraire en exiger la réparation autant que possible, et apporter au système adopté toutes les modifications qui peuvent le rendre praticable; mais que la voie des armes ne soit admise, que quand tout les autres moyens seront épuisés. Il me semble que c'est là le seul rôle, qui convienne au roi Ferdinand, es je ne conçois pas comment l'Autriche pourrait vouloir lui en tracer un autre qui, en le deshonorant, reverserait aussi une partie de la honte sur ceux qui seraient censés l'avoir imposé. Au reste, j'ai vu avec grand plaisir que depuis son arrivée à Livourne, aucun acte dans le genre de ce que je craindrais n'est encore émané de lui; cela me donne quelque espérance
pour la suite. J'espère que vous êtes content du comte de Blacas à qui il a été bien recommandé de s'entendre avec vous. C'est, je vous assure, notre plus vif désir, et je suis doublement heureux que, sur ce point, mes inclinations personnelles s'accordent si bien avec les devoirs du poste que j'occupe et les intérêts de mon pays. Nous n'avons jamais pensé que nous dussions être imitateurs servîtes de la marche qu'il plairait à l'Angleterre d'adopter. Il nous avait paru, et nous l'avions exprimé dans notre note du mois d'août, qu'il eût été désirable qu'on n'eût agi que de concert, et de manière que les cinq puissances eussent eu au moins toujours l'air d'être complètement d'accord. D'après ce qu'on nous mande de Naples, l'opinion publique paraît se prononcer fortement en faveur d'un arrangement amiable ménagé par le roi, et tout ce qu'avaient répandu les meneurs sur les dispositions des provinces qui devaient, disait -on, marcher sur Naples, est absolument controuvé. Peut-être sera-t-il possible de proiiter de ces dispositions pour faire accepter ce qui serait reconnu raisonnable. Je conviens que c'est ici la difficulté, si l'Autriche veut rétablir l'ancien ordre de choses sans aucune altération. Si, de crainte que de proche en proche, les concessions, qu'on ferait à Naples, n'arrivassent jusqu'en Lombardie, elle ne veut en faire aucune à Naples, ni même permettre que le roi ne fasse envers ses peuples quelque chose de semblable à ce que notre roi a fait en France; je ne prévois pas en effet comment on pourrait rétablir à Naples quelque chose de stable, et qui pût inspirer confiance. L'occupation militaire devra être extrêmement longue, sans donner l'espoir qu'elle calme l'irritation, qu'un tel système ne peut pas manquer de produire. J'ignore si les idées de l'Autriche sur ce point seront celles des autres cabinets italiens, alors il m'est impossible de prévoir autre chose que des malheurs, que tous nos efforts ne pourront parvenir à adoucir, bien moins encore à empêcher. La division entre le père et le fils arrivera à l'extrême, et il est impossible d'arrêter son imagination dans cette carrière de désordres, de scandales, et de malheurs de toute nature. Les suites peuvent en devenir funestes, même aux pays les plus éloignés. L'état de l'Europe est tel aujourd'hui, que le mal et le bien se communiquent d'un bout à l'autre avec la rapidité de la commotion électrique. Je ne puis penser sans frémir à l'effet que produirait le spectacle du père marchant contre le fils, et les manifestes réciproques. Puissiez-vous, M. le Comte, éviter ces scandales, dont la royauté aurait peine à se relever. Je cause avec vous de tout cela pendant que la chose est peut-être déjà décidée. L'état de la Sicile attirera sans doute aussi votre attention. Il n'est pas bien décidé qu'elle veuille suivre le sort de Naples, et il faut convenir qu'elle avait des griefs fondés contre l'ancien gouverne-
ment napolitain. Tout cela rend encore plus difficile la solution de ce problème, qu'il faut pourtant résoudre, et le mieux qu'on pourra.
Vous saurez sans doute l'irritation que cause en Espagne le voyage du roi de Naples; les journaux du gouvernement jettent feu et flamme, et menacent de l'explosion de leur colère les souverains et leurs ministres. La fierté castillane est blessée de voir peser l'improbation européenne sur la divine constitution d'Espagne. Je ne serais pas étonné qu'ils fissent une espèce de manifeste, une protestation contre tout ce qui se fera à Laybach. Les menaces ne nous sont pas épargnées non plus, et dans le sens le plus révolutionnaire; et l'on ne se propose rien moins que de venir planter le drapeau tricolore sur la crête des Pyrénées. Suivant toute apparence, si les Autrichiens marchent, les Cortès extraordinaires seront convoquées, et le ministère renversé, pour être remplacé par des hommes plus révolutionnaires encore, ainsi que cela a eu lieu dans le cours de la révolution française, et il faudra alors s'attendre à tout de leur part. Nous y sommes préparés, et j'espère qu'ils ne parviendront pas à exciter des troubles sur notre frontière.
J'attends, avec grande impatience, les premières nouvelles qui nous viendront de Laybach. Il est impossible de penser sans émotion à l'issue que peut avoir cette grande affaire. Je ne vous parlerai plus de mes regrets de n'avoir pu m'en occuper avec vous, ils sont bien vifs, je vous assure. Mais je sens, plus que jamais, qu'il m'était impossible de m' éloigner dans les circonstances où nous sommes. Il faut consolider l'union des royalistes de toutes les nuances, et ce n'est pas une petite affaire avec les amourspropres, les prétentions et les exigences respectives. Enfin, jusqu'à présent notre majorité existe, et j'espère qu'elle deviendra compacte, et que nous affermirons nos institutions de manière à n'avoir pas, tous les ans, à craindre pour notre existence.
Je finis. Monsieur le Comte, cette lettre déjà trop longue, en vous renouvelant l'assurance de l'inviolable attachement de
votre fidèle ami et serviteur.
223) Le duc de Richelieu au général Pozzo di Borgo.
Ce 17 janvier 1821.
Yotre lettre de Vienne, du 3 janvier, me dispense de répondre en détail à celle du 27 de Troppau, et je pense qu'il vaut mieux ne pas s'embarquer dans une seconde discussion du protocole préliminaire, ni de l'acte
de garantie proposé par la cour de Vienne. Tout cela nous écarterait du but au lieu de nous eu rapprocher. Peut-être, comme yous le remarquez vous-même, aurait-on mieux fait de ne pas s'engager dans ce labyrinthe; dans tous les cas il vaut mieux s'en tirer le plus tôt possible. Je veux seulement vous dire que si vous avez été étonné de quelques expressions, et du style même de nos réflexions sur votre protocole préliminaire, c'est qu'elles n'étaient que pour nos plénipotentiaires et nullement destinées à être montrées; ces messieurs avaient même l'ordre de ne les point lire, encore moins d'en donner copie. Si nous eussions voulu discuter la matière avec vous, nous l'aurions fait sous d'autres formes, et je vous avoue que je ne puis dissimuler à Caraman combien je suis étonné d'une démarche^ directement contraire à ce qui lui avait été prescrit.
Vous avez bien raison, rien au monde ne me paraît plus comphqué et plus difficile à débrouiller que cette affaire de Naples, et il n'y a pas besoin d'ajouter encore aux embarras par l'adoption de théories et de doctrines générales qui ne peuvent convenir également à tout le monde. Assurément je ne crois pas non plus que les constitutions soient une panacée universelle, propre à guérir tous les maux. Mais croyez-vous possible de rétablir le gouvernement napohtain comme il était, et espérez-vous que ce gouvernement et cette famille pourront se maintenir sans l'éternelle présence d'une armée autrichienne? Cet état de choses peut-il durer, et estce là le but qu'on doit se proposer? Je ne le pense pas. Si la peur de voir arriver jusqu'en Lombardie quelques - unes des formes, qu'on serait obligé de tolérer à Naples, épouvante tellement les Autrichiens, si les autres gouvernements itahens partagent cette crainte, et aiment mieux être conquis et gardés par des Hongrois que de faire quelques modifications dans teurs formes administratives, je sens qu'il ne nous appartient pas de nous y opposer; mais comme bien sûrement leurs peuples ne partageront pas lette prédilection pour les baïonnettes autrichiennes, on amènera, tôt ou tard, par cette conduite, une épouvantable réaction, que l'irritation produite par l'influence autrichienne, dont vous connaissez le peu de popularité en Italie, rendra plus violente encore. Certes, ce n'est pas ainsi qu'on rétablira, d'une manière solide, l'ordre et la paix dans cette belle contrée, et je plains vivement les gouvernements et les peuples; le sort qui les attend sera bien malheureux. Quel rôle le roi de Naples va-t-il jouer dans cette circonstance? Va-t-il déclarer que tout ce qu'il a fait lui a été arraché par la violence? Proclamera-t-il à la face de l'Europe que toutes les promesses, qu'il a faites au moment de son départ, n'avaient pour but que de mettre un peu plus tôt sa personne en sûreté? Je répugne à croire tant de bassesse. Si cela
avait lieu, la royauté serait frappée partout; et nous en ressentirions vivement le contre-coup. Mais j'espère encore que ce n'est pas là le langage que vous lui ferez tenir, et j'espère aussi que vous parviendrez à persuader à l'Autriclie de tolérer à Naples quelques institutions sans lesquelles il me paraît impossible que cette famille puisse régner. Vous avez là, messieurs, de quoi exercer toutes vos facultés, et comme il n'en manque ni à vous, ni au comte Capo d'Istria, je ne suis pas sans quelque espérance. Nos plénipotentiaires vous aideront de leur mieux, et je vous assure que nous ferons tous nos efforts pour ne nous séparer de votre ligne que le moins possible, et, j'espère, pas du tout. L'Angleterre a cassé les vitres, dans sa réponse au projet de protocole préliminaire. Mais cette bouderie envers l'Autriche ne sera faite que pour se raccommoder, et redevenir meilleurs amis que jamais. Je ne doute pas du plaisir qu'elles auraient toutes deux à voir la France et la Russie s'éloigner l'une de l'autre, et, comme vous le dites, il ne faut par leur donner cette satisfaction. Vous serez content, j'en suis sûr, du comte de Blacas. Il connaît parfaitement l'Italie, il y jouit d'une grande considération, et il a d'ailleurs plus l'habitude des négociations, ce qui, de vous à moi, me paraît manquer un peu à nos plénipotentiaires, 'f^'"
Il paraît que les ministres espagnols et tous les révolutionnaires de ce pays sont dans une grande colère de ce voyage du roi de Naples, et de tout ce qui se prépare à Laybach. Si les troupes marchent, il faut s'attendre à la convocation des Certes extraordinaires, et à une explosion violente contre ceux qui osent improuver la divine constitution d'Espagne et sa progéniture napolitaine. Nous sommes en particulier l'objet des menaces les plus sérieuses, et l'on ne nous annonce rien moins que le drapeau tricolore flottant sur la crête des Pyrénées. De fait, nous devrons être, et nous serons bien sur nos gardes de ce côté, car les liaisons avec nos révolutionnaires ne sont que trop évidentes, et c'est sur l'extérieur et sur quelque mouvement dans l'armée que compte à présent le parti ennemi. Alava a refusé la mission de Paris qui lui avait été proposée, à cause du délabrement de sa santé. C'est un grand bonheur, je vous assure; car vous ne pouvez par vous faire d'idée à quel point d'exaltation et de violence sa tête était montée, et dans cette disposition, il aurait pu faire bien du mal. Je remarque, en général, combien cette idée d'ingérence étrangère affecte vivement les têtes, même les mieux organisées; ce qui me confirme toujours davantage dans l'opinion, que j'avais conçue, des dangers de ces déclarations ou expositions de principes apphcables à tous les cas. Ou je me trompe fort, ou on produirait le mal que l'on veut éviter, par l'irri-
tation qui en résulterait chez les hommes même les moins partisans des nouvelles doctrines. C'est ce qui me fait désirer vivement qu'on ne remue plus cette question du protocole préliminaire, ni du nouvel acte de garantie proposé par l'Autriche. Tout cela aujourd'hui ne pourrait, ce me semble, que produire du mal, sans aucun résultat utile. Ce n'est pas à l'absence d'un acte semblable qu'on doit la révolution d'Espagne, mais bien à la conduite tenue par l'Autriche et l'Angleterre dans l'affaire de la médiation portugaise, et à l'obstination qu'on a mise à ne pas laisser venir le roi d'Espagne à Aix-la-Chapelle. Voilà les vraies causes extérieures de la révolution espagnole; celles de l'intérieur vous sont aussi connues qu'à moi. Mais au reste cette récrimination est superflue. Il faut penser au présent, et ne se rappeler les fautes passées que pour éviter, s'il se peut, d'en commettre de semblables à l'avenir. Ici notre situation est toujours à peu près la même. Il faut une attention et un soin continuels pour empêcher les deux nuances de royalistes de se froisser et de s'aigrir, et, on doit en convenir, les exigeances de la droite ne sont pas propres à maintenir l'union. Il y a aussi chez eux une sorte d'habitude et d'inclination à injurier les ministres qui leur a fait entendre avec quelque plaisir la philippique de Donnadieu. Un de ses résultats a été de mettre le garde des sceaux sur le grabat. Le sang lui a si violemment porté à la tête et à la poitrine, que je crains bien qu'il ne devienne malade, comme l'année dernière. Ce serait un grand malheur dans les débats que nous aurons à soutenir pour la grande affaire du renouvellement intégral. Nos nouveaux collègues sont attaqués tout comme nous par ces frénétiques; j'espère que cela ne les engagera pas à se rapprocher d'eux; jusqu'à présent nous avons à nous louer de leur franchise et de leur confiance. Nous allons porter le budget ce matin. Il présentera, pour cette année, un dégrèvement de 17 millions, et de 34 pour l'année prochaine, ainsi qu'un état financier des plus prospères. Tout le monde autour de nous est obligé d'avoir recours à des emprunts, et nous, non-seulement nous n'empruntons pas, mais nous pouvons diminuer le poids des impôts d'une manière sensible. Oh, si nous pouvions, ou voulions être sages, dans quel état de prospérité se trouverait la France au bout de 5 ou 6 ans! J'espère que nous allons aussi trouver une compagnie qui se chargera de nos canaux, et qui y versera 150 millions en 6 ans. Que n'êtes- vous ici, mon cher ami, je vous regrette tous les jours; vous nous seriez bien utile, pour expliquer aux gens de cette droite, qu'on ne peut pas aller en administration aussi vite que leur imagination, et qu'il serait aussi fâcheux de mettre dehors un tiers des gens en place, qu'il l'a été en 1819 de faire dans un autre sens cette St. Bar-
tliélemy de préfets et de sous-préfets. Mais je crois vous l'avoir déjà dit, tout ici est une affaire de places; il faut en donner à ceux qui en demandent, sous peine de les voir devenir ennemis, et comme les héritages sont trop lents à arriver, par le cours naturel des choses, il faudrait faire des vacances à coup de destitutions, chose qu'au reste je ne ferai pas. Mais en voilà assez de nos misères intérieures; vous avez à présent bien autre chose à penser, et je vous demande bien pardon de vous en avoir occupé si longtemps. Je vous souhaite santé et succès dans vos entreprises, et vous prie de compter sur moi à la vie et à la mort.
Ma sœur voulait vous écrire, mais elle a été si souffrante, depuis le jour de l'an, qu'elle ne le peut guère, et m'a chargé de vous témoigner ses regrets. Sa santé déchue, et c'est encore un avenir que je n'ose considérer de sang-froid.
224) Le duc de Richelieu au général Pozzo di Borgo.
Paris, ce 7 février 1821.
Je viens de recevoir votre lettre du 27 janvier, et je vous réponds de la Chambre des Pairs pendant qu'on lit des interrogatoires que je sais par cœur. Ce n'est pas une position favorable pour traiter des questions aussi graves, que celles qui vous occupent, mais c'est le seul moment dont je puisse disposer dans la singuhère vie que je mène. Six heures dans cette chambre et trois ou quatre chaque jour dans des conseils ou comités, voilà la majeure partie delà journée employée sans avoir écrit ni lu une lettre. Quoiqu'il en soit, il faut bien vous dire un mot par le courrier que nous réexpédions sur-le-champ. Le sort en est donc jeté, et vos résolutions irrévocablement prises. Je regrette un peu, je vous l'avoue, que vous n'ayez pas ouvert une porte, si petite qu'elle fût, à l'amour-propre des Napolitains, car à la manière dont on s'y prend, si ces gens ne sont pas les plus lâches des hommes, il faut qu'ils fassent quelque résistance et s'ils en font, on peut s'attendre à de bien grands malheurs. Enfin, c'est chose faite, et nos plénipotentiaires ont accédé; nous ne les désavouerons pas, mais bien sûrement nous n'irons pas plus loin. Vous ne vous dissimulez pas pi us que nous, à ce qu'il me semble, les difficultés et même les dangers de l'entreprise, à laquelle vous êtes associé; je fais les vœux les plus ardents pour qu'elle obtienne le succès le plus complet, et pour l'intérêt général, et pour vous en particulier. Si ces vœux sont exaucés vous aurez à songer sérieusement à la forme de gouvernement à donner à ce malheureux pays, et
quoique assurément il n'y ait pas à compter sur le roi de Naples, ni pour cet objet, ni pour aucun autre, il me semble que ce ne peut être que par son intervention, et quand il sera rentré dans sa capitale que les institutions à donner au royaume de Naples peuvent être discutées. Il y aurait de graves inconvénients à vouloir que tout cela partît de Laybach; ce serait donner des armes trop puissantes à nos ennemis, et c'est alors qu'on ne manquerait pas d'établir une similitude parfaite entre ces événements, et ceux de Bayonne. Nous sommes si pénétrés de cette idée, que si, contre toute attente, elle venait à prévaloir, nos plénipotentiaires ne pourraient prendre aucune part à ces délibérations. Mais j'espère qu'elle n'aura pas été adoptée, et je tire cette conclusion surtout de ce que dit le roi de Naples, qu'il veut s'entourer des hommes les plus intègres et les plus éclairés de son pays. Il est bien difficile d'avoir, de loin, des idées justes sur la nature des institutions que ces peuples peuvent supporter. C'est à vous. Messieurs, qu'il appartient de peser bien mûrement ce qu'il convient de faire, et d'éviter- il faut quelque chose qui satisfasse les esprits, en laissant toutefois au gouvernement toute la latitude nécessaire pour maintenir la tranquilhté pubhque.
J'ai été fort effrayé, je vous l'avoue, de ce que nous a mandé La Ferronnays d'un passage d'une conversation qu'il a eue avec l'Empereur. S. M. lui a dit, entre autres choses, sur ce qu'il aurait à faire contre l'Espagne, que ce serait à la France à jouer à l'égard de cette puissance le rôle que l'Autriche a adopté contre Naples. Je n'ai pu considérer cette ouverture sans une très-grande inquiétude. Je suis convaincu qu'une pareille tentative aurait pour la maison de Bourbon les mêmes résultats qu'a eus la guerre d'Espagne pour Buonaparte, avec cette différence que, dans ce cas, la chose irait bien plus vite. Aucun ministère, à plus forte raison, ne résisterait à une pareille entreprise, mais je regarderais comme traître à sa conscience, et à ses devoirs, celui qui la conseillerait ou qui s'y prêterait. Je voudrais bien que tous les motifs qui se présentent en foule à mon esprit, et que vous comprendrez facilement, pussent être mis sous les yeux de l'Empereur, ou au moins être présentés au comte Capo d'istria. Ce serait assurément nous placer dans la position la plus funeste, que d'insister sur de pareils projets, et je regrette de voir reproduire si souvent les principes énoncés dans le protocole préliminaire auquel je me flattais qu'on avait renoncé. Pourquoi nous jeter forcément et malgré nous sur la ligne de l'Angleterre, où nous ne voulons pas nous placer. Qu'on veuille donc bien considérer les circonstances, où nous nous trouvons, notre position géographi que et les souvenirs qu'ont laissés dans tous les esprits les désastres de
la guerre d'Espague. Comment pourrions-nous, de gaieté de cœur, nous exposer à tous les dangers que des projets de cette nature pourraient faire naître, et faire ainsi beau jeu aux projets des révolutionnaires qui, certes. ne souhaiteraient rien tani qu'un rassemblement de troupes, et la guerre du côté des Pyrénées; il est impossible que vous, qui connaissez si bien la France actuelle, ne sentiez pas tout cela comme nous. Il serait de la plus haute importance que vous voulussiez faire valoir ces raisons, qui dans votre bouche auront encore plus de poids. Soyez sûr, que la chose est plus grave que vous ne le pensez peut-être, vous-même; les intrigues, plus actives que jamais, d'un certain personnage paraisent avoir pris un caractère plus sérieux depuis qu'il a pu croire que nous nous éloignions de la Russie; que serait-ce, s'il parvenait à savoir qu'on voudrait nous proposer un rôle, qu'il serait si facile de représenter comme aussi contraire aux intérêts de la France, qu'à ceux de la maison de Bourbon? Vous pouvez imaginer quelles armes tout cela prêterait aux intrigues de cet homme, qui profite également pour nous nuire de l'extravagance des uns et de la méchanceté des autres.
