‹ Le duc de Saint-Simon, son cabinet et l'historique de ses manuscrits d'après des documents authentiques et entièrement inéditsChapitre 91 sur 159 · PERSPECTIVE DU CHAPITRE SUIVANT · texte numérisé non relu

PERSPECTIVE DU CHAPITRE SUIVANT

sortie du Dépôt de M* Delaleu, notaire au Châtelet de Paris. Essayons maintenant de les suivre et de les accompagner à leur entrée^ en l'an de grâce mil sept cent soixante^ dans le Dépôt du Louvre, c'est-à-dire celui des Archives de la Secrétairerie d'État des Affaires Étrangères. Faisons connaître l'installation qui leur fut donnée , par quelles mains intéressantes ils ont passé 3 à quels regards curieux ils furent soumis, puis nous dirons comment les Mémoires seuls apparurent dans le monde , et quelles nombreuses et singulières étapes ils eurent à parcourir avant d'être reproduits dans leur admirable intégrité .

LES MANUSCRITS DU DUC DE SAINT-SIMON AU DÉPÔT DES ARCHIVES DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES; A PARIS, AU VIEUX LOUVRE; A VERSAILLES ENSUITE, ET DE NOUVEAU A PARIS. — PERSONNAGES A QUI LES Mémoires ou AUTRES PAPIERS ONT ÉTÉ COMMUNIQUÉS. — RÔLE ET FIGURE DE l'abbé de VOISENON. — DUCLOS ET MARMONTEL, HIS- TORIOGRAPHES DU ROI. — HISTORIQUE COMPLET DE LA

PUBLICATION HKS Mémoires depuis 1781 jusqu'à 1873.

— autres DÉTAILS SUR AUTRES PAPIERS.

Le Dépôt des Affaires Étrangères était alors au vieux Louvre : très-mal situé , d'un abord difficile^ au dernier étage d'un interminable et étroit escalier, audessus de la chapelle, en quelque sorte sous les combles. C'était là que, depuis l'année 1711, un Premier Commis, à qui la garde en était confiée, tenait, en aussi bon ordre que le lui permettait le local, tous les Papiers relatifs aux Négociations, fournis par la correspondance

2a6 LE DÉPÔT DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.

réciproque des Secrétaires d'État avec les Ambassadeurs et Ministres du Roi à l'étranger. La création en était due au marquis de Torcy^ ministre excellent^ soutenu et aidé dans cette tâche et ce soin par le sieur de Saint-Prez (i), Tabbé Le Grand (2) et quelques autres écrivains

(i) D'abord Conseiller au Grand Conseil, puis Secrétaire des commandements de la duchesse d'Orléans en 1 69 1 . Il avait travaillé, dès 1682, sous les ordres du père du marquis de Torcy, qui à son tour, devenu secrétaire d'État, ayant M. de Saint-Prez en haute estime, le retint auprès de ^ lui. Il le fît directeur d'une Académie politique au Louvre, en même temps qu'il lui confia le Dépôt des Afiâires Étrangères. L'abbé Dubois, ambassadeur en Angleterre, puis ministre, usa beaucoup du savoir diplomatique de M. de Saint-Prez, qui lui fournissait mémoires sur mémoires.

(2) L'Abbé Joachih Le Grand, personnage d'esprit, de bonnes lettres, d'un grand savoir, et un véritable curieux en fait de documents historiques. Torcy, Ministre Secrétaire d'État, aimait beaucoup les gens ainsi doués. Legrand avait pris le goût de l'étude sous le patronage et les conseils des Pères de I'Oratoirb. C'est tout dire. En 1676, il travailla avec le Père Le Cointe aux Annales Ecclésiastiques, et publia en 1688, en trois volumes in-12, son Histoire du divorce de Henri VHI, Entré dans la maison d'Estrées en 1690, l'Abbé, ambassadeur de ce nom, l'emmena comme Secrétaire en Portugal. Ce fut par cette porte qu'il prit pied dans les Affoîrcs Étrangères. II ne les servit du reste, ensuite, qu'à titre de curieux et de rédacteur de Mémoires sur différents sujets, principalement ceux qui concernaient les collections de papiers, la réunion de documents, en un mot, la formation et l'augmentation d'archives historiques. C'est pour ce motif surtout que je le considère et que je me plais à rappeler ici son nom. Le Chancelier D'Aguesseau, qui était un maître homme, lui avait

