PAR LE COMTE LAIXÉ
Richelieu (Armand-Emmanuel du Plessis, duc de), premier ministre sous le roi Louis XYIII, naquit à Paris le 25 septembre 1766. Son père était le duc de Fronsac, fils du maréchal de Richelieu et sa mère était de la famille de Hautefort. 11 fit ses premières études au collège du Plessis, l'une des plus nobles fondations que les sciences et les lettres devaient au cardinal de Richelieu. De brillants succès obtenus par le comte de Chinon (c'est le nom qu'il portait alors ") annoncèrent qu'il ne laisserait point dépérir le glorieux héritage qui lui était confié.
Sans négliger la littérature classique, il s'occupa de bonne heure d'étudier les principales langues de l'Europe. Il perfectionna dans le cours de ses voyages cette connaissance si utile et si rare parmi les Français, et il parvint à parler avec facilité l'allemand, l'anglais, l'italien et le russe.
*) Le duc de Richelieu porta le nom de comte de Chinon jusqu'à la mort du mai'échal en 1788; ensuite celui de duc de Fronsac jusqu'à la mort de son père arrivée en 1791.
Suivant l'usage du temps, les parents du comte de Chinon le marièrent presqu'au sortir de l'enfonce à l'une des héritières d'une ancienne maison (la maison de Rocliechouart). Ou convint qu'il voyagerait pendant quelques années. Aussitôt après la célébration du mariage, il partit pour l'Italie. Son absence se prolongea jusqu'au momeat, où les premiers troubles qui agitèrent la France présagèrent cette grande révolution qui changea la lace de l'Europe.
Le duc de Fronsac se trouvait a Paris, lorsque le 5 octobre 1789, une populace égarée et féroce se dirigea sur Versailles; elle interdisait tout passage, il n'hésita pas. Il partit seul et à pied, et traversant les hordes, dont il entendait les sinistres imprécations, il arriva assez rapidement pour apporter le premier des détails positifs sur le danger qui s'avançait.
La monarchie fut vaincue sans combat. Le roi, qui avait refusé de s'éloigner pour réunir autour de lui les députés fidèles à leur mandat et à leurs serments, fut traîné dans la capitale, et l'assemblée qui asservissait son souverain fut elle-même courbée sous le joug de la multitude. Il était trop évident qu'il ne restait aucun espoir, pour ceux qui étaient auprès de Louis XYI, de défendre le trône et sa personne; le duc de Fronsac obtint du roi la permission de se rendre à Vienne. Dans des temps plus heureux, il y avait été accueilli avec distinction par l'Empereur Joseph II, monarque éclairé, auquel les hautes qualités du jeune Français n'avaient point échappé. C'est à Vienne qu'il apprit qu'une armée russe se préparait à assiéger l'importante forteresse d'Ismaël. Le comte Roger de Damas, son parent, servait avec éclat dans cette armée. Le duc voulut suivre son exemple: quittant au cœur de l'hiver une ville, où tour les plaisirs conspiraient à le retenir, il se rendit auprès du prince Potemkin.
Ce général avait écrit à Souvorow: «Vous prendrez Ismaël, à quelque prix que ce soit». On sait que le 22 décembre 1790, Ismaël fut emporté, à la suite d'un assaut célèbre dans les fastes militaires. Le duc de Fronsac marcha avec un des bataillons qui furent embarqués sur le Danube, et pénétrèrent dans la ville malgré le feu le plus meurtrier. Attaquant à revers un des ouvrages que les Turcs défendaient ave(î acharnement, il facilita à une des principales colonnes l'entrée de la place. La garnison périt, en combattant de retranchements en retranchements, de maisons en maisons. Au milieu de cet affreux carnage, le duc de Fronsac (jui avait été légèrement blessé d'un coup de kandjar, fut rencontré par un général russe qui, le prenant à sa tournure étrangère pour un oflicier livonien, le félicita en allemand sur sa bravoure et ses succès. Le duc, sans le détromper, le remercia dans la même langue; ce ne fut que plu-
sieurs jours après que le général recuiiinit dans le duc de Fruusac Tolfieicr livonien que depuis il avait inutilement cherché.
L'Impératrice Catherine envoya au jeune guerrier une épée d'or et la décoration de l'ordre de St.-Georges. Cette communauté de dangers, de gloire et de récompenses forma entre le duc de Richelieu et l'armée russe des liens, qu'il fut d'autant plus porté à resserrer, que l'anarchie désolait de plus en plus la France, et qu'il sentait chaque jour davantage que sa présence auprès de Louis XYI ne pourrait être d'aucune utilité. Il accepta donc le grade de colonel dans cette armée *); mais quoique attaché ainsi à un pays étranger, il n'en resta pas moins disposé à remplir tous ses devoirs comme Français. 11 s'associa à ceux de ses compatriotes qui combattaient pour arracher la France à une horrible tyrannie. Après l'issue malheureuse de la campagne de 1792, le prince de Condé sollicita un asile dans les états de l'Impératrice pour les Français exilés qui s'étaient réunis sous son commandement. Catherine envoya le duc de Richelieu auprès du prince pour concerter l'exécution du plan de la colonie qu'on voulait former sur les bords de la mer d'Azof; mais ce projet fut prpmptenient abandonné. L'armée et son illustre chef crurent qu'ils pouvaient encore combattre pour le rétabhssement de la monarchie. Dans l'été suivant (1793) le duc assista au siège de Valenciennes, mais peu à peu les espérances s'étaient évanouies, et n'apercevant plus de chances de succès dans les eflorts isolés qui seraient tentés pour renverser le gouvernement révolutionnaire, il retourna en Russie.
Sous le règne de l'Empereur Paul, il y commandait un régiment de cuirassiers. Un jour, il le conduisit, sans attendre des ordres, au secours d'un village dévoré par un. incendie. Ce fut l'occasion ou le prétexte de sa disgrâce. Son régiment lui fut ôté, et il reçut l'injonction de ne pas se présenter dans la capitale. Il s'éloigna de la Russie; mais aussitôt après l'avènement de l'Empereur Alexandre qui, comme grand-duc, l'avait admis dans son intimité, il revint à St.-Pétersbourg, où ce prince lui donna des marques de bienveillance, gages de la confiance éclatante qu'il devait bientôt lui accorder.
Cependant le duc de Richelieu suivait d'un œil attentif les pas que faisait la France, depuis la journée qui avait vu expirer le règne du Directoire, vers le rétablissement de l'ordre et de la morale publique. Des lois de sang ne repoussaient plus les exilés. La paix avait été à peine
*) Le duc de Eiclielieii fut proinptement nommé général-major et devint en 1801 lieutenant-général.
rétablie entre la France et la Rnssie que le duc en profita pour revoir le sol natal et sa famille. Un autre motif l'appelait d'ailleurs à Paris- ni les démarches, ni les soins ne lui coûtèrent pour recouvrer quelques parties de sa fortune. 11 ne s'agissait plus de ses intérêts; c'est du sort des créanciers de son père et de son grand-père qu'il s'occupait. Il leur abandonna tous les droits auxquels il pouvait prétendre, et ne conserva rien de l'héritage immense du cardinal de Richelieu.
Le nom du duc de Richelieu était trop remarquable pour que sa présence échappât à celui qui, sous le titre de premier consul, réglait les destinées de la France. Le duc fut pressé de s'attacher à son gouvernement, mais il tenait à la maison de Bourbon par trop de liens pour céder à ces instances. La reconnaissance le rappela dans un pays qui l'avait reçu aux jours de l'adversité et où il prévoyait qu'il ne serait pas sans occasion d'ajouter un nouveau lustre au grand nom qu'il portait. Il ne tarda pas à s'en présenter. Le jeune Empereur dirigeait alors ses regards sur les différentes parties de son immense empire. Les provinces que borne la mer Noire y avaient été récemment réunies. La barbare ignorance des musulmans dont elles avaient été longtemps la conquête, les ravages de la guerre avaient converti en déserts incultes des contrées jadis animées par des colonies florissantes. Il fallait y rappeler des habitants et y ramener la civilisation. Au commencement de 1803, le duc de Richeheu fut nommé gouverneur d'Odessa. Dix-huit mois après, l'Empereur, averti par des succès aussi prompts qu'éclatants, lui confia le gouvernement général de toute la Nouvelle Russie. Une autorité sans limites fut déposée entre ses mains. Il sut en user pour accomplir rapidement les désirs du Monarque et les vœux des amis de l'humanité.
C'est à Catherine que remonte la fondation d'une colonie grecque à Odessa. Toutefois, quand le duc de Richelieu vint en prendre l'administration, on n'y comptait encore que 5,000 habitants. Aucune rue n'était formée, aucun établissement n'était achevé. Lorsque, onze ans après, le duc s'éloigna, il laissa une ville de 35,000 âmes, dont les rues tirées au cordeau sont plantées d'un double rang d'arbres et qui jouit de tous les établissements qu'exige le culte, l'instruction, la commodité et même les plaisirs des habitants. Un seul édifice public avait été négligé. Le duc de Richelieu, dans cet oubli de lui-même et cette simplicité de mœurs qui distinguaient son caractère, n'avait rien voulu changer à la modeste habitation (ju'il avait trouvée à son arrivée. Le commerce, débarrassé d'entraves, avait pris à Odessa l'essor le plus rapide, tandis que la sécurité et la liberté de conscience y avaient promptement attiré la population; mais les regards du
duc n'étaient point concentrés sur cette belle création. Les mêmes soins, la même activité présidaient à l'administration des vastes contrées qui s'étendent du Dniester au Kouban et au Caucase. Ils obtenaient partout le même résultat '^).
Le Bulgare fuyant le poids du despotisme ottoman, l'anabaptiste abandonnant rAllemagne, se réunissaient aux confins de l'Asie; plus de cent villages peuplés par des colons qui donnaient l'exemple des pratiques les plus éclairées de l'agriculture, s'élevèrent, daus ce court espace de temps, au milieu de plaines qui offraient à peine aux îs^ogais quelques herbages pour leurs troupeaux.
