SAINT-SIMON AU DUC D'ORLÉANS
ber la colère sur un zéro sans existance et sur une nation estrangere dans son propre.païs, pour destourner tout de sur les seuls coupables. Qu'est-ce que tout cela? Ne profiteriez-vous point d'une réelle conjoncture pour mettre le doit sur la lettre et vous oster du pied une épine qui vous picque sans cesse en attendant pis? Mes ténèbres me font enrager icy, et je crains votre inaction dans des temps de crise ou les instants sont précieux. Je ne sçay combien durera mon exil de la Cour et ma séparation du monde, qui me tient à l'écart de tout ( I ) . J 'atrappe des faits secs et criés à travers les fentes des portes , et j'en demeure là en pétillant. Ainsy donc un mot qui pourtant ne soit pas monosyllabe. Le porteur ne sçait point ce dont il est question , mais je suis assez libre avec luy pour le prier de rendre ce mot à V. A. R. et de se charger de sa réponse avec laquelle je la supplie de me renvoyer cette epistre avec la liberté qu'elle me permet. C'en seroit trop prendre de vous supplier de faire ma cour à Madame la duchesse d'Orléans et d'en appeller à elle si vous ne tirés point quelque parti de tout cecy. En voilà assez pour un importun qui veut qu'on parle et qui désire qu'on escrive : deux choses qu'on n'aime guères, l'une indispensable en politique, l'autre charité, Monseigneur, que mérite un ténébreux serviteur aussy
(i) Voyez dans la réponse du duc d'Orléans Texplication de cette retraite momentanée, et qu'une maladie de la duchesse de Saint-Simon, atteinte de la rougeole , avait nécessitée.
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respectueusement attaché et dévoué que je le suis à V. A. R. (i).
Le document suivant est la réponse :
il est écrit entièrement de la main du duc d'Oriéans. C'est la seule lettre que nous connaissions de lui à son conseiller. Fort curieuse d'ailleurs ^ elle montre, mieux que tout autre argument imaginable, à quel degré la confiance s'était établie entre eux. On remarquera de quelle façon pressante le prince appelle à lui son correspondant, pour raisonner ensemble, « chose très-nécessaire », dit Son Altesse Royale.
« Versailles, ce jeudy au soir, 5 avril.
« Vos limbes , Monsieur, me sont plus nuisibles qu'à vous , car outre le plaisir de vous voir vous m'avés bien fait faute pour estre informé de bien des choses que j'ay eu grand peine d*arracher à demy. Quant à moy j*avois parlé dès le jour que vous partistes. On me receut plus froidement que la première fois, mais pourtant bien (2). On me
(i) Pièce copiée sur le document original qui appartient à M. Feuillet de Conches, ainsi que la réponse de S. A. R.
(2) Le a on »y répété ici plusieurs fois, n*est autre que le roi Louis XIV.
tt LE DUC D'ORLÉANS A SAINT-SIMON >}. SSg
dit que le Barwick(i) ne trouveroit pas les choses bien disposées pour ce que je demandois ; je repondis qu'il n'y avoit d'opposition que dans la personne qui en mettoit à toutes les volontés de celuy par le seul crédit duquel elle se soutenoit. La conversation fut plus longue, mais toujours ne paroissant pas content de ladite Dame. Le Barwick à qui je parlay le mesme jour me parut bien disposé hors sur le principal article , à savoir l'expulsion totale, résolu pourtant de faire icy toutes les questions importantes et que de luymesme il avoit rangées par écrit tout comme j'aurois pu faire. Quand à l'audience du Roy et à l'entrevue chés le pot à miel , je croy que la cabale avantageuse a menty sur l'un et sur l'autre , mais non pas totalement. J'estois à celle du Roy, Ponchartrain estoit l'introducteur; présenté Torcy, elle fut courte. Le Barwick m'a dit sur la sienne que Dom Louis faisoit la charge de bon valet blasmant ce qu'il ne pouvoit excuser. Ce dernier courrier a tout changé sans que j'en aye pu demesler la vraye cause, seulement le Barwick m'a dit qu'il n'estoit pas juste que tous les efforts fussent de ce costé icy et rien de l'autre. C'est sur ce point important et cette circonstance peut-estre bonne peut-estre non , que je me suis désolé de ne vous point avoir pour raisonner et vous envoier un peu aux nouvelles; mais comme Madame
(i) Celui que le duc d'Orléans appelle le « Barwick » est le duc de Fitz-James, maréchal de Berwick.
d'Orléans à qui j*ay lu vostre lettre , ny moy ne craignons point la rougeolle, si vous vouliés bien vous transporter dimanche jusques à Saint-Qoud, nous irons tout deux seuls et nous pourrons raisonner avec vous, chose tres-necessaire. Je seray à Saint-Cloud entre 4 et 5 et peut-estre en pourrons-nous savoir davantage. »
A M. le duc de Saint-Simon^ mon cousin (i).