politiques spéciaux, tous animés d'une véritable passion pour les documents historiques. Toutes sortes de raisons d'État^ d'ailleurs fort bonnes^ avaient rendu cet établissement nécessaire (i). Le

soumis son noble projet pour la formation d*une grande collection des Historiens de Frjwctf; et le Procureur Général, en 1720, lui avait promis sa faveur pour lui donner accès à la Tour du Palais, où se trouvaient alors une fort grande quantité de rouleaux sur parchemin très-peu connus. J'aurais encore à dire beaucoup d'autres bonnes choses de lui, mais l'occasion s'en retrouvera ailleurs. Il mourut, âgé de quatre-vingts ans, le 3o avril 1733.

(i) Le premier document imprimé que nous connaissions relativement à la création du Dépôt des Archives des Affaires Étrangères se trouve dans le Journal du marquis de Dangeau , à la date du dimanche 9 mars 17 10. Il y eut ce jour Conseil : le Roi y était. Le marquis de Torcy représenta à Sa Majesté l'insuffisance du cabinet qu'il avait à Versailles pour contenir les papiers des Négociations conservées et classées depuis Tannée 1662, et qui s'augmentaient tous les jours. Il exposa qu'il ne serait nécessaire de garder auprès de lui que les papiers assez récents pour être utiles aux Premiers Commis, rédacteurs des dépêches courantes. Le Roi accorda au Secrétaire d'État l'établissement qu'il lui demandait , et désigna pour cet objet plusieurs pièces du vieux Louvre. L'opération du transport des papiers des Négociations, de Versailles à Paris, se fit donc dans le courant de l'année 17 10. Le Dépôt fut dès lors augmenté d'un trèsgrand nombre de papiers d'État qui n'avaient point encore figuré au cabinet de Versailles, et au recueil desquels s'employèrent avec une rare activité le sieur de Saint- Prez et l'abbé Legrand d'abord , le sieur Le Dran ensuite. Il est difficile de dire en quel temps précis l'installation se fit au Louvre. Saint-Simon parle d'un pavillon au couvent des Petits-Pères, qui aurait servi, faut-il croire, à une installation provisoire. Je n'ai trouvé trace de ce fait nulle part , sauf dans les papiers de Clairambault que m'a signalés

sieur Le Dran (Nicolas-Louis) , que nous avons vu porteur de V Ordre du Roi chez le Notaire au Châtelet dépositaire des Papiers de Saint-Simon j y avait en quelque sorte été élevé, éduqué, nourri, et promu à tous les grades que pouvait comporter remploi de commis au Dépôt des Minutes des Affaires Étrangères (i). Il y était entré en 171 1, à r époque même du transport des documents du cabinet de Versailles au vieux Louvre, à Paris, sous la direction du sieur de Saint-Prez, à la mort duquel, en 1720, il avait partagé ses fonctions avec le sieur Dupuise (2) jusqu'en 1725. Lorsque mourut Antoine Pecquet, ancien premier commis, doué de

Tobligeance souvent et utilement éprouvée de M. l'archiviste de la marine, Pierre Margry. Mais Clairambault ne parle du pavillon des Petits-Pères que pour Tinstallation et la conservation des Papiers de la Marine, et non pour ceux des Af&ires Étrangères. J'ai lieu de penser qu'un prochain ouvrage de M. A. M. deBoislisle, concernant l'histoire des Papiers du Contrôle Général , répandra incidemment quelque lumière sur ces questions, si intéressantes pour la petite et sage République des Curieux.

(i) On appelait aussi de la sorte le Dépôt de cette Secrétairerie d'État lorsqu'il était au Louvre. J'ai vu des plans de l'architecte Gabriel sur lesquels il était ainsi marqué : a Les Minutes des Affaires Étrangères ».

