SS
« Je suis fort frappé, après avoir fermé ma lettre, de voir entrer Tabbé du Bois. Cela ne change rien entre nous, Monsieur. Il aura mauvais succès s'il iait mine de toucher quelque chose de la question.
« Le Duc de S. Simon. »
La lettre suivante est de ce dimanche au soiri) j sans indication d'autre date^ mais évidemment de la même année ^ peut-être de la même semaine^ et écrite dans les mêmes circonstances.
a Dimanche au soir.
« Je n'ay trouvé rien moins. Monsieur, que ce
que j 'a vois cru, mon audience ( i ) que je nay pas attendue un moment a esté mieux s'il se peut qu'à Tordinaire. Elle a esté longue, moy montrant la vouloir abréger, et ]y ai receu des marques de confiance. Cela est inconcevable et inaliable avec ce que je vous ay mandé, mais la chose est telle. J'en ay profité et voicy la substance... J*ay représenté rimpossibilité des opérations méditées et du retour de la confiance , tant qu'on verra une cabale organisée, nombreuse, puissante, favorite, par M. de Cambray, dangereuse à Paris, par le lieutenant de police et son père , dangereuse dans les provinces, par les secrétaires d'Estat qui les ont touttes dans leurs départements; l'étranger en force contre parle seul ministre des estrangers, l'union intime de tout cela à la cabale de la vieille Cour et des bastards, la grossière dupperie de croire tenir le chancelier par le garde des sceaux... Tout cela au moins a esté écouté attentivement avec des interruptions de questions et de surprises qui m'ont bien laissé sentir qu'il ne m'escoutoit, ny en insensible ny comme un importun... Apres quoy je luy ai dit que j'avois trop d'amitié pour luy pour ne luy pas faire un reprochç, et je luy ai dit le fait de M. de Cambray et ses menaces. Son embarras extrême a démenti sa négation et je luy ai veu un dépit sur le visage qui n'ayant en rien changé la douceur et l'air d'amitié de la con-
(i) n s'agit de Taudience du Régent. Et quand Saint- Simon dit « // » ou « lAty », c'est du Régent qu'il parle.
versation, n'a pu estre que contre Tarcheveque d'avoir parlé. Je ne me suis ny &ché ny n'ay receu sa négative..., et tout de suitte toujours en amitié , j'ay dit pis que mercredy et plus en détail dans lequel il est entré de questions et de courts propos (i) &isant à la chose sans rien laisser voir contre l'archevêque, mais contestant ou convenant ou avouant simplement. J'ay voulu voir s'il me diroit quelque chose sur le petit conseil, et pour cela j'ay glissé qu'il n'en auroit jamais tant qu'il auroit. vu M. de Cambray. Il n'a pas repondu un mot, et comme nous nous promenions dans sa petitte galerie, j'ay veu dans le miroir du bout qu'il rioit en baissant les yeux comme un homme qui se plaisoit à me laisser dire pour me surprendre... Content d'avoir vu sa mine et senti son silence , je n'ay fait que glisser là dessus... De là pour ne luy pas paroistre toujours acharné sur la mesme chose , je luy ay parlé de sa mauvaise conduite auprès du Roy et peu à peu sur la mauvaise éducation du Roy, sur la fréquence et le danger de son habitude de frapper, et je luy ai proposé de mander M. le Duc avec le Maréchal de Villeroy et M. de Fréjus pour leur en parler ensemble, ce qu'il n'a point rebutté , mais il y a moins pris qu'au reste, aussy estoit-ce à la Un de trois quarts d'heure d'une conversation qui ne devoit pas l'avoir diveni. Elle a esté de sa part lardée d'amitiés
(i) Cest-à-dire, « par des questions et par des courts propos ».
