‹ Le duc de Saint-Simon, son cabinet et l'historique de ses manuscritsChapitre 99 sur 164 · PAPIERS DE SAINT-SIMON EXAMINÉS · texte numérisé non relu

PAPIERS DE SAINT-SIMON EXAMINÉS

Versailles auprès de M. Le Dran, à Paris, et de lui préciser dans quelle forme il désirait que les extraits des Annotations considérables que Saint-Simon avait faites aux Mémoires de Dangeau fussent pratiqués et présentés. Si nous ne nous trompons, le premier des rapports de M. Le Dran fut remis à M. le duc de Choiseul en 1 76 1 , sous le titre de : Exposition au sujet des Extraits commencés sur les Mémoires du marquis de Dangeau. Dans le même temps, le secrétaire eut charge de demander au chef du Dépôt qu'il voulût bien lui remettre certains autres Portefeuilles du feu duc de Saint-Simon, contenant des Mémoires divers, certains papiers relatifs à la Régence, les On^e Portefeuilles contenant les Mémoires proprement dits^ des Correspondances personnelles du feu Duc, principalement celle qu'il avait entretenue (i) avec le duc d'Orléans, Régent.

Mais pour qui étaient ces Portefeuilles des Mémoires^ ces documents sur la Régence, ces Correspondances avec M. le

(i) Voyez le chapitre XVII.

duc d'OrIéans?Le croirait-on? M. le duc de Choiseul les faisait ainsi demander pour être remis et confiés au piquant et allègre abbé de Voisenon^ chargé par lui ^ et pour son compte^ de dépouiller ces étonnants écrits, de les lire, d'en faire des extraits et d'en préparer des rapports. Il avait peut-être trouvé trop lourde la plume de M. Le Dran, trop ministériel son style, trop retenues et réservées ses façons. Il le tenait, d^ailleurs, sinon en disgrâce, du moins en peu de faveur. M. de Choiseul n'avait jamais oublié que déclaré ambassadeur à Rome et n'étant encore que M. de Stainvillc, ayant eu besoin de consulter (c'était bien naturel et cela faisait honneur à sa légitime curiosité) les volumes des Négociations renfermés au vieux Louvre, M. le Garde du Dépôt lui avait montré quelque humeur, l'avait servi difficultueusement, et y avait mis ce peu de grâce qui caractérise un commis ombrageux et zélé jusqu'à l'excès. M. de Choiseul Ministre s'était souvenu du déplaisir de M. de Choiseul Ambassadeur.

Il fut même dur pour cet honnête homme, car il ne laissa pas à M. Le Dran, sinon

a34 L'ABBÉ DE VOISENON.

la gloire^ du moins le bonheur de présider à l'installation belle et luxueuse^ à Versailles^ du nouveau Dépôt des Affaires Étrangères^ pour laquelle il avait obtenu le consentement et le patronage du Roi ^ à peu près dans le même temps que le maréchal de Belle-Isle avait songé à rétablissement du nouvel Hôtel et des bureaux de la guerre. M. le duc de Choiseul fit pensionner M . Le Dran^ et lui retira le Dépôt quelques mois seulement avant le temps où r ingénieur Berthier^ architecte des nouveaux bureaux des Affaires Étrangères à Versailles^ les déclara prêts à recevoir les papiers et minutes de cette Secrétairerie d'Etat^ jusqu'alors conservés à Paris ^ dans le donjon du Louvre: cela en 1763. A tous égards, le choix de Fabbc de Voisenon pour être commis à r étude des précieux papiers du duc de Saint-Simon, serait inexplicable s'il n'avait tenu à des menues raisons, telles que bons rapports de Cour , relations personnelles dans un monde agréable, faveurs particulières sentant une galante influence ( i ) .