(2) Archives nationales, Maison du Roi (Cartons et Registres de 1720 à 1723), passim.

grandes qualités ( i )^ on mit la plume de M. Le Dran dans la politique. Il y réussissait médiocrement^ et en lySo il revint au Dépôt du Louvre, qui, mieux que le Cabinet de Versailles, paraissait s'adapter à ses talents, en somme assez restreints. Il y résida de lySo à 1740, où, par suite de l'aventure de Pecquet le fils (2), il fut

(i) Ce titre de Premier Commis, qui n'est plus compris aujourd'hui, était, sous le gouvernement du Roi,avant 1792, tenu dans la plus grande considération. On ne pouvait atteindre à un degré plus élevé dans le service intérieur du Ministère , à moins d'être le Ministre même. Les Premiers Commis ont commencé à paraître sous le Secrétaire d'État des Affieiires étrangères Colbert de Croissy, père du marquis de ToRCY, son successeur, et élève de Pomponne. L'un et l'autre honorèrent beaucoup les Premiers Commis. Ils étaient peu nombreux et accomplissaient une besogne extraordinaire. Aujourd'hui les Premiers Commis sont des Directeurs. Il y a le Chef du Cabinet et Secrétariat augmenté du bureau du Protocole, le Directeur des Affaires poLrriQUES, le Directeur des Consulats et des Affaires commerciales, le Directeur des Archives et de la Chancellerie (c'est-à-dire des affaires dites de Chancellerie), le Directeur des Fonds et de la Comptabilité.

(2) Autre Premier Commis des AHaires Étrangères, de beaucoup de talent, mais inférieur, à mon sens, à celui de son père. Son aventure fut d'être soudainement arrêté et conduit prisonnier à Vincennes sur l'ordre de M. le cardinal de Fleury. Cet épisode très-curieux de la vie politique secrète arriva en septembre 1740. Voyez Barbier, Journal du règne de Louis XV (édition Charpentier), tome III, pages 221-223. Ce Pecquet le fils, dont je parle ici, avait précisément fait partie du personnel de^l'Ambassade Extraordinaire du duc de Saint-Simon à la Cour d'Espagne, en 1721.

23o PAPIERS DE SAINT-SIMON EXAMINÉS.

remis dans la politique; mais, comme auparavant, il y fit modeste figure. Ses successeurs immédiats, que par rapport à lui on peut appeler éphémères et intérimaires, et qui personnellement exercèrent à peine leurs fonctions, furent Tabbé De la Ville, un des Quarante, et le sieur de La Porte du Theil, plus tard l'un des signataires du Traité d'Aix-la-Chapelle.

Rétabli chef du Dépôt en 1749, le sieur Le Dran s'y trouvait encore en 1760, à la veille, du reste, de le quitter définitivement, lorsqu'il avait été commis par M. le duc de Choiseul, Secrétaire d'État, à la prise des Manuscrits de Saint-Simon. Ces sortes de commissions étaient chose familière à M. le Garde du Dépôt.

Depuis deux années surtout, les occasions Jie lui avaient pas manqué pour s'y rendre expert. Il avait été désigné pour la visite et l'examen des papiers de plus d'un haut personnage , de plus d'une grande dame^ qui, de leur vivant, avaient eu la main ^ux affaires du Roi , dans les relations étrangères (i). Lorsqu'il eut

(i) Voir les Papiers des Commissaires Enquêteurs au

PAPIERS DE SAINT-SIMON EXAMINÉS. 23i

augmenté le Dépôt du Louvre des JPortefeuilles du feu duc de Saint-Simon^ son devoir fut de prendre connaissance du contenu de chacun d'eux^ et de dresser le Catalogue des pièces pour le présenter à M. le duc de Choiseul. C'était une manière de les lui faire passer caisse à caisse, ainsi que M. le Secrétaire d'État l'avait ordonné par sa lettre du 21 décembre 1760. Il s'acquitta de ce soin fort rapidement. Si on consulte j en effet, les papiers de Choiseul, on voit que dès les premiers jours de janvier le Ministre avait été mis à même de distribuer le travail d'appréciation, d'examen et de compte rendu qu'il avait projeté de faire exécuter sur les Manuscrits de l'ancien témoin de la Cour de Louis XIV et du confident et conseiller du Régent.

