L'ABBÉ DE VOISENON ET SAINT-SIMON
connut ce qu'étaient les écrits laissés par feu le duc de Saint-Simon ^ et principalement les Mémoires.
Mais^ à ce propos^ ne faut-il pas admirer par quels étranges ressorts se meuvent^ et quelles contradictions incroyables subissent les plus graves affaires humaines! Ainsi 3 râpre^ le sublime^ l'extrême attrait de ce grand écrit qui s'appelle les Mémoires de Saint-Simon^ les incomparables jugements^ les tableaux saisissants^ le mouvement incroyable ^ la vie^ l'énergie des pensées^ le coloris introuvable ailleurs^ la pénétrante saveur ^ tout cet ensemble de qualités extraordinaires qui font de cet ouvrage magistral un monument impérissable^ se sont trouvés prendre lumière par la grâce de l'affable Pompadour et avec l'aide du léger abbé de Voisenon ! Ce fut Tabbé du Cabinet des Fées , Fabbé que sa vivacité avait fait appeler si plaisamment par le marquis de Polignac a une ^petite poignée de puces »^ l'abbé familier de la maison galante du duc de la Vallière sise à Montrouge, Tabbé que Voltaire^ en son esprit adorable^ traitait de « Notre grand Aumônier j>, de
ce M. VÉvêque de Montrouge » ^ et qu'il désignait à la reconnaissance de la nation comme le a conservateur de la gaieté fran-çaise j>, en compagnie du comédien Favart^ ce fut cet abbé à qui^ par un caprice de ministre volage, devait échoir le soin de présenter de façon frivole, et pour la première fois, les pages de Thistorien le plus austère, de l'observateur le plus profond, du peintre le plus grand, « un des génies les plus originaux de notre littérature , le premier des satiriques en prose, qui peint d'un mot comme Tacite ; créateur d'une langue tout à lui, et sans correction, sans ordre , sans art, admirable écrivain » ; car c'est ainsi qu'en Sorbonne parlait de Saint- Simon l'éloquent et classique Villemain.
En vérité, une telle contradiction dans ce jeu du sort est incroyabl .
Duclos, chargé par le Roi d'écrire l'histoire de son règne, et qui s'en acquitta avec plus de légèreté que de conscience et de grandeur, eut aussi accès au Dépôt des Affaires Étrangères, au LouVre, et connut les Mémoires de Saint-Simon. La* mention qu'il en fait dans ses écrits; est
fréquente 3 bien qu'à son dire^ la manie ducale et Temportement de l'auteur contre les princes légitimés l'aient souvent importuné. Il était aussi l'un des familiers de Madame de Pompadour ^ qui n'avait pas peu contribué à lui valoir la faveur du Roi avec le titre d'historiographe de Sa Majesté. Il se connaissait du reste en histoire^ et son ouvrage sur la vie de Louis XI lui avait acquis de la considération dans cette partie. Il hantait la bonne compagnie, dînait chez Madame Geoflfrin, avait qualité de bel esprit, était de l'Académie, et s'était ménagé, pour ses recherches et sa curiosité, la bonne grâce de plusieurs des ministres Secrétaires d'État qui s'étaient succédé aux Affaires Étrangères depuis lySo, Puysieux, Saint -Contest, Rouillé, Bernis, Choiseul et Praslin. Ce fut ce dernier, le comte de Choiseul, bientôt duc de Praslin (i), et qui avait succédé au duc
(i) Le COMTE DE Choiseul avait succédé au duc son cousin à Tambassade de Vienne. Il fut déclaré Secrétaire d'État pour les Afikires Etrangères le i3 octobre 1 761. Le duc de Choiseul, en quittant le Ministère des Affaires étrangères, prit celui de la Guerre et de la Marine, et pour des raisons d*État très-particulières, continua à être chargé de la correspondance de TEspagne et du Portugal, relativement aux
