‹ Le duc JobChapitre 12 sur 76 · ACTE I, soi: NE VIL · texte numérisé non relu

ACTE I, soi: NE VIL

JEAN

Mais comment alors as-tu expliqué ton deuil? Un crôpe au chapeau, ça ce voit...

VALETTE, gfiué.

Mon deuil?... Mon Dieu, mon ami, il est certain que si je m'étais mis en grand deuil... on aurait bien vite deviné... et ce n'était pas la peine, alors, tu comprends...

JEAN , sérieux.

Oui, oui... je comprends... que tu n'en as pas mis?

VALETTE

Tous les jours, pendant trois mois j'étais en noir...

JEAN, avec ua sourire contraint.

Et en cravate blanche?

VALETTE

Hein ?

JEAN

Comme pour le bal !...

VALETTE

Jean! voyons; ce sont là des enfantillages... le vrai deuil est dans les regrets, la reconnaissance ; et penses-tu que la mienne ne se suit pas doublée en voyant l'appui de cet excellent oncle...

JEAN

Se doubler, oh si ! (n se lève.)

VALETTE

Oh ! que le diable t'emporte!... — Non, je veux dire... Voyons Rieux... vrai, tu me fais de la peine !...

JEAN

Pauvre ami...

Tu plaisantes... et...

JEAN

Et j'ai tort? Alors, s'il faut être sérieux, mon bon... je te dirai que tu es certainement un excellent garçon, mais que ce que tu as fait là... dame! franchement... moi... je n'en voudrais pas pour un million l

us LE DUC JOB.

VALETTE, se rëcriaût.

Ah! mon cher!... tu es excessif 1 1 vraiment...

JEAN, passant à gauche.

Excessif? Ah! ah!... leur grand mot! (chantonnant d'un ton crispa.)

a As -tu vu la casquette, la casquette?... Tra! la! la! lai... »

VALETTE

Mais oui! Tu chantonnes!... tu es étonnant I

JEAN, de m^me.

Étonnant, excessif!... c'est magnifique, ma parolel (s^^rieux, rcTcnant à Valette. ) Commcut , voilà uu bravo homme, le frère de ta mère... qui s'est imposé pour toi, pendant de longues années, une vie plus que modeste... dont il lui était loisible de doubler les ressources!... il quitte ce mondé, te laissant tout son bien!... —et toi, son neveu et son héritier, à qui la reconnaissance, la nature et la piété la plus vulgaire font un devoir d'appeler Fhommago sur sa vie, d'en honorer le souvenir... en prolongeant autant que possible, le petit bruit qui s'est fait autour d'elle, en soulevant çà et là dans le cœur de vieux compagnons qui survivent quelques bonnes paroles de regrets... tu étoulTes tout bruit, confisques lebienfaiteur... fais du legs tendre et sacré un instrument de mensonge, un tremplin aux écus!... et à quelle heure te vient cette idée splendide, quelle nuit te porte ce fin conseil de courtier-marron? La nuit même du jour où on a jeté sur le pauvre homme cette poignée do terre...

JEAN, avec douceur.

Pardon, mon cher, mais tu m'accuses là d'être excessif... quand c'est mon amitié seule qui s'irrite.

VALETTE, après un silence, un peu penaud.

Je n'avais pas vu tout cela!...

JPAN.

Je le sais bien!... et c'est ce dont j'enrage! Parbleu! qu*nn pleutre fasse de ces énormités, c'est dans l'ordre, et on s'y attend ;

ACTii I, sci:M'; vu. vj

mais que nos meilleurs camarade^ aillent s'y commettre... on se demande où on en est?... C'est terrible, ma parole I...

VALETTE k part.

Maudit maire de Crémicux!

JKAN.

Et ce qui m'agace encore... ce sont les riantes por?peclive> dont tu égaies lo paysage... Te voilà avec ton capital triplé, quintuplé... et un traitement de maréchal !... Est-ce assez réussi, galant? Blâmez après si vous l'osez! (c'est là, mon bon, ce qui est atroce !)... — Au moins, avec des chenapans, la morale de la fable ne se fait pas attendre!... Le mal crée le mal : l'héritage raflé sans vergogne, va rouler dans l'orgie; la maison des champs héberge les courtisanes; les joyaux de famille, la montre, la chaîne, les breloques du bonhomme s'enroulent en colliers, sur l'épaule des créatures!... C'est hideux, oui; mais on sait ce que c'est; ça ne trompe personne, ça a sa couleur, son nom... C'est le vice!.. Ça chante haut, ça se voit de loin... on s'en gare... et tout est dit ! Mais avec toi, ce n'est pas ça. Tu n'es pas vicieux, toi; tu es un bon enfant, laborieux, rangé... n'aspirant qu'à te faire une position... honorable; à trouver quelque jour une bonne petite famille, qui te donne une bonne petite femme... avec une bonne... grande dot. Le tout, grâce à ta ruse! c'est-à-dire que c'est à en faire prendre la mode! Et, en effet, la mode en prend! A voir ainsi le mal créer le bien, d'autres s'en mêlent... qui vous dépassent... et ça devient alors sur toute la ligne un trompe-l'œil général où le cynisme lui-même a ses délicatesses, où beau et laid, droit et bancroche s'accouplent en bâtardises pour créer un petit monstre malin... plus mauvais que les pires... gangrené et correct, noir au fond, gris à h surface... et même d'un gris tirant si bien sur le blanc, qu'on se demande à le voir si le corbeau n'est pas un cygne!... - Mais, pardon! Je deviens d'un bavard et d'un sérieux déplorables!... C'est l'existence des camps, vois-tu... L'habitude de vivre sur soi-même, seul, muet... on se rattrape!., et puis, vrai (lui serrant la main), je t'en ai peut-être voulu de ne pas m'avoir appris en son temps la mort de ce cher homme; je lui aurais donné sur l'heure un souvenir! tu sais, je suis un peu rêveur, moi... nullement pratique, comme tu dis : je me rappelais en't'écoutant la bonne soirée qu'il me fit passer à Crémieux. sous

son grand marronnier, en compagnie de ses meilleurs cigares... Eh bien, j'aurais brûlé là-bas, sous un palmier, une pipe en son hon* neur. .. et qui sait si en montant avec la fumée de mon tabac, ma pensée ne l'eût pas croisé en route! N'en parlons plus, va... — Tiens, veux-tu une cigarette?...

VALETTE

Non, merci!... (un p«u décontenancé.) Comment faire à présent?

JEAN

Pourquoi?

VALETTE

Pour réparer le mal...

JEAN, souriant.

Oh! que veux-tu... la question n'est pas là... c'est fini!... une autre fois, si tu as une tante, tu seras moins... réservé!...

VALETTE, naïvement.

Je n'en ai pas...

JEAN, gaiement.

C'est fâcheux !

VALETTE

Mon brave Rieux... tu me garderas le secret, hein?...

JEAN

Oui, oui, sois tranquille : la cour te blâme, mais ça ne t'empêchera pas de conduire ton fiacre! et c'est l'important, hein ?

VALETTE

Non, mais tu en comprends les conséquences? Un seul mot pourrait briser...

JEAN

Le tremplin.

VALETTE

Sérieusement... je t'en prie...

JEAN

Sérieusement, dors en paix avec moi : un secret n'a pas besoin d'être respectable pour être respecté.

VALETTE

Merci! c'est très-délicat... très-joli ce que tu dis-là!..

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