C'est dans ce but que M. le duc de Choiseul chargea le sieur Humblot, son secrétaire particulier, de se rendre de

Châtelet, qui sont aux Archives nationales, particulièr&ment ceux qui ont rapporta des scellés apposés par a Ordre du Roi ». Cette recherche est difficile, en ce sens qu'avant de l'entreprendre, il faut connaître les noms de ceux qui ont servi dans les Afibires Etrangères et celui du Commissaire qui a été désigné pour apposer le scellé.

23a PAPIERS DE SAINT-SIMON EXAMINÉS.

Versailles auprès de M. Le Dran, à Paris, et de lui préciser dans quelle forme il désirait que les extraits dos Annotations considérables que Saint-Simon avait faites aux Mémoires de Dangeau fussent pratiqués et présentés. Si nous ne nous trompons, le premier des rapports de M. Le Dran fut remis à M. le duc de Choiseul en 1761, sous le titre de : Exposition au sujet des Extraits commencés sur les Mémoires du marquis de Dangeau. Dans le même temps, le secrétaire eut charge de demander au chef du Dépôt qu'il voulût bien lui remettre certains autres Portefeuilles du feu duc de Saint-Simon, contenant des Mémoires divers, certains papiers relatifs à la Régence, les Onie Portefeuilles contenant les Mémoires proprement dits, des Correspondances personnelles du feu Duc, principalement celle qu'il avait entretenue (i) avec le duc d'Orléans, Régent.

Mais pour qui étaient ces Portefeuilles des Mémoires, ces documents sur la i?^gence, ces Correspondances avec M. le

(i) Voyez le chapitre XVII.

duc d'Orléans?Lecroirait-on?M. le duc de Choiseul les faisait ainsi demander pour être remis et confiés au piquant et allègre abbé de Voisenon^ chargé par lui ^ et pour son compte^ de dépouiller ces étonnants écrits^ de les lire^ d'en faire des extraits et d'en préparer des rapports. Il avait peut-être trouvé trop lourde la plume de M. Le Dran, trop ministériel son style ^ trop retenues et réservées ses façons. Il le tenait, d'ailleurs, sinon en disgrâce, du moins en peu de faveur. M. de Choiseul n'avait jamais oublié que déclaré ambassadeur à Rome et n'étant encore que M. de Stainvillc, ayant eu besoin de consulter (c'était bien naturel et cela faisait honneur à sa légitime curiosité) les volumes des Négociations renfermés au vieux Louvre, M. le Garde du Dépôt lui avait montré quelque humeur, l'avait servi difficultueusement, et y avait mis ce peu de grâce qui caractérise un commis ombrageux et zélé jusqu'à l'excès. M. de Choiseul Ministre s'était souvenu du déplaisir de M. de Choiseul Ambassadeur.

Il fut même dur pour cet honnête homme, car il ne laissa pas à M. Le Dran, sinon

a34 L'ABBÉ DE VOISENON.

la gloire, du moins le bonheur de présider à rinstallation belle et luxueuse, à Versailles, du nouveau Dépôt des Affaires Étrangères, pour laquelle il avait obtenu le consentement et le patronage du Roi, à peu près dans le même temps que le maréchal de Belle-Isle avait songé à rétablissement du nouvel Hôtel et des bureaux de la guerre. M. le duc de Choiseul fit pensionner M. Le Dran, et lui retira le Dépôt quelques mois seulement avant le temps où l'ingénieur Berthier, architecte des nouveaux bureaux des Affaires Étrangères à Versailles, les déclara prêts à recevoir les papiers et minutes de cette Secrétairerie d'État, jusqu'alors conservés à Paris, dans le donjon du Louvre:

cela en 1763. A tous égards, le choix de Tabbé de Voisenon pour être commis à l'étude des précieux papiers du duc de Saint-Simon, serait inexplicable s'il n'avait tenu à des menues raisons, telles que bons rapports de Cour , relations personnelles dans un monde agréable , faveurs particulières sentant une galante influence (i).