Ne vous effrayez pas trop des pétards; croyez -moi il n'y a pas de danger, je ne peux vous en dire davantage. Les fonds sont à 83, cela doit vous tranquilliser. Nous marchons législativement entre les écueils. Il y a des prétentions, des exigences, et surtout des ambitions très-actives. Tout ce dont je puis vous assurer, c'est qu'il est impossible d'être plus satisfaits, que nous le sommes, de nos deux nouveaux collègues qui marchent avec nous de la manière la plus franche et la plus loyale, mais il est une partie de leurs soldats sur lesquels leur influence est bien faible, et parmi lesquels même, il y a des rivaux et des ennemis cachés. J'espère cependant, que notre marche sera si franche que le grand nombre nous restera. Ce ne sera pas au reste sans des traverses et des contrariétés de tout genre,
Ma sœur est un peu moins souffrante, et vous dit mille choses. Tâchez donc de finir toutes ces affaires bientôt, et de nous revenir. Personne ne le désire plus vivement que moi, comme sûrement personne ne vous est plus sincèrement attaché que votre fidèle ami.
Post scriptum. Les Espagnols ont pris assez doucement notre réponse à leur note. A moins que les nouvelles d'Itahe ne leur fassent perdre la tête, je crois qu'en leur montrant de la fermeté, et en évitant tonte nouvelle cause d'irritation, nous les contiendrons dans de justes bornes. Vous comprenez bien que nous n'épargnerons rien pour prévenir de ce côté une explosion qu'appellent de tous leurs vœux les révolutionnaires de ce pays, les nôtres, et ceux que vous allez réprimer.
225) Le duc de Richelieu au gouverneur d'Odessa.
Paris, 10 février 1821.
J'ai reçu votre lettre du 19 (31) décembre qui ne m'a pas égayé. Quand les gouvernements veulent faire eux-mêmes le monopole, soit de l'argent ou des denrées, ils font preuve d'une ignorance assez complète des vrais principes d'administration, et montrent qu'ils n'entendent pas mieux leurs véritables intérêts. Le gouvernement russe est assez sujet à se laisser séduire par ces aventuriers administratifs, et financiers, qui, en flattant les petites passions fiscales, font croire qu'ils n'ont en vue que de remplir le trésor de l'état, quand ce n'est que de leurs poches dont ils s'occupent. Je me rappelle d'avoir eu en 1811 à lutter contre un protecteur de cette espèce qui voulait que le gouvernement se fît négociant exclusif en grains; il ne me fut pas difficile de confondre ce puissant raisonneur et de le faire éconduire; il ne serait pas plus malaisé de prouver à M. Fourman que le but d'une banque, n'étant que de fournir des facilités au commerce, et d'abaisser l'intérêt de l'argent, plus il y en a, mieux cela vaut, et que celle du gouvernement, si elle est sagement conduite, a assez d'avantages pour ne pas craindre la concurrence, et que d'ailleurs on n'a pas plus le droit de défendre à une société d'escompter des lettres d'échange qu'à un négociant en particuher; cela est positivement l'A. B. C. et pourrait être présenté de manière à ce qu'il fût impossible d'avoir rien à répondre, mais pour cela il faut un peu de persévérance et de courage, ce qui est toujours fort aisé, quand on ne tient pas à sa place. Quand je viendrai, je verra en quoi je puis aider, et je le ferai de tout mon cœur; à présent je m'en vais en Angleterre complimenter le nouveau roi, sur son avènement à la couronne. Ce voyage me plaît, il me sort d'ici, et ne nuira en rien à celu que je compte faire sur les bords de la mer Noire. Celui-là est pour le cœur, l'autre pour satisfaire la curiosité. Nous nous traînons ici au milieu des embarras d'un gouvernement représentatif enté sur une vieille nation. Nous sommes occupés à résoudre un problème, celui de faire remonter vers les formes de la hberté, un vieux peuple habitué aux habitudes d'un gouvernement absolu. Il ne s'est encore jamais rien vu de semblable dans le monde, où toujours les peuples libres sont tombés sous le joug en vieillissant, et ce qui rend à mes yeux la situation plus critique, c'est qu'il est à peu près aussi difficile de gouverner sous les formes représentatives j
qu'il Test d'y plier nos mœurs, nos usages et nos passions. C'est pour cela que je ne me chargerai jamais de résoudre ce problème. J'ai bien peur que tout cela ne finisse encore après bien des maux, par tomber sous le joug d'un soldat. Puisse ce soldat être im prince de la maison de Bourbon, il aura toujours la main moins lourde qu'un parvenu
226) Le comte Nesseirode au duc de Richelieu.
Laybach, 1 (13) février 1821.
Si je ne vous ai point écrit tous ces temps-ci, mon cher Duc, je vous prie de n'y voir que l'effet d'une discrétion bien naturelle dans un moment, où vous êtes accablé d'affaires, et où chaque courrier expédié d'ici vous portait des volumes d'écritures de toutes les formes et de toutes les couleurs. Cependant je ne saurais laisser partir celui que nous vous envoyons aujourd'hui, sans vous féliciter sincèrement d'avoir si heureusement échappé au danger, dont la méchanceté d'une secte criminelle semble constamment encore environner le trône et le bonheur de la France. Que les ramifications de cette secte s'étendent et se consolident tous les jours davantage ne nous est démontré que par des preuves malheureusement trop évidentes. L'Empereur me charge, mon cher Duc, de vous en fournir une qui peut-être vous sera de quelque utilité dans les recherches et dans les enquêtes que vous allez faire pour découvrir les auteurs de l'attentat du 28 janvier. C'est à la poste de Pétersbourg que le billet que je vous envoie a été intercepté et retenu. J'y ajoute le rapport original du directeur des postes sur ce singulier incident. 11 renferme des détails et des rapprochements qui semblent mériter toute notre attention. Ne serait-il pas possible que se rattachant à l'explosion des Tuileries, ce billet mystérieux fût un avis préalable qu'un des conspirateurs eût voulu donner à un de ses confrères et amis en Russie, et que la date du 26 janvier indiquât le jour fixé en premier lieu pour l'exécution du crime. Tels sont les soupçons que nous avons conçus, il appartient plus particulièrement à la vigilance et à la sagacité de votre police de les vérifier, mais l'Empereur ne croit pouvoir assez vous représenter, mon cher Duc, combien dans les temps, où nous vivons, il est urgent que cette police redouble de zèle et d'activité, que surtout elle soit composée d'agents sûrs et fidèles. Sa Majesté se fera un véritable devoir de vous faire communiquer toutes les informations qui pourraient' intéresser la sûreté du roi et la tranquilhté de la France. Elle s'attend à ce que vous lui rendiez le même service. Ce n'est qu'une alliance
sincère de tous les bons qni pourra désormais déjouer le complot des méchants. Celui qui a failli compromettre les jours du roi a inspiré à l'Empereur la plus juste horreur, il désirerait que Sa Majesté très chrétienne en fût instruite, ainsi que de la bien vive satisfaction qu'il a éprouvée en apprenant le non-succès, . dont la Providence a frappé une si coupable tentative, mais le général Pozzo étant absent, c'est à vous, mon cher Duc, que l'Empereur doit s'adresser pour vous prier de vouloir bien dans cette triste circonstance devenir, auprès de votre auguste maître, l'interprète de ses sentiments et de la profonde émotion que son cœur a ressentie.
En m'acquittant de ses ordres, je vous renouvelle avec plaisir l'assurance de mon ancien et bien sincère dévouement.
Nesselrode.
227) Le comte Capo d'istria au duc de Richelieu.
Laybach, le 1 (13) février 1821.
Vous n'aimez pas la polémique en affaires. Monsieur le Duc, je ne l'aime pas non plus. Ainsi je ne vous parlerai pas aujourd'hui du protocole du 7 (19) novembre, et j'abandonnerai le soin de plaider sa cause, aux communications que j'ai ordre de vous adresser, et dont je m'acquitte en vous transmettant les pièces ci-jointes en copies.
L'instruction que nous expédions au comte de Lieven, et la réponse que nous avons donnée à lord Stewart, vous convaincront de la persévérance avec laquelle nous nous efforçons de maintenir une constante harmonie entre la cour de Londres et les autres puissances alliées. C'est que nous espérons encore que le jour viendra, où elle s'empressera d'applaudir au système que ses alhés sont irrévocablement décidés à suivre, pour faire de leur alliance une réalité utile et non une vaine et dangereuse abstraction. Les ordres, que reçoit notre chargé d'affaires en Espagne, vous diront plus: ils vous démontreront qu'en adoptant les principes qui règlent notre conduite, jamais nous n'avons eu l'intention de nous mettre en état d'hostilité avec l'Espagne, ni celle d'aggraver ses malheurs en rompant les relations de paix qui subsistent entre cette puissance et les états Hmitrophes.
Vos plénipotentiaires ne nous ont laissé qu'entrevoir votre réponse à la note de l'ambassadeur d'Espagne. Je l'ai lue fort à la hâte, mais autant que je puis m'en rappeler le sens général, il me paraît conforme à celui de nos explications et je ne crois pas que nous puissions différer d'avis sur l'attitude, où les puissances alliées se trouvent placées forcément, à l'égard
du gouvernement espagnol, ni sur la réserve que ce gouvernement devrait observer lui-même.
Les vœux, que nous formons pour l'avenir de l'Espagne, ne sauraient non plus qu'être partagés par le cabinet des Tuileries. Nous nous en flattons au moins et l'Empereur espère qu'animé des mêmes intentions, votre gouvernement s'efforcera de les accomplir. Il s'agit, d'une part, de calmer les inquiétudes que donne toujours une mauvaise conscience, et de modérer de l'autre des espérances légitimes sans doute, mais qui ne pourront être encouragées qu'autant qu'elles se dirigeront vers un bien réel.
Le sort de Naples, et les mesures qui l'auront décidé, ouvriront peutêtre les yeux aux révolutionnaires d'Espagne sur le mal qu'ils font à leur pays, et les forceront à sentir tout le poids de la responsabilité qui retombera sur leurs têtes. Ces mêmes événements réveilleront d'un autre côté, les dispositions des hommes sages qui veulent le bonheur de leur patrie et leur permettront d'espérer et de rapprocher même un meilleur avenir. Cependant, les uns, entraînés par les passions, auxquelles ils s'abandonnent par le fanatisme qu'excite l'esprit de secte, par les insidieuses manœuvres des hommes de mauvaise foi, que vous avez vous-même à combattre en France, redoutent le triomphe des véritables intérêts de l'Espagne, demandent du sang, et peut-être un sang auguste, et veulent détruire tout ce qui pourrait les arrêter encore dans l'exécution de leurs coupables projets; les autres, au lieu de prévenir ces calamités, les provoqueront, s'ils se livrent à des exagérations contraires, s'ils commencent par agir sans énergie, ou si même, après une première victoire, ils ne savent pas suivre un plan qui les environne des vœux de la nation, et puisse, par la certitude d'un gouvernement sage et réparateur, éloigner les Espagnols des hommes et des choses que les événements du 8 mars font régner dans la péninsule.
Tous les efforts des puissances alliées doivent donc tendre à désarmer, pour ainsi dire, les premiers et à inspirer aux seconds, de la confiance, mais une confiance tempérée par la modération et guidée par la sagesse.
Votre gouvernement, Monsieur le Duc, semble plus spécialement appelé que tout autre, à remplir avec succès cette grande et noble mission, et peut-être y réussirait-il en se faisant représenter à Madrid d'une manière digne du grand but qu'il se proposerait, et qui lui facilitât les moyens de l'atteindre.
Ce qui nous porte à vous proposer ce rôle, ce sont les notions qui
nous parviennent sur l'état intérieur de l'Espagne et la commission secrète du commandeur Saldanha, commission dont l'objet vous est connu.
Tout autorise à croire qu'une véritable contre-révolution va éclater. Ce qui est à craindre c'est qu'elle n'éclate avant terme, et n'augmente la puissance des hommes du 8 mars, soit en se laissant repousser par eux, soit en provoquant et en légitimant presque de nouvelles réactions, par le système qu'elle aurait rétabli.
Si vous parvenez à éclairer l'Espagne, et si pour y répandre d'utiles lumières, vous gagnez du temps à ses destinées, vous aurez la gloire de la sauver. Cette gloire est belle, mais je dirai plus, elle vous est nécessaire. C'est à Madrid, peut-être, que se décideront les progrès et l'affermissement de la monarchie légitime et constitutionnelle en France. La cause est une, l'ennemi à vaincre le même; et il n'y a pour le combattre qu'une seule arme, celle de cette constituUonnalité (passez moi l'expression) sage, franche et volontaire que vous employez avec tant de succès, depuis que vous êtes à la tête des conseils de sa Majesté très-chrétienne.
Ce n'est pas un compliment que je prétends vous faire; je vous exprime la conviction de l'Empereur. Les vœux de tous les hommes de bien vous soutiennent dans la carrière que vous parcourez. Ils vous accompagneront aussi dans celle que vous ouvrirez à la France en Espagne. Ce n'est point le fait d'une réaction que nous y craignons, car on ne saurait désirer, ni dans son intérêt, ni dans celui de l'Europe, que les institutions actuelles continuent à la régir. Une réaction est donc nécessaire, mais les suites peuvent en être fatales dans les deux hypothèses que je vous ai indiquées plus haut. C'est à vous. Monsieur le Duc, à vous, qui avez des sentiments si nobles, et des intentions si pures, qu'est réservé l'honneur de servir d'exemple et de guide aux Espagnols.
Je ne vous parle pas de Naples. Le général Pozzo vous en écrit, comme s'il vous en parlait.
Adieu, Monsieur le Duc, recevez les nouvelles assurances de la bien vive amitié que vous portera toujours
Votre dévoué Capo distria.
230) Le comte Capo d'Istria au duc de Richelieu.
Laybach, le 1 (13) février 1821.
En terminant ma lettre semi- officielle, je vous ai dit, mon cher Duc, que c'était à vous qu'il appartenait de diriger l'Espagne dans ce qu'elle doit faire pour se sauver. Ce mot vous renferme l'idée-mère du système et la pensée toute entière de l'Empereur. Il est en effet persuadé qu'il y a deux influences et deux directions politiques dans votre gouvernement, comme deux partis qui se disputent le terrain. L'un est celui des hommes de bien de toutes les époques, franchement et loyalement attachés à la dynastie des Bourbons, ainsi qu'à l'ordre constitutionnel en France. L'autre, celui des hommes que l'esprit de secte et de parti égare, dont le seul mobile sera toujours leur intérêt personnel, et, qui ne voyant que dans l'anarchie un moyen d'arriver au pouvoir, n'hésiteraient point à vous ramener aux horreurs de 93...
Vous êtes, Monsieur le Duc, à la tête des premiers, et je n'ai pas besoin de dire qui se trouve à la tête des seconds. Si ce sont pour m'exprimer ainsi, les vôtres, que vous faites agir en Espagne, l'Espagne pourra vous devoir son salut. Si, au contraire, des hommes, qui ne méditent que de nouveaux bouleversements, vous représentaient à Madrid, la ruine de l'Espagne deviendrait bientôt le signal d'un danger imminent pour vous et par conséquent le prélude d'une nouvelle ère de calamités pour l'Europe. Nous ne vous dissimulons pas qu'il est plus facile d'indiquer de semblables distinctions par écrit que de les suivre et de les observer dans l'action du gouvernement, surtout lorsqu'on a à faire à une génération sur laquelle les événements, qui viennent de remplir la moitié d'un siècle, ont encore une si grande influence. Il était cependant de notre devoir de vous communiquer cette observation. Nous l'abandonnons à votre sagesse avec toute la confiance qu'inspirent les sentiments et le zèle qui vous animent pour les grands intérêts de l'Europe et de votre patrie.
Agréez, mon cher Duc, les hommages de votre dévoué serviteur et ami.
Oapo d'Istria.
231) Le duc de Richelieu au comte Capo d'Istria.
Paris, ce 24 (12) février 1821.
J'ai reçu par votre courrier votre intéressante expédition du 13, Monsieur le Comte; pressé par le temps et ne pouvant disposer que de quelques instants, je ne puis y répoudre d'une manière aussi étendue que je le désirerais, en profitant du courrier que M. Scliroëder vous réexpédie aujourd'hui môme. Mais je ne peux pourtant le laisser partir sans vous accuser au moins réception, et vous remercier de toutes les lioses bonnes et sages que vous avez eu la bouté de me communiquer. Je vois avec un très-grand plaisir que notre manière d'envisager les atïaires d'Espague est absolument la même; le contenu de votre dépêche ôte aux esprits turbulents de ce pays tout prétexte de faire un éclat, et les met complètement dans leur tort, s'ils le faisaient. C'est à les placer dans cette position que nous nous apphquons aussi, en leur tenant un langage semblable à celui de votre note sur les dispositions, où nous sommes, à maintenir la bonne intelligence avec eux. Mais quelles que soient et notre prudence et notre modération, je craius qu'il nous soit bien difficile d'éviter quelque coup de tête de leur part.
Le ministère espagnol, enfant de la révolution, loin de la diriger, suit l'impulsion qu'elle lui donne, et cette impulsion teud à se répandre au dehors; tel a été l'instinct de la révolution française, tel sera celui de la révolution espagnole. Il est extrêmement difficile de lui donner par des conseils, ou par l'influence d'un représentant du roi, quel qu'il fût, la direction, dont vous parlez, ou d'opérer une réaction en faveur de principes plus raisonnables. Les petites velléités de résistance, abandonnées presque aussitôt qu'elles avaient été tentées par le roi, ont ôté toute confiance, si tant est qu'elle existât. Les éléments de contre-révolution royale, répandus sur toute la surface de l'Espagne, amèneront tous les désordres de l'auarchie, sans tendre à reproduire rien de régulier, et j'ai peine à croire que ce malheureux pays ne soit pas destiné à être livré pour longtemps aux discordes les plus funestes. Mais ce désordre intérieur n'exclut pas les tentatives au dehors, et c'est de leur union avec le parti ultra-libéral eu France (|u'ils nous menacent sans cesse par l'organe des libéraux d'ici; c'est à exciter l'esprit public dans ce sens, ou plutôt à le pervertir, que tendent les discours incendiaires des membres du côté gauche, et le scandale qu'ils produisent presque tous les jours dans notre Chambre des Députés. Nous
sommes prévenus, et nous nous tenons sur nos gardes, et, j'espère, que cette année, pas plus que l'autre, le mauvais parti ne triomphera pas. Cette complication de l'extérieur exige la plus grande circonspection, car il ne nous serait pas permis de faire impunément des fautes.
Je ne sais à quoi attribuer que nous soyons sans nouvelles directes de Naples; c'est par Laybacli que nous avons appris la réponse du prince régent au roi, son père. Quand vous recevrez cette lettre, tout sera probablement décidé, ainsi il est inutile de s'arrêter sur des choses qu'on ne peut plus changer. J'ai vu avec quelque étonnement, par les dernières lettres que nous avons du 16, que l'on s'y occupe de la forme du gouvernement à donner au royaume de Naples, quand le roi sera rétabh. Je croyais que c'était à Naples même, et par l'organe du roi, après qu'il aurait pris l'avis des hommes les plus éclairés de son pays, que cet important objet devait être fixé. Mais à Laybach, avec l'aide du seul prince Ruffo, comment peut-on espérer de faire quelque chose de solide, et qu'on puisse imposer aux Napohtains sans par trop révolter l'amour-propre national, dont tous les hommes sont pourvus, même les Napolitains? Il me semblait que l'idée de s'occuper de cet objet, quand le roi serait de retour à Naples, avait d'abord prévalu; il est, ce me semble, fort à regretter qu'on ait cru devoir suivre nue autre marche.
J'aurai l'honneur de vous adresser la réponse que je fais à la lettre de Pozzo; il serait parti pour l'Italie avant qu'elle ait pu lui parvenir, et lui-même m'a indiqué cette voie. Je désire bien vivement qu'il puisse nous revenir bientôt; il pourrait nous être bien utile, au milieu des difficultés qui nous environnent, et qui naissent sous nos pas.
Maintenant dans nos assemblées on ne parle plus que pour le dehors; les discom's ne sont plus faits pour ceux qui les écoutent, mais pour ceux qui les hsent; c'est maintenant à l'armée qu'ils s'adressent, après qu'on a reconnu l'année dernière que le peuple se refusait à répoudre aux appels qu'on lui faisait. J'espère qu'il en sera de même de l'armée, mais on ne peut se dissimuler que c'est de là que peut venir le danger, s'il en existe, et c'est aussi l'objet de nos constantes sollicitudes et de notre plus sérieuse attention.
Vous aurez été frappé comme moi de la manière dont lord Liverpool dans la Chambre des Pairs, en répondant à lord Orey, a traité l'affaire de la Sicile; cela m'a donné beaucoup à penser, et je me suis promis d'attirer toute votre attention sur les projets que l'Angleterre pourrait avoir sur la Sicile, au cas où les troubles de Naples se prolongeassent, ainsi que la résistance.
Ne voyez-vous pas là, dans un avenir peu éloigné, une protection anglaise à peu près semblable à celle des îles Ioniennes, à laquelle il m'a tant fait de peine que vous ayez consenti en 1815.