Pendant que le duc de Richelieu, empruntant chez toutes les nations ce que l'expérience d'une longue civilisation a produit de plus utile, en faisait jouir les peuples divers confiés à son autorité, il les défendait luimême contre les incursions des Circassiens. Plusieurs fois pour mettre un terme à leurs déprédations encouragées par la protection souvent cachée, mais toujours constante que leur accordait la jalousie des Turcs, le duc fut obligé de pénétrer dans leurs montagnes à la tête de ses troupes, protégeant ainsi de sou épée ceux qu'il gouvernait; mais en même temps qu'il faisait respecter le poids de sa force à ces hommes farouches qui ne respectent que la force, il ne négligeait rien pour étendre les bienfaits de la société européenne dans ces pays barbares. Plusieurs jeunes Circassiens, que le cours des événements avait mis entre ses mains, furent élevés sous ses yeux. Instruits daus nos arts, façonnés à nos mœurs, ils retournèrent au milieu de leurs compatriotes, dont ils commenceront sans doute à adoucir les coutumes Déjà on a vu, dans plusieurs circonstances, qu'ils conservaient religieusement le souvenir de leur bienfaiteur.
Une grande calamité vint donner au duc de Richelieu l'occasion de montrer dans tout sou éclat le dévouement que l'amour de l'humanité peut inspirer. Au mois d'août 1812, la peste éclata à Odessa. Sur-le-champ toutes les mesures que la prudence conseillait furent prises avec autant de célérité que de fermeté. La ville entière fut déclarée en quarantaine, il fut interdit à tous les habitants de sortir de leur maisons; des commissaires choisis dans chaque quartier leur fournissaient des ahmeuts. Le duc se multipliait pour se porter sur tous les points qui réclamaient sa présence. Occupé sans relâche de préserver la vie de ceux qui étaient confiés à ses soins, on eût dit que la sienne était la seule qu'il n'eût pas à
*) La population de la Nouvelle Russie, pendant que le duc l'a gouvernée, s'est accrue d'un million d'âmes.
défendre. On le voyait entrer sans crainte dans les hôpitaux des pestiférés. Un jour, une malheureuse mère, succomhant sous l'horrible maladie, déposa entre ses bras l'enfant qu'elle arracha de son sein. Dans un village voisin d'Odessa, les morts restaient sans sépulture. Le duc, saisissant une bêche, fit rougir la lâcheté. Un tel dévouement devait être récompensé. Les progrès de la contagion ne furent point tels qu'on avait dû le craindre. Ils diminuèrent assez rapidement et la peste cessa au commencement de l'année 1813.
L'Empereur Alexandre avait eu plusieurs fois la pensée d'aller visiter Il Nouvelle Russie, et de jouir par ses propres yeux de ces conquêtes de la civilisation dont son règne était honoré par le duc de Richelieu. Mais ce ne fut qu'en 1818 qu'il put exécuter ce dessein. Le tableau qui se déroula à ses regards ne resta point au-dessous de son attente, il voulut témoigner aussitôt ses sentiments à celui qui les avait fait naître et il écrivit au duc une lettre, où il s'exprimait ainsi: «En visitant les pays jadis confiés à vos soins, j'y ai trouvé à chaque pas, j'y ai admiré avec une vive satisfaction qui se reportait sans cesse vers vous, le fruit de vos travaux, de vos intentions droites et pures, constamment réalisées par une vigilance infatigable».
Il lui envoya en même temps le cordon de l'ordre de St. -André.
Cependant Napoléon avait trouvé dans les plaines mêmes de la Russie le terme de ses triomphes. Abandonné par la France, qui ne voyait plus dans des guerres continuelles que les projets d'une ambition aussi insatiable qu'étrangère à ses intérêts, il était tombé sous les coups de l'Europe réunie contre lui. Louis XVIII, rappelé au trône de ses pères, donna à la nation la constitution qu'elle avait vainement cherchée à travers les orages et les calamités. Le duc de Richelieu fit partie de la Chambre des pairs. De nouveaux devoirs s'ouvraient devant lui; il se sépara de ces peuples dont, pendant onze années, le bonheur l'avait constamment occupé, mais ses regrets durent être adoucis par la conviction que ses bienfaits n'avaient point été méconnus. La reconnaissance avait surmonté même les préjugés religieux, on avait gravé son portrait à Odessa, et on le voyait jusque dans les huttes des Tartares.
Le duc arriva à Paris au mois d'octobre 1818 et retrouva auprès du roi la charge de premier gentilhomme de la chambre que son père avait remplie. Sa réputation l'avait précédé, l'orgueil national était flatté de ce qu'un Français avait porté la civilisation dans des contrées, où elle n'avait jamais pénétré. Etranger aux discordes civiles, le duc n'avait point dû courber la tête sous les difi'ércnls gouvernemcnis qui successivement avaient
dominé la France; il ne se prévalait point de cet avantage. Averti par l'indulgence de son caractère, instruit par les leçons de l'histoire, il pensait que souvent les événements avaient entraîné avec une force irrésistible; il croyait que pour terminer les révolutions, un voile doit être jeté sur le passé. La nation avait besoin de repos, et dé;) à l'opinion publique indiquait le duc de Richelieu comme un des hommes auxquels la sagesse du roi confierait l'exécution de ses vues conciliatrices, mais la catastrophe du printemps de 1815 le força à quitter de nouveau sa patrie.
Louis XYIll, dès que les portes de son royaume lui eurent été rouvertes, forma un ministère présidé par le prince de Talleyrand. Le duc de Richelieu qui se trouvait alors en Allemagne fut choisi pour remplir les fonctions de ministre de la maison du roi. Il revint peu après à Paris, mais il n'accepta pas le ministère auquel il avait été nommé. L'enchaînement des circonstances avait obligé le roi à faire, pour sauver sa capitale, pour accélérer la pacification de son royaume, un immense sacrifice. On peut croire que le duc répugnait à l'idée de siéger avec un homme "") dont le nom se liait aux plus lugubres souvenirs. Mais bientôt les choses changèrent, la France manifesta hautement ses sentiments, l'homme qu'ils repoussaient ne tarda pas à disparaître. Dans ce conflit des passions, le ministère entier avait été ébranlé, et la difficulté de traiter avec l'Europe en armes, campée au cœur de la France, semblait journellement s'accroître.
Les puissances alliées avaient fait connaître leurs prétentions, mais en vain le ministère avait admis en principe «des cessions territoriales sur ce qui n'était pas l'ancienne France, le paiement d'une indemnité et l'occupation d'une partie du royaume par un nombre de troupes et pour un temps à déterminer)). '*) La négociation ne faisait aucun progrès tandis (fue l'état du pays s'aggravait chaque jour. Les ministres craignirent d'être un obstacle à la conclusion d'une paix si impatiemment attendue, ils peaiseront que le devoir leur prescrivait de céder à d'autres mains la direction des affaii;es publiques. Le 26 septembre 1815, le roi nomma le duc de Richelieu ministre des alfaires étrangères et président du Conseil. Le duc hésita à se charger de ce pénible fardeau; toutes les considérations d'intérêt personnel l'engageaient à ne point commettre sa réputation dans une entreprise si périlleuse, mais la patrie parla plus impérieusement. Un traité était indispensable au salut de la France: personne n'était mieux que lui
*) Le ministre de la police, Fouché.
*'*) Note du 21 septembre. — Voy. Schœll. Histoire des traités de paix XI. 463.
en position de hâter sa conclusion, de modérer la rigueur de ses conditions. On ne pouvait se dissimuler que la France avait peu d'appui à espérer de ses voisins qu'elle avait trop longtemps irrités en les accablant du poids de sa puissance ou dont les intérêts étaient trop opposés aux siens. La Russie seule n'avait rien à lui demander: elle devait sentir que tout ce que la France perdrait en force et en consistance servirait à accroître la force et l'importance de ses propres rivales. Les armées françaises avaient bien franchi le Niémen et porté la dévastation jusqu'au sein de l'empire.* L'esprit généreux d'Alexandre avait su distinguer ce qui appartenait à la nation, de ce qui appartenait à celui qui la traînait à son char. Une amitié née des événements les plus inouïs avait cédé à un juste ressentiment, mais aussitôt que le trône du conquérant avait été renversé, Alexandre avait rendu cours à ses dispositions bienveillantes pour la France. Le duc de Richelieu les connaissait, mais il savait aussi que, présentés par lui, les intérêts de son pays seraient mieux entendus, les réclamations de la justice mieux accueilhes. Cette circonstance lui imposait le devoir d'accepter la mission que le roi lui confiait. 11 se dévoua à attacher son nom aux sacrifices rendus inévitables par la force irrésistible des choses.
Pour juger la carrière du duc de Richelieu, il faut envisager la situation de la France au moment, où il prit les rênes de l'administration. Sept cent mille soldats étrangers couvraient le sol des départements au nord et à l'est de la Loire, ainsi qu'au nord et à l'est du Rhône et venaient demander compte à la France, rendue au sceptre de son roi, des maux, que pendant son absence, elle avait fait peser sur les autres états. On achevait de dissoudre, de l'autre côté de la Loire, les bataillons restes de ces armées qui si longtemps avaient fait trembler l'Europe. Le trésor était vide; les sources de la prospérité publique et le cours des contributions étaient interrompus. Ainsi, d'un côté, la force excitée par un long abus de la force, exigeait des réparations impossibles à fournir, de l'autre tout moyen de résistance militaire était anéantie. C'est sous ces auspices que la suite des négociations avec l'Autriche, la Grande-Bretagne, la Prusse et la Russie fut remise au duc de Richelieu.
Les plénipotentiaires de ces quatre cours, après de longues discussions dans lesquelles les cabinets avaient eu beaucoup de peine à se mettre d'accord et dans lesquelles les projets les plus hostiles contre la France avaient été avancés et soutenus, avaient fini par réduire leurs demandes à quatre points: 1) Une cession de territoire comprenant les places de Coudé, de Pliilippeville, de Marienbourg, Givet, Chaiicmont, Sarrelouis, Landau et
les forts de Joiix et de rEcluse; 2) la démolition des fortifications d'Huningiie; 3) le paiement d'une indemnité de 800.000,000 fr.; 4) l'occupation pendant sept ans d'une ligne le long des frontières par une armée de 150 mille hommes entretenus aux frais de la France. Le ministère qui venait de se retirer avait, comme nous l'avons déjà rappelé, consenti en principe le paiement d'une indemnité, l'occupation d'une partie des provinces frontières par un corps de troupes étrangères et des cessions territoriales sur ce qui n'était pas l'ancienne France; mais un incident se présenta avant «lue le duc de Richelieu pût chercher à diminuer la rigueur de ces conditions; car telle était la situation, où la fatale entreprise de Napoléon Bonaparte avait réduit la France qu'il s'agissait bien plus pour elle de conditions à souscrire que d'un traité à négocier. Un parti né au milieu de cette exaltation du patriotisme qui, en 1813, souleva l'Allemagne, n'avait point douté que l'Alsace et la Lorraine ne fussent réunies à la Confédération Germanique. Il avait vu en frémissant que par l'influence des grandes puissances, ce projet avait été repoussé. De nouveaux efforts furent tentés. Un des cabinets se détermina à le reproduire; il trouva de l'appui dans les conseils. On pouvait craindre que des besoins récents de vengeance et de vieilles rivalités ne le fissent triompher. Déjà la carte qui offrait aux yeux la France dépouillée de ces belles provinces était dessinée "'). Le duc de Richelieu s'adressa à l'Empereur Alexandre; il lui montra que sa gloire comme son intérêt véritable voulaient que la France, en recouvrant ses rois, conservât le territoire qu'ils avaient gouverné; il peignit avec l'énergie de la conviction le désespoir d'un grand peuple et les effets qu'on pouvait en redouter. Ses efforts ne furent pas vains. Les conseils de la modération et de la magnanimité prévalurent, et la négociation fut reprise sur les bases déjà posées. S'il ne fut pas possible d'en faire adopter d'autres, du moins le duc de Richelieu obtint que les places importantes de Condé, de Givet et de Charlemont, les forts de Joux et de l'Ecluse ne seraient point compris dans les cessions territoriales, que l'indemnité pécuniaire serait diminuée de cent millions, que l'occupation militaire ne durerait que cinq ans, et pourrait finir même au bout de trois années.