(i) L*Abbk de Voisenon (Claude- Henry de Fusée),

On a ditj en effets que cette besogne donnée à M. l'Abbé était pour le service

Prieur de Maupas, né le 8 juillet 1708, à Voisenon, près de Melun. On le peut dire précoce, puisqu'il écrivit à Voltaire n'ayant encore que onze ans. Il eut pour marraine la fisimeuse madame Doublet. C'est expliquer comment il fiit tôt présenté aux gens de lettres et aux beaux esprits. Il entra dans les Ordres à la suite d'un duel, ayant blessé son adversaire et en ayant conçu quelque chagrin. Il fiit essentiellement un bel et agréable esprit. Ce serait faire redite que de raconter toutes ses originalités. Sa société était celle à la mode entre 1740 et 1770. II fut de l'Académie, succédant à Crébillon père. Il fiit fort protégé partout et particulièrement chez madame de Pompadour. En 1 771, et avec la bonne grâce de M. le Duc d'Aiguillon , il eut qualité et fonctions à Paris de Ministre du Prince-Evêque de Spire, et, à ce titre, il eut son petit rang parmi les Ministres étrangers. Il mourut le 22 novembre 1775, en sa terre de Voisenon. A cette époque, il avait appartement à Paris en l'hôtel de Turpin, rue de Bondy, et petite maison à Belleville, qu'il avait pris en suite de bail à Favart. Il est vrai de dire qu'il en avait beaucoup aimé la femme, cette comédienne si célèbre, dont il fit faire le mausolée en marbre par le sculpteur Cassini. Son héritier fut son frère, Louis-Victor de Fusée, Chevalier et Comte de Voisenon, Maréchal des camps et armées du Roi. L'Abbé avait la plume heureuse, Êicile , élégante. Il y aurait à faire un choix agréable dans ses lettres. En voici une qui est tirée du Cabinet de M. Feuillet de Conches; en la lisant, on peut juger du tour épistolaire de son auteur :

tt Belleville, ce 1 3 juin 1771.

a // m'est impossible, mon illustre Abbé, de vous faire des remerciemens proportionnés au plaisir que m'a procuré une lecture très-attentive de votre ouvrage; il respire l'honnêteté, il fait aimer la vertu, élève Vdme et peint l'homme tel que vous Vêtes et tel que je voudrois être. C'est la destinée des Grillons d'être des modèles dans tous les genres, et c'est la mienne de les admirer et de leur estre inviolablement attaché, mon illustre Abbé, tant que j'existerai.

tf C. DE Voisenon. n

236 i;abbé de voisenon.

de madame de Pompadour. Ce dire n'aurait rien d'invraisemblable, car TAbbé était d'humeur à avoir bon pied chez la Marquise, et le Ministre savait merveilleusement condescendre aux désirs de la Dame, tant que sa politique et ses vues particulières n'avaient point lieu d'en être contrariées. Un tel désir, d'ailleurs, était propre à faire honneur à l'esprit de madame de Pompadour. En belles-lettres, en pièces d'État, elle était de son naturel très-curieuse : elle les recherchait et les choyait à l'égal, des chinoiseries délicieuses, des porcelaines rares, des objets de collection : les inventaires qui, à son décès, furent faits de ses maisons et résidences, en sont les bons garants. Il n'est donc pas surprenant qu'en cette rencontre, M. le duc de Choiseul se soit prêté volontiers à satisfaire la curiosité de la favorite (O^et qu'il ait accepté et accueilli l'agréable abbé pour en être le ministre.

