COMMENCÉ LE 2 SEPTEMBRE
Je partis de Sedan, où j'étais en garnison, le 2 septembre 1790, dans le dessein d'aller faire un petit voyage en Allemagne et d'assister au couronnement de l'empereur, qui devait avoir lieu dans le mois d'octobre. Outre la curiosité que doit nécessairement inspirer une cérémonie aussi imposante, deux raisons principales me déterminaient à ce voyage: la première, et je l'avouerai la plus puissante, est de reposer mon esprit et mou cœur oppressés depuis longtemps par le spectacle des maux qui déchirent ma patrie "). Il n'est point d'inquiétudes, de tourments et de peines que n'éprouve à présent en France un véritable patriote; et quoiqu'une grande partie de ces sensations douloureuses l'accompagnent au delà des frontières, les distractions multipliées et des occupations différentes empêchent de s'appesantir sur les mêmes idées, et donnent le temps de rappeler son courage pour soutenir les malheurs peut-être plus grands qui nous
*) Je n'avais point quitté la France depuis la révolution et j'avais été témoin de presque toutes les horreurs qui se sont commises, notamment des scènes des 5 et 6 octobre.
menacent encore. Le but, que je nie propose dans ce voyage, est aussi d'examiner avec attention quels peuvent être les desseins des puissances, sur les mouvements qui agitent ditîerents états, et surtout la France. La réunion de plusieurs princes et de presque tout ce que l'Allemagne a de ministres éclairés à Francfort, me fournit une occasion très-favorable de suivre cette recherche sans beaucoup voyager, et la connaissance particulière que j'ai de plusieurs de ces ministres, m'en facihtera les moyens. Le pays que j'ai parcouru, ne m'étant pas connu, j'ai cru qu'il pourrait m'être utile d'en faire une courte description.
De Sedan à Bouillon, la route est assez belle; mais le pays est un des plus sauvages que j'aie vus; les Ardennes s'y présentent dans toute leur laideur. Je crois qu'il n'est point en Europe de plus vilaines montagnes; elles sont, presque dans toute leur étendue, constamment arides, et le bois même y est vilain. La situation de Bouillon est horrible: c'est une petite ville noire, bâtie dans un puits, environnée de rochers et de bois noirs, et arrosée par une rivière à qui la réflexion des bois et des rochers donne aussi une petite teinte de noir, qui fait qu'elle ne répond pas mal à l'idée que les poètes nous donnent du Styx. Au total rien de plus alïreux que la situation, la ville et les habitants de Bouillon. Le pays est une principauté souveraine sous la protection du ci-devant royaume de France qui y entretenait une compagnie d'invalides. Dans ces derniers temps, la disette s'y est fait sentir d'une manière effrayante, car le pays ne produisant pas de grains et tirant sa subsistance de la France, la défense d'exporter le réduisait à la plus horrible famine. Heureusement, un décret de l'Assemblée nationale lui a permis de s'approvisionner à Sedan. L'Assemblée devait bien cette marque d'attention à la nation bouillonnaise, qui, à l'imitation de ses voisins a dressé une potence, à défaut de lanterne, a voulu y attacher plusieurs de ses anciens magistrats, a fait une assemblée générale, a refusé de payer impôts et droits seigneuriaux, qui, en un mot, a prouvé d'une manière incontestable qu'elle était très-digne de la liberté.
De Bouillon à Liège, il y a vingt et une lieues, mais des lieues d'une longueur que la tristesse du pays fait encore paraître doubles. A deux lieues de Bouillon, on entre dans le pays de Luxembourg, et on traverse des champs arrosés du sang des patriotes brabançons et des Autrichiens, On passe à Paliseux, méchant bourg, à une heue duquel on aperçoit l'abbaye de St. Hubert, située dans un fond et euvironnéc de bois; c'est jusque-là que se sont étendues les conquêtes des patriotes. Hs en ont été chassés au mois de mai, ainsi que de Marche, de Rochefort, de Thélin et de tous les postes qu'ils avaient dans les environs par une poignée
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d'Autricliicus qui les ont forcés de se retirer, ou plutôt de s'enfuir derrière la Meuse *). Rien n'est plus triste que toute cette route; on ne rencontre de villages (lue toutes les deux ou trois lieues, et ces villages sent tous extrêmement misérables. Je passai la nuit à Hure, méchant hameau, où je n'eus ni souper pour moi, ni avoine pour mes chevaux, et où je fus réduit à m'étendre à jeun sur de la paille. Je n'eus pas de peine à quitter le 3, ce misérable gîte, et, après trois heures de marche, j'arrivai à Théroigne, village du pays de Liège qui se gloritie d'avoir donné naissance à M-lle Théroigne si fameuse dans notre révolution. A deux lieues de Théroigne, je trouvai un camp de patriotes brabançons. Il y avait à peu près quinze cents hommes, tant infanterie que cavalerie. Sur le revers de la montagne on me dit qu'il y en avait encore à peu près deux mille ({ue je ne pus pas voir; ce corps est celui qui vient d'être chassé du pays de Limhourg et qui s'est retiré dans une assez bonne position, étant maître des hauteurs qui dominent la Meuse, au delà de laquelle ils ont même des postes. Ces troupes pour être une nouvelle levée, n'ont pas trop mauvaise mine, et il m'a paru qu'à force d'avoir été battus et surpris, ils avaient appris à se garder avec un peu plus d'intelligence. On m'avait dit qu'ils m'arrêteraient et qu'ils me feraient subir uu examen rigoureux; mais au contraire, je n'ai qu'à me louer de leur politesse. Leurs postes, soit d'infanterie, soit de dragons, s'étendent jusqu'à la hauteur d'où l'on descend dans la vallée de Liège. J'ai peu rencontré de vues aussi agréables et aussi variées que celle dont on jouit sur cette hauteur. La vallée est superbe, meublée de ijuantité de villages et de maisons de campagne, et le pays paraît d'autant plus riant, que celui qu'on vient de traverser est plus triste et plus sauvage. Après avoir descendu la montagne qui est assez rapide et assez longue, on continue sa route dans cette belle vallée; on passe devant la superbe abbaye de St. Lambert et ou arrive à la Meuse que l'on passe dans un bac. J'ai trouvé de l'autre côté de la Meuse uu poste de patriotes qui est le dernier qu'il y ait dans cette partie, et qui n'est éloigné de Liège que d'une bonne lieue.
Liège est une grande ville sur la Meuse: elle peut contenir trente mille habitants; on ne peut pas dire qu'elle soit belle, mais elle est peuplée et vivante, ce qui lait qu'elle paraît assez agréable. La citadelle était une des plus belles de l'Europe, mais depuis la révolution on est occupé à rabattre.
*) Présage de ce qui doit armer à la France, si l'armée continue à se désorganiser, et que des puissances étrangères viennent à se mêler de nos affaires intérieures.
Cette révolulioii, qui à juste titre a attiré l'attention de l'Europe, est une des singularités de l'époque dans laquelle nous vivons; et ce qui n'est pas moins extraordinaire, c'est la conduite du roi de Prusse, et ensuite celle que tient depuis deux mois l'armée d'exécution. La source des ditîérends des états et de l'évêque, est l'élection des magistrats. Jusqu'en 1684, le peuple a joui du droit de les élire. A cette époque, un évêque, qui était de la maison de Bavière, et sûr par conséquent d'être soutenu dans ses entreprises, prétextant les troubles que ces élections occasionnaient, s'empara du droit de les nommer, et depuis ce moment les évêques ont toujours joui de cette prérogative. L'année dernière, la révolution de France ayant donné le branle à tous les esprits, les états crurent le moment favorable pour réclamer contre ce qu'ils appellent usurpation. L'évêque mit en avant le droit qu'il prétendait avoir, auquel le silence de la nation pendant un si long espace de temps semblait avoir donné plus de force, et la querelle s'engagea. Les choses en vinrent au point que l'on arbora la cocarde et qu'on alla chercher l'évêque eu sa maison de campagne près de Seraing; on l'amena à Liège, peut-être un peu par force, et on l'obligea à donner son consentement à tous les points en contestation. Peu de temps après, l'évêque s'eufuit à Trêves, et protesta contre tout ce que la violence lui avait arraché. Après son départ, les états s'emparèrent de toute l'administration et de toutes les caisses. L'évêque de son côté s'adressa à l'empire dont le pays de Liège fait partie, et la Chambre impériale de Wetzlaer, donna les monitoires après lesquels les princes du cercle du Bas-Rhin, furent requis de mettre la sentence à exécution. Le roi de Prusse, comme duc de Clèves, fit marcher un corps de troupes, mais loin que ces soldats arrivassent avec des intentions hostiles, ils furent reçus par les insurgés comme des libérateurs. Eu eftet, ils étaient à peine dans Liège, que le roi de Prusse fit faire à l'évêque des propositions tendant à remettre les choses sur le pied où elles étaient avant 1684, ce qui était précisément le point de la contestation.
L'évêque s'y refusa constamment, et après bieu des négociations et des pourparlers, le roi de Prusse retira ses troupes qui avaient séjourné jdusieui's mois dans ce pays. La conduite de ce prince semble tout à fait inexplicable; comme chef de la ligue germanique, il devait soutenir les décrets de la Chambre impériale; comme souverain, il ne devait point appuyer publiquement l'insurrection, surtout dans un moment où toutes les têtes sont en eliervescence; comme ennemi de la maison d'Autriche, il devait profiter d'iuie occasion d'avoir un corps de troujies à portée d(! jtouvoir secourir les patriotes brabançons, si la guerre dont il menaçait Léopold
pour le forcer à faire la paix avec les Turcs, eût éclaté en Silésie. Ainsi donc, toutes les convenances politiques et morales ont été oubliées par ce prince dans la conduite qu'il a tenue dans cette affaire, et la défiance, qu'elle a excitée contre lui parmi les princes d'Allemagne, nuira beaucou]) à ses opérations jusqu'à ce qu'une conduite soutenue, en sens contraire, ait ramené l'opinion sur son compte. Quoiqu'il en soit, les troupes prussiennes une fois retirées, la Chambre de Wetzlaer fulmina de nouvelles sentences, et les princes du cercle du Haut Ehin et du cercle de Souabe furent adjoints à ceux de celui du Bas-Rhin pour l'exécution des décrets. Après bien des lenteurs, l'armée d'exécution composée des troupes de Cologne, Mayence, Trêves et de Palatins, se rassembla au nombre de huit à neuf mille hommes à Maseik sur les confins du pays de Liège. Les Liégeois de leur côté se préparèrent à la défense, ils armèrent tous les gens en état de l'être, et un grand nombre de volontaires marcha au-devant de l'ennemi. Ceux-ci sont payés et nourris aux dépens de l'état, et ils se renouvellent dans les postes; mais la guerre qu'ils font n'est ni dangereuse, ni meurtrière, car l'armée de l'empire est suivant son usage, d'une immobilité à toute épreuve. Ou assure que l'électeur palatin a donné à ses troupes des ordres secrets pour ne point agir; si cela est, sa conduite ne saurait se concevoir, car à moins que les Liégeois n'aient promis quelque cent mille florins au prince de Bressenheim, son fils naturel, on ne lui voit aucun intérêt quelconque à favoriser les insurgés de Liège, et il en a certainement un très-grand à empêcher que cette doctrine de révolte ne se propage en Allemagne. La situation de Liège [irésente assez d'avantages pour se retrancher, et on cherche à en profiter. On couronne avec des ouvrages gazonnés et palissades toutes les hauteurs qui dominent la ville, et la vallée est plus aisée à défendre à cause de la Meuse. Je ne dois pas omettre de dire que le prince Ferdinand de Rohan, archevêque de Cambrai, cherche j-ar tous les moyens possibles à gagner l'amitié et la coniiance du peuple, et on assure qu'il va être élu régent de Liège. Le surlendemain du jour, où je passai à Liège, cette élection eut lieu, mais on a vu que ces succès populaires n'ont pas été de durée ""). En partant de cette ville le 4, je traversai, au haut de la côte, les retranchements dont je viens (le parler: ils ne sont pas achevés, et les hommes, les femmes et les enfants, tous y travaillent avec un zèle et une ardeur incroyables. De dessus celte hauteur on a encore une très-belle vue de la ville de Liège
*) En effet ce prince de Eohan fut chassé et échappa difficilement à la lanterne; c'est le sort qui attend les démagogues de tous les pays.
et de toute la vallée oii elle est située. Le pays que l'ou traverse est superbe et très-peuplé; il est surtout fertile en pâturages, et la quantité de bestiaux est énorme.
A quatre lieues de Liège, à l'entrée du pays de Limbourg, je trouvai le premier poste autrichien. Le hussard qui était en vedette m'arrêta et me mena au poste d'infanterie qui était établi sous les murs d'un château dont le seigneur et ses deux fils servent dans l'armée patriote. Après m'avoir demandé mon nom, on me laissa passer librement.
Je trouvai, à une demi-lieue plus loin, un autre poste plus nombreux et j'arrivai à Hervé. Sur la hauteur qui domine la route, il y avait trois pièces de campagne avec quelques soldats d'artillerie. La ville d'Hervé, qui était au pouvoir des patriotes, a été occupée par les Autrichiens, reprise par les patriotes ""), et tout récemment les premiers s'en sont réemparés, après en avoir chassé le corps que j'ai vu auprès de Liège. Les patriotes ont laissé dans cette petite ville des marques de leur haine contre les habitants du Limbourg, qui sont restés fidèles à l'empereur. Ils ont brisé portes et fenêtres et ont pillé les maisons; aussi l'animosité de ce petit pays contre eux est au delà de tout ce qu'on peut s'imaginer; presque tous les garçons en état de porter les armes se sont enrôlés comme volontaires; ils reçoivent la paie de soldat, ils sont nourils et peuvent s'en aller en prévenant huit jours d'avance. Au delà de Hervé, il y a une batterie pour trois pièces de canon qui barre entièrement la route. Elle avait été construite par les patriotes qui l'ont abandonnée en se retirant. Le pays de Limbourg paraît d'une abondance extrême, surtout en pâturages, mais il ne produit point assez de grains pour la subsistance des habitants, qui en tirent ordinairement des Pays-Bas; mais dans ce moment toute communication est interceptée, ce qui rend les vivres extrêmement chers. Il y a aussi dans le pays de très-belles fabriques de draps. D'Hervé à Aix-la- Chapelle, il n'y a que cinq lieues; la chaussée est très-belle jusqu'à une lieue d'Aix, où l'on entre sur son territoire. Alors le chemin, qui n'est autre chose qu'un véritable fossé, traverse un fort vilain bois après lequel on arrive bientôt à la ville. Je restai cinq jours à Aix, goûtant les douceurs d'uue bien tendre et bien réciproque amitié. La ville d'Aix n'a rien de remarquable que ses eaux qui sout très-sulfureuses et qu'on assure être
*) Il est difiicile d'avoir une conduite plus brillante fine celle de M. d'Aspré, alors capitaine au régiment de ligne qui s'est soutenu dans Hervé pendant 5 heures avec ] 20 hommes contre trois mille patriotes dont il tua 500 avant de se retirer, ce qu'il lit en très-bon ordi'e, et ne perdit qne 2 hommes.
très salutaires dans beaucoup de cas, et son église qu'on prétend être la même dans laquelle allait Charle-niagne. Aix se trouve dans ce moment l'asile des échappés des trois révolutions: celle de France, des Pays-Bas et de Liège: aussi Fainuence y est-elle extrême, et la ville d'Aix-la-Chapelle profite en paix des l'ohes de ses voisins.
Je partis d'Aix-la-Chapelle, le 10 septembre, dirigeant ma route sur Wendelsheim en Palatinat, où je voulais aller l'aire une visite au prince de Salm, notre colonel. Je pouvais prendre mon chemin par Juliers, Berg et Cologne, et sans faire un très-long détour, j'aurais vu ces trois villes, mais mon petit projet étant de revenir à Aix, je remets à mon retour à les visiter. Je pris cette fois le chemin direct sur Bonn. Je passai -par Diiren, assez johe petite ville du pays de Juliers, et je vins coucher à Briilil, maison de campagne de l'électeur de Cologne. Le pays est eu général assez beau; mais depuis Diiren il devient extrêmement fertile et très-peuplé. A chaque pas on trouve de très-jolis villages qui offrent l'aspect de l'aisance. Briihl est une petite ville bien bâtie, où l'électeur a un beau château dont l'escalier surtout se fait remarquer par la hardiesse de l'exécution. De Briihl à Bonn, le pays, qui depuis Aix est très-plat, s'ouvre encore davantage, et on aperçoit les montagnes qui bordent le Rhin. D'Aix à Bonn il y a 16 fortes lieues, mais comme le pays est agréable, elles ne paraissent pas aussi longues que celles que l'on fait dans les Ardennes. Je ne m'arrêtai à Bonn que deux heures; cette ville est médiocrement grande, mais elle est jolie et bien bâtie; c'est la résidence de l'archiduc Maximilien, grand-maître de l'ordre teutonique, électeur de Cologne et évêque de Miinster; toutes ces dignités lui composent un revenu de 5 à 6 millions de livres qui, gouvernés avec économie, l'ont mis dans le cas d'avoir, à ce que l'on prétend, un trésor considérable; son palais est un vaste bâtiment, mais sans aucun ornement extérieur. A un demi quart de heue, il a une maison de plaisance ') qui communifiue au palais par deux belles allées et qui a servi d'asile aux gouverneurs des Pays-Bas, lorsque la révolution les a chassés de Bruxelles. Les jardins de l'électeur sont à peu de distance du Rhin; ce tleuve présente à Bonn le spectacle le plus imposant; sa largeur qui est supérieure à celle de la Seine à Rouen, sa rapidité et la beauté de ses rives, tout cela forme un coup d'œil magnifique, La route de Coblentz suit la rive gauche, et je crois qu'il est impossible de parcourir un pays plus enchanteur. Le chemin est une superbe allée entre les vignes; on jouit presque toujours de la vue du Rhin dont les deux rives sont chargées de petites villes ou de sufierbes
*") Poppelsdorf,
villages. Je vins coucher à Remagcii, et le lendemain, en parcourant un ]iays toujours aussi agréable, je dînai à Andernacli et je fus de bonne heure à Coblentz. Je passai le Rhin pour aller voir Neuwied; cette petiteville est la résidence d'un prince qui a imaginé d'attirer chez lui beaucoup de gens industrieux, de quelque religion qu'ils fussent. Il leur accorde la liberté de conscience la plus entière; aussi cette petite ville, qui contient à peine trois à quatre mille habitants, a une église catholique, une luthérienne, une réformée, une synagogue, et une de moraves; ceux-ci y sont les plus industrieux; ils ont établi des manufactures d'étain, de plaqué et d'acier, à l'imitation des ouvrages anglais, et ils y réussissent très-bien. En total, cet établissement prospère et la ville s'agrandit tous les jours.
Coblentz est une fort jolie ville, située au confluent de la Moselle et du Rhin, dans une des plus belles situations que l'on puisse voir; elle a sur la Moselle un beau pont de pierre très-plat et d'une très-grande élévation; c'est la résidence ordinaire de l'électeur de Trêves, prince de la maison de Saxe et oncle du roi. Le palais qu'il s'est fait bâtir récemment est fort beau; c'est un grand bâtiment régulier, orné d'un beau portique soutenu sur huit colonnes. L'intérieur contient aussi de très-beaux et très-vastes appartements; l'un d'eux est décoré de plusieurs tableaux de Meuageot et de David, peintres français encore vivants et qui jouissent d'une réputation méritée. La forteresse de Coblentz mérite d'être vue; elle est bâtie sur un rocher élevé, situé de l'autre côté du Rhin; on y communique par un pont volant, et l'accès du côté de la ville en est défendu par le Rhin qui lui sert de fossé. L'élévation au-dessus du niveau du fleuve est considérable, et il faut près d'une demi-heure pour y monter par un chemin qui n'est praticable qu'à pied. 11 est vrai, qu'arrivé sur la plate-forme on est bien dédommagé de la peine que l'on a prise par l'un des plus beaux spectacles possibles. C'est la vue de la Moselle et du Rhin se réunissant sous 'les murs de Coblentz qui forme le point principal du tableau. Le bassin, qu'arrosent les deux fleuves, est superbe, tant par la fertilité, que par le nombre d'habitations de toute espèce qui s'y trouvent; de belles montagnes couvertes de vignes ou de bois composent le cadre de ce magnifique tableau. On suit de l'œil le cours du Rhin jusqu'à Andernach; ses eaux ne se mêlent à celles de la Moselle qu'à une assez grande distance du confluent. Les ouvrages de cette forteresse, qui dominent la Moselle et le Rhin, m'ont paru bien entendus et ou a profité avec art des inégalités du terrain qui m'a semblé avoir quelque ressemblance avec les environs de Luxembourg; on m'assura que tout était miné, et il Y a des casemates pour loger la garnison (jui doit être au moins de cinq
à six mille lioinmcs. Celte \)hc{\ où il y a beaucoup d'artillerie, serait très-importante, si l'on voulait porter la guerre dans le nord de l'Allemagne; elle m'a paru très-bien entretenue. En redescendant par le chemin de voitures qui suit un grand ravin qui fait le tour de la place, on trouve une source très-abondante d'eaux fort acides et qui ressemblent beaucoup à celles de Seltz; on les recherche, et on les préfère aux eaux de fontaines à cause de leur salubrité et du bon goût qu'elles donnent au vin blanc. Je restai un jour à Coblentz et j'en partis le 14 pour venir à Wendelsheim chez le prince de Salm. Je quittai, non sans regret, les bords du lîhin, et je montai, par un chemin détestable, la hauteur qui s'élève entre la Moselle et le Rhin. La description de cette partie du pays ne sera pas longue, car sur les 14 lieues que je fis dans cette journée, au moins onze sont dans les bois. A sept lieues de Coblentz, on entre dans le Palatinat, mais ce pays ne devient un peu agréable qu'en approchant de Saularsliiitz, où l'on trouve la chaussée qui conduit de Trêves à Mayence et Manheim. Là ou entre dans une fort jolie vallée, où l'on trouve des sites très-agréables. Je couchai à Stromberg petite ville assez jolie, où la chaussée se divise en deux branches, dont l'une va à Mayence et Francfort et l'autre à Manheim; je pris cette dernière, et, après avoir traversé Kreuznach, jolie ville à trois lieues de Stromberg, et de Wendelsheim, j'arrivai à cette habitation de notre colonel, à travers le plus beau pays du monde. Je passai cinq jours à Wendelsheim, et je fus reçu avec cette cordialité et cette bonhomie qui fait tant de plaisir à rencontrer et que rien ne remplace. J'en partis le 18 pour venir à Dibourg; je n'ai jamais traversé un plus beau pays que cette partie du Palatinat: des villages à chaque pas, une campagne superbe et offrant l'image de la plus belle culture. A cinq lieues de Wendelsheim, on découvre, après avoir monté une hauteur, un des plus beaux points de vue possibles: le cours du Ehin dans une étendue immense, la ville de ^Yorms, une infinité de villages, les plus beaux et les meilleurs vignobles, tout cela entouré par un cadre de belles montagnes. Le bourg de Mettenheim, qui est au pied de la hauteur dont je viens de parler, appartient au comte de Wartemberg chez qui je dînai. Des fenêtres de son château, ou jouit de la vue dont je viens de parler, et j'ai peu vu de {lositions aussi agréables. Le comte de Wartemberg, ainsi que tous les gentilshommes de ce pays, qui font partie de la noblesse immédiate, jouissent dans leurs terres de tous les droits de souveraineté; mais les redevances que leur paient leurs sujets sont très-peu considérables; elles consistent en dîmes, eu une capitation très-légère et en corvées qui n'ont lieu en général que pour l'entretien des chemins. La seule trace de servitude
est ce qu'on appelle en allemand Leibeigcmchafft, ou propriété du corps; elle consiste à empêcher le sujet de sortir du pays, c'est-à-dire souvent, du village, de se marier, (l'entrer dans l'état ecclésiastique, sans la permission du seigneur qui la lait acheter par une rétribution pécuniaire, à la vérité très-légère, et qui ne peut pas se refuser. Ce régime, connue on le voit, est extrêmement doux; il n'y a que la chasse qui puisse donner lieu à des vexations; mais la révolution de France a tait ce bien à cette partie de l'Allemagne, que les seigneurs se sont extrêmement relâchés de la rigueur des lois de chasse, et presque tous, ont par cette, mesure, excité chez leurs sujets une reconnaissance qui leur garantit tous leurs autres droits. Le seul électeur palatin, n'a pas jusqu'à présent profité de l'exemple que lui donnent tous ses voisins pour adoucir le régime oppressif qui accable tous ses états; il l'a aggravé, et d'une manière à la fois si outrageante et si désastreuse, qu'il est inouï qu'il n'y ait eu dans ce pays aucun mouvement; pour donner un exemple de ces exactions, il suffit de dire que la vente des grains est prohibée dans tout le pays, excepté dans une petite ville sur le Ehin dont le nom m'est échappé. Là, est établie une compagnie de Juifs qui, à condition de payer au princ e de Brezenheim, fils naturel de l'électeur, un écu par sac, jouit ensuite du privilège de revendre les grains dans tout le pays au taux qu'elle y met elle-même. Il est fâcheux que la trop grande puissance de l'électeur empêche les réclamations que ses sujets pourraient faire, de trouver auprès des tribunaux de l'empire le même accès qu'y auraient ceux d'un prince moins considérable, en pareille occasion.
De Mettenhcim à Dibourg, il y a neuf lieues; ou passe le Ehin à Pernshcim, jolie petite ville du pays de Mayence dans une position délicieuse. Le Rhin y est d'une belle largeur, mais n'aiiproche pourtant pas de celle qu'il a à Bonn et à Cologne. Je couchai à Gernsheim, et laissant Darmstadt à gauche, je vins le 19 à Dibourg pour dîner. Je ne parlerai pas du plaisir que j'eus à revoir le baron de Groschlag, ami sur lequel je puis compter comme sur moi-même. Son intérieur, composé d'une femme très-aimable et de deux tilles pleines de talents, est on ne saurait plus agréable. Sou habitation est charmante: une belle nature et un des plus jolis jardins anglais que j'aie vus. Je passai dans cette maison huit jours infiniment agréables; mais comme l'époque du couronnement approchait, j(.' fus forcé de quitter ce délicieux séjour jiour me rendre à Francfort, non sans l'espoir d'y revenir ensuite. Je vins m'établir dans cette ville le 27 de septembre, et j'eus le bonheur de m'y réunir avec le vicomte de Caraman, dont l'excellente réputation en Allemagne me lit rechercher la so-
<'i('tL'. Je souliaite qu'il se loue de moi aussi sincèremeut <|ue je m'cstiuie lieureux d'avoir passé ce temps avec lui.
Je ne ui'arreterai pas à décrire avec détail les cérémonies sans nombre (|ui précèdent et (jui suivent le couronnement ào rempei'eni', Je les lej;ai connaître sommairement; je m'attacherai davantage aux personnes, et je terminerai par quelques réflexions que l'observation a fait naître.
La diète d'élection était ouverte depuis le mois de juillet; chaque électeur y envoie, un, deux, jusqu'à trois ambassadeurs. Une chose assez remar(iuable, c'est la nullité presque générale de presque tous ces messieurs que je suis bien loin de me donner les airs de juger, mais sur lesquels l'opinion universelle est telle que je la rapporte ici. Les deux seuls dignes d'être entièrement mis hors de ligne sont M. M. de Daminik, ambassadeur de Trêves, et le comte de Goertz, ministre de Prusse; celui-ci surtout, homme extrêmement fin, très-spirituel, accoutumé à manier de grandes affaires à Pétershourg, et joignant à ses qualités politiques une grande amabilité, a absolument conduit la diète et dicté les articles de la capitulation. Le comte de Leben, ministre de Saxe, et le comte de Bartensteinr troisième ambassadeur de Bohême, méritent aussi d'être distingués. Quant aux deux collègues de ce dernier, l'archevêque d'Olmiitz et le comte de Metternich, leurs seules fonctions étaient de faire de la dépense, et ils l'ont fort bien remplie. Lorsque toutes les difficultés relatives à la capitulation eurent été levées, les électeurs ecclésiastiques se rendirent en personne à Francfort et y amenèrent un faste vraiment oriental.
L'électeur de Mayence, surtout d'un esprit rétréci et d'un orgueil précisément en raison inverse de sa naissance, puisqu'il n'est que particulier, se distingua par la foule de valets grands et petits qu'il traîna à sa suite, et par la magnificence excessive qu'il étala; pour en ' donner une idée, il suffira de dire, que sa suite consistait en 1480 personnes y compris mademoiselle de Giidenhofen, nouvellement créée comtesse, et qui fait chez lui les fonctions de premier ministre. Les deux autres électeurs ecclésiastiques eurent aussi un état fort magnifique, mais nullement à mettre en comparaison avec celui de l'électeur de Mayence. En revanche, leur personnes dédommageait amplement de ce que leur magnificence pouvait laisser à désirer. Je n'ai jamais vu de prince plus poli, plus afi'able, et surtout doué d'un tact plus fin que l'électeur de Trêves. Quant à l'électeur de Cologne, dont la politesse, surtout à l'égard des Français, est à peu près nulle, personne ne lui refuse infiniment d'esprit; on lui re- [iroche même de trop sacrifier au plaisir de le faire briller, ce qui chez tout le monde, et surtout chez un prince, est un très-grand tort.