(i) L'Abbé de Voisenon (Claude -Henry de Fusée:,

On a dit^ en eflFet, que cette besogne donnée à M. l'Abbé était pour le service

Prieur de Maupas, né le 8 juillet 1708, à Voisenon, près de Melun. On le p)eut dire précoce, puisqu'il écrivit à Voltaire n'ayant encore que onze ans. Il eut pour marraine la Êuneuse madame Doublet. C'est expliquer comment il fut tôt présenté aux gens de lettres et aux beaux esprits. Il entra dans les Ordres à la suite d'un duel, ayant blessé son adversaire et en ayant conçu quelque chagrin. Il fut essentiellement un bel et agréable esprit. Ce serait faire redite que de raconter toutes ses originalités. Sa société était celle à la mode entre 1740 et 1770. Il fut de l'Académie, succédant à Crébillon père. Il fut fort protégé partout et particulièrement chez madame de Pompadour. En 1771, et avec la bonne grâce de M. le Duc d'Aiguillon , il eut qualité et fonctions à Paris de Ministre du Prince- Evéque de Spire, et, à ce titre, il eut son petit rang parmi les Ministres étrangers. 11 mourut le 22 novembre 1773, en sa terre de Voisenon. A cette époque, il avait appartement à Paris en l'hôtel de Turpin, rue de Bondy, et petite maison à Belleville, qu'il avait pris en suite de bail à Favart. Il est vrai de dire qu'il en avait beaucoup aimé la femme, cette comédienne si célèbre, dont il fit faire le mausolée en marbre par le sculpteur Cassi ni. Son héritier fut son frère, Louis-Victor de Fusée, Chevalier et Comte de Voisenon, Maréchal des camps et armées du Roi. L'Abbé avait la plume heureuse, fecile , élégante. 11 y aurait à faire un choix agréable dans SCS lettres. En voici une qui est tirée du Cabinet de M. Feuillet de Conches; en la lisant, on peut juger du tour épistolairc de son auteur :

a Belleville, ce 1 3 juin 1771.

u // m'est impossible , mon illustre Abbé, de vous faire des remerciemens proportionnés au plaisir que m'a procuré une lecture très-attentive de votre ouvrage; il respire l'honnêteté, il fait aimer la vertu , élève l'amc et peint l'homme tel que vous l'êtes et tel que je voudrais être. C'est la destinée des Grillons d'être des modèles dans tous les genres, et c'est la mienne de les admirer et de leur estre inviolablement attaché, mon illustre Abbé, tant que j'existerai,

tt C. DE Voisenon. »

23r) I/ABBE DE VOISENON.

de madame de Pompadour. Ce dire n'aurait rien d'invraisemblable^ car TAbbé était d'humeur à avoir bon pied chez la Marquise^ et le Ministre savait merveilleusement condescendre aux désirs de la Dame, tant que sa politique et ses vues particulières n'avaient point lieu d^en être contrariées. Un tel désir, d'ailleurs, était propre à faire honneur à l'esprit de madame de Pompadour. En belles-lettres, en pièces d'État, elle était de son naturel très-curieuse : elle les recherchait et les choyait à l'égal des chinoiseries délicieuses, des porcelaines rares, des objets de collection : les inventaires qui, à son décès, furent faits de ses maisons et résidences, en sont les bons garants. Il n'est donc pas surprenant qu'en cette rencontre, M. le duc de Choiseul se soit prêté volontiers à satisfaire la curiosité de la favorite (i),et qu'il ait accepté et accueilli l'agréable abbé pour en être le ministre.

(i) Il est pour nous indubitable que Madame de Pompadour a dû être mêlée à toute cette aftaire des Manuscrits de Saint-Simon, du moins en ce qui concerne VOrdre du Roi pour le notaire Dclaleu et la cession des papiers aux Affaires ctrangcres par la maréchale de Montmorency. Le menu