Ce fut le 20 novembre 1815 que le duc de Richelieu signa, en qualité de plénipotentiaire du roi de France, ce traité, mémorable monument
*) Cette carte fut donnée par l'Empereur Alexandre au duc de Richelieu. La limite qui y est tracée séparait de la France une partie de la Franche Comté. l'Alsace, la Basse Lorraine, une partie de la Haute Champagne, le Hainaut et l>i Flandre.
de» l'instabilité de la fortune. Le discours qu'il prononça en le communiquant, cinq jours après, aux deux Chambres est empreint d'une patriotique douleur, en même temps que d'une noble résignation. On sentait, en l'écoutant, que le négociateur n'avait cédé que là, où la nécessité était inflexible. On comprenait aussi que sa franchise était arrêtée et qu'il préférait rester en butte aux traits 4e l'ignorance et de la présomption plutôt que de les écarter en publiant des faits dont le récit aurait accru l'irritation et la méfiance.
Les soins d'une négociation dont l'histoire n'offre pas d'exemple, puisqu'il s'agissait d'entendre, de discuter, de combattre les plaintes, les réclamations, les prétentions de tous les peuples de l'Europe, qui tous avaient marché contre l'ennemi commun, n'avaient pas fait perdre de vue au duc de Richelieu l'administration intérieure. Pendant que les Chambres donnaient au gouvernement les moyens extraordinaires qu'exigeait la répression des ennemis de l'autorité royale '') et que la modération du ministère en restreignait l'action dans de justes limites, des mesures vigoureuses mettaient un terme aux excès qui avaient affligé plusieurs départements du midi.
D'après une ordonnance du roi rendue sous le précédent ministère "'*) contre les généraux qui avaient passé, avant le 23 mars, sous d'autres drapeaux, le maréchal Ney avait été traduit devant un conseil de guerre. Ce conseil s'étant déclaré incompétent, le maréchal dut être jugé par la Cour des pairs. Le duc de Richelieu porta (le 11 novembre) à la Chambre l'ordonnance royale qui la constituait en cour de justice. Aussitôt que ce procès mémorable fut terminé, le duc, heureux interprète d'une clémence auguste, eut la satisfaction d'apporter à la Chambre des députés (8 septembre) un projet de loi qui accordait une amnistie générale, pleine et entière, sans autres exceptions que celles qu'exigeait l'exécution de l'ordonnance du 24 juillet, et le cours de la justice dans les procès déjà commencés. La Chambre des députés crut devoir aller au delà de la volonté royale. Malgré la résistance que la Charte commandait au ministère, les conventionnels régicides furent bannis du royaume. Dans le cours de la discussion, il fut proposé de confisquer les biens des bannis et des condamnés. Le duc repoussa cette proposition avec toute la force de la raison et toute la chaleur de l'humanité. «Ce sont», dit-il, «les confiscations qui rendent irréparables les maux des révolutions. En punissant les enfants, elles lèguent aux généra-
*) Loi sur la liberté individuelle, 29 août 1815. Loi coutre les cris séditieux, 9 novembre 1815. Loi sur les cours prévôtales, 20 octobre 1815.- **) Ordonnance du 24 juillet 1815.
tions les haines et les vengeances. Elles désolent la terre, comme les conquérants à la suite desquels elles marchent ».
La session des Chambres était terminée; des ressources suffisantes avaient été aflectées aux besoins de l'état; l'ordre régnait sur tous les points de la France. Une insurrection essayée dans le département de l'Isère avait été aussitôt réprimée.
L'alliance contractée par le plus jeune des neveux du roi avec une princesse de la famille de Bourbon donnait de nouveaux gages pour la sécurité de l'avenir. Les regards du duc de Richelieu purent alors se tourner sur les changements aux articles de la Charte qui avaient été annoncés ■") avant qu'il eût été appelé à la présidence du Conseil. Déjà le roi ''*) avait prononcé ces paroles: «Aucun de nous ne doit oubher qu'auprès de l'avantage d'améhorer est le danger d'innover». 11 parut que l'avantage qui pourrait résulter de modifications proposées ne compensait pas l'inquiétude que faisait naître dans les esprits l'ouverture ^donnée à tous les changements, à toutes les variations qui seraient dictées par les systèmes des difïérents ministères ou par les projets des différents partis que les chances électorales amèneraient au pouvoir. La nation avait appris que la Charte était un port, oii elle devait se reposer après de si rudes tempêtes. Elle voyait avec anxiété que cette loi fondamentale, à peine en vigueur, allait être livrée aux subtilités de la controverse, aux déclamations de la tribune. D'un autre côté, la discussion de la loi d'amnistie avait fait naître plus que de la froideur entre le ministère et la Chambre des députés. L'éloignenient s'était accru dans le cours de la délibération de la loi des fliiances, où le projet de budget présenté par le ministère avait été entièrement changé. Une discussion malheureuse engagée sur une loi qui tendait à établir un nouveau système électoral avait développé de plus en plus ces dissentiments. La Chambre, teUe qu'elle avait été formée d'après l'ordonnance du 13 juillet, n'était point d'ailleurs en harmonie avec la Charte ni pour le nombre, ni pour l'âge de ses membres. En rentrant dans les termes de la Charte, la dissolution devenait donc une condition nécessaire. Ces graves considérations qui avaient fixé l'opinion du duc de Richelieu, furent longtemps pesées et débattues dans les conseils du gouvernement. Enfin le roi rendit le 5 septembre 1816 une ordonnance qui déclara ((qu'aucun article de la Charte ne serait révisé et que la Chambre des députés était dissoute».
*) Ordonnance du 13 juillet 1815.
**) Discours à l'ouverture de la Session de 1815,
La nouvelle Chambre qui se réunit le 4 novembre suivant confia au ministère les pouvoirs extraordinaires qu'il jugea encore à propos de demander *). La loi annuelle sur les finances, améliorée par les discussions entre le ministère et les Chambres, établit pour le payement des dettes de l'état des mesures si sagement combinées que, malgré la difficulté des circonstances, il satisfit à tous ses engagements. Elle posa en même temps les bases de ce système d'ordre, de clarté et d'économie qui, suivi et perfectionné, a amené le crédit du trésor de la France au point où il est arrivé depuis; mais le résultat le plus important de cette session fut la loi qui régla l'élection des députés '"'). Quoiqu'on ait reproché à cette loi d'être puisée dans des principes opposés à la monarchie, on doit reconnaître que sortant du système qui considère le suffrage accordé à chaque citoyen comme un droit qui lui appartient et dont il ne s'agit que de régler l'exercice, système si susceptible de fausses applications, elle est partie d'un principe plus vrai et d'une application constamment utile, c'est que le droit de suffrage est une mission conférée à ceux auxquels le législateur suppose la capacité suffisante pour l'exercer au profit de la société. Le duc de Richelieu pensa que c'était un pas immense vers la stabilité, vers la liberté fondée sur une juste influence des hommes les plus intéressés à la prospérité publique, que de concentrer ainsi, en exécutant sans restriction les dispositions de la Charte, l'élection des députés dans les mains de cent mille électeurs, quand depuis 1789, plus d'un milhon d'individus avaient constamment concouru à cette élection, et que sous le régime impérial, tous les citoyens, sans aucune distinction, sans aucune garantie, avaient été appelés à donner leurs suffrages.
Cependant le duc de Richelieu ne perdait pas de vue le but qu'il s'était proposé, la délivrance de la France à l'époque la plus rapprochée où le traité de 1815 permettait de l'espérer. 11 fallait pour y parvenir, non-seulement que la tranquillité intérieure fût assurée, mais encore que la situation du royaume ne pût être présentée comme laissant des inquiétudes sur l'avenir. 11 fallait que la France eût une armée pour mettre un poids dans la balance de l'Europe- il fallait aussi qu'elle eût rempli toutes les conditions qui lui avaient été imposées tant envers les autres gouvernements qu'envers leurs sujets, afin qu'on ne pût alléguer que la pré-
*) Le droit de faire arrêter les individus prévenus de macliinations contre la personne du souverain et la sûreté de l'état, ainsi que la censure des écrits périodiques ,
**) Loi du 5 février 1817.
seiïce des troupes étrangères était nécessaire pour la contraindre à les accomplir. Tel était le triple objet de toutes les pensées du duc de Richelieu, de tous les actes qu'il proposait au roi. D'un côté, il cherchait à éloigner toutes les causes de dissensions, à réparer les maux, suite des révolutions et de la guerre; de l'autre, il faisait entendre aux cabinets étrangers que les divisions d'opinion qui s'élevaient sur des points de législation étaient une suite du gouvernement représentatif, comme les luttes des partis pour s'emparer du pouvoir en étaient une condition inséparable. L'intempérie de l'année 1816 avait amené une cherté de grains qui, malgré tous les etîorts du gouvernement pour la combattre par l'arrivée des grains du dehors, avait produit dans plusieurs provinces une cruelle disette. Quelques émeutes éclatèrent, mais bien que le duc de Richelieu fût arrêté dans sa marche par ces fâcheux événements, il en profita pour faire comprendre aux cours alliées que la présence d'une armée considérable dans un pays accablé par les rigueurs de la disette était un motif continuel d'irritation, tandis que les frais de son entretien, augmentés par le haut prix des denrées venaient accroître les embarras du trésor épuisé par les dépenses énormes que nécessitait l'approvisionnement de la capitale et des provinces. La diminution de l'armée d'occupation dont le duc de Richeheu avait réussi à faire entrevoir la possibilité dans un des actes qui avaient précédé le traité du 20 novembre, oifrait les moyens d'alléger les difficultés de la position du gouvernement français. Le duc obtint un plein succès dans cette négociation d'autant plus importante qu'elle ouvrait la route vers un plus grand résultat. Le 11 février 1817, il vint annoncer aux deux Chambres que 30,000 hommes allaient repasser la frontière et que la dépense de l'armée d'occupation serait diminuée annuellement de 30 raillions.