Le 30, jour fixé pour l'élection, les électeurs ecclésiastiques en personne, et les ambassadeurs se rendirent en grande pompe dans leurs voitures de parade, précédés et suivis de leurs officiers et de leur livrée, dans le plus grand faste à l'hôtel de ville. Lorsqu'ils y furent tous réunis, ils montèrent à cheval, et d'après le rang qui leur est assigné dans l'empire, ils se rendirent à l'église St.-Barthélemi pour achever un choix déjà décidé depuis longtemps. Après y avoir procédé et avoir proclamé Léopold, roi des Romains, on se mit en marche pour revenir dans le môme ordre à l'hôtel de ville. Dans ce retour, l'électeur de Cologne, prince trèspopulaire et qui, suivant les principes de Joseph, croit, qu'entre l'homme de la dernière classe et celui de la plus élevée, il ne doit y avoir aucune nuance, attira sur lui les applaudissements réitérés de la multitude en ôtant son bonnet électoral, chose inouïe, et saluant à droite et à gauche comme pour remercier de l'intérêt qu'on prenait à son frère. L'archevêque d'Olmiitz, à l'imitation de l'électeur, se répandit aussi en salutations multipliées, mais il fut loin d'exciter le même enthousiasme. Depuis ce jour jusqu'au quatrième, destiné à l'entrée de l'empereur, l'affluence augmenta au point que la ville ne suffit pas aux curieux, et que les maisons de campagne, les faubourgs, les écuries même, tout fut rempli. Ce fut alors qu'arrivèrent aussi cette foule de princes, comtes et barons d'empire, tous souverains, comme le roi de France l'était autrefois, régnant sur deux villages, et là plupart sur une multitude de quadrupèdes, ordinairement en beaucoup plus grand nombre que leurs sujets, et parmi lesquels on pourrait leur assigner une place à beaucoup plus juste titre que parmi les têtes couronnées. On trouverait difficilement une réunion de gens |ilus gauches, plus médiocres et plus insignifiants que M. M. les princes régnant, auxquels on pourrait joindre hardiment la majeure partie des princes héréditaires. Mais la nature, qui traite les hommes en marâtre, porte toutes ses faveurs sur les femmes, qui, pour la plupart sont jolies et joiguent aux grâces de l'amabilité une excellente éducation, qu'elles se donnent presque toutes elles-mêmes. Nous en vîmes une réunion très-intéressante dans un grand bal que donna l'archevêque d'Olmiitz: il y avait 500 dames d'invitées, et, comme l'étiquette en était bannie, toutes les classes fournirent leur contingent; aucune salle n'étant assez grande pour le souper, on avait fait construire dans une cour une immense maison de bois. Elle fut décorée avec goût et éclairée par un nombre prodigieux de bougies. Là s'assirent deux cent cinquante femmes, parmi lesquelles un grand nombre Irèsjolies, toutes mises à merveille; l'élégance et le goût n'avaient pas encore fait place à la magnilicence qui leur succéda les jours suivants. De dessus
un escalier (jui eoiidiiisait à une autre salle, on jouissait de ce spectacle vraiment unique. L'ordre, l'abondance et la bonté de la chère, la manière attentive dont on était servi, rendirent cette tête l'une des plus belles qu'on puisse voir. Le roi Léopold, accompagné d'un détachement de sa nombreuse famille, était arrivé le 30 à Aschafîenbourg; le roi et reine de Naples y arrivèrent le lendemain; cette réunion de princes dans la maison de campagne de l'électeur de Mayence, lui donna la facilité de déployer ce faste et cette magnificence qui le caractérisent. 11 y donna une chasse, oh l'on tua une immense quantité de sangliers, de cerfs et d'autres animaux, au grand contentement ' de tous les paysans des environs qui no sont jamais plus satisfaits que quand ils voient ces grandes destructions de leurs ennemis qu'ils n'osent pas attaquer eux-mêmes. Eniin arriva le 10, l'un des jours destinés aux cérémonies et sans contredit à la plus belle. La famille royale était venue la veille s'établir dans la ville, mais le roi était resté à Aschalïenbourg. Il en partit, et il se rendit à une demi -lieue de la ville, où il fut reçu sous des tentes préparées à cet effet par le magistrat et par tous les ambassadeurs et électeurs en personne. Son arrivée est annoncée par trois cents coups de canon qui se renouvellent quand le cortège se met en marche et quand l'empereur entre dans la ville. Il est difficile de se faire une idée de quelque chose déplus auguste et de plus beau que ce cortège, où tout ce que l'empire a de plus auguste déploie un faste et une magnificence dont on ne peut se faire d'idée, que quand on l'a vu. Un cortège de cent carosses à six chevaux, accompagnés d'une multitude immense de valets revêtus des livrées les plus riches *), une quantité de très-beaux chevaux de main superbement caparaçonnés, précédant la voiture de chaque électeur ou ambassadeur; tout cela formait un spectacle superbe. La voiture de l'empereur, dans laquelle il était seul, fermait la marche et était suivie de sa garde à cheval, après laquelle marchait celle de chacun des trois électeurs ecclésiastiques; le cortège était terminé par un escadron de postillons habillés de jaune et armés de leurs cornets et de leurs fouets de poste. Ce grotesque et ridicule contraste, de tant de magnificence avec cette simplicité, est d'étiquette, et l'on ne peut s'empêcher de s'y conformer. Tout cet immense cortège traversa la ville par la Zeil, dont la largeur et la longueur lui fournissaient les moyens de se développer au milieu d'une immense quantité de peuple; il se rend ensuite sur le Rdmer d'où les électeurs, les
*) Celle du comte de Metteruich était de velours cramoisi galoimé d'ov sur toutes les tailles, et les g-alous brodés en paillettes de couleur.
premiers aiiibassadeiirs et rempereiir vont à l'église de St.-Barthélémi; la niêiiie oii s'est passée l'élection. Là, l'empereiir lait senneut de maintenir la capitulation, et de dessus une tribune, l'électeur de Mayence le proclame empereur et roi au bruit des trompettes et des timbales, de plusieurs décharges d'artillerie, du son de toutes les cloches de la ville et des cris et applaudissements d'un peuple immense, ce qui compose un spectacle très-imposant. C'est de ce jour que cessent les deux vicariats dont les fonctions ne durent que pendant la vacance du siège de l'empire.. L'électeur palatin a signalé les moments où il a remplacé le chef de l'empire par la création d'une multitude de nouveaux comtes dont l'élévation à cette dignité a beaucoup choqué les anciens, fâchés de voir le même titre dont ils sont revêtus, possédé pai- des gens qu'ils regardent comme de beaucoup leurs inférieurs.
L'électeur de Saxe, plus sage et surtout moins pressé d'argent, n'en a créé que deux ou trois, parmi lesquels M. M. de Hohenthal et de Schonfeld dont le choix a été universellement approuvé. J'eus le plaisir de retrouver le premier à Francfort; notre ancienne connaissance rendit cette rencontre fort agréable. Les soirées que je passai chez sa femme avec madame de Dycde et une société choisie me dédomnmgèrent bien de l'ennui qu'entraîne nécessairement à sa suite une cohue comme celle qu'on trouvait dans la plupart des assemblées. Je fus à portée de voir, dans cette petite société, plusieurs personnes qui causèrent avec moi très-franchement sur les affaires de France, et sur la manière dont l'empereur les envisageait. D'après ce que j'ai vu et entendu, il me paraît que l'unique but de l'empire est d'obtenir les dédommagements que les princes d'empire, possessionnés en Alsace, ont droit d'exiger pour les droits qu'ils ont perdus, et (]ui leur étaient assurés par des traités sacrés. Quant à soutenir la cause de l'autorité royale en France à main armée, c'est ce que l'empire et son chef sont jusqu'à présent décidés à ne pas entreprendre. Ils se contenteront de garantir leur pays de la contagion de cette doctrine de révolte, nmis ils se garderont bien d'exposer leurs troupes à la corruption, cette arme si basse (lu'on ne manquerait pas d'emidoyer contre eux. Je désirerais bien vivement de pouvoir persuader à cette multitude de Français, qu'à mon grand étonnement et à celui de tous les gens qui les entendaient, solliciter, prier [)our engager les princes à se liguer et à envahir leur [»atrie, je voudrais bien leur persuader, dis-je, que ce serait pour eux-mêmes, mécontents comme moi du nouvel ordre des choses, un très-fâcheux et très-malheureux événement; en elfet, ils coniuiissent assez l'esprit de vertige qui règne nuiintenant dans toute la France, pour savoir qu'au pre-
inier bruit de rentrée, des troupes allenuindes, la reine, peut-être le roi et surtout tout ce qui dans chaque province aurait le vernis d'aristocratie noble, ou ecclésiastique, serait impitoyablement massacré. Cette considération devrait cependant être de (inelque poids, et cette objection est si frappante que je l'ai entendu l'aire par dilïérentes personnes, en réponse aux instances de plusieurs Français, pour cette levée de boucliers. Mais quand cette raison ne serait pas aussi bonne qu'elle l'est eja elïet, quand on ne compterait pour rien le danger bien réel de faire mettre à leu et à sang ]ilusieurs provinces du royaume, on devrait encore se persuader que ces moyens ne sont pas les plus sûrs pour faire changer d'opinion à tout un peuple enivré, et que, tant que l'opinion n'est pas changée, on peut conquérir et détruire, mais on ne peut se flatter d'assurer d'une manière stable un autre ordre de choses; si au contraire, on laisse les vices du gouvernement nouveau peser sur les peuples, de manière qu'ils ne puissent s'en prendre qu'à lui des maux qu'ils souffriront, il se fera nécessairement dans les idées un changement inévitable qui ramènera tous les esprits au point où on doit désirer de les voir. On ne peut nier que l'ivresse des Français, daus ces temps malheureux, ne soit un véritable fanatisme, et que ce qu'on appelle les patriotes, ne forment une véritable secte. Il en sera de celle-là comme de toutes celles qui ont agité le monde. Si on la laisse à elle-même elle finira et rentrera dans le néant dont elle n'aurait jamais dû sortir; si au contraire, on la persécute, elle aura ses martyrs, et le temps de sa durée se prolongera fort au delà du terme qu'elle aurait eu naturellement. Je puis, sans hasarder la vérité, affirmer, qu'une des raisons pour lesquelles les Français ont été mal reçus à Francfort, c'est la véhémence de leurs propos et leurs fréquentes et instantes sollicitations pour qu'il se forme une ligue contre la France. Cette chaleur et cette violence ont d'autant plus choqué, qu'elles forment un contraste frappant avec le caractère des Allemands, dont la modération et le sang-froid sont les qualités distinctives. Ils s'étonnaient encore, avec raison, de voir des gens" chez qui tout va si mal, venir gloser ouvertement sur les usages et les niœurs de leurs voisins, et affecter encore le ton et les mauières françaises, choquantes même alors que notre prospérité et notre gloire inspiraient le respect et devenues tout à fait insupportables à présent. Toutes ces causes, et d'autres très-secondaires, firent naître cette auimadversion de toutes les classes, et elle se manifesta par le mauvais accueil de la part des grands et par tous les désagréments possibles de la part des petits. Un ancien intérêt de plusieurs personnes marquantes, et une grande attention à éviter tout ce que l'on reprochait aux autres, garantirent le vicomte de Caraman et moi de la
plupart de ces inconvénients, et nous procurèrent une manière d'être et de passer notre temps tort agréable au milieu de cette cohue et de ce tumulte continuels.
Depuis le jour de l'entrée, jusqu'à celui du couronnement, il y eut tous les jours appartement chez le nouvel empereur. Ce prince occupe à Francfort une assez vilaine maison; la pièce où il reçoit est grande, mais cependant pas à beaucoup près assez pour la foule immense qui s'y réunit. Alors commença à se déployer cette magnificence d'habits qui surpassa tout ce que j'avais vu dans ce genre. Les femmes surtout joignirent le goilt à la dépense, et ajoutant à la richesse de leurs habits une énorme quantité de diamants, elles étaient réellement éblouissantes. L'empereur se distingua par son affabilité et par la grâce avec laquelle il reçut tout le monde en général, pendant tout son séjour à Francfort. Il réussit parfaitement et gagna les cœurs de tous ceux qui le virent. La reine de Naples montra aussi une grande amabilité, et les cinq archiducs qui avaient accompagné l'empereur montrèrent une envie de plaire qui eut un grand succès. Ils sont [tarfaitement élevés, fort instruits et causent parfaitement sur toutes sortes de sujets. Ils avaient avec eux un homme fort estimable à tous les égards, plein de mérite et de talents, et que je me rappelle avoir vu autrefois en Toscane, M. le marquis de Mafredini, à qui le grand-duc avait confié leur éducation qu'il surveillait lui-même comme un bon père, car il vivait en Italie, et continua encore à vivre absolument en famille; une des raisons qui l'y portèrent est bien aussi peut-être son goût connu pour l'économie, qualité rare chez un prince, et qui a été d'autant plus précieuse, qu'on peut affirmer avec vérité que c'est son économie en Toscane, qui a sauvé la maison d'Autriche ainsi que je le dii'ai plus loin. Le 9 fut le jour fixé pour le couronnement; l'empereur se rendit le matin à l'hôtel de ville et de là monta à cheval et alla avec tout le cortège à l'église de St.- Barthélemi. Là se firent toutes les cérémonies dont le récit est peu intéressant et dont la magnificence ne m'étonna pas, vu que le défaut d'ordre en diminue beaucoup la beauté. Celles qui se passent au llomer, au retour de l'empereur, sont si bizarres, qu'il vaut la peine d'en rapporter quelquesunes. Le grand -maréchal, par exemple, doit sauter avec son cheval dans un immense tas d'avoine, en ramasser plein nue mesure d'or qu'il présente ensuite à l'empereur. Le grand-écuyer tranchant coupe un morceau du bœuf, qu'on rôtit tout entier sous une grande maison de bois, et la présente de même à l'empereur. La maison tombe aussitôt, et le bœuf et l'avoine deviennent incontinent la proie du peuple. Ce dernier montre aussi une avidilé et un empi'essement extraordinaires à ramasser le ta])is sur le-
(liiel rompeiTur a passé et qui s'élend depuis l'église jusqu'à l'hôtel de ville- chacun veut en avoir uu morceau et les coups à recevoir en grande (juantité ne rebutent pas les bons Allemands, heureux quand, à force de persévérance, ils peuvent obtenir uu petit morceau de drap jaune et noir qu'ils font voir comme une relique à leurs petits-enfants.
Le soir de ce jour, tous les hôtels des ambassadeurs furent illuminés; mais ces illuminations n'étaient rien auprès de celles que l'on voyait autrefois à Paris, dans les grandes occasions. Deux jours après, nous vîmes une cérémonie qui m'intéressa, tant par sa beauté que par les idées qu'elle rappelait: c'est la réception d'un chevalier de l'ordre teutonique; plus l'on nous éloigne de ces principes d'honneur, de ces idées de chevalerie qui agrandissaient et élevaient l'âme, plus l'on aime a en voir retracer l'image. Pour moi, aux yeux de qui, le casque du chevalier vaudra toujours mieux que récharpe municipale, j'eus un plaisir réel et bien vif à voir le récipiendaire arriver, armé de toutes pièces, la visière baissée se prosterner à la face des autels, recevoir l'accolade, embrasser tous ses frères d'armes etc.. L'électeur de Cologne, qui le recevait, en sa qualité de grand-maître, y mit une grâce et une dignité qui ajouta beaucoup à la beauté de la cérémonie. Le nouveau chevalier était un M. d'Andlau, Alsacien (^ui n'est plus gentilhomme en France, mais conserve toujours, en empire, les droits de sa naissance. Les jours qui suivirent jusqu'au départ de l'empereur furent employés en assemblées, soupers etc.... où il y avait toujours une immense foule.
On a beaucoup parlé de la capitulation de l'empereur, mais on aura vu, depuis qu'elle est devenue publique, qu'elle ne contient rien d'extraordinaire, et qu'elle est presque la même que celle de l'empereur Joseph, quant à l'article qui regarde les princes possessionnés en Alsace.
Il suffit, si l'empereur veut s'emparer de cette province et de la Lorraine, pour lui servir de prétexte, de ne plus observer le traité de Westphalie, manifestement enfreint par les opérations de l'Assemblée nationale. Si, au contraire, l'empereur préfère la paix, cet article n'est pas assez obligatoire pour le forcer à donner d'autres secours que ceux qui seront fixés par la diète; et l'on sait que les délibérations de la diète ne se prennent pas en vingt- (juatre heures. Ce qui reste maintenant à savoir, c'est si l'empereur, les Pays- Bas une fois soumis, négligera cette occasion si facile de procurer à un de ses fils un magnifique établissement en s'empaiant de la Lorraine, et laissera échapper un moyen de se concilier l'afiection et la confiance de l'empire, eu y réunissant l'Alsace et réintégrant tous les princes qui y sont possessionnés, non-seulement dans tous les droits dont l'Assemblée nationale les a si impolitiquement dépouillés, mais encore de tous ceux de souve-
raineté qu'ils possédaient, avant la conquête de cette province et son union au royaume de France. Je pourrai dans la suite présenter des idées plus arrêtées sur ces opinions.
^ Avant de quitter Francfort, je ne dois pas omettre de dire un mot du camp des troupes liessoises établi sur les hauteurs de Bergen, à une lieue de la ville. Les motifs qui avaient déterminé le landgrave à cette démonstration militaire, étaient la demande de l'électeur de Mayence qui avait eu quelques inquiétudes sur la tranquillité de Francfort, pendant le couronnement. Effrayé des mouvements qui avaient eu lieu à Mayence et qui pourtant n'étaient qu'une querelle d'écoliers, il avait écrit au landgrave pour le prier de tenir à portée un corps de 12 à 1,500 hommes destinés à réprimer tous les désordres, que l'immense quantité d'étrangers, attirés à Francfort par le couronnement, pourrait occasionner. Celui-ci, jaloux de déployer ses forces militaires, y amena un corps de six à sept mille hommes qu'il campa sur une seule ligne, et où il s'établit lui-même avec sa famille. Il avait encore un autre but, celui d'obtenir, par cette politesse, la dignité électorale qu'il désire et sollicite depuis longtemps. 11 crut que les électeurs, flattés de l'empressement qu'il montrait à protéger lui-même leur sûreté, ne lui refuseraient pas de l'admettre parmi eux; mais, malgré tout ce qu'il put faire, il échoua dans cette entreprise, et les prétentions qu'il avait affectées, n'eurent d'autre effet que de rendre un peu ridicules toutes les courbettes qu'il avait faites aux électeurs et les soins qu'il s'était donnés jiour leur plaire. Quoique le nombre de huit, auquel les électeurs sont réduits, depuis la réunion du Palatinat et de la Bavière, pût donner lieu à des difficultés, s'il arrivait que les voix fussent partagées dans l'élection, il n'est cependant pas h présumer que de longtemps on en élise un neuvième à cause de la difflculté de la religion. Les catholiques ne veulent pas d'un prince protestant, de peur de donner trop de prépondérance au corps évangélique. Les protestants, par les mômes raisons, rejettent un prince catholique. Le landgrave en fut donc pour ses frais, mais le séjour de cette petite armée augmenta de beaucoup l'agrément de celui de Francfort dans cette circonstance: c'était tous les jours de nouvelles manœuvres qui attiraient un monde infini et procuraient un spectacle très-agréable. Ces troupes sont véritablement très-belles, surtout l'infanterie qui est instruite et manœuvrière. La cavalerie était en petit nombre, quoiqu'il y eut de tout: des gardes du corps, des cuirassiers, des dragons et des hussards. Elle ne ('(»mptait pas huit cents hommes à cheval et était, en général, assez médiocre; tout cela est calqué d'après l'armée prussienne, dont l'armée hessoise est absolument la miniature. Le landgrave, qui est tout militaire, copie
le feu roi de Prusse, et c'est un spectacle assez divertissant, surtout quand on a vu les revues de Potsdani, de voir le landgrave commandant son corps, entouré de ses aides-de-camp qui copient de même les aides-de-camp de Frédéric et se précipitent au moindre ordre qu'il donne, pour parcourir ventre à terre une ligne de deux mille hommes, lui-même se donnant un mouvement prodigieux, et croyant que toute l'Europe a les yeux sur lui. 11 attend son sort de la manœuvre qu'il va faire. Kien n'est plus singulier que l'idée que ce prince se forme de sa puissance. 11 disait un jour à un ministre étranger: «Je parie que vous croyez. que je veux déclarer la guerre à la France». Au reste, il est vrai de dire qu'il a quinze mille hommes effectifs, qu'il peut en lever vingt-cinq mille, et qu'il a vingt millions dans ses coftres. Les Anglais lui payent un subside de cinq mille livres sterling par mois pour pouvoir disposer en temps de guerre de ses troupes qu'ils payent alors beaucoup plus cher. Son père avait, comme on le sait, poussé à l'excès ce honteux trafic "") et c'est ce qui lui avait rapporté tant d'argent. Le prince actuel est à peu près dans les mêmes dispositions que son prédécesseur. Deux jours après le couronnement, l'empereur alla avec tonte sa famille et la cour de Naples dîner au camp des Hessois. 11 y eut manœuvre générale; la beauté du jour, l'aftluence prodigieuse de monde de tout état, la beauté des équipages et des chevaux concoururent à former un spectacle magnifique. 11 est vrai, qu'un plaisant dit avec vérité qu'on aurait facilement pu croire que l'armée était là pour voir le monde, plutôt que de supposer que le monde était venu pour voir l'armée, qui ne se distinguait que comme un petit point dans le tableau général.
L'empereur employa les jours qui suivirent son couronnement à expédier diverses aftaires; il reçut l'hommage de la ville de Francfort, créa quatre princes: le comte de Reuss, le comte de Salm, le comte de Rosemberg, son grand-chambellan, et le comte de Schœnbourg. Il fit feld-maréchal le prince de Nassau-Usingen et partit le 17 pour Tienne. Le roi de Naples fut retenu quelques jours à Francfort par la petite vérole volante qu'il avait gagnée. Pour moi qui commençais à en avoir assez des fêtes, des bals, des assemblées et de tout le brouhaha inséparable d'une aussi prodigieuse affluence. je partis de Francfort le 15, fort satisfait du séjour que j'y avais fait et de ce que j'y avais vu, et je vins me reposer huit jours dans le séjour doux et paisible de Dibourg. Depuis quelque temps, j'avais formé le projet d'aller à Vienne; l'envie de revoir d'anciennes connaissan-
*) On prétendit que le landgrave eut tort de ne pas venir étaler sa mai'cliandise en temps de foire, peut-être eût-il trouvé des acheteurs,
ces, aussi bien que le désir d'assister au couronnement de Hongrie, moins magnifique, mais plus piquant que celui de Fraucfort, m'y avaient déterminé. L'état de la France ne s'était pas amélioré pendant mon absence, et je n'étais nullement pressé d'y rentrer. D'ailleurs cette course, sans trop retarder mon retour, me faisait voir des choses très-intéressantes. Je m'y décidai donc. Je restai encore huit jours à Dibourg; cet intervalle de repos était nécessaire entre la vie active que j'avais menée à Francfort et celle que j'allais recommencer. J'en partis enfin le 22 octobre, et conservant encore mes chevaux, j'allai coucher à Heidelberg qui en est éloigné de près de dix-huit lieues. La contrée que l'on parcourt est la plus belle que l'on puisse imaginer; c'est la partie du Palatinat la plus riche, la plus fertile et la plus agréable; je n'ai jamais vu dans un espace aussi resserré tant et de si beaux villages; tout annonce dans ce pays l'aisance et la prospérité. Heidelberg est dans une position assez pittoresque au pied d'une montagne sur laquelle est un château, et à l'entrée de cette belle et riante plaine du Rhin; le Necker y coule sous un beau pont de pierre. Cette ville qui est peu peuplée et peu vivante est devenue l'asile d'un grand nombre de familles françaises qui sont venues y chercher la tranquillité et la siireté que leur ^patrie leur refuse. De Heidelberg, je renvoyai mes chevaux et je pris la poste pour me rendre directement à Vienne. Je pris ma route par Heilbronn, Ludwigsburg, Canstadt, Ulm, Augsbourg, Munich, Braunau et Enns; la distance est 192 heues de France; j'arrivai le 25 dans la capitale de la monarchie autrichienne.
Je suis venu si souvent à Vienne *), et j'y ai tant de connaissances, qu'au bout de vingt-quatre heures je m'y trouve à peu près comme si j'y avais toujours été. Le caractère des habitants est d'ailleurs si hospitaher et si ouvert, que pourvu qu'on ne soit ni impertinent, ni fat, ni grossier on est toujours sûr d'y être bien reçu. Cette facilité y rend la vie fort agréable, et si on veut se mettre un peu au fait des aftaires on a toutes sortes de moyens. La situation singulière, où se trouvait cet empire à la mort de Joseph II et celle où il se trouve aujourd'hui, avaient piqué ma curiosité; je cherchai à m'instruire avec quelques détails de toutes ces particularités. Je rapporterai ici ce que j'ai appris et dont je puis garantir l'authenticité.
L'empereur Joseph, dont le caractère a tant influé sur les événements de ce temps, était un prince d'une prodigieuse activité: sa tête se remplissait sans cesse de nouvelles idées qu'il travaillait continuellement à mettre
*) Eu 1784, 1786 et 1788.
à exécutiou. Jamais prince ne souhaita plus ardemment le bien, et jamais peut-être aucun ue fit eu si peu de temps autant de mal à son pays; imbu des principes des philosophes et des économistes, il les alhait avec son goût pour le despotisme, et il en résulta, qu'en augmentant son autorité il nivela, pour ainsi dire, tous les états, affectant souvent de dire qu'il ne connaissait que deux espèces de sujets, les hommes et les femmes. Joseph avait certainement beaucoup d'esprit, mais de cet esprit faux plus nuisible qu'utile, et qui chez nn prince est un véritable fléau. Son grand défaut fut de vouloir ramener tout au même principe d'uniformité; il régnait sur un empire composé de parties hétérogènes, et n'ayant entre elles aucune analogie, il voulait les régir par les mêmes lois, que dis-je, leur faire parler la même langue ''). Il mit à ce projet insensé une suite et une raideur qui révolta tous ses sujets grands ou petits, et prépara tous les malheurs dont il fut abreuvé vers la fin de sa vie et qui certainement ont hâté sa mort. Ce malheureux prince, car on ne peut s'empêcher de le plaindre, travaillait régulièrement douze heures par jour; sou cabinet était précisément au-dessus de sa chancellerie et dès qu'une idée se présentait à son esprit il la mettait par écrit, et laissait tomber par une trappe un chilïon de papier qui souvent changeait la face d'une province. C'est de cette manière que se sont faits les plus grands changements qu'un prince ait jamais tentéS; changements les plus inouïs après ceux pourtant qu'a opérés l'Assemblée nationale. Puissent les institutions de cette dernière ne pas durer plus longtemps que celles de l'empereur Joseph. J'ai eu l'honneur de connaître . personnellement ce prince et j'ai eu avec lui plusieurs conversations particulières qui m'ont mis à même de le connaître davantage. Malgré ce que j'en ai dit plus haut, je soutiens qu'il était essentiellement bon, et que sa tête seule faisait tort à son cœur. Sa conversation était intéressante, il était au fait de tout, et ses connaissances superficielles, à la vérité, étaient cependant très-étendues. 11 avait le défaut, très-grand pour un prince, de beaucoup trop parler; ce défaut même me mit dans le cas d'apprendre de lui beaucoup de choses piquantes. Il me parla souvent de son projet favori, celui de l'aiïrauchissement des serfs dans tous ses états, projet insensé, dont il a été obligé de se départir même aVant sa mort, dont cinquante années de patience et de travail auraient à peine assuré le succès, et qu'il prétendit achever en
*) Il n'est peut-être pas d'état où l'on parle un plus grand nombre de langues, et où par conséquent les mœurs et les usages soient plus différents: l'allemand, le français, l'italien, le flamand, le polonais, l'esclavon, le hongrois, le bohêm'e, le valaque, et une multitude de dialectes.
un an; par là^ il mécontenta non-seulement les seigneurs, mais aussi les malheureux paysans, qui ignoraient l'usage du présent funeste qu'il leur avait fait, et qui, ne pouvant travailler pour eux-mêmes, reprirent avec empressement des fers qui leur assuraient des moyens de subsister. Son opération sur le clergé fut conçue et exécutée avec la même précipitation, et n'eut pas un succès plus heureux; mais ce qui a porté le dernier coup à son pays, c'est l'alhance avec la Russie qui a occasionné la dernière guerre. J'étais en 1786 au camp de Pest, j'avais alors vingt ans juste, je dînais chez l'empefeur; il vint à moi en sortant de table, et me menant dans un coin, «Que dites- vous», me dit-il, «de ce voyage de l'Impératrice»; puis sans me laisser le temps de la réponse qui m'aurait fort embarrassé, il commença sur ce voyage une critique fort spirituelle et fort intéressante dans laquelle l'Impératrice elle-même ne fut pas épargnée. Il y mêla quelques plaisanteries sur le prince Potemkin, et tira sur le peu de ressources de la Russie et sur l'épuisement, où ce presque fabuleux voyage ne manquerait pas de la plonger. Je fus un peu étonné d'une confiance dont je me sentais si peu digne; mais ma surprise fut bien autre lorsque j'appris quelque temps après que l'empereur était parti lui-même pour accompagner l'Impératrice dans une partie de ce voyage. Ce fut dans ce temps qu'ils passèrent ensemble, temps auquel on prévoyait déjà la rupture avec les Turcs, que Joseph s'engagea de seconder l'Impératrice de toutes ses forces. Les deux Souverains partageaient déjà en idée les dépouilles des Turcs qu'ils comptaient écraser en une campagne. Je n'ai cité ce trait de l'empereur que pour donner une idée de son indiscrétion et de l'incohérence de ses idées.
