CORRESPONDANCE DE SAINT-SIMON
Nous croyons que la correspondance tenue par le duc de Saint-Simon avec ses contemporains a été conservée dans l'état le plus complet, et que ses portefeuilles devaient contenir non-seulement les originaux des lettres qu'il avait reçues, mais encore la plupart des copies ou minutes de celles qu'il avait écrites aux plus importants personnages. Il suffit de regarder à l'énoncé des derniers numéros de l'inventaire des Manuscrits , lors de la vacation du 2 juillet 1755, pour se convaincre du nombre de lettres, soit de sa main, soit d'autre main, qui remplissaient les portefeuilles désignés ( i ) . Et qu'était-ce que le contenu des vingt-neuf paquets présentés le 3o juin à M. le Lieutenant Civil pour qu il en fît ouverture et qu'il distinguât les lettres ne concernant ni les affaires ni la famille du Duc d'avec celles qui concernaient toutes autres choses et toutes autres personnes, les unes portées au rang des papiers et titres de succession, les autres
(i) Voyez notre chapitre XII , page iSg, o numéros 172, 1 73, 1 74 et 1 75 » de l'inventaire des Manuscrits ne comprenant pas moins de quatre cent quatre-vingt-tre^e pièces pour la Correspondance,
Syo CORRESPONDANCE DE SAINT-SIMON.
assimilées aux Manuscrits que leur nature avait fait considérer comme matières d'État^ propres à n'être pas encore divulguées? Or^ pour qui s'intéresse au sort des documents historiques ^ pour qui cherche à les suivre en leurs évolutions^ passant d'une collection dans une autre^ selon les circonstances les plus diverses^ il est notoire et remarquable combien il est peu de lettres ou de documents autographes du duc de Saint-Simon qui soient à signaler. Il en est si peu^ que ce serait à croire ^ — ainsi qu'on en trouvera une preuve dans \t post-scriptum de l'un des documents suivants, — qu'il prenait toujours le soin de se faire retourner ses lettres originales par ceux mêmes à qui il les adressait, lorsqu'elles contenaient quelques propos ou réflexions de nature délicate ou ayant odeur de mystère. Trentequatre lettres à peine, dont la moitié sans importance, autant qu'on en peut juger par les catalogues imprimés, ont traversé les collections et subi le feu des enchères. Quelques pièces des plus curieuses et signalées comme se rapportant aux affaires d'Espagne, en 1714^ ont été indiquées
LETTRES DE SAINT-SIMON. Syi
dans des collections particulières par r honorable lauréat de l'Académie française en i855j M. Amédée Lefèvre- Pontalis. Si ce sont celles que nous pensons ^ elles sont au nombre de huit^ et ce sont les mêmes dont nous avons dû communication à la bienveillance parfaite non moins qu'à la libéralité de Fauteur des a Causeries d'un Curieux ». Les lettres du duc de Saint-Simon rendues de notoriété publique par les catalogues français, nous paraissent se borner aux pièces suivantes :
lyoS. Mardi de Pâques. De la Ferté. (Sans su-
scription.)
1710, 25 juillet. Au Chancelier. Envoi A'nn Mémoire qu'il le prie de lire. (Une page in-quarto.)
171 2, 25 mars. De la Ferté. A M, Desmaret^. (Deux pages et demie.) (i).
1 7 1 2, 9 mars. Paris. A M, Desmaret:{.
17 14, 14 avril. Paris. A Son Altesse Royale.
171 6, 1 1 novembre. (Sans suscription.ySignée 5. 5.
(i) Catalogue Charron. 27 mars 1847.
171 8, 29 mai. A V abbé de Thesu.
1720, 24 janvier. (Sans suscript ion.)
1720, juin. (Trois lettres sans suscription, l'une de cinq pages, lautrede quatre, et la troisième de trois.)
1720, 1 1 juin, Paris. A M. de Valincourt.
1720, juin. De la Trappe. A M. le Duc (i).
1720, 9 septembre. Au maréchal de Berwick. (Trois pages in-douze.)
1720, 12 septembre. Meudon. Au maréchal de Berwick. (Une page in-quarto.) (2).
1720, 2 décembre. (Sans suscription.)
1720, 2 décembre. Meudon. Au maréchal de
Berwick, (Deux grandes pages pleines in-quarto.) (3).
1 7 2 1 , 4 août . A u cardinal Gualterio . (Une
page trois quarts in-quarto.)