Recréer l'armée était une tâche difficile. Le sort recrutait depuis longtemps les armées des puissances du nord. C'est au moyen de ce mode de recrutement que la France avait levé ces innombrables armées qui pendant tant d'années avaient renversé tous les obstacles; mais l'ambition d'un conquérant avait abusé, au delà de ce que l'imagination pouvait supposer, de la facilité de forcer les jeunes Français à se ranger sous les drapeaux. Des triomphes n'avaient pu cacher l'énormité des sacrifices; la conscription était considérée comme le plus funeste fléau. La Charte la déclara abolie. Toutefois on ne pouvait abandonner le recrutement aux hasards d'une volonté capricieuse ou d'un enthousiasme éphémère. Il était donc évidemment nécessaire de recourir au recrutement forcé pour assurer l'indéijendance et la dignité sans lesquelles il n'y a ni roi ni na-
iîon. C'est ainsi que le discours du trône s'exprima à l'ouverture de la session de 1817 (5 septembre) en annonçant la loi préparée par le ministère. Cette loi éleva soigneusement les barrières qui devaient rassurer la nation contre le retour des abus dont elle avait à déplorer les effets. De même qu'il fut dit dans la discussion que la milice était la conscription, sauf r égalité^ on peut dire que la nouvelle loi *) était la conscription, sauf ses abus et ses dangers. Mais réunir les suffrages, malgré de si fâcheux souvenirs, malgré tant de préventions contraires, n'était pas la seule difficulté. Il fallait discuter un système militaire, rétablir les forces nationales en présence des armées de l'Europe résidant encore sur le territoire du royaume, sans exciter les alarmes des cabinets voisins, sans leur laisser penser que la France cherchait à s'affranchir violemment de ses obligations. C'était par conséquent alors qu'il était plus que jamais nécessaire d'écarter toutes les causes de mécontentement, tous les motifs de suspicion. Aussi le duc de Richelieu s'était-il auparavant occupé des moyens d'exécuter toutes les dispositions du traité du 20 septembre 1815 et de mettre un terme aux graves discussions que quelquesunes avaient fait naître.
En signant la paix de 1814, les gouvernements déclarèrent éteintes toutes leurs dettes réciproques, mais en renonçant aux droits du fisc, on voulut que ceux des particuliers ne fussent point sacrifiés. Pendant de longues années, la France avait donné le spectacle de la spoliation de ses créanciers et de la violation de ses engagements. Le traité stipula qu'elle ferait liquider et payer les créances légitimes qui seraient présentées *").
Des commissaires spéciaux devaient être chargés de l'exécution de ces dispositions. La justice n'en fut pas contestée, mais on ne s'occupa point de leur donner suite. Les étrangers craignirent un retour aux voies si longtemps suivies, et quand l'Europe à qui Napoléon avait une seconde ibis livré la France, dicta le traité du 20 septembre, de nouvelles stipulations y furent insérées pour garantir l'exécution du traité précédent.
11 eut été impossible d'acquitter en numéraire la masse des dettes contractées, des rives de l'Elbe aux rives du Tibre. On convint {|ue les liaiements seraient eifectués en rentes sur le Grand-livre. Neuf millions furent d'abord affectés à cette destination "'""'), mais on ignorait à cette époque quel serait le résultat général des réclamations présentées par les
*) Loi du 10 mars 1818.
**) Traité du 30 mai 1814, art. 19, 20, 22, 25 etc.
***) Loi du 23 octobre 1815.
commissaires de 34 états tlilïérents. Le terme fixé pour leur présentation n'expirait que deux ans après (28 février 1817), le total s'en éleva à un milliard six cent millions de francs. Aussitôt que le duc de Richelieu en fut instruit; il reconnut que, quelle que fût la diminution produite par une sévère liquidation, elle resterait un fardeau sous lequel succomberait le crédit public, tandis que des discussions inévitables entre des hommes chargés de défendre des intérêts aussi opposés, seraient pour les cabinets une source continuelle de contestations et de mécontentements. Le duc, envisageant la question dans sou ensemble et surtout dans ses rapports avec l'évacuation du territoire, comprit que le seul moyen d'écarter le double danger qui s'offrait à ses yeux, était d'obtenir qu'un nouveau traité fixât les sommes à payer dans une proportion qui n'excédât point les forces de la France, en même temps qu'il renverrait à chaque gouvernement la liquidation des créances de ses sujets.
C'est dans ces vues que, dès le mois de juillet 1817, le duc de Richelieu dirigea ses négociations. La Russie se trouvait placée de manière à jouer naturehement le beau rôle de médiateur dans une transaction qui embrassait de si grands intérêts publics et qui comprenait tant d'intérêts particuhers. Ses sujets n'avaient aucune réclamation à former. Une armée française avait envahi plusieurs de ses vastes provinces, mais aucun engagement n'avait été contracté dans un pays, où tous les habitants abandonnaient leurs foyers à l'approche des troupes ennemies. L'Empereur Alexandre apprécia les considérations que le duc de Richeheu développait avec toute l'ardeur du patriotisme. Si tous les cabinets ne manifestèrent pas immé diatement des intentions également favorables, du moins tous admirent la nécessité d'alléger le fardeau de la France. Mais il restait une tâche délicate et épineuse à remplir: il fallait peser, d'un côté, la réduction sur la masse totale des réclamations dont la nécessité étajt reconnue, de l'autre la somme qu'exigeait le paiement des créances les plus légitimes. L'Empereur Alexandre convaincu que si la négociation n'était pas dirigée, pour tous les états qui avaient à traiter avec la France, par un personnage qui serait en quelque sorte un modérateur commun, elle échouerait par la divergence des vues et l'exagération des prétentions, proposa- de confier cette mission an duc de Wellington. L'assentiment général en accueillit la proposition et le duc se rendit à Paris. De longues et fréquentes conférences, où le duc de Richelieu se montra aussi habile que zélé défenseur des intérêts de son pays, ne furent point interrompues par une tentative d'assassinat contre le plénipotentiaire investi de la confiance de l'Europe. On peut croire que cette tentative fut l'œuvre de quelques hommes qui
apercevaient avec l'instinct de la haine dans l'heureuse issue de cette grande négociation la garantie de la paix et la consolidation de la monarchie. Enfin trois conventions furent signées; elles fixèrent à 16.040,000 fr. de rentes la somme destinée au paiement des dettes de la France envers les sujets de tous les états qui avaient accédé aux traités de 1814 et de 1815. Le soin d'opérer les liquidations et de répartir entre les créanciers de la France fut laissé à chacun de ces états "). Ainsi au moyen du paiement d'une rente représentant nominalement un capital de 320.800,000 fr. la France se trouva libérée d'une dette réclamée qui montait encore à 1.390.000,000 fr. ").
Le jour même de la signature de ces actes, le duc de Richelieu les communiqua aux deux Chambres en leur demandant, au nom du roi, les moyens de remplir les engagements contractés. Il fit remarquer «qu'elles allaient consacrer le principe trop longtemps méconnu de l'inviolabilité de la foi pubhque, et que cet hommage aux intérêts privés mettrait le sceau à la réconciliation des peuples». Il déclara qu'il ne restait plus de sujets de contestation et que «la France ayant accomph les conditions les plus rigoureuses, pourrait à son tour demander à l'Europe d'exécuter celles qui lui étaient favorables, mais pour qu'elles i»uissent l'être sans obstacle», ajoutat-il, «il était nécessaire que le gouvernement fût en état de pourvoir à l'acquittement de ce qui serait encore dû sur l'indemnité de 700.000,000 fr. que la France était obligée de payer». Le duc demanda en conséquence qu'un crédit de 24.000,000 fr. de rentes fût ouvert au gouvernement.
On vit alors un exemple remarquable de ce que peuvent l'amour du pays et le sentiment de la dignité nationale. A l'approche d'une résolution dont dépendait l'afiranchissement du territoire de la France, toutes les passions se turent; les divisions cessèrent un moment. Les Chambres convaincues que le gouvernement n'avait rien négligé pour alléger les charges imposées à la nation et se confiant aux espérances qui leur étaient
*) Convention du 25 avril 1818 avec l'Autriche, la Grande-Bretagne, la Prusse et la Eussie qui fixe à 12.040,000 fr. de rentes la somme destinée an paiement des sujets des états du continent.
Convention du même jour avec la Grande Bretag-ne qui tixe à 3.000,000 fr. la somme destinée au paiement de ses sujets.
Convention avec l'Espagne accordant à cette puissance un supplément de 1.000,000 fr. pour la même destination.
**)I1 avait été payé 180.000,000 f. et des réclamations montant à 30.000,000 f. avaient été définitivement rejetées.
données accueillirent dans un noble silence ces importantes propositions. La loi fut votée presque à l'unanimité dans la Chambre des députés et à l'unanimité dans la Chambre des pairs.
Le duc de Richelieu avait reconnu de bonne heure qu'mi système de crédit bien dirigé offrait seul les moyens de satisfaire tout d'un coup aux obligations du traité et de dégager ainsi entièrement la France des conditions qu'elle avait subies. Le succès de ce plan paraissait difficile à espérer. Pendant toute la durée du gouvernement im[>érial, quand la totalité des rentes inscrites ne montait qu'à 55.000,000 fr. et que les tributs d'une moitié de l'Europe alimentaient le trésor, le crédit du gouvernement était pour ainsi dire annulé. Trop de violations de la foi publique, trop d'actes arbitraires avaient signalé les écueils pour qu'un capitahste voulût commettre ses fonds dans les caisses de l'état. Depuis lors, les événements qui s'étaient succédé en 1814 et en 1815 avaient forcé d'élever les rentes inscrites à 126.000,000 fr. et c'était une opinion généralement professée par les gens de finance que le gouvernement ne pouvait point emprunter. Le duc de Richelieu crut qu'un état aussi vaste, aussi peuplé, aussi heureusement situé que la France aurait du crédit dès qu'on aurait confiance dans la loyauté du gouvernement; fort de sa conscience, il ne doutait pas qu'il ne fît passer dans les autres la conviction de cette loyauté; il ne se laissa pas découi'ager par toutes les objections qui furent soulevées contre la première proposition d'un emprunt. Secondé par celui qui se trouvait à la tête des finances (M. Corvetto) il surmonta tous les obstacles. Un premier emprunt fut contracté en 1817. Il le fut avec des maisons de banque étrangères. A cette époque aucune maison française ne s'était présentée. Le cours des rentes s'éleva rapidement. Le crédit public était créé; les compétiteurs se pressèrent en foule. Les emprunts qui suivirent furent contractés à des conditions beaucoup moins onéreuses. Celui qui eut spécialement pour objet la négociation de la partie des 24.000,000 fr. de rentes nécessaires pour compléter l'indemnité exigible avant l'évacuation du territoire du royaume, fut conclu, comme l'avait été le premier, avec des maisons étrangères. Le duc de Richelieu aperçut dans ce choix des prêteurs l'avantage de faire concourir à la libération de la France les capitaux des étrangers eux-mêmes, et d'olïrir aux puissances envers lesquelles la France devait s'acquitter des garanties qu'elles préféreraient et qui mettraient plus promptement un ternie à des rapports dont la fierté nationale attendait impatiemment la fin.