Joseph était militaire plutôt par calcul que par goût; il faisait tout pour son armée qu'il regardait comme l'instrument de son ambition et de son goût pour la célébrité. Il aimait son armée, et il en était adoré. On doit lui rendre la justice de dire, qu'aidé des conseils du maréchal Lascy, il lui avait donné la constitution la plus parfaite, et avait établi dans toutes les parties un ordre inconnu ailleurs et bien supérieur à celui qui règne dans l'armée prussienne '). Cet ordre, joint à une très-grande économie, lui donna les moyens d'augmenter beaucoup le nombre de ses troupes, et même fort au delà de ce qui était nécessaire, s'il eût voulu rester tranquille, ou seulement se tenir en mesure de profiter des circonstances qui pourraient lui être favorables. En eftet au moment, où il atta-
*) L'armée autrichienne peut, pour l'org'finisation intérieure et l'économie, servir de modèle à toutes les autres,
(jiia les Turcs, il avait près de quatre cent mille hommes sous les armes qui furent même encore augmentés; avec des forces si redoutables l'empereur crut que rien ne pourrait lui résister, et cependant il commença la guerre par une entreprise qui fait peu d'honneur à la loyauté de son caractère. La tentative manquée sur Belgrade dans un moment où les Turcs comptaient encore sur la paix, ne donna bonne idée ni des principes de probité de l'empereur, ni de l'adresse de ceux qui furent chargés de l'exécution. Tout le monde connaît le mauvais succès de cette première campagne: il fut dû aux mauvaises dispositions que l'empereur voulut absolument faire prendre contre l'avis du maréchal Lascy; si ce prince fut toujours brave durant cette campagne, c'est ce qui est au moins incertain. 11 le fut certainement à l'alîaire de Subatch, mais on assure qu'il ne se montra pas tel à la retraite d'IUova, où l'on prétend même qu'il joignit la fanfaronnade à la lâcheté. Ces mauvais succès excitèrent à Vienne de grands murmures. En général, cette guerre était loin d'avoir pour elle l'opinion publique qui avait toujours été fort contraire à l'alliance avec la Russie. Le mécontentement se répandit dans les provinces par les grandes levées d'hommes qu'il fallut faire pour remplacer l'immense quantité de monde que les maladies avaient emporté. Ce nombre est si prodigieux que si je n'en étais parfaitement sûr, je n'oserais le rapporter ici ').
Près de deux cent mille hommes sont morts dans cette guerre, presque tous de maladie, car à peine quinze mille ont péri devant l'ennemi. Cette énorme consommation était due au climat auquel les Allemands ne peuvent résister et qui seul serait pour la maison d'Autriche une raison suffisante pour ne jamais faire la guerre aux Turcs. Le mécontentement augmenta encore à Vienne par l'inaction totale des Russes qui laissèrent toutes les forces des Ottomans se tourner contre les Autrichiens; la taxe de guerre (Kriegsteuer) et ensuite les ravages du Banat par les Turcs achevèrent d'aigrir entièrement les esprits contre un prince dont toutes les entreprises avaient un si mauvais succès.
*) D'après des relevés fort exacts, on trouve que cette guerre, qui n'a durô que quatre aus, a coûté à toutes les puissances belligérantes entre douze et treize cent raille hommes, c'est-à-dire près de 300 mille de plus que la guerre de 7 aus, la plus meurtrière dont on ait mémoire. Voici quelle est la répartition: l'Autriche, 200 mille, la Russie, 400 mille; cela est prouvé car avant la guerre l'armée était de 300 mille hommes; on a levé par ukases^ 500 mille recrues, et l'armée est à présent de 400 mille hommes. Les Turcs ont perdu 5 à 600 mille hommes et la Suède 30 mille. Cette immense consommation doit, comme je l'ai dit, être attribuée au climat, car la huitième partie n'a pas péri par le feu de l'ennemi.
Ce fut dans ce temps que recommencèrent d'une manière plus sérieuse les troubles des Pays-Bas. L'empereur, loin de suivre les conseils de la sage Marie-Thérèse qui lui avait recommandé de ne tenter aucun changement dans ces provinces, avait voulu y faire des innovations toujours dangereuses chez un peuple attaché à ses anciens privilèges et fort superstitieux. Il avait échoué dans cette entreprise et semblait y avoir entièrement renoncé, puisqu'il avait renouvelé le serment solennel déjà prêté à son avènement au trône, de ne porter aucune atteinte à la constitution et aux privilèges du pays.
Malgré ce serment, malgré son propre intérêt, cette manie de tout assimiler au même régime et sa haine contre le clergé l'emporta. Il tenta de nouveau de dépouiller les ecclésiastiques et les couvents de leurs biens et de supprimer les états et le conseil du Brabant; ces dernières entreprises furent le signal de la révolte. L'empereur, au lieu de céder, voulut se raidir contre les obstacles, et finit par tout perdre. Les mécontents, soutenus secrètement par des puissances ennemies, acquirent tous les jours de nouvelles forces, et finirent par se rendre maîtres de tout le pays. Pendant que ces choses se passaient aux Pays-Bas, le roi de Prusse, justement effrayé des succès que les armes autrichiennes avaient contre les Turcs depuis que l'empereur avait eu le bon esprit de confier son armée ai maréchal Laudon, commença à remuer en Hongrie comme il le faisait aux Pays-Bas. Il ne trouva pas dans ce royaume les peuples moins disposés à la révolte. Ses émissaires se répandirent de toutes parts, se lièrent avec quelques seigneurs qui voulaient jouer un rôle, donnèrent de l'argent, en promirent davantage, et les flattèrent de l'appui de toutes les forces prussiennes. Les Hongrois avaient bien des griefs contre l'empereur; ce prince n'avait jamais voulu se faire couronner, il avait fait enlever la couronne de Presbourg, où suivant les lois du royaume elle devait être gardée par des gentilshommes hongrois. La noblesse était très-mécontente des nouvelles institutions de l'empereur qui, comme je l'ai dit plus haut, lui avaient fait beaucoup de tort sans faire de bien aux paysans. Ceux-ci souffraient plus de la conscription militaire nouvellement introduite en Hongrie que de toute leur servitude, et étaient disposés à suivre toutes les impressions que leur donneraient leurs seigneurs. Telle était en Hongrie la disposition des esprits. L'orage fomenté par le cabinet prussien, habile en ce genre de politique "), fut au moment d'éclater, et l'on peut affirmer qu'a-
*) Le machiavélisme et l'immoralité ont de tous temps été l'apanage des cabinets, mais celui de Prusse les a pris depuis quelque temps d'une manière plus particulière pour base de sa conduite et malheureusement les autres semblent vouloir l'imiter.
lors les droits de la maison d'Autriche se seraient rédnits en Hongrie à ce que sont ceux du roi de Pologne. Presque toutes les provinces autrichiennes avaient alors une tendance plus ou moins grande à la révolte. La fermentation commençait à devenir inquiétante en Bohême, la noblesse et le clergé regardaient l'occasion favorable pour recouvrer ce qu'ils avaient perdu, et ils disposaient du peuple en Galicie; il s'établissait des liaisons entre les principaux seigneurs du pays et le parti dominant en Pologne, lequel était tout dévoué à la cour de Berlin. Ces provinces regrettaient le temps où elles faisaient partie de la république de Pologne et se flattaient de pouvoir se réunir à leur ancienne patrie. La Styrie, la Carinthie, le Milanais n'étaient pas non plus exempts de troubles, et la crise devenait de jour en jour plus inquiétante. Ce fut dans ces circonstances que l'empereur fut atteint de la maladie dont il mourut. Les nouvelles fâcheuses, qu'il recevait sans cesse de toutes les parties de son empire, ne contribuaient pas peu à aggraver ses maux. Si parfois il en recevait d'agréables, comme le fut celle de la prise de Belgrade, on apercevait dans son état un mieux réel jusqu'à ce que quelques nouvelles affligeantes en détruisissent l'heureux effet. A tous les maux intérieurs se joignit encore la crainte d'une guerre étrangère; le roi de Prusse crut que le moment était venu de procurer aux Turcs une paix avantageuse, et menaça d'une invasion. Ce fut alors que Joseph rappela toute son énergie: quoique malade, il déploya cette infatigable activité dont il avait donné tant de preuves. 11 transporta comm.e avec une baguette magique cent mille hommes, l'éhte de son armée, des bords de la Save et du Danube aux frontières de la Silésie; le reste de ses troupes fut complété et augmenté, les magasins, l'artillerie préparés et l'armée approvisionnée de tout ce qui lui était nécessaire. 11 est vrai que c'était un dernier effort, que l'argent manquait aussi bien que les hommes et que la révolte était au moment d'éclater partout. L'état de l'empereur empirait chaque jour, et ce malheureux prince eut encore la douleur de voir la princesse sa nièce, l'épouse de l'archiduc François, enlevée à la fleur de son âge d'une suite de couches. Par cette mort il vit détruire le système qu'il avait voulu établir d'une alliance durable avec la Russie, dont une des bases était l'existence de cette princesse, sa soeur ayant épousé le Grand-Duc de Russie. Enfin la prise de Bruxelles et la perte des Pays-Bas lui porta le dernier coup. 11 vit arriver sa fin avec un courage digne d'un meilleur sort. Son médecin Brambilla lui ayant annoncé, ainsi qu'il le lui avait ordonné, qu'il était sans espérance; il lui fit un présent et une pension; il écrivit à son frère, et reçut la mort en chrétien et en homme, le 17. Ainsi finit l'enipereui'
Joseph aussi à plaindre qu'à blâmer, car il souffrit plus que tout autre du mal qu'il ne voulut jamais faire. Jamais prince ne mourut plus à temps: deux mois plus tard, la monarchie autrichienne eut peut-être été dissoute; jamais aussi un prince ne laissa de plus mauvaises affaires à son successeur. Nous allons voir quelle conduite tint Léopold dans des circonstances si difficiles. Lorsque l'état de l'empereur Joseph ne présenta plus aucun espoir de rétablissement, on expédia un courrier à son frère Léopold, appelé par le droit de sa naissance à la succession de tous ses états héréditaires. Un second courrier, arrivé deux jours après, lui apprit la mort de son frère. Son premier soin se tourna alors vers les Pays-Bas dont l'état plus critique (jue celui de ses autres provinces devait en effet attirer d'abord son attention. Il leur écrivit une lettre, dans laquelle en blâmant, peutêtre trop ouvertement, les changements que son frère avait voulu introduire, il leur faisait les propositions les plus avantageuses, et telles qu'il leur était impossible d'en souhaiter jamais de meilleures. Ces avantages offerts par un prince de qui on n'avait aucune raison de soupçonner la bonne foi, furent pourtant rejetés par les états qui aimèrent mieux s'exposer à tous les malheurs qui les ont écrasés depuis, que de perdre une portion de l'autorité qu'ils s'étaient arrogée, en se soumettant à leur légitime souverain. Ils se déclarèrent par là rebehes et se mirent dans le cas que Léopold, en les soumettant par la force, les traita ensuite en pays conquis. Ce prince, après avoir fait, de Florence, ce qu'il croyait propre à rétabhr le calme dans ces malheureuses provinces, se mit en route pour Vienne où bien d'autres affaires l'attendaient.
L'empereur Joseph, comme on l'a vu, avait pris toutes les mesures, pour que s'il eût été attaqué par les Prussiens, ses états eussent été à couvert d'une invasion, mais le manque d'argent, sur lequel ses ennemis comptaient, est un grand obstacle à pouvoir continuer la guerre avec vigueur. En effet, il y avait à peine 12 ou 15 millions dans le trésor à l'époque de l'avènement de Léopold à la couronne. Ce prince, dont l'économie en Toscane avait été extrême, apporta en espèces près de deux cent millions *) qui rétablirent dans toutes les caisses une abondance qu'on n'y avait pas vue depuis longtemps. Par là, le roi put bientôt après, malgré la nouvelle guerre qu'on était au moment d'entreprendre, ôter l'impôt que
*) Il avait en Toscane 12 millions de rentes; ayant réformé les troupes, n'ayant aucune espèce de dépense il était impossible qu'il dépensât au delà de 4 millions par an, et il en avait régné 22. Ces économies étaient destinées à procurer des établissements à sa nombreuse famille.
rempereiir avait mis sur les terres, Sous le nom de taxe de guerre, ce qui prévint infiniment l'esprit des peuples en laveur de leur nouveau souverain. Cependant pour éviter, s'il en était encore temps, les malheurs de la guerre, il avait envoyé le baron de Spielmann, en qui il avait beaucoup de confiance, pour tenter tous les moyens de rétablir la paix. Ce fut dans ces circonstances que mourut le feld-maréclial Laudon, et quand le roi n'aurait pas été décidé à de grands sacrifices, la mort de ce héros aurait été faite pour l'y déterminer. Laudon valait à lui seul une armée, et l'armée se croyait sûre de la victoire quand elle l'avait pour chef. Il mourut le 14 juillet 1790 dans le bourg de Neutitschein en Moravie, emportant avec lui l'amour de tous les individus de son armée et l'admiration des militaires de toute l'Europe. Heureusement alors, les conditions de la paix étaient à peu près réglées dans une convention tenue à Reichenbach en Silésie; sans cela la nouvelle de cette mort eût peutêtre engagé les Prussiens à hausser leurs prétentions. Au reste, ils obtinrent à peu près tout ce qu'ils désiraient, puisque Léopold s'engageait à rendre toutes les conquêtes faites précédemment sur les Turcs, et à conclure avec eux une paix particulière dont tous les articles ultérieurs devaient être traités dans un congrès qui s'ouvrirait incessamment sous la médiation de l'Angleterre, de la Prusse et de la Hollande. Cet accommodement surprit extrêmement en Europe, et tous les gens accoutumés à juger les choses superficiellement se déchaînèrent contre Léopold qui, assuraient-ils, n'aurait jamais dû conclure une paix qu'ils appelaient honteuse '). Pour moi, qui ai été dans le cas de connaître à fond l'état de la monarchie autrichienne à cette époque, je ne puis m'empêcher d'admirer la sagesse de Léopold qui a préféré l'avantage solide de rétablir le calme et la prospérité dans les états qu'il a reçus de ses pères, à la gloire frivole d'ajouter à la liste de ses possessions déjà trop étendues le nom de quelques provinces à moitié désertes. Elles ne lui auraient procuré qu'uu agrandissement au moins inutile, s'il les eût conservées au prix d'une guerre sanglante, d'un succès au moins douteux, et qui, en achevant de ruiner son pays de fond en comble, de l'épuiser entièrement d'hommes, lui aurait irrévocablement fait perdre ses belles provinces des Pays-Bas. Je ne conçois pas comment il y a eu des gens assez aveuglés pour ne pas être frappés
*) La seule chose, qu'on pût blâmer, ce fut les expressions dont on souffrit que la cour de Berlin se servit; mais pour cela il fallait employer un autre homme que Spielmann, lequel ne sent ni ne comprend, et dont les vues et les lumières sont dans une égale proportion avec son âme et sa naissance.
de ces vérités. Il se trouve cependant de ces gens en assez grand nombre, même à Vienne, où les raisons que je viens d'exposer devraient pourtant frapper plus que partout ailleurs. Parmi les personnes que cet accommodement inattendu a singulièrement déconcertées, on peut mettre à la tête les chefs du parti qui voulait remuer en Hongrie. Ceux-ci qui avaient une grande influence dans la diète, que Léopold avait convoquée à son avènement au trône, l'avaient excitée à faire au nouveau souverain des demandes à la fois si extraordinaires et si ridicules que tous les esprits en furent révoltés, et que, malgré les dangers qui l'environnaient, il les rejeta avec fermeté. C'est ce que les mécontents désiraient, parce que, comptant sur la guerre et sur l'appui des Prussiens, ils auraient pris acte de ce refus, pour tâcher d'opérer une scission; mais la sagesse de Léopold prévint le malheur en hâtant son accommodement avec la Prusse. Les Hongrois qui ne croyaient pas qu'une affaire de cette importance pût être si promptement conclue, et qui ne furent point informés du moment où elle fut sur le point de l'être, n'eurent pas le temps de changer leurs propositions et au lieu d'obtenir des avantages qui ne leur auraient pas été refusés s'ils les eussent demandés, ils s'en tinrent opiniâtrement à leurs premières conditions; mais quel fut leur étonnement, quand abandonnés des Prussiens, qui n'avaient plus besoin d'eux, ils se virent à la merci de l'empereur qui commençait à être dégagé d'une grande partie de ses embarras. En etïet, ce prince dont on ne peut assez louer la sagesse dans ses commencements, avait déjà su se concilier l'affection de ses sujets, en convoquant dans les différentes provinces les états supprimés pas son prédécesseur, rétablissant une partie des ecclésiastiques dans leurs biens et leurs dignités, en rendant aux propriétaires une grande partie des droits anéantis sous le règne précédent, opération qui, malgré ce qu'en ont dit nos folliculaires ignorants, a plu autant aux vassaux qu'aux seigneurs, en un mot, en faisant cesser la plupart des sujets de plainte qu'on avait contre l'ancien gouvernement.
Malgré les avantages que donnait à Léopold et la certitude de la paix et ces dispositions favorables à son égard, il ne s'en prévalut pas pour écraser la Hongrie, comme un prince ambitieux n'aurait peut-être pas manqué de le faire; sûr d'être accepté avec transport, il proposa à la diète de rétablir les choses dans l'état où elles étaient sous le règne de Marie - Thérèse. Des acclamations accueillirent ces offres généreuses, les mécontents se turent, ou leurs voix furent étouffées, et Léopold a eu la modération *) de ne faire apercevoir à aucun d'eux le moindre sigue de
'') Je dis modération, peut-être aurais-je dû dire faiblesse.
mécontentement. Les seigneurs recouvrèrent leurs anciens droits, les prélats leurs abbayes, les paysans, qui n'avaient rien gagné à leur nouvel état, reprirent l'ancien sans peine, et toute Ja Hongrie retentit des louanges de Léopold. Ce prince promit de se faire couronner, ce qui excita une nouvelle joie, et l'époque de ce couronnement fut fixée aussitôt après celui de Francfort. De toutes les provinces de son vaste empire, il ne restait plus à pacifier que les Pays-Bas. L'opiniâtreté invincible des états, ne put lasser la modération de l'empereur, il ne confondit pas avec le vœu des peuples la révolte soutenue de ceux qui avaient usurpé l'autorité, et avant de faire marcher les troupes destinées à soumettre ces provinces par la force, il voulut tenter encore un moyen de leur faire ouvrii" les yeux, s'il était possible. 11 leur écrivit donc pour leur proposer encore de rétablir les choses sur le pied où elles étaient du temps de l'impératrice sa mère, rendant aux états leur autorité légitime, réintégrant le grand conseil de Brabant et promettant une amnistie pour tous ceux qui avaient eu part aux troubles ou qui avaient porté les armes contre lui. Il les avertissait en même temps que leur soumission seule suspendrait la marche des troupes, et que s'ils refusaient, ils seraient seuls responsables des malheurs que leur obstination allait entraîner. Qui croirait que ces coupables états persistèrent encore dans leur aveuglement? C'est cependant ce qu'ils firent, et ils provoquèrent encore le courroux de leur légitime souverain par toutes sortes d'insultes. Les troupes arrivèrent enfin, l'armée patriotique se dissipa devant elles comme les nuages devant le soleil, et leur vue seule suffit pour soumettre le pays.
L'empereur avait sûrement le droit de le traiter en pays conquis; cependant non-seulement ses troupes y observèrent la plus exacte discipline, mais même il exécuta de point en point les propositions qu'il avait faites avant de les faire partir, comme si elles eussent été acceptées de bon gré; tant de modération et de bonté si elle n'eut pas son plein effet dans ces provinces, où des intrigants de tous les partis et de tous les pays agitent encore les esprits, réussit au moins à gagner les cœurs de tous les autres habitants de la monarchie, qui, plus laissés à eux-mêmes, sentirent tout le prix d'avoir pour maître un souverain aussi bienfaisant. On peut juger, par l'exposé que l'on vient de lire, de l'état de la monarchie autrichienne à la mort de Joseph et de celui où il se trouve aujourd'hui, du tribut d'éloges qui est incontestablement dû à la sagesse de l'empereur qui, en moins d'un an, a su, sans secousse violente et avec le secours presque seul de la négociation, réparer les erreurs de son frère, et sortir avec gloire de la crise dangereuse, où il lui avait laissé ses états. Je crois cependant, que sans être accusé
(riiii penchant top grand pour la critique, ou peut faire à Léopold deux jeproclies fondes. Le premier et le plus important, sans doute, c'est de négliger l'armée, véritable base de la monarchie autrichienne "'); entourée comme elle l'est d'ennemis puissants et ayant des armées nombreuses et disciplinées, l'un des soins les plus importants du monarque doit être de ne rien laisser dégénérer dans la sienne, d'y entretenir la discipline dans toute sa vigueur, d'en encourager tous les individus et surtout de ne pas les dégoûter, en affectant pour le métier qu'ils font une insouciance totale, peut-être même quelque chose de plus; c'est cette inconséquence que tous les militaires reprochent avec raison à l'empereur. Je sais que son goût ne peut être tourné de ce côté, mais la réflexion et la nécessité doivent le déterminer à y plier son caractère afin que le relâchement, qui s'est déjà introduit dans différentes parties, ne s'étende pas davantage; je suis persuadé qu'aussitôt qu'il sera débarrassé des soins les plus pressants, il s'attachera à réparer le mal qu'il pourrait déjà avoir fait et qui est bien loin d'être aussi grand que ^certaines personnes voudraient le faire croire. Le tort que l'on reproche encore à l'empereur et qui peut n'être pas aussi fondé, c'est de ne pas accorder assez de confiance au prince de Kaunitz, l'homme qui certainement a rendu le plus de services à la maison d'Autriche. Le prince de Kaunitz a toujours joué dans la politique le même rôle que le maréchal Laudon dans le militaire, et on les regardait avec raison comme les deux colonnes de l'empire autrichien. Les manies et les ridicules 'de cet homme célèbre sont une suite du système qu'il avait adopté de faire plier devant lui toute la fierté de la noblesse autrichienne, et en cela il a bien réussi. Ces travers ne peuvent jamais être une raison de retirer sa confiance à un homme qui a conclu le traité de Versailles, dont la maison d'Autriche ne s'est par mal trouvée et qui, sur chacune des opérations de l'empereur Joseph, lui a toujours donné des conseils que l'événement justifia. Malgré son âge, le prince Kaunitz a toute sa tête, et cette tête est la mieux faite et la mieux organisée possible. Ce qui me fait croire que ce qu'on m'a (lit du peu de crédit, dont il jouissait auprès de l'empereur, est faux, c'est l'excellente conduite que ce prince tient depuis qu'il est sur le trône, conduite qui, j'aime à le penser, a été un peu dirigée par le prince Kaunitz. Quoiqu'il en soit de la vérité de ces deux reproches, ils ne sont pas de nature à diminuer l'estime- que la sagesse de Léopold ne peut manquer d'inspirer. La suite de son règne prouvera si ce jugement est vrai.
*) Ce reproche a acquis depuis encore plus de poids et cette insouciance est, aussi bien que la paix, la cause de la haine que toute l'armée avait vouée à Léopold.
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J'étais arrivé le 27 à Vienne; mon projet était d'y rester jusque deux ou trois jours avant le couronnement de Hongrie qui devait avoir lieu à Presbourg le 15 de novembre, et d'aller y passer quatre ou cinq jours pour y assister aux fêtes qui doivent précéder et suivre le couronnement. Je devais ensuite revenir à Vienne, d'où, après un fort petit séjour, je m'acheminerais vers la France, où je voulais être rendu dans les premiers jours de décembre; tel était mon projet; mais pendant que j'arrangeais ainsi ma marche, mon étoile m'en préparait une toute opposée; j'étais sans le savoir au moment d'entreprendre le plus grand voyage que j'eusse encore fait, et je touchais à l'époque qui vraisemblablement décide de l'emploi du reste de ma vie. J'avais toujours eu un extrême désir de faire la guerre. J'étais las de porter toujours un uniforme sans avoir jamais reçu un coup de fusil. Lorsqu'en 1788, je tentai en vain de servir dans l'armée de l'empereur, des raisons, qu'il est inutile de rapporter pour ne pas réveiller des regrets infructueux, m'empêchèrent daller à l'armée russe où j'aurais été reçu à cette époque. Depuis, d'autres occupations m'avaient distrait de cette idée que d'ailleurs je n'aurais pas pu exécuter plus qu'auparavant, et je l'avais absolument abandonnée, lorsque dînant chez le prince de Ligne, le mercredi 10 septembre, on annonça un officier ") venant de l'armée russe en courrier; il apporta des lettres au prince de Ligne père, et pendant qu'il les lisait, cet officier nous raconta les opérations ultérieures de l'armée, il nous assura qu'elle allait mettre le siège devant la forteresse d'Ismaël; il ajouta, comme par un pressentiment, que ce siège serait sûrement trèsvif, que le pacha, qui commandait dans la place, était un homme courageux, qui, à la tête d'une garnison nombreuse, attendrait l'assaut qui ne pouvait manquer d'être très-chaud. Il n'est pas inutile de dire que cet homme tirait de sa tête toutes ces savantes conjectures; car lorsqu'il était parti de Bender, à peine était-il question de faire une tentative sur Ismaël. Quoiqu'il en soit de son récit imaginaire, la réalité que nous lui attribuions alluma notre imagination, et le prince Charles de Ligne, aussi ardent que bon militaire, fut le premier qui énonça le désir qu'il avait d'aller assister à ce siège. Aussitôt j'assurai que je voulais être de la partie, et j'appuyai ce que je disais par un engagement dont la formule énergique fut aussitôt acceptée par le prince Charles de Ligne. Alors il ne fut plus question que d'exécuter le plus promptement possible ce qui venait d'être décidé si vite; le temps pressait, et le moindre retard pouvait nous faire perdre le fruit
"') Un certain Cateschi, Italien, comte, brocanteur, intrigant en un mot aventurier de l'espèce de ceux qui réussissent en Russie.
d'un voyage de cinq cents lieues à travers un pays désert, voyage entrepris au milieu de l'hiver, presque sans bagages, sans voiture et sans argent *). Je m'occupai sans relâche des préparatifs indispensables, afin que nous pussions partir aussitôt que le prince Charles arriverait de Presbourg^ où il avait été obligé de se rendre pour obtenir la permission de partir, que l'empereur, qui y était alors, lui accorda sans peine. 11 revint en effet le jeudi à neuf heures du soir, et à deux heures du matin, le vendredi 12, nous étions en chemin pour Ismaël. On ne manqua pas de discourir beaucoup à Vienne sur ce départ précipité. Tous les gens de poids, toutes les têtes froides, accoutumés à envisager en tout sens le parti qu'ils prennent, et à ne rien donner à la fortune, blâmèrent ouvertement notre résolution, et la légèreté française joua un grand rôle dans leur critique. Nous nous embarrassâmes peu de ces discours, bien sûrs que le succès, que nous nous flattions d'obtenir, ferait changer de langage tous les indifférents et que nos amis ne nous en estimeraient pas moins, soit que nous réussissions ou non.
Nous partîmes donc, pleins de joie et d'espoir, la nuit du jeudi au vendredi 12 novembre, dirigeant notre route sur Lemberg en Galicie. Nous avions à traverser une partie de l'Autriche, la Moravie, la Silésie et les provinces polonaises, acquises lors du traité de partage et connues sous le nom de Galicie. Après avoir passé tous les ponts du Danube, on fait six postes dans un pays superbe, très-fertile, très-bien cultivé et couvert de nombreux villages fort bien bâtis. On entre en Moravie à Nikolsbourg. Cette province que l'on traverse dans toute son étendue, est extrêmement abondante en toutes sortes de productions. Les habitants en sont industrieux, et les draps, qui se fabriquent à Iglau et à Znaim, ont beaucoup de réputation et de débit. La langue qu'on y parle, la même que celle de la Bohême, est un dialecte de l'esclavon; c'est la même langue, à quelque différence près, que celle que l'on parle en Pologne, en Russie et jusqu'aux frontières de la Chine, c'est-à-dire dans une étendue de deux mille lieues. En sachant l'esclavon, l'allemand et le français, il n'est aucun pays de l'Europe dont en deux mois on ne puisse parler la langue. Nous passâmes par Brunn, jolie ville capitale de la Moravie, et par Olmiitz dont les fortifications en font une place très-importante. Elle fut assiégée en 1758 par le roi de Prusse qui fut obligé d'en lever le siège après que le maréchal
*) Nous avions un 3-e compagnon, le comte de Lang'eron, quî retournait à l'armée, et avec qui nous fîmes route et nous vécûmes pendant le siège à notre très -grande satisfaction.
