CHAPITRE DEUXIÈME
Quel était l'homme qui se trouvait alors sur le trône de saint Pierre et avec lequel Choiseul allait avoir à entretenir des rapports constants ?
Prospero Lambertini avait été élu pape en 1740, à l'âge de soixante-cinq ans. « Il est d'une taille audessous de la moyenne, dit le président de Brosses, assez gros, d'un tempérament robuste, le visage rond et plein, l'air jovial, la physionomie d'un bon homme; il a un caractère franc, uni et facile; l'esprit gai et plaisant, la conversation agréable, la langue libre, le propos indécent, les mœurs pures et la conduite très régulière. »
Ce vieillard goutteux, jovial, expansif et rusé, était un homme de beaucoup d'esprit, de goût et de savoir; et si la verdeur de ses propos scandalisait un peu le sacré collège, en revanche elle faisait la joie des Romains.
On cite de Benoît XIV des traits bien spirituels. En voici un entre mille. Un jour de réception, il demande quelles étaient les personnes qui étaient dans son antichambre. On les lui nomme. Il y avait des cardinaux, des prélats, un Genevois. « Faites entrer l'hérétique, dit le pape, il doit s'ennuyer dans mon antichambre, tandis que les autres s'y sanctifient. »
Choiseul, qui cherchait à acquérir à Rome une situation prépondérante, ne négligea auprès du pape aucun de ses moyens de séduction. Sa gaieté, son entrain, sa franchise, plurent à Benoît XIV; l'ambassadeur eut bientôt obtenu la confiance du vieux souverain, qui éprouvait pour lui une véritable faiblesse (i).
Le pape cependant était i^un des hommes les plus violents que l'on pût rencontrer; il joignait à cette violence l'impatience outrée d'un enfant pour la plus petite contradiction. Mais comme il avait de l'esprit, qu'il était bon et juste, il revenait aisément. « J'étais bien plus sûr du succès de ce que je désirais, écrit Choiseul, quand il s'était emporté contre moi. »
Leurs relations débutèrent cependant par des scènes d'une violence inénarrable et qui auraient pu provoquer de regrettables incidents. A peine
(i) Choîseul, entre autres moyens de séduction, faisait très souvent de petits cadeaux au pape. <€ Ce n'est point un prince avare, érrivait-il, mais il a conservé des premières situations où il s'est trouvé un goût assez vif pour les présents. » Il rappelait qu'un ministre portugais, Sampayo, mort quatre ans auparavant, était devenu tout-puissant à Rome parce que chaque mois il portait au pape 500 écus romains pour ses aumônes. — Arch. Aff. étr.