1722, 20 janvier. Près Lerma. Au cardinal
Gualterio. Minute pour être chiffrée.
1722, ô octobre. Meudon. -4 m Contrôleur General.
1728, 10 janvier. Paris. Au Garde des Sceanjc.
Une page pleine in-quarto.' Envoi
(i^ Catalogue AniCvice Renée, ô février i>^6o.
{'i'^ Catalogue IX^lomieu. 1S43.
^3) Catalogue Debure. 22 décembre i>5:^.
d'un Mémoire composé par ordre du Garde des Sceaux et sur lequel le duc de Saint-Simon désire avoir le sentiment du cardinal de Fleury et de M. de Maurepas.)(i).
1732, 2 mai. Au cardinal de Fleury,
1784, 28 mars. Paris. A Madame Mol.
1740, 1*' février. (Sans suscript ion.)
1740, 16 février. Au cardinal de Fleury,
1740, 18 février. Au cardinal de Fleury.
1740, 25 mars. Au cardinal de Fleury.
1743, 17 juin. Paris. A M. VÉvêque de Met\ (2).
(Deux pages pleines et demie inquarto.)
1744, 3 octobre. La Ferté. (Sans suscription.) 1747, 20 août. La Y^iXi. AVEvêque d' Auxerre. 1750, 2 avril. Au comte iArgenson.
(i) Catalogue d'Hunolstein. 7 avril 1864.
(2) Catalogue Baron de Trémont. i852.
Voir pour l'exactitude de ces citations le a Manuel de l'amateur d'autographes », rédigé par les soins d'Etienne Charavay, d'après tous les catalogues d'autographes où se trouve l'indication des lettres du duc de Saint-Simon, qui ont passé de main en main depuis 1843. De toutes les lettres citées plus haut, nous ne connaissons que celles qui ont pris rang dans la collection si remarquable de M. Feuillet de Conches, et qu'il a bien voulu nous permettre de citer et même de reproduire. Voyez ci -dessous.
Si maintenant nous nous tournons vers les trésors manuscrits conservés dans les Dépôts publics en France ^ notre curiosité ne sera point récompensée ^ car nous aurons à constater la rareté extrême des lettres du duc de Saint-Simon. Pour notre part , nous ne connaissons que trois lettres au Département des Manuscrits de la Bibliothèque Nationale, dont deux au duc de Noailles (29 novembre 1716, 28 mars 1717)^ citées par M. Amédée Lefèvre-Pontalis, et une à la maréchale de Noailles (3o octobre 1729), citée et publiée par M. Francis Monnier, toutes trois reproduites par M. Chéruel dans l'ouvrage qu'il a publié sur « Saint- Simon, considéré comme historien de Louis XI V (\) ». Le directeur de VA mateur d'autographes a analysé , pour les informations du Manuel qu'il publie depuis quelques années, les principales pièces qui ont paru en dehors des Dépôts depuis trente années environ; il est donc facile de s'en
(i) Voyez page i3n du chapitre i( Biographie de Sainte Simon )i y et page 53 1 du chapitre a Les maréchaux- de Noailles ». Un volume in-8» de 6Go pages. Paris, Hachette et C««, i8(35.
référer à lui et de connaître ces rares passagers dans les ventes. Restent les documents qui appartiennent à l'un des plus intéressants portefeuilles du cabinet de M. Feuillet de Couches ^ et dont il en a détaché deux pour les joindre aux glorieuses pièces françaises qu'il a réunies sous une reliure unique couvrant ce qu'il appelle le Livre d'or de sa collection. En un mot, a le Saint-Simon inédit », malgré les recherches les plus actives, malgré les efforts les plus diversement tentés, est la rareté même dans tous les dépôts publics et dans tous les plus célèbres cabinets d'amateurs. Cependant, d'après des indices et des signes si sûrs, qu'ils sont, pour ainsi parler, des preuves, il en existe ailleurs en abondance, attendant la main bienfaisante et puissante qui portera vers ce trésor ignoré le flambeau révélateur.
Quel attrait n'aurait pas entre autres choses un recueil à part contenant la Correspondance particulière et secrète, échangée, à rinsu du Roi, entre le duc de Saint-Simon et le duc d'Orléans? Nous en avons fait la fréquente mention, mais
nous ne Tavons pas caractérisée. A quelle époque j dans quelles circonstances se forma-t-elle et eut-elle cours?
