ACTH II, SCENE VI
ACHILLE
Cher ami! Alil ça, je dois l'apprendre une importante nouvelle ; il est question pour moi d'un mariage.
JEAN
Je l'ai entendu dire.
ACM IL LE.
Déjà?
JEAN
Oui, par Emma. — Avec qui?
ACHILLE
Avec mademoiselle de Noras, la fille d'un de nos plus grands faiseurs , ce qui rend- pour moi ce mariage très-précieux! Et si, comme j'ai tout lieu de le croire, rien nV vient faire obstacle , comme te voilà des nôtres, j'ai à ce propos une requête à l'adresser.
JEAN
A moi ?
ACHILLE
Un de mes deux témoins serait M. d'Enaud, un jeune banquier, très-lancé, avec qui je suis déjàlié d'intérêt dans certaines adaires, el auquel je m'associerai plus lard...
JEAN
T'associer?... Est-ce que lu n'es pas associé de ton père?
ACHILLE
Oh! oui et non; tu conçois, nous ne sommes pas précisément liés: En affaires, chacun pour soi : mon père commence à se fatiguer et je prévois qu'avant peu il n'ira plus très-vite...
JEAN, gaiement.
Ah! ça, mais c'est donc -un serpent qu'il a réchauffé dans son sein?
ACHILLE , de même.
Voudrais-tu être mon second témoin ?
JEAN
Cher ami! Avec le plus vif plaisir!
ACHILLE
Merci!
Mais c'est moi qui te remercie de ta bonne pensée. — C'est un mariage d'amour?
ACHILLE
.. .Et de convenance ! Tout s'y trouve : j'aurais une existence trèsbelle, dès le début, et magnifique dans Taw^nir, par la raison qu'un tiers (ie la dot de mademoiselle deNorys.\euant en concours à mon fonds de roulement, me permettrait d'entrer Jargement dans les opérations de mon beau-père qui en a de splendides, et me fera gagner un argent fou. Il est, en ce moment, en Afrique où il fait rafle de riz el d'aloès, d)nt on me réserve quelques sacs; de plus, il centralise beaucoup de houille dans le Nord, tout le Douchy et le grand bassin du \ietix Condé... et dam-îl tu conçois qu'une fois son gendre, je participe à tout ça et m'y plonge jusqu'au cou! — Mais de quel air tu me regardes?
JEAN
Mon Dieu! je te demande pardon; mais tu m'annonces ton mariage ; je m'attends à ce que tu vas me parler de ta femme, de son cœur, de ses talents, de voire amour; et tu fais défiler devant mes yeux des sacs de riz et d'aloès... et le Douchy, et ton fonds de roulement.
ACHI LLE.
Ah! mon ami, que veux-tu? mes idées, je l'avoue, se sont trèsmodi fiées, depuis un an, d'où il suit que le mariage n'est p:ut-êire plus tout à fait à mes yeux ce qu'il est sans doute resté aux tiens ! J en apprécie le lien ; j'entends le respecter; mais j'y vois surtout, aujjurdhui, rétablissement, le réel et le solide!,
JEAN
Ah ! ah ! toi aussi ?
ACHILLE
Comment, moi aussi?
JEAN
Je croyais entendre Valette.
Eh bien? C'est un homme d'esprit et de bon sens!... d'ailleurs, tu le calomnies : il est plus fort que moi!...
ACTH II, SCtNt: YI.
JEAN
Tu es modeste...
ACHILLE
IMiiS ferme, plus avancé...
JLAN-
En ài;e, d'abord!...
ACIII LLE.
Oli! j'ai bien vieilli..
JEAN
Oui?., et qui t'a ainsi (reirardant ses cheTcux noirs) blanchi, avant le temps? A (lui Taire honneur de celte révolution? — A ton père?..
l:t à un autre.
Un uulro?
Ou une autie...
ACHILLE
ACHILLE
JEAN
Unea.ilre?.. Ahl mademoiselle Langloisl...
ACHILLE
Non!..
JEAN
Si!... j'iii su...
ACHILLE
Non, te dis-je, laissons-Ià le passé! Quel intérêt aurait-il?... Et que te dirais-je que tu ne saches d'avance? xMon drame, ou mon vaudeville a été joué cent fois : Acte premier, un amour ardent, profond ; acte deuxième, une honnête famille qui le met dans la bdance des apports et le repousse... pour inégalité de poids; acte troisième, des soupirs qu'on étouffe et des larmes qu'on essuie; puis, les distractions : la musique, la danse, un gosier, des ron is de jambe, le Champagne, le jeu... la perle! Alors, un père indulgent* et adroit, olfrant à vos peines une diversion généreuse, à l'aide de quelques belles opérations faciles et productives; le succès embellissant les choses, y faisant prendre goût... et le tour est fait!.. C'est mon histoire, et je m'en félicite, car, à vrai dire, je me crois sur mon vrai terrain ; je le sens , à l'ardeur que
j'y porte!... Pour quefques rêves évanouis, que d'émotions vives, que de satisfactions réelles!.. Rien que la joie journalière de voir monter sa fortune vous met le diable au corps... et je t'assure que j'y ai le môme feu, la même passion qu'autrefois... à mon piano, tiens!..
JEAN
Ah?..
Je ne l'aurais pas cru... mais c'est exact: aussi, ma pensée, désormais, est-elle là toute entière!..
JEAN
Mon compliment! (u s'éloigne de lul, fieJonnant sa fanfare entre ses dents.)