de Choiseul (Stainville) dans l'administration des Affaires Étrangères , qui autorisa Duclos auprès du garde du Dépôts pour y connaître des Mémoires du duc de Saint-Simon. Nous croyons toutefois qu'il ignora l'existence des autres Papiers, Voici dans quels termes il précise l'accès qu'il eut en différentes Archives:
« Aussitôt que le Roi m'eut nommé son Historiographe, mon premier soin fut de rassembler les pièces qui m'étoient nécessaires. J'ai eu la liberté d'entrer dans les différents Dépôts du Ministère, et j'en ai fait usage longtems avant d'écrire. J'ai lu une infinité de mémoires et les correspondances de nos Ambassadeurs... Les Mémoires du
Affaires politiques. Le 8 avril 1766, le duc de Praslin remit les Aâaires Étrangères à Choiseul et prit la Marine, ainsi que la présidence du Conseil royal des Finances. Les Papiers du duc de Choiseul sont extrêmement curieux pour cette partie de Thistoire du règne qui comprend les dix années de son ministère. Le duc de Choiseul , son neveu, Pair de France sous le gouvernement du roi Louis- Philippe, a donné un avant-goût de leur attrait, de leur intérêt, de leur piquant, en mettant au jour un certain nombre des documents de la collection. L'histoire du duc de Choiseul, ministre secrétaire d'État, est encore à faire. Elle donnerait lieu aux recherches les plus variées, aux découvertes les plus inattendues. Nous avons déjà dit cela dans notre « Histoire de la Chancellerie Secrète de la RépU' blique de Venise y>. Puisse notre conseil être entendu, il attirera honneur et satisfactions bien grandes à qui le voudra et le pourra suivre.
Duc de Saint-Simon m*ont été utiles pour le matériel des faits dont il étoit instruit (i).... »
Duclos fut le dernier studieux que le Garde du Dépôt eut à recevoir au Louvre pour y avoir communication des Mémoires. Le Dran^ en effets fut mis à la
(i) Voyez Pièces intéressantes et peu connues pour servir à V histoire et à la littérature, par M. D. L. P. (Bruxelles et Paris, 1 781- 1790, 9 vol. in- 12, tome !•', p. 309), et Mémoires Secrets sur le règne de Louis XIV, la Régence et le règne de Louis XV, par Duclos, historiographe de France. (Paris, Jules Gay, éditeur. 2 volumes, 1864.)
DucLos (C), né à Dinan, en Bretagne, le 12 février 1704, fixt amené à Paris en 17 13, pour y être mis dans la pension fondée rue de Charonne par le marquis de Dangeau, d'où il passa au Collège d'Harcourt, puis prit ses inscriptions pour les écoles de droit sans les suivre. Il fréquentait dès lors le café Procope plus que les répétitions de Tavocat au Conseil , son professeur. Il y connut Fréret, TAbbé Terrasson, Dumarsais, le Marquis de La Faye, Baron, le célèbre acteur, et entra tout à la fois dans la bonne compagnie et les belles-lettres par les portes de Procope et de Gradot, qui étaient les deux cafés du temps où se réunissaient les beaux esprits. Il connut Tabbé de Voisenon , son collaborateur en couplets, Crébillon fils, Maurepas, Caylus, Surgères et Tessin, qui tous étaient du « Recueil de ces Messieurs ». Le voilà auteur, en 1740, de a la Baronne de Lu:( »; en 1742, des « Confessions du Comte de ... »; en 1743, des « Caractères de la Folie n, opéraballet; en 1744, d* « Acajou et Zirphiley>, conte; ce qui ne Tempéchait pas de faire des Mémoires sur les Druides et les révolutions de la langue celtique et française pour l'Académie des Inscriptions, dont il était depuis 1739. Son Histoire de Louis XI parut en 1745. Elle lui valut le salut écrit de Voltaire : a Bonsoir, Salluste », l'estime du public.