C'était en Tannée 1706. Nos armes n'étaient pas heureuses en Italie sous M. de Vendôme. Le Roi trouva bon d'envoyer le duc d'Orléans, son neveu, pour aller commander les troupes. On le savait propre à en être aimé ; c'était déjà quelque chose. A cette époque, Saint-Simon voyait Son Altesse Royale presque tous les jours à Versailles, seul, dans son entre-sol. Il avait d'ailleurs fort vu ce prince dès sa petite jeunesse, et avait servi, pendant la campagne de 1693, dans la cavalerie de Tarmée de M. de Luxembourg que commandait le duc d'Orléans, étant alors duc de Chartres. Mais sa véritable liaison intime avec Son Altesse Royale datait seulement de Tannée 1702. Saint-Simon en a raconté le détail dans ses Mémoires (i). Il avait pris autant d'ascendant sur son esprit qu'il était possible à
(i) ii Je ne m'arréterois pas , dit-il, à la bagatelle que je vais raconter, si elle n'étoit une époque très-considérable dans ma vie, et ne marquait de plus comment des riens ont quelquefois les plus grandes suites », etc.
âme humaine d'en prendre un qui fût sage, réglé, de haute portée, auprès d'une nature aussi diverse et curieuse que l'était celle du fils de Monsieur. Il ne le voyait d'ailleurs qu'à Versailles et à Marly, c'està-dire à la Cour, et jamais à Paris, a Ses compagnies, ses parties, la vie qu'il menoit à Paris ne me convenoit point. Je m'ctois mis tout d'abord sur le pied de n'avoir aucun commerce avec personne du Palais-Royal , ni de ses compagnies de plaisir, ni avec ses maîtresses. » M. de Saint-Simon était donc absolument et uniquement un conseiller presque austère pour Son Altesse Royale, et entre eux il n'était question des choses de la Cour que pour les voir par le côté des affaires. Le soir donc que le duc d'Orléans fut déclaré général pour l'Italie, son « Conseiller intime » le suivit du salon chez lui, où tous deux causèrent longtemps. Les considérations ne manquèrent pas du côté du Duc et Pair , qui volontiers était raisonneur et toujours tout plein d'arguments et de visées.
(( Il reçut avec amitié et avec plaisir ces considérations , m'expliqua fort au long ses instructions
et ses ordres , et m ordonna de lui écrire souvent et librement sur lui-même (i). »
Son Altesse Royale partit le i*' juillet 1706, et la preuve de la correspondance qui s'établit à cette époque entre ces personnages se trouve dans cette phrase :
« J'étois allé passer un mois à la Ferté, j'y recevois les nouvelles d'Italie que M. le duc d'Orléans me faisoit envoyer avec soin , et des lettres de sa main quand il ne vouloit pas que ce qu'il me mandoit passât par d'autres (2). »
La première occasion de lui écrire librement sur lui-même se présenta à propos du voyage à Lyon^ aussi inopportun que risqué, de Madame d'Argenton, en compagnie de Madame de Nancré , pour y rencontrer son amant. Ce voyage avait fait grand bruit , le public en avait murmuré.
(( Quelque résolution que j*eusse prise de ne lui parler jamais de ses maîtresses, f/m'^voiV écrit
(i) Mémoires complets et authentiques, etc. Tome V, page 207.
(2) Mémoires, etc. Tome VI , page 247.
avec trop d'ouverture, dès que sa blessure le lui avoit permis, pour qu'il me le fût de demeurer dans le silence quand tout crioit si haut. Il reçut ma lettre en même temps qu'une autre que Chamillart lui écrivit de la part du Roi , qui par ménagement n'avoit pas voulu la feire lui-même, pour lui conseiller de renvoyer ces femmes et Tavertir du mauvais effet de leur voyage (i). »
Arrivé à la Cour le 8 novembre^ le duc d'Orléans fut visité par Saint-Simon le jour même.
« Ce fut alors qu'il me remercia avec effusion de cœur de la franchise avec laquelle je lui avois écrit sur ce voyage. »
Nancréj qui était présent^ sortit ^ et la porte fermée^ Son Altesse Royale et le Duc son confident entrèrent bien avant en matière.
« Je le mis au fait des choses de la Cour qui le regardoient, et de l'état présent du reste, que les Lettres, bien que chiffrées, n'a voient pu comporter. »
(i) Mémoires, etc. Tome VI, page 353.