Toutefois^ et à distance^ rien de plus singulier et de plus piquant que le soin de ce travail^ qui exigeait^ sur toutes choses^ un âpre tempérament d'historien, ait été confié à Claude -Henri de Fusée, abbé de Voisenon , dont l'esprit jusqu'alors avait été plutôt porté vers les petits contes et les faciles comédies. Il était Tauteur des Folies Roulantes et des Regrets des petites rues ( conte ) , de la Coquette fixée, des Mariages assortis, de X Hôtel garni (comédies) . II avait eu part au <t Recueil de ces Messieurs » , publié en 1 745 ; il avait donné au Cabinet des Fées le conte licencieux de ZulmisetZulmaïde;en{a[t d'histoire , il avait écrit celle de la Félicité. A l'époque dont nous parlons, il venait de faire les paroles de Topera de l'Amour et Psyché (musique de Mondonville), celles (ÏHylas et Z élis, pastorale. Néanmoins, il est certain qu'à cette époque aussi M. l'Abbé cherchait à donner dans le grape, à prendre le grand air de l'histoire.

document que nous avons cité à la fin du chapitre précédent [Lettre du comte de Saint-Simon au marquis de Marigny) nous la fait rencontrer personnellement.

238 UABBE DE VOISENON.

Il eut même à cet égard des échappées de style pleines de grandeur. N'est-ce pas lui qui a lancé ce trait remarquable : « Henri IV fut un grand Roi, Louis XI Vfut le Roi d'un grand règne » ? L'Académie était d'ailleurs à la veille de lui ouvrir ses portes. Il fut déclaré Tun des Quarante au mois de décembre 1762^ et fut reçu en janvier 1763. L'occasion des Manuscrits de Saint-Simon^ la faveur du Ministrcij l'appui galant de la Marquise lui firent prendre qualité officielle dans l'intérieur des AflFaires Étrangères^ car dans la même année qu'il eut charge de connaître des Portefeuilles du feu Duc et Pair et d'en donner rapport^ il fut, par décision du Roi du 5 novembre^ employé à faire des extraits historiques au Dépôt des Affaires Étrangères^ pour servir à l'instruction des Princes, et appointé de six mille livres. Il demeura dans cet office et jouit de ce salaire jusqu'à sa mort, qui advint en novembre 1775.

Les détails fournis par le rapprochement des dates sont ici très-piquants. A la fin de Tannée 1761, l'abbé de Voisenon était d'autant mieux en cour chez les Choi-

seul, qu'il avait accompagné la duchesse en son voyage et séjour aux Pyrénées. Le départ de Paris avait eu lieu en juin , et le retour en octobre. A Cauterets^ la plus grande occupation de l'abbé avait été d'avoir de Tesprit pour plaire à la compagnie, et de jouer au cavagnol pour la distraire. Rien de plaisant comme les lettres qu'il adresse, en voyage, à sa chère petite nièce Pardine, qu'ailleurs il appelle aussi Chef-d'œuvre , et qui n'était autre que la spirituelle et aimable Favart ( i ) . La peine qu'il s'était donnée auprès de la duchesse de Choiseul, pendant un aussi long trajet, l'avait mis en quelque faveur. Il avait d'ailleurs déjà rendu des services familiers, et on se plaisait à l'employer à l'occasion pour le besoin d'un madrigal ou d'un couplet. Le jour même où le sieur Le Dran, porteur de ï Ordre du Roi contresigné Choiseul, rapportait au Dépôt du vieux Louvre tous les papiers de Saint- Simon, le 21 décembre 1760, la duchesse

(i) L'abbé de Voisenon à madame Favart. a Cauterets, 1" août 1761. Je reviendrai dans le temps des grives, y en fer ai manger à ma cfière petite nièce. Vous les effàrouchère:; y et moi je les tuerai, »

240 i;abbé de voisenon.

de Choiseul^ qui s'était mis en tête de donner des tablettes à madame de Pompadour avec le mot souvenir en exergue, avait demandé à Tabbé de Voisenon deux couplets très-courts afin qu'ils pussent être écrits sur la première page ( i ) . Cela montre s'il était déjà bien vu dans la maison ! L'abbé , que sa faiblesse de tête aurait peut-être laissé embourbé ce jour-là, demanda le service des couplets au comédien et poète Favart, le mari de Pardine. « J'attends vos couplets y lui écrivait-il le soir, je suis intéressé à plaire à tout ce qui est Choiseul ; cela feroit peutêtre quelque chose pour que ma petite fortune devienne 77tei Heure... » Il est certain que tant de complaisance diverses fois éprouvée trouva récompense. Ce fut dans ces temps-là que M. Tabbé fut désigné pour avoir pied au Dépôt des Affaires