Laudon lui eut enlevé un immense convoi qui lui était absolument nécessaire pour faire subsister son armée. La retraite que fit le roi après ce désordre, lorsque, obligé de regagner Koniggràtz et Jaromir en Bohême pour rentrer en Silésie par les défilés de Macliod, il fit, sans être entamé, une marche rétrograde de plus de trente lieues devant un ennemi entreprenant, est une des plus belles opérations militaires de ce genre. Olmiitz est au reste une ville agréable, bien bâtie, peuplée et dans une fort jolie situation. De là à Teschen, on entre dans un pays montagneux, mais fertile et fort peuplé; ces montagnes sont la chute des monts Carpathes, et forment leur liaison avec les montagnes des Géants qui séparent ensuite la Bohême de la Silésie et de la Saxe. Teschen est la capitale du duché de ce nom qui faisait autrefois partie de la Silésie, et qiii tient encore à la petite portion de cette province qui est demeurée à la maison d'Autriche. Cette petite ville est connue en Europe par le traité qui y fut conclu en 1779 entre la Prusse et l'Autriche et qui mit fin à la guerre de la succession de Bavière. C'est à trois postes de Teschen, entre Bielitz et Kenty, que l'on passe la petite rivière qui séparait autrefois les états de la maison d'Autriche de ceux de la Pologne. En arrivant à Kenty, on s'aperçoit qu'on est chez un autre peuple; une manière de bâtir différente, des maisons de bois, toutes ayant une espèce de portique, soutenu sur des piliers de bois, un habillement différent, des têtes rasées et des moustaches, tout vous annonce que vous n'êtes plus en Allemagne et que vous vous avancez vers l'orient. Cette route est celle de Cracovie et Varsovie jusqu'à Wadovice où on la quitte pour prendre celle de Léopold ou Lemberg; elle suit à droite les possessions autrichiennes dans toute leur longueur qui est de près de deux cents heues de France, depuis Biehtz jusqu'au delà de Czernowitz. Il est vrai que ce pays ne forme qu'une langue de terre dont la largeur est peu considérable, surtout eu égard à sa très-grande longueur. Il a cependant procuré à l'empereur un accroissement de population de plus de deux millions d'âmes répandus sur un sol très-fertile et assez bien cultivé, quoique susceptible encore de beaucoup d'améliorations. Nous laissâmes à Tarnow une de nos voitures qui bien que très-légère, nous retardait encore; nous nous relayâmes alternativement dans des calèches de poste qui, dans ce pays, sont de vraies charrettes où Fou n'est à l'abri de rien, pas même des cahots qui s'y font sentir d'une manière très-désagréable en ce qu'il n'y a aucune espèce de ressorts. Nous allâmes de cette manière jusqu'à Lemberg, capitale de toute la Galicie et le siège de l'administration. Elle est comme les autres grandes villes de Pologne un mélange de beaux bâtiments et de cabanes. Depuis qu'elle a passé sous la domination autri-
cliieiîiie elle s'est fort embellie et on l'a pavée, ce qui est un très-grand luxe dans les villes polonaises, où communément on enfonce dans la boue jusqu'à mi-jambe. La crainte d'arriver trop tard à l'armée nous fit passer par-dessus tous les inconvénients de n'avoir plus ni voitures, ni bagages; nous ne prîmes avec nous que l'indispensable nécessaire, et laissant notre seule et unique voiture, qui devait venir nous joindre comme elle pourrait, avec une partie de nos gens, nous nous mîmes en chemin en charrette de poste, par un froid très-vif, n'emmenant avec nous qu'un laquais pour deux. La chaussée qui, sans être bonne, est passable de Vienne àLemberg, dans un espace de deux cent douze lieues, finit à cette dernière ville, et, de là à Czernowitz, qui en est encore à 80 lieues, le chemin est le plus détestable que j'aie encore fait. La manière dont nous voyagions ne le rendait pas plus supportable, et le très-grand froid, joint à un terrain très-endurci par la gelée, augmentait encore tous les inconvénients de cette route. Il y avait déjà cinq nuits que nous ne nous étions couchés, et nous étions à peine à moitié chemin; il nous restait encore la partie de la route la plus difficile. Dans cette position désagréable il ne nous arriva pas de nous décourager un moment, et je puis assurer, que même versés dans un fossé plein de neige, au milieu de la nuit, l'idée d'être fâchés d'être partis de Arienne ne nous est pas venue.
Nous avancions pourtant à force de peines, et après avoir passé le Dniester à Galitch, nous nous restaurâmes par un fort bon dîner pris dans la petite ville de Stanislaw chez un traiteur que je recommanderai à tous ceux qui feront la même route. La poste de Zniatim est encore une dépendance de la Galicie; mais peu après on entre dans le pays que l'empereur Joseph a enlevé aux Turcs. C'est cette très-petite province que l'on nomme Bukovine; presque tous les anciens habitants s'en sont retirés, et ils ont été remplacés par des émigrants venus de différentes parties de l'Allemagne, de manière que Czernowitz est une véritable colonie allemande entre la Pologne et la Moldavie. C'est ici que finit véritablement l'Europe, car les mœurs et les usages des provinces que nous allons parcourir ont beaucoup plus de ressemblance avec ceux de l'Asie. De Czernowitz à Khotim il n'y a que dix lieues, et dans toute autre circonstance, j'aurais été tenté d'aller voir cette forteresse, l'une des barrières de l'empire ottoman, mais le temps ne nous le permettait pas; il fallait faire une diligence extrême, et aussitôt après avoir soupe nous nous remîmes en route; à deux lieues de Czernowitz, on rencontra la limite des deux états où est établi le bureau des douanes, et ensuite on entre en Moldavie. Cette partie jusqu'à la seconde poste est fort couverte de beaux bois; dans les intervalles
on rencontre çà et là quelques terres cultivées, mais en petit nombre. L'on change de chevaux au bourg de la Hertza, où l'on ne trouve déjà plus aucune trace de nos usages. La construction des maisons, des meubles, des habillements, la langue, tout est changé. On parle en Moldavie un langage connu sous le nom de Ungiia franca. Dans toutes les provinces ottomanes, le costume des femmes est l'habit grec, et celui des hommes le même que chez les Turcs, à l'exception qu'ils ne portent pas le turban qui est remplacé par un bonnet de fourrure assez semblable au bonnet polonais. 11 y a dans chaque bourg ou village un chef qu'on nomme capHan-ispraumik; celui de la Hertza, chez qui je passai un jour à mon retour, est, ainsi que presque tous les habitants de ces contrées, on ne peut plus hospitalier. Il nous reçut sur un grand sopha qui est le meuble usité dans ce pays, et c'est, grâce à la quantité de coussins dont il est accompagné, le siège le plus commode. Il nous donna à dîner du pilaw, ragoût oriental, au riz avec une poule, qui est ordinairement très-bon, et il n'oublia rien pour nous bien régaler, pas même une pipe et d'excellent tabac, ce qui est dans ce pays de première nécessité. Cet homme, qui me parut avoir un sens très-droit, parlait passablement italien, ce qui me donna la facilité de causer avec lui. On rencontre dans nos contrées policées peu de gens faisant l'hospitalité d'une manière plus désintéressée. De la Hertza on va à Dourougoy, autre bourg, autour duquel on aperçoit quelques maisons soignées. Ce sont les habitations des boyards, ou gens plus considérables du pays. Elles sont toutes bâties de la même manière, les toits sont trèsplats, elles sont isolées au milieu d'une espèce de jardin lors même qu'elles sont situées dans les villes; toutes ont un péristyle sous lequel on peut prendre le frais assis sur des carreaux que l'on place sur des bancs, ou sophas de pierre disposés à cet effet. Je m'arrêtai quelques moments à Dourougoy chez un homme qui nous donna du lait, et nous prêta obligeamment sa maison pour y prendre notre repas avec des provisions que nous avions apportées. Notre hôte était un Grec de Salonique venu depuis longtemps dans ce pays à la suite d'un hospodar, je ne sais lequel. La Porte, dont la Moldavie est une province tributaire, envoie pour la gouverner un prince grec qui porte le titre d'hospodar. Cellii-ci, une fois son tribut payé, jouit d'un pouvoir illimité, mais il n'ose en abuser de peur que les plaintes portées contre lui à Constantinople, n'engagent le (irand- Seigneur à lui envoyer demander sa tête. L'autorité qu'il exerce, est, comme on le voit, très-précaire. Ses revenus consistent en une capitation assez légère que ses sujets sont obligés de lui payer. C'est pour recueiUir ces deniers et pour veiller à rendre la justice, que sont établis ces capitaines-isprawnik,
dont j'ai parlé. Quoique les impôts soient peu considérables, ils composent cependant un assez gros revenu à l'hospodar qui a, du reste, peu de dépenses à faire. Les soldats de sa garde, composée d'Arnautes, ou Grecs de Dalmatie, sont payés par la Porte, et il ne peut d'ailleurs entretenir des troupes; bien plus aucun Moldave de quelque état qu'il soit, ne peut porter aucune arme. Il est vrai qu'en temps de paix, aucun Turc armé, ne peut entrer ni en Moldavie ni en A^alachie, province gouvernée par le même régime; il faut en excepter cependant les capigi-baclii ou officiers chargés de l'exécution des volontés du Grand-Seigneur. Depuis la guerre, les Russes ont occupé toute la Moldavie, et, malgré la conformité de religion, ils sont bien loin de sympathiser avec les gens du pays qui regrettent le gouvernement turc, et soupirent après le moment où ils se trouveront comme avant la guerre. Quelque mal qu'on puisse dire et avec raison du despotisme turc, une remarque très-singulière, mais qui s'est faite partout, c'est que non-seulement les musulmans, mais même les sujets de la Porte, ne peuvent s'accoutumer à vivre sous un autre gouvernement quelqu'avantage qu'on leur fasse pour les retenir. Je ne chercherai pas à expliquer cette bizarrerie, je me contente de la rapporter; elle est faite pour étonner et peut donner matière à bien des réflexions. Cette digression m'a un peu écarté de ma route dont je me hâte de reprendre la description. De Dourougoy on va à Bautuschan, assez jolie petite ville et après Jassy l'une des plus considérables de la Moldavie. Il y a de jolies maisons de boyards, et l'aspect en est assez riant; elle est à peu près à moitié chemin de Czernowitz à Jassy, à 25 lieues de l'une et de l'autre. Nous ne nous y arrêta-^ mes que pour y changer de chevaux et nous en partîmes tout de suite. Le pays devient de plus en plus désert, quelques traces très-rares de culture et très peu d'habitations. Nous arrivâmes à Jassy '') le samedi 20, après neuf jours et dix nuits du voyage le plus rude et en même temps le plus rapide. Comme je ne passai cette fois que 24 heures à Jassy, et qu'à mon retour j'y restai six jours, je remets à parler de cette jolie ville lorsque j'y reviendrai. Nous nous arrêtâmes le temps nécessaire afin de nous restaurer et nous reposer un peu, et pour donner la facilité au comte de Langeron qui partait devant et portait nos lettres au prince Potemkin, de gagner un peu d'avance. Le prince de Ligne m'avait donné une lettre pour le prince Potemkin avec qui il est extrêmement lié depuis le séjour qu'il a fait à l'armée russe. D'ailleurs venant avec le prince Charles, j'é-
*) Après avoir passé à Larg'a, où s'est donnée, la guerre deinière, la bataille de ce nom gagnée par le maréchal Roumianzovv.
tais à peu près sûr d'être bien reçu; sans cela une arrivée aussi brusque aurait pu ne pas avoir un grand succès; mais les motifs que je viens d'énoncer me donnant une pleine confiance, je me remis en route le 21 pour me rendre à Bender où était le quartier-général. Le pays jusqu'à quelques lieues de cette dernière ville est à peu près comme avant Jassy. On passe le Pruth sur un pont de bateaux, et peu après on grimpe une montagne "") couverte de beaux bois, mais d'une raideur et d'une longueur désespérantes pour les voyageurs pressés. Il y a encore quelques habitations et quelque culture jusqu'à sept on huit lieues de Bender où l'on entre dans des déserts qui s'étendent jusqu'à la mer Noire et au Danube. Ces déserts forment ce qu'on appelle la Bessarabie, jadis habitée par les Tartares nogais, aujourd'hui presque entièrement dépourvue d'habitants et^ incidte. J'arrivais à Bender le 22, vers les cinq heures après-midi; j'allai descendre chez le comte Roger de Damas assez connu par sa bonne conduite et ses succès dans ce pays. Je ne pourrai jamais assez me louer de lui à tous les égards, mais surtout à cause des conseils qu'il n'a cessé de me donner de la manière la plus franche, la plus amicale, conseils auxquels je dois les avantages et les agréments dont j'ai joui dans ce pays. J'eus en descendant de voiture l'alarme la plus vive: j'apprends par le valet de chambre de Damas que la campagne est finie, et qu'il part à l'instant pour la France. Que l'on juge de notre désespoir, et qu'on imagine la situation la plus pénible où l'on puisse se trouver; ou n'aura encore qu'une faible idée de la nôtre. Le comte de Damas survint au milieu de nos tristes réflexions, et confirma encore par son récit et l'inutihté de notre voyage et par conséquent notre désespoir; cependant un rayon d'espérance vint nous tirer de ce découragement. Il nous dit, qu'à l'instant, on venait de l'informer qu'il était possible que l'on fît une tentative sur Ismaël. Cette lueur d'espoir toute faible qu'elle était nous rendit mi peu de calme et de courage, et nous nous disposâmes à nous rendre chez le prince Potemkiu qui était informé de notre arrivée.
Le prince Potemkiu occupait à Bender la maison du pacha. Nous entrâmes à travers un portique et une salle qui était remplie d'officiers de tous grades qui ne sont admis eu sa présence qu'à de certaines' heures. Nous fûmes introduits sur-le-champ. Dix jours et dix nuits de voyage, une fatigue horrible, un pays désert et inculte, ne m'avaient pas préparé
*) c'est au pied de cette montagne qu'est mort sur la bruyère, où il s'était fait descendre de sa voiture, le prince Potemkiu, dont la mort a été aussi extraordinaire que le fut toute sou existence.
au spectacle qui frappa mes yeux en entrant dans le salon du prince: un divan d'étoffe d'or sous un superbe baldaquin, cinq femmes charmantes mises avec tout le goût et la recherche possibles; une sixième, vêtue avec toute la magnificence du costume grec, couchée sur des coussins à la manière orientale. Le prince Potemkin assis seul auprès d'elle '). Cinquanta officiers de tous grades debout, garnissant le fond de la salle qui était éclairée par un très-grand nombre de bougies. Tel fut le spectacle dont j'aperçus les détails quand mes yeux, éblouis par l'ensemble de ce qui les frappait, me firent peu à peu reconnaître ce qui était autour de moi.
Le prince Potemkin me reçut d'une manière très-distinguée, mais avec une réserve froide et conforme à son caractère qui, malgré sa toute-puissance, est extrêmement timide. Je n'eus pas besoin de me faire violence pour imiter cette réserve, et très-occupé d'observer ■ ce qui m'entourait, je me perdis dans la foule.
Le prince Potemkin, dont le pouvoir, surtout à l'armée, ne connaît point de bornes, est un de ces hommes extraordinaires aussi difficiles à définir que rares à rencontrer, mélange étonnant de grandeur et de faiblesse, de ridicule et de génie. Il prouve cependant par la position où il s'est élevé et oii il se maintient, que la somme de ses grandes qualités surpasse de beaucoup celle de ses défauts. Le prince Potemkin possède, tant au moral qu'au physique, beaucoup de cette supériorité qui imprime le respect et captive l'obéissance. Sans avoir jamais voyagé et sans presque jamais lire **), il réunit des connaissances très-étendues dans tous les genres; semblable à l'abeille qui, à l'aide des fleurs dont elle recueille les sucs, compose une substance exquise, il pompe les connaissances des gens qu'il rencontre, et sa mémoire le servant à souhait, il s'approprie sans peine ce que les autres hommes ne se procurent qu'à force de peines et de travaux. Rien de plus piquant que sa conversation lorsque le caprice du moment le porte à se livrer à la société, car il a cela de commun avec presque tous les hommes parvenus au faîte des grandeurs d'être esclave de son caprice et de suivre aveuglément l'impression du moment. L'habitude de l'autorité, la certitude de maîtriser tout jusqu'à l'opinion, surtout dans un pays où elle est presque sans force, fait que ce que l'on nomme dans
*) Il était vêtu d'une espèce de pelisse fort large, assez semblable à une robe de cbambre; c'est le vêtement qu'il affectionne le plus, et souvent il n'a que celui-là parce qu'alors il peut être quasi nu.
**) On peut dire de lui que s'il ne lit pas les livres au moins il lit les hommes.
un antre pays le respect humain, n'a aucune influence sur sa conduite. Cependant son penchant naturel le portant plus vers le bien que vers le mal, et son âme étant fortement pénétrée de l'amour de la gloire, ce n'est que dans les détails de sa vie privée, ou lorsqu'il est maîtrisé par une passion violente, que l'on peut remarquer des exemples de cette inconséquence. Presque toutes ses actions publiques portent l'empreinte de la noblesse et de la grandeur. Je ne sais si ses talents militaires sont aussi étendus que ses succès à la guerre pouvaient le faire croire *); mais je suis convaincu, (jue s'il en était besoin, il en déploierait de plus grands que ceux qu'on peut attendre de lui, qui n'a jamais porté les armes que contre un ennemi avec lequel il faut plus de hardiesse que de science. La position, où le prince Potemkin se trouve à l'égard de. l'empire russe, surpasse tout ce que l'imagination peut se figurer de plus absolu. Rien n'est impossible à sa puissance, il commande aujourd'hui depuis le mont Caucase jusqu'au Danube et il partage encore avec l'Impératrice le reste du gouvernement de l'empire. Ses richesses sont immenses, et sa sage prévoyance, lui faisant apercevoir de loin des circonstances qui pouvaient lui devenir peu favorables, l'a engagé à se procurer en Pologne un étabhssement qui pût le mettre à l'abri de tous les événements. Il y a acheté des terres qui lui rapportent de quatre à cinq millions de francs de revenus. Maintenant cette ressource lui est presque inutile puisqu'il prend à sa volonté dans toutes les caisses de l'empire. Son luxe et sa magnificence à l'armée forment un contraste vraiment bizarre avec la stérilité des pays où il fait la guerre. Plusieurs tables nombreuses et magnitiquement servies, une foule de valets de tous étages, des comédiens, des danseurs, un orchestre, tout ce qui peut servir au plaisir d'une capitale accompagne le prince Potemkin au raiheu des camps et du tumulte des armes'. Rien ne paraît impossible à cet homme extraordinaire, et la crainte de n'être pas cru,, peut seule empêcher de rapporter les choses inconcevables en tout genre qu'opère un simple signe de sa volonté. Je pourrai dans la suite de cette narration en citer quelques exemples qui donneront une idée du reste.
Je passai à Bender trois jours pendant lesquels je dînai et soupai habituellement chez le prince Potemkin. Pendant cet espace de temps l'expédition d'ismaël devint chaque jour de plus en plus vraisemblable. Le prince qui prenait un grand intérêt au prince Charles, et qui commençait
*) Le prince Potemkin est ennemi de la tactique et de la science en fait de militaire; il a inspiré la même opinion à presque toute l'armée, ce qui peut avoir de très-grands inconvénients.
à s'accoutumer à moi, nous promit de nous expédier le plus tôt possible et de nous adresser au général Ribas qui dans la supposition où l'on était alors, devait seul conduire l'expédition. Ce n'était, disait-on encore, qu'une tentative qu'on devait abandonner, si après quelques canonnades les Turcs ne se rendaient pas. Malgré le peu d'intérêt que présentait une expédition de cette nature, surtout achetée par un voyage aussi long, je ne sais quelle satisfaction intérieure et dont je ne pouvais m'expliquer la cause, m'annonçait par l'empressement que j'avais à partir pour l'armée, que nous devions y trouver quelque chose de plus intéressant. Des raisons politiques et peut-être plus que tout, l'envie de ne pas quitter la princesse Dolgorouki, dont il était fort épris, empêchèrent le prince Potemkin de s'y rendre lui-même. Nous fûmes expédiés le 25 au soir et nous partîmes le 26 de grand matin; ne pouvant aller directement à Ismaëï dont l'investissement du côté de terre n'était par encore fait, nous fûmes obligés de nous diriger vers l'embouchure du Danube et de passer par Kilia dont les Russes se sont emparés au commencement de novembre. Le pays que l'on parcourt ofifre peu d'intérêt, c'est un vaste désert où l'on ne trouve aucune trace d'habitation, excepté cependant le château de Tatar-Bunar, ancienne demeure des khans des Tartares qui possédaient ce pays. Les postes ne sont servies que par des cosaques du Don, peuple libre et guerrier qui compose les troupes légères des armées russes, et qui surpassent dans ce genre de service celles de toutes les autres armées de l'Europe. A Tatar-Bunar on quitte la route directe d'Ismaël pour prendre celle de Kilia et l'on se rapproche de la mer Noire que l'on aperçoit distinctement après avoir fait quelques lieues. Nous arrivâmes le 27 au soir chez le heutenant-général Samoïlow '') qui campait sous Kilia. Il nous reçut avec toute la politesse et toute l'obligeance qu'un général russe ne manque jamais de témoigner à des gens recommandés . par le prince Potemkin. Il nous donna à coucher dans une de ses tentes. Je dois dire en passant que rien n'est plus recherché que la manière dont campent les Russes, depuis le soldat jusqu'aux officiers généraux- cette commodité est due à la quantité de chevaux qui sont attachés à chaque régiment même d'infanterie, ce qui donne la facilité de transporter avec soi beaucoup de bagages. Les tentes des soldats sont plus grandes et d'une toile plus forte que les nôtres. Ils y sont plus à leur aise et plus à couvert de l'intempérie des saisons. 11 en est
*) Le lieuteuant-général Samoïlow est neveu du prince Potemkin, ce qui a fait pleuvoir sur sa tête des grâces de toute espèce: il vient d'être nommé ambassadeur extraordinaire à Constantinople; c'est, du reste, un homme fort médiocre.
(le même de celles des ofliciers subalternes, et quant aux officiers supérieurs, presque tous ont des tentes de feutre avec portes et fenêtres, et on les chauffe comme une chambre, soit avec un poêle, soit avec de l'espritde-vin. De plus, pour peu qu'ils fassent de séjour dans un camp, ils ont l'habitude de creuser et de faire des habitations souterraines *) dans lesquelles on pratique des cheminées et qui, à l'humidité près, sont aussi commodes que des maisons.
Le corps du général Samoïlow, consistant en quatre à cinq mille hommes, occupait le même terrain sur lequel il était campé lors du siège de la ville. Ce camp est à quinze cents toises du faubourg qu^ les Turcs avaient brûlé, et ils défendirent le retranchement qui l'environnait dans toute son étendue et qui n'est composé que d'un fossé peu profond avec un assez mauvais parapet. Ce retranchement fut emporté, l'épée à la main, et l'on vit à cette attaque l'exemple d'une de ces terreurs paniques qui ne sont que trop fréquentes dans les attaques de nuit. Les Tiucs, qui ne s'attendaient pas à être attaqués, n'avaient pas garni le bord du retranchement, et les Russes arrivés jusqu'au bord du fossé sans avoir essuyé un coup de fusil, auraient pu s'en emparer sans perdre un seul homme; mais les premiers rangs ayant tiré, sans que personne en eût donné l'ordre, toute la colonne commença un feu qu'il n'y eut aucun moyen d'empêcher '''') et qui dura jusqu'à ce que toutes les cartouches eurent été épuisées; beaucoup de Russes périrent victimes de leurs propres camarades qui, dans la confusion et l'obscurité tiraient sur leurs compatriotes qu'ils prenaient pour les Turcs. Ceux-ci accoururent aussi au bruit de cette fusillade, et cette nuit aurait été fatale aux armes russes si le feu une fois fini, faute de poudre, on n'était parvenu à rétablir l'ordre et à engager les soldats à attaquer à la baïonnette, moyen infaillible contre les Turcs "'"''). Leurs retranchements une fois emportés, il ne restait plus qu'à se loger derrière les masures pour commencer une attaque en fonne contre le corps
*) On les appelle zemllanka.
**) C'est ce qu'on n'eut pas vu jadis, lorsque les ressorts de la discipline n'étaient par relâchés comme ils le sont aujourd'hui. La faute est au prince Potemkin qui, pour se faire aimer du soldat, a diminué l'autorité de l'officier et donne toujours tort à celui-ci quand un soldat vient se plaindre. Depuis la mort du prince la discipline se rétablit et dans peu elle se remettra à peu de choses près comme elle était auparavant.
***) Le général de Damas contribua beaucoup au succès de cette attaque, où tout le monde avait perdu la tête, par sa présence d'esprit et son sang-froid.
(le la place; mais un malentendu faillit tout perdre une seconde fois. Plusieurs voix s'écrièrent que les portes de la ville étaient ouvertes et que l'on pouvait par là s'en emparer; alors les troupes se précipitèrent hors du faubourg et furent reçues dans l'esplanade qui le séparait de la ville, par un feu de canon à mitraille qui fit périr beaucoup de monde. Trois fois elles furent repoussées, et trois fois, leurrées par le même espoir, elles revinrent à la charge, quoiqu'il n'y eût ni apparence, ni possibilité de succès. Ce fut à cette dernière attaque que le général Miller, qui commandait en chef, fut tué d'un coup de fusil dans la poitrine en venant chercher les troupes qu'il voulait empêcher d'aller inutilement à la boucherie.
Après cette première affaire, on ouvrit la tranchée, on établit deux batteries de brèche, et il ne se passa rien d'extraordinaire jusqu'à la reddition de la place qui eut heu quatorze jours après. Kiha n'est défendue que par une fortification à l'antique, mais que l'on avait terrassée dans l'intérieur, et qui était précédée d'un fossé large et profond. Deux mille janissaires commandés par un pacha à deux queues y obtinrent tous les honneurs de la guerre et firent grossir la garnison d'ismaël. Peut-être eût-on mieux fait de stipuler dans la capitulation qu'ils ne se rendraient pas dans cette place, ce qui eût empêché d'avoir à les vaincre une seconde fois. Nous dînâmes à Kilia chez le général Goudowich qui commandait tout le corps qui y était resté. Il nous fit donner des chevaux. Nous passâmes un large bras du Danube, et nous entrâmes dans une île très-grande qui se prolonge jusqu'au delà d'ismaël- elle est absolument déserte et couverte de roseaux très-élevés qui présentent l'aspect d'une forêt. Nous passâmes la nuit au camp du général-major Arseniew qui, à la tête de trois bataillons, devait étabhr des batteries sur l'île pour battre la ville de ce côté- son cirps était composé de chasseurs, mais au lieu d'avoir de l'artillerie de siège, il n'avait que des pièces de 12. Il était encore à près de trois lieues de l'endroit où il devait construire ces batteries. Le lendemain 29 nous nous y rendîmes en côtoyant le Danube que nous remontions à bord de la flottille du général-major de Ribas; ce fut dans cette course que nous approchâmes davantage de la vihe; j'aperçus pour la première fois et très-distinctement à l'aide d'une lunette plusieurs troupes de Turcs trèsbien habillés qui garnissaient le haut des remparts; je les observai assez longtemps avec intérêt et la curiosité que devait naturellement m'inspirer un peuple si différent de ceux que j'avais vus jusqu'alors.
La forteresse d'ismaël est située sur la rive gauche d'un des bras principaux du Danube, à vingt lieues de l'embouchure de ce fleuve dans la mer Noire. Elle est grande, bâtie en amphithéâtre et décorée de trois
mosquées avec leurs minarets; elle présente de la rive opposée un spectacle fort agréable. Cette ville forme un demi-cercle dont le Danube est le diamètre; elle peut avoir deux lieues de circonférence du côté de la terre, et le cours du fleuve, entre ses murs, est à peu près de 800 toises. Elle fut prise durant la dernière guerre; mais ce n'était alors qu'un méchant village défendu seulement par de faibles retranchements. Les Turcs qui depuis ont senti l'importance de cette position et qui ont compris combien il était intéressant pour eux d'avoir sur le Danube une forteresse qui pût servir de place d'armes, soit pour porter la guerre en Moldavie, ou pour servir de retraite à une armée battue, l'ont fait fortifier durant la paix et eu ont beaucoup étendu l'enceinte "). Ce fut un ingénieur français, M. Delatitte, qui fut chargé de diriger ces travaux; il dessina un profil trèsbien entendu et qui suit avec art les inégalités du terrain.
M. Delafitte fut rappelé avant d'avoir pu mettre la dernière main à son ouvrage qui ne consiste aujourd'hui que dans un rempart très -élevé, formé d'une terre très-compacte semblable plutôt à du tuf, avec un large et profond fossé. Ce talus de l'escarpe et de la contrescarpe est extrêmement rapide- on voit par là, que les avantages d'un pareil genre de fortifications sont préférables à ceux d'un revêtement en pierre, puis- ({u'il est impossible d'y faire brèche. M. Delafitte se proposait de fraiser et palissader ce rempart à la manière européenne, mais l'ingénieur turc qui lui succéda et qui n'était qu'un bostangi bachi ou chef des jardiniers du sérail, n'ayant aucune idée des fortifications et trouvant de très-grands magasins de palissades, ne crut pouvoir mieux faire que de les planter au milieu du parapet au lieu de les incliner sur le bord extérieur, ce qui aurait rendu l'escalade presque impossible. On peut attribuer le succès de l'entreprise à cette ignorance du constructeur musulman, comme on le verra par le récit de l'assaut.
Du côté du Danube, il n'y avait, à notre arrivée devant la place, d'autre défense que quelques batteries en petit nombre, et l'entrée du fleuve était flanquée par une très-grande redoute en forme de bastion. Cette redoute, bâtie en granit, prenait des revers sur le cours du Danube et en défendait le passage; elle tenait au corps de la place, duquel cependant elle était séparée, étant presque entièrement fermée à la gorge. A l'autre extrémité, un cavalier fort élevé, mais non revêtu servait au même usage. L'intervalle entre ces deux ouvrages qui, comme je l'ai dit plus haut, est
'') Ils l'appellent dans leur langue la forteresse de la grande année.
de près de 800 toises, était, comme on le voit, fort mal défendu *); les Turcs qui ne s'attendaient point à voir une flottille russe dans le Danube, avaient regardé ce fleuve comme un rempart plus que suffisant, mais pendant le siège, ils travaillèrent avec un zèle infatigable et construisirent de l'un à l'autre de ces deux points une ligne de communication qui, flanquée de quatre-vingt-dix pièces de canon en batterie, rendit l'abordage extrêmement difficile. Il résulta de là, que si l'on eût donné l'assaut le jour de l'arrivée des troupes devant la ville, on eiit éprouvé moins de résistance, et on eût perdu moins de monde qu'au bout de 24 jours de siège ''''). Cette description m'a paru nécessaire pour l'intelligence des opérations. Je passerai maintenant au journal du siège. J'ai dit déjà que l'entreprise que l'on formait sur Ismaël n'était qu'une tentative; on ne pouvait avoir l'idée de faire un siège en forme dans une saison où tant d'obstacles imprévus pouvaient arrêter la marche des opérations. On n'avait pas même d'artillerie de siège, et la difficulté d'avoir des espions parmi les Turcs laissait dans une ignorance entière sur le nombre de la garnison. Les présomptions s'étendaient depuis quinze jusqu'à quarante mille hommes. 11 y avait d'ailleurs peu d'intelligence entre les chefs qui étaient indépendants chacun dans sa partie. Le général Ribas, commandant la flottille, n'avait point d'ordre à recevoir du général qui commanda les troupes de terre jusqu'à l'arrivée du comte Souvorow. Tel était l'état des choses lorsque nous arrivâmes à bord de la flottille. Nous fûmes reçus par le général Ribas qui, comme je l'ai dit, commandait les forces navales de l'Impératrice dans le Danube. Cette flottille, consistant en bâtiments qui ne sont connus -que dans ces parages, était composée de près de cent vingt voiles; les plus gros bâtiments portaient 16 canons. Ils sont connus sous le nom de brigantins. Ce qui faisait la force de cette flotte, est ce qu'on appelle des lançons; ce sont des bâtiments à voiles et à rames qui réunissent à l'avantage de tirer fort peu d'eau, celui de porter des canons d'un très-gros cahbre et des obus de 120 livres de balles qui jettent des boulets et des bombes inflammables **"). Le reste de la flotte consiste en une infinité de bâtiments légers, comme prames, chaloupes, canonnières, doubles chaloupes etc. Environ quatre mille hommes étaient embarqués sur cette flottille, qui sortie des ports de Crimée, avait forcé l'embouchure du Danube, défen-
*) On pouvait pourtant regarder comme une défense les 35 ou 40 bâtiments turcs qui bordaient le rivage.