Si le résultat de l'expédition de Naples devait être la séparation des deux royaumes, avec l'établissement de la domination anglaise à Palerme, et de la domination autrichienne à Naples, nous n'aurions ni vous, ni nous à nous en applaudir assurément. Je passe sur tous les inconvénients de couper en deux la Méditerranée par la possession de Corfou, de la Sicile et de Naples et sur tant d'autres qui ne vous échapperont pas; je me bornerai à ajouter qu'un tel résultat serait mortel pour le gouvernement français, peut-être même pour la maison de Bourbon.
L'amour- propre national se révolterait avec la dernière violence contre ce que l'on regarderait comme l'hurnihation la plus complète, qu'on attribuerait à l'imprévoyance et à la faiblesse du roi et de son ministère, et je vous laisse à penser quelles seraient les suites du profond mépris que concevrait la France pour ceux qui la gouvernent. Il m'est impossible de ne pas m'arrêter avec effroi sur cette pensée. J'espère que l'Empereur ne donnera jamais les mains à un tel arrangement; il tendrait à ramener en Europe les troubles les plus funestes, que la sagesse de Sa Majesté, aidée de sa puissance, saura bien prévenir, j'espère.
Ayez la bonté de dire au comte Nesselrode que je lui répondrai par notre premier courrier, et faites-lui, en attendant, tous mes remerciements pour la communication que j'ai reçue de lui.
J'écrirai à Pozzo par son neveu qui va le rejoindre en Italie.
Vous connaissez, Monsieur le Comte, l'inviolable attachement de votre fidèle ami et serviteur.
232) Le comte Capo d'Istria au duc de Richelieu.
Laybacli, le 18 février (2 mars) 1821.
Le comte de La Ferronnays m'a fait part de ses appréhensions. Il a lieu de craindre, mon cher Duc, que vous ne fassiez de lui ce que nous avons fait du général Pozzo di Borgo. Je lui ai répondu qu'il avait grand tort d'en être effrayé, et qu'on était plus réellement le représentant d'un souverain comme ambassadeur, que comme envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire. Apiès l'avoir félicité de la nomination du général Pozzo, persuadé (|u'elle lui ibuniira l'occasion et les moyens de parcourir avec phis d'éclat une carrière, où il a déjà obtenu de si honorables succès
je nie suis cniprossé de. le tranquilliser sur le vrai motif de son inquiétude, eu lui prouvant que jamais vous ne consentirez à l'éloigner pour longtemps de son poste. Il remplirait sans doute, parfaitement la mission, dont vous le chargeriez auprès du roi de Naples. Mais qui pourrait remplir la sienne auprès de l'Empereur?— Dans les temps, où nous vivons, les quarts d'heure embrassent des années. Jugez donc de ce que pourrait produire l'absence de M. de La Ferronnays surtout lorsque vos plus chers intérêts semblent exiger qu'un homme de votre confiance, et qui s'est concilié celle de l'Empereur reste incessamment accrédité auprès de sa personne. Rien n'est plus propre à vous faire sentir l'importance et la justesse de cette observation que les rapports que le comte de La Ferronnays vous envoie par le courrier d'aujourd'hui.
Tout en respectant ce qu'il y a de respectable dans votre ambassade actuelle au congrès, je puis en toute âme et conscience vous assurer que c'est le comte seul qui vous a rendu des services essentiels. La noblesse de son caractère, et la franchise de son langage ont souvent fait le plus grand bien. Personne n'est plus en mesure d'en faire beaucoup encore par la suite, et je dis personne, car son remplaçant pourrait certainement avoir la même capacité, mais il manquerait des antécédents qui placent aujourd'hui M. de La Ferronnays dans une position si avantageuse.
Ainsi, mon cher Duc, pour faire de lui ce que nous avons fait du général Pozzo, nommez-le ambassadeur, mais pour te laisser à son poste, et non pour l'envoyer ailleurs.
Je ne vous parle ni des nouvelles instructions que le ministère du roi vient de donner à vos plénipotentiaires, ni de tout ce qu'il vous mande à ce sujet. Il serait trop long et trop fastidieux de toujours répéter la même chose. Tâchons de nous entendre et de bien faire. La situation de l'Espagne est très-difflcile, sans doute, mais elle peut vous offrir des chances heureuses. En sauvant l'Espagne par votre intervention constitutionnelle, lorsqu'elle deviendra possible, vous rendrez un grand service au inonde, vous assurerez pour toujours la restauration de la monarchie française. Vous rendrez à l'Espagne le bien pour le mal, tandis que nous rendrons quelque chose à Naples; ce ne sera que le mal pour le mal.
Ne répondez à cette lettre que par le fait. C'est le plus éloquent, le plus rapide et le plus sur des télégraphes.
Agréez les amitiés et les hommages de votre dévoué
Capo d'Istria.
233) Le duc de Richelien au comte Messeirode.
Paris, le 6 mars 1821.
J'ai bien des reproches à me faire et des excuses à vous demander, mon cher Comte, d'avoir tant tardé à répondre à votre aimable lettre du 7i3 février. Je ne l'ai pu la dernière fois, que nous avons expédié un courrier, et je profite de celui que vous envoie Schroder pour vous remercier de la communication que vous m'avez faite par ordre de l'Empereur. J'y ai reconnu sa bienveillance pour nous, et je vous prie de vouloir bien lui offrir l'hommage de ma respectueuse reconnaissance. La coïncidence de la date de cette lettre avec cette tentative du 27 janvier est fort remarquable, et nous tâcherons d'en tirer parti. Mais, mon cher Comte, il ne faut pas attendre d'une police, désarmée par toutes les lois constitutionnelles, les mêmes résultats que produisait celle du gouvernement impérial, qui avait à sa disposition toutes les ressources du pouvoir absolu et militaire, sans compter tout l'argent dont elle pouvait avoir besoin. Et cependant nous avons vu alors et des machines infernales, et des conspirations de toute nature, depuis celle de Georges et de loreau jusqu'à celle deMallet, qu'on n'avait ni pu prévoir, ni découvrir. Ainsi donc, tout en déplorant l'insuffisance de nos lois pour les temps où nous vivons, nous ne pouvons nous étonner de ces essais si souvent réitérés; surtout en pensant que le parti, qui nous est opposé, est bien plus actif, bien mieux hé, et, disons le aussi, bien plus indifférent sur les moyens, que ue l'étaient ceux qui combattaient Buonaparte. Souvenons-nous aussi qu'à la suite des troubles de la Ligue, qui n'avaient pas plus violemment agité les esprits, ni plus remué les passions que ceux de notre révolution, on essaya d'attenter 13 fois à la vie de Hemi IV, qui finit par tomber sous le fer d'un assassin. Ces réilexions, sans diminuer l'horreur de tous les complots, et en excitant au contraire à redoubler de surveihance, rendent raison cependant d'événements qui sans cela paraîtraient inexplicables, et dont ou serait tenté de se désespérer tout à fait. Au reste, la tentative du 27 janvier ne pouvait jamais avoir pom* objet que de semer l'inquiétude et l'épouvante; cas les jours du roi, ni de personne de la famille royale, ne pouvaient jamais courir aucun risque par cette explosion.
J'imagine que cette lettre vous trouvera prêt à partir de Laybach; nous atteiulons avec impatience les premières nouvelles d'Italie, et surtout des frontières de Naples, où l'armée autrichienne doit se trouver depuis quelques jours. Tout ce qui tenait à vos légations s'est un peu pressé d'en
sortir, et je no crois pas que ce lut là, la (lii'ectioii que vous leur aviez donnée. Dieu veuille, que cette affaire finisse bien et bientôt; sans cela je prévois des suites funestes non - seulement pour l'Italie, mais pour le reste du monde. 11 n'était pas bien difficile de prévoir que les Napolitains voudraient au moins essayer de sauver leur amour-propre auquel, il faut en convenir, on n'avait pas ouvert la plus petite porte eu faisant au moins une apparence de résistance. J'espère qu'ils n'e'n viendront pas à la réalité. Â l'heure, où j'écris, la chose est bien près d'être décidée, et malgré moi je ne puis m'empêcher d'avoir un peu d'inquiétude. Vous avez vu notre note verbale qui était nécessaire pour bien faire connaître la position, où nous avions voulu nous placer, et pour assurer également notre attitude à l'égard de l'Espagne. Je ne sais jusqu'à quel degré de folie ce malheureux pays pourra être entraîné. Il nous importe, s'il veut s'en prendre à nous, de le mettre bien dans son tort, alors je ne pense pas que nous ayons rien à en redouter.
Je sais que vous êtes fort en peine du retour de monsieur Decazes, et je vous dirai d'abord qu'il était impossible de l'éviter. Sa femme est mourante, et si on lui eût refusé un congé, il aurait donné sa démission, et nous serait arrivé de môme. J'espère au reste qu'il s'arrêtera peu, et s'en ira dans le midi. Je ne crois pas que son séjour ici puisse avoir de l'inconvénient par rapport au roi; mais je ne me dissimule pas qu'il peut en avoir beaucoup par le trouble qu'il mettra dans la majorité de l'Assemblée et les folies que peuvent être tentés de faire certains membres de cette majorité. Nous avons assez de peine à faire marcher tout ce monde ensemble, sans qu'un incident semblable vienne encore compliquer notre position, et la rendre plus difficile.
Enfin, j'espère que nous nous en tirerons; mais vous devez concevo ir mon cher Comte, combien cette vie, au milieu des intrigues de toutes les couleurs, doit être odieuse pour moi. Aussi ma santé s'en ressent-elle beaucoup et s'affaiblit tous les jours. Je tiendrai bon tant que je pourrai; mais quand physiquement la chose me sera impossible, il faudra bien par force que cela finisse.
Je suis depuis longtemps sollicité de vous représenter que votre consulat à Toulon est occupé par un homme qui l'est de cinq ou six puissances, et par conséquent d'aucune; que cependant il vient assez de bâtiments russes de la mer Noire à Toulon et qu'il serait utile d'y avoir un homme (jui pût effectivement les protéger et faire leurs affaires. Si vous partagiez cette opinion, je vous proposerais monsieur Dépine, Genevois, ci-devant établi à Odessa, où il a une maison de commerce, et qui est établi dans une
campagne à deux lieues de Toulon. C^est un des hommes les plus honnêtes que je connaisse, et qui remplirait ce poste avec une grande utilité. D'un autre côté, lui étant très-attaché, je serais ravi d'attirer votre intérêt sur lui, et de contribuer à lui procurer un poste qu'il désire.
Les nouvelles que j'ai d'Odessa ne sont pas trop satisfaisantes; il n'y a ni union, ni ensemble. Heureusement la force des choses est telle, qu'il est impossible que cela aille tout à fait mal.
Je me recommande, mon cher Comte, à votre amitié, et vous renouvelle l'assurance du sincère et inviolable attachement que je vous ai voué pour la vie.
234) Le duc de Richelieu au comte Capo d'Istria.
Paris, le 6 mars 1821.
Avant que vous remontiez tout à fait vers le nord, Monsieur le Comte, je veux vous dire encore un mot par le courrier que Schroder vous expédie aujourd'hui. J'imagine que ce sera le dernier qui vous sera adressé à Laybach, où je ne vois plus trop ce que vous auriez à faire. Le sort en est jeté maintenant, et puisqu'on a voulu de prime-abord recourir aux armes, c'est d'elles uniquement qu'il faut attendre la solution du problème, que vous aviez à résoudre; puissent-elles ne pas trouver une résistance réelle, car on ne peut calculer les suites funestes qu'aurait pour le monde entier, je ne dis pas seulement un succès des Napohtains, mais même une résistace un peu soutenue. Je ne discuterai pas non plus les bases qui ont été posées au nouveau gouvernement napolitain; il me semblait que c'était au roi, entouré des principaux de sa nation et aidé des conseils des puissances alliées, à s'occuper de cet important objet, à s'en occuper à son retour dans ses états. Quelque parfaites que puissent être les dispositions de cette nouvelle forme de gouvernement, je doute qu'elles ne perdent pas beaucoup de leur prix aux yeux des Napolitains, lorsqu'ils sauront que ce sont toutes productions étrangères importées de la Carniole, et dont l'acceptation est imposée par la force. Enfin tout cela est fait, il est inutile d'en parler. Je vous asssure que je fais les vœux les plus sincères pour le succès le plus complet de cette entreprise. Il nous a semblé que dans ces circonstances il était indispensable de bien établir notre position, et c'est ce que nous avons fait par la note verbale dont vous aurez déjà connaissance. Elle est parfaitement conforme au langage que nos plénipotentiaires ont tenu, et à ce que M. de Blacas avait fait insérer au journal des conférences. Nous
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avons fait ce qui était en notre pouvoir pour t'tre utiles à nos alliés; nous avons concouru à engager le roi de Naples à se rendre à Laybacli; nous avons fait tous nos efforts pour déterminer le prince régent à accepter les conditions que les alliés offraient. C'est à cela que pouvait se borner notre coopération et vous reconnaîtrez, sans doute, que c'est là tout ce qu'il nous était possible de faire. Notre escadre restera dans la baie de Naples tant qu'elle pourra être utile à la famille royale, et que celle-ci courra quelque danger. Nous avons cru qu'il était utile de bien fixer notre attitude dans toute cette atïaire. Cela sert aussi à l'égard de l'Espagne qui, si elle veut faire des folies, doit être mise par nous complètement dans son tort. Alors ses folies n'auront rien de redoutable pour nous. Bientôt nous saurons ce qu'il faut attendre de la réunion des cortès. Je suis fort porté à croire qu'elles ne seront pas plus emportées que le ministère, dont la position fausse ^vis-à-vis du roi a une si fatale influence. Les derniers événements, qui probablement vous sont connus, ont encore aigri réciproquement les uns contre les autres le roi et ses ministres, et je ne comprends pas comment il leur est possible de se trouver dans la même Chambre. 1. Bardaxi, nouveau ministre d'Espagne, est arrivé ici depuis quelques jours. C'est un homme avec lequel il sera, je crois, facile de s'entendre, et votre dernière dépêche mettra, j'espère, un peu de calme dans les résolutions des meneurs de Madrid. Je crois que nous y enverrons M. de la Garde qui est ce que nous avons de mieux. Mais au reste, il ne faut pas se flatter qu'avec leur caractère national, aucun étranger, ministre ou autre, puisse prendre de l'ascendant sur eux. L'expérience seule, et probablement une funeste expérience, pourra seule les ramener à des idées plus raisonnables. Mais après combien de maux? Les Portugais qu'on avait cru devoir agir plus sagement^ enchérissent encore sur la constitution d'Espagne. Il semble que ces aberrations de l'esprit humain soient une maladie contagieuse de notre siècle. Çeut-être faudrait-il tâcher de se l'inoculer pour la rendre moins dangereuse; car y échapper tout à fait me paraît bien difficile. Au reste, c'est une question bien ardue, et que je n'entreprendrai pas de traiter ici.
Vous êtes eu peine, me dii-on, du retour de monsieur Decazes. C'était une chose inévitable; sa femme est mourante, et il aurait plutôt donné sa démission que de rester à Londres. Je ne nie pas qu'avec les dispositions d'une bonne partie de la Chambre, ce ne soit un grave inconvénient; nous tâcherons de le rendre le moins fâcheux possible.
Dans la pénible carrière que nous parcourons, nous n'avons pas plutôt écarté un obstacle qu'il s'en présente un autre, ©t ce n'est pas le bien
que nous pouvons avoir la prétention de faire^ c'est le mal qu'il s'agit d'éviter, ou au moins de l'atténuer.
Je désirerais au reste que l'Empereur ne s'alarmât pas de la possibilité que M. Decazes rentre aux affaires; ce n'est pas de cette manière (|ue sa présence ici peut nuire, car la chose est impossible. Le roi sent Ibrt bien qu'il ne pourrait le reprendre, et ne le reprendra pas. C'est par les écarts auxquels son séjour ici peut porter certains membres de la majorité, le trouble et la confusion qui peuvent en résulter dans la Chambre, que cet incident est fâcheux. Mais il n'y a pas de remède, et nous l'attendons d'ici à trois ou quatre jours. Notre position d'ailleurs s'était plulôt améliorée depuis quelque temps; la majorité était devenue plus solide et plus compacte, il est malheureux que cet événement vienne l'ébranler de nouveau.
J'espère que peut-être je recevrai un mot de vous, avant que vous quittiez Laybach pour retourner en Russie; dans tous les cas je me recommande à votre amitié, et vous prie de croire à l'inviolable attachement de votre fidèle ami et serviteur.
235) Le comte Capo d'Istria au duc de Richelieu.
Laybacli, le 27 février (11 mars) 1821.
En vous adressant cette lettre, Monsieur le Duc, je sens le besoin de justifier, avant tout, le motif qui me porte à vous l'écrire. Nous n'avons, comme vous le savez, jamais eu la prétention de nous mêler d'atfaires (pii ne nous regardent pas; nous nous sommes même interdit tout conseil direct, et si quelquefois le désir du bien nous a déterminés à énoncer nos vues, la pureté de nos intentions a toujours présenté, nous l'affirmerons sans crainte, l'apologie de nos démarches. Celle que l'Empereur me charge aujourd'hui de faire auprès de vous, nous est inspirée par le vœu sincère de contribuer, autant qu'il est en notre pouvoir, à la prospérité commerciale de la France; mais je ne donne à ma lettre que le caractère le plus confidentiel, car, je le répète, elle concerne des intérêts qui nous sont étrangers.
Nous venons de recevoir des propositions de la part d'une de vos colonies, et des propositions même qui nous offriraient, suivant toute probabilité, de grands avantages, si la foi des traités, et notre respect constant pour les droits de la France, nous permettaient de les accepter.
Vous trouverez ci-près. Monsieur le Duc, l'ensemble des communica-
fions qui nous ont été adressées par le président de la république d'Haïti. En les plaçant sous vos yeux, nous remplissons un devoir' essentiel entre gouvernements amis et alliés, celui de n'avoir avec des états, dont l'existance politique n'a point été reconnue par les souverains, qui seuls ont le droit de la reconnaître, aucune relation, même indirecte, que ces souverains puissent regarder comme contraire ou dérogatoire à leurs titres et à leur légitime autorité.
La réponse que reçoit le mandataire du président de la république d'Haïti, et dont j'ai l'honneur de vous envoyer copie, atteste notre scrupuleuse exactitude à ne jamais dévier du système, que nous tracent les stipulations relatives à la souveraineté de cette île. Qu'il nous soit cependant permis de vous exposer eu peu de mots. Monsieur le Duc, deux considérations graves.
Le roi de France est souverain de St. Domingue, et, malgré l'acte solennel qui constate ses droits, la France n'a pu retirer jusqu'à présent aucun bénéfice de cette possession. Cependant les documents, que je vous envoie, vous prouveront qu'il n'est nullement impossible de recueillir plus d'un fruit, des relations qu'on établit avec elle. D'un autre côté. St. Domingue sent la nécessité d'étendre ses rapports commerciaux; l'intérêt de cette extension vivement désirée, la force d'essayer la voie des négociations avec l'Em'ope, et néanmoins sa situation à l'égard de la France, défend aux puissances européennes d'accepter les mutuels profits, qu'elle se hâterait de leur garantir.
Ces faits ne démontrent-ils pas que l'état présent des choses, entre la France et St. Domingue, n'est nullement avantageux pour la métropole, pour la colonie, et, il faut bien le dire, pour tous les états du continent européen! Envisageons maintenant la question sous une face opposée. Admettons que St. Domingue, réconciliée avec la France, concoure aux progrès de sa marine marchande, accélère le développement de sou commerce, assure un nouveau débouché à son industrie, et à toutes les productions du continent; le plus rapide aperçu des conséquences de ce changement heureux, ne suffit-il pas, pour inspirer le désir d'une transaction prévoyante et sage, sur des droits incontestables sans doute, mais qui, exercés avec rigueur, semblent devoir rester à jamais stériles?
Je ne me permettrai pas de pousser plus loin mes observations. Vous avez bien voulu accueillir avec bonté celles que nous avons pris la liberté de vous soumettre Tannée dernière, concernant l'influence que votre pohtique envers St. Domingue pourrait avoir sur votre situation intérieure. Je ne les reproduirai point ici, et j'ajouterai simplement, qu'ayant parcouru
la correspoiidauce qui a eu lieu eu 1816 entre vos commissaires et les autorités d'Haïti, il nous semble difficile que sa majesté très-chrétienne puisse jamais en recouvrer la souveraineté, soit par la force des armes, soit au moyen des négociations. Mais n'est-il pas de juste milieu entre la souveraineté et l'absence actuelle de toute relation? La souveraineté ne peut-elle pas se changer en protection et en droit d'investiture qui serait apphcable à la présidence de l'île, sans abréger la durée des fonctions du président, sans circonscrire son autorité, et surtout, sans faire craindre à St. Domingue le renversement des institutions qui la régissent? Nous nous trompons peut-être, car nous n'avançons ici que des conjectures, où l'erreur est facile; mais il nous paraît, que St. Domingue s'empresserait d'assurer les plus réels avantages de commerce à son ancienne métropole, si cette dernière, renonçant aux droits de souveraineté, se déclarait simplement sa suzeraine et sa protectrice auprès de toutes les puissances de l'Europe. Vous nous objecterez sans doute. Monsieur le Duc, que nous avons l'air d'oublier les intérêts des planteurs qui vous présentent incessamment leurs justes réclamations. Nous oserons vous répondre, que si les réclamants se flattent de voir leurs possessions reconquises, ils conservent, selon toute apparence, une illusion dangereuse, que si au contraire, ils n'attendent une indemnité que de votre justice, l'état plus prospère de vos relations commerciales vous offrira de nouveaux moyens de les indemniser. Cette question des indemnités me ramènerait aux idées dont je vous ai entretenu plus d'une fois, et que vous vous proposez, dit-on, de réaliser aujourd'hui, si je ne craignais, par expérience, qu'elles ne m'entraînassent trop loin.