Pendant que tout était ainsi préparé dans l'intérieur, le duc de Richelieu avait obtenu, comme il l'avait annoncé aux deux Chambres, que les
souverains signataires du traité de 1815; se réuniraient par eux-mêmes ou par leurs plénipotentiaires à Aix-la-Chapelle pour examiner si l'occupation militaire d'une partie ' des provinces de la France finirait au bout de trois années révolues, ou si elle serait prolongée, comme le traité en laissait l'alternative.
Le duc de Richelieu arriva le 26 septembre 1818 à Aix-la-Chapelle. Les obstacles étaient déjà presqu'entièrement aplanis. L'opinion d'un grand souverain avait fait triompher la politique la plus généreuse. Dès le 2 octobre, l'évacuation du territoire français fut décidée. Il restait à régler les prétentions des puissances alliées, quant au terme et à la nature des paiements, ainsi qu'à l'entretien des troupes qui auraient pu rester pendant cinq ans à la charge de la France. L'habileté du négociateur, le poids de ses paroles éloignèrent toutes les difficultés. On convint que les troupes devaient être retirées au 30 novembre, la dépense de leur entretien cesserait à cette époque, et, , bien loin que l'évacuation du territoire nécessitât de nouveaux sacrifices, le duc obtint une réduction sur la partie de l'indemnité de la somme de 700.000,000 fr. que la France n'avait point encore acquittée ''). La convention qui sanctionnait ces dispositions fut conclue le 9 octobre 1818.
Trois ans auparavant, la France recevait la loi de l'Europe. Une alliance universelle semblait la menacer; alors elle avait repris la place qui lui appartenait parmi les nations et reparaissait au conseil des grandes puissances. Son plénipotentiaire signait, avec ceux de l'Autriche, de la Grande-Bretagne, de la Prusse et de la Russie, la déclaration qui annonçait le complément de la pacification générale et l'union de ces cinq puissances pour le maintien des traités.
Le duc de Richelieu recueillit à Aix-la-Chapelle des témoignages éclatants de l'estime et de la confiance des souverains. Il eut bientôt une nouvelle occasion de faire tourner à l'avantage de la nation les sentiments qui lui étaient accordés. Le cours des rentes s'était élevé bien au-dessus du niveau qu'il devait naturellement atteindre. Tout à coup, par l'effet d'imprudentes spéculations, il baissa rapidement. Le duc exposa les inconvénients d'accroître dans de pareilles circonstances, la quantité de rentes livrées à la circulation. Quelque difficile qu'il parût de modifier des stipulations si récemment et si solennellement contractées, il réussit pleinement dans une négociation qui intéressait essentiellement la fortune publique. Il obtiut d'abord que les délais fixés pour les paiements à faire par la France
") La somme due qui moulait à 280.000,000 iV. fut réduite à 265.000,000 tV
seraient doublés """J, et couiiiie les embarras de la Bourse couiiuuèrent, et qu'il devenait de plus en plus pressant de les diminuer, il obtint encore que 100.000,000 Ir. en inscriptions de rentes, qui étaient entrés dans ces paiements, seraient restitués à la France et remplacés par des sommes en numéraire dont la délivrance ne commencerait que dix-huit mois plus tard ^^").
Le duc de Richelieu par une sage persévérance, par une habile direction des relations de la France avec les puissances étrangères, par une fermeté que tempérait une juste déférence pour les prétentions légitimes, était ainsi arrivé au but qu'il s'était proposé. Il avait fréquemment déclaré à ses amis que lorsque le crédit personnel, dont il jouissait auprès des souverains et des cabinets étrangers, ne serait plus utile pour adoucir l'exécution des traités et pour rapprocher le terme de la rigoureuse condition à laquelle la fatalité des circonstances avait assujetti la France, il regarderait sa dette envers le roi et la patrie comme payée, et que, descendant alors du poste qu'il avait été contraint d'accepter, il rentrerait dans la vie privée. Mais des difficniltés d'un autre ordre venaient de s'élever, et il ne lui fut pas permis d'exécuter son dessein. La nation se jetait avec une ardeur imprévoyante dans les routes de la liberté que le roi lui avait ouvertes. De nombreux écrivains employaient leurs talents à exciter cette ardeur. Trop d'hommes accoutumés, pendant 25 ans, à participer au pouvoir, ou du moins à ses avantages, avaient vu dans la Eestauration le terme de leur importance, et, voulant la ressaisir, cherchaient dans la Charte des armes contre la monarchie et la dynastie régnante. Il s'agissait surtout de s'emparer des élections. La loi de 1817 avait prescrit la réunion des électeurs de chaque département daus une seule cité. Cette disposition assurait une influence prépondérante aux habitants des villes. C'est parmi eux qu'il est le plus d'hommes auxquels la propriété foncière n'inspire point un esprit de stabilité et qui plus facilement séduits par les théories spécieuses des sophistes politiques, n'aperçoivent souvent, dans des mouvements qui peuvent amener de nouvelles révolutions, que des chances ouvertes à l'ambition. Le résultat des opérations de plusieurs collèges électoraux éveilla l'inquiétude des amis du gouvernement. On supplia le duc de Richelieu de ne point abandonner le gouvernail quand l'approche de l'orage demandait un
*) An-angemeut consig-né au protocole du 11 novembre 1818.
**) Ce dernier arrangement n'a été signé que le 2 février 1819 après la retraite du duc de Richelieu par M. Dessolles, son successeur; mais il avait été rédigé et arrêté le 13 octobre 1818.
pilote expérimenté. Cédant à ces instances, il revint à Paris ponr concerter avec ses collègues les mesures qu'exigeaient les circonstances. Il y a lieu de croire que les membres du cabinet étaient d'accord sur la nécessité d'opposer quelques digues au torrent des opinions démocratiques qui menaçait des institutions que le temps n'avait pas encore cimentées, comme sur celle d'apporter des modifications à la loi électorale. Le roi, dans le discours d'ouverture de la session qui s'ouvrit le 10 décembre, demanda aux Chambres leur concours pour repousser les principes pernicieux qui, «sous le masque de la liberté, conduisent par l'anarchie au pouvoir absolu». Mais si l'on était d'accord sur le danger, sur la nécessité d'y opposer une vigoureuse défense, on ne l'était point sur les mesures auxquelles il convenait de recourir. La forme, le temps des modifications à introduire dans le système électoral devinrent la source de graves dissentiments. Le duc de Richelieu, croyant voir exposée à de nouveaux hasards la liberté légitime que la France avait achetée au prix de si grands désastres, l'indépendance et la dignité qu'elle venait de recouvrer, fut douleureusement affecté de cette perspective, et persuadé que d'autres seraient plus propres que lui à diriger le gouvernement à travers tant de prétentions et de rivalités, il revint à son projet de retraite; mais les autres membres du ministère pensèrent que c'était lui seul dont la présence au Conseil était indispensable, et se trouvant empressés de faire cesser une division qui se manifestait déjà au dehors, donnèrent tous leur démission. Le duc chercha à recomposer le Conseil du roi, en choisissant des hommes influents dans les différentes nuances d'opinion qui divisaient, dans les Chambres, les hommes les plus attachés à la monarchie. Il se flattait que, de cette combinaison, il naîtrait une sorte d'union de ces différents partis qui, représentés dans le cabinet, auraient intérêt à seconder la marche du ministère; mais la plupart de ceux auxquels des portefeuilles furent olîerts pressentirent l'impossibilité d'établir, dans un conseil composé d'éléments jusqu'alors si opposés, l'accord nécessaire pour gouverner. Leur refus augmenta les incertitudes et les méfiances. Le duc de Richelieu, resté seul sous le poids de la résolution à prendre sur une matière aussi hérissée de difficultés et de doutes que le système électoral dans un pays de 31 millions d'hommes, livré depuis trente ans à des vicissitudes inouïes, hésitait dans la crainte que ses lumières ne trahissent ses intentions. L'anxiété, la fatigue d'une telle contention d'esprit aggravèrent des soulfrances physiques qu'il éprouvait depuis quelque temps. D'un autre côté, le cabinet était dissous. Il en résultait une absence de gouvernement dont la prolongation serait devenue funeste. Le
29 (lécembre, le duc supplia do nouveau le roi d'agréer sa drniissioii; cette fois^ le roi l'accepta.
Le roi inséra dans un acte public le témoignage de ses regrets et déclara qu'il se réservait de reconnaître d'une manière éclatante les services que le duc de Richelieu avait rendus à l'état. Pendant le congrès d'Aixla-Chapelle, il avait reçu le cordon de l'ordre du St-Esprit; il fut nommé ministre d'état, et quelques mois après, il fut revêtu de la charge de grand veneur.