**) C'était l'avis du général Ribas, comme on le verra bientôt. ***) En allemand Hundkugel, mot que les Russes ont adopté.
due par plusieurs batteries dont elle s'était emparée; et chassant devant elle les bâtiments turcs qui n'avaient fait qu'une faible résistance, elle s'était avancée jusqu'à quinze cents toises de la ville, position où elle se trouvait à notre arrivée. Une partie de cette flotte, remontée par un autre bras et ayant fait le tour de l'île, occupait la partie inférieure du Danube située au-dessous de la ville; celle-ci était composée de bâtiments montés par des cosaques zaporogues ''), espèce d'hommes dont l'existence singulière n'a de ressemblance avec aucun autre peuple. C'est une association d'un grand nombre d'individus de différentes nations, Russes, Polonais, cosaques du Don, Turcs qui se réunissent pour vivre en commun en observant certaines règles, et se soumettant à des chefs qu'ils se sont choisis.
Ils n'ont point de femmes, ni d'habitation permanente: ils vivent dans les roseaux sur les bords de la mer Noire, et subsistent de rapines et de piraterie.
L'Impératrice a essayé de leur donner des terres et d'en faire des sujets utiles, mais jusqu'à présent ces étabUssements n'ont pas prospéré. Ces hommes, d'après le genre de vie qu'ils mènent et qui n'est pas propre à adoucir leurs mœurs, se livrent dès qu'ils en trouvent l'occasion à tous les excès de la cruauté et de la barbarie la plus féroce. Ce genre de prouesse est le seul par lequel ils se soient illustrés et leur courage contre des ennemis qui se défendent ne répond point à leur ardeur à poursuivre ceux qui fuient. Il faut bien se garder de confondre ces barbares qui usurpent le nom de cosaques avec les véritables cosaques du Don, dont j'ai parlé plus haut, et qui sont aussi utiles à l'armée qu'ils préservent de toute surprise, par leur vigilance, que redoutables à l'ennemi par leur intrépidité.
A notre arrivée à bord de la flottille, nous fûmes témoins d'un petit engagement entre une division de lançons et deux petits bâtiments aux ordres du lieutenant - colonel de Ribas, frère du général, et les vaisseaux turcs qui s'étaient avancés pour les attaquer. Ces derniers après un feu assez vif, furent obligés de se retirer avec perte sous le canon de la place. Le 30, toute la flottille s'avança à la distance d'à peu près 900 toises de la ville et s'y stationna. Les Turcs firent toute la joiu'née un feu assez vif, mais sans effet; ce fut alors que les troupes de terre s'approchèrent de la forteresse. Elles formèrent dès lors deux corps très-distincts: l'un, aux ordres des généraux Goudowich et Paul Potemkin, était composé des troupes qui étaient dans Kilia, et vint camper à une bonne lieue de la
'') On les appelle aussi zaporoviens, mais moins communément.
ville; l'autre, aux ordres du général-major Koutousow, resta encore à la distance de près de quatre lieues. Il vint un troisième corps aux ordres du général Samoïlovy^ formé des troupes qui campaient sous Kilia; il occupa l'espace qui séparait les deux premiers. Ces différents corps se rapprochèrent successivement, mais l'investissement ne fut jamais bien exact, et cet inconvénient eût pu être funeste avec un ennemi plus entreprenant que les Turcs, surtout vu la très-nombreuse garnison qui était dans la place. Toutes ces troupes formaient un total de près de vingt mille hommes, outre 7 à 8 mille cosaques réguliers qu'on ne compte presque jamais dans les armées russes. Ils y sont cependant au moins aussi utiles que les troupes réglées, et ils réunissent à leurs autres avantages, celui de ne presque rien coûter à l'état, puisque pour 40 roubles qu'on leur donne chaque année, ils s'équipent eux et leur cheval qu'ils entretiennent de même sans frais. On voit qu'il est difficile d'avoir de la cavalerie moins chère. Il est vrai que leur habillement n'est ni riche, ni élégant: une espèce d'habit assez semblable aux vêtements polonais, une culotte très-large et une paire de bottes, composent avec un bonnet rond de fourrure presque toute leur garde-robe. Leurs armes consistent en une paire de pistolets qu'ils portent dans leur ceinture, un sabre et une lance de douze pieds de long. Ils ont la tête rasée, à l'exception d'une tresse de cheveux qui part du sommet de la tête et qui descend souvent jusqu'à la chute des reins. Leurs chefs portent la barbe à la manière des Turcs, ils montent des chevaux d'une très-petite taille, mais pleins de nerf et de vigueur et avec lesquels ils font des courses prodigieuses. Ces hommes vraiment curieux à observer sont doués d'une intelhgence extraordinaire. Sans avoir aucune connaissance de la boussole, ni du méridien, ni d'aucune partie de l'astronomie, ils trouvent leur chemin dans les déserts par la simple observation des étoiles, et avec ce seul secours, ils ne s'égarent presque jamais. Avec de pareilles troupes légères, il est impossible qu'une armée soit jamais surprise. Dans la guerre de campagne ils occupent toujours un grand espace en avant de l'armée, et leurs postes se soutiennent toujours par échelons pour pouvoir donner et recevoir des nouvelles. Dans la guerre de siège, ils ne sont pas moins utiles pour n'être jamais surpris par la sortie de l'ennemi. Ils n'ont besoin, ni du mot d'ordre ni de la parole, et une manière de siffler qui n'est qu'à eux leur suffit pour se reconnaître. Mais le genre de guerre dans lequel ils excellent, c'est lorsqu'il s'agit de brûler, ou de dévaster un pays soit pour nuire à l'ennemi, soit pour l'empêcher de subsister. La Prusse se souvient encore des maux que les cosaques lui firent dans la guerre de sept ans, et les
autres troupes légères, même les Hougrois, n'approchent pas de la perfection des cosaques, même pris individuellement dans l'art de ruiner et de détruire ""). Le 30 au soir fut le jour destiné à la construction des batteries de l'fle qui devaient foudroyer la place et qui ne pouvaient manquer de lui faire beaucoup de mal, puisque cette ville étant bâtie en amphithéâtre, presque aucun coup ne pouvait être perdu. On se flattait que cette canonnade, soutenue de celle des bâtiments de la flottille, inspirerait aux Turcs assez de terreur pour les engager à se rendre. On avait encore pour but de tâcher de détruire les bâtiments turcs qui, au nombre de vingt-cinq à trente lançons, garnissaient le rivage et lui servaient de défense. On commanda cinq cents hommes destinés à la construction de la batterie, six cents autres devaient soutenir les travailleurs en cas de descente de la part des Turcs. Le tout était commandé par le brigadier Markow, et la réserve était aux ordres du comte de Damas. A la droite où commandait le général-major Arseniew, on prit les mêmes mesures pour la construction d'une batterie semblable '"). A la nuit tombante, nous nous mîmes en marche pour le terrain qui avait été reconnu précédemment; il était à près de cent cinquante toises du bastion de pierre dont j'ai parlé. L'ouvrage commença avec un peu de confusion, les travailleurs ignoraient ce qu'ils avaient à faire, et il y eut de la lenteur dans l'exécution; ce qui me frappa surtout, fut que, malgré la défense expresse, tout le monde parlait, criait, et le bruit que nous faisions ne pouvait manquer d'être entendu par les Turcs qui cependant laissèrent achever l'ouvrage sans tirer un coup de canon. Cette négligence provient, à ce qu'il me semble, du profond mépris que les Russes ont toujours eu pour les Turcs. Ils regarderaient comme indigue d'eux de prendre contre les Turcs les précautions que la prudence ordonne à la guerre, et ce sentiment de leur supériorité aussi répandu parmi les officiers que parmi les soldats, est la cause de la perte inutile de bien des hommes qu'un peu plus de précaution et de prudence épargnerait à l'état. Les officiers qui conduisaient la construction de cette batterie, n'étaient pas des ingénieurs, quoi-
*) Il y a pourtant un grand inconvénient à ces dévastations: c'est qu'elles empêchent l'armée de subsister dans le pays où elle fait la guerre. Cette raison seule a empêché les armées russes de prendre jamais leur quartier d'hiver en Prusse; bien qu'ils s'avançassent jusqu'aux portes de Berlin, ils étaient obligés de retourner en Livonie.
**) Je ne parle pas d'une troisième qu'on construisit à l'embouchure de la petite rivière, et qui était si ridiculement loin qu'elle ne pouvait avoir aucun effet, et qu'on l'abandonna,
qu'il y en eût à l'armée, on ne les employa pas, je ne sais pourquoi, c'était les officiers des différents corps qui, ayant servi dans l'artillerie, devaient avoir des connaissances suffisantes; mais l'impatience du brigadier Markow qui commandait en chef, et qui aussi imbu qu'un autre des préjugés de sa nation, croyait qu'un ouvrage quelconque serait assez bon contre les Turcs, ne leur permit pas de donner à leur ouvrage toute la perfection dont il eût été susceptible. Vers les trois heures du matin, l'on trouva la batterie assez avancée pour y amener les canons *): c'étaient des pièces de 48 tirées des vaisseaux et montées sur des affûts marins. On les connaît en Russie sous le nom de licorne. Elles ne sont pas destinées à tirer de but en blanc, car étant fort courtes, on ne peut s'en servir que par élévation. On voit que cette artillerie ne pouvait pas battre en brèche avec succès une énorme redoute très-solidement construite en granit. D'ailleurs l'éloignement de cent cinquante toises, était déjà considérable, et comme on négligea de garnir la batterie de plates-formes on ne pouvait pas se flatter de tirer avec une certaine justesse; mais on comptait plus sur la terreur que devait inspirer aux Turcs la destruction et l'incendie de leurs habitations, que sur le dommage que cette artillerie pouvait causer aux fortifications. La batterie étant ainsi achevée, on attendit le moment où devait s'ouvrir la canonnade; c'était à la pointe du jour que la flottille devait s'approcher de la ville, et que l'artillerie de terre aussi bien que celle des vaisseaux devaient commencer à la foudroyer. Vers les six heures, on lança deux brûlots qui étaient destinés à incendier les vaisseaux turcs; mais soit qu'ils fussent lancés de trop loin, ou par quelqu'autre raison, ils brûlèrent tout seuls et ne communiquèrent le feu à aucun autre bâtiment. Vers les sept heures, toute la flottille s'avança, et une demi-heure après la canonnade commença. La division de la flottille qui composait l'avant-garde, se laissant aller au courant du fleuve, vint se placer avec une bravoure héroïque entre nos batteries et la ville, et se maintint sous un feu épouvantable de mitraille et de mousqueterie six heures entières dans cette effroyable position **).
*) Au total, cette batterie était aussi mal construite que possible; le parapet n'était par assez élevé, et les embrasures étaient surtout d'une largeur à y faire passer un chariot, mais tout cela est dit-on assez bon contre des Turcs, et avec ce charmant principe on vous fait tuer deux ou trois mille hommes de plus qu'il ne faut comme à Otchakow et à Ismaël.
**) L'avant-garde de la flottille avait été confiée au prince Charles de Ligne qui montra dans cette affaire, où il courut les plus grands dangers, autant de présence d'esprit que de valeur.
Le feu des Turcs fut servi avec une très-grande activité, et à une si petite distance les vaisseaux souffrirent beaucoup. L'un d'eux sauta à nos yeux, spectacle effrayant et terrible, image la plus épouvantable de la mort et de la destruction. Un autre lançon emporté par les courants, dériva sur le bord turc et fut pris à nos yeux avec l'équipage composé de 50 à 60 hommes. Les batteries de terre eurent aussi à souffrir, car très-imparfaitement construites, elle n'offraient que très -peu d'abri contre l'artillerie de l'ennemi. Les embrasures étaient prodigieusement larges, et le terrain n'étant pas intérieurement suffisamment creusé pour peu qu'on se reculât on était vu de la place jusqu'à la boucle du soulier. Les Turcs firent aussi une grande perte: plusieurs de leurs vaisseaux furent consumés, d'autres coulés à fond, et nous slimes depuis qu'ils avaient perdu beaucoup d'hommes. De notre côté, il y eut quatre à cinq cents hommes tués ou blessés, perte considérable vu le petit nombre de combattants qui agirent dans cette journée.
Vers une heure, on donna à la flottille le signal de la retraite, et c'est alors que ceux des bâtiments les plus avancés eurent beaucoup à souffrir en repassant sous les batteries de la place *).
Les Turcs, dont le feu avait été un peu éteint par le nôtre, reprirent courage et recommencèrent à foudroyer ces malheureux bâtiments qu'ils passaient en revue, pour ainsi dire, et qui perdirent beaucoup de monde. L'ardeur s'emparant tout à coup de leurs esprits, un certain nombre des plus braves, s'embarqua dans des chaloupes, et vint faire une descente à notre bord. Alors le comte de Damas reçut ordre de sortir de la batterie à la tête de deux cents hommes pour repousser le petit nombre de Turcs qui ne fit pas de résistance. A peine fûmes-nous sortis de la batterie, que nous servîmes de point de mire à toute l'artillerie de la place. Le comte de Damas fit disperser ses gens, ce qui évita une grande perte. Je ne fus point content des soldats russes dans cette occasion. Nous eûmes de la peine à les faire avancer; à chaque instant ils se couchaient par terre, et souvent on était obligé d'en venir aux coups pour les faire relever. Il est vrai
*) .Je ne dois pas omettre de dire qu'une division de la flottille montée par des cosaques zaporogues, laquelle était au - dessous de la ville, voulant se réunir an reste de la flotte, traversa tout l'espace embrassé pas les fortifications de la place dans la longueiu- de 800 toises, sans s'embarrasser de la pluie de feu qu'ils recevaient de toutes parts; dans cette course incroyable environ 150 mirent pied à terre pour piller les maisons les plus voisines du rivage. Il est vrai que cette témérité ne leur réussit pas, car ils y furent presque tous tués ainsi qu'ils auraient dû s'y attendre.
que nous étions sous une pluie de balles et de boulets qui labouraient la terre autour de nous. Les Turcs ne nous attendirent pas, et malgré notre contenance peu imposante, ils se rembarquèrent promptement. Nous fûmes accompagnés à notre retour dans la batterie par le même feu qui nous avait salués à notre sortie, et nos gens prouvaient par leurs génuflexions fi'équentes qu'ils ne s'y accoutumaient pas. Je puis d'autant plus dire la vérité sur ces hommes, que le régiment dont ils étaient, se couvrit de gloire à l'assaut qui fut un peu plus long et plus chaud que cette petite affaire. Cette journée qui au total fut assez vive, fut mon premier pas dans la carrière des armes. Je m'examinai très-soigneusement pendant tout le temps que dura le feu, et je me trouvai dans des dispositions conformes au dessein où j'étais avant, et où je me trouvai confirmé de suivre la carrière militaire.
Après cette première tentative dont le succès, comme on le voit par le récit de cette action, fut au moins douteux '), le général Ribas qui voyait que ce ne serait pas par des canonnades que l'on déciderait les Turcs à se rendre, conçut le projet de faire incontinent donner l'assaut, et d'emporter la place de vive force- mais comme il n'avait pas sous ses ordres un nombre de troupes suffisant pour une action qui devait être aussi vive, il communiqua son dessein aux généraux Goudowich et Paul Potemkin, en leur demandant de lui donner une partie de leurs forces et de l'appuyer par une diversion du côté de terre. Ceux-ci, effrayés du danger d'une entreprise aussi décisive, jaloux peut-être de la gloire qu'en retirerait le général Ribas, et prétextant l'impossibilité d'en espérer le succès, s'y refusèrent opiniâtrement. Il eut beau leur représenter la facilité que donnait la flottille pour transporter à terre un grand nombre de troupes du côté qui offrait moins de résistance, l'inconvénient qu'il pouvait y avoir à laisser aux Turcs le temps de fortifier les endroits qui ne l'étaient pas encore, les généraux ne se rendirent point à ces raisons, et il fut décidé, qu'après avoir sommé les Turcs de se rendre, formalité dont on ne pouvait pas attendre un grand succès, ou construirait encore quelques batteries pour seconder l'effet des premières, et l'on verrait si cette augmentation de feu contre la place, déciderait les Turcs à céder. En conséquence de cette résolution qui ne nous promettait pas une grande activité, on commença la nuit du premier au second jour une troisième batterie qui plus rapprochée du bord du Danube, devait faire plus d'effet sur les
*) Nous fûmes fort surpris d'apprendre peu de temps après, que ce combat était une victoire: ce fut un miracle dû au rédacteur des relations,
maisons et les bâtiments. On en construisit plusieurs autres les nuits suivantes, et le 12 septembre il y avait plus de 80 pièces de canon en batterie sur le bord du Danube. Tous les jours intermédiaires entre ces deux épo(iues se passèrent en canonnades plus ou moins vives, soit des batteries, soit des vaisseaux qui s'approchaient de la ville et y jetaient des bombes. Les Turcs de leur côté ne restaient pas oisifs: ils travaillèrent sans relâche à fortifier le bord du fleuve par des retranchements et des batteries. Leur feu toujours servi avec activité, et leurs canonniers, *) dont je ne sais pourquoi on est accoutumé à ne pas faire grand cas, égalaient ou surpassaient même en habileté les nôtres; ils excellaient surtout dans le jet des bombes, art qui suppose plus d'intelligence qu'on ne leur accorde ordinairement.
Nous passâmes tout ce temps, depuis le 30 au soir jusqu'au 12, dans la batterie du brigadier Markow, à laquelle nous avions été attachés dès le commencement. Les troupes qui la gardaient ne furent point relevées penijant un si long espace de temps, et je dois dire à la louange des soldats russes, qu'ils supportent a,vec un courage et une patience admirables les fatigues auxquelles d'autres nations ne pouiTaient pas s'accoutumer. Malgré les inconvénients d'un séjour aussi long dans un lieu, où, exposés à toutes les intempéries de la saison qui était assez rigoureuse, ils devaient encore travailler toutes les nuits, soit à réparer les batteries, soit à agrandir les communications, où ils avaient à peine quelques instants de repos et de sommeil sur une terre humide et froide, non-seulement, il ne leur échappa aucun murmure, mais même ils ne perdirent pas un instant cette gaîté qui les caractérise """").
La nourriture, dont ils se contentaient au milieu de tant de fatigues, ne paraîtrait pas non plus suffisante à d'autres soldats pour les en dédommager. De la farine de gruau bouillie dans l'eau'") avec un peu de sel, sans pain, ni viande, ni légumes, telle est la nourriture habituelle du soldat, et ce qu'il a de remarquable, c'est que vivant d'une manière qui paraît au premier coup d'œil aussi peu substantielle, ils soient au moins aussi
*) Il est inouï qu'avec d'aussi mauvais moyens, ils puissent tirer aussi juste; leurs affûts sont détestables, les roues en sont fort basses et pleines et tout cela est d'une telle pesanteur qu'il est presque impossible de changer jamais la direction.
**) Il n'y a point en Europe de soldats aussi constamment gais que le soldat russe. Il n'est pas rare de le voir chanter 5 ou 6 heures de suite sans la moindre interruption.
***) Ils l'appellent du kascha.
forts et aussi vigoureux que le soldat autrichien, celui de toute l'Europe, qui sans contredit est le mieux nourri. Cette sobriété n'est pas une des qualités les moins précieuses des Russes, et ce n'est pas à tort, qu'en réunissant à celle-là la bravoure et l'obéissance qu'ils possèdent à un degré non moins éminent, on peut le regarder comme le meilleur soldat de l'Europe. Un peu plus de choix dans les officiers subalternes et des grandes connaissances de la guerre dans les généraux, moins de passe-droits et d'arbitraire dans l'avancement, élèveraient cette armée bien au-dessus de celles qui ont acquis le plus de réputation dans ces derniers temps '). L'un des grands reproches que l'on peut faire à l'armée russe c'est le peu de soin que l'on prend eu général des hommes, négligence aussi barbare qu'impohtique dans un pays dont la population est aussi faible par rapport à sa grande étendue. Presque tout ce qui est blessé peut être regardé comme mort par le défaut de chirurgiens et des remèdes, et les malades ne sont pas traités d'une manière plus satisfaisante pour l'humanité; et que l'on n'attribue pas ce fâcheux inconvénient à la stérihté çt à l'éloignement des pays où l'on fait la guerre, puisque la quantité de chevaux qui, comme je l'ai dit, accompagne les troupes russes, donnerait les facilités d'avoir des hôpitaux ambulants et de transporter les malades, et qu'avec un peu de soin il serait facile de se procurer des bons chirurgiens "*) qui, si cette partie était encouragée, ne tarderaient pas à former des élèves; mais le peu de prix que l'on attache à la vie des hommes, et l'insouciance totale qu'inspire la certitude de trouver facilement, par le moyen de la conscription militaire, des hommes qui remplacent ceux qui périssent, fait négliger tous les moyens qu'on emploie dans les pays plus éclairés, pour conserver à l'état des sujets précieux et qui ne sont pas si faciles à remplacer là, où l'obéissance est moins aveugle et le joug moins appesanti. On frémit en pensant à l'horrible consommation d'hommes qui se fait inutilement dans cette armée et l'humanité a souvent à souffrir du
*) L'on peut dire aussi que la cavalerie est tout à fait nulle; cela vient de ce que chaque colonel regarde son régiment comme une terre dont il veut tirer le plus d'argent possible, sans s'occuper de l'état où sera sa troupe, ni même du complet en chevaux dont il met la nourriture dans sa poche; cet abus est peutêtre le plus difficile à déraciner car le général ou le ministre qui voudrait l'entreprendre sei-ait infailliblement culbuté par M. M. les colonels de cavalerie qui sont pour la plupart des gens puissants à la cour.
**) Il y a toujours deux chirurgieas français, M. M. Mussot et Laudzemann qui sont des gens de premier mérite,
spectacle de maux qu'il serait facile de prévenir, et qui font périr plus d'hommes que le fer de l'ennemi "").
Le séjour que nous fîmes dans cette batterie ne fut, comme on peut le croire, ni agréable ni commode- cependant malgré les inconvénients multipliés d'un genre de vie aussi bizarre, tout ce qui m'environnait était si nouveau pour moi, que ce temps ne me parut pas très- fâcheux à passer. Tout est comparaison dans la vie de l'homme, et il n'est aucun genre de vie auquel avec un peu de courage il ne se plie facilement. Nous n'avions point de lit, mais nous dormions par terre, et un manteau remplaçait facilement le meilleur matelas. Le dîner qu'on nous apportait du vaisseau, tout mauvais qu'il était, était accueilli avec une joie universelle, et le moment de son arrivée, était sans contredit le plus agréable de la journée.
Quoique nous fussions éloignés à peu près de cent cinquante toises de la ville, nous distinguions parfaitement tout ce qui se passait et sui* les remparts et sur la rive qui nous était opposée. Les différents mouvements des Turcs, leurs occupations, leur travaux, rieu ne nous échappait. Sur les deux portes situées du côté de la ville qui regardait le camp, il y avait des kiosques assez semblables à ceux que l'on construit dans les jardins anglais. C'est là, qu'assis sur des carreaux, les pachas et autres principaux officiers de la garnison passaient la plus grande partie de la journée à fumer en considérant la position des troupes et celle de la flottille. Rien n'était capable de les déranger dans cette importante occupation, et leur courage, ou plutôt leur impassibihté, était tel, que pendant les plus vives canonnades, nous les voyions rester constamment dans ce poste, où sans la moindre utihté, ils étaient exposés aux plus grands dangers. Le sultan de la famille impériale, qui était dans la place avec ses six enfants, se faisait remarquer par son intrépidité et par l'ardeur qu'il montrait à encou-
*) Il existe encore une grande cause de destruction dans l'armée russe: c'est le peu de soin que l'on apporte au transport des recrues; il en faudrait beaucoup plus qu'ailleurs dans un empire aussi immense; mais cette partie est entièrement négligée. Les recrues fournies par les seigneurs sont réunies dans chaque gouvernement dans un endroit indiqué, et livrées à la rapacité d'officiers subalternes, qui, considérant cette commission comme un moyen de fortune, clierclieut à gagner par tous les moyens possibles. Pour y parvenir, ils diminuent les rations, harassent leurs hommes par des marches doubles etc.. d'autres, et ce sont les plus humains, souftreut que le recrue, moyennant une petite rétribution, retourne dans son village, et le font passer pour mort. Il résulte de tout cela qu'il n'arrive pas à l'armée le quart des hommes qui ont été levés dans le pays. C'est à cela seul qu'il faut attribuer la très-grande consommation d'hommes dans les armées russes, qui n'ont d'ailleurs beaucoup souffert, ni par les maladies, ni par le feu de l'ennemi.
rager les assiégés. Lorsque par la vivacité de notre feu, il arrivait que les Turcs fuyaieut des batteries placées vis-à-vis des nôtres, on le voyait arriver à cheval, et sans s'occuper des coups de canon, qui labouraient le rivage de tous côtés, il ranimait ses gens, et caracolant sur la plage, il ramenait de gré ou de force les Turcs dans les batteries. Ce prince d'une présence d'esprit et d'un courage héroïque, eut une fin malheureuse comme nous le verrons plus loin. Cependant les succès que nous obtenions par la vivacité de notre feu et la multitude de nos batteries, étaient de peu de conséquence. Plusieurs fois, à la vérité, le feu prit dans différentes parties de la ville, mais il était presque aussitôt éteint, et les Turcs ayant eu le soin de creuser sur les remparts des demeures souterraines, où ils étaient à l'abri des bombes et des boulets, le dommage qu'essuyaient leurs habitations leur était presque indifférent, se fiant dans leur nombre et dans la bonté de leur forteresse, ils regardaient nos travaux avec mépris, et souvent ils venaient en grand nombre sur le rivage et nous défiaient avec leurs sabres qu'ils agitaient en mille manières comme pour nous appeler au combat. Il est cependant à remarquer, que malgré ces fanfaronnades et leur nombreuse garnison, ils n'osèrent tenter ni sortie du côté de terre, ni descente du nôtre *). Ce qui prouve qu'ils n'avaient pas grande envie d'en venir à une affaire sérieuse. Le général Ribas, homme ambitieux et entreprenant, las de toutes ces lenteurs et ennuyé du peu de progrès que nous faisions tenta une seconde fois de déterminer les généraux de terre à une attaque de vive force. Il leur représenta les mêmes raisons qu'il leur avait déjà données, mais il n'eut pas plus de succès cette fois que la première; soit crainte personnelle, soit appréhension de trop se compromettre ils ne voulurent jamais acquiescer à sa demande, et tout ce qu'il put obtenir d'eux fut, qu'ils feraient avec leurs troupes le simulacre d'une tentative, et qu'ils s'approcheraient de la place avec l'air de vouloir donner l'assaut; pendant ce temps, une plus grande quantité de vaisseaux qu'à l'ordinaire devait s'avancer et canonner plus vivement la place. Les batteries de terre devaient aussi redoubler leur feu. Si cette nouvelle tentative ne décidait pas les Turcs à se rendre, on était déterminé à abandonner l'expédition. Les troupes de terre devaient rentrer dans leurs quartiers, et la flottille, rembarquant ses troupes et ses canons, devait remonter le Danube vers Galatz. Le général Souvorow, campé à Burlat peu éloigné de Galatz, n'attendait que l'arrivée du
*) Excepté ceUe dont j'ai parlé, et nue autre qu'ils firent deux jours après au nombre de 4 à 5 cents vers la batterie du général Arseniew, qui les repoussa et perdit peu de monde.
général Ribas pour attaquer Braliilow, ville turque très-bien fortifiée, située à une très-petite distance du Danube; tel était le projet ultérieur des généraux; en conséquence, le 11 au matin, le feu recommença de toutes les batteries avec une vivacité extrême; une quantité considérable de chaloupes canonnières et de lançons s'avança à une très-petite distance de la ville qui de ce côté fut foudroyée avec la même vigueur. Les troupes de terre firent aussi le mouvement qui avait été projeté. Cette elîroyable canonnade, où près de deux cents pièces de canon, y compris ceux des vaisseaux, tirèrent continuellement sur la ville, ne fut interrompue que pendant quelques heures de la nuit, et dura avec la même vivacité jusqu'au 12 au soir *). Les Turcs répondirent vivement, cependant dans l'après-midi du 12, plusieurs de leurs batteries furent abandonnées et une partie de leur feu éteint. Ils étaient cependant bien loin de songer à se rendre; le pavillon rouge flottait toujours sur la ville, et cette flamme chez eux ne s'arbore que lorsqu'ils sont décidés à se défendre jusqu'à la dernière extrémité. Tous leurs remparts étaient garnis d'une immense quantité de petits drapeaux de toutes couleurs.