Je vous abandonne franchement, Monsieur le Duc, les aperçus (lue j'ai indiqués dans cette lettre. Vous en ferez ce que bon vous sembloi-a. L'Empereur veut, que vous n'ignoriez aucune de ses pensées; mais, comme de raison, il vous en constitue juge dans la question de Saint-Domingue. Nous avons satisfait à ce qu'exigeaient les rapports officiels, en communiquant au comte de La Ferronnays les originaux des pièces, dont je vous transmets les copies; et en ce moment, c'est moins au premier ministre de sa majesté très-chrétienne, qu'à un ami sûr et constant, qu'à Ihomme, auquel l'Empereur est habitué de s'ouvrir sans détour, que j'ai parlé avec une entière franchise.
Agréez, Monsieur le Duc, les hommages et les amitiés de votre dévoué seniteur et ami.
Capo d'Istria.
236) Le duc de Richelieu au comte Capo d'Istria.
Paris, le 15 mars 1821.
Je m'empresse, mon cher Comte, de répondre un mot à votre lettre du 2 mars. Vous nous trouverez assurément très- disposés à faire ce qui est agréable à l'Empereur à l'égard de BI. de La Ferronuays. Ce n'est qu'une justice à lui rendre, et nous la lui rendons avec un extrême plaisir. Le bonheur qu'il a eu de mériter les bontés et l'estime de S. M. I. serait un motif plus que suffisant pour l'élever à la dignité d'ambassadeur, et d'ailleurs il mérite cette distinction de toute manière. Je me réjouis de bien bon cœur du bonheur qui arrive à notre ami Pozzo.
Voilà une funeste complication des affaires d'Italie. Cette révolte militaire en Piémont, faite bien plus en haine des Autrichiens qu'en amour d'une constitution, va rendre la position de ceux-ci fort critique, surtout si, comme je le crains, ils éprouvent à Naples une résistance plus grande qu'ils ne s'y étaient attendus. N'y aurait-il donc pas moyen de trouver encore quelque voie de conciliation? Le roi de Naples ne pourrait-il pas jouer le rôle de véritable médiateur, au lieu de celui, auquel il a été réduit depuis son arrivée à Livourne? Si vous le pensez, si vous croyez que la position, où nous nous trouvons, puisse nous mettre à même d'être d'utiles intermédiaires, nous sommes prêts et de grand cœur; nos messieurs reçoivent des instructions dans ce sens, et nous écrivons aussi dans cet esprit au comte de Blacas. S'il était encore temps de prévenir une conflagration générale, ne serait-il pas utile de le tenter? Vous connaissez l'esprit des Italiens et leur aversion contre l'Autriche. Si celle-ci a à soutenir une guerre au nord et au sud de la péninsule, tout l'intervalle se soulèvera contre eux; et quelles peuvent être pour le monde entier les suites de ces événements? J'abandonne ces tristes pensées à vos sages réflexions. Ne parlons pas de ce qu'on aurait pu faire, le passé n'est plus à nous; mais songeons à l'avenir; et si l'on peut prévenir un bouleversement ahsolu de l'ordre social en Europe, cela vaut, ce me semble, la peine de l'essayer. Je ne vous parlerai pas du contre-coup que nous allons ressentir de tout cela; vous le devinez aisément. Nos rapports avec l'Espagne sont un peu plus tranquillisants.
M. Bardaxi, qui est ici, accepte, je crois, décidément le ministère, et l'on pourra s'entendre avec lui. Mais il est vrai qu'une fois de l'autre côté des Pyrénées, les Espagnols les plus sages participent à la fièvre générale
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qui consume leur pays; nous aurons besoin d'une grande sagesse et de beaucoup de mesure, pour éviter les dangers dont nous sommes menacés. Ce, dont vous pouvez-être assuré, c'est que la constance et le courage ne nous manqueront pas.
Mille amitiés, mon cher Comte, de la part de votre fidèle ami et dévoué serviteur.
237) Le duc de Richelieu au général Pozzo di Borgo.
Paris, le 15 mars 1821.
Je me réjouis du fond de mon cœur, mon cher ami, de l'éclatante marque de confiance et d'estime que l'Empereur vient de vous donner. Cela vous assure ce poste-ci tant qu'il y aura une France et une Russie, et me paraît très-heureux pour l'une et pour l'autre. Je voudrais que tout allât aussi bien partout, et que les nouvelles, que nous avons reçues hier de Piémont, ne fissent pas craindre une conflagration générale. Vous saurez ces événements bien avant de recevoir cette lettre, et j'imagine que vous en aurez reçu la même impression que nous. Ce qui est fait est fait; mais si au heu de dire que vous aviez épuisé avec les Napolitains toutes les voies de conciliation, sans en avoir essayé aucune, vous eussiez effectivement tenté cette voie, avant 'de recourir aux armes; si, comme je vous le mandais, vous eussiez cntr'ouvert une petite porte à leur amour-propre, peutêtre serions-nous moins imminemment exposés aux malheurs qui nous menacent. Je ne doute pas que l'Empereur ne fasse marcher ses armées, et, si ce qui me revient de tous côtés de l'esprit qui anime les officiers russes, est vrai, ce sera un malheur de plus. Vous comprenez, sans que je vous le dise, le contre-coup que nous ahons éprouver de ces événements. Nous voilà serrés entre l'Espagne d'un côté et le Piémont révolutionné de l'autre, et si la révolution d'Espagne nous a valu les tentatives du mois de juin, celles de Naples, celles du mois d'août, il faut s'attendre que la révolution du Piémont aura aussi son effet, cela est presque immanquahle. Le meilleur moyen d'échapper à ces dangers serait que la majorité de la chambre d(îs Députés fût sage, qu'elle ne voulût pas aller trop vite, mais c'est ce ({u'il est bien difficile d'espérer. Si vous avez le temps de lire les journaux, vous aurez vu des rapports et des discours sur les biens nationaux, et une sortie contre monsieur Decazes qui vous auront prouvé combien certains de ces braves gens sont peu changés depuis 1815, je dirais presque depuis Coblentz. Une partie de cette droite veut faire scission, si l'on ne renvoie
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pas trois ministres, si l'ou ne donne pas 30 millions au clergé, et autant aux émigrés, et si on n'augmente pas la Chambre des Pairs de 30 royalistes. Nous cherchons à calmer toutes ces chaleurs, mais en vérité je ne sais si nous y réussirons. Toutes ces folies font bouillir du lait au côté gauche qui fait tout ce qu'il faut pour pousser ces bonnes gens à l'extrême. L'arrivée de monsieur Decazes n'a pas produit l'effet qu'on en attendait, cependant j'espère qu'il partira dans la semaine prochaine, L'affection du roi pour lui a fait de nouveaux progrès s'il est possible.
Il me semble que les Autrichiens qui ont été fort vite en partant du PO, ont beaucoup ralenti leur marche en approchant des frontières de Naples. Il n'y aurait plus qu'un succès décisif et rapide qui pût les tirer de l'embarras, où ils vont se trouver, car d'après ce qu'on nous mande, c'est moins d'une constitution dont s'occupe l'armée piémontaise que du désir de marcher contre les Autrichiens, qu'elle a en horreur. Si les Napolitains parviennent à prolonger la guerre et à faire une résistance quelconque, il me paraît hors de doute que la conflagration sera générale en Italie. S'il y avait encore moyeu d'arriver à quelque conciliation, je crois qu'il faudrait le saisir avec empressement. Nous écrivons dans ce sens à monsieur de Blacas. Notre position nous mettrait dans le cas de servir d'intermédiaire, et nous nous y prêterions de grand cœur. Ce serait assurément le cas pour le roi de Naples de prendre le rôle de médiateur véritable entre les Autrichiens et son peuple, au lieu de celui qu'il a joué jusqu'à présent. Je sais que personnellement il est capable de peu de choses, mais n'êtes-vous pas auprès de lui? Pensez à cela au nom de Dieu, car il est clair aujourd'hui que la marche que l'on a prise, excellente peut-être au mois de septembre, et c'est mou avis, ne valait plus rien cinq mois plus tard.
Vous savez les événements de Madrid, et le changement complet du ministère.
Le roi, pour la première fois depuis la révolution, a montré un peu de courage et d'énergie; puisse-t-il continuer et surtout adopter une marche fixe et s'y tenir. Toutes ces vacillations, ces petites velléités de résistance, presque aussitôt abandonnées que conçues, sont tout ce qu'il y a de plus funeste, c'est ce qui a perdu Louis XVl... Au reste Dieu sait s'il y aurait un moyen humain de sauver le malheureux roi d'Espagne.
Monsieur Bardaxi, qui est ici, et qui d'abord avait envie de ne pas accepter, a cependant pris son parti; c'est un homme d'esprit qui me paraît assez modéré; mais qu'est-ce qu'un homme contre de pareils événements?
J'aimerais bien mieux vous voir ici qu'au milieu de cette Italie vol-
canisée; au moins donnez-moi de vos nouvelles et croyez que personne ne vous est plus attaché que votre ami et serviteur.
238) L'Empereur de Russie au duc de Richelieu.
Laybach, le 12 (24) mars 1821.
Je ne saurais, Monsieur le Duc, laisser partir le comte de La Ferronnays, sans reprendre l'usage, que j'ai toujours eu, de vous exprimer moimême ma pensée tout entière.
Je le ferai en peu de mots, car il serait superflu de répéter, ce que Mr. de La Ferronnays vous dira de ma part. Ce ministre a su obtenir ma confiance, et celle que je lui ai accordée ne connaît pas de réserve. Aussi dans mes entretiens avec lui, me suis-je franchement expliqué, et sur la manière, dont j'envisage en général les événements du jour, et sur l'aspect sous lequel se présentent à mes yeux la France et son avenir.
Les tristes événements du Piémont ne pouvaient que m'inspirer des craintes pour elle. Berceau des révolutions, j'appréhende que la France ne les voie bientôt renaître dans son propre sein. Vous n'ignorez pas. Monsieur le Duc, que les hommes pervers, qui impriment aux artisans de troubles dans tous les pays, cette activité fatale qu'atteste la chute de quatre gouvernements, que ces hommes, dis-je, sont au miheu de vous. A^xis n'ignorez pas non plus, quel est le dernier but de leurs coupables projets, et vous ne serez pas étonné, que dans un moment, où déjà les catastrophes vous environnent, où les contacts entre la France et les pays en révolte deviennent de jour en jour plus nombreux, et plus immédiats, je me sois hâté de prendre d'imposantes précautions.
Au reste, mon chargé d'affaires vous donnera connaissance de la démarche que mon ministre va tenter en Piémont, de concert avec les représentants de mes alliés, pour prévenir, s'd est possible, l'emploi des mesures coercitives.
Quelque faible que doive être l'espoir d'un succès, je n'ai pas voulu y renoncer trop tôt, et certes je m'estimerais heureux, s'il pouvait se réaliser. Les vœux, que nous exprimerons à Turin, sont d'ailleurs si purs et si salutaires, qu'il devrait êti'e permis de croire à leur accomplissement.
Tandis que nous essayerons dans le nord de l'Italie, s'il est encore une autre force^vque celle des armes, qui puisse assurer l'obéissance aux lois et la soumission aux pouvoirs sans lesquels il n'y aurait plus d'ordre social, vous rempliriez un rôle digne de vous, en venant au secours d'un
autre état limitroplie de la France et qui paye déjà si cher le crime de ceux qui Tout précipité dans la carrière des révolutions. La France doit le bien à l'Espagne, ne fût-ce que pour le mal qu'elle lui a fait dans des jours de calamités. Je dirai plus. Soustraire la péninsule espagnole au fléau de l'anarchie, y favoriser l'établissement d'un ordre de choses, qui rende au trône une autorité indispensable, à la nation un gouvernement protecteur de ses réels intérêts, c'est pour vous, non-seulement acquérir un titre à la reconnaissance de l'Europe, mais donner en France même une nouvelle garantie à la légitimité, et une efficacité nouvelle à cette marche prudente et ferme que vous avez su faire adopter depuis un an et qui semble vous avoir déjà rapproché du but de vos eôorts,
Mr. de La Ferronnays m'a souvent parlé de la détermination que vous aviez prise de tourner vos soins vers l'Espagne. Je ne saurais qu'y applaudir, et si vous jugez qu'il me soit possible de vous aider dans l'exécution de ce grand et généreux dessein, comptez sur ma coopéi'ation la plus franche et la plus sincère.
Je profite avec un véritable empressement de cette occasion pour vous réitérer. Monsieur le Duc, les assurances de ma haute estime. ^ Alexandre.
239) Le duc de Richelieu à S. M. \. l'Empereur de Russie.
Du 24 ail 28 mars 1821.
Sire.
Le comte de La Ferronnays m'a remis la lettre, dont il a plu à Votre Majesté de m'honorer et mon premier devoir est de Vous exprimer, Sire, toute ma reconnaissance, et ma sensibilité pour cette marque de bonté et de confiance que Votre Majesté Impériale daigne me donner. J'y répondrai de la seule manière qui soit digne d'EUe, c'est-à-dire en lui exposant ma pensée toute entière sur les objets qu'Elle traite dans sa lettre, avec cette franchise que, j'espère, Votre Majesté a toujours remarquée dans tous les rapports, où j'ai eu le bonheur de me trouver si longtemps vis-à-vis d'Elle.
Il est bien naturel. Sire, qu'eu voyaut les troubles qui sont venus désoler les deux péninsules du midi de l'Europe, Votre Majesté ait conçu pour le pays, qui depuis plus de 30 ans a été le foyer de toutes les révolutions, de vives et sérieuses inquiétudes.
La France par sa position centrale, l'universalité de sa langue, et la disposition des autres pays à imiter ses usages, exerce une influence sur
le reste de l'Europe qui peut être ou salutaire ou funeste, suivant la direction qui sort de son sein. Nous ne pouvons nous dissimuler qu'il existe à Paris beaucoup d'hommes, dont les vœux et les efforts tendent à substituer à l'ordre existant dans les divers états de l'Europe les rêves et les chimères de leurs ardentes et coupables imaginations. Sans doute ces manœuvres échappent souvent à l'action d'un gouvernement constitutionnel, obligé de suivre toutes les formes voulues par les lois; mais toutes coupables qu'elles sont, elles ne peuvent avoir un danger réel que là, où les gouvernements sont trop faibles, et je supplie Votre Majesté Impériale d'observer, qu'eu supposant que les désordres, qui se manifestent dans le midi de l'Europe, aient pris leur source à Paris, elles n'ont pu cependant altérer la tranquillité de la France, malgré les désirs et les efforts bien réels de ceux qui voudraient y renverser l'ordre existant.
Dans cette dernière circonstance, où les agitateurs, favorisés par tous ses événements du dehors et par les discours incendiaires, portés à la tribune de la Chambre des Députés, ont tout mis en œuvre pour exciter des troubles, où des signes séditieux, ont été montrés dans plusieurs lieux, et où, notamment à Grenoble, on a présenté aux soldats le drapeau tricolore en les invitant à s'y rallier, partout et la population et les troupes ont soutenu cette épreuve, et à Grenoble les soldats ont chargé la populace, et lui ont arraché le signe de la rébellion. Mon but n'est pas, en lui rapportant ces faits récents, d'essayer de persuader à Votre Majesté Impériale, que nous sommes inébranlables, et que notre tranquillité est à l'abri de toute atteinte. Je me borne à lui faire observer que les moyens de résister aux dangers qui nous menacent, sont plus forts qu'on ne l'avait cru, et que pendant que d'autres états, dont l'existence, il n'y a pas un an, paraissait bien plus solide que la nôtre, ont été renversés au premier souffle.
Nous avons heureusement repoussé les attaques auxquelles les gouvernements voisins ont succombé.
J'ose donc supplier Votre Majesté, avec toute la confiance que ses anciennes bontés m'inspirent, de ne pas ajouter foi aux notions qu'on pourrait vouloir lui donner sur l'intérieur de la France, et qui, je le crains, ne partiraient pas d'une main amie. Je lui jure que je ne lui cacherai jamais la vérité, et je répondrai de même de M. d(^ La Ferronnays; mais ce pays fourmille d'intrigants de tant d'esiièces, les passions y sont si vives, la fureur de faire des mémoires, et d'écrire aux souvei'ains, si grande, (|u'il esl (le mon devoir de mettre Votre Majesté en garde contre les informations qui directement ou indirectement pourraient lui parvenir d'ici, autrement que par ses ministres ou par nous.
J'ai reconnu la magnanimité et la grandeur d'âme de Votre Majesté Impériale à la démarche qu'Elle a ordonné de faire en Piémont, et, d'après les nouvelles que nous avons reçues directement de Turin, il y a tout lieu d'espérer que des ouvertures si nobles, et si désintéressées, y obtiendront un succès complet. La révolution a encore moins de racines dans ce pays qu'à Naples, et quand bien même les chefs voudraient persister dans lem's coupables desseins, ils seraient abandonnés par leurs adhérents aussitôt que la vérité leur serait connue. La Savoie s'est jusqu'à présent maintenue dans la plus grande tranquillité, et cette circonstance est extrêmement importante pour nous, car notre vanité nationale, et notre susceptibilité, ne serait pas médiocrement alarmée de voir le théâtre de la guerre, ou une occupation militaire, à nos portes. Le roi a jugé nécessaire d'envoyer le maréchal Yictor commander sur cette frontière, afin de réunir en une seule main le commandement de quatre divisions militaires; le dévouement du maréchal Yictor n'est pas douteux.
Votre Majesté Impériale veut bien nous indiquer une carrière qui serait à la fois bien glorieuse et bien utile à la France, celle de venir au secours de l'Espagne, et de la ramener, par la voie de la persuasion, à un ordre de choses analogue à ses besoins et qui fermerait pour jamais la porte à l'anarchie qui la menace. Ce rôle serait assurément le plus beau que nous puissions jouer, mais, il faut le dire, il est aussi le plus difficile. Votre Majesté connaît l'orgueil castillan, ce sentiment qui enfante des prodiges, quand il est bien dirigé, fait persister avec une égale obstination dans le mauvais parti, quand une fois on l'a embrassé, et toute ingérence étrangère ne sert qu'a vous affermir dans vos erreurs. En saisissant donc avec empressement toutes les occasions de faire entendre à l'Espagne la voie de la raison et de lui donner d'utiles conseils, nous devrons éviter avec soin même l'apparence de vouloir intervenir dans ses affaires intérieures. Je n'en aurai pas moins toujours présent à la pensée la noble tâche que Votre Majesté m'impose, et j'ose l'assurer que notre gouvernement partage entièrement sur ce point les idées qu'Elle veut bien développer dans sa lettre, comme aussi les voeux qu'Elle forme pour le retour d'un ordre de choses raisonnable en Espagne.
Je suis heureux d'apprendre par Votre Majesté Elle-même, combien le comte de La Ferronnays a su mériter ses bontés et obtenir sa confiance. Il en est bien digne par l'admiration et l'attachement qu'il professe pour Vous, Sire, et dont il est bien doux pour moi, l'un de Vos plus anciens et dévoués serviteurs, d'entendre l'expression dans sa bouche; il ne s'arrêtera que très-peu de temps ici, et aura bientôt le bonheur de se retrouver au-
près de Vous, bonheur qu*il m'est impossible de ne pas lui envier. M. de La Ferronnays portera à Votre Majesté les assurances que M. Decazes ne rentrera pas dans les affaires- il les tient de la bouche même du roi, qui, sans lui avoir retiré son affection, sent la nécessité de son éloignement. Il serait même déjà parti d'ici sans la maladie de sa femme, qui est mourante depuis quinze jours, sans aucun espoir de guérison.
240) Le duc de Richelieu à IVI. Pozzo di Borgo.
Paris, le 30 mars 1821.