Aussitôt après la retraite du duc de Richelieu, un pair, le comte de Lally-Tollendal demanda «que le roi fût supplié de lui accorder une récompense à la fois honorifique et utile, proportionnée à l'éminencc de ses services et à son désintéressement)). La même proposition fut faite dans l'autre Chambre, par le baron Delessert. Au moment où elle allait être développée à la tribune, on lut une lettre du- duc dans laquelle il déclarait qu'il serait trop fier d'un «témoignage de bienveillance donné par le roi avec le concours des deux Chambres, pour le refuser, mais que, comme il s'agissait de lui décerner, aux frais de l'état, une récompense nationale il ne pouvait se résoudre à voir ajouter, à cause de lui, quelque chose aux charges qui pesaient sur la nation)). Malgré cette noble protestation, la proposition fut adoptée dans les deux Chambres à une grande majorité. Le roi fit présenter, en conséquence, un projet de loi portant création en faveur du duc de Richelieu d'un majorât de 50,000 fr. de revenus qui serait attaché à sa pairie. Ce projet de loi donna heu à de vives discussions, non qu'on pût méconnaître les services que le duc de Richelieu venait de rendre à la France, mais des souvenirs de dissentiments politiques se réveillèrent, tandis que des pairs et des députés prétendaient que l'érection d'un majorât était contraire à l'esprit de la Charte. Le projet du gouvernement fut modiflé dans ce sens que la dotation de 50,000 francs de revenus accordés au duc ne serait transmissible qu'à ses héritiers en ligne directe. Il accepta cette récompense nationale par déférence pour la volonté du roi et le vote des Chambres, mais il en consacra le produit tout entier à la fondation d'un hospice dans la ville de Bordeaux.
Le duc de Richelieu, délivré du fardeau des atïaires, parcourut les provinces du midi de la France, le nord de l'Italie, la Suisse et la Hollande. C'est dans ce dernier pays qu'il se trouvait lorsque plusieurs des ministres, pénétrés de la nécessité de s'opposer aux progrès des principes démocratiques, lui proposèrent de reprendre place dans le cabinet; mais il résista aux sollicitations les plus pressantes, et il revint à Paris déterminé à jouir des avantages d'une liberté dont pendant si longtemps il avait été privé
Toutefois, il ne voulut point refuser au roi et à son pays le secours de ses lumières et de son expérience. Un parti aveuglé par ses succès poussa l'audace et l'impudeur jusqu'à faire élire un homme dont le nom rappelait l'époque la plus déplorable des fureurs révolutionnaires; le nouveau ministère qui s'était formé sous la présidence du comte Decazes se décida à ne pas difterer davantage d'apporter à la loi électorale les changements qui depuis plusieurs mois avaient été projetés. Un conseil extraordinaire fut convoqué autour du trône; le duc siégea dans ce conseil.
Choisi par le roi pour aller, en son nom, féliciter Georges IV sur son avènement, le duc de Richeheu était à la veille de partir pour Londres, ijuand le forfait d'un fanatique atroce vint plonger la France dans la douleur et l'effroi. Le chef du ministère, abandonné par le côté des Chambres qui défendait la loi du 5 février comme le palladium des hbertés publiques, repoussé par l'autre côté qui lui reprochait de n'avoir point accueilli une proposition, faite au commencement de l'année précédente, dans la Chambre des pairs, pour arriver à changer cette loi, céda à la gravité des circonstances. L'opinion publique, comme la volonté du monarque rappelaient le duc de Richelieu. On regardait sou incontestable dévouement aux intérêts de la dynastie et du pays comme pouvant seul préserver la France des maux que la fatalité du crime menaçait d'attirer sur elle. Le duc résista plusieurs jours de suite à toutes les considérations par lesquelles on tentait de le déterminer à répondre de nouveau à la conflance du souverain et de la nation, mais il ne put résister aux instances de la famille royale éplorée; il n'hésita plus lorsqu'au nom de si grandes infortunes, on lui demanda de se dévouer. Le duc de Richelieu se trouva donc pour la seconde fois (20 février 1820) président du Conseil des ministres "). Il ne pouvait reprendre les rênes du gouvernement de l'état sous de plus funestes auspices. Le sang d'un prince, héritier du trône, fumait encore; la nation était dans l'alarme, l'irritation des partis était au comble. L'administration précédente avait proposé un système électoral qu'une égale défavciur dans toutes les parties de la Chambre semblait repousser. Elle avait dû s'empresser de présenter des lois pour armer le gouvernement des pouvoirs extraordinaires si impérieusement demandés par les circonstances; nuiis aucune majorité n'était encore formée, et le ministère ignorait si ces lois nécessaires surmonteraient la redoutable opposition qui s'était annoncée.
Au dehors, l'Europe effrayée des événements de l'annéiî qui venait de
*) Le duc de Eichelieu ne se chargea d'aucun département en particulier; le portefeuille des affaires étrangères resta dans les mains du baron Pasquier.
s'écouler, frémissait à l'aspect du volcan dont elle croyait déjà apercevoir la lave. De l'autre côté de la Manche, un complot frénétique' montrait jusqu'à (]uelles extrémités la haine de l'autorité était poussée, tandis que dans un royaume voisin, i^ouverné par un Bourbon, l'heureux succès d'une insurrection de la milice accoutumait les soldats à l'usage coupable de leur force.
Le duc de Richelieu pensa que [lour conjurer de tels dangers, pour vaincre de tels obstacles, il ne fallait rien moins ([ue l'union de tous les hommes fidèles au roi et amis d'une sage hberté. 11 espéra l'obtenir en prenant pour guide, dans tous les actes de son administration, le maintien de l'autorité royale et la consolidation du gouvernement constitutionnel. A la suite d'une longue et pénible discussion, les Chambres Yotèreut les deux lois qui donnaient au gouvernement le droit de faire arrêter les individus prévenus de machinations contre la sûreté du prince et de l'état, et celui de soumettre les journaux à la censure. Dans le cours de cette discussion, rien de ce qui pouvait exciter les déliances, noircir les intentions du gouvernement, enflammer les passions n'avait été oublié. Le duc de Richelieu fit connaître à la nation, en s'adressaut aux principaux fonctionnaires des départements, quel était réellement le but des lois adoptées et quel était celui où tendait le gouvernement: «Le pouvoir confié aux ministres du roi est un pouvoir tutélaire», leur dit-il, «il est destiné à protéger, à garantir les citoyens soumis aux lois; il ne se tournera que contre ceux-là seulement qui tenteraient de les violer».
Ces paroles ne furent point vaines; elles furent écoutées avec confiance. La censure prévint les récriminations, écarta ce qui aurait irrité les passions, envenimé les haines, et l'exercice de la loi, qui autorisait l'arrestation des individus soupçonnés de machinations, fut dirigé avec tant de réserve et de discernement que la nation remarqua à peine que ce pouvoir extraordinaire avait été remis au gouvernement. Mais la discussion de la loi des élections vint troubler la tranquillité renaissante. La loi, présentée par le chef de l'administration précédente, contenait plusieurs dérogations aux dispositions de la Charte. La nouvelle administration pensa qu'il était convenable de ne point él)ranler l'autorité de cette loi fondamentale. Le projet qui, comme on l'a dit plus haut, avait été mal accueilli, fut retiré et remplacé par un autre projet qui se rattachant à un mode déjà consacré [>ar une assez longue expérience, ne dépassait point les limites de la Charte. Ce nouveau projet rencontra également de grands obstacles; cependant il était à [irésumer qu'il finirait par triompher. On crut pouvoir intimider le gouvernement et les Chambres. Des rassemblements nombreux
se formèrent autour du palais de la Chambre des députés et jusques autour de la demeure du monarque. La sûreté publique était eu péril, la liberté des délibérations était menacée. Le duc de Richelieu sentit l'importance du moment. La moindre hésitation pouvait faire naître d'affreuses calamités. Un guerrier d'un nom révéré dans la nation comme dans l'armée, le maréchal Macdonald, fut chargé du commandement de Paris. Un appareil formidable fut développé. En ôtant ainsi aux séditieux tout espoir de succès, on évita d'être obligé d'employer la force. Pendant dix jours que cet état de trouble et d'anxiété régna dans la capitale, on n'eut à regretter que la vie de deux citoyens, et le calme était complètement rétabli, quand le 12 juin la nouvelle loi des élections fut adoptée par la Chambre des députés. Un amendement concerté entre le ministère et des députés influents, amendement qui replaçait la loi à peu près sur les mêmes bases où elle avait été primitivement posée réunit une majorité inespérée.
Mais d'autres inquiétudes ne tardèrent pas à s'élever. Le triomphe de la révolte du camp de l'île de Léon lança dans les mêmes voies l'armée napolitaine. L'armée portugaise devait bientôt les suivre. Les factieux crurent que cet exemple serait facilement imité par l'armée française. C'est vers elle qu'ils dirigèrent leurs efforts: ils la connaissaient mal. Presque dans tous les corps les officiers se montrèrent disposés à tenir leurs serments. Cependant dans quelques-uns, il s'en rencontra qui ne surent pas résister. Une conspiration fut tramée dans plusieurs régiments en garnison dans la capitale. Ses ramifications s'étendaient sur divers points du royaume. Les conspirateurs furent arrêtés avant qu'ils eussent pu arborer un étendard (19 août 1820) et les mesures prises dans les départements, en prévenant toute explosion, évitèrent que des soldats crédules ou des hommes entraînés par d'anciens souvenirs ou de récents exemples ne fussent précipités sous le glaive de la justice. Le ministère fit déférer le jugement de cette conspiration à la Cour des pairs. 11 voulait garantir à la nation que l'offense faite à la société serait punie par le corps le plus intéressé à défendre la monarchie constitutionnelle, tandis que l'innocence trouverait un asile assuré dans une assemblée dont le caractère auguste repoussait l'idée qu'elle pût être accessible aux suggestions du pouvoir.
Cet événement pressa l'exécution d'un projet que le duc de Richelieu nourrissait depuis que le roi l'avait rappelé à la tête de l'administration. En organisant l'armée destinée à remplacer celle qu'on licenciait sur les bords de la Loire, on avait dû se conformer aux circonstances. L'infanterie avait été divisée en légions qui correspondaient aux départements dont
elles portai(Mit le nom et où elles se recrutaient. Ce systèniii avait rendu plus facile la recomposition de rarniée; depuis il avait lavorisé le recrutement, mais ses avantages temporaires avaient cessé, et ses inconvénients permanents ressortaient chaque jour plus clairement. Sous le point de vue de l'art militaire, ils étaient nombreux; sous le point de vue de la politique, ils ne l'étaient pas moins. Les légions départamentales furent su[iprimées, et l'infanterie, rétablie sur le pied où elle était avant 1815, l'ut composée de régiments de ligne et de régiments d'infanterie légère. En même temps, son uniforme fut changé. La couleur bleue, ancienne couleur royale, à laquelle tant de triomphes avaient donné un nouvel éclat, lui fut rendue. Tout avait été préparé de longue main. En peu de mois, les régiments furent formés ''). Cette grande mesure s'exécuta sans opposition, ni secousse. Si quelques plaintes, provenant d'intérêts lésés, se tirent entendre, elles étaient inévitables. C'est d'ailleurs par son résultat qu'une semblable opération doit être jugée. Elle donna à la France une armée qui bientôt après montra, aux jours d'épreuve, toutes les vertus militaires.