428 a LE DUC DE SAINT-SIMON A *** »?
et de façons que je connois bien, qu'il prend quand il veut estre avec moy et qu'il est bien aise que je m'ouvre à luy. Voilà à peu près ce qu'il y a eu de plus important. J'en conclus que le pis de tout est de se rebutter, que puisqu'il me paroist sans méfiance de M. le Duc, qu'il faut que M. le Duc lui parle là-dessus et dans le sens du danger des opérations et de celuy de la reunion des cabales, et qu'il l'ebranle par la hardiesse, l'affectation et Tetudeque M. le prince de Conti étale à chaque conseil, en quoy il est sifflé par la cabale et pressé par son union avec les bastards. Cela fera peur et consequemment de l'impression. Il iaut que Law parle fortement, tesmoigne estre à bout par le discrédit et les obstacles que M. de Cambray luy cause au dedans et au dehors, que luy et M. Le Blanc épient touttes les occasions ou la police et touttes ses appartenances peuvent estre en faute pour s'en plaindre , et de mesme de ce qui arrive dans les provinces par rapport aux secrétaires d'Estat. Il faut que M. le Duc fasse sentir à S. A. R. ce que c'est que n'avoir à Rome que ce Laffiteau, valet de M. de Cambray, avec lequel on hasarde tout comme cette insulte des armes du Roy et l'affaire de Saint -Dié, que l'espérance du Cardinalat fera tout passer à M. de Cambray, au lieu que la seule présence d'un Ambassadeur retiendroit la cour de Rome, ce que M. de Cambray ne veut ny à Rome ny nulle part pour estre le maistre de toutte affaire et ne craindre pas que S. A R. y puisse que ce qui luy plaira. M. de la Force n'a pas assés d'accès pour y
aLE DUC DE SAIN T-SIMON A *** » > 429
compter. Je viens d'instruire M. de Chaulnes pour demain et je feray en sorte d'encourager le Chancelier à porter des bottes. Les meilleures viendront des découvertes des conciliabules et d'intrigues. M. des Faures y seroit important acteur en se plaignant d'estre arresté dans ses opérations , mais je ne puis m'en ouvrir encore à luy, jele sonderoy par gens seurs et ses amis intimes. Voila la réponse, je croy, qu'on attendoit de moy. S'il me vient quelque expédient ou quelque idée nouvelle, je vous la communiqueray, cependant j'ay disposé un homme à tomber sur l'abbé du Bois en qui S. A. R. a confiance et contre lequel il ne peut estre en garde là dessus, là question est qu'il en puisse approcher bientost et en cadence...
<( Le temps est si mauvais que malgré Testât de ce logis nous différons d'aller à Meudon. Faittes usage de ma lettre et me la renvoyés après. Mandés moy aussy de vos nouvelles , Monsieur, dont je suis en peine avec toutte l'estime et l'amitié que vous mérités.
Au fond, — et c'est en quoi il faut rendre justice au duc de Saint-Simon, — il ne se faisait pas de bien grandes illusions, sinon sur la force des conseils qu'il donnait, du moins sur leur résultat. Le duc d'Orléans, devenu Régent, lui avait
4'3o « SA INT'SIMON A M, DE BER WICK ».
assurément gardé toute confiance, puisque, dans ces mêmes temps, il lui avait offert les sceaux d'abord , puis le gouvernement de la personne du jeune Roi; mais cette confiance était passée à Tétat platonique , c est-à-dire que s'il la lui maintenait, c'était sous cette réserve intérieure d'écouter cette voix sage, courageuse, sans en suivre fidèlement les avis. La vie politique a ses grands écueils pour les esprits les mieux doués et les plus sages, et il est ordinaire et naturel que les plus habiles y soient de plus grands seigneurs que les plus moralistes. Il n y a point à douter que pour les idées du Régent sur les affaires extérieures et pour sa volonté de l'alliance anglaise, Dubois, avec tous ses écarts, était plus utile au Prince que Saint- Simon avec tous ses raisonnements. A quelques mois des mouvements et des tentatives dont les deux lettres précédentes sont la fidèle image, le duc de Saint-Simon terminait par cet aveu une lettre au maréchal de Berwick :
« A mon égard , croyez , Monsieur, que je vous dis vrai quand je vous assure que je serai celui de
L^AMBASSADE D'ESPAGNE. 43i
tous qui ferai le moins d'impression sur S. A. R., elle ne me craint en rien, et est trop accoutumée à moi. La facilité d'accès me donnera bien à la vérité plus qu'à un autre de lui bien expliquer mes raisons ; mais encore une fois avec elle il faut une autre protection que la bonté et les éclaircissements... »
On ne saurait être plus franc et plus vrai^ et mieux peindre une faveur^ bonne pour l'amitié et les relations familières ^ mais inutile et usée pour l'intérêt et l'influence.