(i) Il est pour nous indubitable que Madame de Pompa* dour a dû être mêlée à toute cette afl&ire des Manuscrits de Saint-Simon , du moins en ce qui concerne VOrdre du Roi pour le notaire Delaleu et la cession des papiers aux Affaires étrangères par la maréchale de Montmorency. Le menu

Toutefois, et à distance, rien de plus singulier et de plus piquant que le soin de ce travail, qui exigeait, sur toutes choses, un âpre tempérament d'historien, ait été confié à Claude -Henri de Fusée, abbé de Voisenon , dont l'esprit jusqu'alors avait été plutôt porté vers les petits contes et les faciles comédies. Il était Tauteur des Folies Roulantes et des Regrets des petites rues (conte), de la Coquette fixée, des Mariages assortis, de ï Hôtel garni (comédies). Il avait eu part au a Recueil de ces Messieurs » , publié en 1 745 ; il avait donné au Cabinet des Fées le conte licencieux de Zulmis et Zulmaïde; enfa.it d'histoire , il avait écrit celle de la Félicité. A l'époque dont nous parlons , il venait de faire les paroles de l'opéra de l'Amour et Psyché (musique de Mondonville) , celles àiHylas et Z élis, pastorale. Néanmoins, il est certain qu'à cette époque aussi M. l'Abbé cherchait à donner dans le grave y à prendre le grand air de l'histoire.

document que nous avons cité à la fin du chapitre précédent {Lettre du comte de Saint-Simon au marquis de Marigny) nous la fait rencontrer personnellement.

238 UABBÉ DE VOISENON.

Il eut même à cet égard des échappées de style pleines de grandeur. N'est-ce pas lui qui a lancé ce trait remarquable : « Henri IV fut un grand Roi, Louis XIV fut le Roi d'un grand règne » ? L'Académie était d'ailleurs à la veille de lui ouvrir ses portes. Il fut déclaré l'un des Quarante au mois de décembre 1762^ et fut reçu en janvier 1763. L'occasion des Manuscrits de Saint-Simon^ la faveur du Ministre^ l'appui galant de la Marquise lui firent prendre qualité officielle dans l'intérieur des Affaires Étrangères, car dans la même année qu'il eut charge de connaître des Portefeuilles du feu Duc et Pair et d'en donner rapport, il fut, par décision du Roi du 5 novembre, employé à faire des extraits historiques au Dépôt des Affaires Étrangères, pour servir à l'instruction des Princes, et appointé de six mille livres. Il demeura dans cet office et jouit de ce salaire jusqu'à sa mort, qui advint en novembre 1775.

Les détails fournis par le rapprochement des dates sont ici très-piquants. A la fin de l'année 1761, l'abbé de Voisenon était d'autant mieux en cour chez les Choi-

UABBÉ DE VOISENON. 239

seulj qu'il avait accompagné la duchesse en son voyage et séjour aux Pyrénées. Le départ de Paris avait eu lieu en juin , et le retour en octobre. A Cauterets^ la plus grande occupation de Tabbé avait été d'avoir de Tesprit pour plaire à la compagnie, et de jouer au cavagnol pour la distraire. Rien de plaisant comme les lettres qu'il adresse, en voyage, à sa chère petite nièce Pardine, qu'ailleurs il appelle aussi Chef-d'œuvre, et qui n'était autre que la spirituelle et aimable Favart (i). La peine qu'il s'était donnée auprès de la duchesse de Choiseul, pendant un aussi long trajet, l'avait mis en quelque faveur. Il avait d'ailleurs déjà rendu des services familiers, et on se plaisait à l'employer à l'occasion pour le besoin d'un madrigal ou d'un couplet. Le jour même où le sieur Le Dran, porteur de X Ordre du Roi contresigné Choiseul , rapportait au Dépôt du vieux Louvre tous les papiers de Saint- Simon, le 21 décembre 1760, la duchesse

(1) L*abbé de Voisenon à madame Favart. a Cauterets, !•' août 1761. Je reviendrai dans le temps des grives, j'en ferai manger à ma chère petite nièce. Vous les effarouchere^, et moi je les tuerai, »

de Choiseul^ qui s'était mis en tête de donner des tablettes à madame de Pompadour avec le mot souvenir en exergue, avait demandé à Tabbé de Voisenon deux couplets très-courts afin qu'ils pussent être écrits sur la première page ( i ) . Cela montre s'il était déjà bien vu dans la maison! L'abbé, que sa faiblesse de tête aurait peut-être laissé embourbé ce jour-là, demanda le service des couplets au comédien et poète Favart, le mari de Pardine. a J'attends vos couplets, lui écrivait-il le soir, je suis intéressé à plaire à tout ce qui est Choiseul ; cela feroit peutêtre quelque chose pour que ma petite fortune devienne meilleure.., » Il est certain que tant de complaisance diverses fois éprouvée trouva récompense. Ce fut dans ces temps-là que M. Tabbé fut désigné pour avoir pied au Dépôt des Affaires