Nous réexpédions tout de suite un courrier à Monsieui' de Blacas, et j'en profite pour répondre à votre lettre du 22. Les événements déjouent les calculs de la prudence humaine; mais j'avoue de bonne foi et de bon cœur que vous avez mieux vu l'affaire de Naples que nous. Mais qui diable aussi pouvait s'attendre qu'après tant de fanfaronnades, tant de jactance, les Napolitains seraient encore plus Napolitains qu'ils l'ont jamais été. Vous conviendrez que c'est un spectacle dégoûtant; mais au reste j'en suis trèsaise, car Dieu sait, s'ils avaient eu un peu de courage, où cette suite de révolutions nous aurait conduits. Il vous est impossible de vous représenter la physionomie de Paris pendant les dix jours qui ont suivi la nouvelle de la révolution piémontaise. Il ne m'était jamais arrivé de voir une pareille consternation; il semblait que nous n'eussions pas pour quinze jours d'existence. Les plus échauffés de droite annonçaient tout perdu, et dans les provinces chacun regagnait sa campagne, et s'effaçait le plus qu'il pouvait.
La bourse était obstruée par les voitures des gens de la cour qui arrivaient en personne pour vendre leurs rentes à tout prix.
Vous aurez su les tentatives de Lyon, et surtout de Grenoble, où les troupes se sont montrées à merveille. Aujourd'hui retournez la médaille, les royalistes triomphants comme s'ils avaient gagné trois batailles, et les libéraux consternés. Aussi pourquoi s'en vont-ils adopter ces Napolitains, et les prendre pour auxiliaires? Ils n'ont que ce qu'ils méritent.
Ne comptez-vous donc pas partir une fois de Florence et vous rapprocher de Naples? Rien n'est plus honteux que cette pusillanimité, et cela donne peu d'espoir du rétablissement de quelque chose de raisonnable, et surtout de stable dans ce malheureux pays. Le roi a voulu écrire une lettre de sa main au roi de Naples pour l'engager à se hâter de retourner chez liîi, et ponr lui prêcher l'union et la concorde avec son flls.
Qu'ils n'aillent pas comme les Bourbons d'Espagne donner une seconde lois au monde le spectacle du père armé contre le fils. 11 ne faut pas se dissimuler que les différentes branches de cette famille sont solidaires les unes envers les autres. Tâchons donc que celle de Naples ne donne pas un nouveau scandale, et que profitant d'événements plus heureux qu'elle n'avait droit de l'espérer, elle essaye de réparer les fautes qu'elle a commises, et surtout quelle n'en commette pas de nouvelles.
Nous désirerions vivement que la révolution piémontaise se terminât sans l'intervention autrichienne. Il y a quelque espérance, à laquelle cependant je ne me livre qu'à demi. La Savoie n'a pris aucune part à ces agitations, et, grâce à la fermeté du gouverneur, qui paraît homme de mérite, elle se maintient dans l'obéissance et dans la plus parfaite tranquillité. Il nous importe beaucoup que les choses restent dans cet état, surtout dans ces provinces; leur occupation par des troupes autrichiennes serait une chose extrêmement fâcheuse pour nous, et qu'il nous convient de tâcher d'éviter.
J'ignore si d'après la tournure, qu'ont prise les événements, l'Empereur Alexandre persistera à faire venir ses armées. Nous attendons La Ferronnays avec la plus grande impatience; il doit arriver d'un moment à l'autre et passer quelques jours ici. Il nous mettra parfaitement au fait des intentions et des idées de l'Empereur, ce qu'il nous importe de connaître exactement. Je crains bien, de vous à moi, que notre ami Bardaxi n'ait été pour beaucoup dans la révolution du Piémont. Il m'a raconté avec infiniment de détails tout ce qui devait arriver, et quoique, en grande partie, l'événement ait trompé son attente et ses prédictions, il me paraît bien difficile qu'il ait deviné tout cela. Au reste, en parlant de son pays, il est extrêmement raisonnable, et je me réjouis de le voir partir pour y aller occuper une place importante. Je crois qu'il se mettra en route d'ici à deux ou trois jours. La marche des Cortès depuis leur réunion est infiniment plus modérée qu'on aurait pu le croire, et il semble que la mesure que le roi a prise en changeant son ministère, mesure qui paraissait imprudente, était cependant la meilleure qu'il pût prendre. Tant il est vrai que les institutions ont beaucoup moins d'influence sur le sort des peuples que leur caractère moral, et que ce fonds de sagesse du peuple espagnol est le meilleur correctif à l'absurdité de sa constitution.
Les prétentions et les exigeances de l'extrême droite avaient disparu avec le danger, dont ou se croyait menacé; elles renaissent avec la disparition de ces dangers. C'est un travail pénible et dégoûtant que celui d'avoir à lutter sans cesse contre les extravagances de gens qui se disent
VOS amis, et qui malgré cela ne vous épargnent ni les injures, ni les outrages. Il est même difficile d'espérer avec des éléments semblables d'arriver enfin à un état solide et calme. La patience est souvent prête à échapper, surtout en pensant qu'une union réelle et forte serait le seul moyen de résister à l'activité et à la malveillance des ennemis, qui nous environnent, et que cette union est une chimère, à laquelle il est raisonnablement impossible d'aspirer. Ce n'est pas les criminelles tentatives du côté gauche qui m'effraient, je m'y étais attendu, et je saurai les braver; mais l'injustice, la fohe, et il faut le dire, la haine des hommes qui devraient vous seconder, voilà ce que j'ai, je l'avoue, bien de la peine à supporter.
Revenez donc le plus vite que vous pourrez, nous valons encore mieux que les gens avec lesquels vous êtes; vous ne doutez pas du plaisir que j'aurai à vous embrasser.
Je vais m'occuper de votre ueveu.
241) Rescrlt de l'Empereur Alexandre au duc de Richelieu.
Laybach, mars 1821.
Je ne laisserai pas partir le comte de La Ferronnays, sans lui donner, par la présente lettre, une occasion de plus de vous rendre compte, M. le Duc, des explications qu'il m'a été très-agréable de lui donner sur les questions qui ont occupé et qui occupent encore la sollicitude des gouvernements, amis de la paix et de la tranquilhté générale.
En réduisant ces questions à leur plus simple expression, elles se réduisent à une seule, comment préserver l'ordre social du fléau des révolutions.
Sans répéter tout ce qui a été dit à ce sujet, je me bornerai à vous exprimer encore une fois le vœu que je forme pour que le roi, votre maître, préserve la France des catastrophes qui la menacent et dont elle menace encore une fois le monde. Il ne m'appartient pas non plus de fixer plus particulièrement votre attention sur le système de conduite qui seul paraît pouvoir contribuer à l'accomplissement de ces vœux, car ce système est assurément celui que vous suivez si heureusement, depuis que la confiance du roi vous a appelé une seconde fois à la présidence de son conseil.
Je me permettrai donc de vous assurer (jue, plus les circonstauces se compliquent, plus les hommes de la révolution, que vous combattez avec succès sur l'arène de vos Chambres, doublent d'audace et d'efi'orts et plus
le gouvernement doit-il avec une énergie soutenue veiller sur cette puissance malfaisante, la combattre et la vaincre.
La mesure de vos succès dans cette grande et importante entreprise vous donnera immanquablement celle de la confiance que les cabinets européens seront heureux de placer en vous.
En soutenant avec une fermeté inébranlable le bien qui s'est fait en France, par la majorité bien puissante de vos Chambres, et en persévérant dans cette direction, vous pouvez, j'ose le dire, vous devez même, mettre une barrière à la contagion qui se propage de chez vous en Italie, en Espagne et dans tous les pays que les révolutionnaires ont désignés comme offrant des auxihaires à leur système subversif.
Comment la France peut-elle espérer des jours tranquilles, ou un avenir heureux, si tout se révolutionne autour d'elle et par l'influence malfaisante d'une poignée de Français, que nulle bienveillance n'a pu concilier avec la légitimité du trône et des institutions émanées du trône légitime.
Il paraît donc démontré, que c'est au gouvernement français à contribuer de toutes ses forces, non-seulement à paralyser les efforts des révolutionnaires en France, mais à les repousser et à les anéantir, tant en Italie qu'en Espagne, puisque ce sont ces deux péninsules, qu'ils ont choisies pour accomplir leur coupable dessein. Le comte de La Ferronnays, auquel je n'ai pas laissé ignorer mon opinion sur ces intérêts majeurs, vous en dira davantage, M. le Duc, et c'est par lui que j'apprendrai avec une vive satisfaction celle du roi.
Un mot de bonté pour le comte de La Ferronnays.
242) Lettre particulière du comte Capo d'Istria au duc de Richelieu.
Laybach, mars 1821.
La lettre particulière que l'Empereur vous écrit, Monsieiu" le Duc, me dispense de faire une longue réponse à celle que vous avez bien voulu m'adresser le 12 (24) février.
Je me félicite de vous savoir content des instructions que nous avons données en dernier lieu à M-r de Boulgari. Vous le savez, encore plus aujourd'hui, je l'espère au moins, que c'est sur vous, sur mus seul^ et sur ceux que vous considérez comme des aUer ego en fait de principes, que l'Empereur fonde ses espérances. Ce peu de mots suffira pour vous faire sentir combien il attache d'intérêt à obtenir de votre part des
éclaircissements sur une circonstance que voici. A^otre ambassadeur à Madrid s'est donné depuis, quelque temps, beaucoup de mouvement pour venir au secours de la bonne cause. Est-ce par ordre du roi et de votre su qu'il le fait?
Le plan de conduite, qu'il s'est tracé, et les moyens qu'il semble prêt à mettre en œuvre, lui ont-ils été indiqués par votre cabinet? Ne vons étonnez pas de ces questions. Le langage, que M-r le comte de Laval a tenu sur les événements d'Espagne, depuis le mois de mars de l'année dernière, autorise ces doutes et légitime en quelque sorte le désir de les voir levés par vous. Avant de quitter ce chapitre permettez moi de vous parler encore d'une circonstance fâcheuse et qui pourrait entraver, jusqu'à un certain point, les ménagements, qu'il semble prudent d'avoir, pour le moment, à l'égard de l'Espagne.
Lorsque l'Empereur retournera à Pétersbourg le fait décidera une question qui est déjà résolue en principe, savoir que M-r de Salmon ne sera pas admis par l'Empereur à présenter ses lettres de créance.
Ne serait-il pas prudent et possible d'éviter cet éclat? Et ne pourraiton y parvenir en portant le gouvernement espagnol à donner une autre destination à M-r de Salmon, ou simplement l'autorisation de se rendre ailleurs?
Les fonctions de chargé d'affaires pourraint être confiées ad intérim et pour la forme au consul d'Espagne. Cela sauverait les apparences et préviendrait toute discussion sur la reconnaissance ou la nonreconnaissance du gouvernement actuel par la Russie. La seule application que nous pourrons admettre, si, après les événements du 8 mars nous reconnaissions le caractère d'un ministre espagnol, serait celle qu'il ne serait considéré, que comme le représentant et l'agent de la personne du roi. Encore cette (explication ne serait-elle pas exempte d'inconvénients pour le roi lui-même, dans sa position présente. D'un autre côté sans établir cette distinction comment pourrions-nous recevoir un ministre espagnol? Nous serions en contradiction évidente avec les principes que nous avons toujours professés et que nous professons encore hautement.
Pesez, Monsieur le Duc, toutes ces considérations 'et voyez s'il ne vous serait pas possible de porter le gouvernement espagnol à la mesure (le prudence, que je viens de vous indiquer. Vous rendrez ainsi un premier service à l'Espagne, et l'Empereur vous en aurait une vive reconnaissance.
Je ne vous parle pas des autres questions politiques du jour. Nous n'en avons que trop parlé.
D'ailleurs M-r le comte de La Ferronnays vous apporte, de source sûre, les nouvelles que vous pouvez désirer de notre part. L'Empereur a eu la
bonté de s'expliquer avec lui sur tous les points et sur le plus essentiel de tous, sur celui qui regarde la France.
Portez-^ous bien et renvoyez-nous le comte le plus tôt possible avec des bonnes nouvelles de votre part.
Adieu, etc..
243) Le duc de Richelieu au comte Capo d'Istria.
Paris, le (27 mars) 8 avril 1821.
Bien loin d'avoir à vous justifier auprès de nous, Monsieur le Comte, des bons conseils que vous voulez bien nous donner, vous avez droit à toute notre reconnaissance pom- l'intérêt qui vous les a dictés, et auquel, je vous assure, que nous sommes infiniment sensibles.
L'Empereur nous donne par là une véritable preuve de bienveillance et fait voir de nouveau, combien il est scrupuleux observateur de tout ce qui a été convenu, par les traités. Il m'est très-agréable de pouvoir vous annoncer, Monsieur le Comte, que ce que vous nous conseillez de faire à l'égard de Saint-Domingue, est précisément ce que nous avons fait. La révolution qui a réuni les deux parties de l'île, et les a placées sous le gouvernemement du président Boyer, a été une occasion favorable pour renouer avec lui des négociations et nous lui avons dépêché un homme de confiance avec des propositions qui rentrent dans les idées que vous avez bien voulu me communiquer.
Notre commerce, malgré la surtaxe de droits, dont il est chargé, a pris pourtant avec cette contrée un très-grand accroissement- car à peine y expédia-t-on 15 bâtiments en 1816, pendant que près de 80 sont partis de France en 1820, pour la partie seulement qui était sous le gouvernement de Boyer, Christophe n'ayant jamais voulu recevoir les Français dans ses ports. Si la France est traitée comme la nation la plus favorisée, et que tous les ports de l'île lui soient ouverts, ce qui existe déjà, ce commerce petit devenir d'une très - grande importance pour nous; il y a même quelque espoir d'obtenir des indemnités pour les anciens colons.
Nous attendons avec impatience le retour de notre agent, et puisque vous y prenez intérêt, j'aurai soin de vous tenir au courant du résultat de cette tentative.
La prompte terminaison des affaires de Naples a déjoué tous les calculs de la prudence humaine. Il était difficile de s'attendre à ce qu'après tant d.-^ fanfaronnades, nulle espèce de résistance ne serait opposée
aux Autrichiens. L'évéuenieut justifie les plans du prince de Metternich, et je ne pnis pas nier qu'il a mieux deviné que nous. Je voudrais à présent qu'on ptit trouver quelque moyen, qui ne fût pas une éternelle occupation militaire, pour affermir ce gouvernement, et je crains bien que cela ne soit difficile, surtout avec ce roi qui a tant de peine à se décider à retourner dans ses états. Le nôtre lui a écrit une lettre de sa main pour l'y engager, ainsi que pour l'exhorter à conserver la paix et l'union dans sa famille, et à ne pas se brouiller avec son fils. J'espère que cette lettre produira un bon effet. Dieu veuille qu'il en soit de même de la démarche si noble et si désintéressée que l'Empereur a faite envers le Piémont. Ce malheureux pays, livré à l'anarchie, devrait saisir avec empressement cette planche qu'on lui offre pour se sauver du naufrage. Mais l'éloignement des deux rois, et le rôle équivoque qu'a joué le prince de Carignan, privé de toute influence, tout cela laisse un champ libre aux mauvaises têtes et aux énergumènes carbonaris, qui peuvent encore réussir à attirer des maux affreux sur leur pays. La Savoie et le comté de Nice restent tranquilles jusqu'à présent, et cela est important pour nous; car, pour l'intérêt de notre considération intérieure, nous devons désirer vivement qu'aucune occupation militaire n'ait lieu sur notre frontière immédiate, et si les choses en venaient au point, que la Savoie fût révolutionnée, et le Piémont occupé, je pense que nous nous déciderions à occuper aussi le comté de Nice, et la Savoie jusqu'aux pieds des Alpes, pour les remettre au roi de Sardaigne, comme de raison. Je vous avoue, cependant, que je préférerais à tous égards que ces provinces se maintinssent comme elles l'ont fait jusqu'à présent; mais tout vaudrait mieux pour nous que de laisser voir à notre peuple des sentinelles autrichiennes au bout du pont du Var et du pont de Beauvoisin.
Vous n'avez pas d'idée des bruits ridicules auxquels l'arrivée de monsieur de La Ferronnays et (le croirez-vous?) celle de monsieur Narischkin a donné lieu. Ces messieurs ne sont venus, dit-on, que pour demander au roi le passage par la France pour deux cent mille Russes qu'on veut lancer en Espagne. Cette nouvelle que tous les partis ont adoptée dans des vues difîérentes, a jeté dans les esprits une inquiétude extraordinaire, car elle est crue par les gens même les plus raisonnables et les plus sensés. Elle tombera comme toutes les fables qu'on débite journellement dans cette grande ville, mais l'impression, qu'elle a produite, a pu nous faire juger la susceptibilité extrême de l'esprit public à l'égard de tout ce qui se rapporte à l'approche d'armées étrangères de nos frontières.
J'ai l'honneur d'écrire à l'Empereur par ce courriel-, en réponse à là
lettre (lue monsieur de La Fcrronnays m'a apportée. Je lui parle de l'état intérieur de la France, et comme cette lettre vous sera montrée, je ne vous répéterai pas ce que je lui dis en détail.
Je réponds également à ce qu'il veut bien me dire sur le rôle que nous aurions à jouer avec l'Espagne. Il faut y mettre beaucoup de mesure et de précaution, car l'esprit de cette nation est encore plus récalcitrant que le nôtre contre toute ingérence étrangère; mais en même temps ne négliger aucune occasion de leur donner un bon conseil, et de leur faire entendre le langage de la raison. Je ne l'ai point épargné à monsieur Bardaxi, qui est encore ici. Mais je ne sais si, malgré qu'il soit homme d'esprit, la passion de révolutionner l'Italie et d'en chasser les Autrichiens ne trouble pas un peu sa judiciaire. Il ne laisse pas pourtant de parler fort raisonnablement de son pays, et des changements qu'il y aurait à faire dans la constitution des Cortès. Pensera-t-il et parlera-t-il de même quand il sera à Madrid? Je l'ignore.
Je fais des vœux bien sincères pour que les troubles du Piémont se terminent sans l'intervention étrangère, et que vos troupes n'aient pas besoin d'arriver jusque là. Cette intervention étrangère est toujours une chose extrêmement fâcheuse, et qui laisse des traces profondes de mécontentement dans l'esprit des peuples. Les Napohtains y sont plus accoutumés que les autres, mais les Piémontais, qui ont plus d'honneur national, en seraient vivement blessés Puissent-ils donc être assez sages pour l'éviter, puisque la chose dépend d'eux. Nous y travaillons de notre côté de tout notre cœm'; et l'intérêt particulier, comme l'intérêt général, nous fait vivement désirer le succès.
J'ai eu bien du plaisir à revoir La Ferronnays, et à apprendre de sa bouche combien l'Empereur lui témoigne de bontés. 11 se loue également de l'amitié et de la confiance que vous voulez bien lui marquer. Nous vous le renverrons très- incessamment, et ambassadeur.
Je voudrais bien que Pozzo pût nous revenir un peu plus vite; mais je crains que le roi de Naples n'ait encore longtemps besoin de ses tuteurs.
Voulez-vous bien recevoir les vœux que je fais pour votre santé, dont vous ne me parlez jamais, quoiqu'elle m'intéresse beaucoup.
Recevez aussi l'assurance de la constante et sincère amitié que vous a vouée pour la vie, mon cher Comte,
votre fidèle ami et serviteur.
244) Le duc de Richelieu à M-r Sicard.
Paris, 19 avril 1821.
Vous avez fait une perte sensible, et qui vous a été vivement au cœur; j'y ai pris une véritable part; ce sont là de ces maux qui laissent peu de consolation à espérer, le temps seul peut en adoucir ramertume; croyez que malgré l'absence et l'éloignement, j'ai bien partagé la douleur que vous ressentiez. Si je ne vous l'ai pas dit plus tôt, prenez-vous en aux embarras qui accablent aujourd'hui ceux qui ont le malheur de s'occuper des affaires des hommes; c'est un rude métier, je vous assure.
Cependant nous ne pouvons pas nous plaindre, et quoique les révoltes militaires italiennes aient trouvé ici beaucoup de prôneurs, elles n'ont pas fait d'imitateurs, et la manière, dont elles viennent de se terminer, est bien faite pour en dégoûter, et pour en faire sentir le ridicule. C'est une véritable fantasmagorie, et l'on ne vit jamais l'Europe si complètement mystifiée par quelques insensés et quelques bavards. Moi, qui vous parle, j'ai été attrapé tout le premier par ces rodomontades napolitaines, et je ne doutais pas qu'ils ne fissent une résistance quelconque. Tout cela s'explique eu pensant que la révolution s'est faite, et maintenue à Naples, par les carbonaris, qui ont inspiré au peuple une terreur si grande, qu'il obéissait et applaudissait à tout ce qui se passait alors. Du moment que cette terreur a disparu, tout a été fini en Piémont; c'était encore moins national. Quelques jeunes courtisans insensés, conduits par deux ou trois avocats, ont tout fait, aussi la chose s'est terminée encore plus facilement. A présent il faut <iue les gouvernements établissent quelques institutions, telles que leurs peuples les peuvent supporter, et qu'ils administrent avec sagesse, modération et fermeté; ils éviteront de nouvelles commotions.