38o PREUVES DE L\ CORRESPONDANCE
Voilà donc prouvé qu'entre les mois de juin et de novembre^ il y eut entre M. le duc d'Orléans et le duc de Saint-Simon une correspondance en chiffres assez forte pour former ce qu'on pourrait appeler dans le recueil des lettres du dernier « le paquet d'Italie ». On nous dira^ d'après une note manuscrite du cardinal Dubois, que . Son Altesse Royale était un prudent brûleur de papiers personnels, que par conséquent nos réminiscences sur la conservation des lettres de son conseiller pourraient bien n'être que rêveries et vaines suppositions; mais le duc de Saint- Simon^ lui^ brûlait-il ses papiers? Non, bien loin de là. Au risque effroyable des plus grands périls^ il conservait tout, et tenait les minutes de chacune de ses lettres importantes. Il faut donc croire qu'il ne s en est rien perdu.
Passons au a paquet d'Espagne, »
Le commandement d'Italie de M. le duc d'Orléans sous les ordres d'un maréchal inexpert qui, a-t-il prétendu. Pavait gêné en toutes ses bonnes intentions et ses
AVEC LE DUC D'ORLÉANS. 38i
meilleurs mouvements^ n'avait pas été heureux dans ses résultats. Au mois de février suivant, en 1707, voyant que la guerre d'Espagne se continuait, et ne voulant pas a demeurer sur sa bouche d'Italie, il désira d'aller en Espagne pour commander, non plus en figure, mais en effet » . Le Roi répondit à son désir, et Son Altesse Royale joignit^ le 26 avrils le maréchal de Bcrwick et Tarmée qui marchait à Valence.
« J avois un chiffre particulier, que Monsieur le duc d'Orléans m'avoit donné en partant, et lui et moi nous chiffrions et déchiffrions nousmêmes, et ne nous écrivions en chiffre que par des courriers (i). »
La campagne fut brillante pour le duc d'Orléans. La belle affaire de Lerida lui fit le plus grand honneur. Il revint un peu comme en vacance pour prendre Tair de la Cour à Versailles^ et du Palais-Royal chez lui. Il repartit pour reprendre son
(1) Mémoires, etc. Tome VI, page 407.
commandement^ dans les premiers jours du carême de l'année 1708. Le conseiller Saint-Simon paraît toujours auprès de lui pour recevoir les confidences et échanger ses visées dans ces moments de séparation. Il a soin de les rappeler. « M. le duc d'Orléans^ qui étoit sur son départ pour TEspagne^ m^avoit donné rendez- vous pour le lendemain matin au Palais-Royal . Nous y fûmes renfermés longtemps tête à tête à discuter ses affaires... » Plus que jamais^ promesses de lettres^ d'informations^ de correspondance suivie^ pendant l'absence. Dans le libre cours du recueil de ses souvenirs^ l'auteur des Mémoires signale^ plus que nulle part il ne Tavait encore fait^ l'abondance du contenu des lettres qu'il adressait à Son Altesse Royale. Nous reproduirons en entier lepassage^qui est d'ailleurs empreint d'un charme tout particulier dans la narration. Madame de Pontchartrain venait de mourir; toute cette famille avait été fort éprouvée. Saint- Simon était de leurs plus intimes^ et après avoir raconté ce malheur^ il écrit :
« Quelque occupé que j'eusse été de cette p>crte
et de ses suites, je ne Ta vois pas moins été d'être au fait de bien des choses considérables en leur moment, mais dont la plupart se fondent comme les morceaux de glace , quoique bien des choses importantes dépendent souvent de celles qui se fondent ainsi. J'étais dans Tintime confiance de M. le duc d'Orléans; et ses amis et sa position étoit telle qu'il n'y avoit que moi qui pusse y être pour tout ce qui concernoit la Cour. Javois grand soin de V informer aussi de bien des choses qui le pouvoient guider ou qui luipouvoient servir, et je lui écrivois en chiffres, mais par ses propres courriers quand ils s'en retoumoient, et par-ci par-là, quelques lettres de paille, et en clair , pour amuser, par la poste ou par les courriers de la Cour. J'étois demeuré un peu en arrière de choses dont il falloit pourtant l'informer, et j'étois si excédé de la vie dont je sortois, que je fus bien aise aussi d'un peu de dissipation. La Vrillière