Cependant^ l'année suivante^ le Régent marqua à son ancien conseiller une faveur autre que celle d'entendre avec complaisance ses grands sermons^ et sous le ministère même de Tabbé devenu cardinal et presque maître des affaires^ il lui offrit, dans Toccasion éclatante du mariage de France et d'Espagne, l'ambassade extraordinaire auprès du Roi Catholique. Le duc de Saint-Simon l'accepta. Tout le récit triomphant qu'il en a fait dans ses Mémoires est trop connu pour prendre la peine d'y revenir. Disons seulement que nous connaissons une lettre fort curieuse, inédite aussi , qui se rapporte à cette am-
432 n LETTRE DE SAINT-SIMON
bassade^ et qui montre quelle nature prodigieusement douée pour le travail du cabinet^ pour l'aptitude à écrire^ était la sienne^ puisqu'au milieu de touâ ses soins diplomatiques, de tout le mouvement d'une ambassade de courte durée, dans l'éclat et le nombre des cérémonies absorbantes, il se prend à écrire, entre autres lettres de caractère privé , celle dont nous reproduisons ici quelques fragments et qui n'a pas moins de onze pages de grand format, d'une écriture fine et condensée, de près de trente lignes pleines à la page, pour être chiffrée à l'adresse de M. le cardinal Gualterio, en Cour de Rome :
ce Près Lerma, le 20 janvier 1722.
« Je dois rendre compte à Vostre Etninence de mon long silence et luy en demander pardon, quoy que très involontaire, et Tasseurer en mesme temps que touttes ses lettres m*ont esté fidèlement rendues soit par ce banquier, soit par M. le nonce luy mesme, aînsy que les deux lettres dont le Roy d'Angleterre (i) m'a honoré.
(i) C'est-à-dire Jacques Stuart (roi d'Angleterre, en exil), le même qui a tant occupé nos afifoires sous le nom de a Le Prétendant ».
AU CARDINAL GUALTERIOy>. 433
« J'ay fait le voyage avec des fatigues et une précipitation extresme, et quatre courriers que je receus du Roy d'Espagne depuis Rayonne poui me presser d'arriver, dont le dernier fut à Burgos, m'obligèrent à aller de cette ville jusqu'à Madrid jour et nuit et feute de mieux d'achever la course en poste à cheval. J'arrivay à minuit et j'eus dès le lendemain matin le marquis de Grimaldo chés moy, qui est comme Tunique ministre , et l'honneur de saluer Leurs Majestés Catholiques, dont je fus receu avec les plus grands témoignages de bonté dont jusqu'à cette heure elles n'ont cessé de me combler en tout de la manière la plus marquée, ainsy que toutte leur cour, dont les plus grands et les plus distingués ont bien voulu s'empresser les premiers chés moy en l'honneur de mon employ et m'ont marqué touttes sortes de bontés personnelles. En sept jours de temps ce n'a esté que fonctions tellement entassées les unes sur les autres que je n'ay eu que les nuits pour escrire à la Cour, sans un instant pour aucune autre lettre , au bout desquels la passion de la chasse fit partir Leurs Majestés Catholiques pour Lerma ou elles esperoient en trouver beaucoup ainsy que sur leur routte. Je restay encore cinq jours après elles à Madrid ou les visittes actives et passives ne me laisserentpas plus de loisir avec lesquels je fus passer deux jours à voirTEscurial, et de là icy comptant me trouver le lendemain à Lerma, qui n'en est qu'à un très petit quart de lieue, à la descente du carrosse du Roy et de la Reyne d'Espagne , et accompagner deux jours après l'In&nte