Au moment, où je vous écris, nos Chambres sont occupées à discuter un projet de loi qui tend à apporter encore des restrictions au commerce des grains. Tout le midi de la France pousse les hauts cris, et ici il n'y a plus de côté droit ou gauche, Chauvelin vote avec Castelbajac, et il n'y a que les Marseillais qui soient contre. Nous ne sommes occupés qu'à modérer cette fougue prohibitive, mais il faut céder quelque chose aux nécessités du moment. Au reste, vous ne nous traitez guère mieux, car voilà sur les eaux-de-vie de nouv(^.aux droits qui équivalent presque à une prohibition. Quand pourra-t-on s'entendre une fois sur tout cela
245) Le duc de Richelieu au comte Capo d'Istria.
Paris, ce 9 mai 1821.
Nous vous renvoyons M. de La Ferronnays comme ambassadeur, M. le Comte, et quoique je ne sois par bien sûr du lieu ou du temps, où il pourra vous joindre, je ne puis me refuser à cette bonne occasion de causer avec vous. Je pourrais m'en rapporter à M. de La Ferronnays qui nous a vus tels que nous sommes, et à qui je n'ai rien caché de nos espérances et de nos craintes; mais j'ai pensé que vous ne seriez pas fâché d'avoir quelque chose de moi, et j'ai de mon côté besoin de vous parler de tout ce qui s'est passé depuis que je n'ai eu le plaisir de vous écrire.
Yoilà les révolutions comprimées en Italie, et les souverains de ces contrées replacés sur leur trône en dépit d'eux-mêmes. Dans l'état, où se trouvaient les aliaires, le succès si rapide des armes autrichiennes est un bonheur pour tous les amis de l'ordre, et il est impossible de penser sans etfroi aux malheurs dont l'ordre social eût été menacé si Frimont eût éprouvé, je ne dis pas un échec, mais s'il eût rencontré une résistance qui eût arrêté sa marche seulement de quelques semaines. Peut-être pourrait-on dire qu'il eût été préférable d'essayer des moyens, qui, probablement, auraient réussi, sans se livrer à des chances aussi hasardeuses. Cette réllexion aujourd'hui serait oiseuse. Le parti qu'on a pris a réussi, il faut maiutenaut user de la victoire sans en abuser et tâcher surtout d'établir les gouvernements restaurés sur des bases solides et qui ne permettent pas que la moindre secousse vienne une autre fois renverser ces édifices fragiles qu'il faut raffermir, et ébranler par là toute la société européenne. Ce que vous avez préparé pour Naples devrait donc être mis pour cela eu exécution le plus promptement possible, et chaque instant de retard prolonge l'incertitude, et, par conséquent, l'état de crise de ce malheureux pays. Trois choses me paraissent nécessaires pour assurer la tranquillité: 1*^ le retour prompt du roi dans sa capitale, suivi de l'établissement immédiat de la nouvelle forme de gouvernement, 2" la réconciliation franche du roi et de son fils, et 3" la fixation de l'occupation militaire. Il faudrait l'abréger le plus possible. Et pour qu'il y eut cependant une force militaire suffisante pour garantir la tranquillité du pays, ne pourrait-on pas engager le roi de Naples à prendre à sa solde un corps de dix ou douze mille Suisses? Avec une garde royale bien choisie, cette force étrangère suffirait assurément, car il est bien prouvé aujourd'hui que nulle part une armée
iie pouvait être plus mutile qu'à Naples, et l'expérience a démontré combien elle pouvait y être funeste.
Quant au Piémont, heureusement il y est resté un noyau d'armée fidèle, autour duquel on peut reformer un corps de troupes suffisant pour assurer l'ordre et la tranquillité du pays. Les troupes royales sont d'autant plus sûres qu'elles ont été compromises avec les révolutionnaires. 11 paraît décidé, cependant, qu'on croit nécessaire de les renforcer par un corps étranger, et que ce sera des Autrichiens, et non des Russes, qui seront chargés de cette occupation. Je reconnais là la modération de l'Empereur. Je ne sais, cependant, si ses troupes n'eussent pas été plus agréables aux souverains et aux princes d'Italie que les Autrichiens, contre lesquels, il faut en convenir, il y a une prévention très-forte en Piémont et ailleurs. Néanmoins puisque la chose est arrêtée, au moins faudrait-il tâcher que cette charge fiit la moins lourde, et pesât le moins longtemps possible sur ces peuples. Le roi Félix nous a fait déjà dire de Modène, combien il désirerait que le nombre d'hommes, destinés à former le corps d'occupation, ne dépassât pas 8 à 10 mille, ce qui serait assurément bien suffisant pour garder la citadelle d'Alexandrie, Novarre et Cazal étant soutenus surtout par toutes les forces autrichiennes de Lombardie. Monsieur de La Ferronnays passe par Modène et vous portera probablement l'expression des vœux de ce roi; ils sont en tout conformes aux nôtres. Nous ne pouvons nous empêcher de prendre de toutes manières beaucoup d'intérêt au Piémont. Son indépendance, comme sa tranquillité, nous importe essentiellement et l'abandon absolu que nous ferions de ses intérêts serait certainement la chose la plus impopulaire que nous pussions faire, la plus propre à nous faire perdre toute considération en France. Il serait donc bien heureux que l'Empereur pût interposer ses bons offices pour que le corps d'occupation autrichien ne fût pas plus fort qu'il n'est strictement nécessaire, et que le terme fût aussi rapproché que possible. Je crois que c'est un des meilleurs moyens d'empêcher l'imitation de prévaloir dans l'esprit de ces peuples. Il est malheureux que le roi Victor Emmanuel n'ait pas consenti à reprendre la couronne; aimé, comme il l'était dans son pays, il serait facilement parvenu à y rétablir l'ordre, en y faisant le peu de concessions nécessaires pour y ôter tout prétexte à la malveillance. Une réconciliation sincère avec le prince de Carignnii aurait aussi peut-être moins coûté à Victor Emmanuel qu'à Charles Félix, et elle est bien nécessaire pour oter tous les doutes sur la succession au trône. Au reste, j'ai quelque raison de croire que Charles Félix est moins irrité contre le prince de Carignan (]ii'il n'a feint de l'être, el M. de La Ferronnays sera plus à portée de vous
donner sur cela les notions qu'il recueillera, après avoir passé à Modène. Je regarde donc comme une chose très-utile qu'il fasse cette course avant d'aller vous rejoindre.
M. de La Ferrounays vous dira encore combien nous sommes disposés à agir en Espagne dans le sens que vous nous avez indiqué. Mais ici, la difficulté est extrême et la situation de ce pays si bizarre, et si mobile en même temps, que le grand obstacle est de savoir à qui s'adresser.
Le ministère nouveau paraissait dans de bonnes disposition, mais qui sait si elles ne changeront pas par l'arrivée de monsieur Bardaxi, parti d'ici depuis quelques jours. Qui sait aussi s'il pourra résister aux attaques qu'on lui porte de tous côtés. La malheureuse Espagne semble divisée pour l'opinion eu deux parties bien distinctes: le centre, royaliste et ennemi de la révolution, la circonférence au contraire, c'est-à-dire le littoral et les villes maritimes, livrés à l'esprit révolutionnaire et prêts à se hvrer à tous ses excès; le roi sans pouvoir, et n'inspirant aucune confiance, point d'argent, et nul moyen de s'en procurer. Pour pouvoir espérer de faire entendre la voix de la raison, il faudrait qu'un parti eût pris assez d'ascendant pour pouvoir traiter avec lui et lui faire sentir les avantages qu'on serait à même de lui offrir. Mais avant tout il faut que nous soyons autorisés de la part de l'Empereur à les tranquilliser contre les idées d'agression qui, comme vous le savez, ont retenti de toutes parts. Il faut que nous puissions leur dire, que, s'ils reviennent à des idées raisonnables, s'ils font à leurs institutions les modifications propres à faire cesser le juste effroi qu'elles inspirent aujourd'hui, ils sont sûrs d'obtenir de nouveau et l'appui et l'amitié de l'Empereur. Ceci serait uu préliminaire indispensable pour entrer en matière, mais si nous voyons l'espoir de réussir à nous faire un parti puissant dans le ministère et dans les Cortès, nous emploierons des moyens plus puissants, et nous pourrions peut-être aller jusqu'à oflrir notre garantie pour des emprunts, et pour amener le rétablissement de leurs finances. Ceci, comme vous le comprenez, ne pourrait avoir lieu -que quand nous aurions fait d'assez grands progrès pour qu'il n'y eut plus aucun risque à courir en faisant un pas aussi décisif. Je suis fort porté à croire (jue ce ne serait que quand l'assemblée actuelle des Cortès serait remplacée par une nouvelle, qui ne partagerait pas contre le roi tous les sujets de défiance qu'ont les membres de celle-ci, qu'on pourrait espérer voir renforcer l'autorité royale, et encore faudrait-il que d'ici là le ministère eût une marche aussi ferme que modérée, et qu'il pût diriger les nouvelles élections dans un sens plus monarchique. Quoiqu'il en soit nous allons commencer l'exécution de ce plan, en envoyant très-incessamment M. de la Garde
à Madrid relever M. de Laval, et pendant ce temps nous nous flattons que vous nous ferez connaître les intentions de l'Empereur, et que nous pourrons employer ce puissant moyen d'action sans lequel nous ne pouvons guère espérer de réussir. Tant que nous ne serons pas parvenus à ramener l'Espagne dans la bonne voie, la tranquillité de l'Europe sera précaire. Voilà déjà une bien longue lettre, et je ne vous ai pas encore parlé de nous. C'était pourtant là l'objet principal de ma lettre, car je vois qu'on s'occupe beaucoup de nous au dehors, et qu'on ne nous juge pas trop favorablement, ni même, peut-être, avec équité. Je fonde cette conjecture sur plusieurs choses qui me sont revenues de divers côtés et peut-être plus encore sur la nature des sources, où l'on puise la plus grande partie des notions qui vous arrivent. Je crains que les ambassadeurs de coteries qui vous sont venus à Laybach ne vous aient pas donné une idée juste de la France, ni bienveillante de ceux qui la gouvernent. Il me semble qu'on S'est trop plu, dans ces derniers temps, à nous considérer comme le foyer du mal qui désolait le monde et à nous rendre responsables de tous les désordres qui agitaient d'autres pays, bien que nous parvinssions à nous en préserver nous-mêmes. Je ne nie pas assm'ément qu'il n'y ait ici force gens qui se réjouissaient des troubles de Naples et du Piémont, qui étaient en disposition d'aider les révolutionnaires de c^ pays autant qu'il était en leur pouvoir; je conviens également, que la portion centrale de la France, l'universahté de sa langue, et le goût d'imitation généralement répandu de ses usages, et même de ses modes, donne aux exemples qu'elle donne une bien autre influence que celle qui vient de l'Angleterre. Mais, en avouant tous ces faits, je ne puis croire que ce soit de la France et de Paris, que soient parties les machinations qui ont bouleversé l'Espagne, le Portugal, Naples et le Piémont. Quant aux révolutions des deux premiers pays, la chose n'est pa-s douteuse, et il n"est pas nécessaire d'en chercher les causes hors de leurs frontières. Pour Naples et le Piémont, les agents les plus actifs ont été messieurs Onis et Bardaxi, et l'argent de l'emprunt que l'Espagne fit en France l'année dernière n'y a pas été épargné. On doit à ce sujet remarquer l'activité extraordinaire des propagandistes espagnols, et se mettre partout en garde contre eux. M. Bardaxi, en arrivant ici, me développa tous les détails de la révolution italienne avec une telle certitude et des informations si particulières, qu'il me fut impossible de douter qu'il n'en eut été un des agents principaux. Je ne dis pas que le duc de Dalberg n'y eût semé de mauvais principes, mais il en était éloigné depuis dix mois, et M. Bardaxi, arrivé ici quinze jours avant l'explosion, en fit partir ce qui s'y trouvait de Piémontais j.our aller i»rendre part à ce qui
avait été préparé dans leur pays. Il est vrai que tout ce que nous avons d'enuemis se groupa autour de lui, mais ce fut plutôt eux qui le regardèrent comme un chef, et tout le temps de son séjour il n'a eu de rapprochement qu'avec eux. Ils se flattaient alors d'opérer en France quelque mouvement; leur espoir a été vain, et leurs tentatives infructueuses. Comment donc auraient-ils le pouvoir d'aller au dehors renverser les trônes, quand ils ne peuvent ébranler celui, contre lequel leurs principaux efforts devraient être dirigés, et que, bien sûrement, ils mettraient en poudre, s'ils en avaient la force. Il est peut-être plus commode d'attribuer à une puissance invisible et dont le levier est en France, et dont les effets se font sentir partout, des catastrophes dont il serait plus simple de chercher la cause dans la faiblesse et l'impéritie des gouvernements, qu'un souffle a suffi pour renverser. Certes, quels qu'eussent été les efforts des propagandistes français, appuyés de ceux d'Espagne, ils eussent eu bien de la peine à soulever des pays dont les chefs eussent eu un peu d'énergie et de courage. Je ne nie pas au reste que la liberté de notre tribune ne soit un inconvénient grave, et que l'on n'y prêche également la vérité et le mensonge, le crime et la vertu. C'est un résultat inévitable de la forme de gouvernement qui nous régit, et ce n'est pas pour les ministres qu'elle est la plus commode. Il faut subir cette conséquence comme tant d'autres. Notre devoir était de chercher un mode d'élections qui amenât en moindre nombre possible des hommes, dont les discours pussent effrayef l'Europe. Nous avons surmonté l'année dernière les obstacles qui s'opposaient au changement de la loi d'élection. Celle qu'on a adoptée a amené cette année un plus grand nombre de royalistes qu'on n'eût osé l'espérer. Il s'agissait ensuite de donner à l'armée une organisation qui permit d'en faire sortir ce qu'on croyait trop dangereux en fait d'officiers; on a procédé à cette réforme avec mesure, mais on est parvenu à avoir une armée qui dans les circonstances difficiles, que nous venons de traverser, a donné des preuves de dévouement, et dont aucune partie n'a manqué à son devoir. Partout la paix et l'ordre le plus parfait régnent en France; la seule tentative, faite à Grenoble, a été réprimée en un instant; les finances sont dans le meilleur état, et les fonds publics au taux le plus désirable.
Qu'on veuille donc bien avoir en nous un peu de confiance, et surtout qu'on veuille bien nous en témoigner, car par là on doublera notre force. Qu'on n'ajoute pas une foi aveugle à tous ces intrigants, toujours prêts à fournir des mémoires et à se mettre en correspondance avec les souverains et leurs ministres, pour dénigrer leur pays et le représenter comme à deux doigts de sa perte. Je sais qu'on a été jusqu'à donner à l'Empe-
reur des impressions défavorables contre les personnes chargées de l'administration de la police, et notamment contre messieurs Angles et Blounier. Ces deux hommes, qui ont tout abandonné en 1815 pour suivre le roi à Gand, ne devraient, certes, pas être suspects; et quant à leur capacité et leurs talents, je doute que ceux qu'on voudrait mettre à leur place en eussent davantage; mais ce sont des hommes de parti, et la calomnie qui s'exerce contre Angles et Mounier n'a pas d'autre but que de mettre à leur place deux hommes dévoués à monsieur de Talleyrand, dont l'intrigue continue avec une constante activité. Vous sentez d'après cela si je peux consentir jamais à de pareils arrangements. On s'étonne que la police ne prévienne pas toutes les tentatives des méchants, et on la compare à celle qui existait du temps de Buonaparte. La comparaison n'a rien d'exact, puisque le gouvernement de Buonaparte était en possession de l'autorité la plus absolue, la plus arbitraire, et qu'il en usait sans scrupule. Les arrestations, les recherches dans les maisons, les exils, tous les moyens de répression étaient à sa disposition sans contrôle, et cependant combien de complots et de conspirations n'ont pas eu lieu sous son règne, bien que les armées et la guerre absorbassent continuellement les hommes ardents qui portaient au dehors leur inquiétude et leurs passions. Nous, au contraire, obligés de marcher toujours suivant la loi, désarmés de tous les moyens arbitraires, dont Buonaparte faisait un si grand usage, n'ayant d'autre moyen de répression que les tribunaux, nous combattons les conspirateurs avec des armes très-inégales, et je m'étonne que l'on n'en voie pas plus souvent se lancer dans cette carrière, oii il y a plus à espérer qu'à craindre. Vous me direz sans doute que si la législation est incomplète, il faut la changer. Mais aucune législation régulière ne pourrait remédier au mal; il est tout entier daus letat de la société ébranlée jusque dans ses fondements par une suite de bouleversements, qui n'ont rien laissé sur pied de ce qui existait il y a trente ans. La dictature seule entre les mains du roi serait un préservatif suffisant, et il ne faut pas penser à l'obtenir, même temporairement, et encore peut-être la force manquerait-elle pour s'en servir, si on l'obtenait. Nous ne pouvons marcher qu'à l'aide du bien-être général, et comme il augmente sensiblement, que les masses sont heureuses, et tendent au repos, les malveillants ne trouveront pas d'appui chez elles, et ne les mettront pas en mouvement. Mais il ne faut ni s'étonner, ni s'eflrayer, si ((uelque complot nouveau vient encore troubler le cahne, dont nous jouissons dans ce moment.
La race des conspirateurs et des révolutionnaires n'est pas éteinte, mais les moyens et les chances de succès diminuent, et j'espère qu'ils man-
qucrout bieiilOt tout à l'ait. Vmr assurer notre existence, il importerait beaucoup d'éviter ces élections annuelles, destinées à renouveler par cinquième notre Chambre des Députés, qu'il serait désirable de ne réélire que tous les sept ans, comme le parlement d'Angleterre. C'est à quoi nous tendons; mais j'ignore s'il nous sera possible de faire passer cette loi cette année, ou s'il faudra remettre à l'année prochaine.
Du reste il règne dans notre cabinet la plus grande union, et les nouveaux membres qui y sont entrés n'ont eu avec nous aucune diversité d'opinions. Pour le rendre plus compacte, il est nécessaire que monsieur de Villèle ait un département; c'est ce dont je m'occupe; et la chose aura lieu sans aucun doute avant peu. Si nous avons encore quelques ennemis parmi ceux qui prennent exclusivement le nom de royalistes, le nombre en est fort petit, et il diminue plutôt qu'il n'augmente. Notre situation est donc visiblement améliorée depuis un an, mais il nous importe qu'on veuille bien le croire à l'extérieur, qu'on ait un peu de confiance en nous, et qu'on nous le fasse voir; on doublera notre force, et, certes, nous ne voulons l'employer que pour le bien.
Voilà une letti^d'une immense longueur, et dont je vous demande pardon; mais j'ai voulu profiter de cette bonne occasion pour vous donner des détails sur nos affaires, et je l'ai fait, je vous assure, avec une entière franchise.
Renvoyez-nous Pozzo, quand il aura constitué Naples; il nous manque ici, je vous assure.
Adieu, Monsieur le Comte, c'est toujours un crève-cœur pour moi de vous voir vous éloigner encore, sans que nous nous soyons vus. Je vous demande la continuation de votre bienveillance pour M. de La Ferronnays, et pour moi celle de votre amitié, dont je suis digne par le constant et sincère attachement que vous a voué pour la vie votre fidèle ami et serviteur.
246) Le duc de Richelieu à IVI-r Sicard.
Paris, le 48 (6) mai 1821.
Je vous suis très-obligé de votre exactitude à me tenir au courant des affaires de ces pauvres Grecs, qui me paraissent avoir pris, pour secouer le joug, le moment le plus inopportun. Je crains bien qu'il n'y arrive de grands malheurs, car les révolutions, et les contre -révolutions ne se font pas à l'eau rosée dans ces contrées, comme dans les nôtres, où
notre civilisation, en ôtant aux âmes une grande partie de leur énergie, préserve au moins des maux que causent les passions violentes. Vous aviez encore, quand vous m'écriviez, la conviction, que les bravades napolitaines nous avaient inspiré à tous, de leur amour pour la liberté, et de leur disposition à la défendre. Jamais mystification ne fut plus complète; vous savez à présent les ridicules résultats de cette bambochade, et quel fond il fallait faire sur les grandes phrases de tribune des orateurs napolitains, et sur cette unanimité de vœux du peuple napolitain pour une constitution libre. Ils sont bien coupables ceux, qui, sans égard pour les mœurs et les habitudes des peuples, prenant pour des réalités les rêves de leurs cerveaux malades, compromettent ainsi le repos des nations, et attirent sur elles d'incalculables malheurs; ici nous avons bien eu quelques légères tentatives des agitateurs, pour soulever le peuple, mais cela n'a réussi nulle part, et la plus grande tranquillité règne dans toute la France. On vient de passer une loi à la Chambre des Députés, qui fera grand bruit à Odessa, et qui désole Marseille, et la Provence; la manière, dont elle a été discutée, et adoptée fait faire de sérieuses réflexions sur la forme de notre gouvernement et sur la manière de faire des lois dans des assemblées délibérantes; quoi qu'il en soit, si elle n'est pas modifiée à la Chambre des Pairs, cette loi arrête tout court le commerce avec Odessa, et me fait une peine extrême, mais j'ai dû m'imposer le plus absolu silence, car on n'aurait pas manqué d'attribuer mon opinion à une aftection pour ces contrées, au détriment de la France. Je crains que cela ne provoque encore chez vous des mesures prohibitives et il faut convenir, que nous n'aurons aucune raison de nous plaindre. Je voudrais bien trouver quelque moyen de faire modifier quelques-unes des dispositions de cette loi. Mais la chose est on ne peut pas plus délicate, pour moi surtout, et après qu'elle a été votée par une majorité de 284 contre 56. Voilà mon rêve de lier intimement la France et la Russie par la mer Noire complètement évanoui. Cela est triste, l'intérêt des propriétaires, dont nos Chambres sont en grande majorité composées, l'a emporté sur celui des consommateurs, et si je ne me trompe sur l'intérêt réel du pays, et ici il n'y a eu ni droite ni gauche dans la division des voix; les membres, les plus divisés sur les questions [lolitiques, ont voté ensemble dans celle-ci; au reste ceci ne devrait pas, si vous étiez sages, vous engager à nous traiter plus mal, que l'Espagne, par exemple, qui avec bien moins de raison a pris contre l'introduction des blés des mesures encore plus rigoureuses et, cependant, ses vins sont assujettis, dans les ports de Russie, à des droits beaucoup moins forts;
il laiulrait bien imc fois s'ontciidre sur tout cela, mais je crains bien que le moment n'en soit pas encore venu.