Chacun de ces drapeaux appartient à une compagnie '*), et ils les avaient plantés dans l'espoir d'intimider en présentant à nos yeux les signes indicatifs de leur grand nombre. Us y réussirent en effet, et d'après le projet formé, on commença à rembarquer les canons dans la nuit du 12 au 13; les troupes s'éloignèrent et les Turcs manifestèrent leur allégresse et par des cris de joie et par de nouvelles fanfaronnades. Nous avions eu le temps pendant notre séjour dans la batterie de nous accoutumer à leur façon bruyante d'exprimer leurs différentes affections chaque soir à l'heure de la prière qui se fait toujours au coucher du soleil. Des cris universels partaient des différentes parties de leur ville, et continuaient pendant l'espace d'une demi-heure. Une multitude de chiens, animaux qui abondent dans toutes les villes turques, joignaient leurs hurlements à ceux de leurs maîtres, et les prolongeaient bien avant dans la nuit '"*). Â chaque petit événement, soit qu'il fût agréable ou malheureux, ils exprimaient par les mêmes accents et les mêmes cris, ou leur allégresse, ou leur douleur. Le mot Allah, qui signifie Dieu, est celui qu'ils répètent le plus souvent, soit dans
*) Ce fut ce jour que le dernier coup de canon tiré par les Turcs tua dans la batterie de Markow, où nous étions, le comte Dubois-Milon, volontaire français, qui eut le visage emporté et ne mourut que 8 jours après dans des douleurs horribles.
**) Qu'ils appellent baïrak, et le commandant baïraktar,
***} La multiplication des chiens provient chez les Turcs d'un principe de religion qui fait qu'ils ne les détruisent jamais.
leurs prières soit dans leurs cris de combat, aussi bien que dans ceux de joie et de douleur. Ils y mêlent aussi une multitude d'injures et d'expression de mépris contre les infidèles. Toute la nuit et la plus grande partie de la journée qui suivit notre rembarquement ils nous importunèrent par ces bruyants éclats et par les cris continuels dont ils ne cessèrent de faire retentir tous les environs. L'impatience et l'ennui qu'ils nous causaient étaient encore augmentés par le déplaisir que nous ressentions tous du mauvais succès de cette expédition et ceux-mêmes qui intérieurement n'étaient pas très-affligés de se voir débarrassés de l'inquiétude que répand l'idée d'un assaut parmi les gens peu déterminés, sûrs maintenant d'en être quittes, se répandaient plus que les autres en plaintes et en doléances, et ils ne pouvaient assez exprimer les regrets qu'ils avaient de manquer une si belle occasion d'acquérir de la gloire.
Je m'étais rembarqué comme les autres dans la journée du 12; tout était disposé pour notre départ, et déjà une partie de la flottille avait mis à la voile dirigeant sa route vers Galatz. Le vaisseau, que montait le général Ribas et sur lequel nous étions aussi, avait déjà une partie de ses voiles dehors lorsque l'on annonça qu'un officier, dépêché par le prince Potemkin en toute diligence, arrivait à l'instant même. Le général Ribas, qui avait secrètement envoyé un courrier au prince pour lui porter le détail du projet qu'il avait conçu d'emporter la ville de vive force, attendait avec impatience le retour de ce courrier qu'il espérait devoir lui en apporter l'ordre; en effet le prince Potemkin approuvait implicitement les vues du général Ribas, et comptant sur le bonheur qui avait toujours accompagné ses armes, il ordonnait non d'attaquer, mais de prendre la place. Cet ordre extraordinaire peint mieux que tout le caractère du prince Potemkin. Le général Ribas ne put contenir la joie que lui causa cette nouvelle; il nous la communiqua aussitôt, en même temps qu'il donna l'ordre à la partie de la flottille qui montait le Danube, de rétrograder et au reste de ne faire aucun mouvement. 11 nous apprit aussi que le même ordre devait avoir été envoyé aux généraux de terre, qui par conséquent allaient se rapprocher, et que le prince Potemkin écrivait au comte Souvorow, de venir prendre aussitôt le commandement général de toutes les forces russes rassemblées sous la forteresse d'Ismaël ""). Plusieurs raisons contribuaient à la joie que ressentait le général Ribas de ces différentes nouvelles. L'idée de servir avec un homme aussi entreprenant et aussi constamment heureux que l'avait toujours été le général
*) Le même ordre apportait au général Goudowich le commandement des forces russes dans le Kouban.
Souvorow, la réflexion qu'il ne pouvait manquer de faire qu'ayant un commandement aussi distinct, une grande partie de l'honneur du succès de l'expédition devait nécessairement retomber sur lui, qui, comme je l'ai dit, pouvait être regardé comme le véritable promoteur de l'entreprise '); tout cela était bien fait pour remplir M. de Ribas d'espérance et de satisfaction; mais le plaisir de l'emporter sur les généraux Goudowich et Paul Potemkin qui, ainsi qu'on l'a vu, n'avaient jamais voulu entrer dans ses vues, la joie secrète d'humilier des gens qui avaient contrarié tous ses projets et ses idées, tous ces calculs, en un mot, de l'amour-propre et de la vanité entraient aussi pour beaucoup dans l'extrême contentement qu'il ressentait de cette nouvelle. Sans avoir les mêmes motifs que lui, nous partageâmes bien sincèrement sa joie, et nous eûmes dès lors la presque certitude d'un assaut qui, suivant la prédiction que nous en avait faite un mois avant à Vienne l'officier russe qui vint chez M. le prince de Ligne, ne pouvait manquer d'être très-vif et très-intéressant.
La joie que les Turcs avaient ressentie de notre départ, et qu'ils avaient manifestée d'une manière si bruyante, fut, comme on le voit, de courte durée. Dès le lendemain, on recommença à débarquer les canons et à s'occuper des travaux nécessaires pour se remettre en possession des batte ■ ries que l'on n'avait cependant jamais abandonnées et dans lesquelles on avait laissé suffisamment de monde pour empêcher que les Turcs ne vinssent les détruire et combler les travaux. Les Turcs, étonnés des mouvements qu'ils voyaient faire, et surtout d'apercevoir le Danube toujours couvert de vaisseaux, ne firent cependant qu'un feu modéré et qui eut trèspeu d'eifet. Les troupes de terre, suivant l'ordre qu'elles en avaient reçu du prince Potemkin, s'étaient de nouveau rapprochées de la ville et avaient repris leur ancien camp dans lequel les Turcs pendant leur absence avaient fait plusieurs promenades. Je logeais pendant ce temps avec le prince Charles de Ligue à bord d'une double chaloupe commandée par le chevalier Lombard"''), officier de marine, distingué par sa valeur et connu par les aventures extraordinaires qui lui sont arrivées à Constantinople, où il fut mené prisonnier et enfermé aux bagnes, d'où il s'échappa presque miraculeusement. Nous habitions dans un trou si étroit, que nous ne pouvions
*) Il ne se trompait pas dans les conjectures car il recueillit tout l'honneur de l'expédition, et il fut comblé de grâces que l'on doit dire qu'il avait méritées.
'^*) C'était un homme extrêmement brave, mais qui avait le défaut assez rare parmi les gens d'une valeur distinguée, d'être on ne saurait plus fanfaron. Il est mort l'hiver d'ensuite d'une fièvre maligne jointe aux suites de l'épuisement qu'il trouva dans les plaisirs goûtés dans les bras d'une fort jolie prisonnière turque.
y être autrement que couchés, malgré l'incommodité d'une habitation aussi resserrée, elle était infiniment préférable à la batterie, puisqu'au moins on y était à couvert, avantage qui nous était entièrement refusé dans la batterie
Nous restâmes ainsi dans l'inaction jusqu'à l'arrivée du comte Souvorow qui, montant un cheval de cosaque suivant son usage, arriva sans tente, ni équipage le 16 au soir.
L'arrivée du comte Souvorow produisit un grand effet parmi les troupes. Ce général, que la victoire a toujours accompagné dans ses entreprises, et dont les succès furent aussi grands contre les confédérés en Pologne que contre les Turcs pendant cette guerre, inspirait aux soldats une confiance infiniment utile dans les entreprises hasardeuses. La manière d'être plus que simple, puisqu'il logeait sous une canonnière, et qu'il n'avait pas même de chaises dans sa tente, son affabilité, sa bonhomie lui conciliaient l'affection de tous les individus de son armée. Cet homme singulier qui ressemble plus à un chef de cosaques ou de Tartares, qu'au général d'une armée européenne, est doué d'une intrépidité et d'une hardiesse peu communes. Son courage, qui pourrait passer pour de la témérité, lui fait négliger toutes les règles de la guerre. Ses succès, fortifiant le préjugé commun à tous les Russes de l'inutihté des précautions et de la science contre les Turcs, augmentent encore son insouciance totale pour tout ce qui compose l'art de la guerre. La manière de vivre, de s'habiller et de parler du comte Souvorow, est aussi singuhère que ses opinions militaires. Il dîne entre sept et huit heures du matin. Il mangeait dans sa tente assis par terre autour d'une natte sur laquelle il prenait le plus détestable repas. L'après-midi, un semblable repas lui servait de souper; il s'endormait ensuite pendant quelques heures, passait une partie de la nuit à chanter, et à la pointe du jour il sortait presque nu et se roulait sur l'herbe assurant que cet exercice lui était nécessaire pour le préserver des rhumatismes. Il n'avait point de chevaux à lui, et lorsqu'il voulait faire une reconnaissance, il montait sur le premier cheval de cosaques qu'il rencontrait, il partait à toutes jambes, il allait ainsi jusque sur le bord du fossé sans s'embarrasser ni des coups de canon ni du danger réel d'être pris. Sa manière de s'exprimer dans toutes les langues est aussi singuhère que toute sa façon d'être, ses phrases sont incohérentes, et s'il n'est pas insensé, il dit et fait du moins tout ce qu'il faut pour le paraître; mais il est heureux et cette qualité dont le cardinal Mazarin faisait tant de cas, est, à bon droit, fort estimée de l'Impératrice et du prince Potemkiu. Sa très-grande dévo-
tioii contribue beaucoup aussi à l'affection que les troupes ont toujours eue pour lui. Les soldats russes ont encore, heui^usement pour eux et leur Souverain, conservé beaucoup de cette dévotion peut-être superstitieuse, mais qui double le courage des hommes. Ils ne manquent à aucun des devoirs qui leur sont imposés par leur religion, et la persuasion, où ils sont de mourir martyrs surtout dans la guerre des Turcs qu'ils regardent comme une guerre de religion, augmente infiniment et leur ardeur et leur intrépidité, heureux s'ils conservent encore longtemps cette qualité précieuse dont leurs officiers commencent à être bien éloignés. Le moment de l'arrivée du comte Souvorow fut annoncé par une décharge générale des batteries du camp et de la flotte. Il se concerta avec le général Ribas en ((ui il avait une grande confiance. Il le chargea de faire un projet d'attaque générale, ensuite il ordonna que la place fût resserrée, et que les troupes s'en approchassent, ce qui fut promptement exécuté. Le corps aux ordres du général-major Koutousow était placé à une distance si rapprochée, que les boulets de l'ennemi arrivaient jusque dans son camp *). On s'occupa par ordre du général à faire une grande quantité de fascines et à construire les échelles dont on avait besoin pour l'assaut qu'on projetait. Cependant pour éviter, s'il était possible, une action aussi meurtrière, on résolut de sommer encore une fois les Turcs de se rendre. On espérait que la présence du général Souvorow, dont ils connaissaient la fortune et la hardiesse, leur inspirerait assez de terreur pour s'y déterminer. Il leur écrivit en conséquence une lettre, où en leur promettant tous les honneurs de la guerre et la capitulation que Bender avait obtenue l'année d'avant, il les menaçait en même temps du traitement le plus horrible s'ils persistaient à se défendre, et leur accordait trois jours pour se déterminer. Cette lettre fut portée par un officier accompagné de deux trompettes. Le moment où il s'approcha de la ville, nous présenta un des plus beaux spectacles qu'on puisse s'imaginer. Il faisait un temps très-serein, la plus grande partie des officiers étaient sortis pour voir la manière dont le message serait accueilli, et s'étaient portés à une assez grande distance eu avant du camp. Les Turcs de leur côté, voyant arriver l'officier et les trompettes, étaient montés sur leurs remparts dont nous apercevions toute l'étendue, et qui déjà décorés de ce grand nombre de drapeaux dont j'ai parlé, présentaient encore à nos yeux le spectacle vrai-
*) Un boulet, qui ricochait daus le camp, arriva dans une tente où 14 officiers dînaient; il emporta les pieds des sept chaises sur lesquelles la moitié des convives étaient assis, ils se trouvèrent le cul par terre sans avoir aucun mal, ce qui excita une grande joie parmi toute la compagnie.
ment pittoresque de cette multitude d'hommes magnifiquement habillés que la curiosité avait attirés de toutes les parties de la ville.
Le lendemin 18 était destiné à la construction de cinq nouvelles batteries; l'une d'elles devait être placée sur l'île dans l'endroit du rivage le plus rapproché du Danube et qui n'était pas à plus de cent toises de la ville. Le terrain avait été reconnu par le prince Charles de Ligne. Comme il n'y avait pas dans l'armée russe d'officiers du génie d'un grade égal à celui qu'il occupait dans l'armée autrichienne, et que d'ailleurs ses talents militaires dans cette partie étaient connus,, le général Souvorow l'avait prié de se charger de la conduite d'une partie de ces travaux, ce qu'il accepta, non sans quelque répugnance, sachant bien que les Russes toujours jaloux des étrangers feraient naître le plus de difficultés possibles pour l'empêcher de réussir. Il en avait reconnu le terrain le 17 au soir, jour où l'on avait sommé la place, et l'ouvrage devait commencer le lendemain 18 à la chute du jour. Cet ouvrage était considérable, chacune de ces batteries était destinée à contenir dix pièces de canon avec une ligne de communication, qui allant de l'une à l'autre, se prolongeait jusqu'au Danube. Elles devaient être faites de manière à pouvoir être susceptibles d'une certaine défense en cas de sortie. On commanda en conséquence cinq cents travailleurs pour chacune, avec une réserve de quatre bataillons, de quatre escadrons de hussards et de quatre cents cosaques tant à pied qu'à cheval, destinés à prévenir toute surprise; ces batteries, composées de pièces de douze '') et éloignées d'à peu près 120 toises de la place, étaient destinées à éteindre en partie le feu des remparts, afin que les troupes éprouvassent moins de perte en allant à l'assaut. Du côté opposé, deux semblables batteries devaient être construites pour le même objet; mais les officiers chargés d'en conduire les travaux eurent la précaution de les établir à une si grande distance de la place que leur but fut entièrement manqué. De notre côté l'ouvrage qui devait être commencé à l'entrée de la nuit, ne put l'être que vers les huit heures et demie du soir ce qui, comme l'on voit, fit perdre trois heures. 11 y avait tant de mauvaise volonté de la part des chefs, que rien ne fut prêt à temps. Le prince de Ligne, impatienté de tous ces retards, fut plu-
*) c'est une chose très-digne de remarque de voir un siège de cette nature entrepris sans une pièce d'artillerie de 18 ou de 24. Des batteries garnies de licornes avec des affûts marins ou des pièces de campagne. Il est vrai que l'effet de ces batteries fut presque nul, et qu'on aurait donné l'assaut sans plus de danger et même avec avantage le 29 septembre, au lieu du 22 octobre.
sieurs fois au moment d'abandonner entièrement l'entreprise dont il s'était chargé; la réflexion le retint cependant, et nous nous transportâmes sur le terrain où il disposa les travaillem-s. Enfin après bien des malentendus, l'ouvrage commença, non sans beaucoup de lenteur et de confusion. Les quatre bataillons de réserve formant deux carrés furent placés à cent pas en arrière du terrain destiné à chacune des batteries. Les quatre escadrons de hussards étaient plus en arrière vers la gauche. Les cosaques formaient en avant une chaîne de postes dont les plus avancés étaient au bord du fossé de la place. Telle était la disposition; le bruit et la confusion furent cette fois plus considérables encore que lors de la construction de la première batterie à laquelle j'avais assisté, et comme nous étions à une plus petite distance, qu'il faisait un clair de lune superbe, les Turcs ne pouvaient manquer de nous entendre et même de nous voir; ils restèrent cependant tranquilles, et sans donner aucun signe d'inquiétude, mais un bruit d'un nouveau genre vint les tirer de ce profond assoupissement. Les gabions et les fascines, destinés à la construction des batteries, devaient, suivant la règle, être apportés en silence par des soldats, mais les officiers trouvèrent plus simple et plus expéditif de les faire mettre sur des chariots et de les faire transporter ainsi jusque sur le terrain du travail. Que l'on se représente l'étonuement du prince de Ligne en entendant et voyant arriver quatre-vingts chariots attelés de bœufs, dont le bruit se faisait entendre à une lieue à la ronde. Il eut beau envoyer à plusieurs reprises, leur ordonner de s'arrêter, ils avancèrent toujours. Cet excès d'imprudence ne tarda pas à être puni, et un moment après il partit des remparts une décharge générale dont l'etfet fut aussi subit que l'on puisse l'imaginer. A l'instant même tous les travailleurs, soldats ou cosaques, jetèrent leurs outils et ne songèrent qu'à s'eufuir chacun de leur côté. Nous eûmes grand peine de les retenir à force de menaces et de coups; mais mie seconde décharge et le grand nombre de boulets qui tombaient dans la batterie, leur inspira de nouveau une telle terreur, qu'il fut impossible de songer à continuer le travail. Les plus braves étaient ventre à terre, et cherchaient un abri dans toutes les inégalités du terrain, les autres étaient en fuite, et ne furent arrêtés que par la réserve et les hussards ""j qui eurent pendant tout ce temps une contenance très-ferme. Après avoir tenté vainement
*) Ceci fait voir la différence des soldats n'ayant pas d'armes, et occupés seulement à travailler, d'avec ceux qui dans les rangs sont sous la surveillance directe des officiers et sous-officiers. Notre réserve était aussi exposée que les travailleurs; pas un liomme n'imagina de bouger, et il n'y eut pas moyen de contenir les travailleurs.
près d'une deiui-lieure de ramener à l'ouvrage ces travailleurs dispersés, le prince de Ligne, désespérant d'y réussir, et calculant d'ailleurs qu'il serait impossible d'obtenir d'eux un zèle suffisant pour espérer d'achever avant le jour un ouvrage déjà commencé trop tard, prit la résolution d'aller engager le général Souvorow à donner les ordres nécessaires pour que l'ouvrage qu'on ne pouvait continuer, fût tout à fait interrompu, quitte à le reprendre le jour suivant. Ce parti, le seul qu'il y avait à prendre, était d'autant plus raisonnable, que tout le monde, même parmi les officiers *), avait perdu la tête, ce qui dans le cas d'une sortie que l'on pouvait prévoir, nous eût infailliblement mis dans un grand embarras. Nous nous rendîmes donc au plus vite à la tente du général Souvorow; mais nous eûmes beau représenter que nous avions des ordres importants à lui demander; ses aides-de-camp et ses officiers d'ordonnance ne voulurent jamais consentir à l'éveiller, prétendant qu'il avait donné les ordres les plus positifs pour que son sommeil ne fût troublé sous aucun prétexte. Il fallut donc avoir recours au général Paul Potemkin **); celui-ci, après un moment de réflexion, donna l'ordre plus facile à dicter qu'à faire exécuter, de ramener les gens au travail par tous les moyens possibles et de le faire continuer à quelque prix ce fût. Nous revînmes donc à la batterie, et par un effet de ce bonheur qui jusque dans les plus petites occasions seconde les armes russes, les Turcs, qui ne pouvaient manquer de s'être aperçus du succès de leur canonnade, la finirent sans aucune raison, et préférant probablement le sommeil aux avantages qu'ils eussent pu tirer de l'interruption totale de notre ouvrage, ils ne tirèrent plus de toute la nuit un seul coup de canon. Cette tranquillité inattendue donna la facilité de rétablir un peu d'ordre. Instruits par l'expérience, les travailleurs reprirent l'ouvrage avec vigueur, et à la pointe du jour, les batteries et la communication se trouvèrent sinon achevées, du moins assez avancées pour qu'on y fût suffisamment à couvert. Comme le feu ne devait commencer qu'à l'expiration du terme donné aux Turcs par la sommation, on pouvait dans la nuit
*) J'en vis un qui s'était établi la face contre terre dans une espèce de petit fossé où il ne remuait non plus qu'un morceau de bois. Après l'avoir déterminé à se lever, ou voulut l'engager à retourner à la partie de travail qui lui était assignée, mais cet homme était absolument hébété par la peur, ne sachant pas s'il était à Pétersbourg ou à Constantinople ou même s'il était encore en vie,
**) Il est à remarquer que celui-ci était venu visiter l'ouvrage peu de moment avant que la canonnade ne commençât, qu'il ne pouvait pas en être à cent pas quand les premiers coups furent tirés, et qu'au lieu de revenir encourager les travailleurs, il prit le galop pour retourner au camp.
suivante achever ce qui restait à faire et perfectionner les travaux. On s'attendait à la pointe du jour à quelque sortie, et l'on avait tout préparé pour la bien recevoir, mais les Turcs se tinrent tranquilles et ne songèrent point à venir attaquer un ouvrage dont ils auraient pu si facilement empêcher la construction en continuant seulement la canonnade. Ils la reprirent seulement au jour, lorsque les travailleurs et la réserve se furent retirés hors de la portée du canon, et qu'il ne fût resté qu'un bataillon dans chaque batterie avec les artilleurs destinés au service des pièces. Ces troupes eurent peu à souffrir: la grandeur des batteries et la ligne de communication leur offrait un asile assuré contre le canon. Il y eut cependant quelques hommes de tués, mais seulement par l'effet des bombes. Cet ouvrage, parfaitement situé et construit sur les meilleurs principes, fit beaucoup d'honneur au prince de Ligne, d'autant plus, que pour l'achever il avait été obligé de surmonter des obstacles de tous genres ').
Les deux jours qui suivirent furent employés par le général Ribas qui, comme je l'ai dit, en avait été chargé, à faire les dispositions générales pour l'assaut qui devait avoir lieu le 22, si, comme on avait lieu de le croire, les Turcs n'acceptaient pas la capitulation qui leur avait été proposée. Ces dispositions furent ensuite portées au général Souvorow qui les approuva et en fit lecture dans un conseil de guerre composé de tous les officiers généraux. II accompagna cette lecture d'un discours très-pathétique dans lequel il les exhorta à mettre de côté toute animosité et toute prétention particulière, et à ne s'occuper que de l'intérêt général et de la gloire de l'Impératrice. Le plan de l'attaque proposé par le général Ribas et qui fut suivi, était conçu de manière que toutes les parties de la forteresse devaient être assaillies dans le même temps. Une canonnade générale tant de la flottille que des batteries de terre et de celles de l'île devait pendant 24 heures foudroyer la ville sans interruption. Entre cinq et six heures du matin les troupes de terre, divisées en six colonnes, devaient escalader les remparts. Trois autres colonnes, composées en partie des troupes attachées à la flottille et de ceUes qui seraient envoyées du camp, devaient s'embarquer sur des chaloupes, des bateaux plats, des barques et autres petits bâtiments et soutenues par un certain nombre de lançons et de chaloupes canonnières, descendre à trois pointes. Celles-ci devaient s'tmparer des batte-
*) La mauvaise volonté de tous les officiers en général, l'incapacité totale de ceux qui lui avaient été donnés pour l'aider, le peu d'ordre des soldats et des travailleurs.
rieS; passer les lignes de communication et se réunir en marchant par leur droite et par leur gauche aux colonnes de terre qui devaient escalader le rempart, dont elles devaient s'emparer avec la défense expresse de mettre le pied dans l'intérieur de la ville. Telle était la disposition générale; elle fut approuvée par tous les officiers généraux qui composaient le conseil de guerre, et le commandement des colonnes fut distribué aux généraux - majors '") et brigadiers. Les lieutenants -généraux Samoïlow et Paul Potemkin commandaient, le premier l'attaque de la gauche, le deuxième celle de la droite. Le général Ribas avait sous ses ordres la flottille et les trois colonnes qui devaient faire les descentes. Le 19 et 20 furent employés comme les jours précédents aux exercices et aux manœuvres destinés à apprendre aux troupes ce qu'elles avaient à faire le jour de l'action ''").
Le 20 au matin arriva enfin la réponse des Turcs; elle était conçue dans un style très-fier: ils expliquaient les raisons qui les déterminaient à refuser la capitulation qu'on leur proposait, et terminaient en disant, que si ou les attaquait avec la baïonnette, ils sauraient bien se défendre avec leurs sabres et qu'ils espéraient qu'à l'aide de Dieu et du prophète ils repousseraient victorieusement leurs ennemis. Cette lettre acheva d'éteindre tout espoir d'obtenir la place autrement que par la force, et l'on ne songea phis qu'à se préparer à l'assaut. Le comte de Damas était employé à la colonne de la droite, et commandait deux bataillons qui devaient opérer une descente particulière. Le prince de Ligne, quoique non attaché au service de Russie, reçut cependant le commandement de deux bataillons de chasseurs qui faisaient partie de la colonne aux ordres du brigadier Markow et devait opérer sa descente au pied du bastion de pierre. Ne voulant pas quitter le prince de Ligne, je m'étais attaché comme volontaire à cette colonne. Nous fîmes la surveille la répétition de cette descente pour éviter autant que possible le désordre et la confusion inséparables d'une opération
*) l-re colonne de terre, général -major Lvow; 2-me colonne, général-major Lascy; 3-nie colonne, général-major Meknop; 4-rae colonne de cosaques, brigadier Orlow; 5-me colonne de cosaques, brigadier Platow; 6-me colonne, général-major Koutouzow; lieutenant- généi-al Paul Potemkin et Samoïlow, commandant chacun trois de ces colonnes; 2-me colonne de la flottille, brigadier Markovv; 2-me colonne brigadier Tchépéga; 3-me colonne, général-major Arseniew. Général-majoi' Ribas, commandant en chef.
**) Souvorow poussait l'exactitude de ces repétitions jusqu'à faire apprendre aux recrues à donner le coup de baïonnette dans des fascines que l'on disposait exprès.
de cette nature lorsque l'on n'est pas instruit d'avance de ce que l'on a à faire *).
Tout étant ainsi disposé, le 21 à la pointe du jour commença, comme l'ordre en avait été donné, l'une des plus terribles canonnades dont l'histoire de la guerre fasse mention. Quarante pièces de canon du côté de terre, cent sur l'île et au moins cent cinquante des différents bâtiments de la flottille, firent pendant vingt -quatre heures un feu terrible et qui n'eut aucune interruption. Les Turcs répondirent très-vivement, et le «Constantin», le second brigantin de la flottille, qui portait 18 pièces de canon de bronze, sauta en l'air vers les dix heures du matin sans qu'il fût possible de sauver personne de l'équipage. Il est vrai que la position que les vaisseaux avaient prise, était extrêmement dangereuse: c'était la même où ils se placèrent le jour où l'on fit la première attaque. Ils perdirent beaucoup d'hommes et surtout un grand nombre d'offlciers. Les troupes de terre ne furent point employées durant cette journée qui fut consacrée au repos et à se préparer à l'assaut. Les Russes employèrent ce jour en actes de religion et en pratiques de toutes espèces auxquelles ils ne manquent guère la veille d'une action.
L'attaque, comme je l'ai dit, devait se faire sur neuf colonnes; chacune de ces colonnes était à peu près de deux mille deux à trois cents hommes, troupes réglées ou cosaques; deux colonnes n'étaient composées que de ces derniers. Plusieurs bateaux de zaporogues faisaient l'avantgarde des trois attaques qui devaient être faites par le Danube; mais ou ne put parvenir à les faire débarquer que lorsque les troupes réglées leur eurent frayé le chemin. Chacune des colonnes de terre était pourvue de huit échelles où deux hommes pouvaient monter à la fois. En outre, il y avait un nombre d'hommes commandés pour porter les fascines, lesquelles ne furent toutefois d'aucun usage à cause de la profondeur du fossé. La cavalerie qui ne consistait qu'en un régiment de hussards, un de carabiniers et quelques milliers de cosaques à cheval, et dont une partie même avait mis pied à terre, était destinée à servir de réserve en cas qu'on fût repoussé. Cette cavalerie était en général médiocre. Les Russes ayant l'habitude d'envoyer leurs chevaux au tabouu, c'est-à-dire dans les pâtures, et ne leur donnant presque jamais de grains, ces animaux souffrent beaucoup dans les campagnes d'hiver, où l'herbe devenue sèche, ne leur procure plus qu'une très-mauvaise nomTiture. Le général Souvorow avait
*) Cette répétition se fit avec un désordre et une confusion qui nous donnèrent peu d'espérance pour la réalité du surlendemain.
choisi pour s'y tenir pendant l'assaut, un kourgane *) espèce de petit tertre isolé, dont on trouve beaucoup dans ces plaines, et cette élévation fort rapprochée de la place, lui donnait la facilité d'observer, sinon la totalité des attaques, au moins la plus grande partie de celles qu'on pouvait embrasser d'un seul coup d'œil. Trois raquettes ou fusées devaient être tirées à une demi -heure de distance, et la dernière était le signal du départ de toutes les colonnes. Celle-ci devait être tirée quelques minutes avant cinq heures et demie précises. Le général Ribas, qui craignait avec raison le désordre inséparable d'une attaque de nuit, avait en vain demandé dans le conseil de guerre, qu'elle ne fût commencée qu'un quart d'heure avant le jour: les généraux prétendirent qu'il valait mieux surprendre l'ennemi dans l'obscurité, et que la confusion qui se mettrait nécessairement parmi les Turcs, diminuerait la résistance et faciliterait le succès des assaillants; en cela l'expérience prouva que le général Ribas avait vu beaucoup plus juste qu'eux.
Dans le récit que je vais faire de cette action mémorable, je rapporterai d'abord ce qui se passa à la colonne dont je faisais partie. Je reprendrai ensuite le détail de l'attaque de chacune des autres colonnes et je terminerai par des réflexions générales sur cette étonnante expédition.