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à sa première entrée , quoyque je fusse arrivé icy épuisé de touttes ces fatigues au delà de tout ce que je puis exprimer et plus encore d'inquiétude de mon fils aisné que j 'a vois laissé assés malade à Burgos... Je ne tardai pas à payer touttes ces peines de corps et d'esprit; dès la première nuit de mon arrivée, je me trouvay fort mal, et le lendemain la fièvre m'obligea d'envoyer faire mes excuses à Lerma. Aussy tost le Roy d'Espagne me fit la grâce de m'envoyer M. Higgins^ son premier médecin. Je fus très mal les trois premiers Mais jours... les soins, la capacité et l'assiduité de M. Higgins prévinrent tous les accidents et m'ont remis avec promptitude et un bonheur extrême. C'est un des premiers hommes de l'Europe pour son art et son expérience, duquel d'ailleurs on ne peut dire trop de bien pour son esprit très orné et très agréable, sa pieté, sa bonté et sa modestie. Il est infiniment attaché au Roy d'Angleterre et fort ami du duc d'Ormond, comme vous le verres dans ce que j'ay l'honneur d'escrire à ce prince et que je joins icy... De tout cela joint à l'accablement de tout ce qui s'est accumulé dans ma secretairerie pendant ma maladie, et qu'il m'a fallu vuider, Vostre Eminence voit quelle a esté mon impossibilité de lui escrire et d'avoir l'honneur de repondre au roy d'Angleterre auquel je la supplie de le vouloir bien représenter ainsy que mon attention juste et respectueuse pour la Reyne et le prince de Galles... Nous allons maintenant estre dans un tourbillon de nopces et de ces accompagnemens dans la précipitation du départ
AU CARDINAL GUALTERIO», 435
pour Madrid, aussy grande qu'elle a esté pour venir en ce lieu. J'y suivray Leurs Majestés Catholiques par respect et par reconnoissance , mes fonctions estant remplies et ayant mes lettres de recreance et carte blanche pour partir d'icy mesme pour France , le lendemain du mariage , ou demeurer autant que je voudray. Je compte de passer le mois prochain à Madrid et d'en partir les derniers jours de mars pour Paris et d'estre un mois sur cette routte...
(( Je suis pénétré des bontés et de la confiance qu'il plaist au roy d'Angleterre de me faire l'honneur de me tesmoigner par celuy de ses deux lettres et de la plus ardente passion d'y repondre par les plus vrais services. Vostre Eminence verra par ce que j'ay l'honneur de luy repondre, l'embarras ou je suis là dessus, et pour la manière et pour le fonds infiniment plus grand que je n'ose le marquer a S. M. B. Si M. DiUon, qui luy a rendu compte , à ce qu'elle me marque , de la dernière conversation que j'ay eue avec luy en partant de Paris, l'a osé faire avec exactitude, et que ce compte ait esté communiqué à Vostre Eminence, Sa Majesté Britannique et Vostre Eminence auront veu la précision de mes ordres sur ce qui la regarde et combien je m'exposerays en les oultrepassant. Je ne laisseray pas de le faire par l'expédient qu'elle verra dans ma lettre au roy d'Angleterre pour entretenir M. le duc d'Ormond, du résultat de quoy je rendray compte à Vostre Eminence et à Sa Majesté Britannique s'il ç$t nécessaire. Mais de faire aucune démarche, je