247) Le duc de Richelieu à M-r Sicard.
Paris, le 26 (14) juin 1821.
Je vous remercie bien sincèrement de votre lettre du 13 (25) mais Tout ce qui vient de vos côtés excite à présent le plus vif intérêt, ainsi je vous prie de m'écrire, et avec beaucoup de détails, ce qui viendra à votre connaissance sur les affaires turques et grecques; il y a longtemps <|ue je pense que la destruction de l'Empire Ottoman en Europe serait un malheur, surtout pour la Russie; je désire en conséquence, que cet événement, s'il doit arriver, puisse être au moins retardé jusqu'à ce que les esprits aient repris un. peu de calme, et les gouvernements un peu d'assiette, peut-être la France un peu de force, afin d'exercer une influence utile à elle et aux autres. Mes vœux, au reste, ne feront rien à la chose, et les Turcs en feront tant et tant, que tout sera décidé, avant qu'on ait pu recevoir des nouvelles de France et d'Angleterre. Nous avons reçu directement les détails sur l'arrestation des bâtiments, et les notes très-fortes et très-énergiques du baron Strogonow. Il faut que ces Turcs soient bien bêtes pour ne^ pas prendre le moyen tout simple d'acheter eux-mêmes des grains pour leur compte à Odessa, au heu dé s'emparer de ce qui passe, au risque d'empêcher qu'aucun bâtiment chargé de grains ne se hasarde à Coustantinople. C'est l'histoire du sauvage qui coupe l'arbre pour avoir le fruit. Tout cela m'afflige pour Odessa, car il est impossible que son commerce et sa prospérité ne s'en ressentent pas, et elle me tient toujours à cœur. Ici nous sommes fort bavards, nous crions, nous intriguons, mais au fond nous sommes parfaitement tranquiUes, la confiance s'accroît et je vous en donnerai pour preuve la quantité d'entreprises utiles, ponts, canaux, ports, pour lesquels on nous a fait des soumissions cette année; il y en a pour plus de 50 millions, et nous sommes obligés d'en remettre plusieurs à la session prochaine. Celle-ci, tirant à la fin, comme ce sont des entreprises de long cours, elles donnent une preuve de la confiance, (jiie les capitalistes ont en nous est bien plus forte que la hausse de la rente, dont le cours est à 87. Les premiers emprunts, que nous avons faits, étaient à 52. Tous voyez qu'il y a améhoration; on doit avouer qu'elle est sensible en tout: le commerce intérieur, les fabriques, et tous les genres d'indus-
trie sont dans un état de prospérité, tel qu'on ne les avait vus depuis longtemps. Il n'y a que le commerce maritime qui languit,, et qui ne veut pas reprendre; il y a à cela beaucoup de causes qu'il est inutile d'analyser ici, mais que vous connaissez d'ailleurs aussi bien que moi.
Si nous voulons être sages, et jouir tranquillement des avantages que nous possédons, nous pouvons encore atteindre une haute période de prospérité •. . . .
248) Le duc de Richelieu à !VI-r Sicard.
Paris, le 1 (13) juillet 1821.
Je vous remercie de vos lettres, et je vous assure qu'elles me font un grand plaisir, quoiqu'elles ne contiennent pas toujours des détails fort agréables. Cependant au travers de quantité de petites contrariétés, qui retardent et entravent la marche progressive des contrées que vous habitez, la force des choses les portera vers une prospérité toujours croissante, et les sottises des hommes peuvent bien suspendre, mais non arrêter tout à fait, l'essor qu'elles sont destinées à prendre. Pensez donc à ce que c'est que ce bassin méditerranéen, qu'on appelle la mer Noire, quel admirable moyen de communication entre le Nord et le Midi, entre l'Orient et l'Occident. Du moment que la porte de cette mer, fermée pendant 300 ans, a été rouverte, il a été facile de calculer ce que les côtes de cette mer étaient appelées à devenir; Odessa et le reste du pays auraient fleuri sans moi, et en dépit de tout ce qu'on pourra faire de fautes, et commettre d'erreurs, il faudra toujours qu'ils fleurissent.
J'apprends au reste qu'on va faire de fort belles choses à Odessa: pavage, conduite d'eaux, port; 3 mille hommes auront à y travailler pendant 8 ans. Si l'Empereur voulait ainsi employer ses soldats à des travaux d'utilité publique, que de grandes choses ne pourrait-il pas faire? Peut-être l'essai qu'il en fera à Odessa, lui donnera-t-il l'envie de continuer ailleurs. Votre commerce ira un peu cette année en blés, mais pas beaucoup: le midi de la France a une belle récolte, et très-peu de besoins. Le Nord en aura davantage, et je crois qu'on apportera de Marseille au Havre. Vous avez bien raison, nous sommes tous dans une fausse route par rapport à notre système de douane, mais il sera difficile d'en sortir; les besoins linauciers sont si grands partout, et notamment en Angleterre, qui la première devrait donner l'exemple d'un changement de système (lue, tout en recon-
jiaissaul les iiicouvénieiits de. celui ([iroii suit, ou aura bien de la peine à le niodilier; l'excès des impôts, et surtout de l'impôt foncier en France est encore un obstacle à un système de liberté plus étendu; c'est à cette cause, que vous devez les gênes qu'on a été obligé de mettre à l'introduction des grains. 11 est certain que les propriétaires ne pouvaient plus payer Timpôt à cause du bas prix, auquel ils étaient obligés de livrer leurs récoltes en concurrence des blés de la mer Noire. Mais ce qu'on a fait ici n'est qu'un palliatif, car si vous proscrivez de même nos vins et nos étoffes, il y aura une autre classe de la société qui ne pourra pas payer les taxes. C'est ainsi qu'un mauvais principe entraîne une foule de mauvaises conséquences; au reste, si nous savions être sages ici, nous serions bientôt en état de diminuer 'considérablement l'impôt foncier, et de fournir au peuple toute sorte de soulagement, mais nos coryphées du côté gauche ne l'entendent pas ainsi; il faut s'emparer du pouvoir pour faire l'essai de leur système de gouvernement, en employant les moyens doux, les mesures libérales, que M. Benjamin Constant fit prévaloir après le 18 fructidor. Ce n'est pas la faute de ces messieurs si nous n'avons pas vu toutes ces gentillesses; ils n'ont rien négligé pour faire triompher leurs doctrines, et l'insurrection, la révolte ouverte, ont été prêchées chaque jour à la tribune. Heureusement que le peuple n'a pas aussi bien répondu à ses appels, qu'une partie de cette respectable jeunesse qui, sensible aux éloges, qu'on donnait à sa sagesse, à ses lumières, surtout à son expérience, a voulu prouver que c'était à elle à régenter la France et à lui dicter des lois. Nous en avons jugé autrement, et heureusement encore nous avons eu le dessus; mais ce n'a pas été sans des efïorts assez prolongés, efforts au reste que nous sommes bien décidés à renouveler toutes les fois que cela sera nécessaire. 11 est impossible de considérer de sang-froid cette pauvre France hvrée aux mains qui se sont étendues pour la saisir. La lie de ki nation, se remuant déjà pour monter à la surface, et l'on ne peut sans frémir penser à ce qui serait arrivé si les gens du côté gauche avaient eu le dessus; il faut espérer qu'ils ne l'auront pas; quant à moi, je suis décidé à leur disputer le terrain pied et à pied, et, dussé-je y périr, je combattrai ces ennemis de tout ordre, tant que j'aurai un souffle de vie. Ce n'est pas pour cela que je veuille me livrer à un autre parti, mais je veux, s'il est possible, réunir sous ma bannière tout, ce qui désire le maintien de l'ordre existant, quelle que soit la nuance de nos opinions, pour s'opposer à l'invasion de ceux qui bien positivement veulent détruire, ce qui est pour nous faire encore essayer leurs systèmes.
Yoilà ma profession de foi, et j'y serai fidèle.
249) Le duc de Richelieu à IVI-r Sicard.
Paris, le 19 juillet (1 août) 1821.
Je réponds à vos deux lettres du 10 (22) et du 14 (26) juillet, mon cher ami, et je commence par vous remercier de votre exactitude qui me fait un très-grand plaisir. Je déplore comme vous les malheurs qui fondent sur les Grecs, et je les déplore d'autant plus que je n'y vois guère de remède; quelques mesures que puisse prendre l'Empereur, ses armées ne sauraient arriver assez tôt pour prévenir l'horrible effusion de sang que je prévois. Les notes énergiques qu'on a fait remettre, ou ne produiront rien sur l'esprit du gouvernement turc et du grand seigneur, ou bien, si les dangers, qui les menacent, exerçaient quelque influence sur son esprit, il ne lui serait probablement plus possible de contenir le fanatisme auquel il a eu recours. Ainsi donc dans, tous les cas, je prévois une suite de massacres et de dévastation, dont il est difficile de poser le terme. Dans ces tristes circonstances nous avons fait, je crois, tout ce qui dépendait de nous; à la distance, où nous sommes, nous ne pourrons influer immédiatement et d'une manière directe:, mais outre ce que nous avons dit à Constantinople, nous avons renforcé nos stations dans le Levant, de manière à pouvoir non-seulement protéger notre commerce et nos nationaux, mais encore sauver les Européens partout, où ils pourraient êti'e en danger. Notre pavillon se montrera partout, et prêtera son appui à tous les êtres souffrants et opprimés. Plus tard, quand l'horizon se sera un peu éclairci, nous verrons ce qu'il y aura à faire.
Serait-il donc vrai que les Grecs réfugiés à Odessa se seraient portés à des excès contre les Juifs et en auraient même massacré. Je ne puis le croire; il est si facile de prévenir de pareils désordres; cela a été mis dans des journaux allemands, et copié dans les nôtres.
Il paraît qu'Ypsilanti a disparu de la scène. C'était une entreprise bien hasardée, que de faire la guerre dans les principautés, où vous savez que l'on déteste les Grecs bien plus que les Turcs; la Morée et l'Archipel, voilà les points, où les Grecs pourraient espérer quelque succès; mais je vois encore "peu d'ensemble parmi eux. Certaines îles se soulèvent, d'autres ne remuent pas; pour opérer une révolution chez une nation, depuis si longtemps courbée sous le joug, il faut plus que l'énergie du désespoir, il faut de la suite, de l'esprit de conduite et un plan bien arrêté. Tout cela n'existe pas encore; au reste cette cause excite beaucoup d'intérêt et sans distinc-
(ion de parti. On lait en général des vœux sincères pour les Grecs. Ici nous continuons à être fort tranquilles, nous allons faire force ponts, force canaux. Nous voyons s'élever et des compagnies d'assurance mutuelle, et des caisses d'épargne, et quantité d'établissements qui prouvent que l'esprit d'association fait de rapides progrès. Partout l'industrie se remue, et s'agite, les fabriques sont dans un état de prospérité sans exemple, et dont je vous avoue que je ne sais pas bien m'expliquer la cause, je veux dire au point où elles sont. Malgré les charges immenses qui ont pesé sur nous, nous sommes* les premiers sur le continent qui ayons diminué l'impôt foncier et cela de près de 50 millions; vous sentez que nous devons soigner cette prospérité, comme la prunelle de nos yeux et ne pas risquer de la compromettre. En nous mêlant des affaires des autres, il faut que nous guérissions les plaies que nos folies nous ont faites, et nous y parviendrons en peu d'années; pourvu que nous soyons un peu sages et que nous ayons la paix, tâchons de la conserver
250) Le comte Kotchoubey au duc de Richelieu.
St-Pétersboitrg, le 15 novembre 1821.
On n'a jamais mérité, mon cher Duc, de plus justes reproches que ceux que j'ai reçus de votre part. Je m'accuse moi-même d'être très-coupable vis-à-vis de vous, et je compte trop sur votre indulgence et votre amitié, pour ne pas me flatter, que vous n'attribuerez jamais le silence, que je garde quelquefois, à aucun changement dans les sentiments bien vifs que je vous ai voués. Je n'écris pas, et j'ai honte de l'avouer, souvent par paresse, suite de mes infirmités croissantes, et souvent, parce que les atfaires, qui me sont confiées, me prennent tout mon temps et sont au dessus de mes forces. Pardonnez-moi donc, je vous en supplie, mon cher Duc, et ne me privez pas du grand plaisir de recevoir de vos nouvelles; je vous promets de vous répondre à l'avenir lettre pour lettre et au premier retour de vus courriers. Je suis charmé d'apprendre de tous les côtés, que vos affaires intérieures aillent si bien. On ne parle dans l'étranger, que de la prospérité de la France, du développement immense de son industrie et surtout de l'état florissant de ses finances. Vous devez être bien heureux do vous voir placé à la tète de l'administration et de contribuer à des résultats aussi surprenants. Je ne doute pas aussi, que vous ne donniez, mon cher Duc, la direction la plus convenable, aux aftaires de l'Orient, dont vous avez la confiance de me parler; j'aurais accepté avec bien du
plaisir, si je me trouvais près de vous, la proposition que vous me faites de m'entretenir un peu à mon aise avec vous sur les intérêts levaniin^. Je n'en suis, que très-superficiellement instruit. Vous savez que l'Empereur dirige lui-même exclusivement toutes les affaires politiques; ayant pris l'habitude de s'en occuper et possédant une grande expérience, je ne pense pas qu'il consulte personne ici, ni que ses secrétaires d'état aient autre chose à faire, qu'à suivre strictement ses déterminations personnelles. Tout le monde sait cependant, que l'Empei-eur est animé du désir le plus sincère de maintenir la paix avec les Turcs. Ce vœu est généralement partagé ici. On ne veut pas de guerre et l'on a raison; nous avons besoin, tout aussi bien que les autres puissances, de la paix et quels avantages réels pourrions-nous au fond retirer d'une guerre avec la Porte? Cependant, je défierai les plus grands politiques de l'Europe, de garantir qu'une guerre ne puisse pas éclater. Quel calcul peut-on faire avec les Turcs? Observentils les traités? Observent-ils quelques règles, lorsqu'il s'agit de transactions avec une puissance chrétienne? Le grand seigneur, un fanatique enragé, cessera-t-il de l'être? Y aura-t-il un terme à la destruction des Grecs et pourra-t-on souffrir, qu'on les extermine tous? Peut-on répondre, que le divan, que l'on n'a jamais pu mener que par les baïonnettes, ne prenne les notes des puissances européennes, très-logiques sans doute, et très- bien écrites pour de la faiblesse ou de la peur et ne devienne insolent? J'ai été trop longtemps dans ce pays-là pour ne pas avoir la conviction, que les calculs européens peuvent être souvent en défaut à Constantinople. Je ne suis pas initié, comme je l'ai dit plus haut, aux affaires politiques; mais je pense qu'il n'y avait qu'une seule manière de terminer celle des Turcs avec nous; c'est en s'entendant avec notre cabinet et en imposant à la Porte les conditions que l'on aurait trouvé raisonnables, sous menace de se trouver en guerre avec toutes les puissances. La peur seule aurait pu agir sur le divan et il n'y avait aucun risque de suivre cette conduite, du moment, où l'on acquérait la certitude, que la Russie ne voulait, ni la destruction de l'Empire Ottoman, ni des acquisitions; or, cette certitude, qui de bonne foi ne l'avait pas? Elle ne pouvait être révoquée en doute, que par ceux, qui par aveuglement, ou par une jalousie difficile à expliquer, veuillent nous trouver des arrières -pensées, que nous n'avons pas, et des vues d'ambition, qui sont tout à fait opposées au caractère et encore plus aux principes de l'Empereur. Quoiiju'il en soit, je vous avoue, mon cher Duc, que quelque désir que j'aie de voir la paix maintenue, mes vœux les plus sincères accompagnent la cause des (irecs. C'est un sentiment que vous concevrez facilement. J'ai resté presque cinq années en Turquie et
j'ai vu dans des temps calmes trop d'iiorreurs et de vexations, éprouvées par les chrétiens, pour ne pas désirer, que leur sort ne dépende pas uniquement de la volonté d'un gouvernement barbare. Si les chrétiens pouvaient obtenir des garanties réelles, c'eut été, après le renversement de Bonaparte, l'événement le plus marquant de nos jours.
J'ai cru momentanément que l'atfaire d'Odessa, à laquelle vous prenez tant d'intérêt, s'arrangeait. L'on me dit aujourd'hui qu'il y avait quelques difficultés. Le ministre des finances soutient que la contrebande n'aurait pas de bornes. J'ai bien peur, que messieurs les douaniers n'accusent Odessa de la contrebande qu'ils font si impudemment sur la frontière sèche (?) Le*comte Langeron ne cesse de me faire ses doléances. Il se plaint beaucoup de sa mauvaise santé et veut se retirer. Il a porté contre Tregoubow les plaintes les plus fondées et d'ici à quelques jours cet homme inepte sera mis de côté. L'Empereur l'a déjà ordonné, il n'y a que l'ukase, qui n'est pas signé.
Le chevalier Gamba m'a fait lire la lettre que vous lui avez écrite. Je suis bien aise que vous protégiez ses entreprises; il me paraît qu'elles ne sauraient manquer de succès. J'ai beaucoup engagé Mr. Gamba d'agir, sans faire beaucoup de bruit ni ici, ni en France. Je crains la vigilance et la jalousie des Anglais, qui verraient de très-mauvais œil l'établissement d'une compagnie française près des frontières persanes. C'est une chose assez curieuse, que la marche asiatique de ce gouvernement libéral de ces côtés-là.
Adieu, mon cher Duc, je ne m'étendrai pas sur tous les sentiments de l'amitié la plus tendre que je vous ai voués. Ils vous sont connus et vous ne pouvez en douter un instant.
Kotchoubey.
P. S. Je n'ai pas besoin de vous prier, que le contenu de cette lettre ne soit connu que de vous.
251) Le duc de Richelieu à M-r Sicard.
Paris, 1821.
Je ne conçois pas, où vous puisez les notions
que vous avez sur notre marche; il y a des journaux qui ont le talent de tellement empoisonner tout ce qu'ils touchent, qu'il est impossible de reconnaître la vérité sous les couleurs mensongères qu'ils savent lui donner. Oii croyez-vous que nous tendons? A l'afFermissement des institutions,
et de la Charte que nous avons voulu sauver des fureurs, des révolutionnaires et des sabreurs, et ce qui prouve que le peuple français a entendu notre voix et compris nos intentions, c'est que les élections, qui se font à présent avec le plus grand calme, offrent en notre faveur une majorité que j'estime à 120 dans la prochaine chambre, et que dans celle d'arrondissement même, qui expriment plus particulièrement le vœu de la classe intermédiaire, nous avons obtenu une majorité de 2 sur trois; cela est concluant, mais les pamphlétaires, et les marchands de parole qui veulent arriver au pouvoir, et qui, parce qu'ils savent enfiler quelques phrases, se croient capables de gouverner un état, représentent la situation des affaires, sous l'aspect le plus déplorable; heureusement certains symptômes servent à les démasquer, et par exemple depuis qu'on a connu la nature des élections, et que le parti révolutionnaire était battu, les fonds ont monté de 3 francs. Soyez assuré que je ne ferais pas partie d'une administration, qui voudrait diminuer ou détruire les libertés pubhques; c'est à les affermir, à leur faire prendre racine en France, que tendent tous mes efforts, et comme je suis convaincu que les Bourbons sont les seuls, avec lesquels nos institutions peuvent se consohder, mon devoir et mon iuchnation se trouvent heureusement d'accord; comme j'attache beaucoup de prix à votre opinion, j'ai voulu vous dire tout cela, pour que vous ne croyez pas que je sois changé sur mes vieux jours.
252) Le duc de Richelieu à fV!-r Sicard.
Paris, le 10 (22) janvier 1822.