s'en allait presque seul à Châteauneuf, il me pressa de l'y aller voir. J'y consentis. Je m'y enfermai une journée entière, matin et soir, à faire à M, le duc d'Orléans un volume en chiffres, que j'envoyai sûrement mettre à la poste d'Orléans, pour être à l'abri de l'ouverture. De là , j'allai voir Cheverny et sa femme dans leur belle maison de Cheverny , Chambord qui en est tout contre, dont j'entendois toujours parler, et que je n'enviai pas. L'évéque de Blois, qui vint à Cheverny, m'engagea aisément d'aller voir Blois, où j a vois grande curiosité de voir la salle des derniers États, la prison du cardinal de Guise et de
Tarchcvêque de Lyon , et le lieu où mourut Catherine de Médicis (i). »
Ainsi que Tannée précédente^ le duc d'Orléans quitta l'armée et Madrid au moment des quartiers d'hiver. Il arriva à la Cour le 6 décembre 1708^ et fut aussi bien reçu « que le méritoit sa glorieuse et pénible campagne^ qui ne le raccommoda pourtant pas avec madame des Ursins, ni avec madame de Maintenon ». Nous citons ces derniers mots^ parce qu'ils ont beaucoup de rapport avec la vivacité des termes d'un certain Mémoire original que nous reproduirons tout à T heure, et qui, présenté au Roi par le duc d'Orléans, avait été rédigé tout entier de la main de Saint- Simon. En somme, dans le recueil conservé de la correspondance, parmi ses papiers, doivent donc se retrouver deux paquets d* Espagne, Tun de février à décembre 1707, Tautre de mars à fin novembre 1708.
Depuis ce second retour du duc d'Or-
(i) Mémoires, etc. 'l"omc VI, page 298.
léans à la Cour de France, Son Altesse Royale ne s'en éloigna plus. On sait quelles vicissitudes furent les siennes, à Versailles, pendant les six années qui séparent cette époque de celle de la mort* du Roi; en quelle disgrâce il tomba; à quels soupçons effroyables il fut en butte, à la mort presque soudaine et précipitée du Grand Dauphin, du duc de Bourgogne, de la Dauphine ; en quel isolement et délaissement il fut. Le duc de Saint-Simon, parmi les grands, seul, le fréquenta, le soutint, le raisonna et le conseilla. A peine était-il à la Ferté, selon l'usage qu'il tenait de son père d'aller y passer une partie du printemps et la saison d'automne, qu'il lui écrivait, argumentant, philosophant sur toutes choses, remplaçant par des lettres les habituelles et familières conversations des après-dînées,dans Tentre-sol de Son Altesse Royale. Il lui arrivait parfois, peut-être même souvent, de faire le grondeur; et le ton d'une de ses lettres, sous ce rapport, est vraiment curieux. C'est une pièce inédite. Certes, la vivacité du propos, l'allure libre, l'emportement dans le conseil, pour que le prince ne s'endorme pas sur les in-
386 iL SAINT-SIMON AU DUC D'ORLÉANS».
trigues forcenées de madame des Ursins qui gouverne l'Espagne^ et qui la voudrait gouverner plus encore^ et même copier de tous points le rôle de madame de Maintenon en France ^ tout cela^ disons-nous^ n'y manque pas.
a Paris, le 14 avril 1714.
i< Les limbes sont insuportables et je n'y puis plus résister, quelque fkscheuse que vous soit la proposition d'escrire; un petit mot, Monseigneur, je vous en conjure? cela ne m'arrive pas souvent. Où en est V. A. R., a-t-elle parlé? a-t-elle ravallé? Si ravallé, est-ce sans retour et sans estouffer? si parle, comment receul Qu'est-ce que c'est donc que les amendes honorables &ictes à d'Aubigny pour sa maistresse et pour Orry individuellement par le Berwick, jadis si roide, et chez le petit pot a miel (i) , et Taudience si caressante du dit Aubigny dans lecabinetdu Roy? Comment cela se lie-t-il avec le vray motif de Tenvoy de cet Anglais? Et puis, autre contraste, tout cela demeure court. Ny troupes ni ambassadeur. M. de Brancas ne revient plus; on crie, on est mécontent d'Espagne , et sous le nom générique on fait tom-
(i) Je ne sais de quel personnage veut parler ici Saint- Simon, sous cette désignation du seigneur « /?of à miel ». Le duc d'Odéans en parie aussi dans sa réponse.