L'attention vigilante du duc de Richelieu appelait les regards du monarque sur toutes les parties de l'administration publique. Dans les monarchies, la maguiflcence qui doit entourer le trône, l'étiquette même, puisqu'elle règle l'accès auprès du souverain, réclament aussi les soins des hommes d'état. La maison du roi, en recevant une nouvelle splendeur fut mise complètement en rapport avec l'organisation pohtique du royaume.
Au milieu de cette continuelle sollicitude, la naissance d'un héritier de la couronne fut pour la nation une époque de bonheur que le duc de Richelieu ressentit vivement. C'était un gage de l'avenir que le Ciel accordait à la France qui, à l'abri d'une complète tranquillité, développait toutes les branches de prospérité. Les collèges électoraux avaient été convoqués. Une proclamation noblement écrite annonça aux Français les voeux et les espérances du roi. Les électeurs y répondirent; mais dès le commencement de la session (décembre 1820) des nuages se formèrent. Dans la session précédente, le côté droit des Chambres avait combattu avec le ministère et triomphé avec lui. Par une conséquence naturelle, il réclamait une part directe à l'administration. Des négociations furent entamées, mais le duc de Richelieu ne pensa pas qu'il pût éloigner du Conseil aucun de ceux qui avaient contribué aux résultats que les yeux les plus prévenus étaient forcés de reconnaître. Cependant, pour prouver combien il était disposé à concerter les mesures de gouvernement avec les hommes, qui com-
*) Le ministère de la guerre était confié à M. de la Tour Haubourj?,
me lui, voulaient avant tout, raflcrmir la inouaicliie, deux des députés les plus marquants dans le côté droit, M. M. de Villèle et Corbière, nommés ministres secrétaires d'état, furent appelés au Conseil. Un ancien ministre, BI. Laine, y rentra au même titre.
La session fut longue, laborieuse et pénible. De fréquentes attaques furent dirigées contre le ministère; et lorsqu'à la lin de la discussion du budget il denmnda que la faculté de soumettre les journaux à la censure fût prorogée, elle ne lui fut accordée que pour un temps plus court qu'elle ne l'avait été par les lois antérieures. Mais de tous les objets dont les Cîiambres eurent à s'occuper, aucun ne touchait à de plus grands intérêts que la loi proposée par le gouvernement pour l'érection de nouveaux sièges épiscopaux. A l'époque de la Restauration, par suite des fatales dissensions survenues entre le souverain pontife et le chef du gouvernement français, le concordat qui, en 1801, avait relevé les autels était depuis plusieurs années sans exécution sur un point qui tenait aux premiers besoins de l'église, l'institution canonique. Toutes les relations entre la cour de Rome et la France étaient interrompues. Des négociations furent aussitôt ouvertes, mais l'immensité des affaires dans la première année d'une restauration ne permit pas de profiter d'un moment, où il semblait facile de tout concilier. Lorsque le duc de Richelieu arriva à la tête des affaires, le ministère sentit la nécessité de presser ces négociations qui tenaient les esprits en suspens et dont le succès intéressait la paix publique autant que la stabilité de rétabhssement religieux. Un nouveau concordat fut signé le 11 juin 1817. Il rétablissait le concordat de 1517 et abrogeait «les lois organiques publiées en 1802 en ce qu'elles avaient de contraire à la doctrine et aux lois de l'église ». Le nombre des sièges épiscopaux était porté à 92. Le gouvernement se trouva alors dans l'obligation de régler les rapports entre l'autorité civile et l'autorité ecclésiastique par une loi en harmonie avec les institutions qui régissaient la France. Cette loi portée à la Chambre des députés (22 novembre 1817) par le duc de Richeheu et le ministre de l'intérieur ") expliquait en quel sens le concordat de François 1-er qui, dans les derniers temps, ne s'appliquait plus guère qu'à la nomination aux évêchés, était rétabli, et déterminait ce qui serait observé pour la publication des actes de la cour de Rome. On peut dire que la promulgation d'une semblable loi, en consacrant de nouveau les anciens principes de l'église et de la monarchie française, aurait été un grand pas dans les voies constitutionnelles, mais, d'une part, quekiues députés intluents qui
") c'était alors M. Laiiié,
avaient V(tté avec le iniiii.stère, lueiiaçaieiit de le cuinbattre pour l'aire échouer le concordat qu'ils désapprouvaient; de l'autre, des communications individuelles avec le St-Siége avaient amené un bref qui en critiquait les dispositions. Le gouvernement craignit que la publicité de cette circonstance n'envenimât les débats; il jugea que la prudence conseillait d'en écarter le sujet. Le pape s'était d'ailleurs plaint oflîciellement de certaines expressions de la loi proposée. Dans cette complication d'obstacles, le ministère eut recours à de nouvelles négociations *). On pensa que le meilleur moyen de lever les difficultés était de pourvoir, par un arrangement provisoire, aux besoins de l'église de France, et on était sur le point d'y réussir, lorsque le duc de Richelieu quitta le ministère. Cependant la négociation, un moment interrompue, fut bientôt reprise, et l'allocution prononcée par le pape le 25 août 1819 en publia le résultat. Les diocèses vacants ne furent plus privés de pasteurs. Le pape reconnut que le roi ne pouvait réaliser les stipulations de la Convention de 1817, qu'en suivant les formes constitutionnelles du royaume. Le roi déclara de son côté que le nombre des sièges épiscopaux serait augmenté dès que les ressources le permettraient. Au printemps de 1821, les circonstances parurent favorables. L'administration présidée par le duc de Richelieu proposa (le 21 avril) l'érection de 12 nouveaux sièges dont la circonscription diocésaine serait concertée avec le pape. Ou prétendit dans la Chambre des députés que le nombre n'en devait point être limité par une disposition législative. Le ministère combattit cette proposition comme contraire au droit public du royaume. Il soutint que l'érection d'un évêché exigeait l'approbation solennelle de la loi. Son opinion prévalut, après une discussion très-animée. Toutefois l'autorisation que le gouvernement demandait fut étendue, afin de porter à 80 le nombre des archevêchés et évêchés du royaume. Il en résulta cet avantage que l'état de l'église de France pouvant être regardé comme lixé, il n'y eut plus à craindre le retour de discussions sur une matière qui offre si facilement aux esprits des sujets d'agitation.
Dans le cours de cette orageuse session, la position des secrétaires d'état qui siégeaient au Conseil, sans département ministériel, fut fréquemment l'objet des traits lancés de la tribune. Leurs amis dans les Chambres trouvaient que leur part à l'action de l'administration était trop restreinte. Le duc de Richelieu, animé du désir de maintenir une union qu'il jugeait nécessaire au l)ien public, combina des arrangements d'après lesquels des
''^} A cet effet, un conseiller d'état, le comte Portails fut envoyé à Rome pour seconder l'ambassadeur de France, le comte de Blacas.
portefeuilles auraient été placés dans les mains de ceux pour qui ils étaient le plus vivement demandés; mais ces arrangements ne parurent pas suffisants. Le duc ne crut pas que l'intérêt de l'état l'autorisât à étendre les changements dans le Conseil. La session était à peine terminée que deux membres du cabinet, M. 1. de Villèle et Corbière, donnèrent leur démission. Leur retraite ne changea point la direction du gouvernement.
En attendant la réunion des Chambres, le duc de Richelieu s'occupa avec une nouvelle activité de tout ce qui pouvait contribuer à accroître la prospérité du royaume. Les travaux publics fixaient particulièrement sa sollicitude. Frappé de la difficulté des communications et de la stagnation du commerce dans certaines provinces, il avait formé, dès son premier ministère, un grand plan pour procurer à la France un système de navigation intérieure "). Si les canaux à ouvrir avaient dû être achevés au moyeu des ressources ordinaires du trésor, l'époque où la nation aurait joui du résultat de ses sacrifices aurait été beaucoup trop éloignée. Il fallait donc faire servir au présent les ressources de l'avenir- mais on avait à redouter que les fonds, provenant des emprunts, ne fussent détournés, aux premières exigences des événements politiques. Pour parer à cet inconvénient, le duc conçut l'idée d'appeler les capitahstes à concourir à ces grands travaux, en leur assurant non-seulement les intérêts des tonds qu'ils avanceraient, mais encore certains avantages sur les produits des canaux que ces fonds serviraient à construire. Il espérait d'ailleurs ouvrir la route aux entreprises particulières; mais l'esprit d'association, qui a fait de si grandes choses chez deux peuples voisins, commençait à peine à poindre en France. Le duc de Richelieu rencontra beaucoup d'obstacles. Une volonté persévérante les surmonta. Il avait eu la satisfaction de voir sanctionner par l'autorité législative ■"■"), dans la session précédente, les offres faites pour l'achèvement et la construction de plusieurs canaux. Leur exécution se trouva placée à l'abri d'une versatilité trop fréquente, et le système, auquel la France devra ses nouvelles sources de richesses, fut solidement fondé.
Pendant ce temps, le gouvernement prenait les mesures les plus eflicaces pour préserver les provinces méridionales du fléau qui désolait la Catalogne. La fièvre jaune avait été apportée jusque dans la rade de Marseille. Les départements qui touchent aux Pyrénées étaient en proie aux
*) Le ministre de l'intérieur, le comte Siméoii, prépara en conséquence un travail général sur la navigation intérieure. (Voir le rapport au roi publié au mois d'août 1820),
*") Lois du 5 août 1821.
plus vives alarmes. Un cordon sanitaire promptement formé interrompit tonte communication avec le foyer de la contagion, tandis que des médecins français, héroïquement dévoués, allaient étudier les moyens de combattre le mal au point même, où sa fureur était la plus grande,
La contiance en l'avenir et l'oubli des discordes passées s'étendaient chaque jour. L'ordre régnait dans toutes les parties de l'administration publique. Les entraves qui, par suite d'un système de centralisation poussé à l'excès, gênaient l'action des autorités municipales, furent levées *). Dans les tinances, la concurrence la plus illimitée fut appelée *'), pour la première fois, à la vente des rentes qui étaient à la disposition du gouvernement. Le cours des etïets publics s'éleva au plus haut degré qu'il eût encore atteint depuis la Restauration. Au dehors, le ministère, que le duc de Richelieu présidait, mit tous ses soins à concilier le maintien d'une paix dont chaque jour la nation sentait plus vivement les bienfaits, avec ce qu'exigeait la dignité de la France, le sentiment des dangers que la révolte des soldats faisait courir à tous les gouvernements et la défense des principes sur lesquels repose le droit public de l'Europe. Le gouvernement français évita dans ses engagements tout ce qui pouvait lui faire craindre d'être entraîné au delà de ce que les intérêts de la France auraient conseillé. Le roi joignit ses instances à celles des autres souverains (décembre 1820) lorsqu'ils engagèrent le roi de Naples à se rendre à Laybach. Cette démarche dut avoir d'autant plus de poids qu'elle avait été précédée des marques d'une active sollicitude. Depuis plusieurs mois, une flotte française mouillait dans la rade de Naples, prête à oiïrir un asile à la famille royale à l'instant où elle l'aurait réclamé.