Après nous être préparés par quelques heures d'un bon sommeil aux fatigues du lendemain, nous passâmes vers une heure du matin de l'autre côté du Danube, et nous trouvâmes les troupes qui devaient composer notre colonne à quelques cent toises au-dessus de la petite rivière qui se jette dans le fleuve. EHe consistait en cinq bataillons d'infanterie formant à peu près deux mille hommes eftectifs et trois cents cosaques zaporogues destinés à faire notre avant-garde, mais qui ne remplirent ce but en aucune façon, car ils restèrent derrière et ne voulurent jamais débarquer. On fit embarquer les troupes sur des bateaux plats et sur des chaloupes. L'embarquement se fit avec assez d'ordre, et lorsqu'il fut terminé, nous voguâmes en nous faisant haler le long du rivage jusqu'à la hauteur des batteries construites par le prince de Ligne, oii nous attendîmes le dernier signal qui était l'apparition de la
*) On n'est par d'accord sui' l'origine et l'usage de ces tertres qu'on trouve en grand nombre dans les steppes; les uns prétendent que ce sont d'anciens tombeaux des chefs tartares qiù parcouraient ce pays; mais il me semble qu'il s'en rencontre trop fréquemment pour leur supposer cette destination. J'adopte plus volontiers l'opinion de ceux qui croient que les Tartares avaient coutume d'élever ces monticules, lorsque s'avançant dans les déserts, ils voulaient se ménager des moyens de retrouver leur chemin dans le i-etour.
troisièiur raquette. Ces batteries étaient aussi le rendez-vous de la première colonne de terre composée de deux mille hommes d'élite du régiment des «renadiers de Fanagorie, dont le général Souvorow est chef. Cette colonne devait agir de concert avec nous, et pendant que nous mettrions pied à terre vis-à-vis la batterie, située à la gauche du bastion de pierre, elle devait escalader le retranchement qui joignait ce bastion au Danube, et chercher à s'emparer du bastion en le tournant par la gorge. Après le signal donné, nous nous remîmes en marche de concert, et je puis dire avec vérité que l'on ne peut se représenter, un spectacle à la fois plus imposant et plus majestueux que celui dont nous ftimes alors les témoins. La nuit était on ne peut plus obscure, un brouillard épais ne nous permettait de distinguer autre chose que le feu de notre artillerie dont l'horizon était embrasé de tous côtés. Ce feu partant du milieu du Danube, se réfléchissait dans les eaux et offrait un coup d'œil très - singulier. A peine avions-nous parcouru Tespace de quelques toises au delà des batteries, que les Turcs, qui n'avaient point tiré pendant toute la nuit, s'apercevant de nos mouvements, commencèrent de leur côté un feu très-vif qui acheva d'embraser tout l'horizon; mais ce fut bien autre chose, lorsque avancés davantage, le feu de la mousqueterie, commença dans toute l'étendue du rempart que nous apercevions. Ce fut alors que la place parut à nos yeux comme un véritable volcan dont le feu sortait de toutes parts. Un cri universel de «allah!)), qui se répétait tout autour de la ville, vint encore rendre plus extraordinaire cet instant, dont il est impossible de se faire une idée. Nos gens commencèrent machinalement à pousser leurs cris de guerre; mais sachant qu'il n'est bon qu'à mettre le désordre et la confusion, nous employâmes tous les moyens possibles pour le faire finir, et nous eûmes le bonheur d'y réussir. Nous avancions cependant toujours au travers de ce feu épouvantable et de ces cris continuels qui ont quelque chose d'imposant pour ceux qui n'y sont pas accoutumés. Les décharges de mousqueterie étaient si multipliées et se succédaient si rapidement, que je ne puis pas dire avoir jamais vu à l'exercice un feu de file aussi nourri et aussi soutenu.
Nos rameurs, effrayés sans doute, commençaient à se relâcher; plusieur bateaux nous devançaient, et la crainte que ces gens ne nous laissassent précéder par les autres, et que leur timidité ne cause notre deshonneur, engagea le prince de Ligne à quitter l'arrière de notre bateau, liù il était resté jusqu'alors pour se porter à l'avant et obliger les rameurs à faire leur devoir; nous les y forçâmes en effet et quelques coups de rames nous approchèrent du rivage, où l'on ne pouvait aborder que par un
endroit fort étroit, la plage étant d'aillenrs embarrassée par des bâtiments turcs coulés à fond. En nous approchant de cette ouverture, le prince de Ligne qui se tenait à l'extrémité du bateau pour pouvoir sauter à terre, reçut dans la partie inférieure du genou un coup de feu qui heureusement ne brisa pas l'os. La balle ne fit qu'une blessure très-légère mais la contusion fut violente, et sans le secours de son ordonnance, qui de concert avec moi le soutint à propos, il serait tombé sur le coup. Il se remit presque aussitôt, et ne perdant rien de son ardeur et de son courage, il sauta à terre au travers d'une grêle de balles et de mitraille qui partaient du bastion de pierre dont nous n'étions pas à plus de vingt pas. Nous fîmes descendre promptement les quarante chasseurs qui montaient notre bateau, et nous restâmes quelques minutes à terre avant que les bateaux qui portaient le reste de notre troupe eussent pu arriver. Les Turcs abandonnèrent, aussitôt qu'ils s'aperçurent de l'arrivée des troupes, la batterie située à gauche du bastion de pierre et s'enfermèrent dans celui-ci. Certes, ce fut un grand bonheur pour nous, et si l'obscurité ne les eût pas empêchés de découvrir notre petit nombre, ils nous auraient infailliblement rejetés dans le Danube, où probablement nous nous serions tous noyés, puisque les bateaux qui nous amenaient n'avaient rien de plus pressé que de s'éloigner hors de la portée du feu de l'ennemi. Quoiqu'il en soit, notre position n'était guère plus favorable, puisque nous étions sous le feu le plus terrible qu'on puisse imaginer, et qu'il y avait grande apparence qu'en y restant une demi-heure nous serions tous tués jusqu'au dernier. En conséquence, lorsque ce qui composait les deux bataillons fut débarqué, ce qui demanda quelques instants, on les fit mettre en bataille, et ce mouvement se fit avec plus d'ordre que l'on avait lieu d'en attendre de la situation où nous nous trouvions. Nous nous portâmes alors vers la droite, tant pour nous rapprocher de la batterie dont nous avions ordre de nous emparer, que pour tâcher d'établir notre communication avec le reste de notre colonne qui était débarquée plus bas. Pendant ce temps, la colonne, qui était composée de grenadiers de Fanagorie, escaladait le retranchement et la palissade, non sans une grande perte que lui causait aussi bien qu'à nous le feu du bastion de pierre. Nous ne leur fûmes pas inutiles dans cette opération, et notre présence et notre secours encouragèrent beaucoup les grenadiers qui, après être entrés dans la ville, se joignirent immédiatement à nous. Nous souffrions cependant beaucoup, et je puis dire, que pendant le temps que nous restâmes dans cette position, ou que nous marchâmes vers la droite, nous eûmes au delà de la moitié des officiers de nos deux bataifions tués ou blessés; moi-même je l'échappai belle, car un coup de fusil parti du
bastion, perça mon bonnet, et la balle passa entre ma tête et le fond du bonnet. Les hommes tombaient de tous côtés, et le rivage était déjà jonché de morts. Le brigadier Markow qui commandait la totalité de la colonne, vint à nous en ce moment, comme il vit que le prince de Ligne, dont le genou et la cuisse étaient prodigieusement enflés, ne pouvait plus se soutenir qu'à l'aide de deux hommes et qu'il lui était presque impossible de marcher dans un terrain fangeux où l'on enfonçait jusqu'à la cheville, il l'engagea par tous les moyens possibles à se rembarquer et à retourner à bord du vaisseau du général Ribas; j'appuyai ces raisons aussi vivement qu'il me fut possible, et au même instant le brigadier Markow reçut un coup de fusil qui lui fracassa le pied; alors je m'occupai de chercher une chaloupe pour transporter ces messieui's, et quoiqu'il y eût un moment avant assez de barques pour mener à terre deux mille deux cents hommes, j'eus bien de la peine à trouver une chaloupe suffisante pour en transporter trois; après y avoir réussi, le prince de Ligne, le brigadier Markow, un lieutenant-colonel, un major de chasseurs aussi blessés s'y embarquèrent pour retourner à bord de la flottille. Le prince de Ligne désespéré que sa blessure le mît hors d'état de rester jusqu'à la fin de cette action, où il se promettait d'acquérir beaucoup d'honneur, versait des larmes de douleur et de colère; moi-même je me trouvai dans une des situations les plus pénibles de ma vie. Je m'étais réuni à Charles de Ligne bien sûr que je ferais avec lui tout ce qu'il y aurait de mieux, et maintenant je me trouvais par l'effet de cette maudite blessure isolé au milieu de gens, dont je n'entendais pas la langue et dans la situation la plus désagréable à tous les égards. Cette réflexion m'accabla un moment, je me remis cependant bientôt, et nous ne tardâmes pas à être tirés du poste désagréable où nous nous trouvions, car un officier attaché au régiment de grenadiers, qui faisait la seconde partie de notre colonne, vint à nous pour nous engager à venir soutenir son corps qui s'était avancé, et était au moment d'être accablé par l'ennemi. Nous nous y portâmes en efî"et, et après avoir passé la communication et le retranchement, nous nous engageâmes entre des masures où il fut difficile de tenir l'ordre que nous avions conservé jusqu'alors. N'apercevant plus celui qui avait pris le commandement du corps dont je faisais partie, et ignorant où je devais porter mes pas, je m'aperçus que du côté, où en m'orientant un peu, je croyais que devait être situé le rempart, on faisait un feu assez vif que je crus être celui de la seconde colonne de terre commandée par le général-major Lascy, je me dirigeai immédiatement de ce côté, et appelant ceux des chasseurs qui étaient autour de moi en assez grand nombre.
nous ne tuiiics pas longtemps sans nous trouver au pied du talus intérieur du rempart sur lequel j'aperçus nos gens dont j'entendais déjà les cris depuis quelques moments. Je ne m'étais pas trompé dans mon calcul, c'était en elïet la colonne du général Lascy, qui à l'instant parvenait au sommet du rempart qu'elle achevait d'escalader. Les Turcs, de derrière les traverses et les flancs du bastion voisin, faisaient sur elle un feu très-vif de canon et de mousqueterie. Je gravis avec les gens qui m'avaient suivi le talus intérieur du rempart, et ce fut dans cet instant que je reconnus combien l'ignorance qu'avait fait voir le constructeur turc dans la manière de planter les palissades était importante pour nous, car comme elles étaient placées au milieu du parapet, il y avait de chaque côté neuf à dix pieds sur lesquels on pouvait marcher, et les soldats après être montés, avaient pu se ranger commodément sur l'espace extérieur et enjamber ensuite les palissades qui ne s'élevaient que d'à peu près deux pieds au-dessus du niveau de la terre. Je rencontrai bientôt le général Lascy lui-même, et ce fut une véritable satisfaction pour moi de me réunir à un officier général aussi distingué et qui dans cette action montra qu'il n'avait pas usurpé sa réputation.
Malgré la défense expresse qui leur en avait été faite, malgré les peines que les officiers prenaient pour les en empêcher, les soldats avaient commencé à tirer; il ne fut possible de faire cesser ce feu que lorsque toutes les cartouches eurent été brûlées, et comme l'espace que nous occupions était fort étroit, ceux qui étaient derrière, ou tiraient en l'air, alors leur feu ne pouvait faire aucun tort à l'ennemi, ou leurs coups de fusil, tirés plus horizontalement, nuisaient moins aux Turcs qu'à leurs camarades. Je n'hésiterai pas de dire qu'il y en eut beaucoup de tués de cette manière, de façon que ceux qui étaient en avant avaient autant à craindre des balles russes que de celles des Turcs. Je remarquerai à cette occasion que dans toutes ces attaques de vive force qui presque toujours doivent être décidées par la baïonnette, il vaudrait mieux pour assurer le succès et ménager les hommes, ne donner à chacun d'eux que quatre ou au plus six coups à tirer; car il est bien prouvé que cette tiraillerie sans ordre, ne nuit point à l'ennemi, et établissant dans votre troupe beaucoup de désordre et de confusion, empêche les soldats d'entendre la voix de leurs officiers, et les rend plus susceptibles de ces craintes et de ces terreurs pani(|ues qui sont si funestes surtout contre les Turcs.
Ce feu continuel, et qui occupait tout entier nos soldats, faisait que nous avancions très-lentement, et que les Turcs à couvert derrière leurs traverses tiraient avec avantage et nous faisaient essuyer beaucoup de
pertes. En vain le général Lascy et tous les officiers, qui firent tous trèsbien leur devoir, employaient-ils les prières et les menaces ponr déterminer les soldats à cesser de tirer et à marcher en avant, ils n'y réussirent que bien iaiblenient et jusqu'à ce que leurs cartouches furent presque entièrement épuisées; ils ne se servirent de leurs baïonnettes que contre les Turcs qui, par un excès de [)ravoure, venaient en petit nombre se précipiter parmi nous et y trouvèrent une mort certaine. Le rempart était partout couvert de traverses qui se renouvelaient à peu près tous les cinquante pas; lorsqu'à force de peine nous les en avions chassés de l'une à coups de baïonnette, ils se réfugiaient promptement derrière la suivante, recommençaient à tirer et nous répétâmes ce manège jusqu'au grand bastion. Chacune de leurs batteries nous coûtaient les mêmes peines à emporter. La première, où nous entrâmes, fut celle située au-dessus de la porte de Kilia, où l'un des kiosques dont j'ai parlé était établi *); elle était composée de six pièces de canon, dont quelques-unes du plus fort calibre, d'autres du plus faible, car les Turcs ne s'embarrassent pas si une pièce de 48 se trouve à côté d'une pièce de 6, et ils tirent indifféremment avec l'une ou l'autre de ces pièces sur un même objet. Peu après avoir dépassé cette batterie, il se répandit parmi nos gens un effroi qui pensa nous devenir funeste; quelques-uns de ceux qui étaient les plus avancés, étant sautés dans une traverse et y ayant perdu la vie, la terreur se répandit parmi ceux qui les suivaient, et ils se mirent tous à reculer au moins cinquante pas, en criant « Tovrqiw) et portant sur^ leur visage l'empreinte de l'effroi et du désespoir. 11 était facile de voir que pour le moment les têtes étaient perdues, et que si en effet les Turcs se fussent aperçus de cette reculade, ils n'auraient pas manqué d'en profiter. Alors il est vraisemblable que peu d'entre nous eussent échappé, rien n'étant si redoutable que les Turcs dès que l'on commence à tourner le dos; mais heureusement ils ne découvrirent pas notre mouvement rétrograde, et nos gens, voyant qu'ils n'étaient pas suivis, eurent honte de leur frayeur. Alors ils s'encouragèrent les uns les autres, ils remarchèrent en avant, et mirent dans ce mouvement une vigueur qui nous rendit bientôt maîtres de ce bastion dout la traverse nous défendait l'entrée Comme alors nos cartouches commençaient à être épuisées, que le courage de nos gens augmentait en raison des obstacles qu'ils surmontaient et que celui des Turcs s'abattait dans une proportion semblable, le succès devenait à chaque instant plus probable, nous étions cependant loin d'en
*) .Je fus si satisfait en entrant dans cette batterie, que je tirai ma bourse et en donnai la plus grande partie aux soldats qui ni'en\ironnaient.
être assurés, mais nous nous avancions pourtant, en combattant presque toujours à l'arme blanche, et nous commencions tous à être fatigués de l'incertitude, où nous étions après plus de six heures de combat. Naturellement nous aurions dû être tirés plus tôt d'inquiétude; mais la colonne commandée par le général-major Meknop, avait trouvé beaucoup plus de résistance pour monter que celle du général Lascy *), et quoique l'espace qu'elle eût à parcourir pour se réunir à cette dernière fût beaucoup moindre que celui que nous avions parcouru jusqu'alors, le temps qu'il avait perdu par l'opposition qu'elle avait rencontrée dans l'escalade, avait été cause de tout ce retard; au lieu de nous épargner la moitié du chemin en venant se réunir à nous, il nous avait fallu le faire presque en totalité, puisque l'endroit où nous nous rejoignîmes n'était pas à plus de cent toises de celui où son attaque avait eu lieu. Peu avant la fin du combat, j'eus encore le bonheur d'éviter une blessure de la manière la plus heureuse. Un coup de fusil m'atteignit au genou et perça ma culotte sans me blesser. Quelque temps après, j'eus la certitude de ne plus courir de danger de cette espèce, car en approchant du bastion, nous éprouvâmes de nouveau une résistance très-vigoureuse, mais au même instant un cri général de «hourra», qui veut dire victoire, et de «vive Catherine 11», se répéta de toutes parts; au même instant les Turcs lâchèrent pied; et nous entrâmes dans le bastion avec la violence d'un torrent qui rompt ses digues et inonde le pays. C'était dans ce bastion qu'était le seraskir ou commandant des troupes; sa tente verte y était établie, et l'intérieur était rempli d'habitations souterraines destinées à loger une partie de la garnison. Il s'y trouvait aussi un assez grand nombre de femmes. Le seraskir était un homme d'un grand courage. Un officier de marine. Anglais de nation, ayant voulu le faire prisonnier, il lui tira un coup de pistolet dont il mourut le lendemain et il fut à l'instant percé de 15 à 16 coups de baïonnettes. « 11 y avait au moins dans ce bastion trois mille Turcs dont aucun n'échappa, quoiqu'ils fussent au moins en aussi grand nombre que ceux qui les attaquaient, l'idée ne leur vint pas de se défendre, soit que se voyant pris de tous côtés, ils crussent toute résistance inutile, soit que leur courage étant abattu par un combat aussi long, ils imaginassent que leur moment était venu; et lorsque cette opinion s'empare d'eux, ils attendent la mort avec une résignation sans exemple.
*) Celle-ci dut à Charles de n'avoir perdu presque personne dans l'escalade, car l'ordre était qu'elle devait planter ses échelles au milieu de la courtine, où elle eût été écrasée. Sur la représentation du prince Charles, le général Lascy prit sur lui de monter sur la face du bastion où il essuya très-peu de perte.
Je n'essayerai |ias de peindre Thorrenr dont tous mes sens furent glacés pendant les trois heures qui suivirent ce moment. L'image de la mort et de la désolation se présentaient de tous côtés à mes yeux. Le soldat furieux, n'écoutant plus la voix de ses olliciers, ne respirait que le carnage, altéré de sang, tout lui était indifférent; les cris des femmes, les plaintes des enfants, rien n'était capable de les attendrir. Je ne fatiguerai pas la sensibilité de ceux qui liront ce récit par les détails effroyables des horreurs dont nous fumes témoins. Jamais, je l'espère, un spectacle aussi épouvantable ne se présentera à mes yeux; mais je ne puis m'empêcher pour servir d'adoucissement au souvenir de tant de malheurs, de raconter le bonheur que j'eus de sauver la vie à une jeune fille de dix ans, dont l'innocence et la candeur formaient un contraste bien frappant avec la rage de tout ce qui m'environnait. En arrivant sur le bastion, oii le combat cessa et où commença le carnage, j'aperçus un groupe de quatre femmes égorgées, entre lesquelles cet enfaut d'une figure charmante cherchait un asile contre la fureur de deux cosaques qui étaient sur le point de la massacrer. Ce spectacle attira aussitôt mes regards, et je n'hésitai pas, comme on peut le croire, à prendre entre mes bras cette infortunée que ces barbares voulurent y poursuivre encore. J'eus bien de la peine à me retenir et à ne pas percer ces misérables du sabre que je tenais à la main. Je me contentai cependant de les éloigner, non sans leur prodiguer les coups et les injures qu'ils méritaient, et j'eus le plaisir d'apercevoir que ma petite prisonnière n'avait d'autre mal qu'une coupure légère que lui avait fait au visage le même fer qui probablement avait percé sa mère. Je découvris en même temps qu'uue petite médaille d'or, qui pendait à sou cou avec une chaîne de même métal, représentait l'image du roi de France, et dont je ne pus douter par la légende qui l'environnait. Cette dernière circonstance acheva de m'attacher entièrement à elle; et comme elle vit, par le soin que je prenais à la préserver de tous dangers, que je ne voulais lui faire aucun mal elle s'accoutuma bientôt à moi. Nous continuâmes ainsi à marcher le long du rempart, et j'eus encore fréquemment l'occasion de la préserver d'un grand nombre de dangers; car la rage du soldat poursuivait les Turcs jusque dans les bras des officiers. Ignorant si l'action était entièrement finie, et ne voulant pas comme ou le croit rester en arrière, je m'avançai toujours au milieu du carnage et des morts dont la terre était jonchée de tous côtés. Les soldats n'étaient distraits de leur fureur que par l'ardeur du butin, et ils trouvaient abondamment de quoi la satisfaire; jamais une ville renfermant autant de richesses n'était tombée entre les mains des Russes. La quantité de gens considérables qu'elle ren-
fermait, la réunion des garnisons et des habitants des villes prises par capitulation, telle était la cause de cette grande richesse. Les chevaux surtout y étaient en très-grand nombre et d'une extrême beauté; plusieurs, sortis des haras d'Egypte et appartenant au sultan, étaient de la plus grande valeur. Il y en avait à peu près 18 cents dont les écuries souterraines étaient aussi situées sur les remparts et qui effrayés par le bruit qu'ils entendaient, étaient sortis de leur demeure et caracolaient de tous côtés. Il est impossible de se faire une idée de l'horreur et même de la bizarrerie des spectacles que nous avions devant les yeux. La plupart des soldats chargés de butin ayant revêtu les robes et les vêtements des Turcs et devenus presque méconnaissables sous ce déguisement, les malheureux qui échappaient à la boucherie courant à demi nus de tous côtés et cherchant un asile contre la fureur du soldat, les chevaux hennissant, galopant autour des remparts, les hurlements d'une multitude de chiens, se mêlant aux gémissements des mourants et aux cris des vainqueurs, la terre couverte d'effets précieux, une quantité de tentes de toutes couleurs, tous ces objets aussi différents les uns des autres offraient aux yeux des contrastes dont les effets ne peuvent s'imaginer. Il est presque aussi difficile de rendre les différents mouvements dont l'âme se trouve agitée dans une semblable situation. L'horreur qu'inspire la désolation qui vous environne, l'étonnement qui résulte de la vue d'objets tous nouveaux, et s'il faut le dire aussi, le plaisir secret d'être échappé à tant de dangers, tout cela fait naître une multitude de sensations qui se succèdent avec une rapidité incroyable. Le soin, que j'avais à prendre continuellement pour sauver ma petite prisonnière de tous les dangers qui la menaçaient, m'occupait aussi d'une manière très-active; mais j'eus bientôt une distraction infiniment agréable à toutes ces idées, car sur le bastion qui est à peu près le centre de la place, j'eus le plaisir d'apercevoir le comte de Damas qui, entré dans la ville par le côté opposé au nôtre, avait fait sur les remparts, de ce côté, la même manœuvre que nous avions faite du nôtre. Que l'on se peigne le plaisir de retrouver un ami de l'existence duquel on a heu de douter et que l'on revoit sain et sauf après une absence aussi inquiétante. La joie, que l'on a réciproquement à s'embrasser en pareille circonstance, ne peut se comparer à aucune autre. Après nous être assurés, lui du sort du prince Charles et moi du comte de Laugeron (jui l'avait accompagné, nous errâmes encore pendant quelque temps sur les remjiarts dans l'intention d'être bien sûrs qu'il ne restait plus de combats à livrer. Je commençais à être excédé du spectacle continuel de morts et de- inouraiils ((ui nous environnaient. 11 ne se passait presque
aucune minute que nous ne vissions tomber autour de nous des malheureux égorgés de la manière la plus affreuse et la plus révoltante. Je sentais que bientôt la ibrce allait me manquer pour soutenir la vue de toutes ces horreurs, et n'ayant plus lieu de douter du succès complet de l'assaut, puisque nous avions vu entrer par l'une des portes des détachements nombreux de cavalerie qui prenaient possession des principales rues, je me séparai du comte de Damas, qui retourna se réunir à son général, et moi je repris de mon côté le chemin du rivage en suivant les remparts par où nous étions venus. Le nombre des morts était infiniment accru, et souvent je fus obligé de franchir plusieurs cadavres en tenant dans mes bras ma petite à qui je voulais éviter l'horreur de fouler aux pieds les corps de ses compatriotes. Je pus juger aussi le nombre d'hommes que nous avions perdus, et il me parut avoir été fort considérable. En me rapprochant du bastion de pierre, je m'aperçus que cet ouvrage que je croyais avoir été pris depuis longtemps, ne se trouvait pas encore au pouvoir des Russes; en effet, la colonne, qui avait été chargée de le tourner et de le prendre par la gorge, n'avait pu y réussir, puisqu'ainsi que je l'ai dit plus haut, il formait une véritable redoute dont l'entrée très-étroite et presque fermée, était encore barricadée et défendue par deux pièces de canon. Près de miUe Turcs y étaient renfermés et cherchaient à y obtenir une espèce de capitulation. Dès qu'ils aperçurent la petite hlle que je menais avec moi, ils la réclamèrent à grands cris, car appréhendant qu'elle fût massacrée, ils cherchaient à la réunir à eux pour la faire comprendre dans leur capitulation. Je fus obligé de céder à leurs instances et à celles de l'officier qui parlementait avec eux; ce ne fut pas sans de grandes difficultés et sans une promesse expresse de la part de cet officier de me la faire rendre aussitôt que les Turcs auraient mis bas les armes. Je me séparai donc de cet enfant qui m'était déjà devenu très-cher, et même à présent, je ne puis penser à ce moment sans amertume, puisque malgré toutes les recherches et les peines que je me donnai pour la retrouve^-, il me fut impossible d'y réussir, et je n'ai que trop sujet de craindre qu'elle n'ait péri malheureusement.
Les Turcs qui s'étaient renfermés dans le bastion avaient à leur tête le pacha à trois queues qui commandait dans la place toutes les forces ottomanes. C'était un vieillard qui réunissait au suprême degré toutes les qualités distinctives du caractère turc. Il était sorti de son asile sur la parole du colonel Ribas qui était chargé de faire la capitulation, et ayant fait étendre par terre quelques tapis, assis sur les ruines de sa forteresse au milieu des cadavres de ses compatriotes massacrés, il fumait avec au-
tant de tranquillité qu'il aurait pu le faire dans son sérail. Les principaux officiers qui l'environnaient ne donnaient aucun signe de douleur et la même impassibilité se peignait sur leurs visages. Il fut convenu que ces mille Turcs se rendraient à discrétion et auraient la vie sauve à condition qu'ils déposeraient toutes leurs armes. Ils sortirent un moment après et ces braves gens, qui n'avaient pas été vaincus, furent réduits à mettr-e à nos pieds le fer qu'ils avaient si bien employé contre nous. La plupart de ceux, qui jusqu'alors avaient si courageusement supporté leur infortune, ne tinrent pas à ce dernier degré d'humiliation; des larmes de colère s'échappaient de leurs yeux, et plusieurs cherchaient à briser leurs armes plutôt que de les remettre en notre pouvoir. Ces gens, ainsi que presque tous ceux qui défendaient la ville, étaient parfaitement bien armés, ils avaient tous un fusil, une paire de pistolets à la ceinture, un sabre, un poignard et souvent un couteau *); mais ils n'ont point de baïonnettes à leurs fusils, et cette différence entre eux et les Russes est une des principales causes de leurs îréquentes défaites. Les préjugés des Turcs et leur attachement à leurs anciens usages les empêchent de profiter de l'expérience pour se mettre autant qu'ils le pourraient au niveau de leurs ennemis.
Le pacha fut le seul à qui il fut permis de garder son sabre. Il défila à cheval à la tête des autres prisonniers, et passa devant le régiment des grenadiers de Ribas, qui, réduit à moitié, et n'ayant plus que son étatmajor et un seul officier, était à peu près avec deux cents chasseurs, les seules troupes qui ne fussent pas débandées. Les Turcs furent escortés par les chasseurs et quelques cavaliers et conduits au camp où ils restèrent jusqu'au moment où ils furent menés à Bender.