(i) L'abbé DE Voisenon A M. Fa vart. « Paris , 21 décembre 1760. J'ai recours à vous, mon très-cher ami, pour me tirer d'un pas où la faiblesse de ma tête me laisseroit embourbé : madame la duchesse de Choiseul veut donner des tablettes à madame de Pompadour : le titre sera Souvenir; elle me demande deux couplets très-courts... il ne faut pas que cela soit fade, et songe:( que c'est d'égale à égale : le refrain pourroit être Souvene:ç-vous-en ; vous croye\ bien que je vous enfarai l'honneur, la chose est très-pressée... »

Étrangères, pour en emporter même dans sa demeure les documents utiles à ses rapports. Ses lettres prouvent que dès janvier 1762 il était déjà à la besogne (i). Et c'est en la vérité sans trop d'exagération que madame de Turpin, éditeur de ses Œuvres complètes en 1 78 1 et narrateur de sa vie j a pu écrire en terminant le récit :

« Louis XV avoit imaginé de faire composer des Essais historiques, propres en même temps à orner Tesprit et à former le cœur des jeunes Princes ses petits-fils. M. le Duc de Choiseul fit charger Tabbéde Voisenonde ce travail, et obtint pour lui

(i) L*ABBé DE VoiSENON A MADAME Favart. aVoisenon, mars 1762 : Je vous prie de dire à M, Chevalier (son secrétaire) qi^il donne à M, Caillau ce qu'il aura fait sur mes correspondances. Il le cachettera, et le Père Caillau ou me l'apportera ou le laissera che{ M. le duc de Choiseul pour m'éire rendu. On me presse de travailler. Vene:( nous voir, mon aimable Commerette, nous sommes de bonnes gens, ma jolie petite nièce Chef-d'œuvre , Pardine, »

L'abbé de Voisenon a madame Favart. aVoisenon, mai 1762. Je vous prie] de dire à M. Chevalier qu'il passe promptement au mois de mars de l'année l'ji'j, qui est le quatrième volume, et de m'en envoyer les extraits le plus tôt qu'il pourra; je travaille toutes mes matinées et je fais bien peu d'ouvrage parce que les matériaux me manquent, et l'on ne cesse de crier après moi,.. » .

(Voyez Mémoires et Correspondances littéraires, dramatiques et anecdotiques , de G. P. Favart, 3 volumes in-8% Paris, Coilin, 1808.)

de Sa Majesté une pension de six mille livres. Il eut alors le bonheur d^approcher du Monarque : il gagna la confiance et Famitié de Madame la Marquise de Pompadour... M. le Duc de Choiseul lui ouvrit le Dépôt des Affaires Étrangères pour y puiser des matériaux utiles à l'histoire. Il fit une vaste collection de recherches curieuses, il rédigea des Mémoires historiques (i)... »

L'année 1 762 fut celle où Tabbé donna corps à ses premiers extraits des Portefeuilles de Saint-Simon et où il exécuta cette fameuse copie de l'extrait particulier des Mémoires^ les uns disent en quatre volumes in-4\ lesautres^ en huit volumes petit in-folio, qui^ depuis ^ a servi de modèle unique pour satisfaire au goût des personnes^ soit curieuses^ soit lettrées, qui avaient pu en obtenir la reproduction.

Ce fut donc par M. Tabbé de Voisenon d'abordj que, soit dans le cabinet affairé de M. le duc de Choiseul, soit dans les petits appartements de Madame de Pompadour^ et par conséquent du Roi, l'on

(i) Voyez Œuvres complètes de M. l*abbé de Voisenon, de rAcadémie française, 5 volumes in-8«, 17SI) Parisl

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