J'ai été bien longtemps sans vous écrire, vous en avez deviné le motif. J'étais accablé d'affaires d'un côté, tourmenté de l'autre de vilaines intrigues, et je n'avais pas un instant à moi. Enfin elles l'ont emporté et des déclamations de tribune, jointes à ces cabales de cour, ont fini par forcer à la retraite une administration qui, il faut le dire, avait amené la France à un état de bien-être, dont elle n'avait pas joui depuis 40 ans. J'y ai beaucoup de regret, et cette fois ma liberté ne m'a fait aucun plaisir; nous étions sur la route du bien, il y en avait beaucoup à faire, il était agréable et flatteur d'y attacher son nom. Maintenant je commence à me résigner, et à goûter les douceurs de l'indépendance; vous sentez bien que dans cette [losition, mes regards se portent naturellement du côté d'Odessa. J'ai le jirojet d'aller vous voir l'été prochain; je ne le puis pas plus tôt \)i\Ycv qu'on ne manquerait [»as de dire que je vais vendre à la
Russie les secrets de la France, cuimiie on ni'accusnit de lui vendre ses intérêts, car il fout que vous sachiez, que pendant ({ue chez vous ou nous reproche d'être ti'op anglais, ici j'ai été accusé, par ceux qui se sont fait mes ennemis, de trahir la France en faveur de la Russie. Je dois donc rester quelques mois à Paris, avant de songer à entreprendre aucun voyage, mais vers le printemps, je compte me mettre en route pour Vienne, et de là gagner les bords de la mer Noire. Il me semble que votre guerre, si elle a lieu, ne peut apporter aucun obstacle à ce plan; au reste je ue suis pas encore sûr qu'elle commence cet été. Je vois qu'on la désire très-peu chez vous, et comme tout le reste de l'Europe voudrait l'éviter à tout prix, il serait bien extraordinaire, qu'on ne trouvât pas un moyen de replâtrer les choses de manière à ce que cela dura eucore quehjue temps. Des Ilots de saug couleront sans doute, mais dans l'état des choses, connaissez-vous un moyen d'éviter cette effusion du sang. Les (Irecs et les Turcs sont devenus incompatibles sur le môme sol, et ils s'égorgeront jusqu'au derniei-, quel que soit le résultat de la querelle qui existe entre la Porte et la Russie. Votre projet d'arrangement a l'inconvénient de ne pouvoir donner aux Grecs les garanties qu'il faudrait qu'ils eussent pour vivre avec un peu de sécurité. S'ils étaient réunis, comme les Moldaves, et les Valaques, dans des provinces séparées de celles habitées par les Turcs, la chose serait possible, mais dans l'état de mélange, où se trouvent les deux populations, je ue comprends pas bien comment tout cela pourrait s'arranger; il est bien plus à craindre que le sabre ne décide la question
253) La marquise de Montcalm annonce à 8. M. I. TEmpereur de Russie la mort du duo de Richelieu.
Juin 1822.
Sire.
Votre Majesté Impériale permettra - t-elle que la famille du duc de Richelieu vienne déposer dans son sein l'expression d'une reconnaissance éternelle et d'une bien profonde douleur.
C'est à Votre Majesté que mon frère a dû les seules années heureuses de sa vie, c'est vers sa seconde patrie que son cœur allait chercher des souvenirs de bonheur, c'est enOn vers vous. Sire, que sou âme, si belle et si pure, se dirigeait quand il voulait trouver des rapports de sympathie et de tendresse qui n'ôtaient rien au profond respect et à l'admiration f|ue lui inspirait V. M. I.; il m'a mille fois répété que le Monarque
le plus puissant de l'Europe, celui à qui la France et lui avaient de si grandes obligations, serait encore l'homme, que son cœur eut choisi pour ami, si la Providence n'eut placé Votre Majesté sur le trône pour le bonheur de la Russie et de l'Europe entière.
L'ambassadeur de Russie qui a toujours été si parfait pour mon frère, et pour nous, fera connaître à Votre Majesté les détails du malheur si imprévu et si affreux, qui condamme notre existence à une amertume éternelle, il lui dira que mes neveux sont digues d'obtenir la continuation des sentiments que vous aviez, Sire, pour leur oncle.
Permettez qu'en osant les solliciter, leur mère et leur tante, se procurent la seule consolation, dont leurs âmes soient encore susceptibles.
Je suis, Sire...
254) Réponse de l'Empereur Alexandre à la marquise de Montcalm.
Tsarskoe-Sélo, le 1-er juiUet 1822.
Lorsque j'ai reçu votre lettre, Madame, j'avais déjà été instruit du malheur qu'elle m'annonçait, et déjà mes regrets s'étaient mêlés à ceux que la France et l'Europe doivent à l'homme illustre, dont vous pleurez la perte.
J'étais son ami, je connaissais depuis longtemps sa belle âme, et je reporterai avec plaisir sur ses neveux une partie des sentiments, dont je lui ai toujours donné des preuves. Ils les justifieront sans doute, et je souhaite qu'ils soutiennent dignement l'héritage de vraie gloire que leur a légué le duc de Richelieu.
Quant à vous. Madame, et Madame votre sœur, les consolations d'en haut peuvent seules adoucir votre douleur.
Je me plais à croire que la Divine Providence daignera ne pas vous les refuser.
Recevez, Madame, l'assurance de mes sentiments les plus sincères.
Alexandre.
255) Paroles de l'Empereur à monsieur de La Ferronnays sur la mort de monsieur le duc de Richelieu.
Je pleure le duc de Richelieu, comme le seul ami qui m'ait fait entendre la vérité. C'était le modèle de l'honneur et de la loyauté. Les services qu'il m'a rendus éternisent en Russie la reconnaisance de tout ce qui est honnête. Je le regrette pour le roi, qui ne trouvera dans aucun autre un dévouement aussi désintéressé, je le regrette pour la France, où il fut mal apprécié, et à laquelle, cependant, il a rendu et devait rendre encore de si grands services.
Table des noms propres.
Abbas Mirza, héritier du trône persan, retarde de conclure la paix avec le général Tormasow, disant qu'il faut envoyer pour cela des plénipotentiaires 286, lit la lettre de Napoléon 292.
Aidos-Wlahomet, séraskir, son courage et sa mort 20, 182.
Aiguillon, m-me la duchesse d', grandetante du duc de Eichelieu, mère du ministre, choisit l'abbé Labdan comme précepteur du duc de Richelieu 2.
A lava refuse la mission qui lui a été proposée 583.
Allbrandt, négociant français, maire (golowa) de Kherson, 318, 527.
Alexandre i Pavlowitch, Empereur de Russie,VI, VII, XII, XIII, XIV,XV,XVI, XVII. Sa bienveillance et son amitié pour le duc de Richelieu 6, envoie une estafette à Bonaparte pour demander la radiation du duc de Richelieu, donne au duc de Richelieu le choix d'un commandement militaire ou le gouvernement d'Odessa, lui envoie les insignes de l'ordre de St. Wladimir 8, sa visite à la duchesse de Richelieu, charge le duc de Richelieu de négocier le mariage de sa sœur, avec le duc de Berry 9, lui confie l'administration de la ville d'Odessa,
•son amitié avec le duc de Richelieu quand il était Grand Duc 25, 28, 51, 65, 67, 70, étant Grand Duc reçoit le duc de Richelieu dans son intimité 81, 82, visite en 1818 la Nouvelle Russie et accorde en même temps au duc de Richelieu l'ordre de St. André 84, 86, 87, propose de confier au duc de Wellington une mission 93, son intérêt pour le duc de Richelieu 218, son amitié avec la comte Kotchoubey 219, écrit de sa main au duc de Richelieu une lette très-aimable 220, reçoit le duc de Richelieu avec bonté et envoie à Duroc un de ses adjudants pour lui recommander spécialement de réclamer pour le duc de Richelieu 221, reçoit le duc de Richelieu avec bonté et amitié, lui propose plusieurs places avantageuses 222, 223, 224, sa bonté et sa confiance pour le duc de Richelieu 226, 227, 228, 232, 233, donne ordre de remettre au marquis de Traversey le commandement des troupes de Grimée 233, sa coniance pour le duc de Richelieu 235, 236, ne désire pas de donner congé à M. Mertwago 237, sa satisfaction de voir le succès de la négociation du duc de Richelieu avec
Kelesh-Bey, son intérêt pour la santé du duc de Richelieu 239, 241, désire que le duc de Richelieu reprenne le commandement et l'administration des provinces qui lui sont confiées quand sa santé le lui permettra 242, 243, ses ordres relativement à la milice de Crimée 245, son départ 246, accorde au duc de Richelieu la permission de confier l'exercice de ses fonctions pendant sa maladie au marquis de Traversey 247, écrit de Bartenstein une lettre à l'Impératrice sa mère 248, 252, son contentement de l'esprit qu'il a trouvé à l'armée 253, 255, 256, 258, son intimité avec l'empereur Napoléon 260, écrit à M. Wiasmitinow qu'il ne peut pas lui donner congé parce que ses services sont nécessaires à l'état et à S. M. 261, opinion générale que S. M. dirige exclusivement Elle-même la politique 262, promet au comte Kotchoubey de lui donner sa démission les premiers jours de septembre 1807 263, ses occupations relativement à la dislocation des troupes 264, 266, proposition de S. M. sur la répartition des troupes 267, autorise le duc de Richelieu à venir à St-Pétershourg, ne consent pas à la création de deux compagnies pour chaque quarantaine d'Odessa, refuse de faire le prince Mestchersky chambellan et désire en faire un ministre 269, son voyage en Finlande avec le ministre de la guerre et de la marine 271, élève à la dignité de maréchaux le prince Prosorowsky et le comte Goudovitch, crée 5 lieutenants-généraux et accorde la place de grand échanson au comte Michel RoumianzoAV, charge le comte Nicolas Roumianzow du ministère des affaires étrangères jusqu'au rétablissement de M. Budberg 274, retire sa mission de Vienne et
rompt à St.-Pétersbourg toute communication avec celle d'Autriche 281, son affection pour le duc de Richelieu 282, sa disposition à la paix avec les Turcs 283, son rescrit au duc de Richelieu 285, 287, reçoit une lettre de l'empereur Napoléon 290, sa satisfaction de ce que le duc de Richelieu a pris sur soi de défendre l'exportation des grains, lui accorde la décoration de l'ordre de St. -Alexandre en diamants 296, 298, reçoit une lettre du duc de Richelieu, concernant la disette à Constantinople et donne ordre au comte de Roumianzow d'en envoyer sur-le-champ une copie au comte de Kamensky 300, son rescrit au duc de Richelieu, son amitié avec l'empereur Napoléon 302, se décide à renouveler la prohibition d'exporter des grains à Constantinople 303, donne ordre de prendre des renseignements positifs sur les bateaux arrivés à Constantinople avec du blé 305, quitte Pétersbourg le 27 mai 1810 pour aller voir M-me la Grande Duchesse sa soeur 315, 328, son rescrit qui permet la sortie du blé d'Odessa 331, son bienfaiet pou la famille de Monpesat 337, 338, 339, 343, son retour de Breslau et son séjour à Dresde 374, ses bienfaits pour la Nouvelle Russie 389, 391, 392, 402, se charge de payer la pension du fils de M. Prochiiiensky à l'institut d'Odessa 406, sa permission au duc de Richelieu de se rendre à Vienne 409, 426, 430, son séjour à Vienne 433, 434, 435, 436, 444, promet de s'entendre avec Louis XVIII 445, informe le duc de Richelieu de la conversation qu'il a eue avec Louis XVIII 446, sa générosité pour la France 447, 448, 449, 450, sa lettre au comte de Langeron et son désir que le duc de Richelieu prenne la place du prince de
Talleyrand 453, donne ordre que le pi'ojet du lycée d'Odessa soit examiné au comité des ministres 465, 469, daig-ne accorder à M de la Moussaye une audience 478, 482, 485, conserve au duc de Eiclielieu la pension qu'il lui a accordée pendant son service en Russie 488, 491, 494, 496, son rescrit au duc de Eiclielieu 504, 505, 507, 508, 511, son désir de voir M.
de Pire rayé de la liste sur laquelle il a été placé 512, proposition qu'il viendi^a à Odessa au printemps 1818 513. 514, 515, son rescrit au duc de Eiclielieu, lui accorde l'ordre de St.
André 516, 517, 518, accorde au conseiller d'état actuel de Conténius l'ordre de St. Anne de la 1-ère classe 519, ses bontés pour le duc de Eiclielieu 520, 521, son désir que la donation que Louis XVIII destine au général Pozzo di Borgo soit faite et assurée de manière à ce que le général lui-même doive l'ignorer 522, accorde au comte Nessekode son semestre 523, 524, 528, 529, accorde à Stempkowsky la permission de rester auprès du duc de Eiclielieu 530, 531, 535, fait part de sa douleur à Louis XVIII, au comte d'Artois et à M-me la duchesse de Berry 536, 540, 543, son estime et son amitié pour le duc de Eiclielieu 544, sa peine en apprenant que la composition du ministère français en juillet 1820 serait peut-être modifiée à la clôture des chambres 545, 549, 551, 553, 554, 559, 560, 561, 562, 563, accorde au colonel Stempkowsky un congé indéfini 564, son rescrit au comte Stackelberg 566, 568, 569, 570; 572, 573, 575, sa réponse à la lettre du roi des Pays-Bas 577, 578, sa conversation avec le comte de La Fer romiays 586, charge le comte Nesselrode d'envoyer au duc de Eichelieu un billet qui a été retenu et
intercepté à la poste de Pétersbourg 589, 590, 591, 592, 593, 596, 597, 598, 602, 604, sa bonté et son estime pour le comte de La Ferronnays 605, donne au général Pozzo di Borgo une marque de confiance et d'estime 606, sa confiance pour le comte de La Ferronnays 608, 613, 615, 616, 617, sa démarche envers le Piémont 618, 619, sa modération 622, 623, 624, 625, 630, 632, son désir de maintenir la paix avec les Turcs 634, son ordi^e de suspendre Tregoubow de ses fonctions 635, ses paroles sur la mort du duc de Eichelieu 639; ses lettres au duc de Eiclielieu 217, 234, 239, 322, 337, 407, 463, 469, 473, 507, 530, 534, 608, 614, sa lettre à la marquise de Montcalm 638, lettres adressées à S.
M. I. l'Empereur Alexandre par le duc de Eichelieu 233, 293, 306, 319, 321, 323, 325, 327, 335, 338, 339, 340, 345, 347, 367, 407, 412, 441, 451, 454, 458, 460, 467, 470, 475, 479, 485, 491, 497, 500, 506, 514, 524, 525, 528, 609, par la marquise de Montcalm 637.
Alopéus, David Maximowitch, ambassadeur de Eussie à Berlin 486, 536.
Andiau, M. d', alsacien, sa réception comme chevalier de l'ordre teutonique
Angles, ses capacités 626.
Angoulème, Louis Antoine duc d', fils de Charles X, son mariage avec Marie Thérèse Charlotte, fille de Louis XVI 85, nomme M. de Montcalm, beau-frère du duc de Eichelieu, commissaire du roi à Montpellier 440.
Anne, Impératrice, 297.
Anne Pavlowna, Grande Duchesse, sœur de l'Empereur Alexandre, XV, projet de son mariage avec le duc de Berry 9.
Anrep, Eonian Carlowitch, général, sa mort le 13 janvier 1807, 244.
Âpraxine, générai, reçoit l'ordre de marcher avec sa division vers les frontières de la Turquie 254,
Aractschéew, comte Alexis Andréewitcli, ministre de la guerre, accompagne l'Empereur pendant son voyage en Finlande 271.
Aragon, M. d', son entrevue à Toultchin avec le duc de Richelieu 275, 441, sa lettre au duc de Richelieu 437.
Aragon, M-me d', 441.
Arbuthnot, M., sa négociation avec le Divan 250.
Archevêque d'Olmiitz 121, donne un bal
Argens, marquis d', ancien colonel du régiment du roi, écrit une lettre à l'Empereur Alexandre pour demander son intercession pour obtenir le grand cordon de St. Louis 469, 470.
Arseniew, Nicolas Dmitriewitch, généralmajor 152, 157, 164, commande la 3 -me colonne de la flottille pendant l'assaut d'Ismaël 174, 189.
Artois, comte d', frère du roi Louis XVIII, 479, 536, lettre adressée au comte d'Artois par le général Pozzo di Borgo 572.
Aspré, M. de, capitaine au régiment de ligne autrichien, sa brillante conduite pendant l'assaut d'Hervé par les patriotes 116.
Aubert, 437.
Aumônier du régiment de Polotsky, son courage 188.
Aumont, Ernest d', neveu du duc de Richelieu, sa fin funeste 7, 8, 220, 221. 224.
Babachan (Fet-Ali), shah de Perse, ne veut pas recevoir M. Jeanniii, consul de France 292, son alliance avec l'empereur Napoléon 296.
Bagration, prince de, reçoit le cordon de St. André pour Ismaël 287, 289, 292, 300.
Balaschow, Alexandre Dmitriewitch, ministre de la police 313.
Bartenstein, comte de, ambassadeur de Bohême 121.
Barclay de Tolly, Michel Bogdanowitch, ministre de la guerre 312.
Bardaxi, ministre d'Espagne à Paris, son arrivée à Paris 601, 605, 607, supposition qu'il a été pour beaucoup dans la révolution du Piémont 613, 619, son départ de Paris 613, développe au duc de Richelieu les détails de la révolution italienne 624.
Batschmanow, M., reçoit une lettre du comte Roumianzow concernant la prohibition d'exporter les grains à Constantinople 304.
Bausset, XVIII, cardinal de, prononce l'éloge du duc de Richelieu dans la Chambre des Pairs 111.
Bayard, 385.
Beauharnais, Alexandre, président de l'Assemblée Nationale 198.
Bellegarde, comte de, général autrichien,
Beningsen, général, conduit sa besogne à merveille 238, 241, 244, gagne la bataille à Preusich-Eilau 246, ses deux très-brillantes actions: à Guttstadt et à Heilsberg, charge le prince Lobanow de pleins pouvoirs pour entamer des négociations pour un armistice avec Bonaparte 257, les plaintes contre lui et ses plaintes sur le manque de généraux et d'officiers instruits dans son armée 258.
Benoît, membre de l'Assemblée Nationale,
Bentzel, M. de, 220.
Beringhau, M-me de, grande-tante du duc de Richelieu, arrange son mariage 2.
Berry, duc de, fils du comte d'Artois, XV,
X VIT, projet de son mariage avec la soeur de l'Empereur Alexandre 9; son assassinat 100, contribue pendant son voyage au mécontentement des troupes 439, son mariage avec la princesse Caroline de Naples 479, son assassinat
Berry, M-me la duchesse de, née princesse Caroline de la maison de Naples, son mariage avec le duc de Berry et ses qualités 479, 536, accouche d'un fils 556.
Bertin, M., 228.
Berthier, est chargé par Napoléon de négocier avec le prince Lobanow un armistice 257.
Besac, M., proposition que le prince Bagratiou tâchera de le mettre à la tête des plénipotentiaires pour négocier la paix avec les Turcs 289.
Bezborodko, prince, 262.
Blacas, Paul Louis Casimir, comte, ensuite duc de, ambassadeur de France à Rome, ministre de la maison du roi 105, 508, est accrédité auprès du roi de Naples Ferdinand IV et reçoit l'ordre de l'accompagner à Laybach, son influence sur le roi de Naples et à Rome 559, ses capacités 560, reçoit des instructions à l'égard de l'admission des puissances italiennes à la réunion de Laybach 579, 580, 583, 600, 605, 607, 612, 624.
Bléris, M., 200.
Bloom, baron de, 292.
Bliicher, prince, maréchal, 401, 450.
Boesner, baron de, 226.
Boissy d'Anglas, M. de, membre de la Chambre des Pairs, sa proposition de charger d'un droit les papiers étrangers 427.
Borozdin, André Michaïlowitch, général- Ueutenant, gouverneur de Crimée 273, prend des mesures pour empêcher
la peste de s'étendre 348, fait l'épuration en Crimée, 372, son procès 519.
Boulgari, comte Marc Nicolaewitch, chargé d'affaires de Russie en Espagne, 548, 615.
Bonaparte, voy. Napoléon.
Bonaparte, M-me, son entrevue avec la duchesse de Richelieu 7.
Boutourline, comte (jeune), élevé de M.
Gilet 435.
Bouxhœwden, général, 238. '
Boyer, président de la république d'Haïti, ses communications au cabinet russe 603, 617.
Boyn, général prussien, 449.
Brambilla, médecin de l'empereur Joseph II, lui annonce qu'il est sans espérance et reçoit un présent et une pension 135.
Branewsky, Siméon Michaïlowitch, conseiller d'état actuel, chef de la ville de Théodosie 358.
Brenowskv, M., 345.
Bressenheim (Bretzenheim), prince de, fils naturel de l'électeur palatin Charles Théodore 115, 120.
Budberg, général, ministre des affaires étrangères 239, 262, 267, sa mauvaise santé, son congé 274.
Buffaron, comte de, 220.
Calvière, M-me de, sœur du comte de
St-Priest 405.
Cambacérès, grand juge, sa lettre au
duc de Richelieu 228.
Campenhausen, baron Baltazar de, 269,
reçoit un rescrit 286.
Canning, ministre, son duel, sa blessure
Capo d'Istria, Jean Antonowitch, comte,