( I ) L'abué de \'oisenon a m. Favart. « Paris, 2 1 dccembre 1760. J'ai recours à vous, mon trcs-cher ami, pour me tirer d'un pas oit lafoiblessc de ma tctc me laisserait embourba : madame la duchesse de Choiseul veut dentier des tablettes à madame de Pompadour : le titre sera Souvenir; elle me demande deux couplets très-courts... il ne faut pas que cela soit fade, et son^e:^ que c'est d'éf^ale à égale : le refrain pourroit être Suuvene:;-vouS'en ; vous croyc:^ bien que je vous en ferai l'honneur, la chose est très-pressée... »

Étrangères j pour en emporter même dans sa demeure les documents utiles à ses rapports. Ses lettres prouvent que dès janvier 1762 il était déjà à la besogne (i). Et c'est en la vérité sans trop d'exagération que madame de Turpin^ éditeur de ses Œuvres complètes en 1 78 1 et narrateur de sa vie ^ a pu écrire en terminant le récit :

(( Lx)uis XV avoit imaginé de faire composer des Essais historiques, propres en même temps à orner l'esprit et à former le cœur des jeunes Princes ses petits-fils. M. le Duc de Choiseul fit charger labbé de Voisenon de ce travail, et obtint pour lui

(l) L*ABBÉ DE VOISENOM A MADAME FaVART. « VoisCnOn ,

mars 1762 : Je vous prie de dire à M. Chevalier (son secrétaire) qu'il donne à M. Caillau ce qu'il aura fait sur mes correspondances. Il le cachetteray et le Père Caillau ou me l'apportera ou le laissera che^ M, le duc de Choiseul pour m'éire rendu. On me presse de travailler, Venc:^ nous voir, mon aimable Commerette, nous sommes de bonnes gens, ma jolie petite nièce Chef-d'œuvre , Pardine. n

Uabbé de Voisenon a madame Favart. «Voisenon, mai 1762. Je vous prie] de dire à M. Chevalier qu'il passe promptement au mois de mars de l'année 1 7 1 7 , qui est le quatrième volume , et de m'en envoyer les extraits le plus tôt qu' il pourra ; je travaille toutes mes matinées et je fais bien peu d'ouvrage parce que les matériaux me manquent, et l'on ne cesse de crier après moi... »

(Voyez Mémoires et Correspondances littéraires, dramatiques et anecdotiques , de G. P. Favart, 3 volumes in-8% Paris, CoUin, 1808.)

de Sa Majesté une pension de six mille livres. Il eut alors le bonheur d'approcher du Monarque : il gagna la confiance et Tamitié de Madame la Marquise de Pompadour... M. le Duc de Choiseul lui ouvrit le Dépôt des Affaires Étrangères pour y puiser des matériaux utiles à Fhistoire. Il fit une vaste collection de recherches curieuses, il rédigea des Mémoires historiques (i)... »

L'année 1 762 fut celle où Tabbé donna corps à ses premiers extraits des Portefeuilles de Saint-Simon et où il exécuta cette fameuse copie de l'extrait particulier des Mémoires, les uns disent en quatre volumes in-^ , les autres^ en huit volumes petit in-folio, qui^ depuis, a servi de modèle unique pour satisfaire au goût des personnes, soit curieuses, soit lettrées, qui avaient pu en obtenir la reproduction.

Ce fut donc par M. Tabbé de Voisenon d'abord, que, soit dans le cabinet affairé de M. le duc de Choiseul, soit dans les petits appartements de Madame de Pompadour, et par conséquent du Roi, l'on

(i) Voyez Œuvres complètes de M. l*abbé de Voisenon, de TAcadémie française, 3 volumes in-8% 1781, Paris.

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