Un nombre de Turcs beaucoup plus considérable venait de se rendre de la même manière dans le kon, grand espace fermé qui environne ordinairement les mosquées. Ils y étaient au nombre de sept à huit mille, et certes ce firt un grand bonheur que leur courage abattu ne leur permit pas de sentir leurs forces; car s'ils fussent sortis de leur retraite, ils auraient exterminé tout ce qu'il y avait de Russes dans la ville, ou répandus de tous côtés sans ordre. Ils ne s'occupaient qu'à piller; mais le général Ribas qui parlementait avec eux leur en imposa tellement par la contenance flère qu'il affecta, qu'ils crurent qu'il avait en réserve des forces suffisantes pour les détruire s'ils n'acceptaient pas les conditions qu'il leur proposait. Parmi eux était un des fils du sultan, le seul de tous ces princes
") Toutes ces armes sont de la meiUeure trempe.
qui échappa au massacre; c'était un jeune homme de seize à dix-sept ans, d'une figure agréable, mais qui parut totalement insensible aux malheurs qui accablaient son pays et sa famille. Son père avait fait pendant l'assaut tout ce qu'on peut attendre d'un homme de son courage. Lorsqu'il vit que les Russes pénétraient de toutes parts dans la place, sans s'arrêter à défendre un seul point, il se rendit à un endroit de la ville où plusieurs rues aboutissaient, et là faisant jouer continuellement une musique guerrière, il rassembla tous ceux de ses gens qui arrivaient de toutes les parties du rempart. Lorsqu'il se vit à la tête d'un certain nombre, il marcha en avant dans le dessein d'attaquer les Russes au moment où ils se répandraient dans la ville pour piller. Ce projet était bien conçu, il prouvait un liomme de tête et surtout d'un grand sang-froid. Il eut même un commencement de succès, car rencontrant à l'entrée d'une des rues quelques cosaques zaporogues, il leur coupa la tête de sa main, et s'empara de deux petits canons qu'ils menaient avec eux; mais malheureusement pour lui, il y avait encore quelques troupes en ordre qui l'aperçurent à peine qu'ils marchèrent droit à lui à la baïonnette, et malgré un courage héroïque il succomba et fut jeté à bas de son cheval de plusieurs coups dont il mourut. Ses cinq enfants et toute la troupe qu'il avait rassemblée furent massacrés sans qu'il en échappât un seul. On ne peut donner trop de regrets à la mémoire de ce prince malheureux autant que brave, et qui joignait à une valeur héroïque une générosité rare panni les guerriers de sa nation, car les prisonniers qui avaient été faits sur nous pendant le siège avaient éprouvé de sa part les traitements les plus humains. Ainsi finit cet assaut mémorable, où dans une seule journée trente mille huit cent soixante et tant de Turcs perdirent la vie. Dans ce nombre qui fait frémir l'humanité, on peut compter au moins deux mille femmes ou enfants. Du côté des Russes, deux cents officiers et quatre mille hommes furent tués sur la place. A peu près cinq mille tant officiers que soldats furent blessés. Toutes les colonnes éprouvèrent à peu près une perte égale, à l'exception de trois qui soufî'rirent infiniment plus que les autres. Ce furent d'abord les deux colonnes de cosaques réguliers aux ordres des brigadiers Oriow et Platow, la dernière surtout, qui par la marche qu'on lui avait ordomié de suivre devait naturellement être fort maltraitée, ayant à escalader le rempart au centre d'une courtine, et dans un endroit où le fossé était extrêmement profond; malgré les obstacles qui devaient nécessairement résulter d'une attaque semblable, ces braves cosaques sautèrent courageusement dans le fossé et plantèrent leurs échelles; mais ne pouvant résister au feu terrible qui partait des deux flancs voisins, ils furent
après plusieurs tentatives obligés de plier, laissant dans le fossé une grande quantité de morts. Les Turcs enivrés de ce succès, descendirent par les échelles qui devaient servir aux cosaques à escalader le rempart, et poursuivirent ces derniers jusqu'à un bon quart de lieue de la ville. Les cosaques s'étaient ralliés à cette distance sous la protection du régiment d'infanterie de Polotsky qui dans cette occasion lit des merveilles. A l'aide de ce brave régiment, ils poursuivirent à leur tour les Turcs dont un bien petit nombre revit le haut du rempart; ils l'escaladèrent de nouveau et eurent cette fois plus de succès que la première.
Je ne dois pas omettre à cette occasion de rapporter le trait de courage de l'aumônier du régiment de Polotsky; ce brave homme, voyant que presque tous les ofhciers avaient perdu la vie, et que le régiment dépourvu de chefs était au moment de plier, se mit lui-même à la tête, et tenant d'une main le crucifix et son sabre de l'autre il adressa aux soldats un discours fort court, dans lequel, avec l'éloquence pathétique d'un guerrier religieux, il leur promit la couronne de martyr s'ils marchaient en avant, et leur fit craindre toutes les peines de l'enfer s'ils cédaient aux infidèles. Cette harangue, faite dans un moment décisif et adressée à des hommes simples, par celui à qui son caractère donnait plus de droit de parler ainsi, eut tout le succès qu'on en pouvait attendre. Les soldats reprirent un nouveau courage, et comme il montait à leur tête, ce prêtre reçut deux coups de fusil qui atteignirent le crucifix sans le briser. En récompense de sa valeur et de sa présence d'esprit, il obtint la permission d'attacher la croix pectorale avec le ruban, de l'Ordre de St. -Georges.
Cette colonne avait ordre, aussitôt qu'elle serait entrée dans la ville, de marcher en avant, de ne s'arrêter qu'au bord du Danube et de s'emparer des batteries qui bordaient le fleuve de ce côté; elle devait soutenir aussi la gauche de la descente aux ordres du comte de Damas. Celui-ci, après avoir mis pied à terre et avoir gravi l'escarpement qui se trouvait vis-à-vis de lui, ne trouva point ce secours, et les batteries, dont la colonne de cosaques devait s'emparer, ne furent jnmais prises. Les Turcs qui les occupaient ayant retourné leurs canons, tiraient encore sur la ville longtemps après qu'elle était en notre pouvoir. Le comte de Damas, après avoir pris les batteries qu'il avait ordre d'occuper, et s'être rejoint au reste des troupes (|ui formaient la colonne dont il faisait partie, continua à marcher en combattant le long du rempart jusqu'à ce que nous nous rejoignîmes. Sa colonne essuya mm perte à peu près égale à la nôtre.
La cidonne aux ordres du général-major Koutousow fut sans contredit \i\ jdiiis maltraitée après toutefois celle des cosaques.' 11 est vrai qu'on
ne lu'iit. s;ms l'avoir vu, sr faire une idée de la hauteur du rempart (ju'elle eut à escalader. Cette juraude hauteur etfraya tellemeut les voloutaires (jui devaient les premiers descendre dans le fossé, qu'au moment d'exécuter ce uiouvement ils se retournèrent vers le général Koiitoiisow, qui les suivait, et ils l'engagèrent à leur montrer le chemin. Celui-ci n'hésita pas à les satisfaire, et passant à la tête, il ht trois fois le signe de la croix, et exhortant ses soldats à en faire de même, il sauta dans le fossé. Les Turcs hrent une résistance très-opiniâtre, et cette colonne perdit la moitié de son monde.
Le corps qui devait exécuter la 3-e descente entre celle du généralmajor Arseuiew et la nôtre, et qui était aux ordres du brigadier Tchépéga, ne pouvait être regardé que comme une réserve, et n'entra dans la ville que longtemps après les nôtres.
L'on voit par ce récit les détails des opérations de chaque colonne et les obstacles qu'elles ont eu à vaincre pour réussir dans leurs entreprises respectives. Ce succès fera à jamais honneur à la valeur, à la subordination et surtout à l'opiniâtreté invincible des troupes russes. Il est malheureux que ce triomphe ait coûté autant de sang et qu'il ait été souillé par un massacre dont l'histoire ne présente point d'exemples et qui exécuté, en grande partie de sang-froid, était entièrement inutile; mais l'on se tromperait si l'on s'en prenait de ces barbaries au caractère particulier des Russes. Je suis sans prévention à leur égard, et je crois fermement qu'il n'est aucune troupe en Europe qui en pareille circonstance se fût conduite avec plus de douceur et d'humanité. La nature des hommes ne comporte pas dans la plupart d'entre eux le sang - froid nécessaire pour éteindre tout sentiment de colère au moment où la résistance cesse, et pour ne leur faire voir dans leurs ennemis vaincus, que des hommes à qui ils n'ont le droit de faire aucun mal dès l'instant qu'ils ne se défendent plus. J'ai vu la rage du soldat s'accroître en raison de la résistance qu'il rencontrait, et au moment où elle se termina tout à coup, cette fureur, était portée à un si haut point que malgré la subordination qui règne parmi les troupes russes, le prince Potemkin, l'Impératrice elle-même, n'auraient pu malgré toute leur puissance sauver la vie à un Turc à qui les soldats auraient voulu donner la mort. Il faut bien se garder de croire que les lumières et la raison puissent faire davantage sur l'esprit des hommes de la dernière classe, que la discipline et la subordination. Les cruautés des Anglais dans la guerre d'Amérique et les barbaries de tous genres dont nous ne sommes que trop fréquemment témoins en France depuis la révolution, repoussent victorieusement cette opinion, et sont une preuve sans
réplique, que les lumières ne pouvant jamais se répandre que d'une manière imparfaite parmi cette classe de peuple dont tous les moments doivent être absorbés par le travail, loin d'adoucir ses mœurs et son caractère, augmentent plutôt sa férocité, lorsqu'ayant rompu le frein d'une subordination exacte, il se trouve entièrement livré à lui-même. 11 résulte de ce que je viens de dire, qu'autant pour l'intérêt de l'humanité, que pour celui de la discipline, il est du devoir d'un général d'armée d'éviter toute action qui par sa nature soustrait le soldat à l'obéissance de l'officier. L'exemple des troupes russes vient à l'appui de ces propositions, car quoiqu'elles soient encore les plus disciplinées de l'Europe, il est hors de doute qu'elles ont perdu, depuis qu'elles sont obhgées d'en venir sans cesse à des actions de vive force.
Il ne me reste plus pour achever le tableau de cette expédition, et en donner une idée juste, que d'ajouter à ce que je viens de dire quelques réflexions générales sur les causes principales qui ont contribué au succès d'une entreprise aussi inconcevable sous tous les rapports. Ou a vu par le détail des morts et des prisonniers que la garnison turque était de plus de trente- six mille hommes effectifs. Avec des forces aussi considérables, on ne peut assez s'étonner de leur presque totale inaction avant et pendant le siège. Ils avaient un nombre assez considérable de bâtiments, à l'aide desquels ils pouvaient transporter de l'autre côté du Danube sur l'île un nombre de troupes suffisant pour disputer le terrain pied à pied au très-faible corps russe qui s'y établit, par là ils auraient pu retarder la construction des batteries, et gagner du temps, ce qui était pour eux un avantage incalculable à cause de la saison où l'on se trouvait. En cas qu'ils eussent été repoussés, ils avaient encore à prendre une précaution qu'ils négligèrent entièrement, c'était de nettoyer la partie de l'île, qui avoisinait le Danube, de ces grands roseaux dont j'ai parlé et qui les empêchaient d'apercevoir rien de ce qui se passait de ce côté. Lorsque le siège eut été commencé, il sembla que les portes de leur ville fussent des barrières qu'ils n'osassent franchir, et malgré leur grand nombre, ils ne se montrèrent pas une seule fois hors de leurs remparts.
La disposition du camp des Russes leur offrit pendant un temps assez considérable les moyens de l'attaquer avec avantage s'ils eussent eu un peu plus d'activité. Les différents corps qui formaient l'investissement, n'étaient pas assez à portée l'un de l'autre pour qu'il ne fût pas possible de percer entre deux et de nuire beaucoup à l'un ou à l'autre avant qu'ils pussent se secourir réciproquement; mais les Turcs n'eurent pas l'air de se douter de toutes ces cirsonstances qui, je crois, leur furent parfaitement inconnues.
On a vu qu'ils ne se montrèrent pas plus ardents à empêcher la construction des différentes batteries; leur paresse et leur insouciance totale à cet égard sont entièrement inexcusables. Le succès de l'assaut ne fait pas plus d'honneur à leurs talents militaires; s'ils eussent eu un peu plus de prévoyance, il est hors de doute que vingt-trois mille hommes ne fussent jamais parvenus à en vaincre trente-six mille derrière des remparts tout entiers. Tout l'art des Turcs se borna à garnir de monde leurs remparts; mais il paraît qu'ils ne portèrent pas la prévoyance jusqu'à avoir dans un des endroits vides que leur ville leur offrait de tous côtés un corps de réserve destiné à attaquer les Russes au moment où ils se seraient débandés. Il est certain que cette seule disposition eût suffi pour empêcher le succès de l'entreprise. Ils montrèrent à la vérité, le plus grand courage; mais on n'aperçut pas dans leur conduite la moindre apparence d'ordre, ni de subordination, et sans ces deux qualités, la troisième est entièrement inutile. Il n'est pas douteux que les Turcs ont une valeur individuelle intiniment supérieure à celle de toutes les nations de l'Europe; mais le défaut d'ordre et d'obéissance à leurs chefs dans le combat les empêchera de profiter jamais de tous leurs autres avantages. On peut juger d'après le succès momentané qu'eut la manœuvre que fit le sultan, sans aucune disposition préalable, de la réussite d'une attaque imprévue faite sur des gens déjà fatigués du combat par un corps de réserve qui les eût attaqués avec toute l'impétuosité des Turcs. Les Russes, de leur côté, eurent aussi à se reprocher des fautes qui auraient pu leur devenir funestes. On doit mettre au premier rang cette négligence générale et ce mépris des Turcs si universellement répandus dans leur armée, que toutes les précautions indiquées par l'art de la guerre, sont regardées par eux comme absolument inutiles. Cette indifférence se manifeste de toutes manières, soit dans la construction des batteries, dans celle des tranchées et des communications, dans les reconnaissances, etc. Elle coûte toujours à l'état des hommes qui sont tués inutilement, et que plus de soin et de précaution ne manqueraient pas de conserver. A cette faute qui est commune à toutes les actions de guerre des Russes, il s'en joignit de particulières à celle-ci. Si l'on eût suivi les conseils du général Ribas, et qu'on eût attaqué la place d'emblée, on eût épargné beaucoup de monde, parce que la ville était alors bien moins défendue, et 24 jours de canonnade, ne laissèrent pas de consommer beaucoup d'hommes de toutes les manières. La disposition du camp autour de la ville offre aussi un vaste champ de critique; chacun des trois corps, qui composait l'armée, était absolument en l'air, et pouvait être occupé si l'ennemi eût été un peu plus entreprenant. La manière dont l'assaut se donna,
présentait aussi bien des inconvénients, et l'on peut dire que cette entreprise était môme téméraire; car il est certain que si elle n'eût pas réussi, il n'y avait aucun salut à espérer pour l'armée qui aurait été entièrement détruite. Je ne sais si le petit nombre de troupes qui composait cette armée permettait une disposition ditïerente de celle qui fut adoptée; mais il me semble qu'il y avait quelque chose de plus que de la hardiesse à risquer ainsi un grand corps d'armée pour une entreprise, dont le succès était au moins douteux; cette réflexion, quoique le succès qui justifie tout, ne soit pas d'accord avec elle, n'est pas moins solide à tous égards. Bien des gens trouvent que la perte que l'on fit ne se trouvait pas suffisamment compensée par les avantages que l'on retirait de cette conquête, mais je ne suis point de leur avis; car malgré le malheur affreux de perdre plus de la moitié de ses officiers et le tiers de ses soldats, il est impossible de se refuser à croire, pohtiquement et militairement parlant, qu'ils ne soient compensés avec avantage par la destruction totale d'une armée de près de quarante mille hommes et la conquête d'une des clefs de l'empire ottoman, la plus grande forteresse que possédassent alors les Turcs et qui, outre trois cent quatre-vingts pièces de canon ''), contenait vingt-cinq à trente bâtiments qui tombèrent aussi au pouvoir des Russes. Les munitions de guerre étaient en abondance dans la ville, mais celles de bouche n'y étaient pas en aussi grande quantité et j'ai ouï même assurer qu'il n'y en avait que pour trois semaines. Il résulterait de là que si on eût pu attendre ce temps, la place aurait été obligée de se rendre sans coup férir, mais c'est ce qu'il était impossible de savoir. L'expérience était même contre cette opinion, car dans toutes les villes prises d'assaut durant cette guerre, on avait toujours remarqué que les approvisionnements étaient immenses. Le butin, comme je l'ai dit, fut prodigieux et les soldats s'enrichirent au delà de ce qu'il est possible de s'imaginer. Il n'était pas rare d'en trouver possesseurs de plusieurs milliers de ducats; et la plus grande partie de l'argent des officiers passa entre leurs mains par la vente qu'ils firent des effets qu'ils avaient pillés. Malgré la grande licence qui régna parmi les troupes pendant cette journée, dès le soir même, tout était rentré daus l'ordre, et cinq bataillons aux ordres du général-major Koutousow entrèrent dans la ville pour y tenir garnison. Les prisonniers turcs furent conduits dans un
*) La plupart de ces canons étaient des pièces de 25, calibre pour lequel les Turcs ont beaucoup de prédilection; leurs affûts étaient détestables, et l'on ne peut s'étonner assez, comment avec d'aussi mauvais mcj^ens, ils parvenaient à tirer aussi juste.
espace situé à la droite du camp, où ils lurent cou liés à la garde des cosaques. Ces malheureux, à demi-nus et dépouillés de presque tout ce qui leur avait appartenu, curent iniiniment à soulfrir de toutes les manières, et les mauvais traitements qu'ils essuyèrent ne font point du tout d'honneur aux généraux russes qui devraient employer leur autorité à leur adoucir autant qu'il serait possible les horreurs de la captivité. Ils restèrent quatre à cinq jours dans le camp, et ils furent employés pendant ce temps à enterrer les cadavres de leurs compatriotes; mais comme cette opération devenait longue, et que l'on craignait la putréfaction de tant de corps morts, on prit le parti de les jeter indistinctement dans le Danube. Les prisonniers furent ensuite transportés à Bender; mais il en périt beaucoup sur la route. Je puis certifier avec vérité, que quand nous partîmes d'Ismaël, ignorant quel était le chemin de Bender, nous le trouvâmes pendant l'espace d'au moins douze lieues par la quantité de cadavres dont il était jonché. Les cosaques achevaient impitoyablement tous ceux qui, exténués de besoin et de fatigue, retardaient la marche de la colonne qu'ils n'avaient pas assez de force pour suivre. Ces détails horribles n'ont pas besoin de rétlexions, ni de commentaires. Nous restâmes cinq jours à Ismaël après l'assaut; nous vînmes nous établir dans une maison que l'on avait appropriée et qui, bien que dépourvue de tous meubles, nous parut infiniment agréable après le temps que nous avions passé en plein air. Toutes ces maisons étaient mauvaises et mal bâties, la pierre n'entrant pour rien dans leur construction. Les rues étaient sales, et comme elles ne sont pas pavées, on y enfonçait jusqu'à la cheville. Cette malpropreté est commune à toutes les villes turques, ce qui doit en rendre l'habitation très-incommode pendant l'hiver. Toutes ces maisous étaient percées en plusieurs endroits de coups de canon, et n'avaient pas été habitées pendant tout le siège. Nous trouvâmes le pourtour des remparts couvert de ces demeures souterraines que les Russes appellent zemliankas et où on est à l'abri de la bombe et des boulets. Les églises, que rentermait la ville, étaient au nombre de trois; l'une d'elles, en forme de dôme, était d'une architecture assez agréable; mais elle n'avait pas été employée au culte depuis longtemps, et nous les trouvâmes pleines des corps des malheureux qui, y ayant cherché un asile, y avaient été égorgés. Le surlendemain de l'assaut, on chanta Te Deum, et toute l'artillerie des batteries, des vaisseaux et de la ville, annonça cette solennité par une triple décharge. Le général Soiivorow dîna à bord du général Ribas à qui il ht beaucoup de compliments, lui attribuant, non sans raison, la plus grande partie de l'honneur de cette entre-
prise. Les sautés ne furent point épargnées dans ce repas et chacune d'elles était accompagnée d'une décharge de l'artillerie du vaisseau.
Plusieurs causes nous déterminèrent à prolonger notre séjour à Ismaël; d'abord la blessure du prince de Ligne ne lui permettait pas de se mettre en route avant que sa jambe ne fût un peu raffermie; ensuite on annonçait chaque jour que le prince Potemkin allait arriver; et comme notre projet était de faire quelque séjour dans l'endroit où se trouverait le prince, il nous était plus agréable de l'attendre à Ismaël, pour prendre ensuite directement la route de Jassy sans passer par Bender; mais connaissant combien sont variables les projets du prince Potemkin à qui il est souvent arrivé d'avoir ses chevaux mis pendant quinze jours sans pouvoir se décider à partir, voyant d'ailleurs que le jour de son arrivée se reculait sans cesse, nous nous décidâmes à nous mettre en route le 30 après midi, et nous suivîmes alors la route qui mène droit à Bender. Cette route est plus courte que celle que nous avions été obligés de prendre en nous rendant à la flottille; cependant je l'estime encore à près de 70 lieues. Cette grande distance n'empêcha pas que l'on entendit bien distinctement à Bender la grande canonnade qui précéda le moment de l'assaut, et comme on était instruit que cet événement devait avoir lieu, à l'instant, où l'on n'entendit plus le bruit du canon, on sut précisément que les troupes entraient dans la ville. Qu'on se représente l'inquiétude et l'agitation où l'on devait être à Bender et l'impatience que l'on devait avoir d'apprendre l'issue d'une affaire aussi importante. Le prince Potemkin seul montra, au milieu de l'inquiétude universelle, une tranquillité à toute épreuve. Plein de conhance dans le succès d'une expédition dont il avait ordonné positivement la réussite, il n'avait pris d'autres mesures que celle de faire tenir des canonniers la mèche allumée auprès de leurs pièces, afin qu'à l'arrivée du courrier, toute la ville de Bender et les environs apprissent que la forteresse d'Ismaël était au pouvoir des Busses. Cette extrême confiance, que la fortune a toujours couronnée, se trouve encore justifiée dans cette circonstance, et au milieu de la, nuit on entendit une décharge de toute l'artillerie de la ville qui remplit le quartier général d'une joie universelle. Il est vrai que cette satisfaction se trouva bientôt diminuée, lorsqu'un second courrier, qui apportait des détails, fit connaître l'immense perte qu'on avait faite surtout en officiers. Il y avait peu de personnes qui n'eussent à regretter un protecteur, un parent ou un ami; et l'inquiétude sur le sort des blessés se joignait encore aux l'egrets de ceux que l'on avait perdus. Les deux chirurgiens français qui sont à l'armée russe depuis le commencement de la guerre, gens dont le mérite est au-dessus de
tout éloge, ne se trouvèrent point au siège, et n'arrivèrent que quatre jours après l'assaut. Ce fut cependant assez à temps pour sauver la vie à une grande quantité de gens qui auraient infailliblement péri entre les mains des chirurgiens russes, dont l'ignorance et la maladresse surpassent tout ce qu'on peut dire de pis.
Nous arrivâmes, le comte de Damas et moi, le 1-er janvier 1791 pour dîner à Bender, où nous précédâmes de quelques heures le prince de Ligne h qui nous voulions faire préparer des logements. La douleur, que lui avait causé sa blessure pendant la route, l'avait forcé de s'arrêter dans un village à quelques heues de cette ville pour y prendre du repos. Le prince Potemkin nous reçut avec infiniment d'obligeance et de bonté. Quoique ses chevaux fussent mis depuis plusieurs jours, son voyage n'était rien moins que probable, et nous l'en dégoûtâmes tout à fait, en lui disant combien était hideux le spectacle de cette malheureuse ville et de ses environs. Il se détermina donc à retourner à Jassy où il devait passer une partie de l'hiver avant que d'aller à Pétersbourg. Il partit en effet le 4 de grand matin, et nous le suivîmes le soir reprenant la même route que nous avions faite six semaines avant. A douze lieues de Jassy, ennuyé des lenteurs de notre voyage, je pris les devants et j'arrivai à cheval dans cette ville le 6 au soir. En approchant de cette capitale de la Moldavie, je fus frappé d'une lueur qui semblait s'élever de la ville et dont j'ignorais la cause; je m'aperçus en entrant que c'était une illumination eu l'honneur du prince à qui l'on donnait une fête pour célébrer son arrivée. J'ai annoncé que je donnerai une courte description de cette jolie viHe, et je me hâte de remplir ma promesse.
La ville de Jassy, capitale de toute la Moldavie, est agréablement située sur le revers de deux collines; elle est assez grande, fort peuplée et très-vivante. Les rues sont larges et plus propres que celles de la plupart des villes de ces contrées; elles sont pavées de planches, et dans celles qui sont habitées par les marchands, il y a des arcades fort commodes pour les gens de pied. La plupart de ces maisons sont bâties de bois et d'un seul étage; mais celle des boyards, gens les plus considérables du pays, sont construites en pierre. L'architecture en est aussi agréable que la distribution commode. L'escalier est ordinairement en dehors et conduit à un péristyle qui est extérieur et soutenu sur des colonnes. Une vaste salle occupe toute la largeur du bâtiment, les deux extrémités sont garnies de fenêtres auprès desquelles des sophas, ou pour me servir de l'expression du pays, des divans offrent le siège le plus commode; comme ces fenêtres sont situées ordinairement l'une au nord et l'autre au midi, on
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choisit l'iiii des deux divans suivant la saison. Les autres appartements n'ont guère d'autres meubles que ces soplias où les hommes et les femmes passent la plus grande partie de leur temps étendus, les jambes croisées à la manière des Turcs. Les femmes sont fort recherchées dans leur parure; mais nos yeux, lorsqu'ils n'y sont pas accoutumés, trouvent peu de charme à ce genre d'habillement qui ne marque point la taille et qui donne à la femme, qui en est revêtue, une tournure lourde et peu agréable. Le bonnet, garni de plumes ou de fleurs qu'elles mettent sur leurs cheveux sans poudre, me paraît à tous égards de meilleur gotit. La plupart de ces dames sont des Grecques de Constantinople, ou au moins ont été dans cette ville; elles mettent autant de prétention à connaître cette capitale que nos dames de province à avoir fait un voyage à Paris. Quelques-unes parlent français et italien, et quoi(iue leiu' éducation ait été peu soignée, il en est dont la conversation n'est pas désagréable. Ces deux langues sont plus répandues parmi les hommes, et il n'est pas rare d'en trouver à qui notre littérature n'est pas étrangère. En général, les boyards, que j'ai vus et avec qui j'ai pu m'entretenir, m'ont paru très-éloignés de l'état d'ignorance et de stupidité auquel les Russes affectent de faire croire qu'ils sont réduits, pour justifier sans doute la hauteur et les mauvais traitements qu'ils leur font essuyer et qu'ils ne semblent mériter en aucune manière.
Le prince de Ligne, qui a résidé plusieurs mois parmi eux, où il commandait un corps d'Autrichiens, en porte précisément le même jugement. Les Moldaves ne parlent jamais du séjour qu'il lit parmi eux, qu'avec un plaisir et des regrets très-vifs; ces sentiments font autant d'honneur à la conduite qu'il a tenue, qu'ils en font peu à ceux qui l'ont remplacé. J'assistai à plusieurs assemblées et à des bals qui furent donnés par les principaux boyards; on n'y dansa que des danses du pays, ou des danses grecques. Les premières ne sont composées que d'un grand cercle d'hommes et de fenunes mêlés; les mouvements de la tête et des bras y jouent un rôle aussi important que celui des pieds. Les airs sont peu agréables et n'ont d'intéressant que leur originalité. Les danses grecques sont infiniment plus piquantes, et on y reconnaît distinctement celles que l'on voit sur les bas-reliefs antiques. La manière de vivre des Moldaves est au reste la même que celle des Turcs, à un peu plus d'activité près; leurs mets et le goût pour le tabac et le café sont exactement les mêmes, et cette conformité de mœurs et d'usages est très-digne de remarque entre deux peuples dont la religion est si différente. Ils ont aussi bien que les Turcs un besoin de propreté qui leur fait rechercher infiniment l'usage
des bains. Ces bains sont totalement dilTérents de cenx dont nons nous servons; ce sont plutôt des étuves dans lesquelles on reste le temps suffisant pour que la sueur coule abondamment de tous les pores; alors on vous lave avec de l'eau que l'on a soin de faire devenir moins chaude par degrés, puis l'on vous étend sur un lit où vous êtes massé par des hommes ou par des femmes à votre volonté; puis après vous avoir donné une tasse de café et une pipe, on vous laisse vous livrer paisiblement au sommeil doux et léger dont vous ne manquez jamais de jouir après un bain semblable.
La ville de Jassy est très-commerçante. On y trouve en abondance toutes les marchandises de l'orient, et le commerce qui se fait avec la Pologne et l'Allemagne est aussi fort considérable. Avec lui régime moins arbitraire et un peu plus d'encouragement de la part du gouvernement, les provinces de Moldavie et de Yalachic deviendraient extrêmement productives, car leur sol est fertile et pourrait aisément suffire à une population quadruple de celle qu'elles ont aujourd'hui. Je ne serais point étonné, qu'ainsi que le bruit s'en est généralement répandu eu Europe l'année dernière, le prince Potemkiu n'ait eu l'idée de se faire céder ces deux provinces, et d'eu composer une souveraineté indépendante^ que l'Impératrice lui aurait donnée pour lui et sa postérité; mais ce projet est aujourd'hui traité de chimère, et l'on sent que les puissances alliées des Turcs ne consentiront jamais à un pareil arrangement qui au reste, à mon avis, serait très-avantageux à ces deux provinces.
Nous restâmes à Jassy sept jours qui se passèrent en fêtes et divertissements de toutes espèces. Le prince Potemkiu nous combla de mar- (jues de bonté et d'intérêt. Je reconnus pendant ce séjour, la vérité de la plupart des traits que j'ai indiqués, comme faisant la base de son caractère. Le prince mit à nous retenir les instances les plus aimables, mais l'état, où nous avions laissé la France, engageait le comte de Damas et moi à nous rapprocher pour être à la portée d'en savoir des nouvelles, et h^ désir de se rapprocher de son père pressait aussi le prince Charles de hâter son départ. Nous le fixâmes donc irrévocablement au 14, et nous exécutâmes ce projet le soir de ce jour, non sans avoir promis de revenir faire la campagne prochaine, si nos aiîaires particulières, ou les circonstances où se trouverait notre pays, nous le permettaient. Notre retour ne fut ni aussi rapide, ni aussi fatigant que l'avait été notre premier voyage et nous arrivâmes à Arienne le 25 janvier, après 74 jours d'absence. Si l'ou calcule l'espace immense que nous avons parcouru et les choses intéressantes en tous genres dont nous avons été témoins, ou ne
trouvera paSj je pense, ce temps trop mal employé. Mais quand on saura que l'Impératrice, qui prend pour base des récompenses qu'elle distribue sa grandeur et sa générosité, plutôt que le mérite de ceux à qui elle en accorde, a bien voulu donner au prince Charles de Ligne, l'ordre de St. Georges de la 3-èmc classe, et à moi le même ordre de la 4-ème, avec luie épée d'or, on conviendra sans doute qu'il est impossible de mettre plus à profit que nous le fîmes les deux mois et demi que nous fûmes absents de Vienne.
6) Extrait du Procès-Verbal de l'Assemblée Nationale.