A cette époque j le duc de Saint-Simon se trouvait dans le plein, sinon de la disgrâce, du moins du désenchantement, et en même temps à la veille de la plus grande faveur. Il avait conçu de grands chagrins et éprouvé d'âpres secousses depuis Tannée 171 2. Le Dauphin et la Dauphine, ses espérances les plus chères, n'étaient plus; le secrétaire d'État Chamillart était disgracié; le chancelier de Pontchartrain retiré; le maréchal de Boufïlers, le duc de Chevreuse, le duc de Beauvilliers, ces hommes d'un commerce pour lui si sûr, morts; des dames très-
(i) Copié sur le document original, non signé, et conservé dans son enveloppe avec cachet aux armes de Son Altesse Royale.
importantes et très-instruites des choses de la Cour^ dispersées; la colère de madame de Maintenon contre lui fort accrue. « Jette tenois plus à personne y>^ ditil; et^ de fait^ il ne tenait plus qu'au duc d'Orléans^ que^ dans la plus grande disgrâce auprès de tous^ il n'avait point déserté^ et qui^ plus que jamais^ s'ouvrait à lui de . toutes choses, en dehors de ses plaisirs et de ses dérèglements. Son conseiller d'État^ son confident d'État, son ami politique^ était le duc de Saint- Simon. Par la lettre singulière que nous venons de reproduire, on voit que, tout grondeur et mécontent qu'il est à l'égard du prince, dont il a l'extrême confiance, il a avec lui une liberté sans pareille. Les circonstances étaient, en effet, inquiétantes pour l'avenir. Il y avait à la Cour non plus la cabale dite de Meudon, mais celle de M. Du Maine, de madame de Maintenon, et la grande affaire du testament du Roi était en train de réussir.
C'étaient là de bien gros nuages pour le Prince et pour son familier. A ces cabales se rattachait celle de madame des Ursins. De Madrid^ elle tenait l'œil singulièrement
ouvert sur les choses de France. Le duc de Saint-Simon^ froid avec la Cour, ne comprenait pas moins admirablement tout ce qui s'y passait. Il voyait les trames ourdies contre M. le duc d'Orléans, et il le pressait, l'enveloppait, le réveillait, il lui inspirait au cœur cette chaleur qui manquait trop à Son Altesse Royale, au milieu de ses embarras domestiques et de ses plaisirs dissolvants. Sans un homme à ses côtés comme était Saint-Simon , ce prince se serait infailliblement laissé choir. Chose très-particulière : le Roi, si entraîné qu'il fût à ne pas faire cas du duc d'Orléans, à le mépriser plutôt qu'à le craindre, éprouvait au fond de luimême, pour son neveu, un de ces sentiments qui se comprennent mieux qu'ils ne s'expliquent. Il avait, malgré tout, une sorte de conscience de l'exagération des prétendus crimes dont les familiers de madame de Maintenon l'avaient accusé. De plus, chaque fois qu'il avait avec lui un entretien, il subissait une sorte d'influence dont il n'était pas maître , et qui tenait soit au sang dont était issu le duc d'Orléans, fils de Monsieur, son frère.
CONSEILLER SECRET. SgS
soit à cette sorte de prestige qu'a toujours exercé sur qui l' écoutait celui qui fut le Régent.
Par le conseil de Saint-Simon ^ le duc d'Orléans écrivait beaucoup plus souvent au Roi qu'on ne le pensait à la Cour et surtout chez madame de Maintenon.
Il avait ses moyens pour faire tenir à Sa Majesté ses écrits confidentiels, des sortes de a Mémoires » qui s'enfouissaient ensuite dans sa propre cassette, fermée pour tous. Or, dans les cas les plus urgents, dans les occasions les plus nécessaires, après conseil secret tenu avec Son Altesse Royale, c'était Saint-Simon qui, dans le fond de son cabinet, tenait la plume de M. le duc d'Orléans à l'adresse du Roi. Le confident, en un mot, rédigeait les lettres extraordinaires que le prince, après les avoir lues, discutées, approuvées, copiait et envoyait. Rien de plus curieux en ce genre que les deux écrits suivants, dont nous prenons copie sur les pièces originales. Quelques mots sont nécessaires pour en donner l'explication. Ils sont de l'année 17 14, soit du mois de mars, soit de celui d'avril. La matière était d'Es-