Lorsqu'au mois de février suivant, la rébellion éclata dans le Piémont, elle retentit gravement en France. L'inquiétude agitait tous les esprits, mais l'attitude dans laquelle le gouvernement s'était placé ne fut point troublée, et bientôt ces apparences sinistres se dissipèrent. Une tentative hasardée pour imiter de ce côté des Alpes les scènes de la péninsule itahenne échoua, en un instant, contre la fermeté des magistrats et la contenance des soldats. Cependant le ministère ne négligea point de se mettre en mesure d'opposer une légitime défense aux agressions étrangères qui auraient pu jaillir du sein de ces désordres. Des troupes furent dirigées sur les bords du Rhône et de l'Isère, mais la marche si rapide des événements rendit promptement ces précautions superflues.
'") Ordonnance du 8 août 1821.
'*) Le portefeuille des finances était entre les mains de M. Roy.
Pendant ces agitations de l'Europe, l'Orient aussi s'était agité et pouvait otïrir un vaste champ aux combinaisons de la politique. Les Grecs avaient relevé l'étendard de la croix. Le fondateur d'Odessa pouvait moins que tout autre rester inattentif a ce grand événement. Si la prudence défendait de précipiter les résolutions, l'humanité avait des droits qu'une pohtique éclairée ne saurait jamais méconnaître. Elle décida l'envoi dans les mers de la Grèce de forces navales qui protégèrent efficacement le commerce et qui, dans une neutralité généreuse, portèrent du secours à tous ceux dont le malheur implorait l'appui du pavillon français.
Il était nécessaire de présenter ici cet aperçu de la conduite du ministère du duc de Richelieu dans ses rapports diplomatiques, puisque c'est elle qui devint l'occasion de l'attaque à laquelle il devait bientôt succomber.
A l'ouverture de la session de novembre 1821, par une combinaison singulière, autant qu'elle est rare dans les annales du gouvernement représentatif, les deux partis de la Chambre élective les plus animés l'un contre l'autre se rapprochèrent dans un désir commun de renverser le ministère. Un des côtés, lui sachant peu de gré de ce qu'il avait fait pour le triomphe des principes monarchiques, voulait profiter de sa force pour remettre le pouvoir aux mains de ses propres chefs; tandis que l'autre embrassait avec ai'deur l'occasion de la vengeance. L'adresse par laquelle, selon les usages parlementaires, la Chambre répond au discours du monarque offrit le terrain où les deux camps se réunirent. On lisait dans le projet présenté par une commission chargée d'en préparer la rédaction: «Nous vous félicitons, sire, de vos relations amicales avec les puissances étrangères, dans la juste contiance qu'une paix si précieuse n'est point achetée par des sacrifices incompatibles avec l'honneur de la nation et la dignité de la couronne)).
En vain, les ministres présents à la discussion soutinrent-ils qu'une pareille insinuation était elle-même offensante pour la dignité de la couronne. La phrase proposée fut maintenue par une majorité, formée de ceux qui voyaient dans ces expressions le reproche fait au ministère de ii"avoir pas secondé les peuples révoltés, et de ceux qui y voyaient le reproche de n'avoir pas pris une part active aux hostilités dirigées contre eux. Le roi répondit: «Qu'il s'indignait à la seule pensée qu'il pût jamais sacrifier l'honneur de la nation et la dignité de la couronne)). Néanmoins la majorité (jui s'était liée pour le renversement du ministère continua ses attaques. C'est une condition du gouvernement représentatif que dans une pareille occurr(^,nce, le souverain prononce la dissolution de la Chambre ou (ju'il choisisse d'autres ministres. Le duc de Richelieu aurait pu conseiller de
dissoudre ki Chambre; il craignit que cette mesure ue semblât dictée par son désir de conserver le pouvoir 11 craignit surtout de commettre la tranquillité de l'état aux hasards d'élections simultanées dans les 86 départements. 11 oli'rit au roi sa démission; elle fut acceptée; tous ses collègues voulurent partager sa retraite.
Le duc de Richelieu, sorti de nouveau de la carrière ditlicile où l'avaient appelé l'enchahiement des événements et les besoins de son pays, dut s'estimer heureux, en comparant l'état du royaume, quand il en avait reçu l'administration, à celui où il le remettait à ses successeurs. L'exécution des lois partout prompte et facile, une armée prête à défendre le trône contre tous ses ennemis, une marine renaissante pleine de force et d'espérances, les contributions publiques allégées, les linauces les plus prospères, l'industrie et le commerce s'accroissant avec une prodigieuse rapidité. L'Europe rassurée, accordant à la France la considération qui lui appartient. Tel est le tableau de la situation du royaume à la fin de 1821. Aussi ce ne fut pas sans regret que le duc de Hicheheu quitta la présidence du Conseil; en 1818, il s'était trouvé heureux de remettre en d'autres mains le vaisseau qu'il avait conduit au port. Cette fois, il éprouvait un sentiment douloureux de n'avoir pu continuer l'exécution de ses plans pour la félicité publique. Les motifs de ses regrets ne pouvaient être méconnus; il en parlait avec toute la franchise de son caractère.
Le duc n'était plus chargé de la responsabilité du gouvernement, il n'en participait pas avec moins de zèle à l'examen de toutes les questions d'administration ou de législation sur lesquelles les fonctions de la pairie l'appelaient à délibérer. Dans la discussion sur la police de la presse, qui eut lieu au printemps suivant, il combattit la résolution de donner au gouvernement, comme mesure permanente, la faculté d'établir la censure. Il demanda, mais sans succès, que cette faculté fût limitée à cinq ans, en même temps qu'il proposa de rejeter la disposition qui enlevait ce moyen des mains du roi à l'approche de la dissolution de la Chambre des députés.
Ce fut là le dernier acte de la vie politique du duc de liicheheu. Peu après, il se rendit au château de Courteille, près de Yerneuil, où la duchesse de Richelieu faisait chérir par ses vertus un nom si honoré. 11 s'y trouva indisposé et voulut revenir à Paris. Pendant la route le mal s'aggrava; il perdit tout d'un coup connaissance, et en arrivant, le 16 mai au soir, il était déjà mortellement atteint. Il expira dans la nuit, frappé d'une apoplexie nerveuse.
Le duc de Richelieu n'était âgé que de 55 ans. Une sobriété cou-
stante avait fortifié sa saiité; sa taille était élevée et ses traits réguliers. Une noble simplicité distinguait ses manières et une dignité naturelle rehaussait toutes ses actions. On n'a jamais contesté sa générosité, l'élévation de ses vues, sa franchise et sa loyauté. On sait ce mot du duc de Wellington: «La parole du duc de Richelieu vaut un traité». Forcée de respecter son caractère, comme homme privé, l'opinion doutait de ses talents et de sa capacité comme homme d'état. Ses premières habitudes ne l'avaient point porté à la tribune dont les succès effacent trop aisément tous ceux qui sont obtenus ailleurs; mais il écrivait avec une rare facilité et avec autant de clarté que d'élégance. Au Conseil, où il apportait, dans toutes les discussions, des lumières, fruit d'une instruction aussi sohde que variée, il exprimait ses opinions avec l'énergie d'une conviction consciencieuse. Peutêtre est-il vrai qu'une certaine défiance de ses forces, qu'une sorte d'irrésolution s'opposaient à ce qu'en lui l'homme d'état se montrât toujours tel qu'il aurait pu paraître, mais cette déhance, cette irrésolution avaient leur source dans les meilleures dispositions du cœur humain. Une extrême modestie lui cachait ses propres forces, tandis qu'une conscience trop facile à s'alarmer le portait à consulter ceux dont il estimait le jugement, lors même que le moment de la délibération était passé.
Il n'avait ni l'amour de la domination, ni celui des richesses. Deux fois, il quitta la présidence du ministère, dès qu'il crut qu'il n'y était plus utile à son pays. Le cardinal, qui avait dû créer sa fortune, légua à son souverain un palais qui n'était pas indigne de l'éclat de la couronne de France. Le duc de Richelieu, héritier de biens immenses, ne put disposer en mourant, que de 13,000 francs de rentes. On a souvent comparé ces deux hommes d'état. Le temps, les circonstances, le but, les obstacles sont trop différents pour qu'une pareille comparaison puisse servir à apprécier le mérite de l'un ou de l'autre.
Le cardinal, ministre absolu d'un roi gouvernant sans contrôle légal, suivit les impulsions d'un caractère impérieux pour abattre les religionnaires et dompter les restes de l'aristocratie féodale, laissant quelquefois à penser s'il n'obéit pas moins à son zèle pour le bien de l'état qu'à ses ressentiments. Le duc de Richelieu, ministre dans un gouvernement constitutionnel, eut sans cesse à lutter pour faire prévaloir son opinion dans les conseils ou dans les assemblées. La raison d'état pour lui n'était point une excuse, il ne pouvait et ne voulait user, pour réprimer les factieux, pour contenir les partis, que des moyens donnés par les lois et avoués par la justice.
Il n'avait point eu d'enfants. Le roi pour conserver à la France un nom auquel ce ministre a ajouté une nouvelle gloire, celle que donne la
morale et la vertu unies à d'utiles valeurs et à d'éclatants services a transmis son nom et sa pairie à l'un de ses neveux (Odet de Jumilliac).
Le duc de Richelieu avait été nommé membre de l'Académie française, lorsque Louis XVIII, en donnant une nouvelle organisation à l'institut, rendit aux Académies le nom que leurs anciens travaux avaient illustré.
Le duc présida, le 24 avril 1816, la séance, où reparut, pour la première fois, le corps célèbre qui dut ainsi sa restauration aux conseils du dernier des neveux de son fondateur.
Son éloge fut prononcé, dans la séance du 28 novembre 1822, par M. Dacier, son successeur, et par M. Villemain qui répondit au nouvel académicien.
Il le fut dans la Chambre des pairs par le cardinal de Beausset.
5) Journal de mon voyage en Allemagne,
PAR LE DUC DE RiCHELIEU,